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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Bérénice

Jean Racine· créée en 1670, imprimée en 1671· 5 actes· 1 508 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois le 21 novembre 1670 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • TITUS, empereur de Rome
  • BÉRÉNICE, reine de Palestine
  • ANTIOCHUS, roi de Comagène
  • PAULIN, confident de Titus
  • ARSACE, confident d'Antiochus
  • PHÉNICE, confidente de Bérénice
  • RUTILE, Romain
  • SUITE DE TITUS
MONSEIGNEUR,

À Monseigneur COLBERT. SECRÉTAIRE D'ÉTAT, Contrôleur général des finances, Surintendant des bâtiments, grand Trésorier des Ordres du roi, Marquis de Seignelay, etc.

Quelque juste défiance que j'aie de moi-même et de mes ouvrages, j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de vous dédier cette tragédie. Vous ne l'avez pas jugée tout à fait indigne de votre approbation. Mais ce qui fait son plus grand mérite auprès de vous, c'est, MONSEIGNEUR, que vous avez été témoin du bonheur qu'elle a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté.

L'on sait que les moindres choses vous deviennent considérables, pour peu qu'elles puissent servir ou à sa gloire ou à son plaisir. Et c'est ce qui fait qu'au milieu de tant d'importantes occupations, où le zèle de votre prince et le bien public vous tiennent continuellement attaché, vous ne dédaignez pas quelquefois de descendre jusqu'à nous, pour nous demander compte de notre loisir.

J'aurais ici une belle occasion de m'étendre sur vos louanges, si vous me permettiez de vous louer. Et que ne dirais-je point de tant de rares qualités qui vous ont attiré l'admiration de toute la France, de cette pénétration à laquelle rien n'échappe, de cet esprit vaste qui embrasse, qui exécute tout à la fois tant de grandes choses, de cette âme que rien n'étonne, que rien ne fatigue ?

Mais, MONSEIGNEUR, il faut être plus retenu à vous parler de vous-même et je craindrais de m'exposer, par un éloge importun, à vous faire repentir de l'attention favorable dont vous m'avez honoré ; il vaut mieux que je songe à la mériter par quelques nouveaux ouvrages : aussi bien c'est le plus agréable remerciement qu'on vous puisse faire. Je suis avec un profond respect,

MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur,

RACINE.

Préface Titus, reginam Berenicen, cum etiam nuptias pollicitus ferebatur, statim ab Urbe dimisit invitus invitam.

C'est-à-dire que "Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire". Cette action est très fameuse dans l'histoire, et je l'ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvait exciter. En effet, nous n'avons rien de plus touchant dans tous les poètes, que la séparation d'Enée et de Didon, dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poème héroïque, où l'action dure plusieurs jours, ne puisse suffire pour le sujet d'une tragédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures ? Il est vrai que je n'ai point poussé Bérénice jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Enée, elle n'est pas obligée comme elle de renoncer à la vie. A cela près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus, et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, n'est pas le moins tragique de la pièce, et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien dans le coeur des spectateurs l'émotion que le reste y avait pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie ; il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.

Je crus que je pourrais rencontrer toutes ces parties dans mon sujet. Mais ce qui m'en plut davantage, c'est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens. Car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés : "Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple et ne soit qu'un". Ils ont admiré l'Ajax de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la fureur où il était tombé après le refus qu'on lui avait fait des armes d'Achille. Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'Oedipe même, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence, qui l'élèvent avec raison au-dessus de tous les poètes comiques, pour l'élégance de sa diction et pour la vraisemblance de ses moeurs, ne laissent pas de confesser que Plaute a un grand avantage sur lui par simplicité qui est dans la plupart des sujets de Plaute. Et c'est sans doute cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes les louanges que les anciens lui ont données. Combien Ménandre était-il encore plus simple, puisque Térence est obligé de prendre deux comédies de ce poète pour en faire une des siennes !

Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite. Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines ? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces choses se rencontrent dans mon ouvrage ; mais aussi je ne puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première.

Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avais recherchée avec tant de soin. Ils ont cru qu'une tragédie qui était si peu chargée d'intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plaignaient qu'elle les eût ennuyés. On me dit qu'ils avouaient tous qu'elle n'ennuyait point, qu'elle les touchait même en plusieurs endroits et qu'ils la verraient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage ? Je les conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche, et qui leur donne du plaisir, puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. Mais toutes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser. Ils ont des occupations plus importantes. Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la poétique d'Aristote, qu'ils se réservent le plaisir de pleurer et d'être attendris, et qu'ils me permettent de leur dire ce qu'un musicien disait à Philippe, roi de Macédoine, qui prétendait qu'une chanson n'était pas selon les règles : "A Dieu ne plaise, seigneur, que vous soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là mieux que moi !"

Voilà tout ce que j'ai à dire à ces personnes à qui je ferai toujours gloire de plaire. Car pour le libelle que l'on fait contre moi, je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d'y répondre. Et que répondrais-je à un homme qui ne pense rien et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense ? Il parle de protase comme s'il entendait ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours la plus proche de la dernière, qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grande connaissance des règles l'empêche de se divertir à la comédie. Certainement, si l'on en juge par sa dissertation, il n'y eut jamais de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu'il n'a jamais lu Sophocle, qu'il loue très injustement d'une grande multiplicité d'incidents ; et qu'il n'a même jamais rien lu de la poétique, que dans quelques préfaces de tragédies. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque, heureusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche, ces mesdemoiselles mes règles, et quantité d'autres basses affectations qu'il trouvera condamnées dans tous les bons auteurs, s'il se mêle jamais de les lire ?

Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse pour l'attaquer, non point par jalousie, car sur quel fondement seraient-ils jaloux ? Mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre, et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les auraient laissés toute leur vie.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Antiochus, Arsace.

SCÈNE II.

ANTIOCHUS, seul

Hé bien, Antiochus, es-tu toujours le même ? Pourrai je sans trembler lui dire : je vous aime ? Mais quoi ! Déjà je tremble, et mon coeur agité Craint autant ce moment que je l'ai souhaité. Bérénice autrefois m'ôta toute espérance. Elle m'imposa même un éternel silence. Je me suis tu cinq ans. Et jusques à ce jour D'un voile d'amitié j'ai couvert mon amour. Dois-je croire qu'au rang où Titus la destine, Elle m'écoute mieux que dans la Palestine ? Il l'épouse. Ai-je donc attendu ce moment Pour me venir encor déclarer son amant ? Quel fruit me reviendra d'un aveu téméraire ? Ah ! Puisqu'il faut partir, partons sans lui déplaire. Retirons-nous, sortons, et sans nous découvrir, Allons loin de ses yeux l'oublier, ou mourir. Hé quoi ! Souffrir toujours un tourment qu'elle ignore ? Toujours verser des pleurs qu'il faut que je dévore ? Quoi ? Même en la perdant redouter son courroux ? Belle reine : et pourquoi vous offenseriez-vous ? Viens-je vous demander que vous quittiez l'Empire ? Que vous m'aimiez ? Hélas ! je ne viens que vous dire Qu'après m'être longtemps flatté que mon rival Trouverait à ses voeux quelque obstacle fatal ; Aujourd'hui qu'il peut tout, que votre hymen s'avance, Exemple infortuné d'une longue constance, Après cinq ans d'amour, et d'espoir superflus, Je pars, fidèle encor quand je n'espère plus. Au lieu de s'offenser, elle pourra me plaindre. Quoi qu'il en soit, parlons, c'est assez nous contraindre. Et que peut craindre, hélas ! un amant sans espoir Qui peut bien se résoudre à ne la jamais voir ?

SCÈNE III. Antiochus, Arsace.

ANTIOCHUS

Hélas !

ARSACE

Seigneur, vous connaissez ma prompte obéissance. Des vaisseaux dans Ostie armés en diligence, Prêts à quitter le port de moments en moments, N'attendent pour partir que vos commandements. Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagène ?

Ostie : Port de Rome situé à 35 km au sud de Rome au débouché du Tibre.

Comagène : Région de l'Asie Mineure au sud au nord de la Syrie à l'est de la Cappadoce.

ANTIOCHUS

Moi.

ARSACE

Vous ?

SCÈNE IV. Bérénice, Antiochus, Phénice.

ANTIOCHUS

Je me suis tû cinq ans, Madame, et vais encor me taire plus longtemps. De mon heureux rival j'accompagnai les armes. J'espérai de verser mon sang après mes larmes, Ou qu'au moins jusqu'à vous porté par mille exploits, Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix. Le ciel sembla promettre une fin à ma peine. Vous pleurâtes ma mort, hélas ! trop peu certaine. Inutiles périls ! Quelle était mon erreur ! La valeur de Titus surpassait ma fureur. Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde. Quoique attendu, Madame, à l'empire du monde, Chéri de l'univers, enfin aimé de vous, Il semblait à lui seul appeler tous les coups, Tandis que sans espoir, haï, lassé de vivre, Son malheureux rival ne semblait que le suivre. Je vois que votre coeur m'applaudit en secret, Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret, Et que trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste. Enfin après un siège aussi cruel que lent, Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant Des flammes, de la faim, des fureurs_intestines, Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines. Rome vous vit, Madame, arriver avec lui. Dans l'Orient désert quel devint mon ennui ! Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants, où mon coeur vous avait adorée. Je vous redemandais à vos tristes États, Je cherchais en pleurant les traces de vos pas. Mais enfin succombant à ma mélancolie, Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie. Le sort m'y réservait le dernier de ses coups. Titus en m'embrassant m'amena devant vous. Un voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre ; Et mon amour devint le confident du vôtre. Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs, Rome, Vespasien, traversaient vos soupirs. Après tant de combats Titus cédait peut-être. Vespasien est mort, et Titus est le maître. Que ne fuyais-je alors ! J'ai voulu quelques jours De son nouvel empire examiner le cours. Mon sort est accompli. Votre gloire s'apprête, Assez d'autres sans moi, témoins de cette fête, À vos heureux transports viendront joindre les leurs. Pour moi, qui ne pourrais y mêler que des pleurs, D'un inutile amour trop constante victime, Heureux dans mes malheurs, d'en avoir pu sans crime Conter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits, Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.

Césarée : Ville de Palestine (actuellement en Israël) au bord de la Mer Méditerannée au sud d'Haïfa, où, en 70, Titus célébra sa victoire sur Jérusalem.

Vespasien (9, 79) : Empereur romain, père de titus et Vespasien. Il succéda au trône impérial après Néron en 69 qui fut l'année des quatre emepreurs.

La scène se déroule après le 23 juin 79 date de la mort de Vespasien.

SCÈNE V. Bérénice, Phénice.

BÉRÉNICE

Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvais trembler. Titus m'aime, il peut tout, il n'a plus qu'à parler. Il verra le Sénat m'apporter ses hommages, Et le peuple de fleurs couronner ses images. De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ? Tes yeux ne sont-ils pas tous pleins de sa grandeur ? Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce Sénat, Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ; Cette pourpre, cet or que rehaussait sa gloire, Et ces lauriers encor témoins de sa victoire. Tous ces yeux, qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards ; Ce port majestueux, cette douce présence. Ciel ! avec quel respect, et quelle complaisance, Tous les coeurs en secret l'assuraient de leur foi ! Parle. Peut-on le voir sans penser comme moi, Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître ? Mais, Phénice, où m'emporte un souvenir charmant ? Cependant Rome entière, en ce même moment, Fait des voeux pour Titus, et par des sacrifices De son règne naissant célèbre les prémices. Que tardons-nous ? Allons pour son empire heureux Au ciel qui le protège offrir aussi nos voeux. Aussitôt sans l'attendre, et sans être attendue, Je reviens le chercher, et dans cette entrevue Dire tout ce qu'aux coeurs l'un de l'autre contents Inspirent des transports retenus si longtemps.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Titus, Paulin, Suite.

SCÈNE II. Titus, Paulin.

PAULIN

N'en doutez point, Seigneur. Soit raison, soit caprice, Rome ne l'attend point pour son impératrice. On sait qu'elle est charmante. Et de si belles mains Semblent vous demander l'empire des humains. Elle a même, dit-on, le coeur d'une Romaine. Elle a mille vertus. Mais, Seigneur, elle est reine. Rome, par une loi, qui ne se peut changer, N'admet avec son sang aucun sang étranger, Et ne reconnaît point les fruits illégitimes, Qui naissent d'un hymen contraire à ses maximes. D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois, Rome à ce nom si noble, et si saint autrefois, Attacha pour jamais une haine puissante ; Et quoique à ses Césars fidèle, obéissante, Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté, Survit dans tous les coeurs après la liberté. Jules, qui le premier la soumit à ses armes, Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes, Brûla pour Cléopâtre, et sans se déclarer, Seule dans l'Orient la laissa soupirer. Antoine qui l'aima jusqu'à l'idolâtrie, Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie, Sans oser toutefois se nommer son époux. Rome l'alla chercher jusques à ses genoux, Et ne désarma point sa fureur vengeresse, Qu'elle n'eût accablé l'amant et la maîtresse. Depuis ce temps, Seigneur, Caligula, Néron, Monstres, dont à regret je cite ici le nom, Et qui ne conservant que la figure d'homme, Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome, Ont craint cette loi seule, et n'ont point à nos yeux Allumé le flambeau d'un hymen odieux. Vous m'avez commandé surtout d'être sincère. De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère, Des fers de Claudius Félix encor flétri, De deux reines, Seigneur, devenir le mari ; Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse, Ces deux reines étaient du sang de Bérénice. Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards, Faire entrer une reine au lit de nos Césars, Tandis que l'Orient dans le lit de ses reines Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes ? C'est ce que les Romains pensent de votre amour. Et je ne réponds pas avant la fin du jour Que le Sénat chargé des voeux de tout l'empire, Ne vous redise ici ce que je viens de dire : Et que Rome avec lui tombant à vos genoux, Ne vous demande un choix digne d'elle et de vous. Vous pouvez préparer, Seigneur, votre réponse.

Caligula (12-41) : Troisième empereur romain après Auguste et Tibère. Fils de Germanicus. Il régna en despote et fut assassiné.

TITUS

Pour jamais je vais m'en séparer. Mon coeur en ce moment ne vient pas de se rendre, Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t'entendre, Je voulais que ton zèle achevât en secret De confondre un amour qui se tait à regret. Bérénice a longtemps balancé la victoire. Et si je penche enfin du côté de ma gloire, Crois qu'il m'en a coûté, pour vaincre tant d'amour, Des combats dont mon coeur saignera plus d'un jour. J'aimais, je soupirais dans une paix profonde, Un autre était chargé de l'empire du monde ; Maître de mon destin, libre dans mes soupirs, Je ne rendais qu'à moi compte de mes désirs. Mais à peine le ciel eut rappelé mon père, Dès que ma triste main eut fermé sa paupière, De mon aimable erreur je fus désabusé, Je sentis le fardeau qui m'était imposé. Je connus que bientôt loin d'être à ce que j'aime, Il fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même, Et que le choix des dieux, contraire à mes amours, Livrait à l'univers le reste de mes jours. Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle. Quelle honte pour moi ? Quel présage pour elle, Si dès le premier pas renversant tous ses droits, Je fondais mon bonheur sur le débris des lois ? Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice, J'y voulus préparer la triste Bérénice. Mais par où commencer ? Vingt fois depuis huit jours, J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours, Et dès le premier mot ma langue embarrassée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée. J'espérais que du moins mon trouble et ma douleur Lui ferait pressentir notre commun malheur. Mais sans me soupçonner, sensible à mes alarmes, Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes, Et ne prévoit rien moins dans cette obscurité Que la fin d'un amour, qu'elle a trop mérité. Enfin j'ai ce matin rappelé ma constance. Il faut la voir, Paulin, et rompre le silence. J'attends Antiochus, pour lui recommander Ce dépôt précieux que je ne puis garder. Jusque dans l'Orient je veux qu'il la remène. Demain Rome avec lui verra partir la reine. Elle en sera bientôt instruite par ma voix, Et je vais lui parler pour la dernière fois.

SCÈNE III. Titus, Paulin, Rutile.

SCÈNE IV. Bérénice, Titus, Paulin, Phénice.

TITUS

Madame...

BÉRÉNICE

BÉRÉNICE

Parlez.

BÉRÉNICE

Hé bien ?

SCÈNE V. Bérénice, Phénice.

BÉRÉNICE

Hélas, tu peux m'en croire, Plus je veux du passé rappeler la mémoire, Du jour que je le vis, jusqu'à ce triste jour, Plus je vois qu'on me peut reprocher trop d'amour. Mais tu nous entendais. Il ne faut rien me taire. Parle. N'ai-je rien dit qui lui puisse déplaire ? Que sais-je ? J'ai peut-être avec trop de chaleur Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur. N'est-ce point que de Rome il redoute la haine ? Il craint peut-être, il craint d'épouser une reine. Hélas ! S'il était vrai... Mais non, il a cent fois Rassuré mon amour contre leurs dures lois. Cent fois... Ah ! Qu'il m'explique un silence si rude. Je ne respire pas dans cette incertitude. Moi, je vivrais, Phénice, et je pourrais penser Qu'il me néglige, ou bien que j'ai pu l'offenser ? Retournons sur ses pas. Mais quand je m'examine, Je crois de ce désordre entrevoir l'origine, Phénice, il aura su tout ce qui s'est passé. L'amour d'Antiochus l'a peut-être offensé. Il attend, m'a-t-on dit, le roi de Comagène. Ne cherchons point ailleurs le sujet de ma peine. Sans doute ce chagrin qui vient de m'alarmer, N'est qu'un léger soupçon facile à désarmer. Je ne te vante point cette faible victoire, Titus. Ah, plût au ciel, que sans blesser ta gloire, Un rival plus puissant voulût tenter ma foi, Et pût mettre à mes pieds plus d'empires que toi, Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme, Que ton amour n'eût rien à donner que ton âme ; C'est alors, cher Titus, qu'aimé, victorieux, Tu verrais de quel prix ton coeur est à mes yeux. Allons, Phénice, un mot pourra le satisfaire. Rassurons-nous, mon coeur, je puis encor lui plaire. Je me comptais trop tôt au rang des malheureux. Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Titus, Antiochus, Arsace.

TITUS

Vous.

TITUS

Plaignez ma grandeur importune. Maître de l'univers je règle sa fortune. Je puis faire les rois, je puis les déposer. Cependant de mon coeur je ne puis disposer. Rome contre les rois de tout temps soulevée, Dédaigne une beauté dans la pourpre élevée, L'éclat du diadème, et cent rois pour aïeux Déshonorent ma flamme, et blessent tous les yeux. Mon coeur libre d'ailleurs sans craindre les murmures, Peut brûler à son choix dans des flammes obscures, Et Rome avec plaisir recevrait de ma main, La moins digne beauté, qu'elle cache en son sein. Jules céda lui-même au torrent qui m'entraîne. Si le peuple demain ne voit partir la reine, Demain elle entendra ce peuple furieux Me venir demander son départ à ses yeux. Sauvons de cet affront mon nom, et sa mémoire. Et puisqu'il faut céder, cédons à notre gloire. Ma bouche, et mes regards muets depuis huit jours, L'auront pu préparer à ce triste discours. Et même en ce moment, inquiète, empressée, Elle veut qu'à ses yeux j'explique ma pensée. D'un amant interdit soulagez le tourment. Épargnez à mon coeur cet éclaircissement. Allez, expliquez-lui mon trouble et mon silence, Surtout qu'elle me laisse éviter sa présence. Soyez le seul témoin de ses pleurs et des miens Portez-lui mes adieux, et recevez les siens. Fuyons tous deux, fuyons un spectacle funeste Qui de notre constance accablerait le reste. Si l'espoir de régner et de vivre en mon coeur, Peut de son infortune adoucir la rigueur, Ah Prince ! Jurez-lui que toujours trop fidèle, Gémissant dans ma cour, et plus exilé qu'elle, Portant jusqu'au tombeau le nom de son amant, Mon règne ne sera qu'un long bannissement, Si le ciel non content de me l'avoir ravie Veut encor m'affliger par une longue vie. Vous, que l'amitié seule attache sur ses pas, Prince, dans son malheur ne l'abandonnez pas. Que l'Orient vous voie arriver à sa suite ; Que ce soit un triomphe, et non pas une fuite ; Qu'une amitié si belle ait d'éternels liens ; Que mon nom soit toujours dans tous vos entretiens. Pour rendre vos États plus voisins l'un de l'autre, L'Euphrate bornera son empire et le vôtre. Je sais que le Sénat tout plein de votre nom, D'une commune voix confirmera ce don. Je joins la Cilicie à votre Comagène. Adieu ne quittez point ma princesse, ma reine ! Tout ce qui de mon coeur fut l'unique désir, Tout ce que j'aimerai jusqu'au dernier soupir.

Cilicie : Région d'Asie Mineure qui se trouve au sud-ouest et qui permet d'avoir un accès à la mer Méditerranée.

SCÈNE II. Antiochus, Arsace.

ANTIOCHUS

Nécessaire !

ANTIOCHUS

Ô ciel !

SCÈNE III. Bérénice, Antiochus, Arsace, Phénice.

ANTIOCHUS

Oui, Madame.

BÉRÉNICE

Quoi ?

SCÈNE IV. Antiochus, Arsace.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Bérénice, Phénice.

BÉRÉNICE

Vient-il ?

SCÈNE III. Titus, Paulin, Suite.

SCÈNE IV.

TITUS, seul

Hé bien, Titus, que viens-tu faire ? Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire ? Tes adieux sont-ils prêts ? T'es-tu bien consulté ? Ton coeur te promet-il assez de cruauté ? Car enfin au combat, qui pour toi se prépare, C'est peu d'être constant, il faut être barbare. Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur, Sait si bien découvrir les chemins de mon coeur ? Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes, Attachés sur les miens, m'accabler de leurs larmes, Me souviendrai-je alors de mon triste devoir ? Pourrai-je dire enfin : je ne veux plus vous voir ? Je viens percer un coeur que j'adore, qui m'aime. Et pourquoi le percer ? Qui l'ordonne ? Moi-même. Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits ? L'entendons-nous crier autour de ce palais ? Vois-je l'État penchant au bord du précipice ? Ne le puis-je sauver que par ce sacrifice ? Tout se tait, et moi seul trop prompt à me troubler, J'avance des malheurs que je puis reculer. Et qui sait si sensible aux vertus de la reine, Rome ne voudra point l'avouer pour Romaine ? Rome peut par son choix justifier le mien. Non, non, encore un coup ne précipitons rien. Que Rome avec ses lois mette dans la balance Tant de pleurs, tant d'amour, tant de persévérance, Rome sera pour nous. Titus, ouvre les yeux. Quel air respires-tu ? N'es-tu pas dans ces lieux Où la haine des rois avec le lait sucée, Par crainte, ou par amour, ne peut être effacée ? Rome jugea ta reine en condamnant ses rois. N'as-tu pas en naissant entendu cette voix ? Et n'as-tu pas encore ouï la renommée T'annoncer ton devoir jusque dans ton armée ? Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas, Ce que Rome en jugeait, ne l'entendis-tu pas ! Faut-il donc tant de fois te le faire redire ? Ah lâche ! Fais l'amour, et renonce à l'empire. Au bout de l'univers va, cours te confiner, Et fais place à des coeurs plus dignes de régner. Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire Qui devaient dans les coeurs consacrer ma mémoire ? Depuis huit jours je règne. Et jusques à ce jour Qu'ai-je fait pour l'honneur ? J'ai tout fait pour l'amour. D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre ? Où sont ces heureux jours que je faisais attendre ? Quels pleurs ai-je séchés ? Dans quels yeux satisfaits Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits ? L'univers a-t-il vu changer ses destinées ? Sais-je combien le ciel m'a compté de journées ? Et de ce peu de jours si longtemps attendus, Ah malheureux ! Combien j'en ai déjà perdus ! Ne tardons plus. Faisons ce que l'honneur exige. Rompons le seul lien...

SCÈNE V. Bérénice, Titus.

SCÈNE VI. Titus, Paulin.

SCÈNE VII. Titus, Antiochus, Paulin, Arsace.

SCÈNE VIII. Titus, Antiochus, Paulin, Arsace, Rutile.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Antiochus, Arsace.

ANTIOCHUS

Elle part ?

SCÈNE III. Titus, Antiochus, Arsace.

SCÈNE IV. Antiochus, Arsace.

SCÈNE V. Titus, Bérénice, Phénice.

BÉRÉNICE

Non.

TITUS

Demeurez.

Bérénice se laisse tomber sur un siège.

SCÈNE VI. Titus, Bérénice.

TITUS

Madame, il faut vous faire un aveu véritable. Lorsque j'envisageai le moment redoutable Où pressé par les lois d'un austère devoir Il fallait pour jamais renoncer à vous voir ; Quand de ce triste adieu je prévis les approches, Mes craintes, mes combats, vos larmes, vos reproches, Je préparai mon âme à toutes les douleurs Que peut faire sentir le plus grand des malheurs. Mais quoi que je craignisse, il faut que je le die, Je n'en avais prévu que la moindre partie. Je croyais ma vertu moins prête à succomber, Et j'ai honte du trouble où je la vois tomber. J'ai vu devant mes yeux Rome entière assemblée. Le Sénat m'a parlé. Mais mon âme accablée Écoutait sans entendre, et ne leur a laissé, Pour prix de leurs transports, qu'un silence glacé. Rome de votre sort est encore incertaine. Moi-même à tous moments je me souviens à peine Si je suis empereur, ou si je suis Romain. Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein. Mon amour m'entraînait, et je venais peut-être Pour me chercher moi-même, et pour me reconnaître. Qu'ai-je trouvé ? Je vois la mort peinte en vos yeux. Je vois pour la chercher que vous quittez ces lieux. C'en est trop. Ma douleur à cette triste vue À son dernier excès est enfin parvenue. Je ressens tous les maux que je puis ressentir. Mais je vois le chemin par où j'en puis sortir. Ne vous attendez point, que las de tant d'alarmes, Par un heureux hymen je tarisse vos larmes. En quelque extrémité que vous m'ayez réduit, Ma gloire inexorable à toute heure me suit. Sans cesse elle présente à mon âme étonnée L'empire incompatible avec votre hyménée ; Me dit, qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits, Je dois vous épouser encor moins que jamais. Oui, Madame. Et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller trop content de mes fers Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite. Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour. Pour sortir des tourments, dont mon âme est la proie, Il est, vous le savez, une plus noble voie ; Je me suis vu, Madame, enseigner ce chemin Et par plus d'un héros, et par plus d'un Romain : Lorsque trop de malheurs ont lassé leur constance, Ils ont tous expliqué cette persévérance Dont le sort s'attachait à les persécuter, Comme un ordre secret de n'y plus résister. Si vos pleurs plus longtemps viennent frapper ma vue, Si toujours à mourir je vous vois résolue, S'il faut qu'à tous moments je tremble pour vos jours, Si vous ne me jurez d'en respecter le cours ; Madame, à d'autres pleurs vous devez vous attendre. En l'état où je suis je puis tout entreprendre, Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux N'ensanglante à la fin nos funestes adieux.

BÉRÉNICE

Hélas !

SCÈNE DERNIÈRE. Titus, Bérénice, Antiochus.

BÉRÉNICE, se levant

Arrêtez. Arrêtez. Princes trop généreux, En quelle extrémité me jetez-vous tous deux ! Soit que je vous regarde, ou que je l'envisage, Partout du désespoir je rencontre l'image. Je ne vois que des pleurs. Et je n'entends parler Que de trouble, d'horreurs, de sang prêt à couler.

À Titus.

Mon coeur vous est connu, Seigneur, et je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire. La grandeur des Romains, la pourpre des Césars N'a point, vous le savez, attiré mes regards. J'aimais, Seigneur, j'aimais, je voulais être aimée. Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée. J'ai cru que votre amour allait finir son cours. Je connais mon erreur, et vous m'aimez toujours. Votre coeur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes. Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d'alarmes, Ni que par votre amour l'univers malheureux, Dans le temps que Titus attire tous ses voeux, Et que de vos vertus il goûte les prémices, Se voie en un moment enlever ses délices. Je crois depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour Vous avoir assuré d'un véritable amour. Ce n'est pas tout, je veux en ce moment funeste Par un dernier effort couronner tout le reste. Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. Adieu, Seigneur, régnez, je ne vous verrai plus.

À Antiochus.

Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime, Pour aller loin de Rome écouter d'autres voeux. Vivez, et faites-vous un effort généreux. Sur Titus, et sur moi, réglez votre conduite. Je l'aime, je le fuis. Titus m'aime, il me quitte. Portez loin de mes yeux vos soupirs, et vos fers. Adieu, servons tous trois d'exemple à l'univers De l'amour la plus tendre, et la plus malheureuse, Dont il puisse garder l'histoire douloureuse. Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas.

À Titus.

Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.

ANTIOCHUS

Hélas !

1 508 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica