Comédie en vers
Les Plaideurs
Représenté pour la première fois fin octobre ou début novembre 1668 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- DANDIN, juge
- LÉANDRE, fils de Dandin
- CHICANNEAU, bourgeois
- ISABELLE, fille de Chicanneau
- LA COMTESSE
- PETIT JEAN, portier
- L'INTIMÉ, secrétaire
- LE SOUFFLEUR
AU LECTEUR
Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire "les Plaideurs". J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et que j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public ; mais c'était en les mettant dans la bouche des [comédiens] Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théâtre un échantillon d'Aristophane. Je ne me rendis pas à la première proposition qu'ils m'en firent. Je leur dis que quelque esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon inclination ne me porterait pas à le prendre pour modèle si j'avais à faire une comédie, et que j'aimerais beaucoup mieux imiter la régularité de Ménandre et de Térence, que la liberté de Plaute et d'Aristophane. On me répondit que ce n'était pas une comédie qu'on me demandait, et qu'on voulait seulement voir si les bons mots d'Aristophane auraient quelque grâce dans notre langue. Ainsi, moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à l'oeuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être achevée.
Cependant la plupart du monde ne se soucie point de l'intention ni de la diligence des auteurs. On examina d'abord mon amusement comme on aurait fait une tragédie. Ceux mêmes qui s'y étaient le plus divertis eurent peur de n'avoir pas ri dans les règles et trouvèrent mauvais que je n'eusse pas songé plus sérieusement à les faire rire. Quelques autres s'imaginèrent qu'il était bienséant à eux de s'y ennuyer et que les matières de palais ne pouvaient pas être un sujet de divertissement pour les gens de cour. La pièce fut bientôt jouée à Versailles. On ne fit point de scrupule de s'y réjouir ; et ceux qui avaient cru se déshonorer de rire à Paris furent peut-être obligés de rire à Versailles pour se faire honneur.
Ils auraient tort, à la vérité, s'ils me reprochaient d'avoir fatigué leurs oreilles de trop de chicane. C'est une langue qui m'est plus étrangère qu'à personne, et je n'en ai employé que quelques mots barbares que je puis avoir appris dans le cours d'un procès que ni mes juges ni moi n'avons jamais bien entendu.
Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique ; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise.
Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable. Les juges de l'Aréopage n'auraient pas peut-être trouvé bon qu'il eût marqué au naturel leur avidité de gagner, les bons tours de leurs secrétaires et les forfanteries de leurs avocats. Il était à propos d'outrer un peu les personnages pour les empêcher de se reconnaître. Le public ne laissait pas de discerner le vrai au travers du ridicule ; et je m'assure qu'il vaut mieux avoir occupé l'impertinente éloquence de deux orateurs autour d'un chien accusé, que si l'on avait mis sur la sellette un véritable criminel et qu'on eût intéressé les spectateurs à la vie d'un homme.
Quoi qu'il en soit, je puis dire que notre siècle n'a pas été de plus mauvaise humeur que le sien, et que si le but de ma comédie était de faire rire, jamais comédie n'a mieux attrapé son but. Ce n'est pas que j'attende un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde ; mais je me sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il m'en ait coûté une seule de ces sales équivoques et de ces malhonnêtes plaisanteries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos écrivains, et qui font retomber le théâtre dans la turpitude d'où quelques auteurs plus modestes l'avaient tiré.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
PETIT JEAN, traînant un gros sac de procès
Ma foi, sur l'avenir, bien fou qui se fiera. Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. Un juge, l'an passé, me prit à son service, Il m'avait fait venir d'Amiens pour être Suisse. Tous ces Normands voulaient se divertir de nous, On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups. Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtre, Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. Tous les plus gros monsieurs me parlaient chapeau bas. Monsieur de Petit Jean, ah ! gros comme le bras. Mais sans argent, l'honneur n'est qu'une maladie ; Ma foi j'étais un franc portier de comédie, On avait beau heurter et m'ôter son chapeau, On n'entrait point chez nous sans graisser le marteau. Point d'argent, point de suisse, et ma porte était close. Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendais quelque chose. Nous comptions quelquefois. On me donnait le soin De fournir la maison de chandelle et de foin, Mais je n'y perdais rien. Enfin vaille que vaille, J'aurais sur le marché fort bien fourni la paille. C'est dommage. Il avait le coeur trop au métier, Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier, Et bien souvent tout seul, si l'on l'eût voulu croire, Il y serait couché sans manger et sans boire. Je lui disais parfois : « Monsieur Perrin Dandin, Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin. Qui veut voyager loin, ménage sa monture ; Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure. » Il n'en a tenu compte. Il a si bien veillé, Et si bien fait, qu'on dit que son timbre est brouillé. Il nous veut tous juger les uns après les autres. Il marmotte toujours certaines patenôtres Où je ne comprends rien. Il veut bon gré, mal gré, Ne se coucher qu'en robe, et qu'en bonnet carré. Il fit couper la tête à son coq de colère, Pour l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire : Il disait qu'un plaideur, dont l'affaire allait mal, Avait graissé la patte à ce pauvre animal. Depuis ce bel arrêt, le pauvre homme a beau faire, Son fils ne souffre plus qu'on lui parle d'affaire. Il nous le fait garder, jour et nuit, et de près. Autrement serviteur, et mon homme est aux plaids. Pour s'échapper de nous, Dieu sait s'il est allègre. Pour moi, je ne dors plus. Aussi je deviens maigre, C'est pitié. Je m'étends, et ne fais que bâiller. Mais veille qui voudra, voici mon oreiller, Ma foi, pour cette nuit, il faut que je m'en donne, Pour dormir dans la rue on n'offense personne. Dormons.Suisse : valet qui gardait l'entrée d'une maison, homme de maison, portier.
Bonnet carré : coiffure des docteurs en théologie. [L]
Plaids : Audience d'un tribunal. Tenir les plaids. [L]
Allègre : Dispos, prompt à faire. Esprit, caractère allègre.[L]
SCÈNE II. L'Intimé, Petit-Jean.
L'INTIMÉ
Hé, Petit Jean, Petit Jean.Intimé : personne qui, ayant gagné son procès en première instance, est appelée devant un tribunal supérieur par sa partie. [L]
PETIT JEAN
Est-ce qu'il faut toujours faire le pied de grue, Garder toujours un homme, et l'entendre crier ? Quelle gueule ! Pour moi, je crois qu'il est sorcier.Faire le pied de grue : attendre longtemps sur ses pieds. [L]
L'INTIMÉ
Bon.SCÈNE III. Dandin, L'intimé, Petit-Jean.
DANDIN, à la fenêtre
Petit Jean. L'Intimé.L'INTIMÉ, à Petit Jean
Paix.DANDIN
Je suis seul ici. Voilà mes guichetiers en défaut, Dieu merci. Si je leur donne temps, ils pourront comparaître. Çà, pour nous élargir, sautons par la fenêtre. Hors de cour.L'INTIMÉ
Comme il saute.PETIT JEAN
Ho ! Monsieur, je vous tiens.DANDIN
Au voleur, au voleur.PETIT JEAN
Ho ! Nous vous tenons bien.L'INTIMÉ
Vous avez beau crier.SCÈNE IV. Léandre, Dandin, L'Intimé, Petit-Jean.
LÉANDRE
Vite, un flambeau. J'entends mon père dans la rue. Mon père, si matin qui vous fait déloger ? Où courez-vous, la nuit ?DANDIN
Je veux aller juger.LÉANDRE
Et qui juger ? Tout dort.PETIT JEAN
Ma foi, je ne dors guère.LÉANDRE
Que de sacs ! Il en a jusques aux jarretières.Jarretière : Sorte de lien avec lequel on soutient ses bas au-dessus ou au-dessous du genou. [L]
LÉANDRE
Et qui vous nourrira ?DANDIN
À l'audience.LÉANDRE
Non, mon père, il vaut mieux que vous ne sortiez pas. Dormez chez vous. Chez vous faites tous vos repas. Souffrez que la raison enfin vous persuade ; Et pour votre santé...DANDIN
Je veux être malade.LÉANDRE
Vous ne l'êtes que trop. Donnez-vous du repos ; Vous n'avez tantôt plus que la peau sur les os.DANDIN
Du repos ? Ah, sur toi tu veux régler ton père. Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère, Qu'à battre le pavé comme un tas de galants, Courir le bal la nuit, et le jour les brelans ! L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense. Chacun de tes rubans me coûte une sentence. Ma robe vous fait honte. Un fils de juge ! Ah, fi. Tu fais le gentilhomme. Hé, Dandin, mon ami, Regarde dans ma chambre, et dans ma garde-robe, Les portraits des Dandins. Tous ont porté la robe, Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix Les étrennes d'un juge, à celles d'un marquis ; Attends que nous soyons à la fin de décembre. Qu'est-ce qu'un gentilhomme ? Un pilier d'antichambre. Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés, À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés, La manteau sur le nez, ou la main dans la poche, Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche. Voilà comme on les traite. Hé, mon pauvre garçon, De ta défunte mère est-ce là la leçon ? La pauvre Babonnette ! Hélas, lorsque j'y pense, Elle ne manquait pas une seule audience, Jamais au grand jamais elle ne me quitta, Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta : Elle eût du buvetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes. Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va. Tu ne seras qu'un sot.Brelan : Jeu qui se joue avec trois cartes, à trois, ou à quatre, ou à cinq. Par extension, maison de jeu, tripot ; il se prend en mauvaise part.[L]
Fi : interj. Exprime le blâme, le dédain, le mépris. [L]
Bonnes maisons : Faire une bonne maison, amasser beaucoup de bien, se mettre en état de bien établir sa famille. [L]
SCÈNE V. Léandre, L'Intimé.
L'INTIMÉ
Quoi ! vous faut-il garder ?L'INTIMÉ
Ho ! vous voulez juger ?L'INTIMÉ
Je vous entends enfin ; Diantre, l'amour vous tient au coeur de bon matin. Vous me voulez parler sans doute, d'Isabelle. Je vous l'ai dit cent fois, elle est sage, elle est belle ; Mais vous devez songer que h De son bien en procès consume le plus beau. Qui ne plaide-t-il point ? Je crois qu'à l'audience Il fera, s'il ne meurt, venir toute la France. Tout auprès de son juge il s'est venu loger. L'un veut plaider toujours, l'autre toujours juger ; Et c'est un grand hasard s'il conclut votre affaire, Sans plaider le curé, le gendre, et le notaire.LÉANDRE
Hé, cela ne va pas si vite que ta tête. Son père est un sauvage à qui je ferais peur. À moins que d'être huissier, sergent, ou procureur, On ne voit point sa fille. Et la pauvre Isabelle, Invisible et dolente, est en prison chez elle. Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets, Mon amour en fumée, et son bien en procès. Il la ruinera, si l'on le laisse faire. Ne connaîtrais-tu point quelque honnête faussaire, Qui servît ses amis, en le payant, s'entend, Quelque sergent zélé ?L'INTIMÉ
Bon, l'on en trouve tant.LÉANDRE
Mais encor.L'INTIMÉ
Ah, Monsieur, si feu mon pauvre père Était encor vivant, c'était bien votre affaire. Il gagnait en un jour plus qu'un autre en six mois, Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits. Il vous eût arrêté le carrosse d'un prince. Il vous l'eût pris lui-même ; et si dans la province Il se donnait en tout vingt coups de nerf de boeuf, Mon père pour sa part en emboursait dix-neuf. Mais de quoi s'agit-il ? Suis-je pas fils de maître ? Je vous servirai.Le vers 154, est le même que le v. 35 du Cid de Corneille (Acte I, scène I). Le jeu de mots repose le mot "exploit" : prouesse pour Corneille, pièce de procès pour Racine.
LÉANDRE
Toi ?L'INTIMÉ
Mieux qu'un sergent peut-être.L'INTIMÉ
Hon, hon ?SCÈNE VI. Chicanneau, Petit-Jean.
CHICANNEAU, allant et revenant
La Brie ! Qu'on garde la maison, je reviendrai bientôt. Qu'on ne laisse monter aucune âme là-haut, Fais porter cette lettre à la poste du Maine. Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne, Et chez mon procureur porte-les ce matin. Si son clerc vient céans, fais lui goûter mon vin. Ah ! Donne-lui ce sac qui pend à ma fenêtre. Est-ce tout ? Il viendra me demander peut-être, Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin, Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin. Qu'il m'attende. Je crains que mon juge ne sorte. Quatre heures vont sonner. Mais frappons à sa porte.PETIT JEAN, entr'ouvrant la porte
Qui va là ?CHICANNEAU
Peut-on voir Monsieur ?PETIT JEAN, refermant la porte
Non.PETIT JEAN
Non.CHICANNEAU
Et Monsieur son portier ?PETIT JEAN
C'est moi-même.CHICANNEAU
Hé ! rendez donc l'argent. Le monde est devenu, sans mentir, bien méchant : J'ai vu que les procès ne donnaient point de peine, Six écus en gagnaient une demi-douzaine. Mais aujourd'hui, je crois que tout mon bien entier Ne me suffirait pas pour gagner un portier. Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.SCÈNE VII. Chicanneau, La Comtesse.
CHICANNEAU
Madame, on n'entre plus.LA COMTESSE
Hé bien ! l'ai-je pas dit ? Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit. Pour les faire lever, c'est en vain que je gronde, Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde.CHICANNEAU
Il faut absolument qu'il se fasse celer.CHICANNEAU
Si, pourtant j'ai bon droit.LA COMTESSE
Ah, Monsieur, quel arrêt !CHICANNEAU
Ce n'est rien dans le fond.LA COMTESSE
Monsieur, que je vous die...CHICANNEAU
Voici le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà, Au travers d'un mien pré, certain ânon passa, S'y vautra, non sans faire un notable dommage Dont je formai ma plainte au juge du village. Je fais saisir l'ânon. Un expert est nommé. À deux bottes de foin le dégât estimé ; Enfin au bout d'un an sentence par laquelle Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appelle. Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt, Remarquez bien ceci, Madame, s'il vous plaît, Notre ami Drolichon, qui n'est pas une bête, Obtient pour quelque argent, un arrêt sur requête, Et je gagne ma cause. À cela que fait-on ? Mon chicaneur s'oppose à l'exécution. Autre incident. Tandis qu'au procès on travaille, Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille. Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour Du foin que peut manger une poule en un jour. Le tout joint au procès enfin, et toute chose Demeurant en état, on appointe la cause. Le cinquième ou sixième avril cinquante-six, J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires, Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux, baux, et procès verbaux. J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux. Quatorze appointements, trente exploits, six instances, Six-vingt productions, vingt arrêts de défenses, Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens, Estimés environ cinq à six mille francs. Est-ce là faire droit ? Est-ce là comme on juge ? Après quinze ou vingt ans ? Il me reste un refuge, La requête civile est ouverte pour moi, Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je vois, Vous plaidez ?LA COMTESSE
Plût à Dieu.CHICANNEAU
J'y brûlerai mes livres.LA COMTESSE
Je...LA COMTESSE
Monsieur, tous mes procès allaient être finis. Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits. L'un contre mon mari, l'autre contre mon père, Et contre mes enfants. Ah, Monsieur, la misère ! Je ne sais quel biais ils ont imaginé, Ni tout ce qu'ils ont fait. Mais on leur a donné Un arrêt, par lequel moi vêtue et nourrie, On me défend, Monsieur, de plaider de ma vie.CHICANNEAU
De plaider !LA COMTESSE
De plaider.LA COMTESSE
Monsieur, j'en suis au désespoir.CHICANNEAU
Comment ! Lier les mains aux gens de votre sorte ? Mais cette pension, Madame, est-elle forte ?LA COMTESSE
Je n'en vivrais, Monsieur, que trop honnêtement. Mais vivre sans plaider, est-ce contentement ?CHICANNEAU
Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à l'âme, Et nous ne dirons mot ? Mais s'il vous plaît, Madame, Depuis quand plaidez-vous ?CHICANNEAU
Ce n'est pas trop.LA COMTESSE
Hélas !LA COMTESSE
Hé, quelque soixante ans.LA COMTESSE
Laissez faire, ils ne sont pas au bout. J'y vendrai ma chemise, et je veux rien, ou tout.CHICANNEAU
J'irais trouver mon juge.LA COMTESSE
Oh, oui, Monsieur, j'irai.CHICANNEAU
Me jeter à ses pieds.CHICANNEAU
Mais daignez donc m'entendre.CHICANNEAU
Avez-vous dit, Madame ?LA COMTESSE
Oui.LA COMTESSE
Hélas, que ce Monsieur est bon !LA COMTESSE
Oui.LA COMTESSE
Oui, Monsieur.CHICANNEAU
Liez-moi...LA COMTESSE
Monsieur, je ne veux point être liée.CHICANNEAU
À l'autre !LA COMTESSE
Je ne la serai point.CHICANNEAU
Quelle humeur est la vôtre !LA COMTESSE
Non.CHICANNEAU
Mais...LA COMTESSE
Fou, vous-même.CHICANNEAU
Madame !LA COMTESSE
Et pourquoi me lier ?CHICANNEAU
Madame...LA COMTESSE
Voyez-vous ? il se rend familier.CHICANNEAU
Mais, Madame...LA COMTESSE
Un crasseux qui n'a que sa chicane, Veut donner des avis.Chicane : abus de procédures judiciaires quand on se sert pour tromper ou surprendre les juges et les parties. [F]
CHICANNEAU
Madame !LA COMTESSE
Avec son âne !CHICANNEAU
Vous me poussez.LA COMTESSE
Bonhomme, allez garder vos foins.CHICANNEAU
Vous m'excédez.LA COMTESSE
Le sot !CHICANNEAU
Que n'ai-je des témoins !SCÈNE VIII. Petit-Jean, La Comtesse, Chicanneau.
PETIT JEAN
Voyez le beau sabbat qu'ils font à notre porte. Messieurs, allez plus loin tempêter de la sorte.Sabbat : Familièrement. Grand bruit avec désordre. [F]
CHICANNEAU
Monsieur, soyez témoin...LA COMTESSE
Que monsieur est un sot.CHICANNEAU
On la conseille.PETIT JEAN
Oh !LA COMTESSE
Oui, de me faire lier.PETIT JEAN
Oh, Monsieur !CHICANNEAU
Jusqu'au bout que ne m'écoute-t-elle ?PETIT JEAN
Oh, Madame !LA COMTESSE
Qui moi souffrir qu'on me querelle ?CHICANNEAU
Une crieuse !PETIT JEAN
Hé paix !LA COMTESSE
Un chicaneur !PETIT JEAN
Holà !CHICANNEAU
Qui n'ose plus plaider !LA COMTESSE
Que t'importe cela ? Qu'est-ce qui t'en revient, faussaire abominable, Brouillon, voleur !LA COMTESSE
Un huissier ! un huissier !ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Léandre, L'Intimé.
L'INTIMÉ
Monsieur encore un coup, je ne puis pas tout faire, Puisque je fais l'huissier, faites le commissaire : En robe sur mes pas il ne faut que venir, Vous aurez tout moyen de vous entretenir. Changez en cheveux noirs votre perruque blonde. Ces plaideurs songent-ils que vous soyez au monde ? Hé ! Lorsqu'à votre père ils vont faire leur cour, À peine seulement savez-vous s'il est jour. Mais n'admirez-vous pas cette bonne comtesse Qu'avec tant de bonheur la fortune m'adresse, Qui dès qu'elle me voit donnant dans le panneau, Me charge d'un exploit pour Monsieur Chicanneau, Et le fait assigner pour certaine parole, Disant qu'il la voudrait faire passer pour folle, Je dis folle à lier, et pour d'autres excès Et blasphèmes, toujours l'ornement des procès ? Mais vous ne dites rien de tout mon équipage ? Ai-je bien d'un sergent le port et le visage ?LÉANDRE
Ah ! fort bien.L'INTIMÉ
Je ne sais. Mais je me sens enfin L'âme et le dos six fois plus durs que ce matin. Quoi qu'il en soit, voici l'exploit, et votre lettre. Isabelle l'aura, j'ose vous le promettre. Mais pour faire signer le contrat que voici, Il faut que sur mes pas vous vous rendiez ici. Vous feindrez d'informer sur toute cette affaire, Et vous ferez l'amour en présence du père.SCÈNE II. L'Intimé, Isabelle.
ISABELLE
Qui frappe ?L'INTIMÉ
Ami. C'est la voix d'Isabelle.L'INTIMÉ
Mademoiselle, C'est un petit exploit, que j'ose vous prier De m'accorder l'honneur de vous signifier.ISABELLE
Monsieur, excusez-moi, je n'y puis rien comprendre. Mon père va venir, qui pourra vous entendre.ISABELLE
Non.ISABELLE
Monsieur, vous me prenez pour une autre sans doute : Sans avoir de procès, je sais ce qu'il en coûte ; Et si l'on n'aimait pas à plaider plus que moi, Vos pareils pourraient bien chercher un autre emploi. Adieu.L'INTIMÉ
Mais permettez...ISABELLE
Je ne veux rien permettre.L'INTIMÉ
Ce n'est pas un exploit.ISABELLE
Chanson.L'INTIMÉ
C'est une lettre.ISABELLE
Encor moins.L'INTIMÉ
Mais lisez.ISABELLE
Vous ne m'y tenez pas.L'INTIMÉ
C'est de Monsieur...ISABELLE
Adieu.L'INTIMÉ
Léandre.ISABELLE
Hé, donne donc !L'INTIMÉ
La peste...SCÈNE III. Chicanneau, Isabelle, L'Intimé.
CHICANNEAU
Oui ? Je suis donc un sot, un voleur, à son compte ? Un sergent s'est chargé de la remercier, Et je lui vais servir un plat de mon métier. Je serais bien fâché que ce fût à refaire, Ni qu'elle m'envoyât assigner la première. Mais un homme ici parle à ma fille. Comment ? Elle lit un billet ? Ah, c'est de quelque amant ! Approchons.Billet : Missive, petite lettre qui n'a pas les formules usitées dans les lettres ordinaires. [L]
L'INTIMÉ
Il ne dort non plus que votre père, Il se tourmente. Il vous...Apercevant Chicanneau.
fera voir aujourd'hui Que l'on ne gagne rien à plaider contre lui.ISABELLE
C'est mon père. Vraiment, vous leur pouvez apprendre, Que si l'on nous poursuit, nous saurons nous défendre. Tenez, voilà le cas qu'on fait de votre exploit.CHICANNEAU
Comment ! c'est un exploit que ma fille lisait ? Ah ! Tu seras un jour l'honneur de ta famille. Tu défendras ton bien. Viens, mon sang, viens, ma fille. Va, je t'achèterai "Le Praticien Français". Mais, diantre, il ne faut pas déchirer les exploits.Voir "Le praticien français, contenant grand nombre d'instructions très-nécessaires pour la pratique des cours de France", Paris : Cardin Besongne, 1654. cote BnF F- 42096. Ouvrage à caractère juridique.
Exploit : Terme de pratique. Acte que l'huissier dresse et signifie pour assigner, notifier, saisir. [L]
ISABELLE
Au moins dites-leur bien que je ne les crains guère, Ils me feront plaisir, je les mets à pis faire.CHICANNEAU
Hé ! Ne te fâche point.ISABELLE
Adieu, Monsieur.SCÈNE IV. Chicanneau, L'Intimé.
CHICANNEAU
Monsieur, de grâce, excusez-la. Elle n'est pas instruite. Et puis, si bon vous semble, En voici les morceaux que je vais mettre ensemble.L'INTIMÉ
Non.CHICANNEAU
Je le lirai bien.CHICANNEAU
Ah ! le trait est touchant. Mais je ne sais pourquoi, plus je vous envisage, Et moins je me remets, Monsieur, votre visage. Je connais force huissiers.CHICANNEAU
Soit. Pour qui venez-vous ?L'INTIMÉ
Pour une brave dame, Monsieur, qui vous honore, et de toute son âme Voudrait que vous vinssiez à ma sommation Lui faire un petit mot de réparation.CHICANNEAU
De réparation ? Je n'ai blessé personne.CHICANNEAU
Que demandez-vous donc ?L'INTIMÉ
Elle voudrait, Monsieur, Que devant des témoins vous lui fissiez l'honneur De l'avouer pour sage, et point extravagante.CHICANNEAU
Parbleu, c'est ma comtesse.L'INTIMÉ
Elle est votre servante.CHICANNEAU
Je suis son serviteur.CHICANNEAU
Oui, vous pouvez l'assurer qu'un sergent Lui doit porter pour moi tout ce qu'elle demande. Hé quoi donc ? Les battus, ma foi, paieront l'amende. Voyons ce qu'elle chante. Hon... « Sixième janvier. Pour avoir faussement dit, qu'il fallait lier, Étant à ce porté par esprit de chicane, Haute et puissante dame Yolande Cudasne, Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et caetera. Il soit dit, que sur l'heure il se transportera Au logis de la dame, et là d'une voix claire, Devant quatre témoins assistés d'un notaire, » Zeste ! « ledit Hiérome avouera hautement Qu'il la tient pour sensée, et de bon jugement. Le Bon. » C'est donc le nom de votre Seigneurie ?Zeste : se dit quelquefois ironique, et absolument, pour montrer qu'on ne fait point de cas d'une chose, qu'elle est de valeur nulle, comme le zest[e] qui est au milieu de la noix. [F]
L'INTIMÉ
Monsieur.CHICANNEAU
Vous êtes un fripon.Fripon : Méchant, maraud, fourbe, coquin ; qui dérobe secrètement ; qui tâche à tromper ceux qui ont affaire à lui ; qui fait des gains illicites au jeu, ou dans le négoce, et qui est sans honneur et sans bonne foi. [F]
CHICANNEAU
Moi payer ? En soufflets.L'INTIMÉ
Un soufflet ! Écrivons. « Lequel Hiérome après plusieurs rébellions, Aurait atteint, frappé moi sergent à la joue, Et fait tomber d'un coup mon chapeau dans la boue »Soufflet : Coup du plat de la main ou du revers de la main sur la joue. [L]
CHICANNEAU
Ajoute cela.L'INTIMÉ
Bon, c'est de l'argent comptant, J'en avais bien besoin. « Et de ce non content, Aurait avec le pied réitéré ». Courage ! « Outre plus, le susdit serait venu de rage, Pour lacérer ledit présent procès-verbal. » Allons, mon cher Monsieur, cela ne va pas mal. Ne vous relâchez point.CHICANNEAU
Coquin !CHICANNEAU
Oui-dà. Je verrai bien s'il est sergent.CHICANNEAU
Ah, pardon ! Monsieur, pour un sergent je ne pouvais vous prendre, Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. Je saurai réparer ce soupçon outrageant. Oui, vous êtes sergent, Monsieur, et très sergent. Touchez là. Vos pareils sont gens que je révère, Et j'ai toujours été nourri par feu mon père, Dans le crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents.CHICANNEAU
Monsieur, point de procès !L'INTIMÉ
Serviteur. Contumace, Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah !Contumace : Terme de droit criminel. Non-comparution d'un prévenu devant le tribunal où il est déféré. [L]
SCÈNE V. Léandre, Chicanneau, L'Intimé.
L'INTIMÉ
Voici fort à propos Monsieur le commissaire. Monsieur, votre présence est ici nécessaire. Tel que vous me voyez, Monsieur ici présent M'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent.LÉANDRE
À vous, Monsieur ?LÉANDRE
Avez-vous des témoins ?CHICANNEAU
Foin de moi !SCÈNE VI. Léandre, Isabelle, Chicanneau, L'Intimé.
L'INTIMÉ, à Isabelle
Vous le reconnaissez.LÉANDRE
Hé bien, Mademoiselle, C'est donc vous qui tantôt braviez notre officier, Et qui si hautement osez nous défier ? Votre nom ?ISABELLE
Isabelle.LÉANDRE, à l'Intimé
Écrivez. Et votre âge ?ISABELLE
Dix-huit ans.ISABELLE
Non, Monsieur.CHICANNEAU
Monsieur, ne parlons point de maris à des filles, Voyez-vous, ce sont là des secrets de familles.LÉANDRE
Mettez qu'il interrompt.LÉANDRE
Là, ne vous troublez point. Répondez à votre aise. On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise. N'avez-vous pas reçu de l'huissier que voilà Certain papier tantôt ?ISABELLE
Oui, Monsieur.CHICANNEAU
Bon cela.ISABELLE
Monsieur, je l'ai lu.CHICANNEAU
Bon.ISABELLE
J'avais peur Que mon père ne prît l'affaire trop à coeur, Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa lecture.LÉANDRE
Écrivez.CHICANNEAU
La pauvre enfant ! Va, va, je te marierai bien, Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte rien.L'INTIMÉ
Monsieur, faites signer.LÉANDRE, à Isabelle
Tout va bien. À mes voeux le succès est conforme : Il signe un bon contrat écrit en bonne forme, Et sera condamné tantôt sur son écrit.LÉANDRE
Adieu. Soyez toujours aussi sage que belle, Tout ira bien. Huissier, ramenez-la chez elle. Et vous, Monsieur, marchez.CHICANNEAU
Où Monsieur ?LÉANDRE
Suivez-moi.CHICANNEAU
Où donc ?CHICANNEAU
Comment ?SCÈNE VII. Petit-Jean, Léandre, Chicanneau.
PETIT JEAN
Holà, quelqu'un n'a-t-il point vu mon maître ? Quel chemin a-t-il pris, la porte ou la fenêtre ?LÉANDRE
À l'autre !SCÈNE VIII. Dandin, Léandre, Chicanneau, L'Intimé, Petit-Jean.
LÉANDRE
Hé grand Dieu !PETIT JEAN
Le voilà, ma foi, dans les gouttières.DANDIN
Quelles gens êtes-vous ? Quelles sont vos affaires ? Qui sont ces gens en robe ? Êtes-vous avocats ? Çà, parlez.PETIT JEAN
Vous verrez qu'il va juger les chats.LÉANDRE
Il faut bien que je l'aille arracher de ces lieux. Sur votre prisonnier, huissier, ayez les yeux.PETIT JEAN
Ho ! ho ! Monsieur !SCÈNE IX. Dandin, Chicanneau, La Comtesse, L'Intimé.
LA COMTESSE
Monsieur, je viens me plaindre aussi.CHICANNEAU, LA COMTESSE
Vous voyez devant vous mon adverse partie.CHICANNEAU, LA COMTESSE et L'INTIMÉ
Monsieur je viens ici pour un petit exploit.CHICANNEAU, L'INTIMÉ et LA COMTESSE
On m'a dit des injures.L'INTIMÉ, continuant
Outre un soufflet, Monsieur, que j'ai reçu plus qu'eux.LA COMTESSE
Monsieur, père Cordon vous dira mon affaire.DANDIN
Vos qualités ?LA COMTESSE
Je suis comtesse.L'INTIMÉ
Huissier.CHICANNEAU
Monsieur...LA COMTESSE
Hélas !SCÈNE X. Chicanneau, Léandre sans robe, etc.
CHICANNEAU
Monsieur, peut-on entrer ?LÉANDRE
Non, Monsieur, ou je meure.LÉANDRE
On n'entre point, Monsieur.LA COMTESSE
Ho ! Monsieur, j'entrerai.LÉANDRE
Peut-être.LA COMTESSE
J'en suis sûre.LÉANDRE
Par la fenêtre donc.LA COMTESSE
Par la porte.LÉANDRE
Il faut voir.SCÈNE XI. Petit-Jean, Léandre, Chicanneau, etc.
PETIT JEAN, à Léandre
On ne l'entendra pas, quelque chose qu'il fasse. Parbleu, je l'ai fourré dans notre salle basse, Tout auprès de la cave.CHICANNEAU
Hé bien donc. Si pourtant Sur toute cette affaire il faut que je le voie.Dandin paraît par le soupirail.
Mais que vois-je ? Ah, c'est lui que le ciel nous renvoie.LÉANDRE
Quoi par le soupirail ?PETIT JEAN
Il a le diable au corps.CHICANNEAU
Monsieur...CHICANNEAU
Monsieur...CHICANNEAU
Monsieur, voulez-vous bien...DANDIN
Vous me rompez la tête.CHICANNEAU
Monsieur, j'ai commandé...CHICANNEAU
Que l'on portât chez vous...DANDIN
Qu'on le mène en prison.CHICANNEAU
Certain quartaut de vin.CHICANNEAU
C'est de très bon muscat.DANDIN
Redites votre affaire.LÉANDRE, à l'Intimé
Il faut les entourer ici de tous côtés.CHICANNEAU
Monsieur, je vous dis vrai.LA COMTESSE
Monsieur, écoutez-moi.DANDIN
Souffrez que je respire.CHICANNEAU
Monsieur...DANDIN
Vous m'étranglez.LA COMTESSE
Tournez les yeux vers moi.LÉANDRE
Vite, que l'on y vole, Courez à leur secours. Mais au moins je prétends Que Monsieur Chicanneau, puisqu'il est là-dedans, N'en sorte d'aujourd'hui. L'Intimé, prends-y garde.L'INTIMÉ
Gardez le soupirail.LÉANDRE
Va vite, je le garde.SCÈNE XII. La Comtesse, Léandre.
LA COMTESSE
Misérable ! il s'en va lui prévenir l'esprit.Par le soupirail.
Monsieur, ne croyez rien de tout ce qu'il vous dit. Il n'a point de témoins. C'est un menteur.LÉANDRE
Oh non, personne n'entrera.SCÈNE XIII. Dandin, L'Intimé, Léandre.
DANDIN
Je veux aller juger.LÉANDRE
Hé, mon père ! arrêtez...DANDIN
Ho ! je vois ce que c'est, Tu prétends faire ici de moi ce qui te plaît. Tu ne gardes pour moi respect ni complaisance. Je ne puis prononcer une seule sentence. Achève, prends ce sac, prends vite.LÉANDRE
Hé doucement ! Mon père. Il faut trouver quelque accommodement. Si pour vous, sans juger, la vie est un supplice, Si vous êtes pressé de rendre la justice, Il ne faut point sortir pour cela de chez vous, Exercez le talent, et jugez parmi nous.DANDIN
Ne raillons point ici de la magistrature. Vois-tu ? Je ne veux point être un juge en peinture.LÉANDRE
Vous serez, au contraire un juge sans appel, Et juge du civil comme du criminel. Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences Tout vous sera chez vous matière de sentences, Un valet manque-t-il de rendre un verre net ? Condamnez-le à l'amende, ou s'il le casse, au fouet.DANDIN
C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne. Et mes vacations, qui les paiera ? personne ?LÉANDRE
Contre un de vos voisins...SCÈNE XIV. Dandin, Léandre, L'Intimé, Petit-Jean.
PETIT JEAN
Arrête ! arrête ! attrape !L'INTIMÉ
Non, non, ne craignez rien.PETIT JEAN
Tout est perdu... Citron... Votre chien... vient là-bas de manger un chapon, Rien n'est sûr devant lui. Ce qu'il trouve, il l'emporte.DANDIN
Mais je veux faire au moins la chose avec éclat ; Il faut de part et d'autre avoir un avocat, Nous n'en avons pas un.LÉANDRE
Hé bien, il en faut faire, Voilà votre portier, et votre secrétaire Vous en ferez, je crois, d'excellents avocats, Ils sont fort ignorants.PETIT JEAN
Mais je ne sais pas lire.LÉANDRE
Hé l'on te soufflera.DANDIN
Allons nous préparer. Çà, Messieurs point d'intrigue. Fermons l'oeil aux présents, et l'oreille à la brigue. Vous, Maître Petit Jean, serez le demandeur. Vous, Maître l'Intimé, soyez le défendeur.Brigue : se dit aussi de la cabale qui est intéressée à soutenir plutôt un parti que l'autre dans une élection. [F]
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Chicanneau, Léandre, Le Souffleur.
CHICANNEAU
Oui, Monsieur, c'est ainsi qu'il ont conduit l'affaire. L'huissier m'est inconnu, comme le commissaire. Je ne mens pas d'un mot.LÉANDRE
Oui, je crois tout cela : Mais si vous m'en croyez, vous les laisserez là. En vain vous prétendez les pousser l'un et l'autre, Vous troublerez bien moins leur repos que le vôtre. Les trois quarts de vos biens sont déjà dépensés À faire enfler des sacs l'un sur l'autre entassés ! Et dans une poursuite à vous-même contraire...CHICANNEAU
Vraiment, vous me donnez un conseil salutaire, Et devant qu'il soit peu, je veux en profiter. Mais je vous prie au moins de bien solliciter. Puisque Monsieur Dandin va donner audience, Je vais faire venir ma fille en diligence. On peut l'interroger, elle est de bonne foi, Et même elle saura mieux répondre que moi.LE SOUFFLEUR
Quel homme !SCÈNE II. Léandre, Le Souffleur.
SCÈNE III. Dandin, Léandre, L'Intimé, Petit Jean, Le Souffleur
DANDIN
Çà, qu'êtes-vous ici ?LÉANDRE
Ce sont les avocats.DANDIN
Vous ?LE SOUFFLEUR
Je viens secourir leur mémoire troublée.LÉANDRE
Moi ? Je suis l'assemblée.DANDIN
Commencez donc.LE SOUFFLEUR
Messieurs.DANDIN
Couvrez-vous.PETIT JEAN
Ô ! Mes...DANDIN
Ne te couvre donc pas.PETIT JEAN, se couvrant
Messieurs... Vous doucement : Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement. Messieurs, quand je regarde avec exactitude, L'inconstance du monde, et sa vicissitude ; Lorsque je vois parmi tant d'hommes différents, Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants ; Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune, Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune ;Babyloniens.
Quand je vois les États des BabiboniensPersans. Macédoniens.
Transférés des Serpans, aux Nacédoniens ;Romains. Despotique.
Quand je vois les Lorrains de l'état dépotique Passer au démocrite, et puis au monarchique ;Démocratique.
Quand je vois le Japon...L'INTIMÉ
Quand aura-t-il tout vu ?DANDIN
Avocat incommode, Que ne lui laissez-vous finir sa période ? Je suais sang et eau pour voir si du Japon Il viendrait à bon port au fait de son chapon, Et vous l'interrompez par un discours frivole. Parlez donc, avocat.PETIT JEAN
J'ai perdu la parole.LÉANDRE
Achève, Petit Jean, c'est fort bien débuté. Mais que font là tes bras pendants à ton côté ? Te voilà sur tes pieds droit comme une statue, Dégourdis-toi. Courage ! allons, qu'on s'évertue.PETIT JEAN, remuant les bras
Quand... je vois... Quand...je vois...LÉANDRE
Dis donc ce que tu vois.LE SOUFFLEUR
On lit...PETIT JEAN
On lit...LE SOUFFLEUR
Dans la...PETIT JEAN
Dans la...LE SOUFFLEUR
Métamorphose.PETIT JEAN
Comment ?LE SOUFFLEUR
Que la métem...PETIT JEAN
Que la métem...LE SOUFFLEUR
Psycose.PETIT JEAN
Psycose.LE SOUFFLEUR
Hé le cheval !PETIT JEAN
Et le cheval.LE SOUFFLEUR
Encor !PETIT JEAN
Encor.LE SOUFFLEUR
Le chien !PETIT JEAN
Le chien.LE SOUFFLEUR
Le butor !Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
PETIT JEAN
Le butor.LE SOUFFLEUR
Peste de l'avocat !PETIT JEAN
Eh faut-il tant tourner autour du pot ? Il me font dire aussi des mots longs d'une toise, De grands mots qui tiendraient d'ici jusqu'à Pontoise. Pour moi, je ne sais point tant faire de façon, Pour dire qu'un mâtin vient de prendre un chapon. Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne ! Qu'il a mangé là-bas un bon chapon du Maine ; Que la première fois que je l'y trouverai, Son procès est tout fait, et je l'assommerai.DANDIN
Appelez les témoins.DANDIN
Faites-les donc venir.PETIT JEAN
Je les ai dans ma poche. Tenez, voilà la tête, et les pieds du chapon. Voyez-les, et jugez.L'INTIMÉ
Je les récuse.L'INTIMÉ
Monsieur, ils sont du Maine.L'INTIMÉ
Messieurs...L'INTIMÉ
Je ne réponds de rien.DANDIN
Il est de bonne foi.L'INTIMÉ, d'un ton finissant en fausset
Messieurs. Tout ce qui peut étonner un coupable, Tout ce que les mortels ont de plus redoutable, Semble s'être assemblé contre nous par hasard, Je veux dire la brigue, et l'éloquence. Car D'un côté le crédit du défunt m'épouvante, Et de l'autre côté l'éloquence éclatante De Maître Petit Jean m'éblouit.L'INTIMÉ, du beau ton
Oui-dà, j'en ai plusieurs. Mais quelque défiance Que nous doive donner la susdite éloquence, Et le susdit crédit : ce néanmoins, Messieurs, L'ancre de vos bontés nous rassure d'ailleurs. Devant le grand Dandin l'innocence est hardie, Oui, devant ce Caton de Basse-Normandie, Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni, Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.
DANDIN
Vraiment il plaide bien.L'INTIMÉ
Sans craindre aucune chose, Je prends donc la parole, et je viens à ma cause. Aristote, primo, peri Politicon... Dit fort bien...L'INTIMÉ
Pausanias, en ses Corinthiaques...Pausanias : Auteur et voyageur de l'Antiquité romaine du IIème siècle.
DANDIN
Au fait.L'INTIMÉ
Rebuffe...DANDIN
Au fait ! Vous dis-je.L'INTIMÉ
Le grand Jacques...L'INTIMÉ
Armeno Pul in Prompt...DANDIN
Ho ! Je te vais juger.L'INTIMÉ
Ho ! vous êtes si prompt. Voici le fait.Vite.
Un chien vient dans une cuisine, Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine. Or celui pour lequel je parle est affamé. Celui contre lequel je parle autem plumé. Et celui pour lequel je suis, prend en cachette Celui contre lequel je parle. L'on décrète. On le prend. Avocat pour et contre appelé. Jour pris. Je dois parler, je parle, j'ai parlé.DANDIN
Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire. Il dit fort posément ce dont on n'a que faire, Et court le grand galop quand il est à son fait.LÉANDRE
Il est fort à la mode.L'INTIMÉ, d'un ton véhément
Qu'arrive-t-il, Messieurs ! On vient. Comment vient-on ? On poursuit ma partie. On force une maison. Quelle maison ? Maison de notre propre juge. On brise le cellier qui nous sert de refuge. De vol, de brigandage, on nous déclare auteurs. On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs, À Maître Petit Jean, Messieurs. Je vous atteste : Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste, De vi, paragrapho, Messieurs, Caponibus, Est manifestement contraire à cet abus ? Et quand il serait vrai que Citron ma partie Aurait mangé, Messieurs, le tout, ou bien partie Dudit chapon, qu'on mette en compensation Ce que nous avons fait avant cette action. Quand ma partie a-t-elle été réprimandée ? Par qui votre maison a-t-elle été gardée ? Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron ? Témoin trois procureurs dont icelui Citron A déchiré la robe. On en verra les pièces. Pour nous justifier, voulez-vous d'autres pièces ?PETIT JEAN
Maître Adam...L'INTIMÉ
Laissez-nous.PETIT JEAN
L'Intimé...L'INTIMÉ
Laissez-nous.PETIT JEAN
S'enroue.L'INTIMÉ
Hé ! laissez-nous. Euh ! Euh !L'INTIMÉ, d'un ton pesant
Puis donc, qu'on nous, permet, de prendre, Haleine, et que l'on nous défend, de nous, étendre, Je vais, sans rien omettre, et sans prévariquer, Compendieusement énoncer, expliquer, Exposer à vos yeux, l'idée universelle De ma cause, et des faits, renfermez, en icelle.Prévariquer : S'écarter de son sujet. [L]
DANDIN
Il aurait plutôt fait de dire tout vingt fois, Que de l'abréger une. Homme, ou qui que tu sois, Diable, conclus, ou bien que le Ciel te confonde.L'INTIMÉ
Je finis.DANDIN
Ah !L'INTIMÉ
Avant la naissance du monde...DANDIN, bâillant
Avocat, ah ! Passons au déluge.L'INTIMÉ
Avant donc, La naissance du monde, et sa création. Le monde, l'univers, tout, la nature entière Était ensevelie au fond de la matière. Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et l'eau, Enfoncés, entassés, ne faisaient qu'un monceau, Une confusion, une masse sans forme, Un désordre, un chaos, une cohue énorme. Unus erat toto naturæ vultus in orbe, Quem Graeci dixere chaos, rudis indigestaque moles...Vers 809-810, citation de La Création d'Ovide, Métamorphes I : La nature dans l'univers entier ne présentait qu'un seul aspect, que l'on nomma Chaos. C'était une masse grossière et confuse(...).
LÉANDRE
Quelle chute ! Mon père ?PETIT JEAN
Ay, Monsieur ! Comme il dort !LÉANDRE
Mon père, éveillez-vous.PETIT JEAN
Monsieur, êtes-vous mort ?LÉANDRE
Mon père !DANDIN
Hé bien, hé bien, quoi ! Qu'est-ce ? Ah ! Ah quel homme ! Certes, je n'ai jamais dormi d'un si bon somme.LÉANDRE
Mon père, il faut juger.DANDIN
Aux galères.L'INTIMÉ, lui présentant de petits chiens
Venez, famille désolée. Venez, pauvres enfants, qu'on veut rendre orphelins, Venez faire parler vos esprits enfantins. Oui, Messieurs, vous voyez ici notre misère. Nous sommes orphelins. Rendez-nous notre père, Notre père par qui nous fûmes engendrés, Notre père qui nous...DANDIN
Tirez, tirez, tirez !L'INTIMÉ
Notre père, Messieurs...L'INTIMÉ
Monsieur, voyez nos larmes.DANDIN
Ouf ! Je me sens déjà pris de compassion. Ce que c'est qu'à propos toucher la passion ! Je suis bien empêché. La vérité me presse. Le crime est avéré, lui-même il le confesse. Mais s'il est condamné, l'embarras est égal, Voilà bien des enfants réduits à l'hôpital. Mais je suis occupé, je ne veux voir personne.Hôpital : Établissement où l'on reçoit gratuitement des pauvres, des infirmes, des enfants, des malades. [L]
SCÈNE DERNIÈRE. Chicanneau, Isabelle, etc.
CHICANNEAU
Monsieur...DANDIN
Oui, pour vous seuls l'audience se donne. Adieu. Mais, s'il vous plaît, quel est cet enfant-là ?CHICANNEAU
C'est ma fille, Monsieur.DANDIN
Hé ! Tôt, rappelez-la.ISABELLE
Vous êtes occupé.CHICANNEAU
Monsieur...DANDIN
Elle sait mieux votre affaire que vous. Dites. Qu'elle est jolie, et qu'elle a les yeux doux ! Ce n'est pas tout, ma fille, il faut de la sagesse. Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse. Savez-vous que j'étais un compère autrefois ? On a parlé de nous.ISABELLE
Ah, Monsieur, je vous crois.ISABELLE
À personne.ISABELLE
Je vous ai trop d'obligation.CHICANNEAU
Monsieur, je viens ici pour vous dire...LÉANDRE
Mon père, Je vous vais en deux mots dire toute l'affaire. C'est pour un mariage, et vous saurez d'abord Qu'il ne tient plus qu'à vous, et que tout est d'accord. Le fille le veut bien. Son amant le respire ; Ce que la fille veut, le père le désire. C'est à vous de juger.CHICANNEAU
Comment ?CHICANNEAU
Mais j'en appelle, moi.CHICANNEAU
Plaît-il ?CHICANNEAU
Je vois qu'on m'a surpris, mais j'en aurai raison. De plus de vingt procès ceci sera la source. On a la fille, soit. On n'aura pas la bourse.LÉANDRE
Hé ! Monsieur, qui vous dit qu'on vous demande rien ? Laissez-nous votre fille, et gardez votre bien.CHICANNEAU
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