Comédie en prose
Merlin Gascon
Personnages
- ANSELME, usurier
- ANGÉLIQUE
- FINETTE
- MATHIEU, commis d'Anselme
- DORANTE, amant d'Angélique
- MERLIN, son valet
- MARTON, servante de Dorante
- UN EXEMPT
- ARCHERS
AVERTISSEMENT
Cette farce est extraite de "Five French Farces 1655-1684 ?" édition critique d'H. CARRINGTON LANCASTER. London, Baltimore, Oxford, Paris : , 1737. pages 87-109.
MERLIN GASCON
SCÈNE PREMIÈRE. Marton, Merlin.
MARTON
Oui, te dis-je, Merlin, notre maître te cherche de tous les côtés.
MERLIN
C'est fort bien fait à lui, Marton.
MARTON
Il veut savoir absolument où demeure Angélique.
MERLIN
Et moi, je ne veux point absolument qu'il le sache. Tu sais de quelle impatience il est sur le chapitre de son amour, et que si je lui découvre ce qu'il demande, il fera quelque coup d'étourdi.
MARTON
Oui, mais si tu ne lui découvre pas, tu redoubleras son impatience.
MERLIN
D'accord, mais si je lui découvre, il court risque de perdre Angélique pour jamais.
MARTON
D'accord, mais si je ne lui découvre pas, il est sûr qu'il te rouera de coups.
MERLIN
En ce cas je lui dirai ce que je sais et ce que je ne sais pas, mais il ne sera pas si méchant. Retourne au logis. Dis lui que je me suis déguisé pour tâcher de donner sa lettre à Angélique, et que suivant sa réponse nous mettrons en exécution ce que nous avons projeté tous deux.
MARTON
C'est fort bien raisonner, pourvu qu'il soit content.
MERLIN
Cependant apprête, toi, tout ce que j'ai mis à part. Aie soin de chercher l'habit qui te seras peut-être nécessaire, que ke carrosse drapé soit toujours prêt, et que votre valet de chambre fasse provision d'un vieux justaucorps bleu et d'un bâton d'exempt.
MARTON
Crois-tu qu'il fasse bien le personnage ?
MERLIN
Te moques-tu ? De reste, il a la mine très scélérate, et il n'en faut pas d'avantage pour faire peur à un usurier. Adieu. Va-t-en et dis à notre maître qu'il ne s'impatiente point. Mais qui diantre me l'envoie ici ?
SCÈNE II. Dorante, Merlin.
DORANTE
Ah, je te trouve à la fin, maraud !
MERLIN
Monsieur...
DORANTE
Et tu ne diras point ce que je veux savoir ?
MERLIN
De grâce...
DORANTE
Comment coquin, tu résistes à mes volontés ?
MERLIN
Doucement, Monsieur, s'il vous plaît. Quand quand je me suis charger de servir vos amours, je n'ai point prétendu essuyez vos caprices.
DORANTE
Tais-toi infâme, tais-toi, et réponds ce que je te demande.
MERLIN
Ha, ha, Les injures grossissent et le courroux redouble. Je prévois que les coups redoubleraient aussi si je résistais davantage à ce que vous souhaitez. Allons, que me demandez-vous ?
DORANTE
Fait-il te le redire cent fois ? Montre moi le logis d'Anselme.
MERLIN
Le logis d'Anselme ?
DORANTE
Oui, traître.
MERLIN
Le voilà.
DORANTE
Cette maison ?
MERLIN
Cette maison.
DORANTE
Quoi, c'est là la lieu qui renferme tout ce que j'aime au monde ?
MERLIN
Qui renferme tout ce que vous aimez au monde.
DORANTE
Je vous retrouve enfin, adorable Angélique.
MERLIN
Adorable Angélique.
DORANTE
Après vous avoir perdue pour jamais.
MERLIN
Perdus pour jamais.
DORANTE
Quelle joie sensible à mon coeur !
MERLIN
Sensible à mon coeur.
DORANTE
Mais mon cher Merlin, ne me trompes-tu point ?
MERLIN
Ah, ah, mon cher Merlin ! Non, Monsieur, votre cher Merlin ne vous trompe point.
DORANTE
Oui, je suis le plus fortuné de tous les hommes.
MERLIN
Son procès est gagné, il a vu le banc de son procureur.
DORANTE
Il faut sans perdre temps m'introduire dans cette maison.
MERLIN
Il n'est rien de plus facile.
DORANTE
Que faut-il faire pour cela ?
MERLIN
C'est bien à moi qu'il faut le demander ! Suivez votre transport, n'en croyez que votre joie ; épanouissez vous la rate, et vous verrez que vous n'aurez pas plutôt fait ouvrir cette porte,qu'on vous la fermera au nez. Allez-donc marchez.
DORANTE
Que dis-tu ?
MERLIN
Ce qui arrivera. Frappez, frappez seulement.
DORANTE
Pourquoi crois-tu...
MERLIN
Vous perdez un temps trop précieux. Marchez, marchez, vous dis-je.
DORANTE
Je ne ceux rien faire sans tes conseils.
MERLIN
Une tête comme la vôtre n'en a que faire.
DORANTE
Ne m'abandonne pas, mon cher Merlin.
MERLIN
Laissez vous conduire à votre génie.
DORANTE
Je ferai ce que tu me diras.
MERLIN
Je n'ai rien à vous dire.
DORANTE
Mon pauvre Merlin, que faut-il que je fasse ?
MERLIN
Tout ce qu'il vous plaira.
DORANTE
Dis le moi je t'en conjure.
MERLIN
L'amour vous instruira.
DORANTE
Ah finis, je t'en prie !
MERLIN
C'est un grand maître que l'amour. Il faut faire bien des sottises en peu de temps.
DORANTE
Encore ? Veux-tu changer de discours ?
MERLIN
Mais vous-même, voulez-vous que je vous serve ou non ?
DORANTE
Si je le veux !
MERLIN
Ne venez donc point gâter en un moment tous les projets que j'ai conçus dans ma tête.
DORANTE
Mais il me semble que je pourrais...
MERLIN
Il me semble que vous ne pourrez rien maintenant. Vous savez qu'Anselme n'a quitté son ancien quartier que parce que vous aviez tous les jours occasion de voir sa fille, et que j'ai eu besoin de toute mon industrie pour trouvez son nouveau logement ; et puisqu'il est trouvé, la négoce dont il se mêle et mon petit savoir faire me faciliteront les moyens de rendre votre lettre.
DORANTE
Prends si bien tes mesures...
MERLIN
Ne vous mettez point en peine. J'ai votre bague et un petit présent fait à propos peut vous être utile ;mais pour n'être point pris sans vert, donnez moi encore votre bourse. On ne sait ce qui peut arriver.
DORANTE
Mais, Merlin, si tu voulais...
MERLIN
Point de mais ni de si. Voulez vous qu'un gentilhomme comme moi soit sans argent ? Ce n'est point par cet endroit qu'il faut ressemble à la noblesse d'aujourd'hui. Si Anselme n'avait point chassé Lisette pour l'amour de vous,nous n'aurions pas besoin de toutes ces précautions ; mais vous n'avez plus chez lui personne dans vos intérêts, ainsi donnez vite.
DORANTE
Il n'y a que dis pistoles.
MERLIN
C'est toujours quelque chose, et je vois tous les jours une vingtaine de nos jeunes gens qui à eux tous ne feraient pas cette somme. Retournez chez vous, que Marton m'y attende avec notre faux exempt et laissez moi ici sonder le gué. On ouvre cette porte retirez-vous et soyez en repos. C'est Anselme lui-même. S'il pouvait sortir , ce serait une bonne affaire pour moi. Observons toutes choses d'ici près.
SCÈNE III. Anselme, Mathieu.
ANSELME
Mathieu.
MATHIEU
Monsieur.
ANSELME
J'appris hier au soir que Monsieur_Toubon avait reçu les cent pistoles que je prêtai il y a six semaines sous son nom. Quoique j'ai sa contre-lettre, allez de ce pas chez lui. Il ne faut pas laisser vieillir cette affaire.
MATHIEU
Bien Monsieur.
ANSELME
Vous irez de là chez Monsieur l'abbé.
MATHIEU
Lequel,est-ce le vieux ?
ANSELME
Oui. Vous lui direz que le terme de sa cousine est échu d'hier, et que s'il ne m'envoie pas mes deux cents écus ou les quatre pistoles dont nous sommes convenus par mois, je ferai dès demain vendre son agrafe en diamants, son écharpe, et ses pistolets à deux coups.
MATHIEU
Et le jeune ? N'avez vous rien à lui dire ?
ANSELME
Son quartier n'échoit que dans quinze jours. Mais passez chez sa vieille amie, et lui dites qu'après ce quartier-ci son abbé ne touchera plus rien et que ses nippes ne valent pas davantage.
MATHIEU
N'avez vous rien à dire au Normand ?
ANSELME
Qu'il y a longtemps qu'il ne m'a envoyé de pratiques, et qu'il ne gagne guère bien l'argent que je lui donne.
MATHIEU
C'est assez.
ANSELME
À propos, en revenant passez chez cette petite lingère et lui dites qu'elle vienne retirer ses six épingles de diamants, ou qu'elle m'envoie des manchettes ; les miennes ne valent plus rien.
MATHIEU
Et votre chapelier ?
ANSELME
J'y passerai moi-même en allant voir ces tapisseries qui sont à bon marché. Mais faites venir ici Finette. J'ai quelque chose à lui dire. Quelle peine n'a-t-on pas aujourd'hui à faire valoir son argent. Je croyais que le temps où nous sommes nous serait favorable, mais au contraire jamais le saison n'a été si mauvaise. Tout le monde se retranche et si l'hiver ne me récompense, je serai obligé de quitter le négoce. Allez faire vos commissions et revenez au plus tôt.
SCÈNE IV. Finette, Anselme.
ANSELME
Viens Finette. Tu me parais une fort bonne fille et je crois que je serai content de ton service.
FINETTE
Je ferai ce que je pourrai, Monsieur, pour vous le rendre agréable.
ANSELME
Tu as la physionomie douce.
FINETTE
Monsieur...
ANSELME
Sage.
FINETTE
Ah, Monsieur !
ANSELME
Honnête.
FINETTE
Vous vous moquez, Monsieur.
ANSELME
Et il ne me paraît pas de coquetterie dans ton fait.
FINETTE
En vérité vous me rendez confuse.
ANSELME
J'avais besoin d'une personne comme toi pour être auprès de ma fille.
FINETTE
Monsieur.
ANSELME
Tu ne lui donneras pas de mauvais conseils comme cette masque dont tu remplis la place.
Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]
FINETTE
Assurément, Monsieur, si elle suit les miens...
ANSELME
Je suis bien persuadé que tu lui chasseras de la tête certain amour que cette autre lui entretenait pour un Dorante qui l'aimait à la folie.
FINETTE
Quoi, Monsieur, à son âge Mademoiselle avait un amant ?
ANSELME
Oui vraiment, et c'est cette carogne de Lisette qui l'avait mise dans ce goût là.
Carogne : Femme hargneuse, méchante femme. [L]
FINETTE
Voyez un peu l'impertinente, comme si les jeunes filles d'elles-mêmes n'y étaient pas portées !
ANSELME
Si tu me sers selon mes souhaits, comme je l'espère, tu y trouveras aussi ton compte.
FINETTE
Ce n'est point l'intérêt qui me fait faire mon devoir.
ANSELME
Je le crois. Comme toute peine mérite salaire, je te promets que je prêterai aucune comme un peu considérable que je n'y ménage un pot de vin pour toi.
FINETTE
Pour qui me prenez-vous, Monsieur ? Ai-je la mise d'aimer le vin ?
ANSELME
Quelle innocence ?
FINETTE
Je veux bien que vous sachiez que dans toutes les maisons où j'ai servi on ne m'a jamais accusée de ce vice.
ANSELME
Va, ton ingénuité ma charme, et je t'expliquerai ce que c'est qu'une pot de vin. Adieu, je vais sortir. Rentre au logis. Vois si ma fille est éveillée. Tâche de lui complaire en tout et fais en sorte de lui ôter l'entêtement qu'elle a pour Dorante.
FINETTE
Je vous promets que j'y ferai de mon mieux.
ANSELME
Si quelqu'un vient me demander, dis que je serai de retour dans une heure, et surtout ne laisse entrer personne en mon absence. Quoique je me suis venu loger ici, à l'extrémité de Paris et près des remparts, j'appréhende que Dorante n'apprenne mon nouveau logis et qu'il n'y envoie ou qu'il ne vienne lui même.
FINETTE
Ne vous mettez point en peine. Vous vous y prenez un peu tard, Monsieur_Anselme, et vous vous trompez si vous croyez qu'on puisse arracher d'un coeur d'une jeune fille les premières impressions de l'amour, et quand cela se pourrait, ce ne serait pas à moi à qui il en faudrait donner le commission. Je suis d'un trop bon naturel pour combattre les faiblesses des jeunes gens quand je les crois légitimes, et la confidence que me fit hier soir Angélique de si son attachement pour Dorante me parut de trop bonne foi pour croire qu'elle y puisse renoncer ;mais allons la trouver.
SCÈNE V. Merlin, Finette.
MERLIN
Avec votre permission, Mademoiselle, pourrais-je avoir l'honneur de vous dire un mot ?
FINETTE
Que vous plait-il, Monsieur ?
MERLIN
Vous êtes à Monsieur_Anselme apparemment.
FINETTE
Pour vous servir, mais il vient de sortir.
MERLIN
Ce n'est pas tout à fait lui que je demande.
FINETTE
À qui en voulez vous donc ?
MERLIN
Je viens de vous entendre parler de bonne foi, et je suis au comble de la joie quand je puis trouver quelqu'un qui estime autant la bonne foi que vous paraissez l'estimer.
FINETTE
La bonne foi dans le société de la vie est une chose assez rare, et quand elle se rencontre en quelque, on ne saurait trop la chérir.
MERLIN
Que je serais heureux si j'étais connu de vous, puisque sur le chapitre de la bonne foi je puis défier tout ce qu'il y a de gens au monde.
FINETTE
Beaucoup se vantent de l'avoir et peu la connaissent.
MERLIN
Vous avez raison, et c'est en quoi je m'estimerait bien fortuné si je pouvais vous faire voir à quel point je le possède.
FINETTE
Je veux croire pour ce que j'en ai à affaire ; mais si vous n'avez autre chose à me dire, trouvez bon que je rentre au logis.
MERLIN
Encore un mot, je vous ne conjure. Il me semble que dans les petites réflexions que vous venez de faire ici toute seule vous avez prononcé le nom de Dorante.
FINETTE
Ah ciel ! J'ai trahi le secret de ma maîtresse.
MERLIN
Ne craignez rien. Ce secret est en bonne main.
FINETTE
Seriez-vous Dorante ?
MERLIN
Non, il faut parler de bonne foi avec les gens sincères, mais je suis le meilleur de ses mais.
FINETTE
L'heureuse rencontre !
MERLIN
Il me donne un logement chez lui, il me fournit de meubles et d'habits, il m'entretient une table bien servie, et tous les ans il me fait un petit présent réglé pour mes menus plaisirs.
FINETTE
J'entends.
MERLIN
Mais je n'en suis pas méconnaissant. Tous les matins je l'habille des pieds jusqu'à la tête. Le soir il ne dormirait pas tranquillement si je ne l'avais mis au lit moi-même. S'il a quelque commission à donner pendant le journée, il serait au désespoir d'en charge un autre que moi, aussi je vais au devant de tout ce qu'il peut souhaiter. Je lui verse même à boire à tous ses repas.
FINETTE
À boire !
MERLIN
Oui, à boire ; parce que j'appréhende qu'on ne l'empoisonne. Enfin, je puis dire sans vanité que jamais deux amis n'ont été aussi liés d'une amitié si parfaite. Je lui sers même quelquefois de Gascon.
FINETTE
Comment, de Gascon ?
MERLIN
Oui, de Gascon. Est-ce que vous ne savez pas que le plupart des grand Seigneur ont des Gascons en charge auprès d'eux, comme on a des intendants et des maîtres d'hôtel ?
FINETTE
Voilà une chose dont je n'avais ouï parlé.
MERLIN
Vous moquez-vous ? C'est un meuble impayable qu'un Gascon dans une maison. Faut-il ménager une intrigue amoureuse ? Le Gascon. Faut-il emprunter de l'agent ? Le Gascon. Faut-il jouer avec adresse à toutes sortes de jeux ? Le Gascon. Faut-il se battre ? Le Gascon quelquefois. Enfin, ma chère, on met le Gascon à toutes sauces. S'il réussit, c'est un Gascon ; s'il ne réussit pas c'est encore un Gascon.
Cette réplique imite la scène 10 de l'acte V du Malade imaginaire de Molière.
FINETTE
C'est à dire que vous êtes le factotum de Dorante.
Factotum : Terme familier. Celui qui fait toute chose dans une maison, auprès d'une personne. [L]
MERLIN
À peu près. Je dispose de sa bourse et de ses bijoux, comme bon me semble, et ce matin encore, voyez sa confiance en moi et sa générosité en tout. Il m'a donné cette lettre et m'a prié instamment de donner dix pistoles à la personne qui voudrait la rendre en secret à Angélique.
FINETTE
Cela est bien généreux.
MERLIN
Bien plus, il m'a encore recommandé de donner cette bague si on faisait en sorte de lui faire en avoir réponse.
FINETTE
Elle est fort jolie.
MERLIN
Elle ne vaut que vingt pistoles. Aussi n'est-ce qu'un échantillon de sa libéralité, et je crois, Dieu me pardonne, que si une fille comme vois le servait dans le dessein qu'il a d'épouser Angélique, il me prierait de vous épouser pour vous marquer sa reconnaissance.
FINETTE
Il faut aller doucement sur ce chapitre, et je ne suis pas encore assez grande dame pour avoir un Gascon pour mari. Revenons à la lettre. Je me chargerai volontiers de la rendre à Angélique, mais pour les dix pistoles, je ne veux point les prendre.
MERLIN
Mon maître m'a bien défendu de donner l'un sans l'autre.
FINETTE
Votre maître ?
MERLIN
Oui, c'est une manière de parler que nous avons entre nous autres jeunes gens et nous nous appelons tous petits-maîtres.
Petit-maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [L]
FINETTE
Fort bien.
MERLIN
Voyez si vous voulez le servir.
FINETTE
Ah, de tout mon coeur, mais l'argent...
MERLIN
Non, il faut commencer par le prendre.
FINETTE
En vérité je me fais une grande violence.
MERLIN
Voici la lettre.
FINETTE
Je vais tâcher d'en tirer réponse ; mais je ne veux point de la bague au moins.
MERLIN
Ne vous avisez pas de me l'apporter qu'à ces conditions.
FINETTE
Ah, ciel ! Je vois Anselme. Il nous aura peut-être entendus. Qu'allez-vous lui dire ?
MERLIN
Ne te mets pas en peine mon rôle est tout prêt. Dis lui seulement que je le demande. Je vais l'amuser par quelque gasconisme pour te donner le temps de porte ma lettre, mais songe que j'attends ici la réponse.
SCÈNE VI. Anselme, Finette, Merlin.
FINETTE
Monsieur, voilà un gentilhomme qui vous attend depuis un quart d'heure.
ANSELME
Quel est-il ?
FINETTE
Je crois qu'il est Gascon.
ANSELME
Tant pis.
FINETTE
Dans la peur que j'avais que ce ne fut Dorante ou quelqu'un de sa part, j'ai mieux aimé lui tenir ici compagnie que de le faire entrer.
ANSELME
Tu as bien fait. Laisse-nous.
SCÈNE VII. Merlin, Anselme.
MERLIN
Serviteur très humble à Monsieur_Anselme
ANSELME
Monsieur, je suis le vôtre.
MERLIN
Vous êtes sans doute surpris de ma revoir.
ANSELME
Monsieur...
MERLIN
Mais à propos, je crois que vous ne m'avez jamais vu.
ANSELME
Je ne me souviens pas d'avoir eu cet honneur.
MERLIN
Il y a pourtant quatre mois que je suis à Paris.
ANSELME
Assurément.
MERLIN
L'argent y va un peu plus vite à la vérité, mais on y passe bien son temps.
ANSELME
Souhaitez-vous, Monsieur, quelque chose de moi ?
MERLIN
Oui, vraiment.
ANSELME
De quoi s'agit-il ?
MERLIN
Je suis un jeune homme comme vous voyez.
ANSELME
Ce n'est pas difficile à connaître.
MERLIN
Et vous savez ce que c'est qu'une jeune homme de notre pays qui depuis quatre mois est à Paris à se bien divertir.
ANSELME
Non, par ma foi, Monsieur.
MERLIN
Vous êtes donc le seul en France qui n'entendiez point ce langage.
ANSELME
Je vous avoue mon ignorance.
MERLIN
Je vous rendrai bientôt savant.
ANSELME
Monsieur, je suis bien vieux pour apprendre.
MERLIN
Oh, par la sandis, vous l'apprendrez. Il ne sera pas dit que Monsieur_Anselme qui tous les jours fait plaisir aux honnêtes gens ne saches par ce que veut dire un jeune homme de notre pays qui depuis quatre mois est à Paris à se bien divertir.
Sandis : Espèce de jurement gascon. Sang, et dis pour Dieu. [L}
ANSELME
Hé bien, sachons le donc.
MERLIN
Cela veut dire que je n'ai point d'argent.
ANSELME
Je m'en doutais.
MERLIN
Je suis franc, comme vous voyez.
ANSELME
J'en connais beaucoup comme vous.
MERLIN
Et quand un homme comme moi avoue ingénument à un homme comme vous qu'il n'a point d'argent, vous entendez encore ce langage.
ANSELME
J'entends bien que vous dite que vous n'avez point d'argent.
MERLIN
Après ?
ANSELME
Voilà tout ce que j'entends.
MERLIN
Quoi, le tour de ma phrase ne vous dit rien davantage ?
ANSELME
Non.
MERLIN
Il ne vous fait point comprendre qu'il m'en faut ?
ANSELME
Vraiment pardonnez moi.
MERLIN
C'est quelque chose que cela, et vous voilà ans le bon chemin. Continuez je vous prie.
ANSELME
Monsieur, j'ai des affaires...
MERLIN
Ah, ah, vous faite le discret. Parlez, parlez, vous m'entendez de reste.
ANSELME
J'entends bien qu'il vous faut de l'argent.
MERLIN
Hé bien ?
ANSELME
Hé bien, je n'y serais que faire.
MERLIN
Et vous ne savez pas qui m'en prêtera ?
ANSELME
Non, par ma fois, Monsieur.
MERLIN
Vous êtes bien dissimulé.
ANSELME
Comment ?
MERLIN
Parlons franchement. Je veux être de vos amis.
ANSELME
Monsieur...
MERLIN
Il me faut une petite somme, et vous me la prêterez, s'il vous plait.
ANSELME
Moi ?
MERLIN
Oui, vous. À quoi nous servent les amis si ce n'est dans le besoin ?
ANSELME
Monsieur, je n'ai point d'argent.
MERLIN
J'ai pourtant besoin de trois cent pistoles.
ANSELME
Je le crois.
MERLIN
Et puisque j'en ai besoin. Il faut bien que vous me les prêtiez.
ANSELME
Je ne les ai pas, et quand je les aurais, je ne prêterais qu'à des gens qui me donneraient de bonnes sûretés.
MERLIN
S'il ne tient qu'à des sûretés, je vous en donnerai, mordy, pour trente fois cette somme, et si prétends payer l'intérêt grassement.
ANSELME
L'argent est bien cher à l'heure qu'il est.
MERLIN
Rien ne me coûte. Je ne l'achèterai plus qu'il ne vaut.
ANSELME
Voyons quelles sûretés vous pouvez me donner.
MERLIN
Ah voilà qui me plait. Il me faut donc trois cents pistoles que vous me prêterez.
ANSELME
Si je le puis.
MERLIN
Vous pouvez tout pour vos sûretés, ne vous mettez pas en peine. Je voudrais que vous m'eussiez prêté tout votre bien. Vous verriez s'il ne serait pas entre bonne main.
ANSELME
Je le crois, mais venons au fait.
MERLIN
Le fait est que je suis d'une des meilleurs familles des environs de Bordeaux, riche de trois châteaux les plus beaux du monde. Mon père est mort depuis deux ans . De ces trois châteaux l'un est à ma mère, l'autre à mon aîné, et le troisième à moi. Comme vous pouvez juger, je vous donne donc pour garant celui qui m'appartient.
ANSELME
Comment nommez-vous ce château ?
MERLIN
De Toureloutourignac.
ANSELME
Le nom est grand. Vos partages sont donc faits .
MERLIN
Assurément. Je le fis moi-même hier au soir.
ANSELME
Votre famille est donc ici ?
MERLIN
Non, vraiment.
ANSELME
Comment donc avez vous pu...
MERLIN
Un peu de patience et vous verrez si je ne suis pas de tout royaume l'homme le plus judicieux. Hier au soir donc, ennuyé de me voir sans argent depuis quinze jours, je me dis en moi-même, pourquoi tant te chagriner ? Tu es gentilhomme, tu as entre ta mère, ton frère et toi, quinze mille livres de rente à partager. Le château_de_Barbez en vaut six, celui de Morgnic en vaut cinq, et Toutreloutourignac en vaut quatre. Donne le premier à ta mère, le second à ton frère, et prends le troisième pour toi. Mordy, ce qui fut dit fut fait. Je tirai mes tablettes de ma poche, et je fis ainsi nos partages.
ANSELME
Sans autre formalité ?
MERLIN
Je me moque des formalités, pourvu que je ne fasse tort à personne.
ANSELME
C'est fort bien fait. Apparemment vous êtes en âge.
MERLIN
Je me suis émancipé de moi-même.
ANSELME
Comment !
MERLIN
Sur mes tablettes, en faisant nos partages. Croyez-vous que je sois un sot, et que je n'entende pas les affaires.
ANSELME
Mais il me semble...
MERLIN
Encore un moment, je vous prie. Finette ne vient point. M'étant donc émancipé, mes partages étant faits, me voilà possesseur tranquille de quatre milles livres de rente bien venants. Cependant, je n'ai point un sou, et il me faut trois cents pistoles. Prêtez-les moi, et je vous abandonne mon château de Toureloutourignac. Il est situé sur le bord de la Garonne. Vous aurez un plaisir charmant de la voir.
ANSELME
Je ne crois pas que j'aille si loin.
MERLIN
Il n'est pas nécessaire pour cela de sortir d'ici.
ANSELME
Comment donc ?
MERLIN
J'en ai le plan dans ma poche. Le voilà, regardez si vous avez jamais rien vu de plus agréable.
ANSELME
Monsieur, je n'ai pas d'argent à vous prêter sur de pareilles assurances.
MERLIN
Il m'en faut cependant.
ANSELME
Vous pouvez en chercher ailleurs.
MERLIN
Je suis à bout. Quoi, je vous remets en main tous mes papiers avec le portrait de mon château et vous ne me prêterez pas trois cents pistoles.
ANSELME
Non, je vous en réponds. Si le portrait de votre château était sur une tapisserie de quatre ou cinq mille francs, et que vos tablettes fussent garnies de bons gros diamants. Je pourrais faire votre affaire, mais cela n'étant pas...
SCÈNE VIII. Finette, Anselme, Merlin.
FINETTE
Monsieur, votre fille vous demande. Il vient de lui prendre une faiblesse.
ANSELME
Ah, ciel ! Adieu, Monsieur.
SCÈNE IX.
MERLIN
Nous nous verrons encore, et s'il ne faut que des tapisseries ou des bijoux, nous pourrons faire affaire. Quel mal a donc Angélique ?
FINETTE
Êtes-vous assez sot pour ne pas voir qu'elle ne le feint que pour me donner occasion de vous rendre cette lettre ?
MERLIN
Ah, je vous demande pardon.
FINETTE
La voilà, mais dites encore à Dorante qu'elle a toujours pour lui les mêmes sentiments.
MERLIN
Je n'y manquerai pas.
FINETTE
Qu'elle lui permet de faire tout ce que l'amour lui inspirera.
MERLIN
Fort bien.
FINETTE
Que quelque chose qui arrive, elle ne sera jamais qu'à lui.
MERLIN
Tout cela va le mieux du monde.
FINETTE
Que de mon côté je ferai tout ce que je pourrai pour lui rendre service.
MERLIN
Je lui rendrai compte de vos bons soins.
FINETTE
Et que c'est sans intérêt que je lui servirai puisque je ne veux point de sa bague.
MERLIN
À propos, je n'y songeais pas.
FINETTE
Non, je ne la prendrai point, absolument.
MERLIN
Par ma foi, je te demande pardon.
FINETTE
Non, vous dis-je.
MERLIN
Eh prends, tu es folle !
FINETTE
C'est perdre temps.
MERLIN
Ah, reprends donc ta lettre.
FINETTE
En vérité vous êtes un homme bien persécutant. Adieu, je vais retrouver ma maîtresse afin qu'Anselme ne se doute de rien.
MERLIN
Et moi je vais retrouver Dorante. Mais le voici. Je m'étonnais bien de ne voir point quelque trait de son impatience.
SCÈNE X. Dorante, Merlin.
DORANTE
À quoi t'amuses-tu ? Que fais-tu donc là ? Veux me faire mourir de chagrin par tes longueurs éternelles ?
MERLIN
Ce n'est pas mon dessein. Tenez, et voyez si cette lettre est écrite de bonne encre.
DORANTE, lit
Puisque vous m'aimez encore, et que les soins que l'on pris pour éloigner de vous n'ont fait que redoubler mon amour, je vous permets de faire vos efforts pour m'obtenir de mon père. Je suis persuadée que vous ne tenterez aucun moyen qui ne soit du caractère d'une honnête homme, et si votre conduite ne répondait pas à ces sentiments, vous ne mériteriez pas l'estime qu'on a pour vous.
MERLIN
Qu'en dites-vous, Monsieur ?
DORANTE
Ah, mon cher Merlin, je te dois...
MERLIN
Songeons à ce qu'il nous faut faire pour vous rendre heureux.
DORANTE
N'épargnes rien, je t'en conjure.
MERLIN
Je crois que ce que j'ai projeté nous réussira ; mais ce n'est point ici qu'il faut en parler.
DORANTE
Ah, Merlin, je vois angélique.
MERLIN
Prenez garde que son père ne soit avec elle. Cela ne vaudrait pas le diable.
Cela ne vaut pas le diable : cela ne vaut absolument rien. [L]
SCÈN XI. Finete, Angélique, Merlin Dorante.
FINETTE
Venez prendre l'air un moment puisque votre père le veut bien.
ANGÉLIQUE
Je crois qu'il nous suivra de près. Mais, que vois-je, Dorante !
DORANTE
Oui, belle Angélique, c'est moi qui dans l'excès de ma joie ne saurait trouver de termes assez forts pour vous marquer à quel point...
ANGÉLIQUE
Mon_Dieu, retirez-vous. J'appréhende mon père.
FINETTE
Elle a raison. Sortez.
DORANTE
Quoi ! Dans le moment qu'il m'est permis...
MERLIN
Il ne vous est pas permis de faire vos compliments. Si Monsieur_Anselme vous surprenait, voyez un peu où nous en serions.
ANGÉLIQUE
REtirez-vous, Dorante, je vous en conjure.
MERLIN
Sortons, Monsieur, de crainte de tout gâter et allons songer aux moyens de nous faire revoir plus à votre aise.
DORANTE
Quelle violence.
FINETTE
J'entends ce me semble son père. Voulez-vous vous retirer ?
DORANTE
Adieu, belle Angélique.
MERLIN
Pour moi, vous me reverrez dans un moment et en bonne compagnie.
SCÈNE XII. Finette, Angélique.
FINETTE
Il n'est vraiment pas mal fait ce Dorante et je trouve qu'il n'est pas indigne de la tendresse que vous avez pour lui.
ANGÉLIQUE
Ah Finette, ne me vante point son mérite. Personne au monde ne le connaît mieux que moi.
FINETTE
Mais pourquoi votre père s'oppose-t-il à votre mariage ?
ANGÉLIQUE
Dorante est un homme de qualité, et quoique riche, mon père ne veut qu'un gendre de sa profession.
FINETTE
Hé bien, puisque Dorante est riche, il faut dire que pour se rendre agréable à votre père, il n'a qu'à prêter sur gages.
ANGÉLIQUE
Épargnes-moi, je te prie le chagrin d'entendre ces sortes de choses.
FINETTE
Et cet honnête gentilhomme qui est avec lui, qu'en dites-vous ?
ANGÉLIQUE
C'est un de ses laquais.
FINETTE
Il me l'a fait connaître assez noblement. Je vous assure qu'il a beaucoup d'esprit, et je suis persuadée qu'il ne tiendra pas à lui que vous ne soyez bientôt heureuse.
ANGÉLIQUE
Ah,Finette, tu ne connais pas mon père.
FINETTE
Parlez plus bas. Le voici.
SCÈNE XIII. Anselme, Angélique, Finette.
ANSELME
Hé bien ? Qu'est-ce ma fille ? Comment te portes-tu à présent ? L'air t'a-t-il fait du bien ?
FINETTE
Beaucoup, je vous assure, et cette petite promenade l'a toute ragaillardie.
ANSELME
J'en suis ravie. J'en suis ravie.
FINETTE
Pour cela vous êtes logé comme un petit roi, et la seule vue de ce rempart vaut l'argent que vous donnez à votre maison.
ANSELME
Rentre au logis et va te reposer. Je vois Mathieu qui vient me rendre compte des commissions que je lui ai données.
SCÈNE XIV. Anselme, Mathieu.
ANSELME
Hé bien, qu'avez vous à me dire ?
MATHIEU
Monsieur Mathieu a reçu les deux cents pistoles, mais il a dit qu'il a des comptes à faire avec vous, que vous lui devez trois fois le prêt de son nom, et que demain il viendra vous voir.
ANSELME
Et quel intérêt prétend-il ? Son nom s'use-t-il pour me l'avoir prêté ?
MATHIEU
Non, mais il dit qu'il se discrédite.
ANSELME
Le traître !
MATHIEU
L'Abbé dit que vous être un turc un arabe, et que pour les deux cents écus que vous lui avez prêté il y a deux mois, il lui en coût plus de cinquante d'intérêt.
ANSELME
Est-ce ma faute ? Je ne fais que suivre nos conventions.
MATHIEU
Il vous prie pourtant d'avoir patience encore trois semaines, et voilà sa tabatière qu'il vous envoie.
ANSELME
Cela vaut toujours mieux que rien. Et la vieille amie de l'autre ?
MATHIEU
Son mari lui a promis un beau collier si tôt qu'il aura gagné son procès, et elle ne manquera pas de vous l'apporter.
ANSELME
J'aurai patience, pourvu que le procès soit bientôt gagné.
MATHIEU
Pour la petite lingère, elle m'a dit en rient que vous vous moquiez d'elle, et qu'elle viendrait demain à votre lever. C'est une rusée petite commère.
SCÈNE XV. Merlin, Anselme, Mathieu.
MERLIN
Par la sandis ! Je viens vous retrouver. Je ne puis me passer de vous voir.
ANSELME
Je m'en passerai fort bien moi, si vous n'avez pas autre chose à me montrer que des tablettes et des plans.
MERLIN
Oh pour le coup vous allez être satisfait. On va vous apporter ici des bijoux d'une beauté charmante.
ANSELME
Je serai ravi d'avoir occasion de vous rendre service. Mais où avez-vous pris ces bijoux ?
MERLIN
Pris ! Pour qui me prenez-vous ? Je ne prends jamais rien, on m'offre tout.
ANSELME
Mais il me semble que tantôt...
MERLIN
Je voulais n'avoir obligation qu'à moi-même ; mais n'ayant pu terminer affaire avec vous, je n'ai point perdu temps. JE suis allé chez une de mes parentes dont le mari est mort depuis trois mois heureusement. Je lui ai fait confidence de mon petit besoin. N'ayant pas affaire sitôt de sa tapisserie ni de ses pierreries, elle m'a tout offert sur le champ. Cela vous accommodera-t-il
ANSELME
Il faudra voir.
MERLIN
Comment il faudra voir ? Tout à l'heure, mordy ! La voici dans son carrosse drapé. Je vais lui donner la main.
ANSELME
C'est peut-être encore quelque gasconnade. Mathieu, demeure avec moi. Examinons ici toutes leurs nippes, et faisons en sorte qu'ils n'entrent point au logis. Je me défie toujours de ces gascons.
MATHIEU
Vous avez raison.
SCÈNE XVI. Marton, Merlin, Anselme, Mathieu.
MARTON
En vérité, Chevalier, vous me faites faire de terribles démarche. Mettre pour vous en gage mes bijoux et ma tapisserie !
MERLIN
Hé, Madame, vous ne faites en cela rien d'extraordinaire et c'est un scrupule dont le plupart des femmes sont revenues. Demandez à Monsieur.
ANSELME
Assurément, Madame, et la dernière campagne est cause que j'ai pris une plus grande maison pour contenir tous les meubles qu'on apporte tous les jours chez moi.
MARTON
Est-ce Monsieur l'usurier ?
MERLIN
Oui, Madame.
ANSELME
Comment, l'Usurier ? On m'appelle Anselme, Madame. Je veux bien que vous le sachiez.
MERLIN
Eh n'est-ce pas la même chose ?
ANSELME
Non pas, s'il vous plait. Je ne prête pour à usure.
Usure : Proprement, toute espèce d'intérêt que produit l'argent. Par extension, profit qu'on retire d'un prêt au-dessus du taux légal ou habituel. [L]
MARTON
Il ne faut pas vous scandaliser de ce que je dis. Les femmes de qualité nomment toutes choses par leur nom.
ANSELME
Finissons cette conversation, et voyons ce dont il s'agit.
MARTON
J'ai chez moi une tapisserie qui m'a coût mille écus.
ANSELME
Il faut le voir.
MARTON
Et voici cet écrin pour six cent pistoles de diamants.
ANSELME
Examinons le tout l'un après l'autre.
MARTON
Voilà une bague que Monsieur mon mari me donna le jour de mes noces.
MERLIN
Le présent n'est pas fat au moins.
MARTON
Hélas ! C'est le seul que j'ai reçu de lui.
ANSELME
Elle est assez jolie. Qu'en dis-tu Mathieu ?
MARTON
Elle lui coûta cinq cent écus.
MATHIEU
Elle vaut davantage.
MARTON
Voici l'agrafe de son ceinturon.
ANSELME
Cela ne me paraît pas encore mauvais, Mathieu.
MERLIN
Mauvais ! Je le pense.
MARTON
Les deux gros diamants valent chacun cent pistoles.
MATHIEU
C'est marché donné.
MARTON
Voilà une croix_de_chevalier_de_Malte.
MERLIN
C'est celle de mon père. Tout petit que j'étais, je me souviens de lui avoir vu porter.
ANSELME
Tout cela est bon. Examine Mathieu.
MATHIEU
Achetez tout cela, si vous m'en croyez.
MARTON
Le reste sont nippes à l'usage des femmes. Voyez.
Nippe : Tout ce qui sert à l'ajustement, surtout en linge. [L]
ANSELME
Voilà d'assez jolies bijoux ; mais voyons ce que vous demandez là-dessus.
MERLIN
Ma foi, Madame, faisons mieux. Pour n'être plus embarrassés de ces guenilles, portons-les chez un joailler pour les vendre. Vous y trouverez mieux votre compte et moi aussi.
MATHIEU
Monsieur a raison, Madame. C'est le plus court, et si vous êtes dans le dessin de vendre, Monsieur, vous en donnera autant et plus qu'un autre.
MERLIN
Allons, Madame, prenez une bonne résolution.
MARTON
Mais, Chevalier...
MERLIN
Il me semble que ce sera plutôt fait.
MATHIEU
Ne laissez point aller ce marché-là.
ANSELME
Mais acheter de gens inconnus...
MATHIEU
Vous y gagnerez davantage.
MERLIN
Demandez, demandez à Monsieur.
ANSELME
Assurément, Madame, et du moins vous n'aurez pas le chagrin de payer tous les mois un gros intérêt qui à la fin du temps absorberait votre fonds.
MERLIN
Sans compter le désagrément qu'il y a de passer par les mains des fesse-Mathieu. Laissez moi faire de marché. Il nous faut donner de cela six cent louis.
Fesse-mathieu : Terme familier. Usurier sordide ; homme qui prête sur gage. [L]
ANSELME
C'est trop. Vous en aurez quatre.
MERLIN
Vous vous moquez, je crois. Pas moins de six cents.
MARTON
Allons autre part, Chevalier !
MATHIEU
Prenez garde qu'ils ne vous échappent. Il y a plus de mille écus à gagner.
ANSELME
Il ne faut point marchander avec vous. Vous aurez les cinq cents ; mais il faut un petit pot de vin à ma servante et à mon commis.
MERLIN
Voilà qui est fait. Je vous prends au mot. À l'égard de la tapisserie, c'est un marché à part.
MATHIEU
Dépêchez-vous d'aller quérir de l'argent.
ANSELME
J'ai dans un sac cinq cent pistoles bien comptées que je vais vous apporter.
MARTON
Vous allez un peu vite, Chevalier.
MERLIN
Il est vrai, Madame, mais c'est l'humeur de notre pays ; quand il s'agit d'argent comptant, et d'ailleurs ce Monsieur_Anselme est bon homme, n'est-il pas vrai, commis ?
MATHIEU
Je vous assure, Monsieur, que tout autre que lui ne vous en aurait pas tant donné, et que c'est moi qui l'ai poussé à faire cette affaire.
MERLIN
Tu auras aussi une récompense digne de ton mérite.
MATHIEU
J'espère que vous et Madame vous souviendrez de moi.
MERLIN
Tu te souviendra de nous aussi.
SCÈNE XVII. Anselme, Finette, Marton, Mathieu, Merlin.
ANSELME
Voici ce qu'il vous fait en belle monnaie. Il n'y a qu'à compter.
MERLIN
Nous prenons toujours sans compter nous autres et nous donnons de même. Tenez, commis, et vous, tenez aussi, la belle enfant.
MARTON
Vous êtes bien libéral, Chevalier.
MERLIN
Rien ne me coûte quand j'ai de l'argent. Voulez-vous tandis que nous sommes en train, que nous fassions affaire pour la tapisserie ?
MARTON
Vous savez qu'on m'attend.
MERLIN
Hé bien, Madame, remontez dans votre carrosse, portez cela chez vous et envoyez moi la tapisserie. J'aurai bientôt conclu.
MARTON
Vous faites de moi tout ce qu'il vous plait. Je vais vous l'envoyer.
MERLIN
Fais venir notre exempt. C'est une bonne femme que cette marquise. Il n'y a qui que ce soit qui ne la prenne effectivement pour ma tante.
ANSELME
Comment ? Est-ce qu'elle ne l'est pas ?
MERLIN
Si je n'étais discret, je vous dirais que non ; mais je vais ménager sa réputation.
FINETTE
Toutes les femmes seraient bien heureuses si elles avaient affaire à des gens comme vous.
MERLIN
Assurément. Mais je suis la perle de la discrétion, moi.
FINETTE
On le voit.
SCÈNE XVIII. Un exempt, des Archers, Anselme, Finette Mathieu, Merlin.
L'EXEMPT
Ah, nous te tenons ! Qu'on se saisisse de ces gens-là.
ANSELME
Prenez garde, Monsieur, à qui vous vous jouez. Je suis honnête homme.
L'EXEMPT
je le crois, mais cet écrin vous rend suspect. Il faut me suivre tout à l'heure.
ANSELME
Comment ?
FINETTE
Que veut dire ceci ?
L'EXEMPT
Il s'agit d'un vol domestique. On a pris ces bijoux à une personne de qualité. Ils se trouvent entre vos mains. Il y en a pour dix-mille francs et je ne puis me dispenser de vous arrêter.
MATHIEU
Quel malheur !
ANSELME
Ce sont des diamants que je viens de payer tout à l'heure cinq cent pistoles à Monsieur_le_Chevalier et à Madame_la_Marquise, sa tante.
L'EXEMPT
Il ne vous est pas permis d'acheter des choses de cette conséquence sans connaître ceux qui vous les vendent. Madame_la_Marquise est une friponne de servante et Monsieur_le_Chevalier est un coquin de valet qui sera pendu dans deux jours. N'est-il pas vrai ?
MERLIN
À vue de pays que cela va là.
ANSELME
Quoi, traître, tu me fais le receleur de ton vol ?
MERLIN
Oui, Monsieur. Marton et moi avons emprunter des diamants à notre maître sans les lui avoir demandés.
L'EXEMPT
Qu'on aille quérir Dorante. Il n'est qu'à quatre pas d'ici.
ANSELME
Dorante !
MERLIN
Oui, Monsieur, Dorante. C'est le meilleur maître du monde.
L'EXEMPT
Cependant, où est Marton ?
MERLIN
Elle est allée porter chez nous cinq cent pistoles que Monsieur vient de lui donner, et doit m'envoyer ici la tapisserie du petit appartement de notre maître.
L'EXEMPT
Comment ?
MERLIN
C'est encore un hasard que je suis bien aise de faire avoir à Monsieur. Si vous voulez attendre un moment, vous serez témoin du bon marché que je lui en ferai.
L'EXEMPT
Ah, tu seras pendu sans miséricorde.
MERLIN
Si ce petit malheur m'arrive, Monsieur aura besoin la bonté de ma tenir compagnie.
ANSELME
Moi ?
MERLIN
Oui, vous. Si personne n'achetait les nippes qu'on emprunte, il serait inutile d'en emprunter.
ANSELME
Que je suis malheureux !
FINETTE
Voici une méchante affaire ; mais si par hasard ce Dorante était celui dont vous m'avez parlé, il ne serait peut-être pas difficile de vous accommoder.
ANSELME
Dorante est trop irrité contre moi.
FINETTE
Votre fille pourrait user du pouvoir qu'elle a sur lui. Voulez-vous me laisser agir ? Un bon mariage nous tirera d'embarras.
ANSELME
Fais ce que tu pourras, Finette.
MERLIN
Voici mon maître.
SCÈNE DERNIÈRE. Dorante, L'Exempt, Anselme, Finette, Merlin, Mathieu, Archers.
DORANTE
Ah, coquin !
MERLIN
Soyez le bienvenu, Monsieur. Il y a longtemps que je vous attends.
DORANTE
Ah, je t'apprendrai...
FINETTE
Un peu de modération, s'il vous plait, et prêtez-moi silence. Vos diamants ne sont point perdus. Monsieur, vient de les acheter cinq cent pistoles, peut-être avec un peut de précipitation. On a cru, Monsieur_le_Chevalier honnête homme malgré son langage gascon, mais enfin voici les pierreries. Les cinq cent pistoles de Monsieur sont chez vous. On a beaucoup de belle étoffes pour cinq cent pistoles. Les diamants parent merveilleusement des habits de noce. Si Monsieur aimait encore Angélique, ce serait un moyen d'accommoder les affaires.
DORANTE
Monsieur n'a qu'à commander. Il est maître de tout ; mais pour ce coquin là, je veux le mettre entre les mains de la justice.
MERLIN
Si vous m'y mettez je me donne au Diable si je n'accuse de mon vol Monsieur, Monsieur, elle, le commis, vous, et tous ces marauds-là.
ANSELME
Monsieur, si vous conservez encore quelque amour pour ma fille, je vous l'accorde avec plaisir pourvu qu'il ne soit plus parlé de cette aventure.
DORANTE
Vous serez obéi. Vous pouvez vous retirer. J'aurai soin de vous satisfaire.
ANSELME
Entrons au logis et ne songeons qu'à vous rendre heureux.
MERLIN
Hé bien, Finette, le gascon t'accommoderait-il ?
FINETTE
Il en sait un peu trop pour moi.
MERLIN
Va, va. Quelque habile qui soit, tu lui donneras toujours son reste quand tu voudras.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0