Ballet en vers
Le Carnaval de Venise
Représentée pour l'Académie royale de Musique en mai 1699.
Personnages
- UN ORDONNATEUR
- MINERVE
- Un suivant de la Danse
- Un suivant de la Musique
- Choeur d'ouvriers
- Troupe de génies qui président aux arts
PROLOGUE DU CARNAVAL DE VENISE.
Le théâtre représente une salle où l'on doit donner un spectacle : tout y est encor en désordre ; le lieu est plein de morceaux de bois et de décorations imparfaites ; et l'on y voit quantité d'ouvriers qui travaillent pour mettre tout en état.
SCÈNE I. Un Ordonnateur, Choeur d'ouvriers.
SCÈNE II. Minerve, l'Ordonnateur, Choeur d'ouvriers.
MINERVE
Je quitte sans regret la demeure immortelle, Pour venir en ce jour, Dans une aimable cour, Partager les plaisirs d'une fête nouvelle. Mais quel désordre affreux règne de toutes parts ? Quelle main téméraire Ôte à ces lieux leur éclat ordinaire ? Est-ce ainsi qu'on prétend mériter mes regards ?L'ORDONNATEUR
Par nos soins empressés, par notre diligence, Rous allons satisfaire à votre impatience. Hâtez-vous, préparez ces lieux ; Ne perdez pas des moments précieux.MINERVE
Pour attirer les yeux d'un grand prince que j'aime, Vos soins me paraissent trop lents. Retirez-vous, ministres négligents, Je prétends m'employer moi-même. Accourez, dieux des arts ; embellissez ces lieux ; Qu'à ma voix votre ardeur réponde ; Servez le fils du plus grand roi du monde ; C'est un emploi digne des dieux.SCÈNE III.
Les divinités qui président aux Arts, la Musique, la Danse, la Peinture, l'Architecture, etc. viennent à la voix de Minerve, avec leurs suivants, et élèvent un théâtre magnifique.
LE CHOEUR
Servons le fils du plus grand roi du monde ; C'est un emploi digne des dieux.Entrée des Génies qui président aux arts.
UN SUIVANT de la Musique
Qu'Amour dans nos fêtes Fasse des conquêtes : Où ce dieu n'est pas Trouve-t-on des appas ? Venez, coeurs sensibles, Dans ces lieux paisibles ; Il garde pour vous Les plaisirs les plus doux. Qu'Amour dans nos fêtes Fasse des conquêtes : Où ce dieu n'est pas Trouve-t-on des appas ? Il cause des larmes, Des soins, des alarmes ; Mais ses biens parfaits Nous vengent de ses traits. Qu'Amour dans nos fêtes Fasse des conquêtes : Où ce dieu n'est pas Trouve-t-on des appas ?L'ORDONNATEUR
Les dieux seuls en ce jour auront-ils l'avantage De divertir le maître de ces lieux ? Entre les mortels et les dieux, Il faut que ce bien se partage.L'ORDONNATEUR, Un SUIVANT de la Musique, Un SUIVANT de la Danse, ensemble
Joignons nos voix, nos jeux et nos désirs ; Que l'on donne aux mortels le soin de ses plaisirs, Et dans le temple de Mémoire Les dieux prendront soin de sa gloire.Les Génies des arts recommencent leur danse.
MINERVE
Jeunes coeurs, échappés à la fureur de Mars, Venez, venez de toutes parts Faire au champ de l'Amour les moissons les plus belles ; Venez vous délasser de vos travaux guerriers ; Faites ici des conquêtes nouvelles : Les myrtes quelquefois valent bien des lauriers. Célébrez un roi plein de gloire ; Ses travaux nous ont fait un repos précieux : Mille exploits éclatants consacrent sa mémoire ; Il sait à ses drapeaux enchaîner la victoire ; La Paix descend pour lui des cieux.ACTE I
Le théâtre représente la place Saint-Marc de Venise.
SCÈNE I.
LÉONORE, seule
J'ai fait l'aveu de l'ardeur qui m'enflamme, L'Amour a vaincu la fierté ; Cet aveu, qui m'a tant coûté, D'un nouveau trouble agite encor mon âme. Amour, toi qui peux tout charmer, Pourquoi faut-il, sous ton empire, Qu'on ait tant de plaisir d'aimer, Et qu'on souffre tant à le dire ? Je cherche en vain de toutes parts, Léandre ne vient point s'offrir à mes regards. Depuis qu'il connaît ma faiblesse, Je ne vois plus le même empressement. Hélas ! Ce qui devrait animer un amant, Fait bien souvent expirer sa tendresse. Amour, toi qui peux tout charmer, Pourquoi faut-il, sous ton empire, Qu'on ait tant de plaisir d'aimer, Et qu'on risque tant à le dire ? Isabelle paraît ; un soudain mouvement Augmente ma crainte fatale. Ciel ! N'est-ce point une rivale ? Ah ! Qu'un coeur amoureux est jaloux aisément !SCÈNE II. Isabelle, Léonore.
ISABELLE
Dans ces beaux lieux, où tout enchante, Je viens donner quelques moments Aux jeux, aux spectacles charmants Qu'ici la saison nous présente.LÉONORE
Dans ces spectacles, dans les jeux, Ce n'est point cet éclat pompeux Qui toujours nous attire ; Sous ce prétexte, dans ces lieux L'Amour prend soin de nous conduire, Pour y voir quelque objet qui nous plaît encor mieux.ISABELLE
Je ne veux point faire un mystère De l'amour qui peut m'engager : J'aime un jeune étranger, Et je cherche en ces lieux l'objet qui m'a su plaire.LÉONORE
À vous faire un pareil aveu Cette confidence m'engage ; Et pour un étranger j'ai senti naître un feu Que son coeur avec moi partage. De ses tendres regards je me sens enchanter.LÉONORE
Le perfide !ISABELLE
L'ingrat !SCÈNE I.I. Léandre, Isabelle, Léonore.
LÉONORE, à Léandre
Ingrat, ne m'as-tu pas mille fois osé dire Que tu brûlais pour moi d'une sincère ardeur ?LÉANDRE
Quand je vous vois ensemble, L'Amour, qui dans vos yeux tous ses charmes rassemble, Est également triomphant ; Entre deux beaux objets, qui tons deux savent plaire, Le choix est difficile à faire, Et l'un de l'autre me défend.LÉONORE, à Léandre
Explique-toi sans artifice.ISABELLE, à Léandre
Il est temps enfin de parler.LÉONORE, à Léandre
Il ne faut plus dissimuler.LÉANDRE
Quelle contrainte ! Quel supplice ! De vos tendres regards j'ai senti les attraits ; Je vous aimai, charmante Eléonore ; Mais des yeux plus puissants encore Ont soumis mon coeur à leurs traits ; C'est Isabelle que j'adore, Pour ne changer jamais.LÉONORE
Jouis de ta victoire, orgueilleuse rivale ; Insulte encore à mon malheur : Et toi, perfide amant, crois-tu voir dans mon coeur Dissiper en regrets ma tendresse fatale ? Non, ingrat ! Je prétends que mon courroux égale Et surpasse encor mon ardeur ; Je veux qu'à ma vengeance offert en sacrifice, L'un ou l'autre périsse ; J'en atteste le ciel, en ce funeste jour La haine vengera l'amour.Elle sort.
SCÈNE IV. Léandre, Isabelle.
SCÈNE V. Une troupe de Bohémiennes, d'Arméniens et d'Esclavons, avec des guitares, vient dans la place Saint-Marc prendre part aux plaisirs du Carnaval.
LE CHOEUR, répète ces deux vers, et les reprend à chaque couplet
Amor, amor, tel giuiro a fè, Tuo crudo strale non fa più per me.UN ESCLAVON
Lungi da me, vaga Beltà ; Non mi giova la crudeltà. Chi vuol sospirar, Può s'innamorar : Amor, non la voglio con te ; Lascia, mio core in libertà.UN ESCLAVON
Grata mercè di costante fè Indarno vien a consolar me : Col foco non voglio più scherzar ; Amor per me gioco non è ; Voglio ridere, non avvampar.LE CHOEUR
Amor, amor, tel giuiro a fè, Tuo crudo strale non fa più per me.La troupe continue les jeux, et danse la Villanelle.
UNE MUSICIENNE de la troupe
Formons, s'il est possible, Les plus doux concerts ; Ce séjour est paisible Dans le sein des mers.LE CHOEUR, répète les quatre vers précédents à chaque couplet
Formons, s'il est possible, Les plus doux concerts ; Ce séjour est paisible Dans le sein des mers.LA MUSICIENNE
Neptune, plus tranquille, Pour flatter nos voeux, Sert, dans ce doux asile, De théâtre aux jeux.LE CHOEUR
Formons, s'il est possible, Les plus doux concerts ; Ce séjour est paisible Dans le sein des mers.LA MUSICIENNE
Nous ressentons dans l'onde Le flambeau d'Amour ; Il est plus cher au monde Que celui du jour.LE CHOEUR
Formons, s'il est possible, Les plus doux concerts ; Ce séjour est paisible Dans le sein des mers.On recommence la danse.
LE CHOEUR répète ces deux vers à chaque couplet
Tout plaît, tout rit dans ce beau séjour ; Vénus y tient sa brillante cour.UN ARMÉNIEN
Dans ces beaux lieux remplis d'attraits, L'Amour, n'a que d'aimables traits ; Tout vient, jeunes coeurs, flatter vos désirs ; Si l'hiver chasse les zéphyrs, Il vous ramène les doux plaisirs.SCÈNE VI. Léandre, Isabelle.
LÉANDRE
Vous brillez à mes yeux d'une grâce nouvelle, Et je brûle pour vous d'une nouvelle ardeur : La mère des Amours ne fut jamais si belle ; Tout le feu de vos yeux a passé dans mon coeur.ISABELLE
Pourquoi vous offenser de la juste frayeur Dont je sens les atteintes ? Les troubles et les craintes Sont les premiers effets d'une naissante ardeur.ISABELLE
D'un jaloux odieux je crains la barbarie : Si notre amour éclatait à ses yeux, Rien ne pourrait calmer ses transports furieux.LÉANDRE
L'Amour, armé de la constance, Me craint ni rivaux, ni jaloux ; Si nos coeurs sont d'intelligence, Rien n'est à redouter pour nous. D'un jaloux importun tromper la vigilance, C'est goûter par avance Ce que l'amour a de plus doux.ACTE II
Le théâtre représente la salle des Réduits de Venise, qui est un lieu destiné pour le jeu pendant le Carnaval.
SCÈNE I.
RODOLPHE, seul
Vous qui ne souffrez point les peines Qui déchirent les coeurs jaloux, Quel que soit le poids de vos chaînes, Amants, que votre sort est doux ! Deux tyrans dans mon coeur exercent leur furie ; L'amour, le tendre amour Y fait naître la jalousie ; Et mes jaloux transports, par un cruel retour, Y font mourir l'amour qui leur donna la vie. Vous qui ne souffrez point les peines Qui déchirent les coeurs jaloux, Quel que soit le poids de vos chaînes, Amants, que votre sort est doux !SCÈNE II. Léonore, Rodolphe.
LÉONORE
L'affront est égal entre nous, Je veux partager la vengeance. Un ingrat me jurait de vivre sous mes lois, Je me flattais de ce bonheur extrême ; On se laisse aisément tromper par ce qu'on aime, Lorsque l'on est trompé pour la première fois. À ce perfide amant Isabelle a su plaire, Et Léandre à ses yeux...RODOLPHE
Ô ciel ! Que dites-vous ?ENSEMBLE
Que l'amour dans nos coeurs se transforme en colère ; Vengeons-nous, hâtons nos coups ; La vengeance qu'on diffère Perd ce qu'elle a de plus doux.LÉONORE, à part
Et toi, sors de mon coeur, indigne et faible reste D'une impuissante ardeur ; Ne me parle plus en faveur D'un perfide que je déteste.RODOLPHE, à part
J'étoufferai la voix d'une pitié funeste Qui crie en vain dans le fond de mon coeur.SCÈNE III. LA FORTUNE paraît, suivie d'une troupe de Joueurs de toutes nations.
CHOEUR de suivants de la Fortune
Suivons tous, d'une ardeur fidèle : C'est la Fortune ici qui nous appelle ; Son pouvoir peut combler nos voeux. Tous les biens volent autour d'elle ; C'est elle qui nous rend heureux.LA FORTUNE
Je suis fille du Sort, inconstante et légère, Tout fléchit sous nia loi. De tous les dieux que le monde révère, Quel autre a plus d'encens que moi ? Je traîne à mon char la victoire ; Je brise, quand je veux, des trônes éclatants ; Et je puis, à tous les instants, Par quelque événement éterniser ma gloire. Venez implorer mon secours, Amants qu'un triste sort accable ; Je fais naître à mon gré le moment favorable Que, sans moi, l'on attend toujours.Entrée de suivants de la Fortune.
UN MASQUE
De tes rigueurs, Ni de tes faveurs, Fortune inconstante, Je ne crains rien, rien ne me tente ; Tout ton pouvoir Ne fait ni ma crainte ni mon espoir.' Le bien qui peut enchanter mon âme, Est de brûler d'une constante flamme, Et d'allumer de semblables feux. Deux yeux Touchants, Charmants, Élèvent mon sort aux cieux ; Sans cesse je les implore, Je les adore ; Ce sont mes rois, ma fortune, et mes dieux.SCÈNE IV.
Le théâtre change, et représente une vue de plusieurs palais ou balcons. Le reste de l'acte se passe pendant la nuit.
RODOLPHE, seul
De ses voiles épais la nuit couvre les cieux. Je sais que mon rival, dans l'ardeur qui le presse, Doit ici, par ses chants, exprimer sa tendresse ; Pour l'observer, cachons-nous en ces lieux.Il se retire dans un coin du théâtre.
SCÈNE V. Léandre conduit une troupe de Musiciens, pour donner une sérénade à Isabelle.
LÉANDRE
Doux charme des ennuis et des peines pressantes, Favorable divinité, Sommeil, qui, dans ta fausseté De tes illusions charmantes, Nous fais goûter la vérité De cent douceurs des plus touchantes, Viens verser sur cette beauté De tes pavots les vapeurs les plus lentes ; Et fais que son coeur enchanté Jouisse du repos que ses yeux m'ont ôté.Les Musiciens se joignent à Léandre, et chantent le trio italien qui suit.
TRIO ITALIEN
Luci belle, dormite ; Deh ! Per pietà, un momento cessate, Con i dardi De' vostri sguardi, Di rinnovar al cor le mie ferite.LÉANDRE, apercevant quelqu'un au balcon d'Isabelle
L'Amour me favorise, et je vois dans ces lieux Une clarté nouvelle ; N'en doutez point, mes yeux, C'est l'Aurore, ou c'est Isabelle.SCÈNE VI.
ISABELLE, sur le balcon
Mi dice la speranza Ch' il tormento In contento Si cangerà. Tra le spine nascosa Si trova la rosa ; Frà le pene Amor trionfera.TRADUCTION DU TRIO ITALIEN.
Dormez, beaux yeux, dormez sans craintes ; Et cessez un moment, avec vos traits vainqueurs, De renouveler les atteintes Dont vous percez les coeurs.TRADUCTION DE L'AIR ITALIEN.
L'espérance me dit que nos peines mortelles Se changeront en des plaisirs charmants. Parmi les épines cruelles On voit les roses les plus belles ; L'Amour doit triompher au milieu des tourments.SCÈNE VII.
RODOLPHE, sortant du lieu où il était caché
Je me suis fait trop longtemps violence, Je ne puis plus cacher mes transports furieux. Où donc est cet audacieux ? Mais il fuit en vain ma présence ; Avant que le soleil paraisse dans ces lieux, Les ministres de ma vengeance Éteindront dans son sang des feux injurieux.SCÈNE VIII. Isabelle, Rodolphe.
ISABELLE, croyant parler à Léandre
Je cède à mon impatience ; Et tandis que la nuit triomphe encor du jour, Cher Léandre, je viens, conduite par l'amour, Vous dire de mes feux toute la violence. Quel plaisir de tromper et les soins et les yeux D'un jaloux importun qui m'obsède en tous lieux ! Que je le hais ! Que son amour me gêne ! Rien n'est comparable à la haine Que je ressens pour ce jaloux, Que l'amour violent dont je brûle pour vous.RODOLPHE
Ingrate !ISABELLE
Ah, ciel !ISABELLE
Si le sort trahit votre espoir, C'est à vous qu'il faut vous en prendre ; Pourquoi cherchez-vous à savoir Ce qu'on ne veut pas vous apprendre ?RODOLPHE
Ô dieux !RODOLPHE
Puis-je briser la chaîne qui m'accable ? Mon coeur par vos attraits s'est trop laissé charmer ; Si vous ne voulez pas m'aimer, Souffrez du moins que je vous trouve aimable. Je veux vous adorer malgré moi, malgré vous ; J'espère que le temps rendra mon sort plus doux.ISABELLE
Dans mes yeux vous avez pu lire Le sort que vous gardait mon coeur : Jamais d'aucun regard flatteur Ai-je entrepris de vous séduire ? Ah ! Quand on ressent quelque ardeur, Les yeux sont-ils si longtemps à le dire ?RODOLPHE
Pour rendre le calme à mes sens, Et pour payer I'amour dont mon âme est atteinte, Dites que vous m'aimez, trompez-moi, j'y consens ; Cette fausse pitié, cette cruelle feinte, Peut-être calmeront les douleurs que je sens.ISABELLE
C'est une peine, quand on aime, D'avouer un penchant qu'on trouve plein d'appas ; Ce serait un supplice extrême De déclarer des feux que l'on ne ressent pas.SCÈNE IX. Rodolphe, seul.
RODOLPHE, seul
Pour trouver un amant qu'en vain ton coeur adore, La nuit n'a point d'horreur pour toi ; Et tu crains avec moi Le retour de l'aurore ! Va, cours chercher ce rival odieux Qui de ton coeur s'est rendu maître ; Tes mépris trop injurieux Étouffent tout l'amour que j'ai pris dans tes yeux : Mais mon juste dépit te fera bien connaître Que, si je sais aimer, je hais encore mieux.ACTE III
Le théâtre représente une place de Venise, environnée de palais magnifiques, où se rendent quantités de canaux couverts de gondoles.
SCÈNE I.
LÉONORE, seule
Transports de vengeance et de haine, Succédez à l'amour qui régnait dans mon coeur ; Mon ingrat va périr, et sa mort est certaine ; Peut-être en ce moment une main inhumaine... Je tremble. Je frémis d'horreur. Barbares... Arrêtez... Votre fureur est vaine ; L'ingrat que vous percez cause encor ma langueur. Transports de vengeance et de haine, Ne chassez point l'amour qui flatte encor mon coeur. Mais il vit pour une autre ! Une pitié soudaine Doit-elle s'opposer à mon dépit vengeur ? Ministres qui servez le courroux qui m'entraîne, Frappez... et qu'en mourant, cet infidèle apprenne Que je l'immole à ma fureur. Transports de vengeance et de haine, Succédez à l'amour qui régnait dans mon coeur.SCÈNE II. Rodolphe, Léonore.
RODOLPHE
À la fin vous êtes vengée : J'ai servi le juste transport De notre tendresse outragée : Votre ingrat ne vit plus, et mon rival est mort.LÉONORE
Il est mort, justes dieux ! Ma bouche impitoyable A prononcé l'arrêt de son trépas. Qu'ai-je fait, malheureuse ? Hélas !LÉONORE
Tu l'as souffert, ô ciel ! Et ta main équitable Ne punit point ces attentats ! Que fais-tu ? Qui retient ton bras ? Lance ta foudre épouvantable ; Sur ce traître ou sur moi fais voler ses éclats, Tu ne saurais manquer de frapper un coupable.Deux vers ensemble.
RODOLPHE
Deviez-vous armer ma fureur ?SCÈNE III.
RODOLPHE, seul
Laissons de ses regrets calmer la violence.On entend un bruit de réjouissances.
Mais le parti victorieux Du combat que le peuple a donné dans ces lieux Vient montrer sa réjouissance. Allons faire savoir à l'objet qui m'offense Un trépas dont son coeur sera saisi d'effroi ; Je perds le prix de ma vengeance, Si l'ingrate l'apprend d'un autre que de moi.SCÈNE IV. Divertissement de Castellans et de Barquerolles, avec le fifre et le tambourin.
Les Castellans et les Nicolotes sont deux partis opposés dans Venise, qui donnent pendant le carnaval, pour divertir le peuple, ou combat à coups de poing pour se rendre maîtres d'un pont. Le parti victorieux se promène dans toute la ville, avec des cris de joie et des acclamations publiques.
UN CHEF DE CASTELLANS
Nous triomphons sur les eaux, sur la terre ; Nous mêlons dans nos jeux l'image de la guerre : Mêlons aussi dans ce beau jour Qui nous comble de gloire, Des chansons d'amour Aux chants de victoire, Des chansons d'amour Au son du tambour.LE CHOEUR
Nous triomphons sur les eaux, sur la terre ; Nous mêlons dans nos jeux l'image de la guerre : Mêlons aussi dans ce beau jour Qui nous comble de gloire, Des chansons d'amour Aux chants de victoire, Des chansons d'amour Au son du tambour.Des Castellans et des Castellanes témoignent, par leur danse, la joie qu'ils ont de leur victoire.
UNE CASTELLANE
Entre la crainte et l'espérance, Sur le sein de Neptune, on est à tous moments ; L'empire de l'Amour n'a pas plus de constance, Et l'on y voit flotter sans cesse les amants Entre la crainte et l'espérance.Le parti victorieux recommence la danse.
UN BARQUEROLLE
Embarquez-vous, Amants, sans faire résistance ; Embarquez-vous, L'empire de l'Amour est doux. C'est une mer toujours sujette à l'inconstance, Que quelque orage à tout moment vient agiter ; Malgré ces maux, le calme de l'indifférence Est encor plus cent fois à redouter.Entrée de gondoliers et de gondolières.
SCÈNE V.
ISABELLE, seule
Mes yeux, fermez-vous à jamais, Ou ne vous ouvrez plus que pour verser des larmes. Le jour est pour moi désormais Un sujet de peine et d'alarmes. Mes yeux, fermez-vous à jamais, Ou ne vous ouvrez plus que pour verser des larmes. Je suis coupable de vos charmes, J'ai trop fait briller vos attraits ; Et je veux, par les mêmes armes, Me punir des maux que j'ai faits. Mes yeux, fermez-vous à jamais, Ou ne vous ouvrez plus que pour verser des larmes. Mais que servent, hélas ! Ces regrets superflus ? Cher Léandre, tu ne vis plus. Quand tu descends pour moi dans la nuit éternelle, Doit-il m'être permis de voir encor le jour ? Non, non : pour me rejoindre à cet amant fidèle, La plus affreuse mort me paraîtra trop belle, Et ce fer doit ouvrir un chemin à I'amour.Elle tire son stylet pour s'en frapper.
SCÈNE VI. Léandre, Isabelle.
LÉANDRE, lui arrêtant le bras
Ciel ! Que voulez-vous entreprendre ?ISABELLE
Le bruit de votre mort causait seul mes alarmes ; Mon sang versé, mieux que mes larmes, Vous allait prouver mon amour.LÉANDRE
Quoi ! Vous mouriez pour moi ! Dieux ! Quelle barbarie De votre sort hâtait le cours ? Hélas ! Toute ma vie Ne vaut pas un seul de vos jours. Un jaloux, que la rage anime, Vient de faire éclater son barbare courroux ; Il a porté les mains sur une autre victime, Et la nuit et l'Amour m'ont sauvé de ses coups.ISABELLE
Je revois enfin ce que j'aime ; L'excès de mon bonheur se peut-il concevoir ? Je crains que le plaisir extrême Que je sens à vous voir Ne fasse sur mes jours l'effet du désespoir.LÉANDRE
Vivons pour nous aimer, vivons, malgré l'envie ; Nous triomphons des jaloux et du sort. Que notre crainte soit suivie Du plus tendre transport. Aimez-moi, tout vous y convie : Si vous vouliez donner votre sang à ma mort, Hélas ! Que pourriez-vous refuser à ma vie ?ENSEMBLE
Suivons nos doux emportements, Aimons-nous d'une ardeur nouvelle ; Quand l'Amour au jour nous rappelle, Nous lui devons tous nos moments.ISABELLE
Je fais mon bonheur de vous suivre. Je vous allais chercher dans le sein du trépas ; Lorsque pour moi l'amour vous fait revivre, Qui pourrait m'empêcher de voler sur vos pas ?LÉANDRE
On doit donner au peuple, en ce jour favorable, Un spectacle où d'Orphée on retrace la fable ; Un bal pompeux doit suivre ces plaisirs ; Le tumulte et la nuit serviront nos désirs. Je vais en ce lieu vous attendre : Un vaisseau par mes soins dans le port va se rendre, Pour nous porter en des climats plus doux, Où nous pourrons braver la fureur des jaloux, Et goûter les douceurs de l'hymen le plus tendre.Pendant que les violons jouent l'entracte, on voit descendre un théâtre fermé d'une toile, qui occupe toute l'étendue du premier. Ce qui reste d'espace jusqu'à l'orchestre, contient plusieurs rangs de loges pleines de différentes personnes placées pour voir un opéra.
ORPHÉE AUX ENFERS, OPÉRA.
SCÈNE I. Pluton, au milieu d'une troupe de divinités infernales.
LE CHOEUR
Aux armes ! Aux armes !SCÈNE II. Orphée, Pluton.
SCÈNE III.
ORPHÉE
Mon coeur, chantez votre victoire, L'Amour est couronné de gloire. Les ris et les chants À la douleur succèdent, Les enfers cèdent Aux charmes de deux yeux touchants.Entrée de Divinités infernales et d'Esprits follets.
SCÈNE I..
SCÈNE V.
SCÈNE VI. Orphée, Eurydice.
Orphée passe sans regarder Eurydice.
ORPHÉE, regardant Eurydice
Chère Eurydice, enfin, je vous revois encore !SCÈNE VII. Pluton, Orphée, Eurydice.
PLUTON
Va, fuis loin de mes yeux, Mortel trop téméraire, Puisque des dieux Tu violes l'arrêt sévère ; Qu'Eurydice reste en ces lieux.ORPHÉE
Ô dieux !SCÈNE VIII.
SCÈNE IX.
LE BAL, DERNIER DIVERTISSEMENT.
Le théâtre représente une salle magnifique, préparée pour donner le bal.
LE CARNAVAL paraît, conduisant avec lui une troupe de masques de différentes nations
L'hiver a beau s'armer d'aquilons furieux, Et fixer des torrents la course vagabonde ; En vain ses noirs frimas, pour attrister le monde, Dérobent le flambeau qui brille dans les cieux ; Sitôt que je parais, je bannis la tristesse ; J'ouvre la porte aux jeux, aux festins, à l'amour : À mon départ le plaisir cesse ; Et, pour mieux s'y livrer, on attend mon retour. Vous qui m'accompagnez, montrez votre allégresse ; Par vos jeux, par vos chants, célébrez ce beau jour.Les masques commencent un bal sérieux.
LE CARNAVAL
Je veux joindre à ces jeux une nouvelle danse ; Venez, aimables enjouements ; Redoublez en ces lieux notre réjouissance Par de nouveaux déguisements. En ce temps de plaisir le plus sage s'oublie, Et permet un peu de folie.On tire un rideau, et l'on voit arriver du fond du théâtre un char magnifique traîné par des Masques comiques, et rempli de figures de même caractère, qui se mêlent en dansant avec les Masques sérieux.
LE CARNAVAL
Chantez, dansez, profitez des beaux jours ; L'heureux temps des plaisirs ne dure pas toujours.LE CHOEUR
Chantons, dansons, profitons des beaux jours ; L'heureux temps des plaisirs ne dure pas toujours.709 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0