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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie Tirée de l'Ecriture Sainte

Esther

Jean Racine, Jean-Baptiste Moreau· créée en 1689· 4 actes· 1 356 vers· 12 personnages

représentée pour la première devant le Roi, le 26 janvier 1689 au Collège de Saint-Cyr.

Personnages

  • ASSUERUS, roi de Perse
  • ESTHER, reine de Perse
  • MARDOCHÉE, oncle d'Esther
  • AMAN, favori d'Assuérus
  • ZARÈS, femme d'Aman
  • HYDASPE, officier du palais intérieur d'Assuérus
  • ASAPH, autre officier d'Assuérus
  • ÉLISE, confidente d'Esther
  • THAMAR, israélite de la suite d'Esther
  • GARDES, du roi Assuérus
  • CHOEUR, de jeunes filles israélites
  • LA PITIÉ
Préface

La célèbre maison de Saint-Cyr ayant été principalement établie pour élever dans la piété un fort grand nombre de jeunes demoiselles rassemblées de tous les endroits du royaume, on n'y a rien oublié de tout ce qui pouvait contribuer à les rendre capables de servir Dieu dans les différents états où il lui plaira de les appeler. Mais en leur montrant les choses essentielles et nécessaires, on ne néglige pas de leur apprendre celles qui peuvent servir à leur polir l'esprit et à leur former le jugement. On a imaginé pour cela plusieurs moyens qui, sans les détourner de leur travail et de leurs exercices ordinaires, les instruisent en les divertissant ; on leur met, pour ainsi dire, à profit leurs heures de récréation. On leur fait faire entre elles, sur leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses qu'on leur a composées exprès, ou qu'elles-mêmes composent sur-le-champ. On les fait parler sur les histoires qu'on leur a lues, ou sur les importantes vérités qu'on leur a enseignées. On leur fait réciter par coeur et déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poètes, et cela leur sert surtout à les défaire de quantité de mauvaises prononciations qu'elles pourraient avoir apportées de leurs provinces. On a soin aussi de faire apprendre à chanter à celles qui ont de la voix, et on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut amuser innocemment, et qu'elles peuvent employer un jour à chanter les louanges de Dieu.

Mais la plupart des plus excellents vers de notre langue ayant été composés sur des matières fort profanes, et nos plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles et efféminées, capables de faire des impressions dangereuses sur de jeunes esprits, les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de cette maison ont souhaité qu'il y eût quelque ouvrage qui, sans avoir tous ces défauts, pût produire une partie de ces bons effets. Elles me firent l'honneur de me communiquer leur dessein, et même de me demander si je ne pourrais pas faire sur quelque sujet de piété et de morale une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendît la chose plus vive et moins capable d'ennuyer.

Je leur proposai le sujet d'Esther, qui les frappa d'abord, cette histoire leur paraissant pleine de grandes leçons d'amour de Dieu, et de détachement du monde au milieu du monde même. Et je crus de mon côté que je trouverais assez de facilité à traiter ce sujet ; d'autant plus qu'il me sembla que sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Ecriture sainte, ce qui serait, à mon avis, une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées.

J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné, j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le choeur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du choeur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.

À dire vrai, je ne pensais guère que la chose dût être aussi publique qu'elle l'a été. Mais les grandes vérités de l'Ecriture, et la manière sublime dont elles y sont énoncées, pour peu qu'on les présente, même imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper, et d'ailleurs ces jeunes demoiselles ont déclamé et chanté cet ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie et tant de piété, qu'il n'a pas été possible qu'il demeurât renfermé dans le secret de leur maison. De sorte qu'un divertissement d'enfants est devenu le sujet de l'empressement de toute la cour ; le roi lui-même, qui en avait été touché, n'ayant pu refuser à tout ce qu'il y a de plus grands seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir par le plaisir qu'ils y ont pris, qu'on se peut aussi bien divertir aux choses de piété qu'à tous les spectacles profanes.

Au reste, quoique j'aie évité soigneusement de mêler le profane avec le sacré, j'ai cru néanmoins que je pouvais emprunter deux ou trois traits d'Hérodote, pour mieux peindre Assuérus ; car j'ai suivi le sentiment de plusieurs savants interprètes de l'Écriture, qui tiennent que ce roi est le même que le fameux Darius, fils d'Hystaspe, dont parle cet historien. En effet, ils en rapportent quantité de preuves, dont quelques-unes me paraissent des démonstrations. Mais je n'ai pas jugé à propos de croire ce même Hérodote sur sa parole, lorsqu'il dit que les Perses n'élevaient ni temples, ni autels, ni statues à leurs dieux, et qu'ils ne se servaient point de libations dans leurs sacrifices. Son témoignage est expressément détruit par l'Écriture, aussi bien que par Xénophon, beaucoup mieux instruit que lui des moeurs et des affaires de la Perse, et enfin par Quinte-Curce.

On peut dire que l'unité de lieu est observée dans cette pièce, en ce que toute l'action se passe dans le palais d'Assuérus. Cependant, comme on voulait rendre ce divertissement plus agréable à des enfants, en jetant quelque variété dans les décorations, cela a été cause que je n'ai pas gardé cette unité avec la même rigueur que j'ai fait autrefois dans mes tragédies.

Je crois qu'il est bon d'avertir ici que bien qu'il y ait dans Esther des personnages d'hommes, ces personnages n'ont pas laissé d'être représentés par des filles avec toute la bienséance de leur sexe. La chose leur a été d'autant plus aisée qu'anciennement les habits des Persans et des Juifs étaient de longues robes qui tombaient jusqu'à terre.

Je ne puis me résoudre à finir cette préface sans rendre à celui qui a fait la musique la justice qui lui est due, et sans confesser franchement que ses chants ont fait un des plus grands agréments de la pièce. Tous les connaisseurs demeurent d'accord que depuis longtemps on n'a point entendu d'airs plus touchants ni plus convenables aux paroles. Quelques personnes ont trouvé la musique du dernier choeur un peu longue, quoique très belle. Mais qu'aurait-on dit de ces jeunes Israélites qui avaient tant fait de voeux à Dieu pour être délivrées de l'horrible péril où elles étaient si, ce péril étant passé, elles lui en avaient rendu de médiocres actions de grâces ? Elles auraient directement péché contre la louable coutume de leur nation, où l'on ne recevait de Dieu aucun bienfait signalé qu'on ne l'en remerciât sur-le-champ par de fort longs cantiques : témoin ceux de Marie, soeur de Moïse, de Débora et de Judith, et tant d'autres dont l'Écriture est pleine. On dit même que les Juifs, encore aujourd'hui, célèbrent par de grandes actions de grâces le jour où leurs ancêtres furent délivrés par Esther de la cruauté d'Aman.

PROLOGUE

LA PIÉTÉ fait le Prologue.

LA PIÉTÉ, [seule]

Du séjour bienheureux de la Divinité, Je descends dans ce lieu par la Grâce habité. L'innocence s'y plaît ma compagne éternelle, Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle. Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints Tout un peuple naissant est formé par mes mains. Je nourris dans son coeur la semence féconde Des vertus, dont il doit sanctifier le monde. Un roi qui me protège, un roi victorieux A commis à mes soins ce dépôt précieux. C'est lui, qui rassembla ces colombes timides Éparses en cent lieux, sans secours, et sans guides. Pour elles à sa porte élevant ce palais, Il leur y fit trouver l'abondance et la paix. Grand Dieu, que cet ouvrage ait place en ta mémoire. Que tous les soins qu'il prend pour soutenir ta gloire Soient gravés de ta main au livre où sont écrits Les noms prédestinés des rois que tu chéris. Tu m'écoutes. Ma voix ne t'est point étrangère. Je suis la Piété, cette fille si chère, Qui t'offre de ce roi les plus tendres soupirs. Du feu de ton amour j'allume ses désirs. Du zèle, qui pour toi l'enflamme et le dévore, La chaleur se répand du couchant à l'aurore. Tu le vois tous les jours devant toi prosterné Humilier ce front de splendeur couronné, Et confondant l'orgueil par d'augustes exemples, Baiser avec respect le pavé de tes temples. De ta gloire animé, lui seul de tant de rois S'arme pour ta querelle, et combat pour tes droits. Le perfide intérêt, l'aveugle jalousie S'unissent contre toi pour l'affreuse hérésie. La Discorde en fureur frémit de toutes parts. Tout semble abandonner tes sacrés étendards, Et l'Enfer couvrant tout de ses vapeurs funèbres Sur les yeux les plus saints a jeté ses ténèbres. Lui seul invariable, et fondé sur la foi, Ne cherche, ne regarde, et n'écoute que toi ; Et bravant du démon l'impuissant artifice, De la religion soutient tout l'édifice. Grand Dieu, juge ta cause ; et déploie aujourd'hui Ce bras, ce même bras, qui combattait pour lui, Lorsque des nations à sa perte animées Le Rhin vit tant de fois disperser les armées. Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil. Ils viennent se briser contre le même écueil. Déjà rompant partout leurs plus fermes barrières, Du débris de leurs forts il couvre ses frontières. Tu lui donnes un fils prompt à le seconder, Qui sait combattre, plaire, obéir, commander ; Un fils, qui comme lui suivi de la victoire, Semble à gagner son coeur borner toute sa gloire ; Un fils à tous ses voeux avec amour soumis, L'éternel désespoir de tous ses ennemis. Pareil à ces esprits que ta Justice envoie, Quand son roi lui dit : « Pars », il s'élance avec joie, Du tonnerre vengeur s'en va tout embraser, Et tranquille à ses pieds revient le déposer. Mais tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures, Vous, qui goûtez ici des délices si pures, S'il permet à son coeur un moment de repos, À vos jeux innocents appelez ce héros. Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse, Et sur l'impiété la foi victorieuse. Et vous, qui vous plaisez aux folles passions, Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions, Profanes amateurs de spectacles frivoles, Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles, Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité. Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.

"Ce lieu" est la maison de Saint-Cyr créée par Madame de Maintenon où a lieu la représentation.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Esther, Élise

Le théâtre représente l'appartement d'Esther.

ESTHER

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi, dont j'occupe la place, Lorsque le roi contre elle enflammé de dépit La chassa de son trône, ainsi que de son lit. Mais il ne put sitôt en bannir la pensée. Vasthi régna longtemps dans son âme offensée. Dans ses nombreux États il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher. De l'Inde à l'Hellespont ses esclaves coururent. Les filles de l'Égypte à Suse comparurent. Celles mêmes du Parthe, et du Scythe indompté Y briguèrent le sceptre offert à la beauté. On m'élevait alors solitaire, et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée. Tu sais combien je dois à ses heureux secours. La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours. Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Élise, et de père, et de mère. Du triste état des Juifs jour et nuit agité, Il me tira du sein de mon obscurité, Et sur mes faibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter l'espérance. À ses desseins secrets tremblante j'obéis. Je vins. Mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales, Que formait en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt ? Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages. L'une d'un sang fameux vantait les avantages. L'autre, pour se parer de superbes atours, Des plus adroites mains empruntait le secours. Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice, De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice. Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus. Devant ce fier monarque, Élise, je parus. Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes. Il fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes faibles attraits le roi parut frappé. Il m'observa longtemps dans un sombre silence. Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance, Dans ce temps-là sans doute agissait sur son coeur. Enfin avec des yeux où régnait la douceur, "Soyez reine", dit-il ; et dès ce moment même De sa main sur mon front posa son diadème. Pour mieux faire éclater sa joie et son amour, Il combla de présents tous les grands de sa cour, Et même ses bienfaits dans toutes ses provinces Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes. Hélas ! durant ces jours de joie et de festins, Quelle était en secret ma honte, et mes chagrins ! "Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise. La moitié de la terre à son sceptre est soumise. Et de Jérusalem l'herbe cache les murs ! Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées ! "

SCÈNE II. Esther, Élise, Le Choeur.

UNE DES ISRAÉLITES, chante derrière le théâtre

Ma soeur, quelle voix nous appelle ?

TOUT LE CHOEUR, entrant sur la scène par plusieurs endroits différents

La reine nous appelle, Allons, rangeons-nous auprès d'elle.

SCÈNE III. Esther, Mardochée, Élise, Le Choeur.

MARDOCHÉE

Quoi ! Lorsque vous voyez périr votre patrie, Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie ! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux ! Que dis-je, votre vie, Esther, est-elle à vous ? N'est-elle pas au sang, dont vous êtes issue ? N'est-elle pas à Dieu, dont vous l'avez reçue ? Et qui sait, lorsque au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ? Songez-y bien. Ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains. Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom, et pour son héritage, D'un enfant d'Israël, voilà le vrai partage. Trop heureuse, pour lui de hasarder vos jours ! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours ? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre ? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre. Pour dissiper leur ligue, il n'a qu'à se montrer. Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble. Il voit comme un néant tout l'univers ensemble. Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux, comme s'ils n'étaient pas. S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. C'est lui qui m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher. Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus faible main qui soit dans l'univers. Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être, et toute votre race.

Le choeur se retire vers le fond du théâtre.

SCÈNE IV. Esther, Élise, Le Choeur.

ESTHER

Ô mon souverain Roi ! Me voici donc tremblante, et seule devant toi. Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance, Qu'avec nous tu juras une sainte alliance, Quand pour te faire un peuple agréable à tes yeux, Il plut à ton amour de choisir nos aïeux. Même tu leur promis de ta bouche sacrée, Une postérité d'éternelle durée. Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi. La nation chérie a violé sa foi. Elle a répudié son époux, et son père, Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère. Maintenant elle sert sous un maître étranger. Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger. Nos superbes vainqueurs insultant à nos larmes, Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes, Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel Abolisse ton nom, ton peuple, et ton autel. Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, Pourrait anéantir la foi de tes oracles ? Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons, Le saint que tu promets et que nous attendons ? Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches, Ivres de notre sang, ferment les seules bouches Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits, Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais. Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles, Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, Et que je mets au rang des profanations Leur table, leurs festins, et leurs libations ; Que même cette pompe où je suis condamnée, Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés, Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds ; Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre, Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre. J'attendais le moment marqué dans ton arrêt, Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt. Ce moment est venu. Ma prompte obéissance Va d'un roi redoutable affronter la présence. C'est pour toi que je marche. Accompagne mes pas Devant ce fier lion, qui ne te connaît pas. Commande en me voyant que son courroux s'apaise, Et prête à mes discours un charme qui lui plaise. Les orages, les vents, les cieux te sont soumis. Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

SCÈNE V. Le Choeur.

Toute cette scène est chantée.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Aman, Hydaspe.

Le théâtre représente la chambre où est le trône d'Assuérus.

AMAN

Je sais que descendu de ce sang malheureux, Une éternelle haine a dû m'armer contre eux ; Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage ; Que jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage ; Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé. Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé, Mon âme à ma grandeur tout entière attachée, Des intérêts du sang est faiblement touchée. Mardochée est coupable, et que faut-il de plus ? Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus. J'inventai des couleurs. J'armai la calomnie. J'intéressai sa gloire, il trembla pour sa vie. Je les peignis puissants, riches, séditieux ; Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux. Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire, Et d'un culte profane infecte votre empire ? Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés, Du reste des humains ils semblent divisés, N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes, Et détestés partout, détestent tous les hommes. Prévenez, punissez leurs insolents efforts. De leur dépouille enfin grossissez vos trésors. Je dis, et l'on me crut. Le roi dès l'heure même Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême. Assure, me dit-il, le repos de ton roi. Va, perds ces malheureux : leur dépouille est à toi. Toute la nation fut ainsi condamnée. Du carnage avec lui je réglai la journée. Mais de ce traître enfin le trépas différé, Fait trop souffrir mon coeur de son sang altéré. Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie. Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie ?

HYDASPE

Il suffit.

SCÈNE II. Assuerus, Hydaspe, Asaph, Suite d'Assuerus.

SCÈNE III. Assuerus, Asaph.

ASSUÉRUS

Et son pays ?

SCÈNE IV. Assuerus, Hydaspe, Asaph.

HYDASPE

Seigneur.

SCÈNE V. Assuérus, Aman, Hydaspe, Asaph.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Assuerus, Esther, Élise, Thamar, Partie du Choeur.

Esther entre, s'appuyant sur Élise ; quatre Israélites soutiennent sa robe.

SCÈNE VIII. Élise, Partie du Choeur.

Cette scène est partie déclamée sans chant, et partie chantée.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Aman, Zarès.

Le théâtre représente les jardins d'Esther et un des côtés du salon où se fait le festin.

ZARÈS

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter ? Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater, Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre-nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même ? Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez ? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste... Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi, Ce Juif comblé d'honneurs me cause quelque effroi. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre ; Et sa race toujours fut fatale à la vôtre. De ce léger affront songez à profiter. Peut-être la Fortune est prête à vous quitter. Aux plus affreux excès son inconstance passe. Prévenez son caprice avant qu'elle se lasse. Où tendez-vous plus haut ? Je frémis quand je vois Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi. La chute désormais ne peut être qu'horrible. Osez chercher ailleurs un destin plus paisible. Regagnez l'Hellespont, et ces bords écartés, Où vos aïeux errants jadis furent jetés, Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée Chassa tout Amalec de la triste Idumée. Aux malices du sort enfin dérobez-vous. Nos plus riches trésors marcheront devant nous. Vous pouvez du départ me laisser la conduite. Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite. N'ayez soin cependant que de dissimuler. Contente sur vos pas vous me verrez voler. La mer la plus terrible et la plus orageuse Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse. Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher. C'est Hydaspe.

SCÈNE II. Aman, Zarès, Hydaspe.

SCÈNE III. Élise, Le Choeur.

Ceci se récite sans chant.

UNE DES ISRAÉLITES

C'est Aman.

SCÈNE IV. Assuerus, Esther, Aman, Élise, Le Choeur.

AMAN, tout bas

Je tremble.

ASSUÉRUS

Parlez.

ESTHER

Ô Dieu ! confonds l'audace et l'imposture. Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature, Que vous croyez, Seigneur, le rebut des humains, D'une riche contrée autrefois souverains, Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères. Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom. Le monde est son ouvrage. Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes États la chute épouvantable, Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser. Roi, peuples en un jour tout se vit disperser. Sous les Assyriens, leur triste servitude Devint le juste prix de leur ingratitude. Mais pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus, avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, Brisa les fiers remparts, et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure. Babylone paya nos pleurs avec usure. Cyrus par lui vainqueur publia ses bienfaits, Regarda notre peuple avec des yeux de paix, Nous rendit et nos lois, et nos fêtes divines ; Et le temple déjà sortait de ses ruines. Mais de ce roi si sage, héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place. Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux ? « Dieu regarde en pitié son peuple malheureux, Disions-nous ; un roi règne, ami de l'innocence. » Partout du nouveau prince on vantait la clémence. Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel ! verra-t-on toujours par de cruels esprits, Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée ? Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté, Est venu dans ces lieux souffler la cruauté. Un ministre ennemi de votre propre gloire...

ESTHER

Notre ennemi cruel devant vous se déclare. C'est lui. C'est ce ministre infidèle et barbare, Qui d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu, Contre notre innocence arma votre vertu. Et quel autre, grand Dieu ! qu'un Scythe impitoyable, Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable ? Partout l'affreux signal en même temps donné, De meurtres remplira l'univers étonné. On verra sous le nom du plus juste des princes, Un perfide étranger désoler vos provinces, Et dans ce palais même en proie à son courroux, Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous. Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée ? Quelle guerre intestine avons-nous allumée ? Les a-t-on vu marcher parmi vos ennemis ? Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis ? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main sur eux appesantie À leurs persécuteurs les livrait sans secours, Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes. N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien. Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l'Indien, Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma les mers dans vos vastes limites. Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein. Hélas ! Ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.

Parthes : Empire et peuple qui recouvrait l'actuel l'Iran, l'Irak et la côte sud du Golfe Persique jusqu'au Qatar.

Scythes : La Bible fait descendre les Scythes de Magog, fils de Japhet. Établis d'abord sur l'Arxa, et l'Iaxarte, ils étendirent au loin leurs conquêtes, soumirent une partie de l'Europe et de l'Asie, tinrent pendant 28 ans l'Asie Mineure sous leur joug (634-596), et pénétrèrent jusqu'en Égypte. Les plus grands conquérants Cyrus, Darius Ier, Alexandre, tentèrent en vain de les dompter.

ASSUÉRUS

Mardochée ?

SCÈNE V. Esther, Aman, Le Choeur.

SCÈNE VI. Assuerus, Esther, Aman, Élise, Gardes, Le Choeur.

SCÈNE VII. Assuerus, Esther, Mardochée, Élise, Le Choeur.

SCÈNE VIII. Assuerus, Esther, Mardochée, Asaph, Élise, Le Choeur.

SCÈNE DERNIÈRE. Le Choeur.

1 356 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica