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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· En un Acte et en Prose

L'Avare et son Ami

Jean-Baptiste Radet, Pierre Paul Raboteau· créée en 1801· 332 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois sur le théâtre du Vaudeville le 19 Germinal an 9.

Personnages

  • SAINVILLE, riche manufacturier. Vertpré
  • SAINVILLE fils, Armand
  • DORMEL, ami de Sainviile. Chapelle
  • AGATHINE, fille de Dormel. Melle Arsène
  • FINETTE, femme-de-chambre d'Agathine. Melle Blosseville
  • ROBERT, homme d'affaires de Sainville. Lenoble
  • JACQUES, jardinier. Hypolite
  • VILLAGEOIS ET VILLAGEOISES

L'AVARE ET SON AMI.

Le théâtre représente un salon.

SCÈNE PREMIÈRE. Robert, Finette.

ROBERT

Eh bien, Mademoiselle Finette, comment trouvez-vous cette maison de campagne ?

FINETTE

Très jolie, en vérité. Depuis hier que nous sommes arrivés de Sedan, je ne me lasse point d'en parcourir le jardin. Des bosquets charmants, des allées délicieuses, des fleurs de toute espèce...

ROBERT

Des arbres chargés de fruits ; une rivière qui ne tarit jamais... Et tout cela dans une étendue de six arpents... C'est moi qui ai fait faire cette acquisition à Monsieur_Sainville.

FINETTE

Ma foi, je vous en félicite ; il doit être satisfait.

ROBERT

Aussi l'est-il, Mademoiselle, aussi l'est-il. Ses grandes occupations ne l'empêchent pris de songer à ses petits plaisirs.

FINETTE

Il est certain qu'il travaille beaucoup.

ROBERT

Et qu'il fait beaucoup travailler. - Savez-vous que nous faisons par an pour plus d'un million d'affaires ? - Il faut voir notre manufacture.

FINETTE

C'est un monde.

FINETTE

Que d'ouvriers il fait vivre !

FINETTE

Il faut qu'il ait une bonne tête.

ROBERT, se touchant le front

Ah ! Celle-ci n'est pas mauvaise.

FINETTE

Faire vivre les autres et bien vivre soi-même, voilà ce qui s'appelle savoir employer sa fortune. Ah ! Si Monsieur_Dormel eût suivi cet exemple, son sort, celui de sa fille, le mien, aurait été un peu différent.

ROBERT

Et on ne lui aurait pas enlevé son trésor.

FINETTE

Quarante mille écus disparus dans une nuit... avec le coffre !

ROBERT

Avec le coffre ?

FINETTE

Oh ! Le voleur n'a rien oublié.

ROBERT

Et c'était là toute la fortune de Monsieur_Dormel ?

FINETTE

Absolument tout ; le patrimoine et les économies.

ROBERT

Je crois que ce dernier article n'était pas le moindre ; car le cher homme était d'une avarice !....

FINETTE

Ah ! Ne m'en parlez pas. Il fallait voir comme nous étions logés, nourris, vêtus... Son aimable fille, cette chère Agathine... Privée de tous les plaisirs de son âge... Point de sociétés, point de bals, jamais de spectacles !... Et comme elle était mise ! Elle osait à peine sortir.

ROBERT

La pauvre petite !

ROBERT, en riant

Eh ! Mais, écoutez donc... J'ai connu à ma grand-mère une robe à grands carreaux qui serait assez à la mode aujourd'hui.

ROBERT

Ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'avec un caractère aussi différent, Monsieur_Sainville n'ait pas cessé d'être l'ami de Monsieur_Dormel...... Il l'aime de tout son coeur.

ROBERT

Et sans doute, Monsieur_Dormel s'accoutume à bien vivre... gratis.

FINETTE

Oui, mais il aimerait encore mieux, et pour cause, que Monsieur_Sainville lui donnât son argent à dépenser.

ROBERT

Quel ami que Monsieur_Sainville !

FINETTE

Ce n'est rien encore que cela. Ce qui m'étonne davantage, c'est que, malgré notre ruine complète, il n'ait rien changé à son projet de marier son fils, à la fille de Monsieur_Dormel.

ROBERT

Mais, comme Monsieur_Dormel ne devait point donner de dot à sa fille, rien n'a dû être changé au mariage.

À part.

Qui se fera beaucoup plutôt qu'on ne pense.

Haut.

Et ces pauvres jeunes gens s'aiment de si bon coeur !

FINETTE

Comme on s'aime à leur âge ; mais ma maîtresse peut avoir besoin de moi : je vous quitte.

ROBERT

Allez, Mademoiselle ; aussi bien, j'aperçois Monsieur_Sainville à qui j'ai beaucoup de choses à dire.

SCÈNE II. Robert, Sainville père.

SAINVILLE, entrant gaîment

Ma foi, ce pays-ci est fort agréable ; et les habitants me paraissent de bonnes gens.

ROBERT

Ils se félicitent déjà de vous posséder ; et cela ne pouvait manquer, puisque j'ai suivi les instructions que vous m'aviez données.

SAINVILLE

Il en coûte donc bien peu pour se faire des amis.

SAINVILLE

Vous faites bien ; car je n'aime pas que l'on me contrarie ; ; ; Ah çà , parlons d'affaires. Où en sont nos mariages ; d'abord, celui de la fille du jardinier ?

ROBERT

Monsieur, les fiançailles se feront aujourd'hui, et les jeunes gens viendront tantôt avec leurs parents et le notaire du lieu, vous prier de signer leur contrat, et recevoir la dot que vous avez la bonté de leur donner.

SAINVILLE

Fort bien.

ROBERT

De plus, j'ai porté chez ledit notaire le projet du contrat de mariage de votre fils avec Mademoiselle_Agathine.

SAINVILLE

Tu n'as parlé à personne...

ROBERT

Monsieur, je sais garder un secret. C'est une surprise que vous ménagez à ces aimables jeunes gens et à Monsieur_Dormel ?

SAINVILLE

Je lui en ménage plus d'une.

ROBERT

Comment cela ?

SAINVILLE

Il y a précisément aujourd'hui un an qu'on lui enleva son cher trésor.

ROBERT

Oui !... Effectivement, c'était à pareil jour ; je me le rappelle. Sans doute, Monsieur_Dormel ne l'a pas oublié ; et ce triste souvenir lui fera passer une mauvaise journée.

SAINVILLE

Peut-être. Mais quand il apprendra que cette maison est à lui...

ROBERT

À Monsieur_Dormel !... Ah ! Je vous devine.

SAINVILLE

Je ne le crois pas.

ROBERT

C'est un fort joli cadeau.

SAINVILLE

Eh ! Non.

ROBERT, continuant

Quelle délicatesse ! Le jour même...

SAINVILLE

La maison est à lui, acquise de son argent.

ROBERT, reculant d'étonnement

De son argent ! Aurait-il retrouvé...

SAINVILLE

Rien, mais...

ROBERT

Le vol n'avait donc pas été commis ?

SAINVILLE

Il avait été commis : cela confond ta sagacité.

ROBERT

J'en conviens.

SAINVILLE

Tu sais que, lors de l'événement, les soupçons se réunirent sur ce jeune étranger, d'une figure si douce, qui porteur des meilleures recommandations, s'était introduit chez Dormel et chez moi.

ROBERT

Oui, tout le monde soupçonna l'étranger ; mais moi qui me connais en hommes, je ne partageai point l'opinion publique.

SAINVILLE

Et tu te trompas. - L'étranger était le coupable.

ROBERT

Est-il possible ?.... Effectivement, quand je me rapelle sa figure, il me semble qu'il avait dans les yeux... dans le regard... quelque chose de... Oh ! Oui, cela ne m'étonne pas.

SAINVILLE

Eh bien ! Ce jeune homme.....

ROBERT, vivement

Vient d'être arrêté ?

ROBERT

Et ces gens-là ne sont pas les plus rares.

SAINVILLE

Huit jours s'étaient à peine écoulés, lorsqu'un soir je vols tout-à-coup entrer dans mon cabinet, ce malheureux jeune homme, l'air égaré, les yeux en larmes, respirant à peine... Il se précipite à mes pieds, y dépose une lourde cassette, me remet ce billet, et disparaît sans prononcer une seule parole.

ROBERT

Ah ! Mon_Dieu !

SAINVILLE

Lis.

ROBERT, lisant

« Vous êtes, Monsieur, le plus intime ami de Monsieur_Dormel ; et j'ai craint de m'exposer à sa colère. Puisse le remord qui m'accable, expier le crime qu'un instant d'égarement m'a fait commettre ! C'est vous que je charge de sa réparation. Adieu ! Je fuis pour jamais. »

ÉDOUARD_WILTON.

Stupéfait.

Je n'en reviens pas.

SAINVILLE

Juge de ma surprise et de ma joie... J'allais à l'instant même faire ma commission lorsqu'une réflexion m'arrêta.

ROBERT, très attentif

Voyons, Monsieur, votre réflexion.

SAINVILLE

Voici le raisonnement que je fis. Dormel possédait un trésor auquel il touchait à peine, et toujours malgré lui. Se refusant tout... Ne vivant que de privations... Aujourd'hui que ce trésor est retrouvé , il va l'enfouir de nouveau. Ne serait-ce pas un service à lui rendre que de le forcer d'en jouir avec agrément et utilité, en faisant valoir à son profit ses fonds dans mon commerce ?

ROBERT

Voilà précisément ce que j'aurais, dit à votre place.

SAINVILLE

L'affaire était délicate.

ROBERT

Très délicate... Mais votre réputation... Votre fortune... Vous qui refusez tous les jours les fonds qu'on vous offre de tous les côtés...

SAINVILLE

Il s'agissait de corriger mon ami : je ne balançai pas. Je pris d'abord les précautions nécessaires ; et un acte en bonne forme, déposé chez un notaire, pourvut à tout.

ROBERT

Fort bien... C'est à quoi je n'aurais pas manqué.

ROBERT

Oui, mais il n'entasse plus.

SAINVILLE

Quoique le goût des économies ne l'ait pas encore quitté, je me suis aperçu plusieurs fois qu'il n'était pas insensible aux douceurs de l'aisance.

SAINVILLE

Ah ça, mon cher, je compte sur ta discrétion. Silence jusqu'au dernier moment ! J'ai tout caché, même à mon fils : c'eût été le dire à Agathine... Pour toi, qui n'es pas amoureux, à ce que je crois tu n'abuseras pas de ma confiance.

ROBERT

Monsieur, je n'ai jamais abusé de rien... Voici vos jeunes gens : je vous laisse avec eux.

SCÈNE III. Les deux Sainville, Agathine, Finette.

FINETTE

Ah ! Monsieur, voici bien du nouveau.

SAINVILLE fils

Je suis au désespoir. Monsieur_Dormel vient de m'annoncer que je ne dois plus songer à épouser sa fille.

SAINVILLE père

Bah !

AGATHINE

Il m'ordonne d'oublier celui qu'il m'avait destiné pour époux.

FINETTE

Et cela, sans vouloir nous en dire le pourquoi.

SAINVILLE père

Je le sais, le pourquoi ; c'est qu'il est fou... Mais moi, qui ne le suis pas, je vais lui parler.

SAINVILLE fils

Mais vous, ma chère Agathine, vous auriez dû...

AGATHINE

J'ai vainement tenté de le fléchir.

FINETTE

Eh bien, puisqu'il refuse de s'expliquer, je dis que vous devez...

AGATHINE

Je dois obéir et me taire.

FINETTE

Obéir !... C'est difficile. Se taire, c'est impossible.

SAINVILLE père

Refuser pour sa fille un mari jeune, honnête, aimable...

FINETTE

Et qui ne lui coûte rien.

AGATHINE

Finette !

FINETTE

Sans dot !

AGATHINE

Finette !

FINETTE

Qu'il soit avare tant qu'il voudra ; mais....

AGATHINE

Songez que vous parlez de mon père.

FINETTE

Voulez-vous que je dise qu'il est généreux ?

SAINVILLE fils

Je ne puis qu'applaudir à des sentiments que je partage ; mais, ma chère Agathine, après un refus aussi étrange...

AGATHINE

Croyez-vous que j'y sois insensible ?

SAINVILLE père

Fort bien ; désespérez-vous, mes enfants. C'est votre rôle : c'est celui de tous les amants contrariés dans leur flamme. Quant à moi, je ne me désespérerai pas, mais j'agirai... J'entends notre homme. Laissez-moi avec lui.

AGATHINE

Ah ! Monsieur !

SAINVILLE fils

Ah ! Mon père, songez...

SAINVILLE père, gaiement

Oui, mes enfants, je connais votre position. Tu en mourrais de douleur ; Agathine n'y survivrait pas ; Finette en perdrait la tête ; je ne sais pas moi-même ce que je deviendrais... Mais pendant que nous nous portons bien tous, laissez-moi prévenir d'aussi grands malheurs.

Ils sortent par le côté opposé à l'entrée de Dormel.

SCÈNE IV. Sainville, père, Dormel.

SAINVILLE, à part

Ah dieu ! Quelle figure renfrognée... C'est l'anniversaire.

DORMEL, d'un air sombre

Bonjour, Sainville.

SAINVILLE, du même ton

Bonjour Dormel...

Gaiement.

Est-ce que tu n'as pas bien dormi ?

DORMEL

Si fait.

SAINVILLE

Comme te voilà triste !

DORMEL

Je n'ai pas coutume d'être gai.

SAINVILLE

C'est vrai.

DORMEL

Je ne te ressemble pas.

DORMEL

Je n'ai pas envie de chanter... Savez-vous, Monsieur, qu'il y a aujourd'hui un an...

SAINVILLE

Ah ! Ça, mais, mon cher... Nous étions convenus que tu ne mettrais plus cet habit-là.

DORMEL

Oh ! Il est encore bien bon pour le matin.

SAINVILLE

Mais tu en as d'autres.

DORMEL

Est-ce une raison pour les user ?

SAINVILLE

Apparemment.

DORMEL

Non, Monsieur, il faut les ménager.

DORMEL

Oh ! Bah ! Tous ces beaux raisonnements...

SAINVILLE

Te déplaisent... Eh bien, parlons d'autre chose. Est-il vrai que tu ne veux plus que mon fils épouse ta fille ?

DORMEL

Rien n'est plus vrai.

SAINVILLE

Et la raison ?

DORMEL

Dispense-moi de la dire.

SAINVILLE

Non, parbleu, il faut que tu t'expliques.

DORMEL

Tu le veux absolument ?

SAINVILLE

Très absolument.

DORMEL

Il m'en coûte.

SAINVILLE

Tâche qu'il ne t'en coûte pas trop.

DORMEL

Eh bien, mon cher, ta conduite....

SAINVILLE

Achève.

DORMEL

Ta conduite... me déplait.

SAINVILLE

En quoi ?

DORMEL

En tout. D'abord, ta table....

SAINVILLE

Ma table est bonne.

DORMEL

Très bonne ; mais...

SAINVILLE

Et mon vin ?

DORMEL

Excellent, mais....

SAINVILLE

N'es tu pas logé commodément ?

DORMEL

Très commodément ; mais, mon cher....

SAINVILLE

Cette maison n'est-elle pas agréable ?

DORMEL

Que trop agréable ; et puisqu'il faut le dire, tu te ruines.

SAINVILLE

Je me ruine ?

DORMEL

Oui, tu te ruines... Une table somptueuse, des meubles recherchés, des prodigalités sans nombre...

SAINVILLE

Tu n'as jamais rien prodigué, toi ; et cela t'a joliment réussi !

DORMEL

Le scélérat !

SAINVILLE

Il ne prendra pas cette maison, j'espère... C'est de l'argent bien placé.

DORMEL

Oui, bien placé ! Une maison qui ne rapporte rien !

DORMEL

Oui, voilà de bonnes rentes !

SAINVILLE

Ce ne sont pas les moins sûres.

DORMEL, avec chaleur

Monsieur, un négociant ne peut trop borner ses dépenses. Il a déjà bien assez des hasards de son commerce : car enfin, les faux calculs, les mauvaises spéculations... les banqueroutes.... Le commerce n'a rien de sûr ; et si l'on considérait bien ce qu'on y risque...

SAINVILLE, malignement

On enfermerait son argent, n'est-ce pas ? Moyen d'en jouir, très agréable... et surtout très utile à l'État.

DORMEL

Bon ! L'État ! L'État !

DORMEL

Celui qui veut ne pas perdre son bien.... le garde.

SAINVILLE

Celui qui veut jouir de ce qu'il a, le change contre ce qu'il n'a pas.... Tout est échange dans ce monde.

DORMEL

Oh ! Voilà de mes philosophes... Mais tu philosopheras tant que tu voudras. Après avoir, par un malheur inouï, perdu tout ce que j'avais, je ne veux plus que ma fille épouse le fils d'un homme qui n'aura bientôt plus rien par sa faute.

SAINVILLE

Et tu n'as pas d'autre motif de rupture ?

DORMEL

Non.

SAINVILLE

Allons, puisqu'il est nécessaire que je te donne l'état de ma fortune, que nous comptions ensemble... Nous compterons.

À part.

Il est ma foi temps de le mettre dans le secret.

Haut.

Mon ami, je te laisse, pour m'occuper de mon bilan.

DORMEL

Tu plaisantes ; mais...

SAINVILLE

Non parbleu, je ne plaisante pas ; et dès aujourd'hui je veux te prouver que je sais bien employer l'argent.

SCÈNE V.

DORMEL, seul

Quelle tête que ce Sainville ! C'est dommage... On est fort bien dans cette diable de maison de campagne. Je ne sais comment cela s'est fait, mais j'ai parfaitement dormi. - Il est vrai que j'avais pris hier de l'exercice dans ce maudit jardin qui est parbleu charmant... Et ce chien de souper qui était délicieux ! Ce vin de Beaune... Oh ! Quel vin !... Je ne sais pas ce qu'il coûte ; je n'en ai jamais acheté de pareil.

Air : Du vaudeville de Cruello.

Le vin de Suresnes jadis Suffisait à ma table : J'en trouvai toujours, vu le prix, L'usage délectable. Ce vin, quand il faut l'acheter, Sur le Beaune doit l'emporter, Et c'est chose certaine.

Après une réflexion.

Quand on le boit, c'est différent ; Le vin de Beaune assurément Vaut mieux

Bis.

Que le vin de Suresnes.

Bis.

Mais on a sitôt bu... Au reste, j'ai averti Sainville. S'il se ruine maintenant, c'est son affaire... Songeons à la nôtre... Il me force d'accepter de temps en temps de petites sommes pour mes menus plaisirs.

Tirant de son sein Un petit sac.

Mes menus plaisirs ! Les voilà !... Les voilà, mes menus plaisirs...

Se retournant avec précipitation.

Hein !... Que ces petites poches sont bien inventées !

Air : Mes bons amis.

Quoique français On ne me vit jamais Très grand partisan de la mode : Mais dieu merci, Je trouve celle-ci Agréable, utile et commode. On a, faisant chemin, Son argent sous sa main, Et rien n'est mieux inventé, ce me semble : L'argent, source du vrai bonheur, Est le fidèle ami du coeur ; On fait bien de les loger ensemble.

Considérant l'argent de son sac.

Les belles espèces !... Trente-deux louis, de poids... deux écus de six livres, point rognés.... Une pièce de cinq francs.... Un petit écu... Une pièce de quinze sols.... Une de six... Une de deux et quatre centimes. Cela fait bien, d'après mon calcul de ce matin... Sept cents quatre-vingt-neuf livres trois sols et quatre centimes... Et si je puis ajoutera cela.

SCÈNE VI. Dormel, Sainville fils, Agathine, Finette.

AGATHINE

Ensemble.

Mon père !

SAINVILLE fils

Ah ! Monsieur !

DORMEL, serrant brusquement son argent

Hein !... Qu'est-ce ?

SAINVILLE fils

Ne me cachez rien.

DORMEL

Cacher ! Quoi ?

AGATHINE

C'est votre coeur que nous venons attaquer.

DORMEL

Mon coeur !

SAINVILLE fils

Vous y renfermez...

DORMEL

Je ne renferme rien, Monsieur.

SAINVILLE fils

Un secret qui fait le malheur de ma vie.

DORMEL

Ah ! Je respire.

DORMEL

Oui.

DORMEL

Soit.

DORMEL

Paix !

DORMEL

Non.

LES TROIS AUTRES

Dites-nous une raison.

DORMEL

Non.

LES TROIS AUTRES

Dites-nous une raison.

DORMEL, sortant

Non.

SCÈNE VII. Sainville fils, Agathine, Finette.

SAINVIILE fils

Refus outrageant !

SAINVIILE fils

Je n'ai pu voir encore mon père ; mais sans doute il n'aura pas mieux réussi que nous.

FINETTE

Refuser de donner une raison ! Il est écrit que cet homme ne donnera jamais rien.

SAINVILLE fils

Quel parti prendre ?

AGATHINE

Céder à notre destinée.

FINETTE

Voilà ce qui s'appelle montrer du caractère.

SAINVILLE

Vous ne concevez pas l'excès de mon malheur.

AGATHINE

Ah ! Sainville, il m'est affreux de renoncer à l'espoir de vous être unie : mais une chose au moins adoucit ma peine ; c'est qu'un mariage plus avantageux pour vous peut un jour...

SAINVILLE

Pouvez-vous le penser ?

SAINVILLE

Et le mien peut-il cesser d'être à ma chère Agathine ?

AGATHINE

Votre fortune vous permet les plus brillantes espérances.

FINETTE

Voici Monsieur_Sainville.

SCÈNE VIII. Les précédents, Sainville père.

SAINVILLE fils

Eh bien ! Mon père, avez-vous pu pénétrer enfin...

SAINVILLE père

Oui, Dormel, m'a tout dit... Une maison de campagne... Une table somptueuse Des prodigalités sans nombre.... Enfin, il dit qu'après avoir perdu tout ce qu'il avait, il ne veut pas que sa fille épouse le fils d'un homme qui, bientôt, n'aura plus rien par sa faute. Ce sont ses propres mots.

SAINVILLE

Vous plaisantez, sans doute.

SAINVILLE père

Non, ma foi.

Air : Qu'on soit jaloux, etc.

Ce que de lui je viens d'apprendre, Je vous le ois sans nuls défours.

SAINVILLE fils

Voilà bien l'idée la plus extraordinaire.

SAINVILLE père

Tu ne savais pas que j'étais un dissipateur... Eh bien ! Ni moi non plus.

SCÈNE IX. Les précédents, Robert.

ROBERT

Monsieur, voici vos lettres.

SAINVILLE père

Voyons si j'y trouverai ce que j'attends... Celle-ci concerne ma manufacture...

Il la parcourt.

Ah ! Ah ! Je ne me ruine pas encore tout-à-fait....

Il continue d'ouvrir ses lettres et lit.

FINETTE

N'est-il pas vrai, Mademoiselle, que votre père est un homme d'une grande prévoyance ?

SAINVILLE fils

Qu'a-t-il voulu dire ?

AGATHINE

Je n'y comprends rien.

SAINVILLE père

Ah ! Ce pauvre l'Angevin est rétabli ; j'en suis bien aise. C'est un excellent ouvrier et un brave homme. J'avais recommandé qu'on en eût grand soin.

ROBERT

Oui, recommandé !... Il n'a jamais voulu voir le médecin.

SAINVILLE père

Guérir sans le médecin !

FINETTE

Il est bien hardi !

SAINVILLE père

Voici mon affaire... C'est le contrat d'acquisition de cette maison ; et j'en avais besoin aujourd'hui même.

ROBERT, le tirant par l'habit

Monsieur, je voudrais vous parler.

SAINVILLE père

Mes enfants, laissez-nous. J'ai à causer avec Robert... Ne vous désolez pas tout-à-fait : ma ruine n'est pas encore complète ; et votre mariage n'est pas entièrement désespéré.

SAINVILLE fils

Ah ! Mon père, vous me rendez la vie.

FINETTE

Nous en avions grand besoin.

SCÈNE X. SAINVILLE père, Robert.

ROBERT, en riant

Comment donc, Monsieur, votre ruine. - Le mariage désespéré !

SAINVILLE

C'est une petite gaité de Dormel... Mais voyons : qu'as-tu à me dire ?

ROBERT

Monsieur, j'ai remis chez Mademoiselle Agathine les étoffes et les dentelles que vous lui destinez.

SAINVILLE

Bon ! Quoique le mariage soit désespéré, il faut bien songer aux habits de noce.

ROBERT

Ensuite, Monsieur, nos fiancés demandent à quelle heure ils pourront se présenter.

SAINVILLE

À quelle heure ? Ma foi, c'est que je voudrais voir Dormel auparavant.

ROBERT

Eh bien ! Monsieur, le voici lui-même, et dans toute sa parure.

SAINVILLE

En ce cas, amène les jeunes gens le plutôt possible.

ROBERT

Avertirai-je aussi Monsieur votre fils ?

SAINVILLE

Tout le monde.

Robert sort.

SCÈNE XI. Dormel, Sainville père.

SAINVILLE

Ah ! Tu as mis ton habit neuf : j'en suis bien aise. J'ai aujourd'hui grande compagnie.

DORMEL

Grande compagnie !... Te voilà bien !... Toujours de la dépense !

SAINVILLE

Quoi ! Tu me parleras toujours de dépense !

DORMEL

Tant que tu ne te lasseras pas d'en faire, morbleu !... Je sors de la chambre d'Agathine.

Air : Vaudeville des deux Veuves.

Encore des présents nouveaux ; Et cela me met en colère.

DORMEL

Oh ! Oui, s'embellir !

SAINVILLE

Conviens qu'Agathine sera charmante.

DORMEL

Il est bien question de cela !

SAINVILLE

Oui... Et moi qui ne suis que le beau-père...

DORMEL

Le beau-père !

SAINVILLE

Assurément... Il est un peu étrange que tu me fasses un crime de te procurer plus d'aisance que tu n'en a jamais eu.

SAINVILLE père

Je dois en convenir.

SAINVILLE

J'écoute.

DORMEL, se récriant

Ton bien !

DORMEL

Oh ! C'est fort obligeant.

SAINVILLE

C'est naturel Je t'ai promis ce matin de te rendre un compte.

DORMEL

Quittons la plaisanterie,

SAINVILLE

Je ne plaisante point. D'abord, tu es ici chez toi.

DORMEL

Je sais bien que ton amitié...

SAINVILLE

Ce n'est pas cela.

En appuyant.

Tu es ici le propriétaire.

DORMEL

Le propriétaire !

SAINVILLE

Vois ce contrat.

DORMEL, lisant

Cette maison.... Acquise en mon nom.... Pour vingt mille francs ! Qu'est-ce que cela signifie ?

SAINVILLE

Cela signifie que tu l'as achetée.... et payée.

DORMEL

Ruiné comme je le suis.. ..

SAINVILLE

Ruiné comme tu l'es, tu as fait cette acquisition.

DORMEL

Mais enfin...

SAINVILLE. lui donnant le billet de la deuxième scène

Jette les yeux sur ce papier.

DORMEL, voyant la signature

Édouard_Wilton !

SAINVILLE

Lis.

DORMEL, lit

Que vois je !....

Se jetant dans les bras de Sainville.

Ah ! Mon cher Sainville ! Mon ami ! Mon bon ami ! Mon sauveur !

SAINVILLE

Eh doucement ! Tu m'étouffes,

DORMEL

Air : Des femmes et le secret.

Quoi, tout mon or !

DORMEL, hors de lui

Ah ! Grand Dieu ! Quelle joie ! Quelle satisfaction ! Quel bonheur !...

S'arrêtant tout-à-coup.

Eh mais... C'est donc sur mes propres fonds..., que j'ai si bien vécu pendant toute une année ?

SAINVILLE

Rassure-toi, mon ami, rassure-toi, tu n'as mangé qu'une partie de ton revenu.

DORMEL

Comment ? Mais cette maison.....

SAINVILLE

Elle est, ainsi que tout ce que j'ai dépensé pour toi, le produit net de ton capital, heureusement employé dans mon commerce.

DORMEL

Et mes quarante mille écus ?

SAINVILLE

Cette somme est toute entière dans mes mains. Elle te sera rendue quand tu voudras... Aujourd'hui même, si tu l'exiges.... Et tu auras de plus un jardin pour l'enterrer.

DORMEL, honteux

Ah ! Sainville !

SAINVILLE

Est-ce que la maison ne serait pas de ton goût ;

DORMEL

Je.... ne dis pas cela.

SAINVILLE

Tu la trouves peut-être trop chère ?

DORMEL

Non... Mais je dis...

SAINVILLE

Que dis-tu donc enfin ?

DORMEL, réfléchissant

Vingt mille francs, Bien nets et bien francs, Vraiment, c'est une somme !

On entend une ritournelle.

DORMEL

Qu'est-ce que j'entends là ?

SAINVILLE

C'est une noce.

DORMEL

Une noce !

SAINVILLE

Eh ! Oui, tout au moins une, puisque tu n'en veux pas, deux.

SCÈNE XII ET DERNIÈRE. Sainville père, Dormel, Robert, et ensuite Sainville fils, Agathine, Finette, Les Fiancés, Le Notaire, Jacques et les gens de la noce.

ROBERT

Monsieur, c'est tout le village, et Jacques, votre jardinier, à la tête.

SAINVILLE père, bas à Dormel

C'est mon jardinier.... ou le tien, dont je marie la fille.

SAINVILLE, bas à Dormel

Cette fête est-elle pour toi ?

SAINVILLE père

Mes amis, le nouveau propriétaire ne peut que se féliciter d'avoir d'aussi bons voisins. N'est-il pas vrai, Dormel ?

DORMEL

Oh ! Oui... C'est fort agréable

À part, enchanté.

Tout mon argent et une maison de campagne !

SAINVILLE, père, bas

Tu gardes la maison ?

DORMEL, de même

Un moment.

SAINVILLE père, se tournant vers les paysans

Mes amis, ce n'est point à moi que vous devez adresser vos compliments. C'est à mon ami Dormel.

DORMEL, le tirant par son habit

Tu es bien pressé.

SAINVILLE père, sans l'écouter, et le faisant passer à sa place

C'est lui qui est le véritable propriétaire.

SAINVILLE fils, à Finette

Qu'entends-je !

AGATHINE, à Dormel

Comment ! Vous seriez....

DORMEL

C'est bon, c'est bon.

JACQUES

Dam ! Monsieur_Dormel, excusez, je n'savions pas. Mais ça n'fait rien... V'z'avais itou l'air d'un brave homme. Prenez que j'vous ayons dit tout ça.

DORMEL

Oh ! Je suis

SAINVILLE père, vivement

Vous ne perdrez pas au change.

JACQUES

Tant mieux, morgué !.... Car stila qu'j'avons eu l'bonheur d'pardre.... J'étions son jardinier ; je n'voulons pas en dire de mal ; mais ça f'sait un rude chrétien Jarnigoi ! Quel avare !

DORMEL

Il était avare ?

SAINVILLE, père, bas à Dormel

Paix donc !

JACQUES

Ah ! J'vous en réponds. I'ne r'cevait parsonne ; on n'le voyait jamais... Il vivait ni pus ni moins qu'un ours ; il entarrait son argent.

SAINVILLE père

Hé ! Comment ?

DORMEL, bas

Laisse-le dire.

DORMEL, à lui-même

Voilà bien les héritiers !

JACQUES

Pas vrai, not' bourgeois, qu'c'était ben fait ?

FINETTE, à part

Il fait joliment sa cour à son nouveau maître !

SAINVILLE père, à part, en riant

Ce pauvre Dormel !

JACQUES

C'est dommage que l'défunt n'ait pas pu voir ça... Ça l'aurait p't'êt' corrigé...

À Dormel.

Pas vrai, not' bourgeois ?

DORMEL, avec un sentiment concentré

Oui, sans doute ; cela l'aurait corrigé.

À part.

Quelle honte pour moi, s'ils savaient !...

LE NOTAIRE, à Sainville père

Monsieur, voici les deux contrats de mariage.

SAINVILLE, père, les prenant

Fort bien... Celui de ces jeunes gens.

À son fils.

Et le vôtre.

SAINVILLE fils et AGATHINE

Le nôtre !

SAINVILLE père, aux villageois

Ah ça, mes enfants, Robert va vous compter la dot de six cents francs que je vous ai promise ; car, en cédant cette maison à Dormel, je me suis réservé le droit de vous établir.

DORMEL, dans un bel enthousiasme

Non, Monsieur, la maison est à moi ; et c'est à moi de doter la fille de mon jardinier.

FINETTE, à part

Et ! Mon_Dieu ! Avec quoi ?

DORMEL, tirant secrètement son petit sac

Tenez ma bonne amie, voilà vos six cents francs.

FINETTE, à part

Monsieur Dormel qui donne !... Ô prodige !

DORMEL, tout bas

Il y a cent et tant de francs de plus ; mais c'est égal.... vous me les rapporterez demain matin.

SAINVILLE père, à part

Il avait encore économisé.

DORMEL

Et c'est de même à moi de signer le contrat de mariage.

SAINVILLE père, vivement

Lequel ?

DORMEL

Tous les deux, mon ami.

SAINVILLE fils et AGATHINE

Est-il possible ?

DORMEL, à ceux qui l'entourent

Oui, mes enfants, soyez heureux. Je le suis aussi, moi... Non pas seulement d'avoir retrouvé mon bien, mais d'avoir appris à en faire un bon usage.

AGATHINE

Quoi ! Mon père ! Vous auriez retrouvé....

SAINVILLE père

On vous contera tout cela.

DORMEL

C'est à Sainville que je dois cette leçon

Lui prenant la main.

Mon ami ! Elle ne sera pas perdue.

VAUDEVILLE.

332 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica