Comédie en prose
Attendez-Moi sous l'Orme, Comédie
Représentée pour la première fois le mercredi 19 mai 1694.
Personnages
- DORANTE, officier réformé, revenant de sa garnison, qui devient amoureux d'Agathe
- AGATHE, fille d'un fermier, amoureuse de Dorante
- PASQUIN, valet de Dorante
- LISETTE, amie d'Agathe
- COLIN, jeune fermier, accordé avec Agathe
- NANETTE, bergère
- NICAISE, berger
- Plusieurs Bergers et Bergères, qui étaient priés pour la noce de Colin et d'Agathe
AVERTISSEMENT SUR ATTENDEZ-MOI SOUS L'ORME
Cette comédie a été représentée pour la première fois au Théâtre français, le mercredi 19 mai 1694, précédée de Tiridate, tragédie en cinq actes, de Campistron.
(On a varié sur la date de la première représentation de cette pièce. Les auteurs des Recherches sur les Théâtres de France la placent en 1700 ; l'auteur de la Bibliothèque des Théâtres, en 1695 ; l'éditeur des Oeuvres de Regnard, édition de 1742, en 1706. Nous suivons la date donnée par MM. Parfait dans leur Histoire du Théâtre français, tome xiii, page 378 ; date qu'ils disent rapporter d'après les registres de la Comédie française.)
Nous laissons dans les Oeuvres de Regnard cette comédie, que l'on a prétendu appartenir en entier à Dufresny, et que nous croyons l'ouvrage des deux poètes.
Elle a été composée dans le temps que Regnard et Dufresny, liés par l'amitié, et associés dans leurs travaux, se communiquaient réciproquement leurs idées. Il y tout lieu de croire que cette pièce-ci appartenait plus particulièrement à Regnard qu'à Dufresny, puisqu'elle a toujours été imprimée dans les Oeuvres de Regnard, et qu'elle ne l'a jamais été dans celles de Dufresny.
Jamais ce poète ne l'a réclamée hautement, même après la mort de Regnard, à qui il a survécu près de quatorze ans.
Ce n'est qu'après la mort de l'un et de l'autre qu'il s'est répandu un bruit peu vraisemblable, et que beaucoup de personnes ont cependant adopté [1]. Ce fait étrange a été imprimé pour la première fois dans le Mercure de France, en octobre 1724, page 2264. On a dit que Regnard, abusant de la situation embarrassée de son ami, avait acheté de lui cette comédie 300 livres, et l'avait donnée sous son nom au théâtre.
L'auteur des Recherches sur les Théâtres la met au nombre des pièces de Regnard. Il dit qu'elle fut représentée en 1700, et imprimée en 1715, sans nom de ville ni d'imprimeur. (Voyez les Recherches sur les Théâtres, part. ii, 4e âge, page 283, édit. in-4°.) Cet auteur écrivait en 1736 ; il ne fait point mention de cette pièce à l'article de Dufresny, et elle ne fut point insérée dans le premier recueil de ses Oeuvres, imprimé en 6 volumes in-12, à Paris, chez Briasson en 1731.
La Bibliothèque des Théâtres, vol. in-8° imprimé en 1733, article Attendez-moi sous l'orme, dit : « Nos deux théâtres ont chacun une petite pièce en prose sous ce titre, qui y furent représentées au commencement de l'année 1695. Le Théâtre français joue celle de M. Regnard, et l'Italien celle de M. Dufresny.. » (Voyez la Bibliothèque des Théâtres, page 43.)
On est donc fondé à croire que ce sont MM. Parfait qui se sont plus à accréditer l'anecdote hasardée dans le Mercure et à laquelle personne, avant eux, n'avait paru faire attention. )
Ce fait a été ensuite répété par plusieurs auteurs, notamment par MM. Parfait, dans leur Histoire du Théâtre français. Nous leur avons déjà fait des reproches de la manière rigoureuse avec laquelle ils ont traité un poète estimable tel que Regnard ; c'est surtout dans cette circonstance que l'on voit éclater leur partialité.
Ils se contredisent en plusieurs endroits : tantôt ils attribuent cette comédie en entier à Dufresny : « Nous avons dit que cette pièce, qui passe pour être de M. Regnard, et qui est imprimée dans tous les recueils de ses Oeuvres, est très certainement de M. Dufresny. » (Histoire du Théâtre français, tome xv, page 409.) Cette comédie « (Attendez-moi sous l'orme) se trouve dans toutes les éditions des Oeuvres de M. Regnard, au nombre de ses pièces de théâtre. Jusqu'à présent le public, trompé par le titre du recueil, l'a crue de lui ; cependant il est très certain qu'elle est de Dufresny. » (Ibid., t. xiv page 378.) « Attendez-moi sous l'orme, comédie en un acte et en prose, de M. Dufresny... dans le recueil des Oeuvres de M. Regnard, à qui elle a été faussement attribuée. » (Dictionnaire des Théâtres de Paris[2] tome Ier, page 323.)
Ailleurs ils conviennent que Regnard a eu part à cette comédie, et qu'elle est autant l'ouvrage de l'un que de l'autre. Ils disent, dans la Vie de Dufresny, que ce poète, « pour n'avoir aucun démêlé avec Regnard, a souffert qu'il fît imprimé dans le recueil de ses oeuvres la comédie d'Attendez-moi sous l'orme, dans laquelle cependant il n'avait qu'une très médiocre part. » (Histoire du Théâtre français, tome xv p. 406.) On lit quelques lignes plus haut : « Des liaisons d'amitié qu'il (Dufresny) avait avec Regnard l'engageaient à lui faire part de ses idées. Il lui communiqua plusieurs sujets de comédie presque finis, entre autres ceux du Joueur et d'Attendez-moi sous l'orme, dans le dessein de les achever ensemble ; mais Regnard, qui sentait la valeur de cette première pièce, amusa son ami, fit quelques changements à ce qu'avait fait Dufresny et la donna aux comédiens sous son nom. » (Ibid. page 405.)
Tout ceci ne se concilie point avec le marché honteux que l'on prétend que Regnard a fait avec Dufresny. S'il a quelque part dans la comédie d'Attendez-moi sous l'orme, il est injuste de l'attribuer tout entière à Dufresny. Il est vrai que l'on ajoute que cette part est très médiocre mais il est bien difficile de l'évaluer. Nous ne croyons pas que l'on ait vu le canevas de Dufresny ; nous ne connaissons personne qui ait lu la pièce presque finie telle qu'elle a été communiquée à Regnard, et qui puisse la comparer à la pièce telle qu'elle est maintenant, avec les additions et corrections de celui-ci.
Si l'on juge de la part que Dufresny a dans cette pièce, par comparaison à celle du Joueur, il se trouvera que tout le mérite est du côté de Regnard, et que, d'une pièce très médiocre, il a su faire un charmant ouvrage. Dufresny nous a fourni ce parallèle en faisant imprimer le Chevalier joueur tel qu'il l'avait composé [3]. Il est à croire que s'il eût produit de même Attendez-moi sous l'orme tel qu'il est sorti de ses mains, la comparaison ne lui serait pas favorable.
Nous pensons donc qu'on ne nous saura pas mauvais gré de rejeter une fable ridicule, qui ne fait honneur ni à l'un ni à l'autre des deux poètes ; fable invraisemblable, qu'on ne s'est permis de répandre qu'après la mort de celui qui avait intérêt de la détruire, et qui s'est accréditée ensuite, on ne sait trop pourquoi.
Nous nous sommes un peu étendus sur cette discussion, parce que nous avons cru qu'il était convenable de restituer à Regnard une pièce que l'on s'était efforcé de lui enlever ; et quoique aucun éditeur de ses Oeuvres n'ait osé la retrancher, cependant on ne l'a admise dans les dernières éditions qu'avec des restrictions, et en adoptant l'opinion que cette pièce appartenait à Dufresny.
Les rôles d'Agathe et de Colin sont ceux que Dufresny pourrait peut-être revendiquer, et nous sommes portés à croire que ce sont les seuls que Regnard ait conservés. Ces deux caractères ont un ton naïf et vrai qui nous paraît appartenir plutôt à Dufresny qu'à Regnard ; mais il faut convenir qu'on reconnaît Regnard dans le surplus de la pièce. On sait qu'il entendait très bien l'économie du théâtre, mais que son associé entendait mieux à produire des scènes détachées qu'à bien conduire une intrigue ; et la comédie d'Attendez-moi sous l'orme est bien intriguée, quoique le sujet en soit simple : le dialogue est vif, et d'un plaisant qui ne peut appartenir qu'à Regnard.
Quelque temps après la première représentation d'Attendez-moi sous l'orme, Dufresny donna au Théâtre italien une pièce sous le même titre, qui fut représentée pour la première fois le 30 janvier 1695.
Cette comédie n'a de commun avec celle de Regnard que le titre ; cependant, comme elle est peu connue, plusieurs personnes l'ont confondue avec la première.
Dufresny est incontestablement l'auteur de la pièce italienne, qui a eu quelque succès sur l'ancien Théâtre italien, mais qui, depuis la suppression arrivée en 1697, a éprouvé le sort des pièces composées pour ce spectacle, et n'a paru que rarement sui la scène.
Cette comédie ignorée a contribué à entretenir l'erreur de quelques personnes sur l'Attendez-moi sous l'orme du Théâtre français. On a. attribué celle-ci à Dufresny, quoiqu'il ne fût l'auteur que de la pièce italienne. Dans la liste des comédies de Dufresny données à l'ancien Théâtre italien, imprimée a la tête de ses Oeuvres, on trouve, l'Attendez-moi sous l'orme, pièce en un acte, 1694, avec cette note : Imprimée aussi dans les Oeuvres de Regnard.
L'éditeur, entraîné par l'opinion commune a confondu la pièce italienne avec la pièce française. C'est cette dernière qui est imprimée dans les Oeuvres de Regnard, et qui lui appartient, au moins pour la plus grande partie ; c'est aussi la pièce française qui a été représentée en 1694.
Quant à la pièce italienne, elle n'a jamais été attribuée à Regnard, ni insérée dans ses Oeuvres. Elle a été représentée en 1695 et non en 1694. C'est cette pièce qui est imprimée dans le recueil de Ghérardi tome 5, page 401 édition de 1717.
Ces deux pièces n'ont de conformité que le titre. Celle de Regnard, comme nous l'avons dit, est agréablement intriguée ; et la pièce de Dufresny n'est qu'une suite de scènes épisodiques, et que l'on appelle proverbialement scènes à tiroir.
Quoique la comédie de Dufresny ne soit pas dépourvue de mérite, elle ne peut néanmoins soutenir la comparaison avec celle de Regnard. La première a dû la plus grande partie de son succès au jeu des acteurs ; la seconde est restée au théâtre, et se voit toujours avec plaisir.
Si Dufresny eût eu une part bien considérable dans la pièce française il n'aurait pas manqué de reprendre ce qui lui appartenait et de le transporter dans la pièce italienne. C'était une bonne manière de se venger de l'infidélité de son ami, et de revendiquer ses usurpations.
Il a suivi cette route pour le Joueur : il a produit sur la scène sa comédie telle qu'il l'avait composée, et a mis tout le monde à portée de prononcer entre lui et son adversaire : chacun a pu voir le parti que Regnard avait tiré des idées de Dufresny ; on a reconnu ce qui appartenait à l'un et à l'autre. Dufresny ne s'est pas contenté de reprendre ses scènes dans cette pièce ; il les a employées de nouveau dans sa comédie de la Joueuse. Désespéré du peu de succès de la première pièce, il ne pouvait concevoir que le public dédaignât des scènes auxquelles il attribuait tout le succès de la comédie de Regnard.
Ce second essai a été encore infructueux. On a continué de se porter en foule au Joueur de Regnard, et l'on n'a pu goûter les deux pièces de Dufresny. Celui-ci n'a pas cependant perdu toute espérance ; il a cru que son rival devait sou triomphe à sa versification ; il a mis en vers la comédie de la Joueuse.
On ne sait quel aurait été le succès de cette nouvelle tentative. La Joueuse, mise en vers, n'a jamais été représentée, et est du nombre des pièces que Dufresny, en mourant, fit brûler sous ses yeux, et par le conseil de son confesseur. Mais ces faits prouvent combien Dufresny était attaché à ses productions, et qu'il ne souffrait pas patiemment que d'autres adoptassent ses idées, et s'attribuassent le fruit de ses travaux.
On ne voit pas pourquoi il aurait eu plus d'indifférence pour Attendez-moi sous l'orme, qu'il n'en avait eu pour le Joueur. L'infidélité de son ami devait lui être aussi sensible pour l'une que pour l'autre pièce.
Nous nous croyons donc fondés à laisser à Regnard une propriété que nous ne pensons pas qu'il ait usurpée. Nous imprimons dans ses Oeuvres la comédie d'Attendes-moi sous l'orme, non parce que cette pièce y a été insérée jusqu'à présent (nous n'aurions pas balancé à l'en retrancher, si nous eussions pu croire qu'elle appartînt à Dufresny), mais parce que nous croyons qu'il en est l'auteur.
Nous n'avons négligé aucun moyen d'éclaircir nos doutes, et toutes les recherches que nous avons pu faire n'ont servi qu'à nous confirmer dans notre opinion, et nous assurer que la comédie d'Attendez-moi sous l'orme est l'ouvrage de Regnard ; que Dufresny y a quelque part, mais que cette part est si médiocre et si équivoque, qu'elle ne suffit pas pour disputer à Regnard sa propriété, et retrancher cette pièce du recueil de ses Oeuvres.
On rapporte dans les Anecdotes dramatiques l'anecdote suivante, relative à Attendez-moi sous l'orme. Armand, cet excellent comique, saisissait avec une présence d'esprit singulière tout ce qui pouvait plaire au public, dont il était fort aimé. Jouant le rôle de Pasquin dans cette pièce, après ces mots : « Que dit-on d'intéressant ? Vous avez reçu des nouvelles de Flandre ; » il répliqua sur-le-champ : « Un bruit se répand que Port- Mahon est pris. » Le vainqueur de Mahon, le maréchal de Richelieu, était le parrain d'Armand [4].
1. (Attendez-moi sous l'orme a été imprimé dans le premier recueil des Oeuvres de théâtre de Regnard, 2 vol. in-12, Paris, Ribou, 1714, et dans les éditions qui ont suivi. Regnard était mort lorsque cette édition parut, mais Dufresny vivait encore. On n'a jamais compris cette pièce au nombre de celles de Dufresny ; je ne connais aucune édition de ses Oeuvres où elle ait été imprimée.
2. (Dictionnaire des Théâtres de Paris, 7 vol. in-12, à Paris, chez Rosset, libraire, rue Saint-Séverin, 1757, ouvrage de MM. Parfait.)
3.(Voyez 1'Avertissenient qui précède le Joueur.)
4. (Les recherches et la discussion auxquelles s'est livré l'auteur de cet Avertissement, ne peuvent laisser douter que la comédie Attendez-moi sous l'orme ne soit de Regnard ; et c'est pour cette raison que je l'ai replacée à son ordre chronologique, du mois de mai 1694 ; la Sérénade n'ayant été représentée qu'au mois de juillet de la même année. (G. P. C.)).
SCÈNE I. Dorante, Pasquin.
PASQUIN
Pour m'expliquer en termes plus clairs, j'ai avancé la dépense du voyage depuis notre garnison jusqu'à ce village-ci ; nous y avons déjà séjourné quinze jours sur mes crochets : je vous prie que nous comptions ensemble, et je vous demande mon congé.
DORANTE
Oh, palsembleu ! Tu prends bien ton temps.
PASQUIN
Eh ! Puis-je le mieux prendre, monsieur ? Vous venez d'être réformé ; il faut bien que vous réformiez votre train.
DORANTE
Pasquin, quitter le service d'un officier, c'est se brouiller avec la fortune.
PASQUIN
Ma foi, monsieur, je me suis brouillé avec elle dès le jour que je suis entré chez vous : mais, Dieu merci, je suis au-dessus de la fortune ; je veux me retirer du monde.
DORANTE
Le fat ! Ô le fat !
PASQUIN
Oui, monsieur, j'ai fait depuis peu des réflexions morales sur la vanité des plaisirs mondains : je suis las d'être bien battu et mal nourri ; je suis las de passer la nuit à la porte d'un lansquenet, et le jour à vous détourner des grisettes ; je suis las enfin d'avoir de la condescendance pour vos débauches, et de m'enivrer au buffet, pendant que vous vous enivrez à table. Il faut faire une fin, monsieur. Je vais me rendre mari d'une certaine Lisette, qui est le bel esprit de ce village-ci. Les plus jolies filles de Poitou la consultent comme un oracle, parce qu'elle a fait ses études sous une coquette de Paris ; c'est là où elle est devenue amoureuse de moi.
Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. Lieu où l'on jouait le lansquenet. [L]
Grisette : Femme ou fille jeune vêtue de gris. On le dit par mépris de toutes celles qui sont de basse condition, de quelque étoffe qu'elles soient vêtues. Des gens de qualité s'amusent souvent à fréquenter des grisettes. [F]
DORANTE
Hé ! Je n'ai point encore trouvé en mon chemin cette Lisette si aimable ; j'en sais mauvais gré à mon étoile.
Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants, Celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'attachement qui lui fasse peine. [R]
PASQUIN
Ce n'est pas votre étoile, monsieur ; c'est moi qui ai pris soin de vous cacher Lisette : je l'ai trouvée trop jolie pour vous la faire connaître. Mais cette digression vous fait oublier qu'il s'agit entre vous et moi d'une petite règle d'arithmétique. Il y a huit ans que je vous sers ; à vingt-cinq écus de gages, somme totale, six cents livres ; sur quoi j'ai reçu quelques coups de canne, coups de pied au cul ; partant reste toujours six cents livres, que je vous prie de me donner présentement.
DORANTE, d'un ton de colère
Quoi ! J'ai eu la patience de garder huit ans un coquin comme toi !
PASQUIN
Tout autant, monsieur.
DORANTE
Un maraud !
PASQUIN
Oui, monsieur.
DORANTE
Huit ans, un valet à pendre !
PASQUIN
Ah !
DORANTE
À noyer, à écraser !
PASQUIN
Il y a du malheur à mon affaire. Vous avez été jusqu'à présent très content de mon service, et vous cessez de l'être dans le moment que je vous demande mes gages.
DORANTE, se radoucissant
Pasquin, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis la dupe de ma bonté. Va, mon cher, je veux bien encore ne te point chasser de chez moi.
PASQUIN
Vraiment, monsieur, ce n'est pas vous qui me chassez ; c'est moi qui vous demande mon congé, et les six cents livres.
DORANTE
Non, mon coeur, tu ne me quitteras point. Tu ne sais ce qu'il te faut. La vie champêtre ne convient point à un intrigant, à un fourbe.
PASQUIN
Je sais bien que j'ai tous les talents pour faire fortune à la ville ; mais je borne mon ambition à Lisette, à qui j'apporte en mariage les six cents livres dont je vais vous donner quittance.
Il tire de sa poche un papier.
DORANTE, lui arrêtant la main
Peste soit du faquin ! Tu n'as que tes affaires en tête : parlons un peu des miennes. J'épouse demain la petite fermière Agathe. J'ai si bien fait, par mon manège, que le père est à présent aussi amoureux de moi que sa fille. Elle a dix mille écus, Pasquin.
PASQUIN
Vous n'avez que vos affaires en tête ; reparlons un peu des miennes.
DORANTE
Agathe m'attend chez elle à quatre heures ; et, avant que d'y aller, j'ai à régler certaines choses avec le notaire.
PASQUIN
Monsieur, il n'y a que deux mots à mon affaire.
DORANTE
Le notaire m'attend, Pasquin.
PASQUIN
Mon congé et mes gages.
DORANTE
Oh ! Puisque tu veux absolument que nous finissions d'affaire ensemble...
PASQUIN
Si ce n'était pas pour une occasion aussi pressante...
DORANTE
Il faut faire un effort...
PASQUIN
Je ne vous importunerais pas.
DORANTE
Quelque peine que cela me fasse...
PASQUIN
Voici la quittance.
DORANTE, prenant la quittance et embrassant Pasquin
Va, je te donne ton congé.
PASQUIN
Et mes gages, monsieur ?
DORANTE
Tu m'attendris, Pasquin ; je ne veux pas te voir davantage.
SCÈNE II.
PASQUIN, seul
Le scélérat ! Je n'ai plus rien à ménager avec cet homme-là ; Lisette me sollicite de rompre son mariage avec Agathe. Allons voir ce qui en sera.
SCÈNE III. Pasquin, Lisette.
PASQUIN
Ah ! Te voilà !
LISETTE
Il y a une heure que je te cherche. Es-tu d'accord avec ton maître ?
PASQUIN
Peu s'en faut. Il ne s'agissait entre lui et moi que de deux articles. Je lui demandais mon congé et mes gages : il a partagé le différend par moitié ; il m'a donné mon congé, et me retient mes gages.
LISETTE
Et tu gardes des mesures avec cet homme-là ! Te feras-tu encore tirer l'oreille pour m'aider à rompre son mariage, en faveur de mon pauvre frère Colin à qui Agathe était promise ? Il ne tient qu'à toi de rendre la joie à tout le village. Ce n'était que fêtes, danses et chansons préparées pour les noces de Colin et d'Agathe ; et depuis que ton officier réformé est venu nous enlever le coeur de cette jolie fermière, toute notre galanterie poitevine est en deuil.
PASQUIN
Je ne manque pas de bonne volonté ; mais je considère...
LISETTE
Et moi, je ne considère plus rien. Je suis bien sotte de prier quand j'ai droit de commander. Colin est mon frère, et s'il n'épouse point Agathe par ton moyen, Lisette n'épousera point Pasquin.
PASQUIN
Ouais ! Tu me mets bien librement le marché à la main !
LISETTE
C'est que je ne suis pas comme la plupart de celles qui font de pareils marchés. Je ne t'ai point donné d'arrhes et je romprai, si...
PASQUIN
Doucement. Cà, que faut-il donc faire pour ce petit frère Colin ? As-tu pris des mesures avec lui ?
LISETTE
Des mesures avec Colin ? Bon ! C'est un jeune amant à la franquette, qui n'est capable que de se trémousser à contretemps. Il va, il vient, il piétine, il peste contre son infidèle, et a toujours quelque raisonnement d'enfant qu'il veut qu'on écoute ; enfin, c'est un petit obstiné que j'ai été contrainte d'enfermer, afin qu'il me laissât en paix travailler à ses affaires. Je crois que le voilà encore.
Franquette : Usité seulement dans cette locution familière : à la franquette, à la bonne franquette, c'est-à-dire tout uniment, franchement, loyalement. [L]
SCÈNE IV. Colin, Lisette, Pasquin.
LISETTE, à Colin
Quoi ! Petit lutin, tu seras toujours sur mes talons ?
COLIN, à Lisette
J'ai sauté par la fenêtre de la salle où tu m'avais enfermé, pour te venir dire que tout le tripotage de veuve que tu veux faire pour attraper ce Dorante, par-ci, par-là, tant y a que tout ça ne vaut rien.
LISETTE
Mort de ma vie ! Si tu...
Mort de ma vie : autre serment qui sert à affirmer avec une sorte d'impatience. [L]
PASQUIN
Laissez opiner Colin ; il me paraît homme de tête.
COLIN
Assurément. J'ai trouvé un secret pour qu'Agathe me r'aime, et j'ai commencé à imaginer...
LISETTE
Et va-t'en achever d'imaginer ; laisse-moi exécuter.
COLIN
Oh ! Y faut que ce soit moi qui...
LISETTE
Oh ! Ce ne sera pas toi qui...
COLIN
Je te dis que...
LISETTE
Je te dis que tu te taises.
COLIN
Oh ! C'est moi qui suis I'amoureux, une fois ; je veux parler tout mon soûl.
LISETTE
Oh ! Le petit mutin d'amoureux !
COLIN
Tenez, si Pasquin me dit que je n'ai pas pus d'esprit que toi, pour ce qui est d'Agathe, je veux bien m'en retourner dans la salle.
LISETTE
Écoutons, à cette condition.
COLIN
C'est que j'ai eune ruse pour faire venir Agathe dans un endroit où je vous cacherai tous deux.
PASQUIN
Fort bien !
COLIN
Et pis, quand a sera là, je li dirai : Çà, gnia personne qui nous écoute ; n'est-y pas vrai, Agathe, qu'ou m'avez dit cent fois qu'ou m'aimiez ? A dira, Oui, Colin ; car ça est vrai. N'est-y pas vrai, li redirai-je, que quand vous me dites ça, je dis, moi, que les paroles étaient belles et bonnes, mais que ça ne tient guère, à moins qui n'y ait quelque chose, là, qui signifie qu'ou n'oseriez pus prendre d'autre mari .que moi ? Agathe dira : Oui, Colin. N'est-y pas vrai, ce li ferai-je encore, qu'un certain jour que l'épingle de votre collet était défaite, je le soulevis tout doucement, tout doucement ?...
LISETTE
Oh ! Va donc plus vite ; j'aime l'expédition.
PASQUIN
Ce récit promet beaucoup au moins. Et nous serons cachés pour entendre tout cela ?
COLIN
Assurément. Je ne barguignerai point à li faire tout dire ; car si a m'épouse, l'épousaille couvre tout ; et sinon, je sis bien aise qu'on sache que la récolte appartient à sti qui a défriché la terre. Oh ! Donc, je dirai à Agathe : N'est-y pas vrai, quand j'eu entr'ouvart votre collet, que je pris dessous un papier dans votre sein, et que sur ce papier vous m'aviez fagoté en lacs d'amour votre nom parmi le mien, pour montrer ce que je devions être l'un à l'autre ?
Barguigner : se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se resoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. Il ne faut point barguigner à quitter ses folles amours, et les engagements dans le vice. [F]
Epousailles : Célébration d'un mariage. Le jour des épousailles. Assister aux épousailles. [L]
PASQUIN
Et a dira : Oui, Colin.
Fagoter : Mettre du bois en fagots. Le millier de fagots coûte tant à fagoter. Se dit aussi figurement et bassement pour, Mettre en mauvais ordre, mal arranger, habiller d'une façon plaisante et ridicule. [T]
COLIN
Oh ! A dira peut-être que c'est qu'a dormait ; mais je sais bien qu'a ne faisait que semblant ; car a se réveillit tout juste quand...
LISETTE
Hé bien, enfin ! Quand elle aura tout dit...
COLIN
Vous sortirez tous deux de votre cache, et vous li direz : Agathe, faut qu'ou vous mariez rien qu'avec Colin tout seul, ou nous allons dire partout qu'ous aimez deux hommes à la fois. Oh ! À ne voudra pas.
LISETTE
O que si, a voudra. Les femmes en font gloire.
COLIN
Faire gloire d'aimer un autre que sti avec qui on se marie ! Non, gnia point de femme comme ça dans tout le monde.
PASQUIN
Colin n'a pas voyagé. Çà, je juge que M. Colin imagine mieux que nous, mais nous exécuterons mieux que Colin. Partant, condamné à retourner dans la salle jusqu'à ce que nous ayons besoin de lui.
COLIN
Oh ! Ne vlà-t-il pas qu'il dit comme Lisette à cause que... hé ! la la.
LISETTE
Oh ! Va donc, ou je ne me mêle plus de tes affaires.
COLIN
J'y vas, mais j'enrage.
SCÈNE V. Lisette, Pasquin.
LISETTE
Oh ! Nous voilà délivrés de lui. Çà, il s'agit de guérir Agathe de l'entêtement où elle est pour ton maître.
PASQUIN
Hom ! Quand l'amour s'est une fois emparé d'un coeur aussi simple que celui d'Agathe, il est difficile de l'en chasser ; il se trouve mieux logé là que chez une coquette.
LISETTE
J'avoue que les grands airs de ton maître ont saisi la superficie de son imagination ; mais le fond du coeur est encore pour Colin. Finissons. Il faut empêcher Agathe de sortir de chez elle, afin qu'elle ne vienne point rompre les mesures que nous avons prises. Comment nous y prendrons-nous ?
PASQUIN
Hom ! Attendez. Nous lui avons fait venir des habits de Paris. Si j'allais lui dire que mon maître veut qu'elle les mette... La coiffure seule suffit pour amuser une femme toute la journée.
LISETTE
La voici qui vient ; songe à la renvoyer chez elle.
SCÈNE VI. Agathe, Lisette, Pasquin.
AGATHE
Où est donc ton maître, Pasquin ? Il y a deux heures que je l'attends chez moi.
PASQUIN
Vous vous trompez, madame, mon maître est trop amoureux pour vous faire attendre.
LISETTE, à Agathe
Je vous avais bien dit que ses empressements ne dureraient pas.
AGATHE
Oh ! C'est tout le contraire, Lisette. Dorante doit être aujourd'hui amoureux de moi à la folie ; car il m'a promis que son amour augmenterait tous les jours, et il m'aimait déjà bien hier.
LISETTE
En une nuit, il arrive de grandes révolutions dans le coeur d'un Français.
PASQUIN
Oui, sur la fin de ce siècle-ci, les amants et les saisons se sont bien déréglés ; le chaud et le froid n'y dominent plus que par caprice.
LISETTE
Oh ! En Poitou nous avons une règle certaine ; c'est que le jour des noces, le thermomètre de la tendresse est à son plus haut degré ; mais le lendemain il descend bien bas.
AGATHE
Vous voulez me persuader tous deux que Dorante sera inconstant ; mais il faudrait que je fusse folle pour craindre qu'il change. Quoi ! Quand Colin me disait tout simplement qu'il me serait fidèle, je le croyais ; et je ne croirais pas Dorante qui est gentilhomme, et qui fait des serments horribles qu'il m'aimera toujours ?
PASQUIN
En amour, les serments d'un courtisan ne prouvent rien ; c'est le langage du pays.
LISETTE, à Agathe
Si vous vouliez m'écouter une fois en votre vie, je vous ferais voir que Dorante...
AGATHE
Parlons d'autre chose, Lisette.
PASQUIN, à Lisette
Elle a raison.
À Agathe.
Parlons des beaux habits que mon maître vous a fait venir.
AGATHE
Ah, Pasquin ! J'en suis charmée.
PASQUIN
À propos, mon maître voulait vous voir aujourd'hui parée.
AGATHE
Je voudrais bien l'être aussi ; niais je ne sais pas lequel je dois mettre des deux habits. Dis-moi, Pasquin, lequel aimera-t-il mieux de l'innocente ou de la gourgandine ?
Innocente : espèce de robe ample et sans ceinture que les femmes portaient à la fin du XVIIe siècle. [L]
Gourgandine : 1. Terme très familier. Femme de mauvaise vie, coureuse. 2. Sorte d'habit de femme à la mode en 1694, qui consistait en un corset ouvert par devant et laissant voir la chemise. [L]
PASQUIN
La gourgandine a toujours été du goût de mon maître.
AGATHE
Il faut que les femmes de Paris aient bien de l'esprit pour inventer de si jolis noms.
PASQUIN
Malepeste ! Leur imagination travaille beaucoup. Elles n'inventent point de modes qui ne servent à cacher quelque défaut. Falbala par haut pour celles qui n'ont point de hanches ; celles qui en ont trop le portent plus bas. Le col long et les gorges creuses ont donné lieu à la steinkerque ; et ainsi du reste.
Malepeste : Imprecation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]
Falbala : Large bande d'étoffe plissée que les femmes mettent au bas et autour de leurs jupes. Aujourd'hui le falbala, qui paraît dater de la fin du règne de Louis XIV, s'appelle volant. [L]
AGATHE
Ce qui m'embarrasse le plus, c'est la coiffure. Je ne pourrai jamais venir à bout d'arranger tant de machines sur ma tête ; il n'y a pas de place pour en mettre seulement la moitié.
Steinkerque : Notre Langue non seulement a naturalisé une infinité de mots tirés de Langues étrangères, tant anciennes que modernes ; mais même, en naturalisant certains mots, en a réglé la signification de la manière du monde la plus arbitraire. Une bataille se donne près d'un village nommé Stinkerke ; il plaît à nos Dames d'illustrer ce nom, en le faisant passer du village à une espèce de mouchoir de cou de nouvelle invention. [T]
PASQUIN
Oh ! Quand il s'agit de placer des fadaises, la tête d'une femme a plus d'étendue qu'on ne pensé. Mais vous me faites souvenir que j'ai ici le livre instructif que la coiffeuse a envoyé de Paris. Il s'intitule : « Les Éléments de la toilette, ou le Système harmonique de la coiffure d'une femme. »
AGATHE
Ah ! Que ce livre doit être joli !
LISETTE
Et savant !
PASQUIN, tirant un livre de sa poche
Voici le second tome. Pour le premier, il ne contient qu'une table alphabétique des principales pièces qui entrent dans la composition d'une commode, comme :
« La duchesse, le solitaire La fontange, le chou, Le tête-à-tête, la culbute, Le mousquetaire, le croissant, Le firmament, le dixième ciel, La palissade et la souris. »Solitaire ou Palatine : Fourrure que les femmes mettent sur leur cou en hiver pour couvrir leur gorge, et la tenir chaudement. [T] Chou : Assemblage de coques de rubans, en forme de chou, sur un petit carton rond. [L] Culbute : se disait, au XVIIIe siècle, d'une partie de la coiffure des femmes appelée aussi fripon. [L] Croissant : Ornement de tête des Dames et Demoiselles. C'est une partie de la coiffure que l'on nommait Commode. [T] Dixième ciel : Les femmes donnoient ce nom à un ornement de tête qui faisait partie de la coiffure qu'elles nommoient commode. [T] Souris : les femmes ont aussi donné le nom de souris à une fausse coiffe qu'elles mettent sous les deux autres. [T]
Duchesse : est aussi un terme de coiffeuse, qui se dit d'un noeud de nompareille que les Dames et les Demoiselles propres et galantes, se mettent sur le haut du front. [T] Fontange : c'est un noeud de ruban que les femmes, qui se mettent proprement, portent sur le devant de leur coiffure, et un peu au-dessus du front, et qui lie la coiffure. Ce mot vient de Mademoiselle de Fontange qui la première porta ce noeud, lorsqu'elle commença de paraître à la Cour. [T] Culbute : Anciennement, noeud de rubans de couleur que les jeunes demoiselles portaient presque sur le derrière de la coiffe. [L] Firmament : Ornement de pierreries que les femmes et les filles de qualité mettent dans leurs cheveux autour de leur tête. [T] Palissade : était aussi une partie de la coiffure des femmes. C'était un fil de fer qui servait à faire lever le devant de la cornette, et qui se mettait sous la cornette. [T]
AGATHE
Ah, Pasquin ! Cherche-moi l'endroit où le livre dit que se met la souris. J'ai un noeud de ruban qui s'appelle comme cela.
PASQUIN
C'est ici quelque part ; attendez...
« Coiffure pour raccourcir le visage. »Ce n'est pas cela.
« Petits tours blonds à boucles fringantes pour les fronts étroits et les nez longs. »
Je n'y suis pas.
« Suppléments ingénieux qui donnent du relief aux joues plates. »
Ouais !
« Cornettes fuyantes pour faire sortir les yeux en avant. »
Ah ! Voici ce que vous demandez.
« La souris est un petit noeud de nompareille qui se place dans le bois. Nota qu'on appelle petit bois un paquet de cheveux hérissés, qui garnissent le pied de la futaie bouclée. »
Mais vous lirez cela à loisir. Allez vite arranger votre toilette ; je vous, enverrai mon maître sitôt qu'il aura fini une petite affaire.
AGATHE
Qu'il ne me fasse pas attendre au moins. Adieu, Lisette.
LISETTE
Adieu, Agathe.
SCÈNE VII. Lisette, Pasquin.
LISETTE
On vient à bout de tout en ce monde, quand on sait prendre chacun par son faible ; les hommes par les femmes, les femmes par les habits. Çà, il faut à présent nous assurer de ton maître.
PASQUIN
Il est chez le notaire ; il faut qu'il repasse par ici ; pour aller chez Agathe, et je l'arrêterai pendant que tu iras te déguiser en veuve.
LISETTE
Récapitulons un peu ce déguisement. Tu es bien sûr que ton maître n'a jamais vu la veuve ?
PASQUIN
Assurément. Sur la réputation qu'elle a dans Poitiers d'être fort riche, mon fanfaron s'est vanté qu'elle était amoureuse de lui. Pour se venger, elle a pris plaisir à se trouver masquée à deux ou trois assemblées où il était, de faire la passionnée ; en un mot, de se moquer de lui, trouvant toujours des excuses pour ne se point démasquer. C'est une gaillarde qui fait mille plaisanteries de cette nature pour égayer son veuvage.
LISETTE
Puisque cela est ainsi, je contreferai la veuve comme si je l'étais.
PASQUIN
Tant pis ; car on ne saurait bien contrefaire la veuve, qu'on n'ait contrefait la femme mariée. L'habit est-il prêt ?
LISETTE
Oui.
PASQUIN
Voilà mon maître qui vient.
LISETTE
Amuse-le pendant que je me déguiserai ; et après, tu iras avertir Agathe qu'elle vienne nous surprendre ; tu la feras écouter notre conversation. Laisse-moi faire.
SCÈNE VIII.
PASQUIN, seul
Comment lui tournerai-je la chose ? Mais il ne faut pas tant de façon avec mon maître. Un homme qui se croit aimé de toutes les femmes en est aisément la dupe.
SCÈNE IX. Dorante, Pasquin.
PASQUIN
Monsieur ! Monsieur !
DORANTE
Ne m'arrête point ; Agathe m'attend.
PASQUIN
Ce n'est plus de mes affaires que je veux vous parler à présent.
DORANTE
Je meurs d'impatience de la voir. L'amour, Pasquin, l'amour ! Ah ! Quand on a le coeur pris...
PASQUIN
Fait comme vous êtes, monsieur, je n'eusse jamais deviné que l'amour vous ferait perdre votre fortune.
DORANTE
Que veux-tu dire par là ?
PASQUIN
Que votre amour pour Agathe vous fait manquer cette veuve de cinquante mille écus.
DORANTE
Eh ! Ne t'ai-je pas dit que la sotte est devenue invisible à Poitiers ?
PASQUIN
Apparemment elle voulait éprouver votre constance. L'heureux moment est venu ; elle est ici, monsieur.
DORANTE
Est-il possible ?
PASQUIN
Il n'y a rien de plus vrai ; et depuis que vous m'avez quitté... Mais n'en parlons plus, vous avez le coeur pris pour Agathe.
DORANTE
Achève, Pasquin, achève.
PASQUIN
Amoureux comme vous êtes, vous ne voudriez pas rompre un mariage d'inclination pour vingt mille écus plus_ou_moins.
DORANTE
Il faudra se faire violence. Avec vingt mille écus on achète un régiment, on est utile au prince ; tu sais qu'un gentilhomme doit se sacrifier pour les besoins de l'État.
PASQUIN
Entre nous, l'État n'a pas besoin de vous, puisqu'il vous a remercié de vos services à la tête de votre compagnie.
DORANTE
Parlons de la veuve, Pasquin.
PASQUIN
La veuve est venue ce matin de Poitiers pour vos beaux yeux ; et depuis que vous m'avez quitté, on vient de m'offrir de sa part cent pistoles, si je puis livrer votre coeur.
DORANTE
Je serai ravi de te faire gagner cent pistoles. J'aime m'acquitter, Pasquin.
PASQUIN
En rabattant sur les gages.
DORANTE
Çà, que faut-il faire, mon cher coeur ?
PASQUIN
On est convenu avec moi que le hasard amènerait la veuve sous cet orme dans un quart d'heure.
DORANTE
Bon !
PASQUIN
J'ai promis que le même hasard vous y conduirait aussi.
DORANTE
Fort bien !
PASQUIN
Il faut que vous vous promeniez, sans faire semblant de rien. Elle va venir, sans faire semblant de rien. Pour lors vous l'aborderez, vous, en faisant semblant de rien ; elle vous écoutera en faisant semblant de rien. Voilà comment se font les mariages des Tuileries.
DORANTE
Parbleu, tu es un homme adorable !
Parbleu : Sorte de jurement. altération de Par Dieu. [L]
PASQUIN
Çà, préparez-vous à aborder la veuve en petit maître. Cachez-vous un oeil avec votre chapeau, la main dans la ceinture, le coude en avant, le corps d'un côté et la tête de l'autre ; surtout, gardez-vous bien de vous promener sur une ligne droite, cela est trop bourgeois.
DORANTE
Ce maraud-là en sait presque autant que moi.
DORANTE
Voici l'occasion monsieur, de faire profiter les talents que vous avez pour le grand art de la minauderie. Ah ! Si vous pouviez vous souvenir de cette mine que vous fîtes l'autre jour à la comédie, là, une certaine mine qui perdit de réputation cette femme à qui vous n'aviez jamais parlé.
DORANTE
Que tu es badin !
SCÈNE X. Lisette, en veuve, Dorante, Pasquin.
PASQUIN, bas, à Dorante
Voici la veuve, monsieur ; faites semblant de rien ; hem, semblant de rien.
Haut, à Dorante en faisant signe à Lisette.
N'y a-t-il rien de nouveau en Catalogne ? Que dit-on de l'Allemagne ? Vous avez reçu des lettres de Flandre. La promenade est bien déserte aujourd'hui. De quel côté vient le vent ? Mon_Dieu ! La belle journée !
DORANTE, bas, à Pasquin
Pasquin la veuve soupire.
PASQUIN, bas, à Dorante
Apparemment, c'est pour le défunt.
DORANTE, bas, à Pasquin
Il faut un peu la laisser ronger son frein. Elle est sensible aux bons airs. Je me sers de mes avantages.
PASQUIN, bas, à Dorante
Vous avez raison ; votre geste est tout plein de mérite, et vous avez encore plus d'esprit de loin que de près. Si elle vous entendait chanter, elle serait charmée, monsieur. Ne savez-vous point par coeur quelque impromptu de l'opéra nouveau ?
DORANTE, haut, à Pasquin
Je vais chanter, pour me désennuyer, un petit air que je fis à Poitiers pour cette charmante veuve. Hem.
Il chante.
Palsambleu l'Amour est un fat, L'Amour est un fat ; Sans égard pour ma naissance, Il me fait soupirer, gémir, sentir l'absence Comme un amant du tiers-état. Palsambleu l'Amour, etc. Il n'est point de belle en France Que je n'aie soumise à ce petit ingrat ; Et, pour toute récompense, Il m'enchaîne comme un forçat. Palsambleu l'Amour, etc.Palsembleu : Sorte de jurement composé de quatre mots tout défigurés, ce qui cache la honte de son origine. Ce jurement dans les Comédies se met à la bouche des Comtes et des Marquis, parce qu'il n'y a guère que les fanfarons, et ceux qui parlent comme eux, qui le mêlent à leurs discours. Ces deux mots se sont faits par corruption de par le sang de Dieu, jurement éxécrable. [T]
PASQUIN, après que Dorante a chanté
Vous êtes l'Amour, monsieur !
DORANTE, bas, à Pasquin
C'est assez la faire languir. Ciel ! Quelle aventure, Pasquin ! Je crois que voilà mon aimable invisible dont je te parlais.
PASQUIN
C'est elle-même.
DORANTE, abordant la veuve
Par quel bonheur, madame, vous trouve-t-on dans ce village ?
LISETTE
J'y venais chercher la solitude, et pleurer en liberté.
PASQUIN
Retirons-nous donc, monsieur : il est dangereux d'interrompre les larmes d'une veuve. La vue d'un joli homme fait rentrer la douleur en dedans.
DORANTE
Je vous l'ai dit cent fois, charmante spirituelle, je suis le cavalier de France le plus spécifique pour la consolation des dames.
LISETTE
Un cavalier fait comme vous ne saurait en consoler une, qu'il n'en afflige mille autres.
DORANTE
Périssent de jalousie toutes les femmes du monde, pourvu que vous vouliez bien...
LISETTE
Ah ! N'achevez pas, monsieur ; je crains que vous ne me fassiez des propositions que je ne pourrais entendre sans horreur ; car, enfin, il n'y a encore que huit ans que mon mari est mort.
PASQUIN
Ah, monsieur ! Vous allez rouvrir une plaie qui n'est pas encore bien refermée.
DORANTE
Ah, Pasquin ! Je sens que mon feu se rallume.
LISETTE
Hélas ! Le pauvre défunt m'aimait tant !
PASQUIN, bas, à Dorante
Elle parle du défunt ; vos affaires vont bien.
LISETTE
Il m'a fait promettre, en mourant ...
En baissant la voix.
Que je ne me remarierais point.
PASQUIN, bas, à Dorante
Profitez du moment, monsieur : elle est femme ; et puisque sa parole baisse, il faut qu'elle soit bien faible.
LISETTE, bégayant
Je tiendrai... ma promesse... ou bien...
PASQUIN, bas, à Dorante
Elle bégaie, il est temps que je me retire.
DORANTE, bas, à Pasquin
Va-t'en.
SCÈNE XI. Dorante, Lisette.
DORANTE
Nous sommes seuls, madame ; accordez-moi donc enfin ce que vous m'avez tant de fois refusé à Poitiers ; levez ce voile cruel...
LISETTE
Monsieur, l'affliction m'a si fort changée...
DORANTE
Eh ! Je vous conjure...
LISETTE, d'un ton de précieuse
Je ne dors point ; la fatigue du carrosse, la chaleur, la poussière, le grand jour... Vous me trouverez laide à faire peur.
DORANTE
Je vous trouverai charmante.
LISETTE
Vous le voulez ?
Elle lève sa coiffe.
DORANTE
Que vois-je ?
LISETTE
Puisqu'il faut vous l'avouer, dès la seconde fois que je vous vis, je formai le dessein de faire votre fortune ; mais je voulais vous éprouver. Ah, cruel ! Fallait-il si tôt vous rebuter ?
DORANTE
Eh ! Vous avais-je vue, madame ?
SCÈNE XII.Dorante, Lisette, Agathe, Pasquin.
Pasquin amène Agathe pour écouter.
AGATHE, à part, à Pasquin
C'est donc pour cela qu'il me faisait tant attendre ?
PASQUIN, à part, à Agathe
Écoutez...
Il sort.
SCÈNE XIII.Dorante, Lisette, Agathe, à part.
DORANTE, à Lisette
Je l'avoue finalement ; à votre refus, j'avais baissé les yeux sur une petite fermière ; parce que je trouvais une somme d'argent pour nettoyer de gros biens que j'ai en direction : mais d'honneur je ne l'ai jamais regardée que comme un enfant, une poupée avec quoi on se joue ; et depuis les charmantes conversations de Poitiers, vous n'avez point désemparé mon coeur.
On lit dans l'édition originale d'honneur en honneur, sans ponctuation entre les deus mots. Il est trop évident que cette répétition est une faute typographique pour la reproduire dans le texte. Ces deux mots ont été admis par l'éditeur de 1820. Les éditions de 1714 et 1731 n'ont conservé que d'honneur. (G. A. C.)
AGATHE, à part
Le traître !
LISETTE
Apparemment que je vous crois, puisque je veux bien vous donner ma main. Mais, avant toutes choses, il faut que vous disiez à Agathe, en ma présence, que vous ne l'avez jamais aimée.
DORANTE
En votre présence ?
LISETTE
Quoi ! Vous hésitez ?
DORANTE
Nullement. Mais enfin, dire en face à une femme que je ne l'aime point, c'est l'assassiner : le coup est mortel, madame ; et je dois avoir des ménagements pour une pauvre petite créature, qui...
LISETTE
Qui...
DORANTE
Qui, puisqu'il faut vous faire la confidence, a eu pour moi certaines faiblesses. Je suis galant homme.
AGATHE, à part
Comme il ment !
DORANTE
Mais, madame, je quitte tout pour vous suivre. Je me laisse enlever, je vous épouse : faut-il d'autres marques de mon amour ?
LISETTE
Au moins, je vous ordonne d'aller tout présentement rompre l'engagement que vous avez avec le père.
DORANTE
Oh ! Pour cela, volontiers.
LISETTE
Allez promptement, et revenez dans une demi-heure m'attendre sous cet orme.
DORANTE
Je vais vous satisfaire.
LISETTE
Sous l'orme, au moins.
SCÈNE XIV. Agathe, Lisette.
AGATHE, à part, n'osant aborder la veuve
Il faut que je sache d'elle... Mais me ferai-je connaître après ce qu'on lui vient de dire de moi ?
LISETTE
Mon_Dieu ! La jolie mignonne ! Qu'elle est aimable ! Me voulez-vous parler ?
AGATHE, n'osant l'aborder
Non.
LISETTE
Mais je crois vous avoir vue quelque part. N'êtes-vous pas la belle Agathe ?
AGATHE
Je ne sais pas.
LISETTE
Ne craignez rien, ma bouchonne. Vous m'aviez enlevé mon amant ; mais je suis déjà vengée, puisqu'il vous a sacrifiée à moi.
Bouchonne : terme de caresse, comme qui dirait, ma chère enfant, mon petit coeur. [T]
AGATHE
Le traître !
LISETTE
Vous êtes bien fâchée, n'est-ce pas, de perdre un si joli petit homme ?
AGATHE
Je ne suis fâchée que de ce qu'il vous vient de dire des faussetés de moi. Il dit que j'ai eu des faiblesses pour lui : ah ! Ne le croyez pas au moins, madame ; c'est un méchant qui en dira tout autant de vous.
LISETTE, rit
Ha, ha !
AGATHE
Vous riez ! Est-ce que vous me soupçonnez de ce que ce menteur-là vous a dit ?
LISETTE
Dorante ne saurait mentir ; il est gentilhomme.
AGATHE
Que je suis malheureuse ! Quoi ! Vous croyez...
LISETTE, se dévoilant
Oui, je crois...
AGATHE
C'est Lisette !
LISETTE
Je crois, comme je l'ai toujours cru, que vous êtes fort sage, et que Dorante est le plus grand scélérat ; mais je suis contente, vous avez tout entendu. Ce n'est pas sa faute, comme vous voyez, si je ne suis qu'une fausse veuve. Hé bien, que vous dit le coeur présentement ?
AGATHE
Hélas ! J'ai trahi Colin ! Colin m'aime-t-il encore ?
LISETTE
Il fera tout comme s'il vous aimait ; et sitôt que vous lui aurez dit un mot, il ne songera plus qu'à se venger de Dorante.
AGATHE
Ah ! Qu'il ne s'y joue pas : Dorante m'a dit qu'il était bien méchant.
LISETTE
Il s'agit d'une vengeance qui servira de divertissement à toute notre petite société galante. Il sera berné... qu'il ne manquera rien.
SCÈNE XV. Colin, Agathe, Lisette.
COLIN, à part, sans apercevoir Agathe
Pasquin me vient de dire que tout allait bien, pourvu que je patientisse ; mais, quand je devrais tout gâter, je ne saurais plus me tenir en place ; je sis trop amoureux.
AGATHE, à Colin, fâchée de l'avoir trahi
Ah Colin ! Colin !
COLIN, à Agathe, qu'il aperçoit
Ce n'est pas de vous au moins que je dis que je sis amoureux : il ferait beau var que j'aimisse encore eune... ingrate !
AGATHE
Il est vrai.
COLIN
Eune... infidèle.
AGATHE
Oui, Colin.
COLIN
Eune... changeuse !
AGATHE
Hélas ! Je n'aime pas trop à changer ; mais c'est que cela me vint malgré moi tout d'un coup, parce que je n'avais jamais vu d'homme fait comme Dorante.
COLIN
Oui, vous êtes une traîtresse.
AGATHE
Oh ! Pour traîtresse, non... Ne vous avais-je pas averti que je voulais aimer Dorante ?
COLIN, étouffant de colère et d'amour
Eune.... aouf ! Gnia pu moyen de retenir mon naturel. Baille-moi ta main.
AGATHE
Ah Colin ! Que je suis fâchée !
COLIN
Ah ! Que je sis aise, moi !
LISETTE
Vous allez user toute votre tendresse ; gardez-en un peu pour quand vous serez mariés, vous en aurez besoin. Çà, Dorante va venir m'attendre sous l'orme ; nous avons résolu de nous moquer de lui. Pierrot, Nanette et Licas nous doivent aider ; ils sont là tout prêts. Les voici.
SCÈNE XVI. Lisette, Colin, Agathe, Nanette, deux Bergers.
LISETTE, à Nanette et aux Bergers
Qui vous a donc avertis qu'il était temps ?
NANETTE, à Lisette
Nous avons vu de loin qu'elle se laissait baiser la main par Colin ; nous avons jugé...
COLIN, à Nanette
C'est signe qu'al' a retrouvé l'esprit qu'al' avait pardu.
AGATHE
Que je suis honteuse, Nanette, d'avoir été trompée par un homme !
NANETTE
Hélas ! À qui est-ce de nous autres que cela n'arrive point ? Mais nous allons faire voir à ce petit coquet de Dorante qu'il ne sait pas son métier, puisqu'il donne le temps à une fille de faire des réflexions.
LISETTE
Tous vos petits rôles de raillerie sont-ils prêts ?
NANETTE
Bon ! Notre Licas et notre Pierrot feraient un opéra en deux heures.
LISETTE
Oui, je vais vous donner votre rôle.
NANETTE
Voici Dorante. Retirez-vous ; c'est à moi à commencer.
Ils sortent.
SCÈNE XVII.
DORANTE seul, venant au rendez-vous que lui a donné la veuve
Voici à peu près l'heure rendez-vous. J'ai bien fait de ne voir ni le père ni la fille : si la veuve m'allait manquer, je serais bien aise de retrouver Agathe. J'entends des villageois qui chantent ; laissons-les passer.
SCÈNE XVIII. Dorante, Nanette, Nicaise.
Nicaise finit une chanson à une paysanne qui le fuit.
NANETTE
Mon pauvre Nicaise, tu perds ton temps et ta chanson. Il est vrai que je t'ai aimé ; mais c'est justement pour cela que je ne t'aime plus. Ce sont là nos règles.
SCÈNE XIX.
DORANTE, seul
Ces poitevines sont galantes naturellement. Mais la veuve tarde beaucoup.
SCÈNE XX. Dorante, Pasquin.
PASQUIN
Ah, monsieur ! Nous jouons de malheur.
DORANTE
Qu'y a-t-il donc ?
PASQUIN
La veuve est partie, monsieur ; une de ses tantes est venue l'enlever à ma barbe. Tout ce que la pauvrette a pu faire, c'est de sortir la tête par la portière du carrosse, et de me faire signe de loin qu'elle ne laisserait pas de vous aimer toujours.
DORANTE
Se serait-elle moquée de moi ?
PASQUIN
Monsieur, j'ai sellé votre anglais ; le voilà attaché, à la porte : si vous voulez suivre le carrosse, il n'est pas encore bien loin.
Anglais : cheval anglais.
DORANTE
Pasquin il faut aller au plus certain. Je vais trouver Agathe, et conclure avec elle. La voici justement.
SCÈNE XXI. Dorante, Agathe, Pasquin.
AGATHE, à part
Je vais bien me moquer de lui.
Haut, à Dorante.
Ah ! Vous voilà, monsieur ; il faudra donc que je vous cherche toute la journée ?
DORANTE
Ah ! Pardon, ma charmante ; j'ai eu une affaire indispensable.
AGATHE
N'est-ce point plutôt que vous m'auriez fait quelque infidélité ?
DORANTE
Que dites-vous là cruelle, injuste, ingrate ? J'atteste le ciel...
AGATHE
Hé ! la la, ne jurez point. Je sais bien comme vous m'aimez,
DORANTE
Mais vous, qui parlez, est-ce aimer, que de pouvoir attendre jusqu'à demain ?
AGATHE
Hé bien, marions-nous tout à l'heure.
DORANTE
Dites donc au papa qu'il abrége les formalités : ces articles, ce contrat, me désespèrent.
PASQUIN
La sotte coutume pour les amants qui sont bien pressés !
AGATHE
Nous irons dans un moment trouver mon père ; et, s'il nous fait trop attendre, nous nous marierons tous deux tout seuls.
SCÈNE XXII. Les mêmes ; Choeurs de Bergers et de Bergères.
SCÈNE XXIII. Dorante, Agathe, Pasquin.
DORANTE
Qu'entends-je ?
AGATHE
C'est la noce d'un nommé Colin. Vous ne le connaissez pas ?
PASQUIN, faisant un saut, va joindre la noce
Une noce ! Ma foi, je m'en vais danser.
SCÈNE XXIV. Dorante, Agathe, Pasquin, Plusieurs Bergers et Bergères, près pour la noce de Colin et d'Agathe.
DORANTE, à Agathe
Ils s'avancent, cédons-leur la place.
AGATHE
Oh ! Il faut que je sois de cette noce-là.
DORANTE
Quoi ! Vous pouvez différer un moment ?
AGATHE
Sitôt que la noce sera faite, nous nous marierons.
DORANTE
Pasquin, voici bien des circonstances.
PASQUIN
C'est le hasard, monsieur.
DORANTE
En tout cas, il faut faire bonne contenance.
Il se mêle avec les villageois.
Fort bien, mes enfants. Vive la Poitevine ! Menuet de Poitou. Courage, Pasquin.On chante.
Prenez la fillette Au premier mouvement ; Car elle est sujette Au changement : Souvent la plus tendre Qu'on fait trop attendre, Se moque de vous Au rendez-vous.PASQUIN, se moquant de Dorante
Nous sommes trahis ; on nous berne, monsieur.
DORANTE
Ceci me confond.
LISETTE, chante à Dorante
Vous qui pour héritage N'avez que vos appas, L'argent ni l'équipage Ne vous manqueront pas : Malgré votre réforme, La veuve y pourvoira ; Attendez-la sous l'orme, Peut-être elle viendra. Agathe, chante à Dorante. La fille de village Ne donne à l'officier Qu'un amour de passage ; C'est le droit du guerrier : Mais le contrat en forme, C'est le lot du fermier : Attendez-moi sous l'orme, Monsieur l'aventurier.COLIN, chante
Un jour notre goulu de chat Tenait la souris sous la patte ; Mais al' était pour li trop délicate, Il la lâchit pour prendre un rat.PASQUIN, à Dorante
Voilà de mauvais plaisants, monsieur. Votre cheval est sellé.
Dorante veut tirer son épée.
PIERROT, arrêtant Dorante
Tout bellement, ou nous ferons sonner le tocsin sur vous.
DORANTE
Je viendrai saccager ce village-ci avec un régiment que j'achèterai exprès.
LISETTE
Ce sera des deniers de la veuve ?
Dorante s'en va.
LE VILLAGE poursuit Dorante, en dansant et chantant :
Attendez-moi sous l'orme, Vous m'attendrez longtemps.72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0