Comédie en vers et en prose· En un Acte et en Prose
L'Avare et son Ami
Représenté pour la première fois sur le théâtre du Vaudeville le 19 Germinal an 9.
Personnages
- SAINVILLE, riche manufacturier. Vertpré
- SAINVILLE fils, Armand
- DORMEL, ami de Sainviile. Chapelle
- AGATHINE, fille de Dormel. Melle Arsène
- FINETTE, femme-de-chambre d'Agathine. Melle Blosseville
- ROBERT, homme d'affaires de Sainville. Lenoble
- JACQUES, jardinier. Hypolite
- VILLAGEOIS ET VILLAGEOISES
L'AVARE ET SON AMI.
Le théâtre représente un salon.
SCÈNE PREMIÈRE. Robert, Finette.
ROBERT
Eh bien, Mademoiselle Finette, comment trouvez-vous cette maison de campagne ?
FINETTE
Très jolie, en vérité. Depuis hier que nous sommes arrivés de Sedan, je ne me lasse point d'en parcourir le jardin. Des bosquets charmants, des allées délicieuses, des fleurs de toute espèce...
ROBERT
Des arbres chargés de fruits ; une rivière qui ne tarit jamais... Et tout cela dans une étendue de six arpents... C'est moi qui ai fait faire cette acquisition à Monsieur_Sainville.
FINETTE
Ma foi, je vous en félicite ; il doit être satisfait.
ROBERT
Aussi l'est-il, Mademoiselle, aussi l'est-il. Ses grandes occupations ne l'empêchent pris de songer à ses petits plaisirs.
FINETTE
Il est certain qu'il travaille beaucoup.
ROBERT
Et qu'il fait beaucoup travailler. - Savez-vous que nous faisons par an pour plus d'un million d'affaires ? - Il faut voir notre manufacture.
FINETTE
C'est un monde.
ROBERT
Oh ! Monsieur_Sainville voit les choses en grand.
Air : Vaudeville des Visitandines.
Dans une entreprise hardie Tous les jours ses travaux nombreux, Son activité, son génie, Obtiennent des succès heureux :Bis.
Il encourage, il récompense, Il fait éclore le talent ; Et c'est un ruisseau bienfaisant Qui féconde une plaine immense.Bis.
FINETTE
Que d'ouvriers il fait vivre !
ROBERT
Et comme il excite leur émulation !
Même air.
Ceux qui se montrent davantage Zélés, actifs, intelligents, Il préside à leur mariage, Il fait, élever leurs enfants.Bis.
Hommes, femmes, garçons et filles Chez lui trouvent un sort aisé ; Et son bonheur est composé Du bonheur de trente familles.Bis.
FINETTE
Il faut qu'il ait une bonne tête.
ROBERT, se touchant le front
Ah ! Celle-ci n'est pas mauvaise.
FINETTE
Faire vivre les autres et bien vivre soi-même, voilà ce qui s'appelle savoir employer sa fortune. Ah ! Si Monsieur_Dormel eût suivi cet exemple, son sort, celui de sa fille, le mien, aurait été un peu différent.
ROBERT
Et on ne lui aurait pas enlevé son trésor.
FINETTE
Quarante mille écus disparus dans une nuit... avec le coffre !
ROBERT
Avec le coffre ?
FINETTE
Oh ! Le voleur n'a rien oublié.
ROBERT
Et c'était là toute la fortune de Monsieur_Dormel ?
FINETTE
Absolument tout ; le patrimoine et les économies.
ROBERT
Je crois que ce dernier article n'était pas le moindre ; car le cher homme était d'une avarice !....
FINETTE
Ah ! Ne m'en parlez pas. Il fallait voir comme nous étions logés, nourris, vêtus... Son aimable fille, cette chère Agathine... Privée de tous les plaisirs de son âge... Point de sociétés, point de bals, jamais de spectacles !... Et comme elle était mise ! Elle osait à peine sortir.
ROBERT
La pauvre petite !
FINETTE
Air : Vaudeville du Sauvage.
Quelquefois par aventure, On allait se promener : Mais quelle était sa parure ? Tâchez de l'imaginer. Une robe héréditaire, Dont le nouvel harpagon, Avait payé, pour lui plaire, La quatrième façon.ROBERT, en riant
Eh ! Mais, écoutez donc... J'ai connu à ma grand-mère une robe à grands carreaux qui serait assez à la mode aujourd'hui.
FINETTE
Air : J'arrive à pied de province.
Enfin de tous les avares Anciens et nouveaux, Recherchez les traits bizarres, Les vilains défauts : Réunissez-les, en somme, Du plus laid côté ; Et vous aurez de notre homme Un portrait... flatté.ROBERT
Ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'avec un caractère aussi différent, Monsieur_Sainville n'ait pas cessé d'être l'ami de Monsieur_Dormel...... Il l'aime de tout son coeur.
FINETTE
Il le prouve assez tous les jours ; car enfin, depuis un an qu'on nous a volés,
Air : De l'Opéra-comique.
À tous nos besoins ses bienfaits Fournissent avec abondance ; Et sans lui nous n'aurions jamais Connu les douceurs de l'aisance. Le drôle qui prit notre bien A fait cette métamorphose : Il nous fallait n'avoir plus rien Pour avoir quelque chose.ROBERT
Et sans doute, Monsieur_Dormel s'accoutume à bien vivre... gratis.
FINETTE
Oui, mais il aimerait encore mieux, et pour cause, que Monsieur_Sainville lui donnât son argent à dépenser.
ROBERT
Quel ami que Monsieur_Sainville !
FINETTE
Ce n'est rien encore que cela. Ce qui m'étonne davantage, c'est que, malgré notre ruine complète, il n'ait rien changé à son projet de marier son fils, à la fille de Monsieur_Dormel.
ROBERT
Mais, comme Monsieur_Dormel ne devait point donner de dot à sa fille, rien n'a dû être changé au mariage.
À part.
Qui se fera beaucoup plutôt qu'on ne pense.
Haut.
Et ces pauvres jeunes gens s'aiment de si bon coeur !
FINETTE
Comme on s'aime à leur âge ; mais ma maîtresse peut avoir besoin de moi : je vous quitte.
ROBERT
Allez, Mademoiselle ; aussi bien, j'aperçois Monsieur_Sainville à qui j'ai beaucoup de choses à dire.
SCÈNE II. Robert, Sainville père.
SAINVILLE, entrant gaîment
Ma foi, ce pays-ci est fort agréable ; et les habitants me paraissent de bonnes gens.
ROBERT
Ils se félicitent déjà de vous posséder ; et cela ne pouvait manquer, puisque j'ai suivi les instructions que vous m'aviez données.
SAINVILLE
Il en coûte donc bien peu pour se faire des amis.
ROBERT
Air : De Frosine.
Partout la joie et les bienfaits Accompagnent votre présence : Le bonheur ne vous fuit jamais ; Dans ce séjour il vous devance. Près d'un homme si généreux Combien nos devoirs sont faciles ! Vous nous commandez d'être heureux, Et nous sommes dociles.Bis.
SAINVILLE
Vous faites bien ; car je n'aime pas que l'on me contrarie ; ; ; Ah çà , parlons d'affaires. Où en sont nos mariages ; d'abord, celui de la fille du jardinier ?
ROBERT
Monsieur, les fiançailles se feront aujourd'hui, et les jeunes gens viendront tantôt avec leurs parents et le notaire du lieu, vous prier de signer leur contrat, et recevoir la dot que vous avez la bonté de leur donner.
SAINVILLE
Fort bien.
ROBERT
De plus, j'ai porté chez ledit notaire le projet du contrat de mariage de votre fils avec Mademoiselle_Agathine.
SAINVILLE
Tu n'as parlé à personne...
ROBERT
Monsieur, je sais garder un secret. C'est une surprise que vous ménagez à ces aimables jeunes gens et à Monsieur_Dormel ?
SAINVILLE
Je lui en ménage plus d'une.
ROBERT
Comment cela ?
SAINVILLE
Il y a précisément aujourd'hui un an qu'on lui enleva son cher trésor.
ROBERT
Oui !... Effectivement, c'était à pareil jour ; je me le rappelle. Sans doute, Monsieur_Dormel ne l'a pas oublié ; et ce triste souvenir lui fera passer une mauvaise journée.
SAINVILLE
Peut-être. Mais quand il apprendra que cette maison est à lui...
ROBERT
À Monsieur_Dormel !... Ah ! Je vous devine.
SAINVILLE
Je ne le crois pas.
ROBERT
C'est un fort joli cadeau.
SAINVILLE
Eh ! Non.
ROBERT, continuant
Quelle délicatesse ! Le jour même...
SAINVILLE
La maison est à lui, acquise de son argent.
ROBERT, reculant d'étonnement
De son argent ! Aurait-il retrouvé...
SAINVILLE
Rien, mais...
ROBERT
Le vol n'avait donc pas été commis ?
SAINVILLE
Il avait été commis : cela confond ta sagacité.
ROBERT
J'en conviens.
SAINVILLE
Tu sais que, lors de l'événement, les soupçons se réunirent sur ce jeune étranger, d'une figure si douce, qui porteur des meilleures recommandations, s'était introduit chez Dormel et chez moi.
ROBERT
Oui, tout le monde soupçonna l'étranger ; mais moi qui me connais en hommes, je ne partageai point l'opinion publique.
SAINVILLE
Et tu te trompas. - L'étranger était le coupable.
ROBERT
Est-il possible ?.... Effectivement, quand je me rapelle sa figure, il me semble qu'il avait dans les yeux... dans le regard... quelque chose de... Oh ! Oui, cela ne m'étonne pas.
SAINVILLE
Eh bien ! Ce jeune homme.....
ROBERT, vivement
Vient d'être arrêté ?
SAINVILLE
Pas du tout.
Air : ***
Le voleur, prompt à s'effrayer, Faute, je crois , d'expérience Sentit, peu fait pour le métier, Le réveil de sa conscience ; Différent de ces gens adroits Qui sans effort et sans étude, Semblent, dès la première fois, En avoir l'habitude.ROBERT
Et ces gens-là ne sont pas les plus rares.
SAINVILLE
Huit jours s'étaient à peine écoulés, lorsqu'un soir je vols tout-à-coup entrer dans mon cabinet, ce malheureux jeune homme, l'air égaré, les yeux en larmes, respirant à peine... Il se précipite à mes pieds, y dépose une lourde cassette, me remet ce billet, et disparaît sans prononcer une seule parole.
ROBERT
Ah ! Mon_Dieu !
SAINVILLE
Lis.
ROBERT, lisant
« Vous êtes, Monsieur, le plus intime ami de Monsieur_Dormel ; et j'ai craint de m'exposer à sa colère. Puisse le remord qui m'accable, expier le crime qu'un instant d'égarement m'a fait commettre ! C'est vous que je charge de sa réparation. Adieu ! Je fuis pour jamais. »
ÉDOUARD_WILTON.
Stupéfait.
Je n'en reviens pas.
SAINVILLE
Juge de ma surprise et de ma joie... J'allais à l'instant même faire ma commission lorsqu'une réflexion m'arrêta.
ROBERT, très attentif
Voyons, Monsieur, votre réflexion.
SAINVILLE
Voici le raisonnement que je fis. Dormel possédait un trésor auquel il touchait à peine, et toujours malgré lui. Se refusant tout... Ne vivant que de privations... Aujourd'hui que ce trésor est retrouvé , il va l'enfouir de nouveau. Ne serait-ce pas un service à lui rendre que de le forcer d'en jouir avec agrément et utilité, en faisant valoir à son profit ses fonds dans mon commerce ?
ROBERT
Voilà précisément ce que j'aurais, dit à votre place.
SAINVILLE
L'affaire était délicate.
ROBERT
Très délicate... Mais votre réputation... Votre fortune... Vous qui refusez tous les jours les fonds qu'on vous offre de tous les côtés...
SAINVILLE
Il s'agissait de corriger mon ami : je ne balançai pas. Je pris d'abord les précautions nécessaires ; et un acte en bonne forme, déposé chez un notaire, pourvut à tout.
ROBERT
Fort bien... C'est à quoi je n'aurais pas manqué.
SAINVILLE
J'ai voulu qu'à tout événement, Dormel ne pût rien perdre.
Air : Du vaudeville de Tom Jones.
Pour le guérir de sa triste démence, Je l'ai laissé dans ses regrets ; Mais son argent lui procure une aisance Qu'il croit devoir à mes bienfaits. De maints plaisirs que l'avarice ignore, Il goûte le prix aujourd'hui ; Et de son bien qu'il pleure encore, Il jouit en dépit de lui.Bis.
ROBERT
Oui, mais il n'entasse plus.
SAINVILLE
Quoique le goût des économies ne l'ait pas encore quitté, je me suis aperçu plusieurs fois qu'il n'était pas insensible aux douceurs de l'aisance.
ROBERT
Allons, Monsieur.
Air : D'Arlequin journaliste.
Je vois qu'il se trouvera bien De sa ruine passagère, Prendre et restituer le bien. Le voleur ne pouvait mieux faire,Bis.
Quand un plan est ainsi conçu,Bis.
S'en plaindre serait injustice ; Mais bien des gens n'auraient rendu Que la moitié de ce service.SAINVILLE
Ah ça, mon cher, je compte sur ta discrétion. Silence jusqu'au dernier moment ! J'ai tout caché, même à mon fils : c'eût été le dire à Agathine... Pour toi, qui n'es pas amoureux, à ce que je crois tu n'abuseras pas de ma confiance.
ROBERT
Monsieur, je n'ai jamais abusé de rien... Voici vos jeunes gens : je vous laisse avec eux.
SCÈNE III. Les deux Sainville, Agathine, Finette.
FINETTE
Ah ! Monsieur, voici bien du nouveau.
SAINVILLE fils
Je suis au désespoir. Monsieur_Dormel vient de m'annoncer que je ne dois plus songer à épouser sa fille.
SAINVILLE père
Bah !
AGATHINE
Il m'ordonne d'oublier celui qu'il m'avait destiné pour époux.
FINETTE
Et cela, sans vouloir nous en dire le pourquoi.
SAINVILLE père
Je le sais, le pourquoi ; c'est qu'il est fou... Mais moi, qui ne le suis pas, je vais lui parler.
SAINVILLE fils
Mais vous, ma chère Agathine, vous auriez dû...
AGATHINE
J'ai vainement tenté de le fléchir.
FINETTE
Eh bien, puisqu'il refuse de s'expliquer, je dis que vous devez...
AGATHINE
Je dois obéir et me taire.
FINETTE
Obéir !... C'est difficile. Se taire, c'est impossible.
SAINVILLE père
Refuser pour sa fille un mari jeune, honnête, aimable...
FINETTE
Et qui ne lui coûte rien.
AGATHINE
Finette !
FINETTE
Sans dot !
AGATHINE
Finette !
FINETTE
Qu'il soit avare tant qu'il voudra ; mais....
AGATHINE
Songez que vous parlez de mon père.
FINETTE
Voulez-vous que je dise qu'il est généreux ?
AGATHINE
Air : De la piété filiale.
Cessez, cessez un semblable discours, Il blesse mon coeur ; il m'offense. Ce coeur me dit que rien ne nous dispense De respecter les auteurs de nos jours. Les défauts que, par intervalle, On voit obscurcir leurs vertus, Semblent prescrire un sentiment de plus À la piété filiale.Bis.
SAINVILLE fils
Je ne puis qu'applaudir à des sentiments que je partage ; mais, ma chère Agathine, après un refus aussi étrange...
AGATHINE
Croyez-vous que j'y sois insensible ?
SAINVILLE père
Fort bien ; désespérez-vous, mes enfants. C'est votre rôle : c'est celui de tous les amants contrariés dans leur flamme. Quant à moi, je ne me désespérerai pas, mais j'agirai... J'entends notre homme. Laissez-moi avec lui.
AGATHINE
Ah ! Monsieur !
SAINVILLE fils
Ah ! Mon père, songez...
SAINVILLE père, gaiement
Oui, mes enfants, je connais votre position. Tu en mourrais de douleur ; Agathine n'y survivrait pas ; Finette en perdrait la tête ; je ne sais pas moi-même ce que je deviendrais... Mais pendant que nous nous portons bien tous, laissez-moi prévenir d'aussi grands malheurs.
Ils sortent par le côté opposé à l'entrée de Dormel.
SCÈNE IV. Sainville, père, Dormel.
SAINVILLE, à part
Ah dieu ! Quelle figure renfrognée... C'est l'anniversaire.
DORMEL, d'un air sombre
Bonjour, Sainville.
SAINVILLE, du même ton
Bonjour Dormel...
Gaiement.
Est-ce que tu n'as pas bien dormi ?
DORMEL
Si fait.
SAINVILLE
Comme te voilà triste !
DORMEL
Je n'ai pas coutume d'être gai.
SAINVILLE
C'est vrai.
DORMEL
Je ne te ressemble pas.
SAINVILLE
Tant pis.
Air : Quand la mer rouge.
Chez moi, dans mes ateliers, La gaité préside ; Elle est de mes ouvriers Et l'âme et le guide : Tout va bien quand chacun rit, Et j'y trouve mon profit ; Car l'homme joyeux En travaille mieux. Oui, celui dont la main est plus diligente, C'est celui qui chante.DORMEL
Je n'ai pas envie de chanter... Savez-vous, Monsieur, qu'il y a aujourd'hui un an...
SAINVILLE
Ah ! Ça, mais, mon cher... Nous étions convenus que tu ne mettrais plus cet habit-là.
DORMEL
Oh ! Il est encore bien bon pour le matin.
SAINVILLE
Mais tu en as d'autres.
DORMEL
Est-ce une raison pour les user ?
SAINVILLE
Apparemment.
DORMEL
Non, Monsieur, il faut les ménager.
SAINVILLE
Oh ! Sans doute les ménager !...
Air : ***
Tant de respect pour tes habits Excite mon juste murmure : Si ce goût gagnait dans Paris, Que serait ma manufacture ! Quand le tailleur fait maint habit nouveau, Du marchand j'emplis la boutique ; Mais si l'habit reste au porte-manteau, Le drap reste dans ma fabrique.DORMEL
Oh ! Bah ! Tous ces beaux raisonnements...
SAINVILLE
Te déplaisent... Eh bien, parlons d'autre chose. Est-il vrai que tu ne veux plus que mon fils épouse ta fille ?
DORMEL
Rien n'est plus vrai.
SAINVILLE
Et la raison ?
DORMEL
Dispense-moi de la dire.
SAINVILLE
Non, parbleu, il faut que tu t'expliques.
DORMEL
Tu le veux absolument ?
SAINVILLE
Très absolument.
DORMEL
Il m'en coûte.
SAINVILLE
Tâche qu'il ne t'en coûte pas trop.
DORMEL
Eh bien, mon cher, ta conduite....
SAINVILLE
Achève.
DORMEL
Ta conduite... me déplait.
SAINVILLE
En quoi ?
DORMEL
En tout. D'abord, ta table....
SAINVILLE
Ma table est bonne.
DORMEL
Très bonne ; mais...
SAINVILLE
Et mon vin ?
DORMEL
Excellent, mais....
SAINVILLE
N'es tu pas logé commodément ?
DORMEL
Très commodément ; mais, mon cher....
SAINVILLE
Cette maison n'est-elle pas agréable ?
DORMEL
Que trop agréable ; et puisqu'il faut le dire, tu te ruines.
SAINVILLE
Je me ruine ?
DORMEL
Oui, tu te ruines... Une table somptueuse, des meubles recherchés, des prodigalités sans nombre...
SAINVILLE
Tu n'as jamais rien prodigué, toi ; et cela t'a joliment réussi !
DORMEL
Est-ce ma faute ? - Ah Dieu !
Air : Du petit Matelot.
Le fruit de tant d'économie, Avec tant de soin conservé , Par la plus horrible infamie, Dans un instant m'est enlevé.Bis.
SAINVILLE
Je conviens qu'un peu de dépense N'eût pas empêché ce malheur ; Mais au moins , c'eût été d'avance, Autant de pris sur le voleur.Bis.
DORMEL
Le scélérat !
SAINVILLE
Il ne prendra pas cette maison, j'espère... C'est de l'argent bien placé.
DORMEL
Oui, bien placé ! Une maison qui ne rapporte rien !
SAINVILLE
Elle rapporte. Elle m'a déjà beaucoup rapporté.
Air : ***
Des voisins qui manquaient d'ouvrage En ont d'abord trouvé céans : De plus, j'occupe au jardinage Jacques, sa femme et ses enfants.Bis.
Toute la petite famille M'appelle ici le bienvenu : Autour de moi la gaîté brille ; Est-il un meilleur revenu ?Bis.
DORMEL
Oui, voilà de bonnes rentes !
SAINVILLE
Ce ne sont pas les moins sûres.
DORMEL, avec chaleur
Monsieur, un négociant ne peut trop borner ses dépenses. Il a déjà bien assez des hasards de son commerce : car enfin, les faux calculs, les mauvaises spéculations... les banqueroutes.... Le commerce n'a rien de sûr ; et si l'on considérait bien ce qu'on y risque...
SAINVILLE, malignement
On enfermerait son argent, n'est-ce pas ? Moyen d'en jouir, très agréable... et surtout très utile à l'État.
DORMEL
Bon ! L'État ! L'État !
SAINVILLE
Air : De Molière à Lyon.
Au guerrier qui défend nos droits, L'État vengé doit la victoire ; Au sage qui fonde nos lois Il doit une plus belle gloire : Pour le nourrir, de toutes parts Du laboureur le bras s'exerce ; Sa parure est dans les beaux arts, Mais son âme est dans le commerce.DORMEL
Celui qui veut ne pas perdre son bien.... le garde.
SAINVILLE
Celui qui veut jouir de ce qu'il a, le change contre ce qu'il n'a pas.... Tout est échange dans ce monde.
DORMEL
Air : Ah ! Rendez grâce à la nature.
Le soleil pompe les vapeurs Qu'exhale la terre embrasée : La tendre aurore sur nos fleurs Les distille en douce rosée. Du ciel l'éternelle bonté, Réglant ses dons avec mesure, Impose à la société Les mêmes lois qu'à la nature.Bis.
DORMEL
Oh ! Voilà de mes philosophes... Mais tu philosopheras tant que tu voudras. Après avoir, par un malheur inouï, perdu tout ce que j'avais, je ne veux plus que ma fille épouse le fils d'un homme qui n'aura bientôt plus rien par sa faute.
SAINVILLE
Et tu n'as pas d'autre motif de rupture ?
DORMEL
Non.
SAINVILLE
Allons, puisqu'il est nécessaire que je te donne l'état de ma fortune, que nous comptions ensemble... Nous compterons.
À part.
Il est ma foi temps de le mettre dans le secret.
Haut.
Mon ami, je te laisse, pour m'occuper de mon bilan.
DORMEL
Tu plaisantes ; mais...
SAINVILLE
Non parbleu, je ne plaisante pas ; et dès aujourd'hui je veux te prouver que je sais bien employer l'argent.
SCÈNE V.
DORMEL, seul
Quelle tête que ce Sainville ! C'est dommage... On est fort bien dans cette diable de maison de campagne. Je ne sais comment cela s'est fait, mais j'ai parfaitement dormi. - Il est vrai que j'avais pris hier de l'exercice dans ce maudit jardin qui est parbleu charmant... Et ce chien de souper qui était délicieux ! Ce vin de Beaune... Oh ! Quel vin !... Je ne sais pas ce qu'il coûte ; je n'en ai jamais acheté de pareil.
Air : Du vaudeville de Cruello.
Le vin de Suresnes jadis Suffisait à ma table : J'en trouvai toujours, vu le prix, L'usage délectable. Ce vin, quand il faut l'acheter, Sur le Beaune doit l'emporter, Et c'est chose certaine.Après une réflexion.
Quand on le boit, c'est différent ; Le vin de Beaune assurément Vaut mieuxBis.
Que le vin de Suresnes.Bis.
Mais on a sitôt bu... Au reste, j'ai averti Sainville. S'il se ruine maintenant, c'est son affaire... Songeons à la nôtre... Il me force d'accepter de temps en temps de petites sommes pour mes menus plaisirs.
Tirant de son sein Un petit sac.
Mes menus plaisirs ! Les voilà !... Les voilà, mes menus plaisirs...
Se retournant avec précipitation.
Hein !... Que ces petites poches sont bien inventées !
Air : Mes bons amis.
Quoique français On ne me vit jamais Très grand partisan de la mode : Mais dieu merci, Je trouve celle-ci Agréable, utile et commode. On a, faisant chemin, Son argent sous sa main, Et rien n'est mieux inventé, ce me semble : L'argent, source du vrai bonheur, Est le fidèle ami du coeur ; On fait bien de les loger ensemble.Considérant l'argent de son sac.
Les belles espèces !... Trente-deux louis, de poids... deux écus de six livres, point rognés.... Une pièce de cinq francs.... Un petit écu... Une pièce de quinze sols.... Une de six... Une de deux et quatre centimes. Cela fait bien, d'après mon calcul de ce matin... Sept cents quatre-vingt-neuf livres trois sols et quatre centimes... Et si je puis ajoutera cela.
SCÈNE VI. Dormel, Sainville fils, Agathine, Finette.
AGATHINE
Ensemble.
Mon père !
SAINVILLE fils
Ah ! Monsieur !
DORMEL, serrant brusquement son argent
Hein !... Qu'est-ce ?
SAINVILLE fils
Ne me cachez rien.
DORMEL
Cacher ! Quoi ?
AGATHINE
C'est votre coeur que nous venons attaquer.
DORMEL
Mon coeur !
SAINVILLE fils
Vous y renfermez...
DORMEL
Je ne renferme rien, Monsieur.
SAINVILLE fils
Un secret qui fait le malheur de ma vie.
DORMEL
Ah ! Je respire.
AGATHINE
Air : Je suis heureuse.
Cent et cent fois vous m'avez dit, mon père : Constant et sincère, Sainville a tout pour plaire.DORMEL
Discours superflus !DORMEL
Ne m'en parlez plus.SAINVILLE fils
Quoi ! Sans retour aujourd'hui....DORMEL
Oui.FINETTE
Personne ne vous conçoit.DORMEL
Soit.AGATHINE
Devions-nous craindre jamais...DORMEL
Paix !SAINVILLE fils
Mais au moins une raison ?DORMEL
Non.LES TROIS AUTRES
Dites-nous une raison.DORMEL
Non.LES TROIS AUTRES
Dites-nous une raison.DORMEL, sortant
Non.SCÈNE VII. Sainville fils, Agathine, Finette.
SAINVILLE fils
Eh ! Quoi, toujours à se taire il s'obstine !AGATHINE
Plaignez Agathine.FINETTE
Quelle humeur le domine !SAINVIILE fils
Refus outrageant !FINETTE
Auprès de lui vos plaintes sont, frivoles, Vos demandes folles ; Il est chiche en paroles Autant qu'en argent.SAINVIILE fils
Je n'ai pu voir encore mon père ; mais sans doute il n'aura pas mieux réussi que nous.
FINETTE
Refuser de donner une raison ! Il est écrit que cet homme ne donnera jamais rien.
SAINVILLE fils
Quel parti prendre ?
AGATHINE
Céder à notre destinée.
FINETTE
Voilà ce qui s'appelle montrer du caractère.
SAINVILLE
Vous ne concevez pas l'excès de mon malheur.
AGATHINE
Ah ! Sainville, il m'est affreux de renoncer à l'espoir de vous être unie : mais une chose au moins adoucit ma peine ; c'est qu'un mariage plus avantageux pour vous peut un jour...
SAINVILLE
Pouvez-vous le penser ?
AGATHINE
Air : Fuyant et la ville et la cour.
Sans doute vous saurez charmer Celle que le ciel vous destine. Ah ! puisse-t-elle vous aimer Autant que vous aime Agathine ! Par un père, dans sa rigueur, Ma main peut vous être ravie ; Mais je dispose de mon coeur : Ce coeur est à vous pour la vie.Bis.
SAINVILLE
Et le mien peut-il cesser d'être à ma chère Agathine ?
AGATHINE
Votre fortune vous permet les plus brillantes espérances.
SAINVILLE
Même air.
Ma fortune !... Pour vous l'offrir, Jusqu'à présent je l'ai chérie : Ah ! sans pouvoir vous embellir , Par vous elle était embellie. Pour mes regrets, pour ma douleur, Désormais elle est importune : Peut-on, en perdant le bonheur Songer encore à la fortune ?Bis.
FINETTE
Voici Monsieur_Sainville.
SCÈNE VIII. Les précédents, Sainville père.
SAINVILLE fils
Eh bien ! Mon père, avez-vous pu pénétrer enfin...
SAINVILLE père
Oui, Dormel, m'a tout dit... Une maison de campagne... Une table somptueuse Des prodigalités sans nombre.... Enfin, il dit qu'après avoir perdu tout ce qu'il avait, il ne veut pas que sa fille épouse le fils d'un homme qui, bientôt, n'aura plus rien par sa faute. Ce sont ses propres mots.
SAINVILLE
Vous plaisantez, sans doute.
SAINVILLE père
Non, ma foi.
Air : Qu'on soit jaloux, etc.
Ce que de lui je viens d'apprendre, Je vous le ois sans nuls défours.FINETTE
On a beau le voir et l'entendre ; Monsieur_Dormel surprend toujours,Bis.
Que de son bien on soit avare, Rien n'est plus commun aujourd'hui ; Mais sur ma foi, c'est chose rare Que de l'être du bien d'autrui.Bis.
SAINVILLE fils
Voilà bien l'idée la plus extraordinaire.
SAINVILLE père
Tu ne savais pas que j'étais un dissipateur... Eh bien ! Ni moi non plus.
SCÈNE IX. Les précédents, Robert.
ROBERT
Monsieur, voici vos lettres.
SAINVILLE père
Voyons si j'y trouverai ce que j'attends... Celle-ci concerne ma manufacture...
Il la parcourt.
Ah ! Ah ! Je ne me ruine pas encore tout-à-fait....
Il continue d'ouvrir ses lettres et lit.
FINETTE
N'est-il pas vrai, Mademoiselle, que votre père est un homme d'une grande prévoyance ?
SAINVILLE fils
Qu'a-t-il voulu dire ?
AGATHINE
Je n'y comprends rien.
SAINVILLE père
Ah ! Ce pauvre l'Angevin est rétabli ; j'en suis bien aise. C'est un excellent ouvrier et un brave homme. J'avais recommandé qu'on en eût grand soin.
ROBERT
Oui, recommandé !... Il n'a jamais voulu voir le médecin.
SAINVILLE père
Guérir sans le médecin !
FINETTE
Il est bien hardi !
SAINVILLE père
Voici mon affaire... C'est le contrat d'acquisition de cette maison ; et j'en avais besoin aujourd'hui même.
ROBERT, le tirant par l'habit
Monsieur, je voudrais vous parler.
SAINVILLE père
Mes enfants, laissez-nous. J'ai à causer avec Robert... Ne vous désolez pas tout-à-fait : ma ruine n'est pas encore complète ; et votre mariage n'est pas entièrement désespéré.
SAINVILLE fils
Ah ! Mon père, vous me rendez la vie.
FINETTE
Nous en avions grand besoin.
SCÈNE X. SAINVILLE père, Robert.
ROBERT, en riant
Comment donc, Monsieur, votre ruine. - Le mariage désespéré !
SAINVILLE
C'est une petite gaité de Dormel... Mais voyons : qu'as-tu à me dire ?
ROBERT
Monsieur, j'ai remis chez Mademoiselle Agathine les étoffes et les dentelles que vous lui destinez.
SAINVILLE
Bon ! Quoique le mariage soit désespéré, il faut bien songer aux habits de noce.
ROBERT
Ensuite, Monsieur, nos fiancés demandent à quelle heure ils pourront se présenter.
SAINVILLE
À quelle heure ? Ma foi, c'est que je voudrais voir Dormel auparavant.
ROBERT
Eh bien ! Monsieur, le voici lui-même, et dans toute sa parure.
SAINVILLE
En ce cas, amène les jeunes gens le plutôt possible.
ROBERT
Avertirai-je aussi Monsieur votre fils ?
SAINVILLE
Tout le monde.
Robert sort.
SCÈNE XI. Dormel, Sainville père.
SAINVILLE
Ah ! Tu as mis ton habit neuf : j'en suis bien aise. J'ai aujourd'hui grande compagnie.
DORMEL
Grande compagnie !... Te voilà bien !... Toujours de la dépense !
SAINVILLE
Quoi ! Tu me parleras toujours de dépense !
DORMEL
Tant que tu ne te lasseras pas d'en faire, morbleu !... Je sors de la chambre d'Agathine.
Air : Vaudeville des deux Veuves.
Encore des présents nouveaux ; Et cela me met en colère.DORMEL
Oh ! Oui, s'embellir !
SAINVILLE
Conviens qu'Agathine sera charmante.
DORMEL
Il est bien question de cela !
SAINVILLE
Oui... Et moi qui ne suis que le beau-père...
DORMEL
Le beau-père !
SAINVILLE
Assurément... Il est un peu étrange que tu me fasses un crime de te procurer plus d'aisance que tu n'en a jamais eu.
DORMEL
Air : Oui noir, etc.
À vivre dans l'aisance Je prendrais du plaisir ; Mais, Monsieur , par prudence, Il faut voir l'avenir : Il faut, il faut voir l'avenir.SAINVILLE père
Je dois en convenir.SAINVILLE
J'écoute.SAINVILLE
Il ne m'en coûte rien.DORMEL, se récriant
Ton bien !DORMEL
Oh ! C'est fort obligeant.
SAINVILLE
C'est naturel Je t'ai promis ce matin de te rendre un compte.
DORMEL
Quittons la plaisanterie,
SAINVILLE
Je ne plaisante point. D'abord, tu es ici chez toi.
DORMEL
Je sais bien que ton amitié...
SAINVILLE
Ce n'est pas cela.
En appuyant.
Tu es ici le propriétaire.
DORMEL
Le propriétaire !
SAINVILLE
Vois ce contrat.
DORMEL, lisant
Cette maison.... Acquise en mon nom.... Pour vingt mille francs ! Qu'est-ce que cela signifie ?
SAINVILLE
Cela signifie que tu l'as achetée.... et payée.
DORMEL
Ruiné comme je le suis.. ..
SAINVILLE
Ruiné comme tu l'es, tu as fait cette acquisition.
DORMEL
Mais enfin...
SAINVILLE. lui donnant le billet de la deuxième scène
Jette les yeux sur ce papier.
DORMEL, voyant la signature
Édouard_Wilton !
SAINVILLE
Lis.
DORMEL, lit
Que vois je !....
Se jetant dans les bras de Sainville.
Ah ! Mon cher Sainville ! Mon ami ! Mon bon ami ! Mon sauveur !
SAINVILLE
Eh doucement ! Tu m'étouffes,
SAINVILLE
Oui, tout ton or.DORMEL
Eh ! quoi, tout mon or !SAINVILLE
Eh ! oui, tout ton or.DORMEL, hors de lui
Ah ! Grand Dieu ! Quelle joie ! Quelle satisfaction ! Quel bonheur !...
S'arrêtant tout-à-coup.
Eh mais... C'est donc sur mes propres fonds..., que j'ai si bien vécu pendant toute une année ?
SAINVILLE
Rassure-toi, mon ami, rassure-toi, tu n'as mangé qu'une partie de ton revenu.
DORMEL
Comment ? Mais cette maison.....
SAINVILLE
Elle est, ainsi que tout ce que j'ai dépensé pour toi, le produit net de ton capital, heureusement employé dans mon commerce.
DORMEL
Et mes quarante mille écus ?
SAINVILLE
Cette somme est toute entière dans mes mains. Elle te sera rendue quand tu voudras... Aujourd'hui même, si tu l'exiges.... Et tu auras de plus un jardin pour l'enterrer.
DORMEL, honteux
Ah ! Sainville !
SAINVILLE
Est-ce que la maison ne serait pas de ton goût ;
DORMEL
Je.... ne dis pas cela.
SAINVILLE
Tu la trouves peut-être trop chère ?
DORMEL
Non... Mais je dis...
SAINVILLE
Que dis-tu donc enfin ?
SAINVILLE
Nous n'aurons point de différents ; J'agis en galant homme. Laisse la maison, je la prends.DORMEL, réfléchissant
Vingt mille francs, Bien nets et bien francs, Vraiment, c'est une somme !On entend une ritournelle.
DORMEL
Qu'est-ce que j'entends là ?
SAINVILLE
C'est une noce.
DORMEL
Une noce !
SAINVILLE
Eh ! Oui, tout au moins une, puisque tu n'en veux pas, deux.
SCÈNE XII ET DERNIÈRE. Sainville père, Dormel, Robert, et ensuite Sainville fils, Agathine, Finette, Les Fiancés, Le Notaire, Jacques et les gens de la noce.
ROBERT
Monsieur, c'est tout le village, et Jacques, votre jardinier, à la tête.
SAINVILLE père, bas à Dormel
C'est mon jardinier.... ou le tien, dont je marie la fille.
JACQUES
Air : De Piron.
Vl'à tous nos habitants joyeux, Qui venont fêter en ces lieux Leur nouveau propriétaire.SAINVILLE, bas à Dormel
Cette fête est-elle pour toi ?CHOEUR
Drès que j'l'avons vu sur ma foi, Drès que j'l'avons vu jarnigoi , Ce brave homme a su nous plaire.ROBERT, à Sainville père
Voici, Monsieur, nos époux, Leurs parents et le notaire. Dites, comment les trouvez-vous ?SAINVILLE
Mais ils ont l'air honnête et doux.LES FIANCÉS
C'est grâce à lui que dans c'biau jour Le bonheur, l'hymen et l'amour Vont habiter not' chaumière.CHOEUR
Puisse-t-il, c'voisin généreux, Pi ester au milieu des heureux Qu'i' s'entend si ben à faire !JACQUES
Et puisse-t-il, dans cinquante ans, Être fêté par les enfants, De nos enfants Et d'ses enfants !CHOEUR
Oui, puisse-t-il etc.SAINVILLE père
Mes amis, le nouveau propriétaire ne peut que se féliciter d'avoir d'aussi bons voisins. N'est-il pas vrai, Dormel ?
DORMEL
Oh ! Oui... C'est fort agréable
À part, enchanté.
Tout mon argent et une maison de campagne !
SAINVILLE, père, bas
Tu gardes la maison ?
DORMEL, de même
Un moment.
SAINVILLE père, se tournant vers les paysans
Mes amis, ce n'est point à moi que vous devez adresser vos compliments. C'est à mon ami Dormel.
DORMEL, le tirant par son habit
Tu es bien pressé.
SAINVILLE père, sans l'écouter, et le faisant passer à sa place
C'est lui qui est le véritable propriétaire.
SAINVILLE fils, à Finette
Qu'entends-je !
AGATHINE, à Dormel
Comment ! Vous seriez....
DORMEL
C'est bon, c'est bon.
JACQUES
Dam ! Monsieur_Dormel, excusez, je n'savions pas. Mais ça n'fait rien... V'z'avais itou l'air d'un brave homme. Prenez que j'vous ayons dit tout ça.
DORMEL
Oh ! Je suis
SAINVILLE père, vivement
Vous ne perdrez pas au change.
JACQUES
Tant mieux, morgué !.... Car stila qu'j'avons eu l'bonheur d'pardre.... J'étions son jardinier ; je n'voulons pas en dire de mal ; mais ça f'sait un rude chrétien Jarnigoi ! Quel avare !
DORMEL
Il était avare ?
SAINVILLE, père, bas à Dormel
Paix donc !
JACQUES
Ah ! J'vous en réponds. I'ne r'cevait parsonne ; on n'le voyait jamais... Il vivait ni pus ni moins qu'un ours ; il entarrait son argent.
SAINVILLE père
Hé ! Comment ?
DORMEL, bas
Laisse-le dire.
JACQUES
Oui, morguenne ! Il l'entarrait... J'en somm'sûr... Mais vous n'savez pas l'pus meilleur ?
Air : Mon père était pot.
I' trépassit sans dire mot Un jour de Notre-Dame : C'était un ben vilain magot ; Dieu veuille avoir son âme ! Drès l'jour de sa mort, Auprès d'son trésor J'vis pus d'un bon apôtre, Qui buvait déjà Avec c'magot-là À la santé de l'autre.DORMEL, à lui-même
Voilà bien les héritiers !
JACQUES
Pas vrai, not' bourgeois, qu'c'était ben fait ?
FINETTE, à part
Il fait joliment sa cour à son nouveau maître !
SAINVILLE père, à part, en riant
Ce pauvre Dormel !
JACQUES
C'est dommage que l'défunt n'ait pas pu voir ça... Ça l'aurait p't'êt' corrigé...
À Dormel.
Pas vrai, not' bourgeois ?
DORMEL, avec un sentiment concentré
Oui, sans doute ; cela l'aurait corrigé.
À part.
Quelle honte pour moi, s'ils savaient !...
LE NOTAIRE, à Sainville père
Monsieur, voici les deux contrats de mariage.
SAINVILLE, père, les prenant
Fort bien... Celui de ces jeunes gens.
À son fils.
Et le vôtre.
SAINVILLE fils et AGATHINE
Le nôtre !
SAINVILLE père, aux villageois
Ah ça, mes enfants, Robert va vous compter la dot de six cents francs que je vous ai promise ; car, en cédant cette maison à Dormel, je me suis réservé le droit de vous établir.
DORMEL, dans un bel enthousiasme
Non, Monsieur, la maison est à moi ; et c'est à moi de doter la fille de mon jardinier.
FINETTE, à part
Et ! Mon_Dieu ! Avec quoi ?
DORMEL, tirant secrètement son petit sac
Tenez ma bonne amie, voilà vos six cents francs.
FINETTE, à part
Monsieur Dormel qui donne !... Ô prodige !
DORMEL, tout bas
Il y a cent et tant de francs de plus ; mais c'est égal.... vous me les rapporterez demain matin.
SAINVILLE père, à part
Il avait encore économisé.
DORMEL
Et c'est de même à moi de signer le contrat de mariage.
SAINVILLE père, vivement
Lequel ?
DORMEL
Tous les deux, mon ami.
SAINVILLE fils et AGATHINE
Est-il possible ?
DORMEL, à ceux qui l'entourent
Oui, mes enfants, soyez heureux. Je le suis aussi, moi... Non pas seulement d'avoir retrouvé mon bien, mais d'avoir appris à en faire un bon usage.
AGATHINE
Quoi ! Mon père ! Vous auriez retrouvé....
SAINVILLE père
On vous contera tout cela.
DORMEL
C'est à Sainville que je dois cette leçon
Lui prenant la main.
Mon ami ! Elle ne sera pas perdue.
VAUDEVILLE.
SAINVILLE père
Air : De Wicht.
Bien corrigé de la manie D'enferrer sans cesse de l'or, Tu vas, à jouir de la vie, Employer enfin ton trésor.Bis.
Il faut, mon cher, en homme sage, Réparer les MOMents perdus : Va, la folie est dans l'abus, Mais la sagesse est dans l'usage.Bis.
DORMEL
Je suis changé, je le répète, Et ne le suis point à demi ; Je dois ma guérison complète À mon voleur, à mon ami.Bis.
Désormais, avec avantage, Je saurai placer mes écus : Mon voleur m'en montra l'abus, Mon ami m'en apprend l'usage.Bis.
SAINVILLE fils
Mondor se tait ; et pour excuse Du silence qu'il se prescrit, Je crains, dit-il, qu'on ne m'accuse De vouloir montrer trop d'esprit.Bis.
Ne te gêne pas davantage, Mondor, tes soins sont superflus : Tu ne dois pas craindre l'abus D'un bien dont tu n'as pas l'usage.Bis.
FINETTE
À sa fille maman sévère Prodiguant de tristes leçons, Lui dit : soyez sage, ma chère Et défiez-vous des garçons :Bis.
Craignez l'amour et son langage Grave maman ! Ne grondez plus. On peut en défendre l'abus, On doit en tolérer l'usage.Bis.
ROBERT
Quoiqu'en dise un célibataire, Se marier est à propos : La femme a cent moyens de plaire Pour deux ou trois petits défauts,Bis.
Ma foi, vive le mariage ? Oui, malgré tous les vieux rébus, C'est le plus triste des abus Que de n'en faire aucun usage.Bis.
JACQUES
Drès l'matin not' femme querelle ; De boire alle me fait un tort. T'en prends trop, Jacques, me dit-elle ; Mais moi j'n'en tombons pas d'accord.Bis.
Sur l'soir, c'est un autre langage ; Jarnigoi ! Je n'la r'connais plus. All' trouv' que c'n'est pas trop d'l'abus ; Moi j'dis qu'c'est ben assez d'l'usage.Bis.
AGATHINE, au public
S'il faut en croire la critique, Vous devez craindre d'applaudir : Gardez-vous de mettre en pratique Un conseil qui nous fait frémir.Bis.
Ces signes de votre suffrage, Chez nous sont toujours bien reçus : Nous n'en voulons pas faire abus ; Mais nous en voulons faire usage.Bis.
On répète en choeur les deux derniers vers.
332 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica