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Tragédie en vers

Phèdre et Hippolyte

Jean Racine· créée en 1677· 5 actes· 1 654 vers· 9 personnages

Représentée pour la première fois le 1er janvier 1677 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • THÉSÉE, fils d'Égée, roi d'Athènes
  • PHÈDRE, femme de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé
  • HIPPOLYTE, fils de Thésée, et d'Antiope reine des Amazones
  • ARICIE, Princesse du sang royal d'Athènes
  • OENONE, nourrice et confidente de Phèdre
  • THÉRAMÈNE, gouverneur d'Hippolyte
  • ISMÈNE, confidente d'Aricie
  • PANOPE, femme de la suite de Phèdre
  • GARDES
PRÉFACE

Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d'Euripide. Quoique j'aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de l'action, je n'ai pas laissé d'enrichir ma pièce de tout ce qui m'a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand je ne lui devrais que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j'ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. Elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur toute la première. Elle fait tous ses efforts pour la surmonter. Elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne, et lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté.

J'ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu'elle n'est dans les tragédies des Anciens, où elle se résout d'elle-même à accuser Hippolyte. J'ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d'une princesse qui a d'ailleurs des sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m'a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvait avoir des inclinations plus serviles, et qui néanmoins n'entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l'honneur de sa maîtresse. Phèdre n'y donne les mains que parce qu'elle est dans une agitation d'esprit qui la met hors d'elle-même, et elle vient un moment après dans le dessein de justifier l'innocence et de déclarer la vérité.

Hippolyte est accusé, dans Euripide et dans Sénèque, d'avoir en effet violé sa belle-mère. Vim corpus tulit. Mais il n'est ici accusé que d'en avoir eu le dessein. J'ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l'aurait pu rendre moins agréable aux spectateurs.

Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avais remarqué dans les Anciens qu'on reprochait à Euripide de l'avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection ; ce qui faisait que la mort de ce jeune prince causait beaucoup plus d'indignation que de pitié. J'ai cru lui devoir donner quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'âme avec laquelle il épargne l'honneur de Phèdre, et se laisse opprimer sans l'accuser. J'appelle faiblesse la passion qu'il ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille et la soeur des ennemis mortels de son père.

Cette Aricie n'est point un personnage de mon invention. Virgile dit qu'Hippolyte l'épousa, et en eut un fils, après qu'Esculape l'eut ressuscité. Et j'ai lu encore dans quelques auteurs qu'Hippolyte avait épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne de grande naissance, qui s'appelait Aricie, et qui avait donné son nom à une petite ville d'Italie.

Je rapporte ces autorités, parce que je me suis très scrupuleusement attaché à suivre la fable. J'ai même suivi l'histoire de Thésée, telle qu'elle est dans Plutarque.

C'est dans cet historien que j'ai trouvé que ce qui avait donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les enfers pour enlever Proserpine, était un voyage que ce prince avait fait en Épire vers la source de l'Achéron, chez un roi dont Pirithoüs voulait enlever la femme, et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithoüs. Ainsi j'ai tâché de conserver la vraisemblance de l'histoire, sans rien perdre des ornements de la fable, qui fournit extrêmement à la poésie ; et le bruit de la mort de Thésée, fondé sur ce voyage fabuleux, donne lieu à Phèdre de faire une déclaration d'amour qui devient une des principales causes de son malheur, et qu'elle n'aurait jamais osé faire tant qu'elle aurait cru que son mari était vivant.

Au reste, je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies ; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même ; les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies faiblesses ; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le dut que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer, et c'est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n'était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poème dramatique, et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignait pas de mettre la main aux tragédies d'Euripide. Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce serait peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps et qui en jugeraient sans doute plus favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Hippolyte, Théramène.

THÉRAMÈNE

Quoi vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ? Jamais l'aimable soeur des cruels Pallantides Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ? Et devez-vous haïr ses innocents appas ?

Pallantides : Les cinquante fils de Pallas qui est le frère d'Égée, père de Thésée. Les Pallantides contestaient Thésée en tant que Roi d'Athènes, ce dernier les combattit et les vainquit. Aricie est de la famille des Pallantides.

HIPPOLYTE

Ami, qu'oses-tu dire ? Toi qui connais mon coeur depuis que je respire, Des sentiments d'un coeur si fier, si dédaigneux, Peux-tu me demander le désaveu honteux ? C'est peu qu'avec son lait une mère Amazone M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne. Dans un âge plus mûr moi-même parvenu Je me suis applaudi, quand je me suis connu. Attaché près de moi par un zèle sincère Tu me contais alors l'histoire de mon père. Tu sais combien mon âme attentive à ta voix S'échauffait au récit de ses nobles exploits ; Quand tu me dépeignais ce héros intrépide Consolant les mortels de l'absence d'Alcide ; Les monstres étouffés, et les brigands punis, Procuste, Cercyon, et Sciron, et Sinnis, Et les os dispersés du géant d'Épidaure, Et la Crète fumant du sang du Minotaure. Mais quand tu récitais des faits moins glorieux, Sa foi partout offerte, et reçue en cent lieux, Hélène à ses parents dans Sparte dérobée, Salamine témoin des pleurs de Péribée, Tant d'autres, dont les noms lui sont même échappés, Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ; Ariane aux rochers contant ses injustices, Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ; Tu sais, comme à regret écoutant ce discours, Je te pressais souvent d'en abréger le cours. Heureux ! Si j'avais pu ravir à la Mémoire Cette indigne moitié d'une si belle histoire. Et moi-même à mon tour je me verrais lié ? Et les dieux jusque-là m'auraient humilié ? Dans mes lâches soupirs d'autant plus méprisable, Qu'un long amas d'honneurs rend Thésée excusable, Qu'aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui Ne m'ont acquis le droit de faillir comme lui. Quand même ma fierté pourrait s'être adoucie, Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ? Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés De l'obstacle éternel qui nous a séparés. Mon père la réprouve, et par des lois sévères Il défend de donner des neveux à ses frères, D'une tige coupable il craint un rejeton. Il veut avec leur soeur ensevelir leur nom, Et que jusqu'au tombeau soumise à sa tutelle Jamais les feux d'hymen ne s'allument pour elle. Dois-je épouser ses droits contre un père irrité ? Donnerai-je l'exemple à la témérité ? Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée...

Alcide : autre nom d'Hercule.

Procuste : Fils de Poséïdon. Brigand de l'Attique. Symbole du conformisme car il contraignait les voyageurs à s'allonger sur un lit et coupait ceux qui dépassaient et allongeait ceux qui était trop courts.

SCÈNE II. Hippolyte, Oenone, Théramène.

SCÈNE III. Phèdre, Oenone.

PHÈDRE

Ah dieux !

OENONE

Qui ?

PHÈDRE

Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d'Égée, Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée, Mon repos, mon bonheur semblait être affermi, Athènes me montra mon superbe ennemi. Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler, Je sentis tout mon corps et transir, et brûler. Je reconnus Vénus, et ses feux redoutables, D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables. Par des voeux assidus je crus les détourner, Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner. De victimes moi-même à toute heure entourée, Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée. D'un incurable amour remèdes impuissants ! En vain sur les autels ma main brûlait l'encens. Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse, J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse, Même au pied des autels que je faisais fumer, J'offrais tout à ce Dieu, que je n'osais nommer. Je l'évitais partout. Ô comble de misère ! Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père. Contre moi-même enfin j'osai me révolter. J'excitai mon courage à le persécuter. Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre, J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre, Je pressai son exil, et mes cris éternels L'arrachèrent du sein, et des bras paternels. Je respirais, Oenone. Et depuis son absence, Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence. Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis, De son fatal hymen je cultivais les fruits. Vaines précautions ! Cruelle destinée ! Par mon époux lui-même à Trézène amenée J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné. Ma blessure trop vive aussitôt a saigné. Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée. C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. J'ai conçu pour mon crime une juste terreur. J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur. Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire, Et dérober au jour une flamme si noire. Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats. Je t'ai tout avoué, je ne m'en repens pas, Pourvu que de ma mort respectant les approches Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches, Et que tes vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur, tout prêt à s'exhaler.

Fils d'Égée : Thésée est le fils d'Égée. Ce roi attendant son fils ; il crut mort car son navire, de retour de Minos victorieux, arborait, par erreur, une voile noire, signe de la mort de Thésée. De chagrin, Égée se jeta dans la mer qui porte maintenant son nom.

SCÈNE IV. Phèdre, Oenone, Panope.

PHÈDRE

Ciel !

SCÈNE V. Phèdre, Oenone.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Aricie, Ismène.

ARICIE

Que mon coeur, chère Ismène, écoute avidement Un discours, qui peut-être a peu de fondement ! Ô toi ! Qui me connais, te semblait-il croyable Que le triste jouet d'un sort impitoyable, Un coeur toujours nourri d'amertume et de pleurs, Dût connaître l'amour, et ses folles douleurs ? Reste du sang d'un roi, noble fils de la Terre, Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre, J'ai perdu dans la fleur de leur jeune saison Six frères, quel espoir d'une illustre maison ! Le fer moissonna tout, et la terre humectée But à regret le sang des neveux d'Erechthée. Tu sais depuis leur mort quelle sévère loi Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi. On craint que de la soeur les flammes téméraires Ne raniment un jour la cendre de ses frères. Mais tu sais bien aussi de quel oeil dédaigneux Je regardais ce soin d'un vainqueur soupçonneux. Tu sais que de tout temps à l'amour opposée Je rendais souvent grâce à l'injuste Thésée Dont l'heureuse rigueur secondait mes mépris. Mes yeux alors, mes yeux n'avaient pas vu son fils. Non que par les yeux seuls lâchement enchantée J'aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée, Présents dont la nature a voulu l'honorer, Qu'il méprise lui-même, et qu'il semble ignorer. J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses, Les vertus de son père, et non point les faiblesses. J'aime, je l'avouerai, cet orgueil généreux Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux. Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée. Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée D'arracher un hommage à mille autres offert, Et d'entrer dans un coeur de toutes parts ouvert. Mais de faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une âme insensible, D'enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné ; C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite. Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte, Et vaincu plus souvent, et plutôt surmonté Préparait moins de gloire aux yeux qui l'ont dompté. Mais, chère Ismène, hélas ! Quelle est mon imprudence ! On ne m'opposera que trop de résistance. Tu m'entendras peut-être, humble dans mon ennui, Gémir du même orgueil que j'admire aujourd'hui. Hippolyte aimerait ? Par quel bonheur extrême Aurais-je pu fléchir...

SCÈNE II. Hippolyte, Aricie, Ismène.

HIPPOLYTE

Je me suis engagé trop avant. Je vois que la raison cède à la violence. Puisque j'ai commencé de rompre le silence, Madame, il faut poursuivre. Il faut vous informer D'un secret, que mon coeur ne peut plus renfermer. Vous voyez devant vous un prince déplorable, D'un téméraire orgueil exemple mémorable. Moi, qui contre l'amour fièrement révolté, Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté, Qui des faibles mortels déplorant les naufrages, Pensais toujours du bord contempler les orages, Asservi maintenant sous la commune loi, Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ! Un moment a vaincu mon audace imprudente. Cette âme si superbe est enfin dépendante. Depuis près de six mois honteux, désespéré, Portant partout le trait, dont je suis déchiré, Contre vous, contre moi vainement je m'éprouve. Présente je vous fuis, absente je vous trouve. Dans le fond des forêts votre image me suit. La lumière du jour, les ombres de la nuit, Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite. Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte. Moi-même pour tout fruit de mes soins superflus, Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus. Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune. Je ne me souviens plus des leçons de Neptune. Mes seuls gémissements font retentir les bois, Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix. Peut-être le récit d'un amour si sauvage Vous fait en m'écoutant rougir de votre ouvrage. D'un coeur qui s'offre à vous quel farouche entretien ! Quel étrange captif pour un si beau lien ! Mais l'offrande à vos yeux en doit être plus chère. Songez que je vous parle une langue étrangère, Et ne rejetez pas des voeux mal exprimés, Qu'Hippolyte sans vous n'aurait jamais formés.

SCÈNE III. Hippolyte, Aricie, Théramène, Ismène.

HIPPOLYTE

Moi ?

SCÈNE IV. Hippolyte, Théramène.

SCÈNE V. Phèdre, Hippolyte, Oenone.

PHÈDRE

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée. Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ; Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi, Tel qu'on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois. Il avait votre port, vos yeux, votre langage. Cette noble pudeur colorait son visage, Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des voeux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ? Pourquoi trop jeune encor ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? Par vous aurait péri le monstre de la Crète Malgré tous les détours de sa vaste retraite, Pour en développer l'embarras incertain Ma soeur du fil fatal eût armé votre main. Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée. L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée. C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours. Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante ! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante. Compagne du péril qu'il vous fallait chercher, Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher, Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue, Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.

La monstre de la Crète : le Minotaure vauncu par Thésée.

La vaste retraite : le labyrinthe dans lequel le Minotaure était enfermé.

Ariane est la soeur de Phèdre. Le fil fournit à Thésée lui permit de sortir du labyrinthe.

PHÈDRE

Ah ! Cruel, tu m'as trop entendue. Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur. Hé bien ! Connais donc Phèdre et toute sa fureur. J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux je m'approuve moi-même, Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison. Objet infortuné des vengeances célestes, Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes. Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang, Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le coeur d'une faible mortelle. Toi-même en ton esprit rappelle le passé. C'est peu de t'avoir fui, Cruel, je t'ai chassé. J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine. Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont profité mes inutiles soins ? Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes. Il suffit de tes yeux pour t'en persuader, Si tes yeux un moment pouvaient me regarder. Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire, Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ? Tremblante pour un fils que je n'osais trahir, Je te venais prier de ne le point haïr. Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime ! Hélas ! Je ne t'ai pu parler que de toi-même. Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour. Digne fils du héros qui t'a donné le jour, Délivre l'Univers d'un monstre qui t'irrite. La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte ? Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper. Voilà mon coeur. C'est là que ta main doit frapper. Impatient déjà d'expier son offense Au devant de ton bras je le sens qui s'avance. Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups, Si ta haine m'envie un supplice si doux, Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée, Au défaut de ton bras prête moi ton épée. Donne.

Phèdre passe ici du vouvoiement au tutoiement.

SCÈNE VI. Hippolyte, Théramène.

HIPPOLYTE

Phèdre ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Phèdre, Oenone.

OENONE

Fuyez.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Phèdre, Oenone.

OENONE

Quoi ?

SCÈNE IV. Thésée, Hippolyte, Phèdre, Oenone, Théramène.

SCÈNE V. Thésée, Hippolyte, Théramène.

THÉSÉE

Que vois-je ? Quelle horreur dans ces lieux répandue Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue ? Si je reviens si craint, et si peu désiré, Ô ciel ! De ma prison pourquoi m'as-tu tiré ? Je n'avais qu'un ami. Son imprudente flamme Du tyran de l'Épire allait ravir la femme. Je servais à regret ses desseins amoureux. Mais le sort irrité nous aveuglait tous deux. Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes. J'ai vu Pirithoüs, triste objet de mes larmes, Livré par ce barbare à des monstres cruels, Qu'il nourrissait du sang des malheureux mortels. Moi-même il m'enferma dans des cavernes sombres, Lieux profonds, et voisins de l'Empire des Ombres. Les dieux après six mois enfin m'ont regardé. J'ai su tromper les yeux par qui j'étais gardé. D'un perfide ennemi j'ai purgé la nature. À ses monstres lui-même a servi de pâture. Et lorsqu'avec transport je pense m'approcher De tout ce que les dieux m'ont laissé de plus cher ; Que dis-je ? Quand mon âme à soi-même rendue Vient se rassasier d'une si chère vue ; Je n'ai pour tout accueil que des frémissements. Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements. Et moi-même éprouvant la terreur que j'inspire, Je voudrais être encor dans les prisons d'Épire. Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé. Qui m'a trahi ? Pourquoi ne suis-je pas vengé ! La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile, A-t-elle au criminel accordé quelque asile ? Vous ne répondez point. Mon fils, mon propre fils Est-il d'intelligence avec mes ennemis ? Entrons. C'est trop garder un doute qui m'accable. Connaissons à la fois le crime et le coupable. Que Phèdre explique enfin le trouble où je la vois.

SCÈNE VI. Hippolyte, Théramène.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Thésée, Oenone.

SCÈNE II. Thésée, Hippolyte.

THÉSÉE

Perfide, oses-tu bien te montrer devant moi ? Monstre, qu'a trop longtemps épargné le tonnerre, Reste impur des brigands dont j'ai purgé la Terre. Après que le transport d'un amour plein d'horreur Jusqu'au lit de ton père a porté ta fureur, Tu m'oses présenter une tête ennemie, Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie, Et ne vas pas chercher sous un ciel inconnu Des pays où mon nom ne soit point parvenu. Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine, Et tenter un courroux que je retiens à peine. C'est bien assez pour moi de l'opprobre éternel D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel, Sans que ta mort encor honteuse à ma mémoire, De mes nobles travaux vienne souiller la gloire. Fuis. Et si tu ne veux qu'un châtiment soudain T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main, Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire. Fuis, dis-je, et sans retour précipitant tes pas, De ton horrible aspect purge tous mes États. Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage D'infâmes assassins nettoya ton rivage, Souviens-toi que pour prix de mes efforts heureux Tu promis d'exaucer le premier de mes voeux. Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle Je n'ai point imploré ta puissance immortelle. Avares du secours que j'attends de tes soins Mes voeux t'ont réservé pour de plus grands besoins. Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père. J'abandonne ce traître à toute ta colère. Étouffe dans son sang ses désirs effrontés. Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.

HIPPOLYTE

D'un mensonge si noir justement irrité, Je devrais faire ici parler la vérité, Seigneur. Mais je supprime un secret qui vous touche. Approuvez le respect qui me ferme la bouche ; Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis, Examinez ma vie, et songez qui je suis. Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes. Quiconque a pu franchir les bornes légitimes Peut violer enfin les droits les plus sacrés. Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés. Et jamais on n'a vu la timide innocence Passer subitement à l'extrême licence. Un jour seul ne fait point d'un mortel vertueux Un perfide assassin, un lâche incestueux. Élevé dans le sein d'une chaste héroïne, Je n'ai point de son sang démenti l'origine. Pitthée estimé sage entre tous les humains Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains. Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage. Mais si quelque vertu m'est tombée en partage, Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater La haine des forfaits qu'on ose m'imputer. C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce. J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse. On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur. Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur, Et l'on veut qu'Hippolyte épris d'un feu profane...

Pithée : aïeul maternel de Thésée, était fils de Pelops et d'Hippodamie, et régnait sur Trézène. Il était renommé pour sa sagesse ; Ethra , sa fille, mariée à Egée, lui confia l'éducation de Thésée, Thésée à son tour lui confia celle d'Hyppolyte.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Phèdre, Thésée.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Phèdre, Oenone.

OENONE

Aricie ?

PHÈDRE

Ils s'aimeront toujours. Au moment que je parle, ah, mortelle pensée ! Ils bravent la fureur d'une amante insensée. Malgré ce même exil qui va les écarter, Ils font mille serments de ne se point quitter. Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage, Oenone. Prends pitié de ma jalouse rage. Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux. Qu'il ne se borne pas à des peines légères. Le crime de la soeur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer. Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ? Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j'implore ! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! Pour qui ? Quel est le coeur où prétendent mes voeux ? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure. Je respire à la fois l'inceste et l'imposture. Mes homicides mains promptes à me venger Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable ! Et je vis ? Et je soutiens la vue De ce sacré Soleil dont je suis descendue ? J'ai pour aïeul le père et le maître des Dieux. Le Ciel, tout l'Univers est plein de mes aïeux. Où me cacher ? Fuyons dans la Nuit infernale. Mais que dis-je ? Mon père y tient l'urne fatale. Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains. Minos juge aux Enfers tous les pâles humains. Ah ! Combien frémira son ombre épouvantée, Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers, Et des crimes, peut-être inconnus aux Enfers. Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible. Je crois te voir cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta famille. Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas ! Du crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste coeur n'a recueilli le fruit. Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie, Je rends dans les tourments une pénible vie.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Hippolyte, Aricie.

HIPPOLYTE

Hé ! Que n'ai-je point dit ? Ai-je dû mettre au jour l'opprobre de son lit ? Devais-je, en lui faisant un récit trop sincère, D'une indigne rougeur couvrir le front d'un père ? Vous seule avez percé ce mystère odieux. Mon coeur pour s'épancher n'a que vous et les Dieux. Je n'ai pu vous cacher, jugez si je vous aime, Tout ce que je voulais me cacher à moi-même. Mais songez sous quel sceau je vous l'ai révélé. Oubliez, s'il se peut, que je vous ai parlé, Madame. Et que jamais une bouche si pure Ne s'ouvre pour conter cette horrible aventure. Sur l'équité des Dieux osons nous confier. Ils ont trop d'intérêt à me justifier. Et Phèdre tôt ou tard de son crime punie, N'en saurait éviter la juste ignominie. C'est l'unique respect que j'exige de vous. Je permets tout le reste à mon libre courroux. Sortez de l'esclavage où vous êtes réduite. Osez me suivre. Osez accompagner ma fuite. Arrachez-vous d'un lieu funeste et profané, Où la vertu respire un air empoisonné. Profitez, pour cacher votre prompte retraite, De la confusion que ma disgrâce y jette. Je vous puis de la fuite assurer les moyens. Vous n'avez jusqu'ici de gardes que les miens. De puissants défenseurs prendront notre querelle. Argos nous tend les bras, et Sparte nous appelle. À nos amis communs portons nos justes cris. Ne souffrons pas que Phèdre assemblant nos débris Du trône paternel nous chasse l'un et l'autre, Et promette à son fils ma dépouille et la vôtre. L'occasion est belle, il la faut embrasser. Quelle peur vous retient ? Vous semblez balancer ? Votre seul intérêt m'inspire cette audace. Quand je suis tout de feu, d'où vous vient cette glace ? Sur les pas d'un banni craignez-vous de marcher ?

SCÈNE II. Thèsée, Aracie, Ismène.

SCÈNE III. Thésée, Aricie.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Thésée, Panope.

SCÈNE VI. Thésée, Théramène.

THÉSÉE

Dieux !

THÉRAMÈNE

À peine nous sortions des portes de Trézène, Il était sur son char. Ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés. Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes. Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes. Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix, L'oeil morne maintenant et la tête baissée Semblaient se conformer à sa triste pensée. Un effroyable cri sorti du fond des flots Des airs en ce moment a troublé le repos. Et du sein de la terre une voix formidable Répond en gémissant à ce cri redoutable. Jusqu'au fond de nos coeurs notre sang s'est glacé. Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. Cependant sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide. L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux, Parmi des flots d'écume un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes, Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes. Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux. Ses longs mugissements font trembler le rivage. Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage. La terre s'en émeut, l'air en est infecté, Le flot, qui l'apporta, recule épouvanté. Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile Dans le temple voisin chacun cherche un asile. Hippolyte lui seul digne fils d'un héros, Arrête ses coursiers, saisit ses javelots, Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre Il lui fait dans le flanc une large blessure. De rage et de douleur le monstre bondissant Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant, Se roule, et leur présente une gueule enflammée, Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée. La frayeur les emporte, et sourds à cette fois, Ils ne connaissent plus ni le frein, ni la voix. En efforts impuissants leur maître se consume. Ils rougissent le mors d'une sanglante écume. On dit qu'on a vu même en ce désordre affreux Un dieu, qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux. À travers les rochers la peur les précipite. L'essieu crie, et se rompt. L'intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé. Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé. Excusez ma douleur. Cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle. J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris. Il veut les rappeler, et sa voix les effraie. Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie. De nos cris douloureux la plaine retentit. Leur fougue impétueuse enfin se ralentit. Ils s'arrêtent, non loin de ces tombeaux antiques, Où des rois ses aïeux sont les froides reliques. J'y cours en soupirant, et sa garde me suit. De son généreux sang la trace nous conduit. Les rochers en sont teints. Les ronces dégouttantes Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. J'arrive, je l'appelle, et me tendant la main Il ouvre un oeil mourant, qu'il referme soudain. « Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie. Prends soin après ma mort de la triste Aricie. Cher ami, si mon père un jour désabusé Plaint le malheur d'un fils faussement accusé, Pour apaiser mon sang, et mon ombre plaintive, Dis-lui, qu'avec douceur il traite sa captive, Qu'il lui rende... » À ce mot ce héros expiré N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré, Triste objet où des Dieux triomphe la colère, Et que méconnaîtrait l'oeil même de son père.

Dégouttant : Qui tombe goutte à goutte. [F]

THÉSÉE

Ô mon fils ! Cher espoir que je me suis ravi ! Inexorables Dieux, qui m'avez trop servi ! À quels mortels regrets ma vie est réservée !

Inexorable : Qui est ferme, dur ; qu'on ne saurait fléchir ; celui dont on ne saurait obtenir aucune grâce. [F]

SCÈNE DERNIÈRE. Thésée, Phèdre, Théramène, Panope, Gardes.

1 654 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica