Comédie en prose
Arlequin, Homme à Bonnes Fortunes.
Représentée pour la première fois le 10 janvier 1690 à l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- LE VICOMTE DE BERGAMOTTE, Arlequin
- MEZZETIN, valet du Vicomte
- BROCANTIN
- ISABELLE, fille de Brocantin
- COLOMBINE, petite fille, fille de Brocantin
- PIERROT, valet de Brocantin
- MONSIEUR BASSINET, médecin. Le Docteur
- OCTAVE, amant d'Isabelle
- Une VEUVE de Procureur, Pierrot
- PASQUARIEL
- UN FIACRE
- UN LAQUAIS
- Suivants du Prince des Curieux
PRÉSENTATION
Dans l'édition de 1790, où les pièces données par Regnard à la Comédie italienne ont été recueillies, l'éditeur a supprimé le nom d'Arlequin dans le titre de cette comédie, qui se trouve intitulée : l'Homme à bonnes fortunes. Le Théâtre italien de Ghérardi porte : Arlequin, homme à bonnes fortunes. J'ai cru devoir rétablir ce nom d'Arlequin, caractéristique du genre des comédies qui étaient représentées à cette époque par des acteurs italiens. (G. A. C.)
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR SUR L'HOMME À BONNES FORTUNES
Cette pièce a été jouée pour la première fois le 10 janvier 1690.
On a dit qu'elle avait été faite pour être opposée celle que Baron donnait dans le même temps au Théâtre français ; mais cela n'est point vraisemblable : il s'en faut bien que les deux pièces soient du même temps ; il y avait quatre ans qu'on ne jouait plus celle de Baron quand Regnard a donné la sienne.
L'Homme à bonnes fortunes, comédie en cinq actes et en prose, de Baron, a eu de suite vingt-trois représentations, dont la dernière fut donnée le vendredi 5 avril 1686, veille de la clôture du théâtre. (Voyez l'Histoire du Théâtre français, tome xiii, page 6.)
D'ailleurs, Arlequin homme à bonnes fortunes, de Regnard, n'est ni une parodie, ni une copie de celui de Baron. Moncade, dans Baron, est un homme aimable et poli, habile dans l'art de séduire les femmes, et fait pour leur inspirer de l'intérêt. Arlequin, dans Regnard, est un laquais déguisé tantôt en vicomte, tantôt en prince étranger, qui ne sait que voler et escroquer, et qui se conduit auprès des femmes précisément comme il faut pour ne pas réussir : quand il leur parle, il leur dit des injures ; quand il leur écrit, c'est dans le style des corps de garde ; quand il les instruit, c'est à la manière d'Arnolphe dans l'École des Femmes. Assurément on a peu de bonnes fortunes par de pareils moyens.
Cependant la pièce de Regnard n'est pas sans mérite, mais ce n'est pas dans la partie qui répond au titre : il y a une intrigue dans laquelle 1'Homimc à bonnes fortunes n'est pour rien ; et cette intrigue est une des mieux suivies du Théâtre italien.
Brocantin est veuf, et a deux filles qui ont la plus grande envie d'être mariées. L'aînée veut en détourner la cadette : c'est la première scène de l'intrigue ; elle paraît avoir quelque rapport avec celle d'Armande et Henriette dans les Femmes savantes. Cette scène est très bien dialoguée, ainsi que la suivante, où Pierrot survient ; niais elles sont toutes deux très libres. C'est un reproche à faire trop souvent au Théâtre italien.
Le père vient ensuite annoncer à Isabelle, l'aînée de ses filles, qu'il a dessein de la marier à un médecin. Isabelle, éprise d'Octave, refuse le docteur ; propose Colombine sa soeur cadette, à qui elle aime mieux céder ses droits d'aînesse. Colombine, de son côté, refuse parce qu'elle est la cadette ; d'ailleurs elle se croit aimée du vicomte, et elle lui a écrit de la venir voir.
Ce vicomte est l'Homme à bonnes fortunes, qui arrive en se querellant avec un fiacre, qu'il ne veut pas payer. On reconnaît là le marquis de Mascarille des Précieuses, qui refuse de payer ses porteurs. La scène ne finit pas précisément de même : Mascarille paye enfin, mais Arlequin fait payer par sa maîtresse. Après avoir conversé avec Colombine, qu'il traite fort cavalièrement, il la fait chanter. Bientôt on vient lui dire que des sergents l'attendent à la porte pour le mettre en prison. Cette circonstance fait qu'il avoue à Colombine que, pour avoir de l'argent, il a fait un faux billet, et que celui dont il a pris le nom ne voulant pas payer, on le poursuit. Colombine lui donne tout ce qu'elle a de diamants et de bijoux, et il les emporte avec un dédain assez grossier. Voilà un échantillon des bonnes fortunes du vicomte.
Isabelle, pour rebuter le médecin, se déguise en militaire qui paraît attendre Isabelle elle-même dans son appartement. Le médecin parle au militaire de ses prétentions : celui-ci lui rit au nez, le plaisante, lui dépeint Isabelle comme une fille dont il connaît toute la personne, et sur laquelle la malignité publique s'exerce continuellement. Il avoue qu'il passe toutes les nuits dans sa chambre, et qu'elle ne saurait se coucher sans lui.
Cette scène, qui paraît neuve, est très plaisante, et les spectateurs ne peuvent s'en offenser, parce qu'ils sont prévenus du déguisement. Mais ce n'est pas assez d'avoir dégoûté le médecin, on veut encore faire revenir le père d'Isabelle. Arlequin, ci-devant vicomte, paraît en prince Tonquin des Curieux, qui veut épouser Colombine ; et quand il sait que le médecin veut épouser Isabelle, il lui arrache quelques poils de sa moustache, pour faire voir qu'il a une barbe postiche, et prédit qu'il sera pendu dans vingt-quatre heures. C'en est assez pour que Brocantin le congédie, et aussitôt le prince propose Octave comme un grand seigneur de sa cour ; et lui-même, gardant toujours son rôle de prince, épouse Colombine.
Cette supercherie, qui a son modèle dans le Bourgeois gentilhomme, avait déjà été présentée au Théâtre italien dans la comédie intitulée Arlequin empereur dans la lune, et dans Mezzetin grand sophi de Perse ; et il faut avouer qu'elle y convenait mieux.
La suite du Prince des Curieux, composée de perroquets, de singes, etc. a dû faire beaucoup de spectacle ; et le déguisement d'un homme en perroquet, tout monstrueux qu'il est, a dû plaire sur un théâtre où le ridicule et l'extravagance attiraient une foule immense de spectateurs.
Quoique la comédie de l'Homme à bonnes fortunes ait eu le plus grand succès, il ne paraît pas cependant qu'elle ait été reprise par la nouvelle troupe.
Cette comédie est une vraie caricature italienne, où toutes les règles de la vraisemblance, et souvent même de la décence, sont sacrifiées à une gaîté folle et à des portraits excessivement chargés.
Le vicomte de Bergamotte est un intrigant de la plus basse classe, qui joue ridiculement l'homme de qualité.
Colombine, sa maîtresse, est une jeune innocente abandonnée à elle-même, et que sa mauvaise éducation rend disposée, dans l'âge le plus tendre, à donner dans les plus grands travers.
Sa soeur Isabelle est un ambigu plaisant de coquette et de précieuse.
Brocantin leur père, dont le nom indique la profession, est un homme grossier et épais ; un lourd bourgeois qui ne connaît que son commerce, et qui donne facilement dans les piéges qu'on lui tend.
Je ne parlerai pas du docteur Bassinet et des autres personnages de la pièce qui y jouent des rôles moins importants, mais qui tous sont assortis aux caractères principaux.
Tels sont les portraits que Regnard a mis sur la scène. Il ne faut chercher ni raison ni vérité ; mais une foule de traits plaisants et des scènes d'un excellent comique, quoique chargé.
On trouve dans un recueil fait à Bruxelles en 1697, et intitulé Supplément au Théâtre italien, ou Recueil des Scènes françaises qui ont été représentées sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, et n'ont pas été imprimées, deux scènes que l'éditeur attribue à l'Homme à bonnes fortunes. Comme elles sont étrangères à l'intrigue de la pièce, et que Ghérardi ne les a pas insérées dans son recueil, nous nous contenterons d'en donner ici l'extrait.
Dans l'une de ces scènes, Pasquariel demande à Arlequin comment il est parvenu à se guérir de la fièvre.
Arlequin.
Vous saurez que cette chienne de fièvre venait me trouver tous les jours, sans manquer, à trois heures ; quand je vis cela, je délogeai de la maison. Bon ! Elle vint me trouver dans mon nouveau gîte, le lendemain juste à trois heures. Je m'imaginai que quelqu'un lui avait dit que j'étais délogé, et lui avait enseigné où je demeurais. Je m'avisai d'aller à Vaugirard, sans en rien dire à personne : quand je fus là, à deux heures et demie, je me cachai dans une cave ; à trois heures, voilà cette diable de fièvre qui me vient trouver. J'enrageais. Pourtant le lendemain, sur les deux heures, il me prit fantaisie de passer l'eau, et d'aller a Chaillot ; je dis : La fièvre n'aura point d'argent, il faudra qu'elle fasse le grand tour pour passer le pont, et elle ne pourra jamais arriver à temps. À trois heures précises, voilà cette peste de fièvre qui me prend. Moi, ne sachant plus que faire, je dis : Il faut que je me fasse mettre en prison ; la fièvre aura peur, et ne voudra pas y venir. Je m'en allai à Paris dans le marché ; je fouillai dans la poche d'un homme bien mis, et je lui pris sa bourse. Aussitôt il crie au voleur : il vient cinq ou six archers qui m'arrêtent, et me demandent où j'ai pris cette bourse : je leur dis que je l'avais trouvée dans la poche d'un homme ; et tout de suite ils me mènent en prison. J'étais bien aise d'être prisonnier ; il n'était que midi ; je me dis : Bon, la fièvre ne viendra pas ici : mais à trois heures, cette enragée vient me visiter, et s'empare de moi sans craindre la prison. Il vint alors un drille qui me dit : Allons, bon vivant, suivez-moi. Il avait un gros paquet de clefs : je crus qu'il voulait enfermer la fièvre dans un endroit, et me laisser dans un autre ; mais il me conduisit dans une chambre ou étaient des gens vêtus de noir, portant des bonnets carrés, qui me firent mettre sur une petite sellette de bois pour examiner ma maladie. Après qu'ils eurent bien consulté, il y en eut un qui se leva, et qui me dit : Qu'avez-vous, mon ami, à trembler ? Je lui répondis : Monsieur, c'est que j'ai la fièvre. Oh bien, dit-il, il faut vous en guérir. Il donna un morceau de papier sur lequel était écrite l'ordonnance du remède, puis il me mit entre les mains de celui qui fait prendre tous les remèdes qu'il ordonne. C'est un homme gros et gras, qui a une belle moustache, le visage un peu grave ; beaucoup de gens dans Paris ont eu affaire à lui, et ne s'en vantent pas. Hé bien, mon ami, me dit-il, ou la fièvre te prend-elle ? Partout, dans le dos, lui dis-je. Il me mena avec lui, m'attacha derrière une charrette ; et depuis deux heures jusqu'à trois heures et demie, il me fit promener en me fouettant le dos d'une belle manière. Quand madame la fièvre se sentit houspiller ainsi, elle s'en alla ; et voilà comment j'ai été guéri. Vous pourrez vous servir de ce remède quand vous voudrez ; il est fort bon.
Pasquariel.
Va-t'en au diable, toi et ton remède ; que la peste te crève ! Le remède est pire que le mal.
La seconde scène est intitulée Scène du Scorpion, entre un Vieillard, Arlequin et Mezzetin. Mezzetin jette de grands cris, et appelle du secours pour son frère qui vient d'être mordu d'un scorpion. Il aborde le Vieillard, que ses cris ont alarmé, et lui dit : Monsieur, attendez ; qu'est-ce que je vois là ? C'est un scorpion.
Le Vieillard.
Et où ?
Mezzerin.
Le voilà sur votre chapeau.
Le Vieillard.
Ôte-le, je te prie, et prends garde à moi.
Arlequin emporte le chapeau.
Mezzerin.
Hélas, monsieur ! Il n'est plus là ; le voila qui entre dans le collet de votre pourpoint.
Le Vieillard.
Ôte-le vite ; dépêche-toi.
Mezzetin lui ôte son pourpoint, et le donne à Arlequin, qui l'emporte.
Mezzerin.
Ah, monsieur ! Le voilà qui entre dans la ceinture de votre culotte.
Le Vieillard.
Défais-la vite.
Mezzerin.
Y a-t-il de l'argent ?
Le Vieillard.
Il y a cinquante louis d'or.
Mezzerin.
La malepeste ! Comme les scorpions aiment l'argent !
Arlequin prend la bourse que lui donne Mezzetin, et s'en va. Mezzetin fait tourner le dos au Vieillard.
Prenez garde, monsieur, le voilà sur votre dos : ne remuez pas ; je m'en vais le prendre. Tenez-vous bien.
Pendant que le Vieillard demeure immobile, le dos tourné, Mezzetin s'en va.
Le Vieillard.
Hé bien, mon ami, l'as-tu ? Parle. Hélas ! Est-il attrapé ?
Le Vieillard se retourne, et ne voyant plus personne, il crie au voleur.
Le style de ces scènes ne nous permet pas de les attribuer à Regnard ; et si elles appartiennent à la comédie de l'Homme à bonnes fortunes, nous croyons qu'elles y ont été ajoutées après coup, suivant l'usage des acteurs italiens : on sait qu'ils avaient coutume de changer leurs rôles, et d'y ajouter des lazzis et des plaisanteries.
ACTE I
SCÈNES FRANÇAISES.
Le théâtre représente une chambre avec un lit.
SCÈNE I. Le Vicomte, Mezzetin, dans le même lit, l'un au chevet, et l'autre au pied.
LE VICOMTE
Holà, quelqu'un de mes gens ! Champagne, Picard, la Violette, Tortillon, Basque, mes pantoufles, ma robe de chambre, mon carrosse, à dîner, un bouillon.
Il sort du lit avec une robe d'aveugle des Quinze-Vingts.
Ne suis-je pas bien malheureux qu'un homme de ma qualité soit obligé d'éveiller ses gens lui-même ? Où sont donc ces marauds-là ? Ouais !
À Mezzetin.
Et toi, ne te lèveras-tu point ?
Il donne un coup de pied à Mezzetin, qui est encore couché. Mezzetin, s'éveillant en sursaut, baille et se lève.
Si je prends un bâton, maraud, je te ferai bien lever.
À part.
C'est un trésor en hiver qu'un laquais au pied d'un lit ; son ventre sert de bassinoire.
MEZZETIN
Vous faites l'entendu, parce que les bonnes fortunes vous suivent partout ; mais souvenez-vous que nous sommes deux laquais, et qu'il n'y a point d'autre différence entre nous que celle que j'y veux bien mettre : ainsi, un peu plus de douceur, s'il vous plaît, et un peu moins d'emportement avec votre camarade.
LE VICOMTE
Ce n'est point pour te quereller, Mezzetin, que je t'éveille de si bon matin ; c'est seulement pour te dire que toutes ces bonnes fortunes me donnent fort à penser. À l'égard de celles qui me viennent par les présents que l'on m'envoie de toutes parts, passe ; mais pour celles que nous faisons en volant des montres, en enfonçant des boutiques, et en coupant des bourses ; ma foi, j'ai peur que toutes ces bonnes fortunes-là ne nous fassent faire notre mauvaise fortune à la Grève.
MEZZETIN
Hé ! Nous travaillons pour cela.
LE VICOMTE
Voila une méchante besogne.
MEZZETIN
Tenez, voilà-t-il pas encore la robe que vous volâtes à cet aveugle des Quinze-Vingts, qui vous sert de robe de chambre ?
LE VICOMTE
Il y a longtemps qu'elle était neuve. J'ai déjà dit trois ou quatre femmes que j'avais besoin d'un surtout de toilette : il y a bien du relâchement dans la galanterie ; et les femmes commencent à se décrier furieusement dans mon esprit. Oh ! Nous ne vivrons pas longtemps bien ensemble.
Surtout : sorte de vêtement que l'on met sur les autres habits. [L]
Toilette : Toile qu'on étend sur une table, pour y mettre le déshabillé et les hardes de nuit, comme le peignoir, les peignes, le bonnet, etc. [Th. Corneille]
MEZZETIN
À propos de robe de chambre, tandis que vous dormiez, madame la marquise de Noirchignon vous en a envoyé une.
LE VICOMTE
Voyons-la.
MEZZETIN va prendre une robe sur la toilette, et la déploie. Le Vicomte la regarde et dit :
Passe. La pauvre créature fait tout ce qu'elle peut pour m'égratigner le coeur,
MEZZETIN
Il est aussi venu' un laquais de la part de madame la comtesse de Charbonglacé, qui a laissé un paquet dans une toilette.
Il tire une toilette où est encore une robe de chambre.
Diable ! Celle-ci est bien mieux étoffée que l'autre. La Comtesse pourrait bien me faire faire la sottise de l'aimer. Mais il ne fait pas si cher vivre à Paris ; tout s'y donne.
On frappe rudement à la porte.
MEZZETIN, allant ouvrir
Monsieur, c'est le laquais de la Veuve de ce procureur.
LE VICOMTE
Laisse-le entrer.
SCÈNE II. Le Vicomte, Mezzetin, un Laquais.
LE VICOMTE
Que diable me veut-elle ?
LE LAQAUIS
Monsieur, voilà ce que madame vous envoie ; elle dit comme çà que vous aurez l'honneur de la voir bientôt.
LE VICOMTE
Mon enfant, dis-lui qu'elle ne s'en donne pas la peine. Je vais prendre un remède pour me débrouiller le teint.
Le laquais sort.
SCÈNE III. Le Vicomte, Mezzetin.
LE VICOMTE, déployant ce que le Laquais a apporté
Comment ! Encore une robe de chambre ! Il faut avouer que les femmes nous aiment bien en déshabillé.
On frappe à la porte.
MEZZETIN
Monsieur, c'est la Marquise.
LE VICOMTE
Donne-moi vite la robe de chambre de la Marquise.
Mezzetin prend la robe de chambre de la Marquise, et le Vicomte la met par-dessus la sienne. On refrappe à la porte.
MEZZETIN
Ce n'est pas la Marquise, monsieur, c'est la Comtesse.
Il faut remarquer qu'à chaque fois que l'on heurte, Mezzetin va voir à la porte, et revient sur-le-champ.
LE VICOMTE
Et vite, la robe de chambre de la Comtesse ! Tout serait perdu si elle me trouvait sans cela.
Il met encore cette robe de chambre sur les deux autres. On continue de frapper.
MEZZETIN
Oh ! Monsieur, c'est la veuve du procureur.
LE VICOMTE
Que le diable l'emporte ! Ne saurait-elle donner une robe de chambre sans venir l'essayer ? Donne.
Il met la troisième robe de chambre avec beaucoup de peine, ne pouvant presque plus se remuer à cause des trois autres qu'il a déjà sur lui ; à la fin, après plusieurs lazzis, il tombe, et à peine est-il relevé que la Veuve entre.
Lazzi : Terme de Comédie Italienne. Action, mouvement, jeu muet de Théâtre dans la représentation des Comédies. [T]
SCÈNE IV. Le Vicomte, La Veuve du Procureur.
LE VICOMTE, d'un ton de colère
Hé ! Morbleu, madame ! Ne vous avais-je pas fait dire que je n'étais pas visible aujourd'hui ? Hé, ventrebleu ! Ne saurait-on rendre un lavement sans femme ?
LA VEUVE
Pour vous trouver, monsieur, il faut vous prendre au saut du lit ; le reste du jour vous êtes inabordable.
LE VICOMTE
Il est vrai que je n'ai pas une heure à moi. Je suis si courbatu de ces aventures que le vulgaire appelle bonnes fortunes, que mon superflu suffirait à vingt fainéants de la cour.
LA VEUVE
Je crois, monsieur, que c'est aujourd'hui un de vos jours de conquête ; vous voilà fleuri comme un petit Cupidon.
LE VICOMTE
Je n'ai pourtant encore fait la conquête que d'un bouillon postérieur qui me cause des épreintes horribles : il faut que ma femme de chambre ne me l'ait pas donné de droit fil.
Epreintes : Envies fréquentes, inutiles et douloureuses d'aller à la selle. [L]
Fil : Couper de droit fil, ou aller de droit fil, couper de la toile entre deux fils sans biaiser. Par extension, de droit fil, en droite ligne. [L]
LA VEUVE
J'ai été aussi incommodée toute la nuit de tranchées ; je suis aujourd'hui à faire peur.
Tranchée : Douleurs aiguës qu'on ressent dans les entrailles ; il se dit surtout au pluriel. [L]
LE VICOMTE, après l'avoir regardée
En vérité, madame, cela est vrai : il y a aujourd'hui bien des erreurs à votre teint ; mais il est resté là-bas un peu de décoction, ne vous en faites point de nécessité.
LA VEUVE
Ce n'est pas avec des simples que l'âcreté de mon mal peut se guérir : ma maladie est là.
Elle se touche au coeur.
LE VICOMTE
On sait bien qu'une femme grosse a toujours de petits maux de coeur.
LA VEUVE
Moi, grosse ! Moi ! Ah, quelle ordure ! Il y a trois ans que Monsieur Gratefeuille, mon mari, est mort ! Grosse ! Quelle obscénité !
LE VICOMTE
Ah, madame ! Je vous demande pardon ; je vous croyais fille. On s'y trompe quelquefois.
LA VEUVE
Mais, monsieur, je vous trouve bien gros ; qu'avez-vous ?
LE VICOMTE
Je n'ai rien, c'est que je soupai furieusement hier au soir.
LA VEUVE
Il faut qu'il y ait autre chose : N'êtes-vous point hydropique ?
LE VICOMTE
J'en serais bien fâché.
LA VEUVE
Voyons.
Elle lui lève ses robes de chambre l'une après l'autre.
LE VICOMTE, en se défendant
Hé, fi, Madame ! Que faites-vous là ? Cela n'est point honnête.
LA VEUVE
Une, deux, trois robes de chambre, c'est-à-dire trois maîtresses. Ah, traître ! C'est donc ainsi que tu me joues ? Tu dis que tu n'aimes que moi.
LE VICOMTE, faisant semblant de vouloir aller à la garde-robe
Madame, je n'en puis plus.
Garde-robe : Chambre destinée à renfermer les habits, le linge, et toutes les hardes. Lieu où l'on mettait la chaise percée, alors que les latrines n'étaient pas communes dans les maisons. [L]
LA VEUVE
Voilà l'effet de tes serments !...
LE VICOMTE
Madame, je vais tout rendre, si je ne sors.
LA VEUVE
Scélérat !
LE VICOMTE
Madame, je ne réponds plus de la discrétion de mon derrière.
LA VEUVE
N'as-tu point de honte ?...
LE VICOMTE
Il ne tient plus qu'à un petit filet.
LA VEUVE
Non, je ne veux plus de commerce avec toi ; rends-moi ma robe de chambre.
Elle lui veut arracher sa robe de chambre : ils se battent ; le Vicomte la décoiffe ; une de ses jupes tombe, et elle s'en va.
SCÈNE V. Isabelle, Colombine, petite fille, parlant d'un air niais.
ISABELLE
En vérité, vous êtes bien folle de farcir votre tête de vos sottes imaginations d'amour et de mariage. Est-ce là le parti que doit prendre une cadette, et ne devriez-vous pas avoir renoncé au monde ?
COLOMBINE
Mon_Dieu, ma soeur, cela est bien aisé à dire ; mais vous ne parleriez pas comme vous faites, si vous sentiez ce que je sens.
ISABELLE
Et que sentez-vous donc, s'il vous plaît ? Vraiment, je vous trouve une jolie mignonne, pour sentir quelque chose ! Et que sentirai-je donc, moi qui suis votre aînée ? Est-ce que l'on m'entend plaindre des envies que cause I'état de fille ? Vous êtes encore une plaisante morveuse !
COLOMBINE
Plaisante morveuse ! Mon_Dieu ! Je ne suis pas si morveuse que je le parais, et il y aurait déjà longtemps que je serais femme si mon père avait voulu ; car on m'a dit qu'on pouvait l'être à douze ans.
ISABELLE
Mais savez-vous bien ce que c'est qu'un mari, pour parler comme vous faites ?
COLOMBINE
Bon ! Si je ne le savais pas, est-ce que j'en voudrais avoir un ?
ISABELLE
Hé ! Qui vous a donc appris de si belles choses ?
COLOMBINE
Cela ne s'apprend-il pas tout seul ? Quand je songe que je serai mariée, je suis si aise, si aise ! Oh ! Il faut que ce soit quelque chose de fort joli que le mariage, puisque la pensée seule fait tant de plaisir.
ISABELLE
Vous vous trompez fort à votre calcul, si vous vous figurez tant de plaisir dans le mariage. Le beau régal qu'un mari qui gronde toujours ! Les soins des domestiques, l'incommodité d'une grossesse : non, quand il n'y aurait que la peur d'avoir des enfants, je renoncerais au mariage pour toute ma vie.
COLOMBINE
La peur d'avoir des enfants ! Bon ! On dit que c'est pour cela qu'il faut se marier.
ISABELLE
Bon Dieu ! Quelle petitesse de raisonnement ! Que votre esprit est à rez-de-chaussée !
COLOMBINE
Mais vous, ma saur, qui êtes si raisonnable, est-ce que vous ne voulez pas vous marier ?
ISABELLE
Oh ! Ce n'est pas de même, moi ; je suis votre aînée, et la raison qui veut que vous ne vous mariiez pas, veut que je me marie. Vous n'êtes point propre au mariage ; ce n'est point un jeu d'enfant.
COLOMBINE
Et moi, je vous dis que j'y suis aussi propre que vous. Je supporterai fort bien toutes les fatigues du ménage ; et quoique je sois jeune, si j'étais mariée présentement, je suis sûre que je n'en mourrais pas.
ISABELLE
En vérité, il faut que j'aie bien de la bonté de souffrir tous les travers de votre esprit. Tout ce que je puis faire encore pour vous, c'est de vous conseiller de bannir de votre cerveau toutes vos idées matrimoniales, et de croire qu'il n'y a personne assez dépourvu de bon sens pour vouloir se charger de votre peau.
COLOMBINE
Hé ! La la, cette charge-là n'est pas si pesante et ne fait pas peur à tout le monde : il n'y a pas encore huit jours que je trouvai dans une boutique, au Palais, un monsieur de condition, qui me dit que j'étais bien à son gré, et qu'il serait bien aise de m'épouser.
ISABELLE
Et que lui répondîtes-vous ?
COLOMBINE
Je lui dis que j'étais encore bien petite pour cela ; mais que l'année qui vient, j'espérais d'être plus grande.
ISABELLE
Vous serez plus grande et plus folle. Vous ne voyez donc pas qu'il se moquait de vous, et que vous vous donnez un ridicule dans le monde ? Allez, vous devriez mourir de honte.
COLOMBINE, en pleurant
Ne voilà-t-il pas ? Vous me grondez toujours. Vous voulez bien vous marier, vous, et vous ne voulez pas que je me marie. Est-ce que je ne suis pas fille comme vous ?
ISABELLE
Une petite fille qui n'a pas quinze ans, donner à corps perdu au travers du mariage !
Corps perdu : À corps perdu, avec impétuosité, sans se ménager. [L]
COLOMBINE
Mon_Dieu ! Je vous dis, encore une fois, que j'ai plus d'âge qu'il ne faut ; mais puisque vous me trouvez trop jeune, faisons une chose ; vous avez quatre années plus que moi, donnez-m'en deux ; cela ne gâtera rien ni pour l'une, ni pour l'autre.
ISABELLE
Allez, allez ; vous ne savez ce que vous dites. Vous me croyez bien embarrassée de trois ou quatre années que j'ai plus que vous ; mais je veux bien que vous sachiez que pour dix ans de moins je ne voudrais pas être faite comme vous, ni de corps, ni d'esprit.
SCÈNE VI. Isabelle, Colombine, Pierrot.
PIERROT
Qu'est-ce donc, mesdemoiselles ? Voilà bien du bruit : il me semble que vous vous flattez comme chiens et chats. Est-ce que vous ne sauriez vous égratigner plus doucement ?
COLOMBINE
Pierrot, c'est ma soeur qui se fiche : elle veut qu'il n'y ait de mari que pour elle.
PIERROT
Ho ! La goulue !
ISABELLE
Viens çà, Pierrot ; toi qui es un homme d'esprit, et qui sais le monde, n'est-il pas du dernier bourgeois de marier plus d'une fille dans une maison, et ne devrais-je pas déjà l'être ?
PIERROT
Cela est vrai, et je dis tous les jours à votre père, que, s'il ne vous marie au plus tôt, vous lui ferez quelque stratagème.
COLOMBINE
Mon pauvre Pierrot, toi qui es si joli, est-ce qu'il faut que je demeure toute ma vie fille ?
PIERROT
Bon ! Est-ce que cela se peut ?
À Isabelle.
Voyez-vous, mademoiselle, il faut marier les filles quand elles sont jeunes. Ce gibier-là ne se garde pas : la mouche s'y met.
ISABELLE
Mais aussi, est-il juste que je cède mes droits à ma cadette ?
PIERROT, à Colombine
Il est vrai que vous n'êtes encore qu'un embryon, et j'en ai vu dans des bouteilles de bien plus grandes que vous.
COLOMBINE
Je conviens, Pierrot, que je suis encore petite ; mais si tu savais ce que j'ai déjà
ISABELLE
Petite fille, vous plaît-il de vous taire ?
PIERROT
Hé ! Pardi, laissez-la dire.
À Colombine.
Hé bien donc, qu'avez-vous ?
COLOMBINE
J'ai... mais je n'oserais le dire.
ISABELLE, à Colombine
Vous avez raison, car vous allez dire une sottise.
PIERROT, à Isabelle
Eh ! Palsangué, laissez-la donc parler : vous lui rembourrez les paroles dans le ventre.
COLOMBINE
Me te moqueras-tu point de moi ?
PIERROT
Eh ! Non, non : dites.
COLOMBINE
J'ai de la gorge, Pierrot, puisque tu le veux savoir.
PIERROT
Oh ! Voyons cela, voyons.
COLOMBINE
Oh, nenni, nenni ; je ne la montre pas encore : j'attends qu'elle soit plus venue.
ISABELLE
Il n'y a plus moyen de tenir à vos impertinences : je vous laisse ; et si je faisais bien, j'avertirais mon père de mettre ordre à votre conduite.
SCÈNE VII. Colombine, Pierrot.
PIERROT
Elle est bien rudanière.
Rudanière : Terme populaire, peu usité au masculin. Qui est rude à ceux à qui il parle. [L]
COLOMBINE
Oh ! Va, va, je ne m'en soucie pas. Elle veut faire la madame, et me traiter comme une petite fille ; mais nous verrons. Oh ! Çà, çà, Pierrot, il faut que tu me fasses un plaisir.
PIERROT
Je ne demande pas mieux. Ne suis-je pas fait pour faire plaisir aux filles ?
COLOMBINE
Il faut que tu me portes cette lettre à ce monsieur que je trouvai dernièrement au Palais.
PIERROT
Une lettre !
COLOMBINE
Oui. Est-ce qu'il y a du mal à cela ? Puisque je sais écrire, pourquoi n'écrirais-je pas ?
PIERROT
Ah ! Vous avez raison.
COLOMBINE
C'est un homme de grande condition, et on l'appelle monsieur le Vicomte.
PIERROT
Oh ! Si c'est un vicomte, je ne dis plus rien.
COLOMBINE
Tu lui diras que je m'ennuie bien fort de ne pas le voir, et qu'il ne manque pas de me venir trouver aujourd'hui. M'entends-tu ?
SCÈNE VIII.
PIERROT, seul
Hé ! Oui, oui, j'entends bien, je ne suis pas sourd. La petite masque ! C'est une belle chose que la nature ! Cela songe au mariage dès la coquille.
Il y a ici plusieurs scènes italiennes.
Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]
ACTE II
SCÈNES FRANÇAISES
SCÈNE I. Brocantin, Isabelle, Colombine.
BROCANTIN
Quel ouvrage faites-vous là, vous ?
COLOMBINE
C'est une pente de mon lit ; mais je crains de la faire trop petite ; on n'y pourra jamais coucher deux.
Pente : se dit aussi de la garniture qu'on met au haut d'un lit, ou d'un dais. Ce lit a des pentes de velours, de tapisseries. [F]
BROCANTIN
Est-il besoin, s'il vous plaît, que vous couchiez avec quelqu'un ?
COLOMBINE
Non ; mais si, par bonheur, je venais à être mariée...
BROCANTIN, en colère
Si, par bonheur, ou par malheur, vous veniez à être mariée, vous vous presseriez. Hé ! Je sais de vos fredaines : vous n'avez pas toujours une aiguille et de la tapisserie entre les mains, et vous commencez à escrimer de la plume. Mais ce n'est pas pour cela que nous sommes ici. Laissez là votre ouvrage, et m'écoutez.
Ils prennent des sièges.
Le mariage...
À Colombine.
Oh, oh ! Vous riez déjà ! Tuchou ! Il ne faut que vous hocher la bride... Le mariage, dis-je, étant un usage aussi ancien que le monde ; car on s'est marié avant vous, et on se mariera encore après...
Hocher : se dit figurément, pour dire, Sonder les sentiments de quelqu'un, l'inviter à se déclarer, s'il veut dire, faire ou entreprendre quelque chose. [F]
COLOMBINE
Je le sais bien, mon papa ; il y a longtemps qu'on me dit cela.
BROCANTIN
J'ai résolu, pour éterniser la famille Brocantine... Vous voyez où j'en veux venir. J'ai donc résolu de me marier.
ISABELLE et COLOMBINE, ensemble
Ah, mon père !
BROCANTIN
Ah, mes filles ! Vous voilà bien ébaubies. Est-ce que je ne me porte pas encore assez bien ? Regardez cet air, cette taille, cette légèreté.
Il saute, et fait un faux pas.
Ebaudie : Mis en allégresse. Il s'en alla tout ébaudi de cette bonne nouvelle. [L]
ISABELLE
Vous vous mariez donc, mon père ?
BROCANTIN
Oui, si vous le trouvez bon, ma fille.
COLOMBINE
À une femme ?
BROCANTIN
Non ; c'est à un tuyau d'orgue. Voyez, je vous prie, la belle demande !
ISABELLE
Vous l'épouserez ?
BROCANTIN
Mais je crois que vous avez toutes deux l'esprit en écharpe. Est-ce que je suis hors d'âge d'avoir lignée ? Savez-vous bien que l'on n'a que l'âge que l'on paraît ; et monsieur Visautrou, mon apothicaire, me disait encore ce matin, en me donnant un remède, que je ne paraissais pas quarante-cinq ans.
Echarpe : Fig. et par plaisanterie. Avoir l'esprit en écharpe, être distrait, préoccupé. [L]
COLOMBINE
Oh ! Mon papa, c'est qu'il ne vous voyait pas au visage.
BROCANTIN
J'ai ce que j'ai ; mais je sais bien que j'ai besoin d'une femme. Je crève de santé, et j'ai trouvé une fille comme je la souhaite, belle, jeune, sage, riche ; enfin, une fille de hasard...
ISABELLE
Une autre fille que moi, qui ne saurait pas vivre, vous dirait, mon père, que vous risquez beaucoup en vous mariant ; qu'il faut avoir perdu l'esprit pour songer, à votre âge, à un engagement, et que l'on renferme tous les jours des gens aux Petites-Maisons pour de moindres sujets : mais moi, qui sais le respect que je vous dois, sans me prévaloir des raisons que les enfants ont d'appréhender un second mariage, je vous dirai que, puisque vous crevez de santé, vous faites parfaitement bien de prendre une femme.
Petites-Maisons : nom donné autrefois à un hôpital de Paris où l'on renfermait les aliénés. [L]
COLOMBINE
Pour moi, je vous le conseille ; car je voudrais que tout le monde fût marié.
BROCANTIN
Ali ! Vous prenez la chose du bon biais. Puisque vous êtes si raisonnables, apprenez donc que je suis en pourparler de mariage ; mais c'est pour vous.
ISABELLE et COLOMBINE, ensemble
Ali, mon père !
BROCANTIN
Ali, mes filles !
ISABELLE
Je vous ai des obligations que je n'oublierai jamais.
COLOMBINE, se jetant au cou de Brocantin
Ah, mon petit papa ! Que je vous aime !
BROCANTIN
Je savais bien que cela te ferait plaisir, et que tu n'aurais point de chagrin de voir marier ta soeur avant toi.
COLOMBINE
Quoi ! Mon père, ce n'est pas moi que vous voulez marier ?
ISABELLE
Non ; on ferait bien mieux de vous laisser passer la première, et d'attendre à me marier que vous eussiez trois ou quatre enfants ! Pour moi, je ne conçois pas cette petite fille-là.
COLOMBINE
Si vous ne me mariez, je sais bien ce que je ferai, moi.
BROCANTIN, à Colombine
Il faut bien qu'elle passe avant toi ; elle est ton aînée ; et afin de te mettre en état d'être bientôt mariée, elle épousera un honnête homme.
La méprise d'Angélique (scène V, acte I du Malade imaginaire), qui croit qu'Argan parle de Cléante son amant, lorsqu'il lui propose Thomas Diafoirus, a pu donner l'idée de celle-ci ; et la résistance d'Isabelle a quelque rapport avec celle d'Élise, scène vi du premier acte de l'Avare. [G.A.C]
ISABELLE
Je le connais bien.
BROCANTIN
Bien fait.
ISABELLE
Je l'ai vu.
BROCANTIN
Riche.
ISABELLE
Je le crois.
BROCANTIN
Monsieur Bassinet, médecin, enfin ; c'est tout dire.
ISABELLE
Monsieur Bassinet ! Monsieur Bassinet !
BROCANTIN
Comment donc ! Vous trouvez-vous mal ? Du vinaigre, vite !
ISABELLE
J'ai bien du respect pour la médecine ; mais, avec votre permission, mon père, je n'épouserai point un médecin.
BROCANTIN
Avec votre permission, ma fille, vous l'épouserez. Il ne faut pas, s'il vous plaît, que vous songiez à Octave ; j'ai appris que c'était un gueux, et je vais tout de ce pas l'envoyer chercher, pour lui dire qu'un autre lui a passé la plume par le bec. Pierrot, Pierrot !
Passer la plume par le bec à quelqu'un : le frustrer de ses espérances. [L]
COLOMBINE
Allons, ma soeur, faites cela de bonne grâce, puisque mon père le veut.
ISABELLE
Je vous prie, mon père, de ne me point donner ce chagrin, et ne m'obligez pas à épouser un homme pour qui je n'ai nulle estime.
BROCANTIN
Il n'y a qu'un mot qui serve ; il faut épouser monsieur Bassinet, ou un couvent. Il vous viendra voir ; songez à le recevoir comme un homme qui doit être votre mari.
ISABELLE
Hé, mon père !
BROCANTIN
Allons, dénichons ; point tant de caquet.
ISABELLE
Voilà ma soeur qui a si envie d'être mariée ; que ne lui donnez-vous monsieur Bassinet pour mari ? J'aime mieux lui céder mes droits, et qu'elle passe avant moi.
COLOMBINE
Oh ! Ce n'est pas de même ; je suis votre cadette, et la raison qui veut que je ne me marie pas, veut que vous vous mariiez la première.
SCÈNE II. Brocantin, Pierrot.
BROCANTIN
Pierrot
PIERROT
Me voilà, monsieur.
BROCANTIN
Où diable es-tu donc toujours ? Il faut que je m'égosille quatre heures.
PIERROT
Monsieur, j'étais avec cette femme qui marchande ces singes, et qui veut donner six écus du gros, parce qu'elle dit qu'il ressemble à son mari.
BROCANTIN
Laisse cela ; j'ai autre chose en tête. Va me chercher Octave ; j'ai quelque chose de conséquence à lui dire.
PIERROT, cherchant par tout le théâtre, sous les bancs
Monsieur, je ne le trouve pas.
BROCANTIN
Animal ! Est-ce là ce que je te dis ? Tiens, vois le logis. Le butor ! Je vois bien que nous ne vivrons pas longtemps ensemble : je ne veux point de bête dans ma maison.
PIERROT
Pardi, monsieur, il faut donc que vous en sortiez.
Il y a ici des scènes italiennes.
SCÈNE III. Colombine, Pierrot.
COLOMBINE
Hé bien, mon pauvre Pierrot, as-tu porté ma lettre à monsieur le Vicomte ?
PIERROT
Assurément, et il m'a donné un petit mot de réplique.
COLOMBINE, lui prenant le billet
Eh ! Donne donc vite.
PIERROT
Malepeste ! Comme vous êtes âpre à la curée !
COLOMBINE lit
« L'amour est comme la gale, on ne le saurait cacher ; c'est ce qui fait que je vous irai voir aujourd'hui, ou je veux que la peste m'étouffe !
Le vicomte de Bergamotte »
PIERROT
Voilà un homme qui écrit bien tendrement.
COLOMBINE
Il m'aime bien, car il me l'a dit, et j'espère que nous serons bientôt mariés ensemble. Il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas encore tout à fait ce que c'est que le mariage : ne pourrais-tu pas me le dire ?
PIERROT
Assurément ; il n'y a rien de si aisé : c'est comme qui dirait une chose... Oh ! Vous ne pouviez jamais mieux vous adresser qu'à moi.
COLOMBINE
Hé bien donc ?
PIERROT
C'est comme, par exemple, une chose où l'on est ensemble... Votre père... avait épousé... votre mère... ; ça faisait qu'ils étaient deux ; et comme çà, votre grand-père..., d'un côté..., la nature... On ne saurait bien expliquer ce brouillamini-là. Mais vous n'aurez pas été deux jours ensemble, que vous saurez toutes ces drogues-là sur le bout du doigt.
On frappe à la porte.
Ah, mademoiselle ! C'est monsieur le vicomte de Bergamotte.
COLOMBINE
Fais-le monter, Pierrot ; hé ! Vite.
SCÈNE IV. Le Vicomte, Un Fiacre.
Le Vicomte, suivi d'un Fiacre, entre et fait plusieurs révérences à Colombine.
LE FIACRE, tirant le Vicomte par la manche
Çà, monsieur, de l'argent.
LE VICOMTE, au Fiacre
Va, va, mon ami, tu rêves : un homme de ma qualité ne paye pas plus dans les fiacres que sur les ponts.
LE FIACRE
Paye-t-on comme cela le monde ? Vous ne me donnez pas un sou.
LE VICOMTE
Tu ne sais ce que tu dis, maraud. Est-ce qu'un homme de ma qualité n'a pas toujours son franc fiacre ?
Franc fiacre : Exempt des charges et impositions publiques ou particulieres. Un noble par sa qualité est franc et exempt de la taille. [F]
LE FIACRE
Mardi, monsieur ! Je veux être payé, ou par la sambleu ! Nous verrons beau jeu.
Mardi : Sorte de jurement que la comédie mettait dans la bouche des paysans. [L]
Sambleu : Jurement pour sang de Dieu. [SP]
LE VICOMTE
Insolent ! Tu te feras battre.
LE FIACRE
Insolent ! Je ne crains rien ; je veux être payé tout à l'heure.
Il enfonce son chapeau, et lève son fouet.
LE VICOMTE
Ah, ah ! Ventrebleu ! Il faut que je coupe les oreilles à ce coquin-là.
Il met la main sur la garde de son épée, comme s'il la voulait tirer.
Mademoiselle, prêtez-moi un écu ; je n'ai point de monnaie.
Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
COLOMBINE
Monsieur, je n'ai point ma bourse sur moi ; mais je vais le faire payer. Holà, quelqu'un ! Qu'on paye cet homme-là.
Au Fiacre.
Allez, allez, l'homme ; on vous contentera.
SCÈNE V. Le Vicomte, Colombine.
LE VICOMTE
Ces marauds-là ne sont jamais contents. J'en ai déjà tué quinze ou seize ; mais je ne serai point satisfait que je n'en aie achevé le quarteron.
Quarteron : Compte qui fait le quart d'un cent. Un quarteron d'abricots, de poires, est composé de 26 savoir de 25 qui est le quart d'un cent, et d'un qu'on donne pour le pardessus. [F]
COLOMBINE
En vérité, monsieur le Vicomte, il faut bien vous aimer, pour vous regarder après une si longue négligence à me venir voir.
LE VICOMTE
Ma foi, mademoiselle, les heures d'un joli homme sont bien comptées. Les femmes se pressent aujourd'hui ; elles savent que les quartiers d'hiver seront diablement courts cette année ; je n'ai pas un moment à moi.
COLOMBINE
Et que faites-vous donc toute la journée ?
LE VICOMTE
À peine ai-je quitté la toilette, qu'il faut aller dîner chez Rousseau. Un officier ne peut pas être moins de cinq à six heures à table ; et avant qu'il ait fumé dix ou douze douzaines de pipes, il est heure de s'y remettre pour souper.
Toilette : Ensemble des ajustements dont on se pare pour aller dans le monde ; en ce sens, il se dit aussi des hommes. [L]
COLOMBINE
Quoi, monsieur ! Vous prenez donc du tabac comme ces vilains soldats ? Fi ! Je ne pourrais jamais m'y accoutumer.
LE VICOMTE
Vous n'avez qu'à vous mettre cinq ou six mois dragon dans ma compagnie, vous fumerez de reste. Bon ! Vous moquez-vous ? Les gens du grand volume ont-ils d'autres occupations ? C'est, morbleu ! Au feu d'une pipe qu'il faut qu'un homme de qualité allume sa tendresse.
Morbleu : Sorte de jurement en usage même parmi les gens de bon ton. [L]
Reste : De reste, loc. adv. Plus qu'il n'est nécessaire pour ce dont il s'agit. [L]
COLOMBINE
Eh ! Monsieur le Vicomte, avez-vous fumé aujourd'hui ?
LE VICOMTE
Est-ce que j'y manque jamais ? Mais j'ai la précaution, quand je vais en femme, de me rincer la bouche avec trois ou quatre pintes d'eau-de-vie. Vous ne sauriez croire comme, après cela, on soupire tendrement.
Il fait un rot.
Aller en femme : expression qui peut vouloir dire "rendre visite à une femme". Mais on en trouve aucune référence.
COLOMBINE
Ah ! Fi, fi, monsieur le Vicomte ! Je n'aime point ces soupirs-là. Les gens que je vois n'assaisonnent pas leurs douceurs de tabac et d'eau-de-vie.
LE VICOMTE
C'est que vous ne voyez que des courtauds de boutique, ou des gens de robe. Croyez-moi, la belle, il n'est rien tel que de s'accrocher à l'épée. Les fastidieux personnages que vos robins ! Ont-ils le sens commun ? Ils font l'amour par articles, comme s'ils dressaient un procès-verbal.
Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
COLOMBINE
C'est ce que je dis tous les jours à deux grands haquiers d'avocats, qui sont sans cesse autour de moi à me faire endêver.
Endêver : Avoir grand dépit de quelque chose. [L]
LE VICOMTE
Oh ! Ma foi, le plumet est en amour ce que la moutarde est à la sauce-robert ; il n'y a que cela de piquant.
Sauce-robert : sauce où les oignons dominent. [L]
COLOMBINE
Je ne sais pas pourquoi mon père a tant d'aversion pour les gens d'épée.
LE VICOMTE
C'est que votre père est un sot.
COLOMBINE
Il dit qu'ils sont tous débauchés, et qu'ils n'ont jamais le sou.
LE VICOMTE, en riant
Débauchés ? Ha, ha ! Débauchés ! Ils aiment le vin, le jeu et les femmes ; mais, du reste, il n'y a point de gens mieux réglés. Pour de l'argent, je crois, que tant que les femmes en auront, nous n'en manquerons guère.
COLOMBINE
Je crois, monsieur le Vicomte, que, fait comme vous êtes, vous voyez bien des femmes de condition.
LE VICOMTE
Je veux être déshonoré, vous êtes la seule bourgeoise avec qui je déroge ; mais, à vous parler franchement, toutes les femmes que je vois, au prix de vous, c'est, ma foi, de la piquette contre du vin de Sillery.
COLOMBINE
Vous dites la même chose de moi quand vous êtes auprès d'une autre ? Dites la vérité.
LE VICOMTE
Si vous voulez que je vous parle sans fard, cela est vrai, et je vais, au sortir d'ici, à deux ou trois rendez-vous, où il faudra bien dire que vous êtes une guenon comme les autres. Mais, à propos de guenon, quand nous marions-nous ensemble ? Je suis diablement pressé. Écoutez, il ne faut pas laisser morfondre l'amour d'un officier ; cela n'est pas de longue haleine. Quel âge avez-vous bien ?
COLOMBINE
Je ne sais pas ; mais mon père dit qu'il y a quatorze ans que ma mère était grosse de moi.
LE VICOMTE
Quatorze ans ! Je ne croyais pas que vous eussiez vaillant plus de dix ou douze années.
COLOMBINE
Vraiment ! J'ai bien plus que tout cela. Vous croyez donc parler à une petite fille ? Vous vous trompez. Je sais déjà bien des choses : j'ai déjà lu cinq ou six comédies de Molière, et j'en suis au troisième tome de Cyrus ; je fais du point à la turque, et j'apprends à chanter.
LE VICOMTE
Vous apprenez à chanter ? Et qui est votre maître ?
COLOMBINE
C'est un nommé l'Opéra.
LE VICOMTE
Diable ! Un habile homme. Oh ! Puisque vous savez chanter, il faut que vous me décochiez un petit air.
COLOMBINE
Ah, monsieur ! Je vous prie de m'excuser ; j'ai aujourd'hui quelque chose qui m'en empêche.
LE VICOMTE
Qu'avez-vous donc ? Est-ce que vous êtes enrhumée ? Tenez, voilà du tabac en machicatoire ; il n'y a rien de si bon pour le rhume.
Machicatoire : Ce que l'on mâche sans l'avaler. [L]
COLOMBINE
S'il n'y avait que cela, je ne laisserais pas de chanter.
LE VICOMTE
Qu'avez-vous donc autre chose ?
COLOMBINE
Je n'ai rien, c'est que...
LE VICOMTE
Quoi donc ?
COLOMBINE
C'est que... Voilà-t-il pas ? Ces vilains hommes, ils veulent tout savoir. C'est que ma voix ne paraît rien quand je n'ai pas mes fontanges argent et jaune.
Fontange : Noeud de ruban que les femmes portaient sur leur coiffure. Cette coiffure changea de forme. [L]
LE VICOMTE
Comme si les fontanges faisaient quelque chose à la voix ! Courage, mignonne ; je vous soufflerai, en tout cas.
COLOMBINE
Je le veux bien ; mais vous allez voir comme je vais trembler. La, la, la... Mon_Dieu ! Je suis faite comme je ne sais quoi...
Elle chante.
Jeanneton, m'aimez-vous bien ?... Hélas ! Quel conte ! Pourquoi ne vous aimerais-je pas ? Mon_Dieu ! Quel conte ! Vous qui m'avez tant fait de bien, Quel fichu conte !LE VICOMTE
Je veux être un fripon, si cela n'est divin. Voilà une voix à peindre. Je n'en ai pas perdu une goutte. Mais de quel opéra est cet air-là ?
COLOMBINE
Je crois que c'est de Roland.
LE VICOMTE
Oh ! Point, point. Il faut que ce soit des derniers, car voilà le tour aisé de nos poètes et de nos musiciens d'aujourd'hui. La jolie chanson ! On ne travaillait point comme cela autrefois. Mais je veux chanter avec vous. Tel que vous me voyez, je sais la musique comme un orchestre. Vous allez voir comme je vais vous tortiller un air.
COLOMBINE
Oh, monsieur ! Je ne suis pas encore assez forte pour tenir ma partie.
LE VICOMTE
Nous chanterons donc une autre fois. Adieu, mourette.
Mourette : diminutif d'amourette ; amour sans passion, par amusement. [L]
SCÈNE VI. Le Vicomte, Colombine, Pasquariel.
PASQUARIEL, entrant brusquement
Monsieur, ne sortez pas. Il y a là-bas deux sergents et environ douze archers qui vous guettent pour vous mettre en prison.
LE VICOMTE
En prison ! Hoime ! Voilà mes bonnes fortunes qui commencent à défiler.
SCÈNE VII. Le Vicomte, Colombine.
COLOMBINE
Qu'avez-vous donc, monsieur le Vicomte ? Que ne partez-vous ? Il y a là-bas tout plein de laquais qui vous attendent.
LE VICOMTE, à part
Ce sont bien des pousse-culs, de par tous les diables.
Pousse-culs : Terme populaire. Agent subalterne qui aide à mener les gens en prison. [L]
COLOMBINE
Ne peut-on pas savoir la cause de votre chagrin ?
LE VICOMTE
C'est une bagatelle.
COLOMBINE
Je veux l'apprendre.
LE VICOMTE
Infandum, Regina, jubes renovare dolorem.
Phrase latine dont le sens général serait : Affreuse chose, ma Reine, tu veux faire reviver ma douleur.
COLOMBINE
Ah, monsieur le Vicomte ! Vous jurez devant les filles. Vous me le direz pourtant.
LE VICOMTE
Vous saurez donc qu'étant obligé de partir pour l'Allemagne, et ne pouvant trouver d'argent sur mon billet (car les billets des vicomtes ne sont pas autrement réputés argent comptant), j'en fis un que je signai la Harpe (c'est le nom de ce fameux banquier). Sur ce billet-là, on me donna deux cents pistoles. Je partis : présentement, voyez, je vous prie, le peu de bonne foi qu'il y a dans le commerce ! Ce vilain monsieur de la Harpe ne veut pas payer ce billet-là.
COLOMBINE
Et que dit-il ?
LE VICOMTE
De mauvaises raisons : il dit qu'il n'a point fait ce billet-là ; mais son nom y est, une fois ; il faudra bien qu'il le paye ou qu'il crève ; car, palsambleu ! Je sais bien que je ne le payerai pas, moi.
Palsambleu : Jurement de l'ancienne comédie. Corruption de par le sang Dieu. [L]
COLOMBINE
Monsieur le Vicomte, je n'ai point d'argent ; mais voilà deux brillants avec lesquels vous pourrez en faire. Prenez encore mon collier.
LE VICOMTE
Hé ! Fi, madame ! Ne vous ai-je pas dit que je faisais litière de diamants.
Faire litière de quelque chose : la profaner, en faire peu de cas. [L]
COLOMBINE
Voilà encore une montre qui est assez jolie.
LE VICOMTE
Hé ! Vous moquez-vous ? Cela est-il d'or ?
COLOMBINE
Attendez ; j'ai encore ici une petite boîte à mouches et un cachet.
Mouche : Petit morceau de taffetas noir, de la grandeur d'environ l'aile d'une mouche, que les dames se mettent sur le visage. Une boîte à mouches. [L]
Cachet : Petit sceau qui porte une graveure particuliere de quelques armes ou chiffres qu'on imprime sur de la cire, ou du pain à chanter, pour empêcher qu'on n'ouvre un paquet fermé et marqué de cette empreinte.
LE VICOMTE
Eh ! Mais, mais, mademoiselle, vous poussez ma complaisance à bout.
COLOMBINE
Quand on a donné son coeur, cela ne coûte guère à donner.
LE VICOMTE, à part
Et encore moins à prendre.
Haut.
Ah, charmante princesse ! Que vous savez me prendre par mon faible, et qu'on fait de folies quand on est bien amoureux !
Il s'en va.
COLOMBINE, le rappelant
Tenez, tenez, monsieur le Vicomte ; voilà encore un petit jonc d'or que j'avais oublié.
Jonc : Espèce de bague donc le cercle est égal partout. [L]
LE VICOMTE
Mais, mademoiselle, ces breloques-là valent-elles bien deux cents pistoles ? Voilà un diamant qui me paraît bien jaune. Écoutez ; je vais porter tout cela chez l'orfèvre, et s'il ne m'en donne pas les deux cents pistoles, vous me tiendrez, s'il vous plaît, compte du reste.
COLOMBINE
Monsieur le Vicomte, vous m'épouserez, au moins.
LE VICOMTE
Allez, allez, parmi nous autres vicomtes, la parole fait le jeu. Adieu, charmante.
Il la prend sous le menton.
Ah, morbleu ! Que voilà des yeux chargés à cartouches !
Et regardant les bijoux.
Que voilà de bonnes fortunes !
Ventrebleu : Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]
SCÈNE VIII.
COLOMBINE, seule
Ah ! Que je suis aise de lui avoir fait ce petit plaisir ! De la manière que je l'aime, je ne sais ce que je ne lui donnerais pas.
Il y a ici plusieurs scènes italiennes.
ACTE III
SCÈNES FRANÇAISES.
SCÈNE I. Arlequin, Un Docteur.
Le rôle du Docteur était joué par Colombine.
ARLEQUIN
Ayant appris, monsieur, que vous êtes un homme savant et de bon conseil, je voudrais bien vous parler d'une affaire que je suis sur le point de terminer.
LE DOCTEUR
Parlez ; mais parlez peu : la discrétion dans le parler a toujours été louée. Au contraire, on a blâmé de tout temps les grands parleurs : c'est pourquoi j'aime la brièveté, et je m'applique uniquement à être concis dans mes discours.
ARLEQUIN
J'aurai bientôt fait.
LE DOCTEUR
Qui ne sait que le trop parler vient du défaut de jugement ? Que le défaut de jugement vient du manque de raison et que le manque de raison est le caractère de la bête ?
ARLEQUIN
Je n'ai qu'un mot.
LE DOCTEUR
Qui ne sait que volat irrevocabile verbum ? Qu'on ne se repent jamais de se taire, et qu'on s'est repenti souvent d'avoir parlé ? Ignorez-vous que la nature a donné à l'homme deux pieds pour marcher, deux bras pour agir, deux narines pour sentir, et qu'elle ne lui a donné qu'une langue pour parler ?
volat irrevocabile verbum : la parole s'envole et on ne peut la rattraper.
ARLEQUIN
Je dis donc...
LE DOCTEUR
Pythagore faisait observer le silence à ses disciples pendant sept années.
ARLEQUIN
Je le crois.
LE DOCTEUR
Solon avait coutume de dire qu'un homme qui parle beaucoup est semblable à un tonneau vide, qui fait plus de bruit qu'un plein.
ARLEQUIN
Cela est beau.
LE DOCTEUR
Bias, qu'un grand parleur n'était autre chose qu'une forteresse sans murailles, une ville sans porte, et un vaisseau sans gouvernail.
ARLEQUIN
Vous saurez donc...
LE DOCTEUR
Anaxagore, qu'une bête féroce échappée était moins à craindre qu'une langue effrénée et pétulante.
ARLEQUIN
Monsieur...
LE DOCTEUR
Isocrate, qu'il n'y avait ici-bas que deux choses à faire, écouter et se taire.
ARLEQUIN
Taisez-vous donc.
LE DOCTEUR
Tous vos grands discours sont inutiles. Frustra per plura quod potest fieri per pauciora.
Frustra per plura quod potest fieri per pauciora : Il est inutile de faire appel à beaucoup de gens pour faire quelque chose, quand quelques personnes suffisent.
ARLEQUIN
Hé, monsieur ! Je n'ai encore rien dit.
LE DOCTEUR
Je sais bien que l'usage de la parole a été donné à l'homme pour expliquer ses pensées.
ARLEQUIN
De grâce...
LE DOCTEUR
Je ne vous dis pas qu'il ne faille parler en termes propres, suivant les règles de la grammaire, faire accorder l'adjectif avec le substantif, le nom avec le verbe, le masculin avec le féminin.
ARLEQUIN
C'est ce dont il s'agit, monsieur, du masculin avec le féminin.
LE DOCTEUR
Je ne vous défends pas de mettre en usage les figures de rhétorique : nam quid est rhetorica ? Selon Socrate, c'est I'art de persuader ; selon Agathon, c'est l'art de tromper ; selon Gorgias, l'usage du discours ; selon Chrysippe, la clef des coeurs ; selon Cléanthe, la science des sciences ; selon Vatadérius, le boulevard de la vérité ; selon Aristote, le bouclier de l'orateur ; selon Cicéron, l'art de bien dire ; et selon moi, l'art de ne guère parler.
nam quid est rhetorica : les connaissances demandent du temps mais la vie est courte.
ARLEQUIN
Va, si je puis attraper la parole !...
LE DOCTEUR
Si vous voulez donc que je vous donne mes avis, expliquez-moi le sujet dont il s'agit ; mais surtout d'un style vif, serré, pressé, concis, laconique, car vous savez que la vie de l'homme est courte : ars longa, vita brevis. Le temps est cher ; on en perd tant à boire, à manger, à dormir, à s'habiller, à danser, à rire, à chanter ; et l'on ne songe pas que la santé revient après la maladie, le printemps après l'hiver, la paix après la guerre, le beau temps après la pluie ; mais que le temps passé ne revient jamais.
ARLEQUIN
Je voudrais donc savoir...
LE DOCTEUR
Je le crois, que vous voudriez savoir. Omnibus hominibus scire a natura insitum est, dit le prince de l'éloquence. Mais vouloir savoir est une chose, et savoir en est une autre. C'est ce qui fait que du savoir au non-savoir il y a autant de différence qu'entre l'homme et la bête, le ciel et la terre, le gentilhomme et le roturier, le marchand et le voleur, le procureur et l'assassin, le bourreau et le médecin.
ARLEQUIN
J'en suis persuadé ; mais...
LE DOCTEUR
Or, voulez-vous savoir quelle différence il y a entre l'homme et la bête ? C'est que l'un se conduit par la raison et l'autre par l'instinct. Entre le ciel et la terre ? C'est que l'un est sur notre tête, l'autre sous nos pieds. Entre le roturier et le gentilhomme ? C'est que l'un paye ses dettes, l'autre se moque de ses créanciers. Entre le marchand et le voleur ? C'est que l'un vole dans les villes, l'autre dans les bois. Entre le procureur et l'assassin ? C'est que l'un enlève les biens, l'autre la vie. Entre le médecin et le bourreau ? C'est que l'un assassine peu à peu ses malades, et que l'autre tue tout d'un coup ceux qui se portent bien.
ARLEQUIN
Cela est le mieux du inonde. Je voudrais donc savoir...
LE DOCTEUR
Quoi ? La philosophie ou la rhétorique ? La théorie ou la pratique ? La géométrie ou l'astrologie ? La pharmacie ou la médecine ? La sphère ou la géographie ? La cosmographie ou la topographie ?
ARLEQUIN
Non ; je ne veux rien de tout cela...
LE DOCTEUR
Voulez-vous que je vous parle des arts ou des sciences ? Des huit parties de l'oraison ? Des trois puissances de l'âme, la mémoire, l'entendement et la volonté ? De l'influence des planètes, Jupiter, Mars, Mercure, etc ? De la qualité des étoiles majeures, fixes ou errantes ? Des comètes crinées, tombantes et volantes ? De la disparité des tempéraments flegmatiques, sanguins et mélancoliques ? Des mouvements du coeur, systoliques et diastoliques ?
Crinée : de crineus, chevelu. [SP] a donné crinière.
ARLEQUIN
Hé, monsieur ! Je n'ai que faire de ce galimatias-là.
LE DOCTEUR
Est-ce de l'histoire ou de la fable que vous voulez que je vous parle ? Commencerai-je par le déluge ? Le jugement de Pâris ? Les malheurs de Pyrame et de Thishé ? L'incendie de Troie ? Les erreurs d'Ulysse ? Le passage d'Énée ? Le sac de Carthage ? La mort de Tarquin ? Les triomphes de Scipion ? La conjuration de Catilina ? Le pas des Thermopyles ? La bataille de Marathon ?
Arlequin dit non à chaque demande.
Eh ! Non, non, cent fois non, de par tous les diables, non. Je voudrais savoir seulement si je dois épouser une brune ou une blonde.
LE DOCTEUR
Eh ! Que ne parlez-vous donc ! Il y a deux heures que vous me faites chanter inutilement.
ARLEQUIN
Comment diable voulez-vous que je parle ? Vous ne toussez ni ne crachez : je ne puis prendre mon temps. Ouf !
LE DOCTEUR
Vous voulez donc savoir si vous devez épouser une brune ou une blonde ?
ARLEQUIN
Oui, monsieur. Ah ! Nous y voilà, à la fin.
LE DOCTEUR
Voulez-vous que je vous dise cela par les règles d'astronomie, prophétie, chronologie, analogie, physionomie, chimie, astrologie, hydromancie, éromancie, pyromancie, koscinomancie, chyromancie, nigromancie ?
Eromantie : L'une des six manières que les Mages des Perses avaient de deviner les choses futures, l'art de les connaître par l'air. [T]
Pyromancie : Art prétendu de deviner l'avenir par le moyen du feu. [L]
Chiromancie : Art prétendu de connaître ce qui doit arriver à quelqu'un par l'inspection de sa main. [L]
Nécromancie : ou nigromancie veut dire une sorte de divination qui se pratique en faisant retourner l'ame dans le corps de ceux qui sont morts depuis peu pour en savoir quelque chose. [R]
ARLEQUIN
Je ne m'en soucie pas, pourvu...
LE DOCTEUR
Aimeriez-vous mieux que ce fût par le moyen de l'invocation, imprécation, multiplication, indiction, spéculation, superstition, interprétation, conjuration, prognostication, évocation ?
Prognostication : ou pronostication, action de pronostiquer.[SP], science de la prédiction.
ARLEQUIN
Corbillon, qu'y met-on ? Hé, monsieur ! Cela m'est indifférent, pourvu que...
Corbillon : Jeu de société, où l'on doit répondre par un mot rimant en "on" à la demande. [L]
LE DOCTEUR
Si vous voulez, je me servirai des connaissances de la rhétorique, physique, logique, métaphysique, arithmétique, art magique, poétique, politique, musique, dialectique, éthique, mathématique, téraprectique.
Tétraprectique : mot improbable, pourrit être déformé depuis thérapeutique, partie de la médecine qui a pour objet le traitement des maladies. [L]
ARLEQUIN
Ali ! J'en mourrai !
LE DOCTEUR
Puis donc que toutes les sciences ci-dessus sont des terres inconnues pour vous, je vous dirai que nos auteurs ont parlé différemment sur le point dont il s'agit. Les uns tenaient pour les blondes, et les autres pour les brunes. La différence du poil fait aussi la différence de l'inclination. La blonde est tendre, languissante et amoureuse ; la brune est vive, gaillarde et fringante. La blonde pourra bien outrager votre front ; la brune ne vous en quittera pas à meilleur marché. Un savant poète de l'antiquité dit :
Alba ligustra cadant ; vaccinia nigra leguntur. Un autre, non moins célèbre, s'écrie : Hic niger est : ore hunc tu, Romane, caveto.Ainsi vous voyez que c'est une matière bien délicate : Undique ambages, et qu'il est difficile d'y porter un jugement certain ; car, quoique je sois consommé dans toutes sortes de sciences, ne croyez pas que je veuille que mon sentiment prévale. Je ne m'arrête pas mordicus à mon opinion. L'obstination est le propre de la bête, et je ne voudrais pas que...
Phrase latines : le sens est obscur et ambigu.
Mordicus : Terme familier. Avec ténacité, opiniâtreté. [L]
ARLEQUIN
Allez-vous-en à tous les diables ; je ne veux rien savoir. Quel babillard ! Je gage que si on examinait cet homme-là, on trouverait que c'est une femme.
Il veut s'en aller.
LE DOCTEUR, le retenant
Je vous dis encore que...
ARLEQUIN
Je vous dis que je vous baillerai sur les oreilles. Quel insolent est-ce là ? Je ne veux plus rien entendre.
Le Docteur le prend par la manche. Arlequin veut s'échapper de ses mains, et son justaucorps reste au Docteur. Arlequin s'enfuit ; le Docteur le poursuit en parlant toujours ad libitum.
Bailler : Donner, mettre en main, livrer. Ce verbe n'est plus guère en usage dans le discours ordinaire ; mais en termes de Pratique, on dit Bailler à ferme. Bailler par contrat, par testament. [Ac. 1762]
Ad libitum : à volonté, d'une ou d'autre façon. [L]
Dans le recueil de Ghérardi, cette scène est intitulée la Tirade, et il y est dit que Colombine est travestie en avocat. Nous avons changé cette dénomination, et nous y avons substitué celle du Docteur. Le personnage joué par Colombine n'est point celui d'un avocat, mais d'un pédant ridicule. Cette scène ressemble beaucoup à celle du docteur Pancrace du Mariage forcé, de Molière, scène vi. Mais si Regnard a imité de très près Molière, celui-ci avait puisé lui-même l'idée de cette scène dans les anciens canevas italiens. (Voyez les Observations sur Molière, par Louis Riccoboni, page 144.)
SCÈNE II. Isabelle, Pierrot.
ISABELLE, en cavalier, devant un miroir, accommodant sa cravate
Donne-moi ce chapeau. Hé bien, Pierrot, ce cavalier-là est il de ton goût ?
PIERROT
Pardi, mademoiselle, vous voilà à charmer ! On vous prendrait pour moi. Il y a pourtant un peu de différence. Est-ce que vous allez lever une compagnie de fantassinerie ?
Pardi : altération de pardieu. Sorte de juron employé pour affirmer. [L]
Fantassinerie : Mot inventé par l'auteur. On nomme une troupe de soldats cavaliers : la cavalerie, de même l'auteur nomme une troupe de fantassins : la fantassinerie.
ISABELLE
Ne pense pas te moquer ; je tâterais fort bien de l'armée, et je n'appréhenderais pas plus le feu qu'un autre.
PIERROT
Si tous les capitaines étaient faits comme vous, ils pourraient gagner les frais de l'enrôlement, et faire leurs soldats eux-mêmes.
ISABELLE
Je ne mets pas cet habit-ci sans raison. Tu sais que mon père veut que j'épouse monsieur Bassinet.
PIERROT
Votre père ? Bon ! C'est un vieux fou qui radote ; et je le lui ai dit, da !
ISABELLE
Je me sers du déguisement où tu me vois pour détourner ce mariage. Monsieur Bassinet ne m'a jamais vue ; il doit venir me voir, et j'attends sa visite en cet équipage. Je vais lui apprendre des nouvelles d'Isabelle, et je lui en ferai, parbleu, passer l'envie.
PIERROT
Mardi ! Voilà une hardie tête de fille ! J'ai toujours dit à votre père que je ne croyais pas qu'il fût le mari de votre mère quand elle vous a faite. Vous avez trop d'esprit. Qu'en croyez-vous ?
Mardi : altération de mordieu. Sorte de jurement que la comédie mettait dans la bouche des paysans. [L]
ISABELLE
Pour moi, Pierrot, je ne m'embarrasse pas de cela ; je ne songe qu'à faire rompre, si je puis, l'impertinent mariage dont je suis menacée. Mais je crois que voilà monsieur Bassinet ; laisse-moi avec lui : je vais commencer mon rôle.
PIERROT
Pardi ! C'est lui-même ; il ressemble à un marcassin.
SCÈNE III. Isabelle, Monsieur Bassinet.
ISABELLE, assise nonchalamment dans un fauteuil
Serviteur, monsieur, serviteur.
MONSIEUR BASSINET, apercevant le cavalier
Ah, monsieur ! Je vous demande pardon. On m'avait dit que Mademoiselle Isabelle était dans sa chambre.
À part.
Que diable cherche ici ce godelureau-là ?
Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. [F]
ISABELLE
Monsieur, elle n'y est pas, et je l'attends. Mais vous, monsieur, que venez-vous faire ici ? Mademoiselle Isabelle est-elle malade ? Car, à votre mine, je vous crois médecin, et vous avez toute l'encolure d'un membre de la Faculté.
MONSIEUR BASSINET
Vous ne vous trompez pas, monsieur ; je suis un nourrisson d'Hippocrate : mais je ne viens pas ici pour tâter le pouls à Isabelle ; j'ai bien d'autres prétentions sur...
Hippocrate : Nom d'un célèbre médecin grec, dit le père de la médecine, et qui vivait dans le Ve siècle avant l'ère chrétienne. [L]
ISABELLE
Oui ! Et de quelle nature, s'il vous plaît, sont les prétentions d'un médecin sur une fille ?
MONSIEUR BASSINET
Je viens ici pour l'épouser.
ISABELLE
Pour l'épouser ! Isabelle ?
MONSIEUR BASSINET
Isabelle.
ISABELLE
Ha, ha, ha !
MONSIEUR BASSINET
Mais cela est donc bien drôle ?
ISABELLE
Point du tout ; mais c'est que... Ha, ha, ha !... Je ris comme cela quelquefois. Ha, ha, ha !
MONSIEUR BASSINET
Comment donc ! Est-ce que je suis barbouillé ?
ISABELLE
Bon ! Ne voyez-vous pas bien que je ris ? Ha, ha, ha ! Dites-moi un peu, monsieur, en vous déterminant à un saut si périlleux, vous êtes-vous bien tâté ? N'avez-vous point senti quelque petit mal de tête... Vous m'entendez bien ?
MONSIEUR BASSINET
Non, monsieur ; je me porte fort bien : je ne suis pas sujet à la migraine.
ISABELLE, lui mettant la main sur le front
Ma foi, vous porterez bien cela ; et je suis plus aise que vous ayez cette fille-là qu'un autre.
MONSIEUR BASSINET
Et moi aussi.
ISABELLE
Mais quand elle sera votre femme, au moins n'allez pas nous la gâter par vos manières ridicules. Nous avons eu assez de peine à la mettre sur le pied où elle est. Le joli tour d'esprit ! Elle l'a comme le corps.
MONSIEUR BASSINET
Comme le corps ! Et savez-vous comme elle l'a tourné ?
ISABELLE
Bon ! Qui le sait mieux que moi ! Si vous voulez, je vais la dessiner qu'il n'y manquera pas un trait. Une gorge, morbleu ! Plantée là... Bon ! C'est un marbre.
MONSIEUR BASSINET
Ouf ! Quel peintre !
ISABELLE
Je vous dis que vous ne sauriez faire une meilleure affaire.
MONSIEUR BASSINET
Je vois bien qu'elle ne serait point mauvaise pour vous.
ISABELLE
Elle a, par-dessus cela, une adresse à conduire une affaire de coeur qui ne se comprend pas. C'est un petit démon pour les tours d'esprit. Si elle est votre femme, elle aura des intrigues avec toute la terre, que vous ne vous en apercevrez non plus que si elle était à Rome et vous au Japon. Diable ! Une femme comme cela est un trésor pour le repos du ménage.
MONSIEUR BASSINET
Et avec tous ces beaux talents-là, d'où vient qu'elle n'est pas mariée ? Voilà des qualités merveilleuses pour être femme.
ISABELLE
Ne savez-vous pas les allures du monde et la malignité des rivaux ? Les uns disent qu'elle a des vapeurs ; les autres lui font faire un voyage : il y en a d'assez enragés qui lui font garder le lit cinq ou six mois pour une détorse... et... que sais-je, moi ! Cent autres contes que l'on va souffler aux oreilles d'un fiancé, qui ne manquent pas de rompre un mariage comme un verre ; et si, de tout cela, bien souvent il n'y en a pas la moitié de vrai.
Détorse : Terme de chirurgie. Foulure. Ce mot n'est plus usité, on dit entorse. [L]
MONSIEUR BASSINET
Quand il n'y en aurait que le quart, c'est bien encore assez, de par tous les diables ! Une détorse !
ISABELLE
Au moins, je veux être de vos amis ; et je prétends, quand vous serez marié, aller sans façon manger chez vous votre chapon.
MONSIEUR BASSINET
Monsieur, vous me faites trop d'honneur ; mais je ne mange jamais de volaille. À ce que je vois, vous connaissez parfaitement la demoiselle en question ?
ISABELLE
Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous sommes toujours ensemble, et si vous étiez discret, je vous apprendrais quelque chose sur son chapitre, que je suis sûr que vous ne savez pas.
MONSIEUR BASSINET
Oh ! Vous pouvez tout dire, et compter sur ma discrétion. Vous savez que les médecins...
ISABELLE
Je passe... (Mais il faut voir si personne ne nous entend.) Je passe toutes les nuits dans sa chambre.
MONSIEUR BASSINET
Dans sa chambre ?
ISABELLE
Dans sa chambre. Je vous dirai même... ; mais vous irez jaser.
MONSIEUR BASSINET
Non, je me donne au diable.
ISABELLE
Cette nuit, nous avons reposé tous deux sur le même chevet. Prenez vos mesures là-dessus.
MONSIEUR BASSINET
Sur le même chevet ! Ensemble ?
ISABELLE
Ensemble ; et cette nuit nous en ferons autant infailliblement. Elle ne saurait se coucher sans moi.
MONSIEUR BASSINET, à part
Ah, ah ! Monsieur Brocantin, vous voulez donc m'en faire avaler !
ISABELLE
Ce que je viens de vous dire là, au moins, ne doit point vous empêcher de conclure l'affaire. Un homme bien amoureux ne s'arrête pas à ces bagatelles-là.
MONSIEUR BASSINET
Bon ! Voilà de belles badineries ! Je ne vois pas que rien presse encore de quitter la robe et le bonnet de médecine, pour me faire coiffer de mademoiselle Isabelle. Adieu, monsieur, jusqu'au revoir. Le ciel m'a assisté : voilà un jeune homme qui m'aime bien.
SCÈNE IV.
ISABELLE, seule
On ! Pardi, monsieur Bassinet, je crois que vos fumées d'amour pour Isabelle sont bien passées présentement. Depuis un quart d'heure que je fais l'homme, je ne suis pas mal scélérat.
Elle rentre.
Il y a ici des scènes italiennes.
SCÈNE V. Brocantin, Pierrot.
PIERROT
Tout franc, monsieur, je crains que vous n'ayez attendu trop tard à marier vos filles.
BROCANTIN
Comment donc ! Serait-il arrivé quelque malheur dans ma famille ?
PIERROT
Non, pas encore tout à fait ; mais, voyez-vous, monsieur, vous tournez trop à l'entour du pot. Diable ! Les filles sont de certains animaux équivoques...
BROCANTIN
Que veux-tu donc dire avec tes animaux équivoques ?
PIERROT
C'est-à-dire, monsieur... tant y a que, je m'entends bien. C'est comme des armes à feu ; ça tire quelquefois sans qu'on y pense.
BROCANTIN
Ne te mets point en peine, Pierrot ; je suis sur le point d'en marier une, et je crois que je ferai affaire de l'aînée avec monsieur Bassinet.
PIERROT
Qui ? Ce médecin ? Fi ! Votre fille n'est point le fait de ce vieux rhumatisme-là.
BROCANTIN
Il m'a promis qu'il quitterait sa profession de médecin, si je voulais lui donner Isabelle, et qu'il se ferait troqueur.
Troqueur : celui qui aime à troquer [, échanger]. [L]
PIERROT
Hé ! Pardi, je le crois bien. On lui en sait grand gré, ma foi, de quitter son séné ; pour une fille drue comme Isabelle ! Tuchoux ! Si vous voulez me la bailler, je vous quitte, vous et vos chevaux, dès demain ; et si, je crois que je vous panse avec autant d'honneur qu'un médecin fait ses malades. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment ? Car, révérence parler, j'ai plus d'esprit que vous : vous ferez mieux, si je ne vous accommode pas, de la donner à quelque homme de condition, comme, par exemple, à un gentilhomme de robe.
Séné : Médicament purgatif qui résulte du mélange, en différentes proportions, des folioles et des gousses, ou follicules de ces arbustes. [L]
BROCANTIN
Te moques-tu, Pierrot ? Notre vacation est la plus jolie du monde ; nous voyons tout ce qu'il y a de gens de qualité ; il n'y a point de prince qui fasse la dépense que nous faisons ; nous changeons de meubles tous les jours ; on ne voit jamais chez nous la même chose, et notre cabinet est le rendez-vous de tous les fainéants de la ville.
PIERROT
Et quelquefois aussi des fainéantes ; Car voyez vous, monsieur, les femmes ont toujours quelque pièce à troquer.
SCÈNE VI. Colombine, Brocantin, Pierrot.
COLOMBINE, arrivant
Mon papa, il y a là-bas une troupe de carêmes-prenants qui veulent entrer.
Carême-prenant : Les trois jours gras avant le mercredi des cendres. Personne masquée pendant ces jours gras ; et figurément, toute personne ridiculement vêtue. [L]
BROCANTIN
Qu'on les renvoie ; je ne veux point...
COLOMBINE
On dit que c'est l'ambassadeur du prince Tonquin des Curieux qui veut m'épouser.
PIERROT
Oh ! Pardi, monsieur, les voilà.
SCÈNE VII. Arlequin, prince des Curieux, porté par quatre hommes dans une manière de panier ; Mezzetin en perroquet ; Brocantin, Pierrot, Colombine,Isabelle ; Suite du prince des Curieux.
BROCANTIN, au perroquet
Le prince des Curieux épouser ma fille ! Je suis bien obligé à son altesse tonquinoise.
À Pierrot.
Voyons un peu ce qu'il va dire : écoute.
Mezzetin caquette, et veut baiser Colombine.
COLOMBINE
Ali ! Mon_Dieu, la vilaine bête ! Pierrot, Pierrot, ne me quitte point ; j'ai peur.
PIERROT
Oh ! Pardi, ne craignez rien avec moi ; il n'a qu'à venir. Ah, mademoiselle ! La jolie queue ! Perroquet mignon ; tôt, tôt, à déjeuner.
Mezzetin caquette.
BROCANTIN
Quel diable de jargon ! Qu'est-ce donc qu'il dégoise là ?
Mezzetin chante.
Je suis fatigué, j'ai fait un grand voyage, Pour vous demander Colombine en mariage.COLOMBINE
Moi ? Oh ! Je ne veux point épouser un perroquet.
MEZZETIN
Hé ! Morguenne de vous ! Quelle fille, quelle fille ! Morguenne de vous ! Quelle fille êtes-vous ?
PIERROT
Voilà l'ambassadeur du Pont-Neuf.
MEZZETIN
Le friand morceau ! J'aurai bien du plaisir d'en faire une perroquette. Qu'elle est belle !
COLOMBINE
Oh ! Vous vous moquez. J'ai ma soeur qui est bien plus jolie que moi ; et si vous aviez vu ma cousine Gogo, c'est tout autre chose.
Mezzetin chante.
Quel air de santé ! Vous avez la mine Un jour de rester seule à la tontine...Tontine : Réunion d'individus dont chacun convient de jouir viagèrement de l'intérêt de son capital et de l'abandonner ensuite aux survivants qui se partageront les rentes. Sorte de jeu de cartes auquel peuvent prendre part douze, quinze et même vingt personnes. [L]
COLOMBINE
Oh ! Je ne veux jamais rester seule ; j'ai trop peur.
MEZZETIN
Hé ! Morguenne de vous ! Quelle fille ! Quelle fille ! Morguenne de vous !...
Monguenne : ou morguienne, Sorte de jurement de paysan. [L]
, mettant la tête hors du panier, achève le couplet, en chantant
Hé ! Dépêchez-vous.
Les violons jouent une entrée, pendant laquelle Arlequin sort de son panier et danse ; et après qu'il a dansé, il commence le discours qui suit.
Ce n'est pas sans raison que nos anciens modernes ont dit ingénieusement que le mariage était d'une très grande ressource pour de certaines gens, et que les aigrettes, dont quelques femmes galantes faisaient présent à leurs maris, étaient semblables aux dents, qui font du mal quand elles percent et nourrissent quand elles sont venues. Cela présupposé, voyons un peu le tendron qui est destiné pour mes plaisirs ; car vous ne voudriez pas me faire acheter chat en poche.
Il ne faut point acheter chat en poche : c'est à dire, dans un sac, sans voir ce qu'on achete. [F]
BROCANTIN
Oh ! Avec moi, monsieur, point de surprise. Voilà mes deux filles ; vous n'avez qu'à choisir : c'est encore trop d'honneur pour le sang des Brocantins.
ARLEQUIN
Oui, beau-père, je veux brocantiner avec vous ; et de peur de mal choisir, je les prendrai toutes deux.
Il se tourne vers Colombine.
Pour vous, petite blonde d'Égypte, levez le nez, regardez-moi fixement, marchez, trottez. Beau-père, n'y a-t-il rien à refaire à cette fille-là ?
BROCANTIN
Oh ! Monsieur, je vous la garantis tout ce qu'on peut garantir une fille.
COLOMBINE
Je me porte bien, et je n'ai jamais eu d'autre maladie qu'un mal d'aventure : mon pouce devint gros comme ma tête.
Mal d'aventure : nom vulgaire du panaris. [L]
ARLEQUIN
Diable ! Méchant mal. Les filles sont terriblement sujettes aux maux d'aventure ; mais l'enflure ne les prend pas toujours au pouce. Seriez-vous bien aise d'être ma femme ?
COLOMBINE
Moi ! Votre femme ? Bon, bon ! Vous vous moquez : est-ce que je suis capable de cela ?
ARLEQUIN
Malepeste ! Vous l'êtes de reste.
COLOMBINE
Je vous avertis par avance que si je suis jamais mariée avec vous, je ne vous incommoderai point de toute la nuit ; car je suis la meilleure coucheuse du monde : je me trouve le matin comme je me suis mise le soir.
ARLEQUIN
Tant mieux. Mais avant de passer outre, il est bon que je vous fasse part de quelques petits avis en vers, que j'ai faits pour servir de niveau à la femme qui tombera sous ma coupe. Écoutez bien ceci.
Il tousse.
PRIMO.
Celle qui m'engage sa foi Sera, si cela se peut, sage ; Elle doit se faire une loi De demeurer dans son ménage, Et de n'en sortir qu'avec moi, En dépit du contraire usage. Quand je vois revenir des femmes sans maris, J'entends celles qui sont du plus galant étage, Qui souvent loin du gîte ont passé plusieurs nuits, Il me semble de voir un cheval de louage ; Lorsqu'on le ramène au logis, C'est un grand hasard s'il ne cloche ; Et s'il ne boite pas tout bas, Pour le moins, on trouve, en ce cas, À coup sûr, quelque fer qui loche.SECUNDO.
Dans ma maison il n'entrera, De peur de maligne pratique ; Aucun lévrier d'opéra, Symphoniste, chanteur, ou suppôt de musique. Item, point de maître à danser ; Ce sont courtiers d'amour dont il faut se passer. Ces gens-là se font trop de fête ; Et, quelque soin que vous preniez, Par leurs leçons, la femme en porte mieux les pieds, Mais le mari plus mal la tête.Locher : Vieux mot qui signifioit autrefois esbranler. Il n'est plus en usage qu'en cette phrase proverbiale : il y a toûjours en son fait quelque fer qui loche, pour dire, Quelque chose qui va mal en son corps, ou en sa fortune. [F]
COLOMBINE
Point de maître à danser ? Et quel mal font-ils aux maris ? Ils ne les touchent jamais. Je renoncerais plutôt au mariage. J'aime le mien presque autant qu'un mari.
ARLEQUIN
C'est à cause de cela. Ces messieurs-là ne montrent pas toujours la courante et le menuet.
TERTIO.
Vous n'aurez près de vous que gens Qui soient tout à fait nécessaires ; Laquais au-dessous de douze ans, Ou bien cochers sexagénaires. Item, point de pensionnaires. Ces oiseaux gras et bien nourris Viennent souvent pondre en nos nids ; Et, trouvant de plain-pied à parler de leurs flammes, Ils se racquittent près des femmes De ce qu'ils payent aux maris. Que dites-vous à cela, la future ?Courante : Pièce de Musique, d'une mesure triple ou mouvement ternaire. [F]
Menuet : Espèce de Danse, dont les pas sont prompts et menus. [F]
COLOMBINE
Moi ? Je dis que je n'y entends rien. Qu'est-ce que c'est que de venir pondre dans nos nids ? Est-ce que l'on a des oeufs quand on est mariée ?
ARLEQUIN
Non ; mais vous aurez des poulets. Je vous expliquerai tout cela quand vous serez ma femme. Voyons le reste.
QUARTO et ULTIMO.
Qui voudra se mettre en famille, Qu'il prenne garde que jamais Il ne s'engaigne d'une Agnès ; C'est une méchante chenille. Il en est bien souvent de ces sortes de filles, Ainsi que de ces oeufs qu'on achète pour frais : On a beau les mirer de près, Dès qu'on en casse les coquilles, On en voit sortir les poulets.Engaigne : Irritation. Inquiétude, incertitude. Chagrin. Ce mot se dit encore en ces divers sens, dans quelques cantons de Normandie. [SP]
SCÈNE VIII. Arlequin, Mezzetin, Brocantin, Pierrot, Colombine, Isabelle, M. Bassinet, Suite du Prince des Curieux.
BROCANTIN
Il a ma foi raison. Çà, monsieur... Mais voici monsieur Bassinet fort à propos.
MONSIEUR BASSINET
Parbleu, je suis ravi de trouver ici tout le inonde en joie. Apparemment que vous disposez le bal pour notre mariage ?
BROCANTIN
Oh, monsieur Bassinet ! Vous venez le plus à propos du monde ; nous ferons d'une pierre deux coups. Voilà ma fille Isabelle qui vous attend pour vous donner la main.
ARLEQUIN
Est-ce que vous prétendez donner votre fille à ce scorpion ? Fi ! Ne faites point cette affaire-là.
BROCANTIN
Vous moquez-vous ? C'est un médecin très riche.
ARLEQUIN
Un médecin ? Je m'en doutais bien, car j'ai eu envie de faire une selle en le voyant. Mais cet homme-là ne vaut rien pour le mariage : tenez, vous voyez bien que sa barbe ne tient point ; ce sont deux moustaches postiches.
Il lui arrache les poils de la barbe.
MONSIEUR BASSINET
Que le diable vous emporte ! Quelle peste de cérémonie !
ARLEQUIN
Il y a encore pis que cela ; cet homme sera pendu avant qu'il soit vingt-quatre heures. Voyez cette mine patibulaire.
BROCANTIN
Pendu ! Et comment connaissez-vous cela ?
ARLEQUIN
Par le moyen des astres, et par les règles de la métoposcopie. Je n'y manque jamais, à une heure près ; et, si vous voulez, je vous dirai quand vous le serez.
Métoposcopie : Art qui enseigne à connoistre le temperament et les moeurs des personnes par la seule inspection des traits du visage. [F]
BROCANTIN
Cela étant, je vais le congédier. Monsieur Bassinet, vous voyez bien ma fille : touchez là ; vous n'en croquerez que d'une dent, et je ne veux point de gendre dont la barbe ne tient point.
ARLEQUIN
Ni moi d'un beau-frère qui postule après une cravate de chanvre.
MONSIEUR BASSINET
Ni moi d'une fille qui a eu des détorses de neuf mois. Allez, vieux radoteur, aux Petites-Maisons, avec votre chienlit. Je venais ici pour vous dire que je ne voulais point de la fille d'un fou, et qui passe toutes les nuits avec des godelureaux. Fi, la vilaine !
Chienlit : ou chie-en-lit. Nom que les enfants et les gens du peuple donnent aux masques qui courent les rues pendant les jours gras. [L]
ARLEQUIN
Adieu, adieu ; bon voyage, mon ami : à la Grève, à la Grève.
À Isabelle.
Consolez-vous, la belle, je vais vous présenter un époux qui vaudra cette vilaine égoutture de bassin. Tenez, beau- père...
Montrant Octave qui est déguisé.
Ce sera là votre second gendre ; c'est un grand seigneur de mon pays.
Egoutture : Le liquide restant dans une bouteille qu'on vient de vider. Ils ont tout bu, je n'ai eu que les égouttures. [L]
ISABELLE
Ah, ciel ! C'est Octave !
Octave lui fait un compliment en italien.
BROCANTIN
Qu'est-ce qu'il jargonne là ?
ARLEQUIN
C'est un compliment tonquinois. Il dit qu'elle est une étoile resplendissante de perfection, et que, si la queue de son manteau était plus longue, il la prendrait pour une comète.
Isabelle répond en italien au compliment d'Octave.
BROCANTIN
Quoi ! Ma fille sait déjà le tonquinois ?
ARLEQUIN
Bon ! C'est une langue qui s'apprend par infusion ; et s'il vous épousait, vous sauriez le tonquinois dans deux heures.
BROCANTIN
Puisque cela est ainsi, je veux bien faire le mariage d'Isabelle ; mais dites-moi auparavant, est-il curieux ?
ARLEQUIN
Bon ! C'est le Dautel du pays ; il troque des nippes à tous moments, et je vous réponds qu'avant qu'il soit deux jours, il aura troqué sa femme. Je m'en vais vous faire voir toutes mes curiosités, et l'équipage de ma future.
Arlequin fait un signal ; le fond du théâtre s'ouvre, et il paraît un cabinet rempli de tableaux de Téniers, figurés par des personnages naturels.
BROCANTIN
Voilà qui est très beau. Ces tableaux-là sont tous originaux.
ARLEQUIN
Vous l'avez dit. Et ce gros singe-là, comment le trouvez-vous ?
Il lui fait remarquer un singe qui est dans un des tableaux.
BROCANTIN
Joli, ma foi ! On dirait qu'il me regarde.
ARLEQUIN
Cela pourrait être ; car il vous ressemble comme deux gouttes d'eau, et vous savez que la ressemblance engendre l'amitié. Mais il faut vous détromper. Vous avez cru que c'étaient là des tableaux véritables ?
BROCANTIN
Assurément, et je le crois encore.
ARLEQUIN
Et c'est ce qui vous trompe. Tout cela ne tient que par le moyen d'un ressort que je vais toucher, et vous verrez que toutes ces figures prendront mouvement.
Arlequin s'approche de l'un des côtés du cabinet, et frappant sur une table, toutes les figures qui sont représentées dans les tableaux en sortent en chantant, dansant et jouant de divers instruments. Pasquariel, en singe, fait plusieurs sauts périlleux ; Brocantin le regarde avec admiration et Arlequin lui dit :
Voyez-vous bien ce singe ? Il accompagne de la guitare on ne peut pas mieux. Je m'en vais vous le faire voir.
Au singe.
Quiribirichibi ?
Le singe répond en faisant une grimace, et en même temps se jette sur une guitare qu'un homme de la suite d'Arlequin a entre les mains.
ARLEQUIN, à Brocantin
Avez-vous entendu ce qu'il a dit ?
BROCANTIN
Non. Est-ce que j'entends le langage des singes, moi ?
ARLEQUIN
Vous avez pourtant la physionomie d'une guenon. Il dit qu'il va prendre sa guitare. La voilà ; écoutez.
MEZZETIN, habillé en Flamand, une pipe au chapeau, tenant un pot à bière d'une main, et un grand verre de l'autre, chante l'air qui suit, et le singe accompagne de la guitare
Pata, pata, pata, pon, Amis, je m'en vais à la guerre ; J'ai pour épée un flacon, Et pour mousquet un grand verre. La santé du roi, Porte-la-moi : Dépêche-toi ; Car je suis mort, si je ne bois. Au son de cet instrument, Je sens que mon coeur se réveille ; Il faut, pour être content, Toujours la pipe et la bouteille. La santé du roi, Porte-la-moi : Dépêche-toi ; Car je suis mort, si je ne bois.74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0