Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Bajazet

Jean Racine· créée en 1672· 5 actes· 1 749 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois le 16 janvier 1672 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • BAJAZET, frère du sultan Amurat
  • ROXANE, sultane, favorite du sultan Amurat
  • ATALIDE, fille du sang ottoman
  • ACOMAT, grand vizir
  • OSMIN, confident du grand vizir
  • ZATIME, esclave de la sultane
  • ZAÏRE, esclave d'Atalide
Première préface (édition 1672)

Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans aucune histoire imprimée, il est pourtant très véritable. C'est une aventure arrivée dans le sérail, il n'y a pas plus de trente ans, M. le comte de Cézy était alors ambassadeur à Constantinople. Il fut instruit de toutes les particularités de la mort de Bajazet ; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France. M. le chevalier de Nantouillet est du nombre de ces personnes, et c'est à lui que je suis redevable de cette histoire, et même du dessein que j'ai pris d'en faire une tragédie. J'ai été obligé pour cela de changer quelques circonstances, mais comme ce changement n'est pas fort considérable, je ne pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché, ç'à été de ne rien changer ni aux moeurs ni aux coutumes de la nation, et j'ai pris soin de ne rien avancer qui ne fut conforme à l'histoire des Turcs et à la nouvelle Relation de l'empire ottoman, que l'on a traduite de l'anglais. Surtout je dois beaucoup aux avis de M. de La Haye, qui a eu la bonté de m'éclaircir sur toutes les difficultés que je lui ai proposées.

Seconde préface (édition 1675 et suivantes)

Sultan Amurat, ou sultan Morat, empereur des Turcs, celui qui prit Babylone en 1638, a eu quatre frères. Le premier, c'est à savoir Osman, fut empereur avant lui, et régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires lui ôtèrent l'empire et la vie. Le second se nommait Orcan. Amurat, des les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième était Bajazet, prince de grande espérance, et c'est lui qui est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par politique, ou par amitié, l'avait épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir. Ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la manière que je le représente. Amurat avait encore un c, qui fut depuis le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat négligea comme un prince stupide, qui ne lui donnait point d'ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd'hui, est fils de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet.

Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Cézy était ambassadeur à Constantinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. Il fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la sultane. Il vit même plusieurs fois Bajazet, à qui on permettait de se promener quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort ; il y a encore plusieurs personnes de qualité qui se souviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour en France.

Quelques lecteurs pourront s'étonner qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente, mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dut me détourner de mon entreprise. À la vérité, je ne conseillerais pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s'était passée dans le pays ou il veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre oeil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia. L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps, car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des moeurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.

C'était à peu près de cette manière que les Persans étaient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le poète Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxes, qui était peut-être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athenes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'était trouvé en personne à la bataille de Salamine, ou Xerxes avait été vaincu, et il s'était trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxes, dans la plaine de Marathon. Car Eschyle était homme de guerre, et il était frère de ce fameux Cynégire, dont il est tant parlé dans l'Antiquité, et qui mourut si glorieusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Acomat, Osmin.

ACOMAT

Cet esclave n'est plus. Un ordre, cher Osmin, L'a fait précipiter dans le fond de l'Euxin.

Pont-Euxin : Pontus euxinus chez les anciens, c'est à dire mère inhospitalière. [B], aujourd'hui nommée la mer Noire.

ACOMAT

Il a fait plus pour elle, Osmin. Il a voulu Qu'elle eut dans son absence un pouvoir absolu. Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires. Le frère rarement laisse jouir ses frères De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang, Qui les a de trop près approchés de son rang. L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance. Indigne également de vivre et de mourir, On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir. L'autre trop redoutable, et trop digne d'envie, Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie. Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps. La molle oisiveté des enfants des sultans. Il vint chercher la guerre au sortir de l'enfance, Et même en fit sous moi la noble expérience. Toi-même tu l'as vu courir dans les combats Emportant après lui tous les coeurs des soldats, Et goûter tout sanglant le plaisir et la gloire Que donne aux jeunes coeurs la première victoire. Mais malgré ses soupçons le cruel Amurat, Avant qu'un fils naissant eut rassuré l'État, N'osait sacrifier ce frère à sa vengeance, Ni du sang ottoman proscrire l'espérance. Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé Laissa dans le sérail Bajazet enfermé. Il partit, et voulut que fidèle a sa haine, Et des jours de son frère arbitre souveraine, Roxane au moindre bruit, et sans autres raisons, Le fît sacrifier à ses moindres soupçons. Pour moi, demeuré seul, une juste colère Tourna bientôt mes voeux du côté de son frère. J'entretins la sultane, et cachant mon dessein, Lui montrai d'Amurat le retour incertain, Les murmures du camp, la fortune des armes. Je plaignis Bajazet. Je lui vantai ses charmes, Qui par un soin jaloux dans l'ombre retenus, Si voisins de ses yeux, leur étaient inconnus. Que te dirai-je enfin ? La sultane éperdue N'eut plus d'autres désirs que celui de sa vue.

ACOMAT

Voudrais-tu qu'a mon âge Je fisse de l'amour le vil apprentissage ? Qu'un coeur qu'ont endurci la fatigue et les ans, Suivît d'un vain plaisir les conseils imprudents ? C'est par d'autres attraits qu'elle plaît à ma vue. J'aime en elle le sang dont elle est descendue. Par elle Bajazet, en m'approchant de lui, Me va contre lui-même assurer un appui. Un vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage : À peine ils l'ont choisi, qu'ils craignent leur ouvrage. Sa dépouille est un bien, qu'ils veulent recueillir ; Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir. Bajazet aujourd'hui m'honore et me caresse. Ses périls tous les jours réveillent sa tendresse. Ce même Bajazet sur le trône affermi Méconnaîtra peut-être un inutile ami. Et moi, si mon devoir, si ma foi ne l'arrête, S'il ose quelque jour me demander ma tête... Je ne m'explique point, Osmin. Mais je prétends Que du moins il faudra la demander longtemps. Je sais rendre aux sultans de fidèles services. Mais je laisse au vulgaire adorer leurs caprices, Et ne me pique point du scrupule insensé De bénir mon trépas quand ils l'ont prononcé. Voila donc de ces lieux ce qui m'ouvre l'entrée, Et comme enfin Roxane à mes yeux s'est montrée. Invisible d'abord elle entendait ma voix, Et craignait du sérail les rigoureuses lois. Mais enfin bannissant cette importune crainte Qui dans nos entretiens jetait trop de contrainte, Elle-même a choisi cet endroit écarté, Ou nos coeurs a nos yeux parlent en liberté. Par un chemin obscur une esclave me guide, Et... Mais on vient. C'est elle, et sa chère Atalide. Demeure. Et s'il le faut, sois prêt a confirmer Le récit important dont je vais l'informer.

SCÈNE II. Roxane, Atalide, Zatime, Zaïre, Acomat, Osmin.

ACOMAT

La vérité s'accorde avec la renommée, Madame, Osmin a vu le sultan, et l'armée. Le superbe Amurat est toujours inquiet, Et toujours tous les coeurs penchent vers Bajazet. D'une commune voix ils l'appellent au trône. Cependant les Persans marchaient vers Babylone, Et bientôt les deux camps aux pieds de son rempart Devaient de la bataille éprouver le hasard. Ce combat doit, dit-on, fixer nos destinées. Et même, si d'Osmin je compte les journées, Le ciel en a déjà réglé l'événement, Et le sultan triomphe, ou fuit en ce moment. Déclarons-nous, Madame, et rompons le silence. Fermons-lui dès ce jour les portes de Byzance. Et sans nous informer s'il triomphe, ou s'il fuit, Croyez-moi, hâtons-nous d'en prévenir le bruit. S'il fuit, que craignez-vous ? S'il triomphe au contraire, Le conseil le plus prompt est le plus salutaire. Vous voudrez, mais trop tard, soustraire à son pouvoir Un peuple dans ses murs prêt à le recevoir. Pour moi, j'ai su déjà par mes brigues secrètes Gagner de notre loi les sacrés interprètes. Je sais combien crédule en sa dévotion Le peuple suit le frein de la religion. Souffrez que Bajazet voie enfin la lumière. Des murs de ce palais ouvrez-lui la barrière. Déployez en son nom cet étendard fatal, Des extrêmes périls l'ordinaire signal. Les peuples prévenus de ce nom favorable, Savent que sa vertu le rend seule coupable. D'ailleurs, un bruit confus, par mes soins confirmé, Fait croire heureusement à ce peuple alarmé, Qu'Amurat le dédaigne, et veut loin de Byzance Transporter désormais son trône et sa présence. Déclarons le péril dont son frère est pressé. Montrons l'ordre cruel qui vous fut adressé. Surtout qu'il se déclare et se montre lui-même, Et fasse voir ce front digne du diadème.

Brigue : Désir ambitieux qu'on a d'obtenir quelque charge [responsabilité ou propriété rémunératrice] ou dignité, où l'on tâche de parvenir plus par adresse que par mérite. [F]

Diadème : C'était autrefois un bandeau royal de tissu de fil, de laine, ou de soie, qui était la marque de la royauté, parce que les rois s'en ceignaient le front pour laisser le couronne aux Dieux. [L]

SCÈNE III. Roxane, Atalide, Zatime, Zaïre.

ROXANE

Je sais que des sultans l'usage m'est contraire. Je sais qu'ils se sont fait une superbe loi De ne point à l'hymen assujettir leur foi. Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse, Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse, Mais toujours inquiète avec tous ses appas, Esclave, elle reçoit son maître dans ses bras ; Et sans sortir du joug ou leur loi la condamne, Il faut qu'un fils naissant la déclare sultane. Amurat plus ardent, et seul jusqu'à ce jour A voulu que l'on dut ce titre à son amour. J'en reçus la puissance aussi bien que le titre, Et des jours de son frère il me laissa l'arbitre. Mais ce même Amurat ne me promit jamais Que l'hymen dut un jour couronner ses bienfaits. Et moi qui n'aspirais qu'a cette seule gloire, De ses autres bienfaits j'ai perdu la mémoire. Toutefois, que sert-il de me justifier ? Bajazet, il est vrai, m'a tout fait oublier. Malgré tous ses malheurs plus heureux que son frère Il m'a plu, sans peut-être aspirer à me plaire. Femmes, gardes, vizir, pour lui j'ai tout séduit. En un mot vous voyez jusqu'où je l'ai conduit. Grâces à mon amour, je me suis bien servie Du pouvoir qu'Amurat me donna sur sa vie. Bajazet touche presque au trône des sultans. Il ne faut plus qu'un pas. Mais c'est où je l'attends. Malgré tout mon amour, si dans cette journée Il ne m'attache à lui par un juste hyménée, S'il ose m'alléguer une odieuse loi, Quand je fais tout pour lui, s'il ne fait tout pour moi, Dès le même moment sans songer si je l'aime, Sans consulter enfin si je me perds moi-même, J'abandonne l'ingrat, et le laisse rentrer Dans l'état malheureux, d'où je l'ai su tirer. Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce. Sa perte, ou son salut dépend de sa réponse. Je ne vous presse point de vouloir aujourd'hui Me prêter votre voix pour m'expliquer à lui. Je veux que devant moi sa bouche, et son visage, Me découvrent son coeur, sans me laisser d'ombrage, Que lui-même en secret amené dans ces lieux, Sans être préparé se présente à mes yeux. Adieu, vous saurez tout après cette entrevue.

SCÈNE IV. Atalide, Zaïre.

ZAÏRE

Vous !

ATALIDE

Ah, Zaïre ! L'amour a-t-il tant de prudence ? Tout semblait avec nous être d'intelligence. Roxane se livrant toute entière à ma foi, Du coeur de Bajazet se reposait sur moi, M'abandonnait le soin de tout ce qui le touche, Le voyait par mes yeux, lui parlait par ma bouche, Et je croyais toucher au bienheureux moment, Ou j'allais par ses mains couronner mon amant. Le ciel s'est déclaré contre mon artifice. Et que fallait-il donc, Zaïre, que je fisse ? À l'erreur de Roxane, ai-je du m'opposer, Et perdre mon amant pour la désabuser ? Avant que dans son coeur cette amour fut formée, J'aimais, et je pouvais m'assurer d'être aimée. Dès nos plus jeunes ans, tu t'en souviens assez, L'amour serra les noeuds par le sang commencés. Élevée avec lui dans le sein de sa mère, J'appris à distinguer Bajazet de son frère ; Elle-même avec joie unit nos volontés ; Et quoiqu'après sa mort l'un de l'autre écartés, Conservant sans nous voir le désir de nous plaire, Nous avons su toujours nous aimer et nous taire. Roxane, qui depuis, loin de s'en défier, À ses desseins secrets voulut m'associer, Ne put voir sans amour ce héros trop aimable, Elle courut lui tendre une main favorable. Bajazet étonné rendit grâce à ses soins, Lui rendit des respects. Pouvait-il faire moins ? Mais qu'aisément l'amour croit tout ce qu'il souhaite ! De ses moindres respects Roxane satisfaite Nous engagea tous deux, par sa facilité, À la laisser jouir de sa crédulité. Zaïre, il faut pourtant avouer ma faiblesse. D'un mouvement jaloux je ne fus pas maîtresse. Ma rivale accablant mon amant de bienfaits, Opposait un empire à mes faibles attraits. Mille soins la rendaient présente à sa mémoire. Elle l'entretenait de sa prochaine gloire. Et moi je ne puis rien. Mon coeur pour tous discours N'avait que des soupirs qu'il répétait toujours. Le ciel seul sait combien j'en ai versé de larmes. Mais enfin Bajazet dissipa mes alarmes. Je condamnais mes pleurs, et jusques aujourd'hui Je l'ai pressé de feindre, et j'ai parlé pour lui. Hélas ! Tout est fini. Roxane méprisée Bientôt de son erreur sera désabusée. Car enfin Bajazet ne sait point se cacher. Je connais sa vertu prompte a s'effaroucher. Il faut qu'a tous moments tremblante et secourable, Je donne à ses discours un sens plus favorable. Bajazet va se perdre. Ah ! Si comme autrefois, Ma rivale eut voulu lui parler par ma voix ! Au moins si j'avais pu préparer son visage ! Mais, Zaïre, je puis l'attendre à son passage. D'un mot, ou d'un regard je puis le secourir. Qu'il l'épouse en un mot plutôt que de périr. Si Roxane le veut, sans doute il faut qu'il meure. Il se perdra, te dis-je. Atalide demeure. Laisse, sans t'alarmer, ton amant sur sa foi. Penses-tu mériter qu'on se perde pour toi ? Peut-être Bajazet secondant ton envie, Plus que tu ne voudras, aura soin de sa vie.

Le vers 377 se termine comme que le vers 407 dans Bélérophon (1671) de Philippe Quinault, Acte II, scene 2, Sténobée.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Bajazet, Roxane.

SCÈNE II. Roxane, Acomat, Bajazet.

SCÈNE III. Bajazet, Acomat.

ACOMAT

Quoi ?

BAJAZET

Moi !

SCÈNE IV. Bajazet, Atalide, Acomat.

SCÈNE V. Bajazet, Atalide.

ACTE III

SCÈNE PREMIERE. Atalide, Zaïre.

SCÈNE II. Atalide, Acomat, Zaïre.

ATALIDE

Hélas !

SCÈNE III. Atalide, Zaïre.

SCÈNE IV. Bajazet, Atalide, Zaïre.

BAJAZET

Que parlez-vous, Madame, et d'époux et d'amant ? Ô ciel ! De ce discours quel est le fondement ? Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle ? Moi j'aimerais Roxane, ou je vivrais pour elle, Madame ! Ah croyez-vous que loin de le penser, Ma bouche seulement eut pu le prononcer ? Mais l'un ni l'autre enfin n'était point nécessaire, La sultane a suivi son penchant ordinaire : Et soit qu'elle ait d'abord expliqué mon retour Comme un gage certain qui marquait mon amour, Soit que le temps trop cher la pressât de se rendre : À peine ai-je parlé, que sans presque m'entendre, Ses pleurs précipités ont coupé mes discours. Elle met dans ma main sa fortune, ses jours, Et se fiant enfin a ma reconnaissance, D'un hymen infaillible a formé l'espérance. Moi-même rougissant de sa crédulité, Et d'un amour si tendre et si peu mérité, Dans ma confusion, que Roxane, Madame, Attribuait encore à l'excès de ma flamme, Je me trouvais barbare, injuste, criminel. Croyez qu'il m'a fallu dans ce moment cruel, Pour garder jusqu'au bout un silence perfide, Rappeler tout l'amour que j'ai pour Atalide. Cependant quand je viens après de tels efforts Chercher quelque secours contre tous mes remords, Vous-même contre moi je vous vois irritée Reprocher votre mort à mon âme agitée. Je vois enfin, je vois qu'en ce même moment Tout ce que je vous dis vous touche faiblement. Madame, finissons et mon trouble, et le vôtre. Ne nous affligeons point vainement l'un et l'autre. Roxane n'est pas loin. Laissez agir ma foi. J'irai, bien plus content et de vous et de moi, Détromper son amour d'une feinte forcée, Que je n'allais tantôt déguiser ma pensée. La voici.

SCÈNE V. Bajazet, Roxane, Atalide.

SCÈNE VI. Roxane, Atalide.

SCÈNE VII.

ROXANE, seule

De tout ce que je vois que faut-il que je pense ? Tous deux à me tromper sont-ils d'intelligence ? Pourquoi ce changement, ce discours, ce départ ? N'ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ? Bajazet interdit ! Atalide étonnée ! Ô ciel ! À cet affront m'auriez-vous condamnée ? De mon aveugle amour seraient-ce là les fruits ? Tant de jours douloureux, tant d'inquiètes nuits, Mes brigues, mes complots, ma trahison fatale, N'aurais-je tout tenté que pour une rivale ! Mais peut-être qu'aussi trop prompte à m'affliger J'observe de trop près un chagrin passager. J'impute à son amour l'effet de son caprice. N'eut-il pas jusqu'au bout conduit son artifice ? Prêt à voir le succès de son déguisement, Quoi, ne pouvait-il pas feindre encore un moment ? Non, non, rassurons-nous. Trop d'amour m'intimide. Et pourquoi dans son coeur redouter Atalide ? Quel serait son dessein ? Qu'a-t-elle fait pour lui ? Qui de nous deux enfin le couronne aujourd'hui ? Mais hélas ! De l'amour ignorons-nous l'empire ? Si par quelque autre charme Atalide l'attire, Qu'importe qu'il nous doive, et le sceptre, et le jour ? Les bienfaits dans un coeur balancent-ils l'amour ? Et sans chercher plus loin, quand l'ingrat me sut plaire, Ai-je mieux reconnu les bontés de son frère ? Ah ! Si d'une autre chaîne il n'était point lié, L'offre de mon hymen l'eut-il tant effrayé ? N'eut-il pas sans regret secondé mon envie ? L'eut-il refusé même aux dépens de sa vie ? Que de justes raisons... Mais qui vient me parler ? Que veut-on ?

SCÈNE VIII. Roxane, Zatime.

ROXANE

Orcan !

ACTE IV

SCÈNE PREMIERE. Atalide, Zaïre.

SCÈNE II. Roxane, Atalide, Zatime, Zaïre.

SCÈNE III. Roxane, Atalide, Zatime.

ATALIDE

Ô ciel !

ROXANE

D'obéir.

ATALIDE

D'obéir !

ATALIDE

Je me meurs.

SCÈNE IV.

ROXANE, seule

Ma rivale à mes yeux s'est enfin déclarée. Voila sur quelle foi je m'étais assurée. Depuis six mois entiers j'ai cru que nuit et jour Ardente elle veillait au soin de mon amour. Et c'est moi qui du sien ministre trop fidèle Semble depuis six mois ne veiller que pour elle, Qui me suis appliquée à chercher les moyens De lui faciliter tant d'heureux entretiens, Et qui même souvent prévenant son envie Ai hâté les moments les plus doux de sa vie. Ce n'est pas tout. Il faut maintenant m'éclaircir, Si dans sa perfidie elle a su réussir. Il faut... Mais que pourrais-je apprendre davantage ? Mon malheur n'est-il pas écrit sur son visage ? Vois-je pas au travers de son saisissement, Un coeur dans ses douleurs content de son amant ? Exempte des soupçons dont je suis tourmentée, Ce n'est que pour ses jours qu'elle est épouvantée. N'importe. Poursuivons. Elle peut comme moi Sur des gages trompeurs s'assurer de sa foi. Pour le faire expliquer tendons-lui quelque piège. Mais quel indigne emploi moi-même m'imposé-je ? Quoi donc ! À me gêner appliquant mes esprits J'irai faire a mes yeux éclater ses mépris ? Lui-même il peut prévoir et tromper mon adresse. D'ailleurs l'ordre, l'esclave, et le vizir me presse. Il faut prendre parti, l'on m'attend. Faisons mieux. Sur tout ce que j'ai vu fermons plutôt les yeux. Laissons de leur amour la recherche importune. Poussons à bout l'ingrat, et tentons la fortune. Voyons, si par mes soins sur le trône élevé, Il osera trahir l'amour qui l'a sauvé. Et si de mes bienfaits lâchement libérale Sa main en osera couronner ma rivale. Je saurai bien toujours retrouver le moment De punir, s'il le faut, la rivale, et l'amant. Dans ma juste fureur observant le perfide Je saurai le surprendre avec son Atalide. Et d'un même poignard les unissant tous deux, Les percer l'un et l'autre, et moi-même après eux. Voilà, n'en doutons point, le parti qu'il faut prendre, Je veux tout ignorer.

SCÈNE V. Roxane, Zatime.

ROXANE

Avec quelle insolence, et quelle cruauté, Ils se jouaient tous deux de ma crédulité ! Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire ! Tu ne remportais pas une grande victoire, Perfide, en abusant ce coeur préoccupé, Qui lui-même craignait de se voir détrompé. Moi ! Qui de ce haut rang qui me rendait si fière, Dans le sein du malheur t'ai cherché la première, Pour attacher des jours tranquilles, fortunés, Aux périls dont tes jours étaient environnés, Après tant de bonté, de soin, d'ardeurs extrêmes, Tu ne saurais jamais prononcer que tu m'aimes ! Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer ? Tu pleures malheureuse ? Ah ! Tu devais pleurer, Lorsque d'un vain désir à ta perte poussée, Tu conçus de le voir la première pensée. Tu pleures ? Et l'ingrat tout prêt à te trahir Prépare les discours dont il veut t'éblouir. Pour plaire à ta rivale il prend soin de sa vie. Ah ! Traître, tu mourras. Quoi ! Tu n'es point partie ? Va. Mais nous-même allons, précipitons nos pas. Qu'il me voie attentive au soin de son trépas, Lui montrer à la fois, et l'ordre de son frère, Et de sa trahison ce gage trop sincère. Toi, Zatime, retiens ma rivale en ces lieux. Qu'il n'ait en expirant que ses cris pour adieux. Qu'elle soit cependant fidèlement servie. Prends soin d'elle. Ma haine a besoin de sa vie. Ah ! Si pour son amant facile à s'attendrir La peur de son trépas la fit presque mourir, Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle, De le montrer bientôt pâle et mort devant elle, De voir sur cet objet ses regards arrêtés Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés ! Va, retiens-la. Surtout garde bien le silence. Moi... Mais qui vient ici différer ma vengeance ?

SCÈNE VI. Roxane, Acomat, Osmin.

ACOMAT

Lui !

SCÈNE VII. Acomat, Osmin.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Roxane, Atalide, Zatime.

SCÈNE III. Roxane, Zatime.

SCÈNE IV. Bajazet, Roxane.

BAJAZET

Je ne vous dis plus rien. Cette lettre sincère D'un malheureux amour contient tout le mystère. Vous savez un secret que tout prêt à s'ouvrir Mon coeur a mille fois voulu vous découvrir. J'aime, je le confesse. Et devant que votre âme Prévenant mon espoir m'eut déclaré sa flamme, Déjà plein d'un amour des l'enfance formé À tout autre désir mon coeur était fermé. Vous me vîntes offrir, et la vie, et l'empire, Et même votre amour, si j'ose vous le dire, Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi De tous mes sentiments vous répondit pour moi. Je connus votre erreur. Mais que pouvais-je faire ? Je vis en même temps qu'elle vous était chère. Combien le trône tente un coeur ambitieux ! Un si noble présent me fit ouvrir les yeux. Je chéris, j'acceptai sans tarder davantage, L'heureuse occasion de sortir d'esclavage ; D'autant plus qu'il fallait l'accepter, ou périr ; D'autant plus que vous-même ardente à me l'offrir Vous ne craigniez rien tant que d'être refusée, Que même mes refus vous auraient exposée, Qu'après avoir osé me voir et me parler, Il était dangereux pour vous de reculer. Cependant je n'en veux pour témoins que vos plaintes. Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes ? Songez combien de fois vous m'avez reproché Un silence témoin de mon trouble caché. Plus l'effet de vos soins, et ma gloire étaient proches, Plus mon coeur interdit se faisait de reproches. Le ciel, qui m'entendait, sait bien qu'en même temps Je ne m'arrêtais pas à des voeux impuissants. Et si l'effet enfin suivant mon espérance Eut ouvert un champ libre a ma reconnaissance, J'aurais par tant d'honneurs, par tant de dignités, Contenté votre orgueil, et payé vos bontés, Que vous-même peut-être...

ROXANE

Sortez.

SCÈNE V. Roxane, Zatime.

SCÈNE VI. Roxane, Atalide.

ATALIDE

Je ne viens plus, Madame, à feindre disposée Tromper votre bonté si longtemps abusée. Confuse, et digne objet de vos inimitiés, Je viens mettre mon coeur, et mon crime à vos pieds. Oui, Madame, il est vrai que je vous ai trompée. Du soin de mon amour seulement occupée, Quand j'ai vu Bajazet, loin de vous obéir, Je n'ai dans mes discours songé qu'à vous trahir. Je l'aimai des l'enfance. Et des ce temps, Madame, J'avais par mille soins su prévenir son âme. La sultane sa mère ignorant l'avenir, Hélas ! Pour son malheur, se plut à nous unir. Vous l'aimâtes depuis. Plus heureux l'un et l'autre, Si connaissant mon coeur, ou me cachant le vôtre, Votre amour de la mienne eut su se défier ! Je ne me noircis point, pour le justifier. Je jure par le ciel, qui me voit confondue, Par ces grands Ottomans, dont je suis descendue, Et qui tous avec moi vous parlent à genoux, Pour le plus pur du sang, qu'ils ont transmis en nous. Bajazet à vos soins tôt ou tard plus sensible, Madame, a tant d'attraits n'était pas invincible. Jalouse, et toujours prête à lui représenter Tout ce que je croyais digne de l'arrêter, Je n'ai rien négligé, plaintes, larmes, colère, Quelquefois attestant les mânes de sa mère ; Ce jour même, des jours le plus infortuné, Lui reprochant l'espoir qu'il vous avait donné, Et de ma mort enfin le prenant à partie, Mon importune ardeur ne s'est point ralentie, Qu'arrachant, malgré lui des gages de sa foi, Je ne sois parvenue à le perdre avec moi. Mais pourquoi vos bontés seraient-elles lassées ? Ne vous arrêtez point à ses froideurs passées. C'est moi qui l'y forçai. Les noeuds que j'ai rompus Se rejoindront bientôt, quand je ne serai plus. Quelque peine pourtant qui soit due à mon crime, N'ordonnez pas vous-même une mort légitime, Et ne vous montrez point à son coeur éperdu, Couverte de mon sang par vos mains répandu. D'un coeur trop tendre encore épargnez la faiblesse. Vous pouvez de mon sort me laisser la maîtresse, Madame, mon trépas n'en sera pas moins prompt. Jouissez d'un bonheur, dont ma mort vous répond. Couronnez un héros, dont vous serez chérie. J'aurai soin de ma mort, prenez soin de sa vie. Allez, Madame, allez. Avant votre retour J'aurai d'une rivale affranchi votre amour.

Mânes : terme poétique qui signifie l'ombre ou l'âme des morts. [F]

SCÈNE VII. Roxane, Atalide, Zatime.

SCÈNE VIII. Atalide, Zatime.

SCÈNE IX. Atalide, Acomat, Zatime.

SCÈNE X. Atalide, Acomat, Zatime, Zaïre.

ZAÏRE

Madame !

ATALIDE

Roxane ?

SCÈNE XI. Atalide, Acomat, Zaïre, Osmin.

ATALIDE

Bajazet !

ATALIDE

Ô ciel !

SCÈNE DERNIÈRE. Atalide, Zaïre.

1 749 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica