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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou les Frères Ennemis

La Thébaïde

Jean Racine· créée en 1664, imprimée en 1697· 5 actes· 1 516 vers· 10 personnages

Réprésenté la première fois le 20 juin 1664 au Théâtre du Palais-Royal.

Personnages

  • ÉTÉOCLE, roi de Thèbes
  • POLYNICE, frère d'Étéocle
  • JOCASTE, mère de ces deux princes et d'Antigone
  • ANTIGONE, soeur d'Étéocle et de Polynice
  • CRÉON, oncle des princes et de la princesse
  • HÉMON, fils de Créon, amant d'Antigone
  • OLYMPE, confidente de Jocaste
  • ATTALE, confident de Créon
  • UN SOLDAT, de l'armée de Polynice
  • GARDES
MONSEIGNEUR,

À Monseigneur Le duc de Saint-Aignan Pair de France.

Je vous présente un ouvrage qui n'a peut-être rien de considérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais véritablement cet honneur est quelque chose de si grand pour moi que, quand ma pièce ne m'aurait produit que cet avantage, je pourrais dire que son succès aurait passé mes espérances. Et que pouvais-je espérer de plus glorieux que l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses un juste prix, et qui est lui-même l'admiration de tout le monde ? Aussi, MONSEIGNEUR, si la Thébaïde a reçu quelques applaudissements, c'est sans doute qu'on n'a pas osé démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur ; et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de plaire qui accompagne toutes vos actions. J'espère qu'étant dépouillée des ornements du théâtre, vous ne laisserez pas de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques ennemis qu'elle puisse avoir, je n'appréhende rien pour elle, puisqu'elle sera assurée d'un protecteur que le nombre des ennemis n'a pas accoutumé d'ébranler. On sait, MONSEIGNEUR, que si vous avez une parfaite connaissance des belles choses, vous n'entreprenez pas les grandes avec un courage moins élevé, et que vous avez réuni en vous ces deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges ne vous soient aussi importunes que les vôtres m'ont été avantageuses : aussi bien, je ne vous dirais que des choses qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez ignorer. Il suffit que vous me permettiez de vous dire, avec un profond respect, que je suis,

MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur,

RACINE.

Préface de l'édition 1674 et suivantes

Le lecteur me permettra de lui demander un peu plus d'indulgence pour cette pièce que pour les autres qui la suivent ; j'étais fort jeune quand je la fis. Quelques vers que j'avais faits alors tombèrent par hasard entre les mains de quelques personnes d'esprit ; elles m'excitèrent à faire une tragédie, et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce sujet avait été autrefois traité par Rotrou, sous le nom d'Antigone. Mais il faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le reste était, en quelque sorte, le commencement d'une autre tragédie, où l'on entrait dans des intérêts tout nouveaux ; et il avait réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à l'Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'action avait pu nuire à sa pièce qui, d'ailleurs, était remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près mon plan sur les Phéniciennes d'Euripide. Car pour la Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius, et je tiens, comme lui, que non seulement ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamateur qui ne savait ce que c'était que tragédie.

La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante. En effet, il n'y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c'est la Thébaïde, c'est-à-dire le sujet le plus tragique de l'antiquité.

L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici ; et je doute que je lui en donnasse davantage si c'était à recommencer, car il faudrait, ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupait tout entiers ? Ou bien il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait ; et alors cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides, et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Oedipe et de sa malheureuse famille.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Jocaste, Olympe.

SCÈNE II. Jocaste, Antigone, Olympe.

SCÈNE III. Jocaste, Antigone, Étéocle, Olympe.

SCÈNE IV. Jocaste, Étéocle, Antigone, Créon, Olympe.

SCÈNE V. Jocaste, Antigone, Créon, Olympe.

SCÈNE VI. Jocaste, Antigone, Olympe.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Antigone, Hémon.

SCÈNE II. Antigone, Hémon, Olympe.

OLYMPE

Hélas !

SCÈNE III. Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon.

SCÈNE IV. Jocaste, Polynice, Antigone, Hémon, un soldat.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Jocaste, Olympe.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Jocaste, Antigone.

ANTIGONE

Un autre sang, Madame, Rend la paix à l'État et le calme à votre âme : Un sang digne des rois dont il est découlé, Un héros pour l'État s'est lui-même immolé. Je courais pour fléchir Hémon et Polynice, Ils étaient déjà loin avant que je sortisse. Ils ne m'entendaient plus, et mes cris douloureux Vainement par leur nom les rappelaient tous deux. Ils ont tous deux volé vers le champ de bataille, Et moi je suis montée au haut de la muraille, D'où le peuple étonné regardait comme moi, L'approche d'un combat qui le glaçait d'effroi. À cet instant fatal le dernier de nos princes, L'honneur de notre sang, l'espoir de nos provinces, Ménécée en un mot, digne frère d'Hémon, Et trop indigne aussi d'être fils de Créon, De l'amour du pays montrant son âme atteinte, Au milieu des deux camps s'est avancé sans crainte, Et se faisant ouïr des Grecs et des Thébains, Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez inhumains. Ces mots impérieux n'ont point trouvé d'obstacle, Les soldats étonnés de ce nouveau spectacle, De leur noire fureur ont suspendu le cours, Et ce prince aussitôt poursuivant son discours, Apprenez, a-t-il dit, l'arrêt des destinées, Par qui vous allez voir vos misères bornées. Je suis le dernier sang de vos rois descendu, Qui par l'ordre des Dieux doit être répandu. Recevez donc ce sang que ma main va répandre, Et recevez la paix où vous n'osiez prétendre. Il se tait, et se frappe en achevant ces mots, Et les Thébains voyant expirer ce héros, Comme si leur salut devenait leur supplice, Regardent en tremblant ce noble sacrifice. J'ai vu le triste Hémon abandonner son rang Pour venir embrasser ce frère tout en sang. Créon à son exemple a jeté bas les armes, Et vers ce fils mourant est venu tout en larmes, Et l'un et l'autre camp les voyant retirés, Ont quitté le combat et se sont séparés. Et moi le coeur tremblant, et l'âme toute émue, D'un si funeste objet j'ai détourné la vue, De ce prince admirant l'héroïque fureur.

SCÈNE IV. Jocaste, Étéocle, Antigone, Créon.

SCÈNE V. Jocaste, Étéocle, Antigone, Créon, Attale.

SCÈNE VI. Créon, Attale.

CRÉON

Plus qu'à mes ennemis la guerre m'est mortelle, Et le courroux du ciel me la rend trop cruelle ; Il s'arme contre moi de mon propre dessein, Il se sert de mon bras pour me percer le sein. La guerre s'allumait, lorsque pour mon supplice, Hémon m'abandonna pour servir Polynice ; Les deux frères par moi devinrent ennemis, Et je devins, Attale, ennemi de mon fils. Enfin ce même jour je fais rompre la trêve, J'excite le soldat, tout le camp se soulève, On se bat, et voilà qu'un fils désespéré, Meurt et rompt un combat que j'ai tant préparé. Mais il me reste un fils et je sens que je l'aime, Tout rebelle qu'il est, et tout mon rival même. Sans le perdre je veux perdre mes ennemis, Il m'en coûterait trop s'il m'en coûtait deux fils. Des deux princes d'ailleurs la haine est trop puissante : Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente ; Moi-même je saurai si bien l'envenimer, Qu'il périront tous deux plutôt que de s'aimer. Les autres ennemis n'ont que de courtes haines, Mais quand de la nature on a brisé les chaînes, Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir Ceux que des noeuds si forts n'ont pas su retenir. L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère. Mais leur éloignement ralentit leur colère. Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi, Quand il est loin de nous on la perd à demi. Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient ; Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient, Que rappelant leur haine au lieu de la chasser, Il s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Étéocle, Créon.

ÉTÉOCLE

Je ne sais si mon coeur s'apaisera jamais : Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais. Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée, Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année, Elle est née avec nous, et sa noire fureur, Aussitôt que la vie entra dans notre coeur. Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance, Que dis-je ? nous l'étions avant notre naissance. Triste et fatal effet d'un sang incestueux. Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux, Dans les flancs de ma mère une guerre intestine De nos divisions lui marqua l'origine. Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau, Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau. On dirait que le ciel par un arrêt funeste, Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste, Et que dans notre sang il voulut mettre au jour Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour. Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue, Ne crois pas que pour lui ma haine diminue. Plus il approche, et plus il me semble odieux, Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux. J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire. Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire. Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié, Et je crains son courroux moins que son amitié. Je veux pour donner cours à mon ardente haine, Que sa fureur au moins autorise la mienne ; Et puisqu'enfin mon coeur ne saurait se trahir, Je veux qu'il me déteste afin de le haïr. Tu verras que sa rage est encore la même, Et que toujours son coeur aspire au diadème ; Qu'il m'abhorre toujours, et veut toujours régner ; Et qu'on peut bien le vaincre et non pas le gagner.

SCÈNE II. Étéocle, Créon, Attale.

SCÈNE III. Jocaste, Étéocle, Polynice, Antigone, Hémon, Créon.

ANTIGONE

Princes...

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Antigone, Olympe.

SCÈNE III. Antigone, Créon, Attale, Olympe.

CRÉON

J'y cours, je le relève, et le prends dans mes bras, Et me reconnaissant, je meurs, dit-il tout bas, Trop heureux d'expirer pour ma belle princesse : En vain à mon secours votre amitié s'empresse, C'est à ces furieux que vous devez courir, Séparez-les, mon père, et me laissez mourir. Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle, À leur noire fureur n'apporte point d'obstacle, Seulement Polynice en paraît affligé, Attends Hémon, dit-il, tu vas être vengé. En effet sa douleur renouvelle sa rage, Et bientôt le combat tourne à son avantage. Le roi frappé d'un coup qui lui perce le flanc, Lui cède la victoire, et tombe dans son sang. Les deux camps aussitôt s'abandonnent en proie, Le nôtre à la douleur et les Grecs à la joie, Et le peuple alarmé du trépas de son roi, Sur le haut de ses tours témoigne son effroi. Polynice tout fier du succès de son crime, Regarde avec plaisir expirer sa victime, Dans le sang de son frère il semble se baigner. Et tu meurs, lui dit-il, et moi je vais régner. Regarde dans mes mains l'empire et la victoire, Va rougir aux Enfers de l'excès de ma gloire, Et pour mourir encor avec plus de regret, Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet. En achevant ces mots d'une démarche fière, Il s'approche du roi couché sur la poussière, Et pour le désarmer il avance le bras. Le roi qui semble mort observe tous ses pas. Il le voit, il l'attend, et son âme irritée, Pour quelque grand dessein semble s'être arrêtée. L'ardeur de se venger flatte encor ses désirs, Et retarde le cours de ses derniers soupirs. Prêt à rendre la vie il en cache le reste, Et sa mort au vainqueur est un piège funeste, Et dans l'instant fatal que ce frère inhumain Lui veut ôter le fer qu'il tenait à la main, Il lui perce le coeur, et son âme ravie, En achevant ce coup abandonne la vie. Polynice frappé pousse un cri dans les airs, Et son âme en courroux s'enfuit dans les Enfers. Tout mort qu'il est, Madame, il garde sa colère ; Et l'on dirait qu'encore il menace son frère. Son visage où la mort a répandu ses traits, Demeure plus terrible et plus fier que jamais.

ANTIGONE

M'imiter.

ANTIGONE, en s'en allant

Nous verrons.

CRÉON, la suivant

J'attends vos lois ici.

ANTIGONE, en s'en allant

Attendez.

SCÈNE IV. Créon, Attale.

SCÈNE V. Créon, Olympe, Attale.

Elle s'en va.

SCÈNE DERNIÈRE. Créon, Attale.

1 516 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0