Comédie en vers
Le Distrait, Comédie
Représenté pour le première fois le 2 décembre 1697 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par la troupe de la Comédie française et avait été joué précédemment au Château de Berny.
Personnages
- LÉANDRE, distrait
- CLARICE, amante de Léandre
- MADAME GROGNAC
- ISABELLE, fille de Mme Grognac
- LE CHEVALIER, frère de Clarice et amant d'Isabelle
- VALÈRE, oncle de Clarice et du Chevalier
- LISETTE, servante d'Isabelle
- CARLIN, valet de Léandre
- UN LAQUAIS, valet de Léandre
ACTE I
SCÈNE I. Valère, Mme Grognac.
MADAME GROGNAC
Oui.MADAME GROGNAC
Non.MADAME GROGNAC
Oui.MADAME GROGNAC
Non.VALÈRE
Fort bien ! Non, oui, non : beau discours ! Vos répliques Me paraissent, pour moi, tout à fait laconiques. Mais, pour mieux raisonner avec vous là-dessus, Et pour rendre un moment le discours plus diffus, Dites-moi, s'il vous plaît, la véritable cause Qui vous fait rejeter les partis qu'on propose. Ce fameux partisan, par exemple, pourquoi... ?MADAME GROGNAC
Gagne-t-on en cinq ans un million sans crime ? Je hais ces fort-vêtus qui, malgré tout leur bien, Sont un jour quelque chose, et le lendemain rien.Fort-vêtu : Homme de néant et inconnu, à qui on a mis un bel habit sur le corps pour le faire passer pour riche. [F]
VALÈRE
Et ce jeune marquis, cet homme d'importance ? Vous ne lui pouvez pas reprocher sa naissance : Il a les airs de cour, parle haut, chante, rit ; Il est bien fait ; il a du coeur et de l'esprit.MADAME GROGNAC
Il est trop gueux.VALÈRE
Fort bien ! La réponse est honnête ; Et vous avez toujours quelque défaite prête. Il s'offre deux partis, vous les chassez tous deux : Le premier est trop riche, et le second trop gueux. Dans vos brusques humeurs je ne puis vous comprendre. Comment prétendez-vous que soit fait votre gendre ?MADAME GROGNAC
Je prétends qu'il soit fait comme on n'en trouve point ; Qu'il soit posé, discret, accompli de tout point ; Qu'il ait, avec du bien, une honnête naissance ; Qu'il ne fasse point voir ces traits de pétulance, Ces actions de fou, ces airs évaporés, Dignes productions des cerveaux mal timbrés ; Qu'il ait auprès du sexe un peu de politesse ; Qu'il mêle à ses discours certain air de sagesse ; Qu'il ne soit point enfin, pour tout dire de lui, Comme les jeunes gens que je vois aujourd'hui.Pétulance : Emportement avec insolence. [F]
VALÈRE
Cet homme à rencontrer sera très difficile ; Et, si vous le trouvez, je vous tiens fort habile. Vous nous en faites voir un rare et beau portrait : Et si vous ne voulez de gendre qu'ainsi fait, Quoique Isabelle soit et riche et de famille, Elle court grand hasard de vivre et mourir fille.MADAME GROGNAC
Non : Léandre est l'époux que je veux lui donner.VALÈRE
Léandre !MADAME GROGNAC
Ce parti semble vous étonner ! Mais c'est un fait, monsieur, dont peu je me soucie ; Et je le trouve, moi, selon ma fantaisie. Je sais bien qu'à parler de lui sans passion, Il est particulier en sa distraction ; Il répond rarement à ce qu'on lui propose ; On ne le voit jamais à lui dans nulle chose : Mais ce n'est pas un crime enfin d'être ainsi fait. On peut être, à mon sens, homme sage et distrait.MADAME GROGNAC
Oh bien ! Je vous apprends que vous vous abusiez ; Et, pour vous détromper, il faut que vous sachiez Que je suis dès longtemps liée à sa famille ; Et que, pour m'engager à lui donner ma fille, L'oncle dont il attend sa fortune et son bien D'un dédit mutuel cimenta ce lien. Léandre est allé voir cet oncle à l'agonie, Et j'attends son retour pour la cérémonie. Si je n'avais en vue un tel engagement, Il n'aurait pas chez moi pris un appartement. Vous qui logez céans avecque votre nièce, Vous êtes tous les jours témoin de sa tendresse.VALÈRE
Mais m'assurerez-vous que Léandre, en son coeur, Malgré votre dédit, n'ait point une autre ardeur ; Et que, d'une autre part, votre fille Isabelle À vos intentions n'ait pas un coeur rebelle ?MADAME GROGNAC
Léandre aime ma fille ; et ma fille fera, Lorsque j'aurai parlé, tout ce qu'il me plaira. C'est une fille simple, à mes desirs sujette : Et je voudrais bien voir qu'elle eût quelque Amourette !SCÈNE II. Lisette, Mme Grognac, Valère.
MADAME GROGNAC
Que fait ma fille ?LISETTE
Quoi ! Ce n'est que pour cela ? Vous avez bonne voix. Quel bruit ! À vous entendre, J'ai cru qu'à la maison le feu venait de prendre.MADAME GROGNAC
Vous plairait-il vous taire, et finir vos discours ?MADAME GROGNAC
Et vous parlez toujours. Répondez seulement à ce que l'on souhaite. Que fait ma fille ?MADAME GROGNAC
Toujours à sa toilette, et devant un miroir ! Voilà tout son emploi du matin jusqu'au soir.LISETTE
Vous parlez bien à l'aise, avec votre censure. Il m'a fallu trois fois réformer sa coiffure. Nous avons toutes deux enragé tout le jour Contre un maudit crochet qui prenait mal son tour.MADAME GROGNAC
Belle occupation, vraiment ! Qu'elle descende. Dites-lui de ma part qu'ici je la demande.LISETTE
Je vais vous l'amener.SCÈNE III. Valère, Mme Grognac.
SCÈNE IV. Isabelle, Lisette, Mme Grognac, Valère.
MADAME GROGNAC, à Isabelle
Venez, mademoiselle, et saluez les gens.Isabelle fait la révérence.
Plus bas ; encor plus bas. Ô ciel ! Quelle ignorance ! Ne savoir pas encor faire la révérence, Depuis trois ans et plus qu'elle apprend à danser !LISETTE
Son maître tous les jours vient pourtant l'exercer : Mais que peut-on apprendre en trois ans ?MADAME GROGNAC, à Lisette
À se taire.LISETTE, bas
Elle a bien aujourd'hui l'esprit atrabilaire.Haut.
Nous attendons encore un maître italien, Qui doit venir tantôt.Atrabilaire : Mélancolique, qui est d'un tempérament où la bile noire domine. [F]
MADAME GROGNAC, à Lisette
Je vous le défends bien. Je ne veux point chez moi gens de cette séquelle ; Ce sont courtiers d'amour pour une demoiselle.À Isabelle.
Levez la tête. Encor. Soyez droite. Approchez. Faut-il tendre toujours le dos quand vous marchez ? Présentez mieux la gorge, et baissez cette épaule.LISETTE, à part
C'est du soir au matin un éternel contrôle.MADAME GROGNAC, à Isabelle
Avancez, s'il vous plaît, et répondez à tout. Parlez. Le mariage est-il de votre goût ?Isabelle rit.
MADAME GROGNAC, à Isabelle
Quoi ! Vous avez le front de rire, et devant nous ! Vous ne rougissez pas quand on parle d'époux !ISABELLE
J'ignorais qu'une fille, au mot de mariage, D'une prompte rougeur dût couvrir son visage. Je dois vous obéir ; et, quand je l'entendrai, Puisque vous le voulez, d'abord je rougirai.LISETTE, à part
Quel heureux naturel !MADAME GROGNAC
Les époux sont bizarres, Brutaux, capricieux, impérieux, avares : On devrait s'en passer, si l'on avait bon sens.ISABELLE
N'étaient-ils pas ainsi tous faits de votre temps ? Vous n'avez pas laissé d'en prendre un étant fille.MADAME GROGNAC
Vous êtes dans l'erreur. Rodillard De Choupille, Noble au bec de corbin, grand gruyer de Berry, Et qui fut votre père, étant bien mon mari, M'enleva malgré moi ; sans cela, de ma vie, De me donner un maître il ne m'eût pris envie.Gruyer : Est un officer subalterne qui juge en première instance les délits, ou malversations qui se commettent en fôret. Se dit figurémment d'un homme qui est habile en son métier, en quelque profession. [F]
Bec de corbin : est une arme dont on se servait autrefois à la guerre. C'était une espèce de hallabarde. On appelle Bec de corbin, une compagnie de Gentilhommes de la Maison du Roi qui portaient de ces armes, et qui ne servent plus qu'aux grandes cérémonies. [F]
MADAME GROGNAC
Eh bien ! Vit-on jamais un esprit plus reptile ? Puis-je avoir jamais fait une telle imbécile ? C'est une grosse bête, et qui n'est propre à rien.LISETTE, à part
Elle est bien votre fille, et vous ressemble bien.MADAME GROGNAC, à Lisette
Euh ! Plaît-il ?MADAME GROGNAC
Vous pourriez à la fin lasser ma patience.VALÈRE, à Madame Grognac
Je veux plus doucement la sonder sur ce point.À Isabelle.
Voulez-vous un mari ?ISABELLE
Je n'en demande point : Mais, s'il s'en rencontrait quelqu'un qui pût me plaire, Je pourrais l'accepter, ainsi qu'a fait ma mère.MADAME GROGNAC, à Isabelle
Comment donc ?VALÈRE à Madame Grognac
Avec elle agissons sans aigreur.À Isabelle.
çà, dites-moi, quelqu'un vous tiendrait-il au coeur ?ISABELLE
Ah !LISETTE, à Isabelle
Bon ! Courage !VALÈRE à Isabelle
Allons, parlez-nous sans rien craindre.VALÈRE
Eh bien donc ?MADAME GROGNAC, à Isabelle
J'apprends avec plaisir une telle aventure. Et quel est, s'il vous plaît, ce jeune adolescent Qui vous fait ressentir ce mouvement naissant ?ISABELLE
Ah ! Si vous le voyiez, vous l'aimeriez vous-même. Il me dit tous les jours qu'il m'estime, qu'il m'aime ; Il pleure quand il veut. Tu sais comme il est fait, Lisette ; et tu nous peux en faire le portrait.LISETTE
C'est un petit jeune homme à quatre pieds de terre, Homme de qualité, qui revient de la guerre ; Qu'on voit toujours sautant, dansant, gesticulant ; Qui vous parle en sifflant, et qui siffle en parlant ; Se peigne, chante, rit, se promène, s'agite ; Qui décide toujours pour son propre mérite ; Qui près du sexe encor vit assez sans façon :LISETTE
Vous avez dit son nom.MADAME GROGNAC
Qui ? Ce fou ?VALÈRE
S'il n'a pas le bonheur de vous plaire, Songez qu'il m'appartient. C'est un jeune homme à faire. Il a de la valeur ; il est bien à la cour.MADAME GROGNAC
Qu'il s'y tienne.MADAME GROGNAC
De quel front, s'il vous plaît, sans mon consentement, Osez-vous bien penser à quelque attachement ? Vous êtes bien hardie et bien impertinente !MADAME GROGNAC
L'amour du chevalier n'est point du tout mon fait. J'ai fait, pour son mari, choix d'un autre sujet : Le dédit pour Léandre en est une assurance. Que votre chevalier cherche une autre alliance : Je ne l'ai jamais vu ; mais on m'en a parlé Comme d'un petit fat et d'un écervelé ; Et je vous défends, moi, de le voir de la vie.Fat : Sot, sans esprit, qui ne it que des fadaises. [F]
ISABELLE
Je ne le verrai point, vous serez obéie ; Mes yeux trop curieux n'iront point le chercher : Mais lui, s'il me veut voir, puis-je l'en empêcher ?MADAME GROGNAC
À ces simplicités qui sortent de sa bouche, À cet air si naïf, croirait-on qu'elle y touche ? Mais c'est une eau qui dort, dont il faut se garder.ISABELLE
Vous êtes avec moi toujours prête à gronder. Je parais toute sotte alors qu'on me querelle, Et cela me maigrit.MADAME GROGNAC
Taisez-vous, péronnelle. Rentrez ; et là-dedans allez voir si j'y suis.Péronnelle : Terme injurieux qu'on dit à une femme, ou à une fille de basse condition, ou servante. [F]
MADAME GROGNAC
Je ne prends point d'avis : je suis indépendante.VALÈRE
Je le sais ; mais...MADAME GROGNAC
Adieu. Je suis votre servante.VALÈRE
Mais, Madame, entre nous, il est de la raison... Mais, Monsieur, entre nous, quand de votre façon, Vous aurez, s'il se peut encor, garçon ou fille, Je n'irai point chez vous régler votre famille : De vos enfants alors vous pourrez disposer Tout à votre plaisir, sans que j'aille y gloser.À Isabelle.
Allons vite, rentrez : faites ce qu'on ordonne.SCÈNE V. Valère, Lisette.
LISETTE
La Madame Grognac a l'humeur hérissonne ; Et je ne vois pas, moi, son esprit se porter À l'hymen que tantôt vous vouliez contracter.VALÈRE
J'avais dessein de faire une double alliance ; Mais ce dédit fâcheux étourdit ma prudence. Léandre a pour Clarice un penchant dans le coeur ; Et si pour Isabelle il a feint quelque ardeur, C'était pour obéir à la voix importune D'un oncle fort âgé, dont dépend sa fortune.SCÈNE VI. Le chevalier, Valère, Lisette.
LE CHEVALIER, riant
Bonjour, mon oncle. Ah ! Ah ! Lisette, te voilà ! Je ne veux de ma vie oublier celui-là.LISETTE, au chevalier
Faites-nous, s'il vous plaît, la grâce de nous dire Le sujet si plaisant qui vous excite à rire.LE CHEVALIER
Oh ! Parbleu, si je ris, ce n'est pas sans sujet. Léandre, ce rêveur, cet homme si distrait, Vient d'arriver en poste ici couvert de crotte : Le bon est qu'en courant il a perdu sa botte, Et que, marchant toujours, enfin il s'est trouvé Une botte de moins quand il est arrivé.LE CHEVALIER
L'aventure est comique, ou je me donne au diable. Mais ce n'est rien encore ; et son valet m'a dit (Je le crois aisément) que le jour qu'il partit Pour aller voir mourir son oncle en Normandie, Il suivit le chemin qui mène en Picardie, Et ne s'aperçut point de sa distraction Que quand il découvrit les clochers de Noyon.LE CHEVALIER, à Valère
Fussiez-vous descendu du lugubre Héraclite De père en fils, parbleu, vous rirez de ce trait. Vous faites le Caton ; riez donc tout-à-fait, Mon oncle ; allons gai, gai ; vous avez l'air sauvage.Héraclite : d'Ephèse, philosphe grec de l'Ecole d'Ionie, florissait vers 500 av. J.-C. Il occupa une haute magistrature dans sa patrie ; victime d'une injustice, il renonça aux affaires et se retire loin de la société des hommes sur une montagne solitaire, où il vivait d'herbes et de racines. Il était d"humeur chagrine et misanthropique. [B]
VALÈRE
Vous, n'aurez-vous jamais celui d'un homme sage ? Faudra-t-il qu'en tous lieux vos airs extravagants, Vos ris immodérés, donnent à rire aux gens ?LE CHEVALIER
Si quelqu'un rit de moi, moi, je ris de bien d'autres. Vous condamnez mes airs, et je blâme les vôtres ; Et, dans ce beau conflit, ce que je trouve bon, C'est que nous prétendons avoir tous deux raison. Pour moi, je n'ai pas tort. Il faut bien que je rie De tout ce que je vois tous les jours dans la vie. Cette vieille qui va marchander des galants, Comme un autre ferait du drap chez les marchands ; Cidalise, qu'on sait avoir l'âme si bonne Qu'elle aime tout le monde et n'éconduit personne ; Lucinde, qui, pour rendre un adieu plus touchant, Jusque sur la frontière accompagne un amant, Ne sont pas des sujets qui doivent faire rire ? Parbleu, vous vous moquez.VALÈRE
Eh bien ! Votre satire S'exerce-t-elle assez ? D'un trait envenimé Toujours l'honneur du sexe est par vous entamé. Celles dont vous vantez mille faveurs reçues, De vos jours bien souvent vous ne les avez vues. Sur ce cruel défaut ne changerez-vous point ?LE CHEVALIER fait deux ou trois pas de ballet
Il ne prêche pas mal. Passez au second point, Je suis déjà charmé. Que dis-tu de ma danse, Lisette ?VALÈRE
Vous vous faites honneur d'être un franc libertin ; Vous mettez votre gloire à tenir bien du vin ; Et lorsque, tout fumant d'une vineuse haleine, Sur vos pieds chancelants vous vous tenez à peine, Sur un théâtre alors vous venez vous montrer : Là parmi vos pareils on vous voit folâtrer ; Vous allez vous baiser comme des demoiselles ; Et, pour vous faire voir jusque sur les chandelles, Poussant l'un, heurtant l'autre, et comptant vos exploits, Plus haut que les acteurs vous élevez la voix ; Et tout Paris, témoin de vos traits de folie, Rit plus cent fois de vous que de la comédie.LE CHEVALIER
Votre troisième point sera-t-il le plus fort ? Soyez bref en tout cas, car Lisette s'endort ; Moi, je bâille déjà.VALÈRE
Moi, votre train de vie Cent fois bien autrement et me lasse et m'ennuie ; Et je serai contraint de faire à votre soeur Le bien que je voulais faire en votre faveur. Votre père en mourant, ainsi que votre mère, Vous laissèrent de bien une somme légère ; Et, pour vous établir le reste de vos jours, Vous devez de moi seul attendre du secours.LE CHEVALIER
Mais que fais-je donc tant, Monsieur, ne vous déplaise, Pour trouver ma conduite à tel excès mauvaise ? J'aime, je bois, je joue ; et ne vois en cela Rien qui puisse attirer ces réprimandes-là. Je me lève fort tard, et je donne audience À tous mes créanciers.LE CHEVALIER
De là, je pars sans bruit, Quand le jour diminue et fait place à la nuit, Avec quelques amis, et nombre de bouteilles Que nous faisons porter pour adoucir nos veilles, Chez des femmes de bien dont l'honneur est entier, Et qui de leur vertu parfument le quartier. Là, nous perçons la nuit d'une ardeur sans égale ; Nous sortons au grand jour pour ôter tout scandale ; Et chacun, en bon ordre, aussi sage que moi, Sans bruit, au petit pas se retire chez soi. Cette vie innocente est-elle condamnée ? Ne faire qu'un repas dans toute une journée ! Un malade, entre nous, se conduirait-il mieux ?LISETTE
Vous êtes trop réglé.LE CHEVALIER, à Valère
Voyez-le par vos yeux. Nous sommes cinq amis que la joie accompagne, Qui travaillons ce soir en bon vin de champagne. Vous serez le sixième, et vous paierez pour nous ; Car à cinq chevaliers, en nous cotisant tous, Et ramassant écus, livres, deniers, oboles, Nous n'avons encor pu faire que deux pistoles.Obole : Monnaie de cuivre valant une maille, ou deux pites ; la moitié d'un denier. Quelques uns veulent que ce soit seulement le quart d'un denier, la moitié d'une maille. [F]
LISETTE
Heureux le cabaret, Monsieur, qui vous attend ! Vous voilà cinq seigneurs bien en argent comptant !LE CHEVALIER
À propos de folie, Savez-vous que dans peu, Monsieur, je me marie ?À Lisette.
Comment gouvernes-tu cet objet de mes voeux ?LISETTE
Monsieur...LE CHEVALIER
S'apprête-t-elle à couronner mes feux ? C'est un petit bijou que toute sa personne, Que je veux mettre en oeuvre, et que j'affectionne :À Valère.
Elle est jeune, elle est riche ; et de la tête aux pieds, Vous en seriez charmé, si vous la connaissiez.VALÈRE
Je la connais : mais vous, connaissez-vous sa mère ? Elle ne prétend pas songer à cette affaire.LE CHEVALIER
Elle ne prétend pas ! Il faut que nous voyions Qui des deux doit avoir quelques prétentions. Elle ne prétend pas ! Parbleu, le mot me touche ; Je veux apprivoiser cet animal farouche.LISETTE
L'apprivoiser ! Monsieur ? Vous perdrez votre temps, Et vous prendrez plutôt la lune avec les dents.LE CHEVALIER, à Lisette
Nous allons voir ; suis-moi.VALÈRE
Hé ! Doucement de grâce ; Ralentissez un peu cette amoureuse audace. À vous voir, on vous croit partir pour un assaut. Et chez les gens ainsi s'en va-t-on de plein saut ?LE CHEVALIER
Elle ne prétend pas ! Ah ! Vous pouvez lui dire Que nous sommes instruits comme il faut se conduire ; Et nous savons la règle établie en tel cas. Je la trouve admirable ; elle ne prétend pas !VALÈRE
Je n'épargnerai rien pour la rendre capable De prendre à votre amour un parti convenable. Vous, cependant, tâchez, avec des airs plus doux, À mériter le choix qu'on peut faire de vous.LE CHEVALIER
J'y penserai, mon oncle. Adieu.SCÈNE VII. Le Chevalier, Lisette.
LE CHEVALIER
Toi, fine mouche, Va conter mon amour à l'objet qui me touche. Une affaire à présent m'empêche de le voir : Je vais tâter du vin dont nous ferons ce soir Une ample effusion ; et cependant, la belle, Accepte ce baiser de moi pour Isabelle.Il veut l'embrasser.
SCÈNE VIII.
LISETTE, seule
Quel amant ! Pour raison importante il diffère D'aller voir sa maîtresse : et quelle est cette affaire ? Il va tâter du vin ! Ma foi, les jeunes gens, À ne rien déguiser, aiment bien en ce temps ? Heu ! Les femmes, déjà si souvent attrapées, Seront-elles encor par les hommes dupées ? Aimera-t-on toujours ces petits vilains-là ? Maudit soit le premier qui nous ensorcela ! Mais à bon chat bon rat ; et ce n'est pas merveille, Si les femmes souvent leur rendent la pareille.ACTE II
SCÈNE I. Lisette, Carlin.
LISETTE
Je sais tout.CARLIN
Il m'en fait bien d'autres tous les jours. Hier encore, en mangeant un oeuf sur son assiette, Il prit, sans y songer, son doigt pour sa mouillette, Et se mordit, morbleu, jusques au sang.CARLIN
Sortant d'une maison, l'autre jour, par bévue, Pour son carrosse il prit celui qui dans la rue Se trouva le premier. Le cocher touche, et croit Qu'il mène son vrai maître à son logis tout droit. Léandre arrive, il monte, il va, rien ne l'arrête ; Il entre en une chambre où la toilette est prête, Où la dame du lieu, qui ne s'endormait pas, Attendait son époux couchée entre deux draps. Il croit être en sa chambre ; et, d'un air de franchise, Assez diligemment il se met en chemise, Prend la robe de chambre et le bonnet de nuit ; Et bientôt il allait se mettre dans le lit, Lorsque l'époux arrive. Il tempête, il s'emporte, Le veut faire sortir, mais non pas par la porte ; Quand mon maître étonné se sauva de ce lieu Tout en robe de chambre, ainsi qu'il plut à Dieu. Mais un moment plus tard, pour t'achever mon conte, Le maître du logis en avait pour son compte.LISETTE
Ton récit est charmant. Mais, raillerie à part, Dis-moi, qu'avez-vous fait depuis votre départ ?LISETTE
Un bénéfice, toi ?CARLIN
Pour te rendre service. Mais nos soins empressés ne nous ont rien valu ; Et le diable a sur nous jeté son dévolu.LISETTE
Explique-toi donc mieux.CARLIN
Ah ! Lisette, j'enrage. Notre espoir dans le port vient de faire naufrage. Nous croyions hériter, du côté maternel, D'un oncle... ah ciel ! Quel oncle ! Il est oncle éternel. Nous attendions en paix que son âme à toute heure Passât de cette vie en une autre meilleure ; Nous le laissions mourir à sa commodité ; Quand, un beau jour enfin, le ciel, par charité, A fait tomber sur lui deux ou trois pleurésies, Qu'escortaient en chemin nombre d'apoplexies. Nous partons aussitôt, faisant partout flores , Sûrs de trouver déjà le bonhomme ad patres . Mais fol et vain espoir ! Vermisseaux que nous sommes ! Comme le ciel se rit des vains projets des hommes ! Écoute la noirceur de ce maudit vieillard.CARLIN
Non.CARLIN
Point.LISETTE
Parle donc, si tu veux.CARLIN
Par trois fois de ma main il a pris l'émétique, Et je n'en donnais pas une dose modique ; J'y mettais double charge, afin que par mes soins Le pauvre agonisant en languît un peu moins : Mais par trois fois, le sort, injuste, inexorable, N'a point donné les mains à ce soin charitable ; Et le bonhomme enfin, à quatre-vingt-neuf ans, Malgré sa fièvre lente et ses redoublements, Sa fluxion, son rhume, et ses apoplexies, Son crachement de sang, et ses trois pleurésies, Sa goutte, sa gravelle, et son prochain convoi Déjà tout préparé, se porte mieux que moi.CARLIN
Nous en avons été pour les frais du voyage : Mais nous avons laissé Poitevin tout exprès Pour prendre sur les lieux nos petits intérêts. Il doit de temps en temps nous donner des nouvelles ; Et nous nous conduirons par ses avis fidèles.LISETTE
Sans avoir donc rien fait, vous voilà de retour ! Je vous applaudis fort. Mais comment va l'amour ? Ton maître aime toujours ?CARLIN
Cela n'est pas croyable. Je le vois pour Clarice amoureux comme un diable, C'est-à-dire beaucoup ; mais comme il est distrait, Son esprit se promène encor sur quelque objet. Le dédit que son oncle a fait pour Isabelle Partage son amour, et le tient en cervelle. Je sais que ta maîtresse a de naissants appas, Et surtout de grands biens, que Clarice n'a pas ; Mais mon maître est fidèle, et son âme est pétrie De la plus fine fleur de la galanterie : Il ne ressemble pas à quantité d'amants ; C'est un homme, morbleu, tout plein de sentiments.LISETTE
Mais, s'il aime Clarice ensemble et ma maîtresse, Que puis-je faire, moi, pour servir sa tendresse ? Les épousera-t-il toutes deux ?CARLIN
Pourquoi non ? Il le fera fort bien dans sa distraction. C'est un homme étonnant et rare en son espèce : Il rêve fort à rien, il s'égare sans cesse ; Il cherche, il trouve, il brouille, il regarde sans voir ; Quand on lui parle blanc, soudain il répond noir ; Il vous dit non pour oui, pour oui non ; il appelle Une femme, Monsieur ; et moi, Mademoiselle ; Prend souvent l'un pour l'autre ; il va sans savoir où. On dit qu'il est distrait ; mais moi, je le tiens fou : D'ailleurs fort honnête homme, à ses devoirs austère, Exact et bon ami, généreux, doux, sincère, Aimant, comme j'ai dit, sa maîtresse en héros : Il est et sage et fou ; voilà l'homme en deux mots.LISETTE
Si Léandre ressent une tendresse extrême Pour Clarice, Isabelle est prise ailleurs de même, Et pour le chevalier son coeur s'est découvert.CARLIN
Tant mieux. Il nous faudra travailler de concert Pour détourner le coup de ce dédit funeste ; Et l'amour avec nous achèvera le reste.CARLIN
Soit. Adieu donc. Mon maître est dans son cabinet ; Il m'attend. J'ai voulu, comme le cas me touche, Apprendre, en arrivant, ta santé par ta bouche.CARLIN
Coussi, coussi. En très bonne santé j'arriverais ici, Si je n'étais porteur d'une large écorchure.SCÈNE II.
SCÈNE III. Léandre, Carlin.
LÉANDRE, se promenant sur le théâtre en rêvant, un de ses bas déroulé
Je ne sais si l'absence, aux amants peu propice, Ne m'a point effacé de l'esprit de Clarice. On en trouve bien peu de ces coeurs généreux Qui, dans l'éloignement, sachent garder leurs feux : Un moment les éteint, ainsi qu'il les fit naître.CARLIN
Me mettant face à face, il me verra peut-être. Léandre heurte Carlin sans s'en apercevoir. Je serais bien à plaindre, aimant comme je fais, Qu'un autre profitât du fruit de ses attraits. Plus je ressens d'amour, plus j'ai d'inquiétude. Je ne puis demeurer dans cette incertitude ; Je veux entrer chez elle, et sans perdre de temps. Carlin, va me chercher mon épée et mes gants.SCÈNE IV.
SCÈNE V. Carlin, Léandre.
LÉANDRE
Tu ne les trouves point ! Voilà comme tu fais ! Ce qu'on te voit chercher ne se trouve jamais. Je te dis qu'à l'instant ils étaient sur ma table.CARLIN
Mais j'ai cherché partout, ou je me donne au diable. Il faut donc qu'un lutin soit venu les cacher.Il s'aperçoit que Léandre a son épée et ses gants.
Ah ! Ah ! Le tour est bon, et j'avais beau chercher. Dormez-vous ? Veillez-vous ?CARLIN
Fi donc ! Arrêtez-vous, Monsieur ; voulez-vous rire ?À part.
Il en tient un peu là. Sa présence d'esprit À chaque instant du jour me charme et me ravit.LÉANDRE
Mais dis-moi donc, maraud...LÉANDRE
Ah ! Ah !CARLIN
Ah ! Ah !CARLIN, à part
Ce ne sera pas là le dernier d'aujourd'hui.LÉANDRE
Tout autre objet, Carlin, met mon coeur au supplice. Je veux bien l'avouer, je n'aime que Clarice. Ma famille prétend, attendu mes besoins, Que j'épouse Isabelle, et je feins quelques soins. Son bien me remettrait en fort bonne figure ; Mais je brûle, Carlin, d'une flamme trop pure. Biens, fortune, intérêts, gloire, sceptre, grandeur, Rien ne saurait bannir Clarice de mon coeur ; Je ressens de la voir la plus ardente envie... Quelle heure est-il ?LÉANDRE
Fort bien. Qui te l'a dit ?SCÈNE VI. Clarice, Léandre, Carlin.
LÉANDRE, à Clarice
J'allais m'offrir à vous, flatté de l'espérance D'adoucir les tourments de près d'un mois d'absence. Vous êtes à mes yeux plus belle que jamais ; Chaque jour, chaque instant augmente vos attraits ; À chaque instant aussi mon amoureuse flamme Croît comme vos appas...À Carlin.
Un fauteuil à madame.Carlin apporte un fauteuil, Léandre s'assied dessus.
CLARICE
Chaque amant parle ainsi : mais souvent, de retour, Il oublie avec lui de ramener l'amour. Notre sexe autrefois changeait, c'était la mode ; Le premier en amour il prit cette méthode : Les hommes ont depuis trouvé cela si doux, Qu'ils sont dans ce grand art bien plus savants que nous.Carlin, voyant que son maître a pris le fauteuil, apporte un tabouret à Clarice.
Madame, vous plaît-il de vous mettre à votre aise ? Nous n'avons qu'un fauteuil ici, ne vous déplaise, Et mon maître s'en sert, comme vous pouvez voir., à Carlin
Je te suis obligée, et ne veux point m'asseoir.À Léandre.
Si je vous aimais moins, je serais plus tranquille. À m'alarmer toujours l'amour me rend habile. Je crains autant que j'aime ; et mes faibles appas Sur vos distractions ne me rassurent pas. J'appréhende en secret que quelque amour nouvelle...CARLIN, bas, à Léandre
Isabelle ! Clarice.CARLIN, bas, à Léandre
Clarice.LÉANDRE
A pour moi mille charmes ; L'amour prend dans ses yeux ses plus puissantes armes ; Isabelle est...CARLIN, bas, à Léandre
Clarice.CLARICE, à Carlin
Qu'entends-je ? Justes dieux ! Ton maître est infidèle ; Son erreur me fait voir qu'il adore Isabelle. Je suis au désespoir ; et je sens dans mon coeur Mon amour outragé se changer en fureur.LÉANDRE, sortant de sa rêverie
Quel sujet tout-à-coup vous a mise en colère, Madame ? Ce maraud a-t-il pu vous déplaire ?LÉANDRE
Moi ?CLARICE
Vous.LÉANDRE, à Carlin
Ah ! Maraud, qu'as-tu dit ?LÉANDRE, à Clarice
J'adore vos appas ; Et je veux que du ciel la vengeance et la foudre Me punisse à vos yeux, et me réduise en poudre, Si mon coeur, tout à vous, adore un autre objet.CLARICE
Vous aimez Isabelle ; et de quelle assurance Prononcez-vous un nom dont mon amour s'offense ?LÉANDRE
J'ai parlé d'Isabelle ? Eh ! Vous voulez, je crois, Éprouver mon amour, ou vous railler de moi. Moi, parler devant vous d'autre que de vous-même, Vous, qui m'occupez seule, et que seule aussi j'aime !LÉANDRE
De ce cruel soupçon ma tendresse s'aigrit ; Vos yeux vous sont garants qu'il ne m'est pas possible Que pour quelque autre objet je devienne sensible. Ah ! Madame, à propos, vous avez quelque accès Auprès du rapporteur que j'ai dans mon procès. Écrivez-lui, de grâce, un mot pour mon affaire.CLARICE
Volontiers.CARLIN, à part
À propos, est là fort nécessaire.CLARICE
Quels que soient vos discours pour me persuader, J'aime trop, pour ne pas toujours appréhender ; Mais ces distractions, qui vous sont naturelles, Me rassurent un peu de mes frayeurs mortelles. Je vous juge innocent, et crois que votre erreur Provient de votre esprit plus que de votre coeur.CARLIN, à Clarice
Je suis sa caution, il n'a point de malice. Mais le dédit pourrait traverser vos desseins.SCÈNE VII. Le Chevalier, Léandre, Clarice, Carlin.
LE CHEVALIER, embrassant Léandre
Hé ! Bonjour, mon ami. Quelle heureuse rencontre !CARLIN
C'est le chevalier.LÉANDRE
Ah !LE CHEVALIER
Quoi ! Ma soeur, te voilà ? Je t'en sais fort bon gré. Viens-tu par inventaire, Du coeur de ton amant te porter héritière ?LE CHEVALIER
C'est un charmant objet qu'un nouvel héritier ; Et le noir est pour moi la couleur favorite : Un amant en grand deuil a toujours son mérite ; Et quand comme Carlin on serait mal formé, Du moment qu'on hérite, on est sûr d'être aimé.CARLIN
Comment ! Comme Carlin ! Sachez que, sans reproche, Votre comparaison est odieuse, et cloche. Chacun vaut bien son prix. Carlin, dans certains cas, Pour certains chevaliers ne se donnerait pas.LE CHEVALIER, à Carlin
Tu te fâches, mon cher ! Il faut que je t'embrasse. L'oncle a donc fait la chose enfin de bonne grâce ? As-tu trouvé le coffre à ton gré copieux ? Ses écus, ses louis étaient-ils neufs ou vieux ?CARLIN, au chevalier
Nous n'y prenons pas garde ; et toujours, avec joie, Nous recevons l'argent tel que Dieu nous l'envoie.CLARICE
Cela se voit assez.LE CHEVALIER
Je te le veux chanter ; j'en ai fait la musique, Et les vers, dont chacun vaut un poème épique.Air
"Je me console au cabaret "Des rigueurs d'une Iris qui rit de ma tendresse ; "Là mon amour expire, et Bacchus en secret "Succède aux droits de ma maîtresse. "Là mon amour expire...LE CHEVALIER, chantant
"Et Bacchus en secret "Succède, succède... Ce bémol est-il fin, et va-t-il droit au coeur ? "Succède... Qu'en dis-tu ?LE CHEVALIER, répète
"Succède aux droits de ma maîtresse. "À Léandre.
Que vous semble, Monsieur, et de l'air et des vers ?LÉANDRE, sortant de la rêverie où il a été pendant
La scène, prend Clarice par le bras, croyant parler Au chevalier, et la tire à un des bouts du théâtre. Vos intérêts en tout m'ont toujours été chers ; J'étais fort serviteur de monsieur votre père, Et je vous veux servir de la bonne manière.CLARICE, à Léandre
Je me sens obligée à votre honnêteté.LÉANDRE, craignant d'être entendu, la ramène à l'autre côté du théâtre
Je crois que nous serions mieux de l'autre côté.LE CHEVALIER, fait le même jeu de théâtre avec Carlin
J'ai de ma part aussi quelque chose à te dire. Il nous faut divertir...LÉANDRE, à Clarice
Je suis, comme l'on sait, assez bien près du roi, Je veux vous faire avoir un régiment.CLARICE
À moi ?LÉANDRE
À vous-même.LE CHEVALIER, à Carlin
Ton maître au moins n'est pas trop sage.CLARICE, au chevalier
D'accord. Il vous ressemble en cela davantage.LÉANDRE, à Clarice
Vous avez du service, un nom, de la valeur : Il faut vous distinguer dans un poste d'honneur.CLARICE
Mais regardez-moi bien.LÉANDRE
Ah ! Je vous fais excuse, Madame ; et maintenant je vois que je m'abuse. J'ai cru qu'au chevalier...LE CHEVALIER
Ma soeur, un régiment !CARLIN
Ce serait de milice un nouveau supplément : Et, si chaque famille armait une coquette, Cette troupe, je crois, serait bientôt complète.LE CHEVALIER à Léandre
Je crois bien que vos voeux tendent au mariage : Ma soeur en vaut la peine ; elle est belle, elle est sage.LÉANDRE
Il n'est point de mon goût.LE CHEVALIER
Cependant vous l'aimez ?LÉANDRE
Oui, j'aime la musique ; Mais, si vous voulez bien qu'en ami je m'explique, Votre air n'a point ce tour tendre, agréable, aisé, Et le chant, entre nous, m'en paraît trop usé.LE CHEVALIER
Et qui vous parle ici de vers et de musique ? Cet amant-là, ma soeur, est tout-à-fait comique.LE CHEVALIER
Non vraiment.LÉANDRE
J'ai donc tort en ce cas.LE CHEVALIER
Je vous entretenais ici de votre flamme ; Et voulais pour ma soeur faire expliquer votre âme, Savoir si vous l'aimez.LE CHEVALIER
Vous avez le goût bon. Si je n'étais son frère, Près d'elle on me verrait pousser bien loin l'affaire ; Mais je suis pris ailleurs. Près d'un objet vainqueur Je fais à petit bruit mon chemin en douceur. J'ai jusqu'ici conduit mon affaire en silence ; J'abhorre le fracas, le bruit, la turbulence ; Et je vais pour chercher cet objet de mes feux.SCÈNE VIII. Léandre, Carlin, Clarice.
LÉANDRE, à Clarice
Puisque vous désirez sitôt quitter ces lieux, Souffrez donc, s'il vous plaît, que je vous reconduise.Il met un gant, et présente à Clarice la main qui est nue.
CARLIN, à Léandre
Vous donnez une main pour l'autre par méprise.Léandre ôte le gant qu'il avait.
Il est vrai.CLARICE, à Léandre
Demeurez, et ne me suivez pas.LÉANDRE
Je veux jusque chez vous accompagner vos pas.Il donne la main à Clarice jusqu'au milieu du théâtre, et la quitte pour parler à Carlin. Clarice sort.
SCÈNE IX. Léandre, Carlin.
LÉANDRE
J'ai, Carlin, en secret, un ordre à te prescrire ; Écoute... je ne sais ce que je voulais dire... Va chez mon horloger, et reviens au plus tôt. Prends de ce tabac... non, tu n'iras que tantôt.CARLIN, à part
Le beau secret, ma foi !SCÈNE X. Le Chevalier, Léandre, Carlin.
LÉANDRE retourne pour donner la main à Clarice, et la donne au chevalier
Souffrez ici sans peine Qu'à votre appartement, Madame, je vous mène.LE CHEVALIER, contrefaisant la voix de femme
Vous êtes trop honnête, il n'en est pas besoin.LÉANDRE, s'apercevant qu'il parle au chevalier
Vous êtes encor là ! Je vous croyais bien loin. Je cherchais votre soeur, et ma peine est extrême...LE CHEVALIER
Vous ne vous trompez pas, c'est une autre elle-même. Mais si jamais, Monsieur, vous êtes son époux, Dans vos distractions défiez-vous de vous. Une femme suffit, tenez-vous à la vôtre ; N'allez pas, par méprise, en conter à quelque autre. Ma soeur n'est pas ingrate ; et, sans égard aux frais, Elle vous le rendrait avec les intérêts. Adieu, Monsieur. Je suis tout à votre service.SCÈNE XI. Léandre, Carlin.
SCÈNE XII.
CARLIN, seul
Il aurait bien besoin de deux grains d'ellébore. Il était moins distrait hier qu'il n'est aujourd'hui : Cela croît tous les jours. Je me gâte avec lui. On m'a toujours bien dit qu'il fallait dans la vie Fuir autant qu'on pouvait mauvaise compagnie : Mais je l'aime, et je sais qu'un coeur qui n'est point faux Doit aimer ses amis avec tous leurs défauts.ACTE III
SCÈNE I. Isabelle, Lisette.
LISETTE
Grâce au ciel, à la fin vous quittez la toilette ; Votre mère aujourd'hui doit être satisfaite. De notre diligence on peut se prévaloir ; Il n'est encore, au plus, que sept heures du soir.ISABELLE
Il me semble pourtant que j'aurai peine à plaire, Et je n'ai pas les yeux si vifs qu'à l'ordinaire. Ma mère en est la cause, et ce qu'elle me dit Me brouille tout le teint, me sèche et m'enlaidit.LISETTE
Elle enrage à vous voir si grande et si bien faite. La loi devrait contraindre une mère coquette, Quand la beauté la quitte, ainsi que les amants, Et qu'elle a fait sa charge environ cinquante ans, D'abjurer la tendresse, et d'avoir la prudence De faire recevoir sa fille en survivance.ISABELLE
Que ce serait bien fait ! Car enfin, en amour, Il faut, n'est-il pas vrai ? Que chacun ait son tour.LISETTE
Oui, la chanson le dit. Dites-moi, je vous prie, Si pour le chevalier votre âme est attendrie. Est-ce estime ? Est-ce amour ?ISABELLE
Oh ! Je n'en sais pas tant.LISETTE
Mais encor ?ISABELLE
Je ne sais si ce que mon coeur sent Se peut nommer amour ; mais enfin je t'avoue Que j'ai quelque plaisir d'entendre qu'on le loue : Par un destin puissant, et des charmes secrets, Je me trouve attachée à tous ses intérêts ; Je rougis, je pâlis, quand il s'offre à ma vue : S'il me quitte, des yeux je le suis dans la rue ; Mais que te dis-je, hélas ! Mon coeur partout le suit : Ses manières, son air, occupent mon esprit ; Et souvent, quand je dors, d'agréables mensonges M'en présentent l'image au milieu de mes songes. Est-ce estime ? Est-ce amour ?LISETTE
C'est ce que vous voudrez ; Mais enfin c'est un mal dont vous ne guérirez Qu'avec un récipé d'un hymen salutaire, Et je veux m'employer à finir cette affaire. Le chevalier, tout franc, est bien mieux votre fait. Léandre a de l'esprit, mais il est trop distrait. Il vous faut un mari d'une humeur plus fringante, Léger dans ses propos, qui toujours danse ou chante ; Qui vole incessamment de plaisirs en plaisirs, Laissant vivre sa femme au gré de ses désirs, S'embarrassant fort peu si ce qu'elle dépense Vient d'un autre ou de lui. C'est cette nonchalance Qui nourrit la concorde, et fait que dans Paris Les femmes, plus qu'ailleurs, adorent leurs maris.SCÈNE II. Isabelle, le Chevalier, Lisette.
Le CHEVALIER, dansant et sifflant, à Isabelle
Je vous trouve à la fin. Ah ! Bonjour ma princesse ; Vous avez aujourd'hui tout l'air d'une déesse ; Et la mère d'amour, sortant du sein des mers, Ne parut point si belle aux yeux de l'univers. De votre amour pour moi je veux prendre ce gage.Il lui baise la main.
ISABELLE
Monsieur le chevalier...LE CHEVALIER, à Lisette
Nous autres gens de cour, Nous savons abréger le chemin de l'amour. Voudrais-tu donc me voir, en amoureux novice, De l'amour à ses pieds apprendre l'exercice, Pousser de gros soupirs, serrer le bout des doigts ? Je ne fais point, morbleu, l'amour comme un bourgeois ; Je vais tout droit au coeur.À Isabelle.
Le croiriez-vous, la belle ? Depuis dix ans et plus je cherche une cruelle, Et je n'en trouve point, tant je suis malheureux !LE CHEVALIER, à Isabelle
J'ai bien bu cette nuit ; et, sans fanfaronnades, À votre intention j'ai vidé cent rasades. Mon feu, qui dans le vin s'éteint le plus souvent, Reprend vigueur pour vous, et s'irrite en buvant. Il fait, parbleu, bien chaud.Il ôte sa perruque, et la peigne.
LISETTE
La manière est plaisante. Vous voulez nous montrer votre tête naissante ; Ce regain de cheveux est encor bon à voir.LE CHEVALIER
Point de fauteuil, de grâce.ISABELLE
Oh ! Monsieur, je sais bien...LE CHEVALIER
Un fauteuil m'embarrasse. Un homme là-dedans est tout enveloppé ; Je ne me trouve bien que dans un canapé.À Lisette.
Fais-m'en approcher un pour m'étendre à mon aise.LISETTE
Tenez-vous sur vos pieds, Monsieur, ne vous déplaise. J'enrage quand je vois des gens qu'à tout moment Il faudrait étayer comme un vieux bâtiment, Couchés dans des fauteuils, barrer une ruelle. Et mort non de ma vie ! Une bonne escabelle ; Soyez dans le respect. Nos pères autrefois Ne s'en portaient que mieux sur des meubles de bois.LISETTE, à Isabelle
Bon ! Bon ! Il faut apprendre à vivre à la jeunesse.LE CHEVALIER
Lisette est en courroux. çà, changeons de discours. Comment suis-je avec vous ? M'adorez-vous toujours ? Cette maman encor fait-elle la hargneuse ? C'est un vrai porc-épic.LE CHEVALIER
De me voir ? Elle a tort. Sans me faire valoir, Je prétends vous combler d'une gloire parfaite ; Car ce n'est qu'en mari que mon coeur vous souhaite.ISABELLE
En mari ! Mais, Monsieur, vous êtes chevalier : Ces gens-là ne sauraient, dit-on, se marier.LE CHEVALIER
Quel abus ! Nous faisons tous les jours alliance Avec tout ce qu'on voit de femmes dans la France.LISETTE, entendant Madame Grognac
Ah ! Madame Grognac !LISETTE
Où nous cacherons-nous ?LE CHEVALIER
Laissez, laissez-moi seul affronter la tempête.SCÈNE III. Mme Grognac, Isabelle, le Chevalier, Lisette.
LISETTE
Ne le voit-on pas bien ? C'est, comme on vous a dit, ce maître italien Qui vient montrer sa langue.MADAME GROGNAC
Il prend bien de la peine. Ma fille, pour parler, n'a que trop de la sienne. Qu'elle apprenne à se taire, elle fera bien mieux.LE CHEVALIER, à Isabelle
Un grand homme disait que s'il parlait aux dieux, Ce serait espagnol ; italien aux femmes ; L'amour par son accent se glisse dans leurs âmes : À des hommes, français ; et suisse à des chevaux. Das dich der donder schalcq.MADAME GROGNAC
Comme je ne veux point qu'elle parle à personne, Sa langue lui suffit, et je la trouve bonne.LE CHEVALIER, à Isabelle
Or je vous disais donc tantôt que l'adjectif Devait être d'accord avec le substantif. Isabella bella, c'est vous, belle Isabelle.Bas.
Amante fedele, c'est moi, l'amant fidèle ; Qui veut toute sa vie adorer vos appas.Madame Grognac s'approche pour écouter. Haut à Isabelle.
Il faut les accorder en genre, en nombre, en cas.MADAME GROGNAC, au chevalier
Tout votre italien est plein d'impertinenceLE CHEVALIER, à Madame Grognac
Ayez pour la grammaire un peu de révérence.À Isabelle.
Il faut présentement passer au verbe actif ; Car moi, dans mes leçons, je suis expéditif. Nous allons commencer par le verbe amo , j'aime. Ne le voulez-vous pas ?ISABELLE
Ma joie en est extrême.LISETTE, au chevalier
Elle a pour vos leçons l'esprit obéissant.ISABELLE
Io amo, j'aime.LE CHEVALIER
Vous ne le dites pas du ton que je demande.À Madame Grognac.
Vous me pardonnez bien si je la réprimande.À Isabelle.
Il faut plus tendrement prononcer ce mot-là : Io amo, j'aime.ISABELLE, fort tendrement
Io amo, j'aime.LE CHEVALIER
Le charmant naturel, Madame, que voilà ! Aux dispositions qu'elle m'a fait paraître, Elle en saura bientôt trois fois plus que son maître.À Isabelle.
Je suis charmé. Voyons si d'un ton naturel Vous pourrez aussi bien dire le pluriel.MADAME GROGNAC
Elle en dit déjà trop, Monsieur ; et dans les suites Il faudra, s'il vous plaît, supprimer vos visites.LE CHEVALIER
J'ai trop bien commencé pour ne pas achever.SCÈNE IV. Valère, le Chevalier, Mme Grognac, Isabelle, Lisette.
VALÈRE, au chevalier
Ah ! Je suis, mon neveu, ravi de vous trouver.À Madame Grognac.
Madame, vous voyez, sans trop de complaisance, Un gentilhomme ici d'assez belle espérance ; Et s'il pouvait vous plaire, il serait trop heureux.LISETTE, à part
Que le diable t'emporte !ISABELLE, à part
Ah ! Contre-temps fâcheux !MADAME GROGNAC, à Valère
Votre neveu ! Comment !MADAME GROGNAC, au chevalier
Vous n'êtes pas, Monsieur, un maître italien ?LE CHEVALIER
Il est vrai, j'en conviens ; Cela n'empêche pas que, dans quelques familles, Je ne montre parfois l'italien aux filles.Mme GROGNAC, à Isabelle
Comment, impertinente !LE CHEVALIER, à Madame Grognac
Ah ! Point d'emportement.Mme GROGNAC, à Isabelle
Après vous avoir dit...Mme GROGNAC, au chevalier
Mêlez-vous, s'il vous plaît, Monsieur, de vos affaires.À Isabelle.
Lorsque je vous défends... Pour calmer ce courroux, J'aime mieux vous baiser, maman.LE CHEVALIER prend Madame Grognac par la main, chante, et la fait danser par force
Je veux que nous dansions ensemble une courante.VALÈRE, les séparant, et mettant le chevalier dehors
C'est trop pousser la chose ; allons, retirez-vous.SCÈNE V. Valère, Mme Grognac, Isabelle, Lisette.
VALÈRE, à Madame Grognac
Et vous, pour éviter de vous mettre en courroux, Dans votre appartement rentrez, je vous en prie.Mme GROGNAC ; s'en allant
Ouf ! Ouf ! Je n'en puis plus.SCÈNE VI. Valère, Isabelle, Lisette.
SCÈNE VII. Lisette, Isabelle.
SCÈNE VIII. Léandre, Carlin ; Isabelle et Lisette, dans le fond du théâtre.
CARLIN
J'exécute votre ordre avec zèle, ou je meure. Vous avez oublié que, depuis un quart d'heure, De dix commissions il vous plut me charger. J'ai vu le rapporteur, le tailleur, l'horloger ; Et voilà votre montre enfin raccommodée : Elle sonne à présent.LÉANDRE, prenant la montre
Il me l'a bien gardée.LÉANDRE, prend le papier où est le tabac
Voyons.CARLIN
C'est du meilleur qu'on puisse jamais prendre, Dont on frauda les droits en revenant de Flandre.Léandre jette la montre, croyant jeter le tabac.
Quel horrible tabac ! Tu veux m'empoisonner.CARLIN
La montre ! Ah ! Voilà bien pour la faire sonner ! Quelle distraction, Monsieur, est donc la vôtre ?CARLIN
Ne vous voilà pas mal ! La montre cette fois Va revoir l'horloger tout au moins pour six mois.LÉANDRE
Cours à l'appartement de l'aimable Clarice, Sache si pour la voir le moment est propice ; Peins-lui bien mon amour, et quel est mon chagrin D'avoir manqué tantôt à lui donner la main. Va vite, cours, reviens.CARLIN, mettant la montre à son oreille
La montre est tout en pièces. Vous devriez, Monsieur, exercer vos largesses, Et m'en faire présent...SCÈNE IX. Léandre, Isabelle, Lisette.
ISABELLE
Approchons-nous.LÉANDRE, croyant parler à Carlin, et sans voir Isabelle et Lisette
Carlin, j'attends tout de ton zèle. Si Clarice venait à parler d'Isabelle, Dis-lui bien que mon coeur n'en fut jamais touché ; Par de plus nobles noeuds je me sens attaché. Isabelle est jolie ; au reste, peu capable De fixer le penchant d'un homme raisonnable. Malgré les faux dehors de sa simplicité, Elle est coquette au fond.LÉANDRE, croyant répondre à Carlin
Mais me parleras-tu toujours de cette montre ? Eh bien ! C'est un malheur. Fais-lui bien concevoir Qu'Isabelle sur moi n'eut jamais de pouvoir, Et que mon oncle en vain veut faire une alliance Dont mon amour murmure, et dont mon coeur s'offense.ISABELLE
Il ne m'aime pas trop, Lisette.LÉANDRE, croyant répondre à Carlin
Oui, l'on le dit. Cette Lisette-là lui tourne mal l'esprit ; C'est une babillarde, en intrigues habile, Et qui, dans un besoin, pourrait montrer en ville.LISETTE, à Isabelle
Voilà donc mon paquet, et vous le vôtre aussi. Lui dirai-je, à la fin, que vous êtes ici ?LÉANDRE
Oui, tu pourras lui dire. Avec impatience J'attendrai ton retour ; va, cours en diligence. Que les hommes sont fous d'empoisonner leurs jours Par des dégoûts cruels qu'ils ont dans leurs amours ! Je savoure à longs traits le poison qui me tue.LISETTE
C'est pendant trop de temps nous cacher à sa vue ; Et je veux l'attaquer. Monsieur, si par hasard Vous vouliez bien sur nous jeter quelque regard.LÉANDRE, sans les voir
Sans ce fâcheux dédit qui vient troubler ma joie, Je passerais des jours filés d'or et de soie.LISETTE
Vous voulez bien, Monsieur, me permettre à mon tour, De vous féliciter sur votre heureux retour ?LÉANDRE, sans les voir
Au pouvoir de l'amour c'est en vain qu'on résiste.LISETTE
Monsieur, par charité...LÉANDRE, sans les voir
Que le ciel vous assiste.LISETTE
Sommes-nous donc déjà des objets de pitié ?À Isabelle.
De tout ce qu'on me dit vous êtes de moitié.À Léandre.
Tournez les yeux sur nous.Elle le tire par la manche.
LÉANDRE
Ah ! Te voilà, Lisette !LISETTE
Et ma maîtresse aussi.LÉANDRE, à Isabelle
Que ma joie est parfaite ! Jamais rien de plus beau ne s'offrit aux regards ; Les amours près de vous volent de toutes parts. Aux coups de vos beaux yeux qui pourrait se soustraire ? Et qu'on serait heureux si l'on pouvait vous plaire !ISABELLE, à Léandre
Bon ! Votre coeur pour moi ne fut jamais touché ; Par de plus nobles noeuds vous êtes attaché : Je suis un peu jolie ; au reste peu capable De fixer le penchant d'un homme raisonnable : Malgré les faux dehors de ma simplicité, Je suis coquette au fond.LÉANDRE
C'est une fausseté. Lisette, tu devrais, dans le soin qui t'anime, Lui faire prendre d'elle une plus juste estime : Tu gouvernes son coeur.LISETTE
Oui, quelqu'un me l'a dit. Cette Lisette-là lui tourne mal l'esprit ; C'est une babillarde, en intrigues habile, Et qui pourrait montrer, en un besoin, en ville. Votre panégyrique a pour nous des appas. Quel peintre ! Par ma foi, vous ne nous flattez pas.LÉANDRE, à part
Ah ! Maraud de Carlin, dans peu ton imprudence Recevra de ma main sa juste récompense.LISETTE
J'entends venir quelqu'un. Ah ! Ciel ! Quel embarras ! C'est Madame Grognac qui revient sur ses pas.ISABELLE
Lisette, que dis-tu ?LISETTE
Votre mère en personne.ISABELLE
Quel parti prendre, ô ciel ! Je tremble, je frissonne. Sa brusque humeur sur nous pourrait bien éclater : Aidez-moi, s'il vous plaît, monsieur, à l'éviter.LÉANDRE
Vous cacher à ses yeux est chose assez facile, Mon cabinet pour vous doit être un sûr asile ; Entrez-y.ISABELLE
Volontiers. Mais que personne au moins Ne puisse nous y voir.Isabelle et Lisette entrent dans le cabinet de Léandre.
LÉANDRE
Fiez-vous à mes soins.SCÈNE X. Mme Grognac, Léandre.
MADAME GROGNAC
Je ne la trouve point. Monsieur, où donc est-elle ?LÉANDRE
Qui, madame ?MADAME GROGNAC
Ma fille.LÉANDRE
Eh ! Qui donc ?MADAME GROGNAC
Isabelle, Que j'aurais de plaisir, avec deux bons soufflets, À venger pleinement les affronts qu'on m'a faits ! Mais je ne perdrai pas ici toute ma peine, Puisqu'il faut aussi bien que je vous entretienne, Et vous dise en deux mots que je veux, dès ce jour, Votre oncle vif ou mort, terminer votre amour. Vous savez ses desseins, et qu'un dédit m'engage, Monsieur, à vous donner ma fille...LÉANDRE
En mariage ?MADAME GROGNAC
Comment donc ? Oui, monsieur, en mariage, oui ; Et je prétends, de plus, que ce soit aujourd'hui. Je ne puis plus longtemps voir traîner cette affaire, Et je vais ordonner qu'on m'amène un notaire : C'est un point résolu, Monsieur, dans mon cerveau ; La garde d'une fille est un trop lourd fardeau.SCÈNE XI.
LÉANDRE, seul
Ce dédit m'embarrasse et me tient en cervelle.SCÈNE XII. Carlin, Clarice, Léandre.
SCÈNE XIII. Léandre, Clarice, Carlin, un laquais.
CARLIN, au laquais qui sort
Ce petit joufflu-là montre avoir de l'esprit.SCÈNE XIV. Léandre, Clarice, Carlin.
CLARICE, à Léandre
De votre rapporteur je reçois cette lettre : Vous pouvez de ses soins bientôt tout vous promettre. Je vous quitte un moment, et je monte là-haut Pour lui faire réponse, et reviens au plus tôt.CLARICE
Je craindrais de vous nuire.SCÈNE XV. Léandre, Carlin.
SCÈNE XVI. Lisette, Léandre, Carlin.
LISETTE, dans le cabinet
Sortons, sortons, Madame ; il faut quitter la place.SCÈNE XVII. Léandre, Carlin.
CARLIN
Dans votre cabinet, Monsieur, j'entends du bruit. Que veut dire cela ? N'est-ce point un esprit Qui lutine Clarice ?SCÈNE XVIII. Isabelle, Clarice, Lisette, Léandre, Carlin.
ISABELLE, à Clarice
Vous pouvez dans ce lieu tout à votre aise écrire, Et tant qu'il vous plaira ; pour moi je me retire.CLARICE
Vous avez eu le temps, pour vous, tout à loisir, D'y pouvoir, sans témoins, remplir votre désir.LÉANDRE
Le hasard, malgré moi, dans ce lieu vous assemble, Mon dessein n'était point de vous y mettre ensemble.À Isabelle.
Votre mère tantôt...ISABELLE
Je suis au désespoir.LÉANDRE, à Clarice
Madame, vous saurez...CLARICE
Je ne veux rien savoir.LÉANDRE, à Isabelle
Je n'ai pas réfléchi que...ISABELLE, s'en allant
Vous êtes un traître.SCÈNE XIX. Léandre, Clarice, Lisette, Carlin.
LÉANDRE, à Clarice
Le hasard...CLARICE, s'en allant
Devant moi gardez-vous de paraître.SCÈNE XX. Lisette, Léandre, Carlin.
LISETTE, à Carlin
Tu nous as fait le tour ; mais vingt coups de bâton, Dans peu, Monsieur Carlin, nous en feront raison.Elle sort.
SCÈNE XXI. Carlin, Léandre.
CARLIN
Je tombe de mon haut.SCÈNE XXII.
ACTE IV
SCÈNE I. Valère, Clarice.
CLARICE
De vos soins généreux je vous suis obligée : Mais, depuis un moment, mon âme est bien changée.VALÈRE
Plaît-il ?CLARICE
Je ne veux plus me marier.CLARICE
J'ai pensé mûrement aux soins du mariage, Aux chagrins presque sûrs où son joug nous engage, À cette liberté que l'on perd sans retour : L'hymen est trop souvent un écueil pour l'amour. Je ne me sens point propre aux soins d'une famille ; Et, tout considéré, j'aime mieux rester fille.VALÈRE
Je sais bien que l'hymen peut avoir ses dégoûts ; Chaque état a les siens, et nous les sentons tous. Cependant vous vouliez de moi ce bon office.SCÈNE II. Le Chevalier, Valère, Clarice.
LE CHEVALIER
Ah ! Mon oncle, parbleu ! Je vous trouve à propos Pour vous laver la tête, et vous dire en deux mots...VALÈRE
Le début est nouveau.LE CHEVALIER
Se peut-il qu'à votre âge Vous n'ayez pas encor les airs d'un homme sage ? Si j'en faisais autant, je passerais chez vous Pour un franc étourdi. Là, là, répondez-nous.VALÈRE
J'ai tort ; mais...LE CHEVALIER
Mais, mais, mais !CLARICE
Quelle est votre querelle ?LE CHEVALIER
Je m'étais introduit tantôt chez Isabelle, Que j'aime à la fureur, et qui m'aime encor plus ; J'y passais pour un autre ; et Monsieur, là-dessus, Est venu brusquement gâter tout le mystère, Et m'a mal à propos fait connaître à la mère. Parlez ; n'est-il pas vrai ?LE CHEVALIER
Eh ! Ventrebleu, C'est un étrange cas. Faut-il que la jeunesse Apprenne maintenant à vivre à la vieillesse, Et qu'on trouve des gens, avec des cheveux gris, Plus étourdis cent fois que nos jeunes marquis ? Je n'y connais plus rien. Dans le siècle où nous sommes, Il faut fuir dans les bois, et renoncer aux hommes.LE CHEVALIER
Ma soeur ? Vous vous moquez.VALÈRE
Pourquoi donc ce souci ?LE CHEVALIER, à Valère
Quelle injustice, ô ciel ! On me vole, on me pille. Cela n'est point dans l'ordre ; et l'on sait qu'une fille, Pour enrichir un frère, en faire un gros seigneur, Doit renoncer au monde.CLARICE
On connaît ton bon coeur, Et je sais qui t'oblige à parler de la sorte ; C'est l'amour de mon bien.LE CHEVALIER
Oui, le diable m'emporte.SCÈNE III. Le Chevalier, Clarice.
LE CHEVALIER
Veux-tu que sur ce point je m'explique en bon frère ? Tu sais bien qu'entre-nous nous parlons assez net. Un hymen, quel qu'il soit, n'est point du tout ton fait. Te voilà faite au tour, nul soin ne te travaille ; Et le premier enfant te gâterait la taille. Crois-moi, le mariage est un triste métier.LE CHEVALIER
Le devoir d'une femme engage à mille choses ; On trouve mainte épine où l'on cherchait des roses : Le plaisir de l'hymen est terrestre et grossier.LE CHEVALIER
Parlons à coeur ouvert, et confessons la dette. Je suis un peu coquet, tu n'es pas mal coquette : Notre mère l'était, dit-on, en son vivant ; Nous chassons tous de race, et le mal n'est pas grand. Si quelque amant venait frapper ta fantaisie, Tu pourrais avec lui faire quelque folie.CLARICE
Mon frère, cependant...SCÈNE IV. Le chevalier, Clarice, Lisette.
LISETTE
Bonjour, Monsieur. Depuis votre maudit jargon, La Madame Grognac est pire qu'un dragon ; Et je viens vous chercher ici pour vous apprendre Qu'elle veut dès ce soir finir avec Léandre. Elle m'a commandé de lui faire venir un notaire.LE CHEVALIER
Bon ! Bon ! Il faut la prévenir.LISETTE, apercevant Clarice
Ah ! Vous voilà, Madame ? Eh ! Dites-moi, de grâce, Au cabinet encor venez-vous prendre place ? Quelque nouvel amant, en dépit des jaloux, Vous donne-t-il ici quelque autre rendez-vous ?CLARICE
Pour faire une réponse aux termes d'un billet, Léandre a bien voulu m'ouvrir son cabinet, Où j'ai trouvé d'abord Isabelle enfermée.LE CHEVALIER
Isabelle !CLARICE
Et Lisette.LE CHEVALIER
Ah ! Petite rusée ! Avant le mariage on me fait de ces tours ! L'augure est vraiment bon pour nos futurs amours !LISETTE
Ici mal à propos votre esprit se gendarme ; Le mal est donc bien grand pour faire un tel vacarme ! Ne vous souvient-il plus du maître italien, Et de cette courante à contre-coeur ?LE CHEVALIER
Eh bien ?LISETTE
Eh bien ! Pour éviter le retour de la dame, Qui pestait contre nous, et jurait dans son âme, Nous avons fait retraite au cabinet, sans bruit : Clarice est arrivée en ce même réduit Pour écrire une lettre ; et voilà le mystère. L'une écrit une lettre, et l'autre fuit sa mère. Et toutes deux d'abord s'en vont chez un garçon : C'est prendre son parti. L'asile est vraiment bon !CLARICE
Lisette, tu remets le calme dans mon âme ; Mon soupçon se dissipe, et fait place à ma flamme. Peut-être à tes discours j'ajoute trop de foi ; Mais Léandre aujourd'hui triomphe encor de moi.LE CHEVALIER, l'arrêtant
Écoute donc, ma soeur.CLARICE
Que me veux-tu, mon frère ?SCÈNE V. Le Chevalier, Lisette.
SCÈNE VI. Le Chevalier, Léandre, Carlin.
LE CHEVALIER, à part
C'est Léandre ; tant mieux, j'ai deux mots à lui dire.À Léandre.
Un sort heureux, Monsieur, vous présente à mes yeux.LÉANDRE, à Carlin
Peut-être elle pourra revenir en ces lieux.LE CHEVALIER, à Léandre
Je sais que vous voulez devenir mon beau-frère ; C'est fort bien fait à vous : ma soeur a de quoi plaire ; Elle est riche en vertus ; pour en argent comptant, Je crois, sans la flatter, qu'elle ne l'est pas tant. Quand mon père mourut, il nous laissa, pour vivre, Ses dettes à payer, et sa manière à suivre : C'est, comme vous voyez, peu de bien que cela.LÉANDRE, au chevalier
Et n'avez-vous jamais eu que ce père-là ?LE CHEVALIER rit
Comment ?LE CHEVALIER
Je sais votre naissance et votre probité, Et je suis fort content de vous par ce côté. Vous n'avez qu'un défaut qui partout vous décèle ; Dans le fond cependant c'est une bagatelle ; Mais je serais content de vous en voir défait. Vous êtes accusé d'être un peu trop distrait ; Et tout le monde dit que cette léthargie Fait insulte au bon sens, et vise à la folie.LÉANDRE
Chacun ne peut pas être aussi sage que vous : Tous les hommes, Monsieur, sont différemment fous ; Chacun a sa folie, et j'ai grâce à vous rendre De ne trouver en moi qu'un défaut à reprendre.LE CHEVALIER
Ce que je vous en dis n'est que par amitié ; Et je vous trouve, moi, trop sage de moitié. On ne m'entend jamais censurer ni médire, Et je ne dis ici que ce que j'entends dire.LÉANDRE
On parle volontiers ; mais un homme d'esprit Doit donner rarement créance à ce qu'on dit. De louange et d'encens les hommes sont avares ; Ils font rarement grâce aux vertus les plus rares ; Au lieu qu'avec plaisir, d'une langue sans frein, De leurs traits médisants ils chargent le prochain. Je suis toujours en garde, et n'ai pas voulu croire Cent bruits semés de vous, fâcheux à votre gloire.LE CHEVALIER
Que peut-on, s'il vous plaît, Monsieur, dire de moi ? On n'insultera pas ma naissance, je crois.LÉANDRE
Non.LÉANDRE
Non.LE CHEVALIER
Peut-on m'accuser d'être fourbe, flatteur, Fat, insolent, ingrat, suffisant, imposteur ?LÉANDRE
Il prend sa tabatière, la renverse ; prend ses gants pour son mouchoir.
Non, vous dis-je, monsieur ; et je ne vois personne Qui de ces vices-là seulement vous soupçonne : Mais on ne me dit pas de vous autant de bien Que je souhaiterais. On dit (je n'en crois rien) Qu'en discours vous prenez un peu trop de licence ; Qu'on ne peut se soustraire à votre médisance ; Que vous parlez toujours avant que de penser ; Que tout votre mérite est de chanter, danser ; Que, pour vous faire croire homme à bonne fortune, Vous passez en hiver les nuits au clair de lune, À souffler dans vos doigts, et prendre vos ébats Sur la porte d'Iris, qui ne vous connaît pas ; Que souvent vous prenez trop de vin de champagne, Et qu'il faut que toujours quelqu'un vous accompagne, Pour pouvoir vous montrer votre chemin la nuit, Et même quelquefois vous reporter au lit. Enfin, que sais-je, moi ? L'on charge ma mémoire De cent mauvais récits que je ne veux pas croire : Et tout homme prudent doit se garder toujours De donner trop crédit à de mauvais discours.LE CHEVALIER
Adieu, Carlin, adieu.SCÈNE VII. Léandre, Carlin.
CARLIN
Vous avez fort bien fait de lui river son clou. C'est bien à faire à lui de vous appeler fou ; Et vous deviez encor lui mieux laver la tête.LÉANDRE
J'ai bien un autre soin qui m'occupe et m'arrête. Tu t'imagines bien que Clarice en courroux Se livre tout entière à ses transports jaloux, Et m'accable des noms d'ingrat et d'infidèle. D'une autre part aussi que peut dire Isabelle ?CARLIN
Vous avez tort. Faut-il que chaque instant du jour Votre distraction nous fasse quelque tour ? Vous avez de l'esprit et de la politesse ; Vous raisonnez parfois comme un sage de Grèce ; Et d'autres fois aussi vos faits et vos raisons Vous font croire échappé des petites-maisons.Petites-maisons : on dit aussi qu'il mettre un homme aux petites-maisons quand il est fou ou quand il faut des extravagances.[F]
LÉANDRE
Ma manière est fort bonne, et n'en veux point changer. Je ne ressemble point aux hommes de notre âge, Qui masquent en tout temps leur coeur et leur visage. Mon défaut prétendu, mon peu d'attention, Fait la sincérité de mon intention. Je ne prépare point avec effronterie Dans le fond de mon coeur d'indigne menterie ; Je dis ce que je pense, et sans déguisement ; Je suis, sans réfléchir, mon premier mouvement ; Un esprit naturel me conduit et m'anime : Je suis un peu distrait, mais ce n'est pas un crime.Menterie : Mensonge ; allégation de quelque chose fausse que l'onveut faire passer pour vraie. [F]
CARLIN
Ce n'est pas un grand mal. Pour être bel-esprit, Il faut avec mépris écouter ce qu'on dit, Rêver dans un fauteuil, répondre en coq-à-l'ânes, Et voir tous les mortels ainsi que des profanes. Au suprême degré vous avez ce défaut, Et bien d'autres encor.LÉANDRE
Pendant ce couplet, il ôte la cravate à son valet par distraction.
Te tairas-tu, maraud ? ... Un cerveau faible, étroit, qui ne tient qu'une chose, Peut répondre en tout temps à ce qu'on lui propose ; Mais celui qui comprend toujours plus d'un objet Peut bien être excusé s'il est un peu distrait.CARLIN, remet sa cravate
Je vous excuse aussi. Mais permettez, de grâce, Que je remette ici chaque chose en sa place, Il n'est pas encor temps que je m'aille coucher.LÉANDRE, déboutonne son valet
C'est le moindre défaut qu'on puisse reprocher. Est-il juste, après tout, que l'on s'assujettisse À répondre à cent sots selon leur sot caprice ? Ce qu'on pense vaut mieux cent fois que leurs discours. J'irais de ma pensée interrompre le cours, Pour un jeune étourdi qui me rompt les oreilles De ses travaux fameux d'amour et de bouteilles ; Pour un plaisant qui vient de son bruit m'enivrer, Qui croit me faire rire, et qui me fait pleurer ; Pour un fastidieux qui n'a pour l'ordinaire, Ni le don de parler, ni l'esprit de se taire ! Carlin, remettant son justaucorps. Mais voyez, s'il vous plaît, quelle distraction !Justaucorps : espèce de veste qui va jusqu'au genou, qui serre le corps, montre la taille, et qui a des poches tantôt plus hautes et tantôt plus basses, selon que la mode change. [F]
LÉANDRE
Je crains pour mon amour quelque altération. La belle est en courroux ; toute mon innocence Ne me rassure pas, et je crains sa présence.CARLIN
Je vous dirai, Monsieur, pour sortir d'embarras, Comme ordinairement j'en use en pareil cas. Il faudrait qu'une lettre, écrite d'un beau style, Pût vous rendre près d'elle un accès plus facile. Mandez-lui que tantôt ce que vous avez fait N'est qu'un coup d'étourdi.CARLIN
Une lettre, Monsieur, remet bien une affaire ; Et trois ou quatre mots, en hâte barbouillés, Font souvent embrasser des amants bien brouillés.LÉANDRE
En cette occasion, Carlin, je te veux croire. Va vite me chercher la table et l'écritoire.Ecritoire : espèce d'étui où l'on serre les choes nécessaires à écrir, et particulièrment le ganif [canif], les plumes, l'encre et la poudre. [F]
SCÈNE VIII.
SCÈNE IX. Carlin, Léandre.
CARLIN, présentant un livre à son maître
Tenez, monsieur, voilà...CARLIN
Ah ! Vous avez raison. On hurle avec les loups ; Et je serai bientôt aussi distrait que vous. Votre absence d'esprit est une maladie Qui se gagne aisément.LÉANDRE
Eh ! Tais-toi, je te prie ; Ne me fatigue point par tes mauvais discours. Les valets sont fâcheux, et font tout à rebours.CARLIN, apportant une table et une écritoire
Pour écrire, à ce coup, j'apporte toute chose.Léandre s'assied pour écrire.
Donne-moi promptement.CARLIN
Voyons de votre prose. Si pour vous d'Apollon les trésors sont ouverts, Vous pouvez même aussi vous escrimer en vers, En sonnet, en ballade, en ode, en élégie. Le sexe aime les vers.LÉANDRE change plusieurs fois de plume, qu'il trempe dans la poudre pour le cornet
Quelque mauvais génie Des plumes que je prends vient empêcher l'effet.CARLIN
Je le crois bien, Monsieur ; car voilà le cornet, Et dans le poudrier vous trempiez votre plume.CARLIN, à part
L'écriture est un art bien utile aux amants ! Petits soins, rendez-vous, doux raccommodements, Promesse d'épouser, plainte, douceur, rupture, Tout cela se trafique avec l'écriture. Si le papier qui sert aux amoureux billets Coûtait comme celui qu'on emploie au palais, Cette ferme en un an produirait plus de rente Que le papier timbré ne peut rendre en quarante.LÉANDRE renverse sur sa lettre le cornet pour la poudre
Ma lettre est achevée...CARLIN
Ah ! Perdez-vous l'esprit ? Vous versez à grands flots l'encre sur votre écrit. Quelle est donc, s'il vous plaît, cette façon de peindre ?CARLIN, montrant la lettre
Le bel écrit, ma foi, pour un traité de paix ! On croira qu'un démon en a formé les traits ; Les experts écrivains s'y donneront au diable : Je tiens dès à présent la lettre indéchiffrable.LÉANDRE se remet à écrire
Il faut recommencer, le mal n'est pas bien grand. Je ne plains point, Carlin, la peine que je prends.LÉANDRE
Isabelle ?CARLIN
Oui, monsieur.LÉANDRE, écrivant
Ne me parle point d'elle.CARLIN
Soit. Quand d'une cruelle on veut toucher le coeur, C'est un style éloquent qu'un billet au porteur, Qui vaut mieux qu'un discours rempli de fariboles. Si vous vous en serviez...Fariboles : contes, choses vaines qui ne méritent aucune considération. Ce mot est bas. [F]
LÉANDRE
Fais trève à tes paroles.CARLIN, à part
Quand une belle voit, comme par supplément, Quatre doigts de papier plié bien proprement Hors du corps de la lettre, et qu'avant sa lecture, (Car c'est toujours par là que l'on fait l'ouverture) On voit du coin de l'oeil sur ce petit papier...Léandre écoute Carlin, et par distraction écrit ce qu'il dit.
« Monsieur, par la présente, il vous plaira payer Deux mille écus comptant, aussitôt lettre vue, À damoiselle, en blanc, d'elle valeur reçue... » Et Dieu sait la valeur ! Un discours aussi rond Fait taire l'éloquence et l'art de Cicéron.CARLIN
Le ciel en soit loué ! Me voilà hors de crise. Je tremblais de vous voir faire quelque méprise. Vous avez plus d'esprit que je ne l'eusse cru ; Et j'attendais encore un trait de votre crû.LÉANDRE
Tu deviens insolent.SCÈNE X.
CARLIN, seul
Allons nous acquitter de notre honnête emploi ; Remettons deux amants... mais qu'est-ce que je vois ? « Pour Isabelle. » Oh diable ! Aurais-je la berlue ? Quelque nuage épais m'obscurcit-il la vue ? Mais non, j'ai, grâce au ciel, encore deux bons yeux. Monsieur, monsieur... il est déjà loin de ces lieux. Il me semble pourtant que, selon tout indice, Le billet que je tiens doit aller à Clarice. Mais le nom d'Isabelle est peint sur ce papier. Ne me jouerait-il point un tour de son métier ? Il peut se faire aussi qu'il instruise Isabelle De l'état de son coeur, et qu'il rompe avec elle, Lui donne en peu de mots son congé par écrit. Oui, voilà ce que c'est, et le coeur me le dit. Ah ! Qu'un maître est heureux quand un valet habile A la conception et légère et facile ! Il peut se fourvoyer sans rien appréhender ; Et de tels serviteurs sont nés pour commander.Berlue : éblouissement de la vue par une trop grande lumière, qui fait voir longtemps après les objets d'une autre couleur qu'il ne sont. [F]
ACTE V
SCÈNE I. Isabelle, Lisette, Carlin.
ISABELLE, tenant une lettre ouverte
Croit-il que de mon coeur je sois embarrassée, Et que de l'engager on ait eu la pensée.CARLIN, à Isabelle
Je ne dis pas cela.LISETTE, à Carlin
Dans son petit cerveau Pense-t-il que l'on soit bien tenté de sa peau, Et de la tienne aussi ?CARLIN, à Lisette
Je ne l'ai pas trop rude.CARLIN, à part
Le traître a fait le coup, je m'en suis bien douté.CARLIN, à Isabelle
Madame, écoutez-moi...ISABELLE
Je ne veux rien entendre.LISETTE
Détalons.CARLIN
Vous saurez...LISETTE
Gagneras-tu la porte ?SCÈNE II. Isabelle, Lisette.
SCÈNE III. Le Chevalier, Isabelle, Lisette.
LE CHEVALIER, à Isabelle
Eh bien ! La mère encor fait-elle le lutin ? Pourrons-nous nous soustraire à son brusque chagrin ?ISABELLE
Vous savez son humeur. Ah ! Juste ciel ! Je tremble ; Elle peut revenir et nous trouver ensemble.LE CHEVALIER
Que ce soin ne vous fasse aucune impression : Je vous prends en ces lieux sous ma protection. N'êtes-vous pas ma femme ? Et pour hâter les choses, J'ai dressé le contrat moi-même avec les clauses, Dont mon oncle est porteur.LISETTE
Tout est bien avancé, Puisque déjà par vous le contrat est dressé ; Et l'aveu de la mère est une bagatelle.Bagatelle : chose de peu d'importance. [F]
LE CHEVALIER
Avant d'accorder tout à mon juste transport, Je veux sur son esprit faire un dernier effort, Me jeter à ses pieds, lui dire mes alarmes, Crier, gémir, pleurer ; car j'ai le don des larmes. Lisette m'appuiera. Malgré son noir chagrin, Nous la flatterons tant, qu'il faudra bien enfin Qu'elle me cède un bien dont mon amour est digne.SCÈNE IV. Le Chevalier, Clarice, Isabelle, Lisette.
LE CHEVALIER, à Clarice
Eh bien ! Ma chère soeur, quel soin ici t'amène ? Et quelle intention est maintenant la tienne ? As-tu pris ton parti ?ISABELLE, à Clarice
Tant mieux. Mais puisque enfin vous épousez Léandre, L'amitié, la raison m'obligent à vous rendre Un billet amoureux qu'il m'écrit. Le voici.CLARICE
De Léandre ?ISABELLE
De lui.ISABELLE, au chevalier
De ce qui s'est passé je saurai vous instruire. Suivez-moi seulement, et demeurez en paix.À Clarice.
Tenez, voilà la lettre, et le cas que j'en fais. Adieu.LE CHEVALIER
Bonsoir, ma soeur.À Isabelle.
Il faut aller, madame, Faire un dernier effort pour couronner ma flamme.SCÈNE V.
SCÈNE VI. Carlin, Clarice.
CLARICE
Approche, monstre affreux, Ministre impertinent d'un maître malheureux. À qui va cette lettre ? Est-ce pour Isabelle ?CLARICE
Avec ces vains détours penses-tu me tromper ? Voyons. Demeure là ; ne crois pas m'échapper.Elle lit.
« Je suis au désespoir, Mademoiselle, que l'aventure du cabinet vous ait donné quelque soupçon de ma fidélité. »
Viens çà, maraud ; réponds, parle.Elle le prend par la cravate.
CARLIN
Miséricorde ! Cette lettre est pour nous la pomme de discorde. Ouf, hai ! Je n'en puis plus ; vous serrez le sifflet. Mais du moins, jusqu'au bout lisez donc le billet.CLARICE
Que je lise, maraud ! Que veux-tu qu'il m'apprenne ? De ses déloyautés ne suis-je pas certaine ?CARLIN
Si mon maître est ingrat, puis-je mais de cela ? Mais il vient ; vous pouvez l'étrangler : le voilà.Mais : est aussi un adverbe en cette phrase "Je n'en puis mais" ; pour dire, Je n'en suis pas responsable. Cette façon de parler est ordinaire à la Cour. Cependant elle est bien basse pour s'en servir en écrivant, si ce n'est dans le burlesque. [F]
SCÈNE VII. Léandre, Clarice, Carlin.
Léandre est plongé dans la rêverie.
CLARICE, à part
J'ai peine, en le voyant, à tenir ma colère.CARLIN, bas à Clarice
Ne parlons pas trop haut, de peur de le distraire.CLARICE
Vous voilà donc, Monsieur ! Cherchez-vous en ces lieux Que ma rivale encor se présente à mes yeux ?LÉANDRE, sortant de sa rêverie
Ah ! Madame... à propos avez-vous lu ma lettre ?CLARICE
Oui, traître ! Ma rivale a su me la remettre : Je la tiens d'Isabelle ; et le cas qu'elle en fait Peut me venger assez de ton lâche forfait.LÉANDRE
Un autre que Carlin en vos mains l'a remise ? Le maraud ! Je saurai châtier sa méprise ; Je le rouerai de coups ; le coquin tous les jours Lasse ma patience, et me fait de ces tours. Je le vois. Viens çà, traître ; aux dépens de ta vie Je veux tirer raison de cette perfidie. Tu mourras de ma main.CARLIN
Ah ! Monsieur, doucement, Grâce ; je n'ai point fait encor mon testament.À part.
Non, je n'ai jamais vu de pièce d'écriture Faire tant de procès.LÉANDRE
Parle sans imposture. Qu'as-tu fait de ma lettre ? Et quel affreux démon Te pousse à me trahir d'une telle façon ?CARLIN
Moi, Monsieur, vous trahir ! Je vous sers avec zèle ; Je l'ai mise avec soin dans les mains d'Isabelle.LÉANDRE, tirant son épée
Et voilà pour ta mort l'arrêt tout prononcé.LÉANDRE
Quelle faute insensé !LÉANDRE
Mais le dessus écrit suffit pour te confondre. À ce témoin muet que pourras-tu répondre ?À Clarice.
Pour lui faire sentir son peu de jugement, De grace prêtez-moi cette lettre un moment.CARLIN, à part
Bon ! C'est où je l'attends.CARLIN
Pouf ! Il faut l'avouer, vous avez, à mon gré, La présence d'esprit au suprême degré. Lis donc, bourreau, lis donc.Pouf : terme indéclinable et populaire, qui sert à expliquer un grand bruit, quelque chûte. [F]
LÉANDRE
Ah ! De grâce, madame, Pardonnez mon erreur en faveur de ma flamme : Mon coeur n'a point de part au crime de ma main.CLARICE
Vous tâchez, inconstant, à me séduire en vain ; Mais je ne reçois point un grossier artifice.CARLIN
Je réponds pour mon maître : il n'a point de malice ; Et s'il n'était point fou, je veux dire distrait, Ce serait, je vous jure, un garçon tout parfait.CARLIN
Mon_Dieu, recommencez. En changeant le dessus, nous changeons bien la thèse. Vous avez le bras bon, soit dit par parenthèse.CLARICE lit
« Je suis au désespoir que l'aventure du cabinet vous ait pu donner quelque soupçon de ma fidélité. Votre rivale ne servira qu'à rendre votre triomphe plus parfait. Monsieur, par la présente, il vous plaira payer à damoiselle, en blanc, d'elle valeur reçue, et dieu sait la valeur. »
CLARICE
Vois donc.CARLIN, à Léandre
Ah ! Par ma foi, Votre méprise ici me paraît fort étrange. Quoi ! Vos billets d'amour sont des lettres de change ? Vous aurez bientôt fait votre paix à ce prix.CLARICE continue de lire
« Oui, belle Clarice, je n'adore que vous, et fais tout mon bonheur de vous aimer le reste de ma vie. »
CARLIN, à Claire
Vous trouvez maintenant les termes plus coulants ; Et vous ne venez plus pour étrangler les gens.SCÈNE VIII. Valère, Léandre, Clarice, Carlin.
VALÈRE, à Léandre
Avec empressement, Monsieur, je viens vous dire Que mon plaisir serait de pouvoir, en ce jour, Au gré de vos souhaits contenter votre amour.LÉANDRE, à Valère
Je crois qu'à mes desirs vous n'êtes point contraire.VALÈRE
Je donne volontiers les mains à cette affaire. Mais il faut du dédit encor vous délier, Et procurer de plus l'hymen du chevalier. Nous nous trouvons toujours dans une peine extrême.CARLIN
Il me vient dans l'esprit un petit stratagème.À Léandre.
La vieille ne songeait, dans votre engagement, Qu'au bien qu'on vous devait laisser par testament.LÉANDRE
Non, sans doute.CARLIN
Bon, tant mieux. La mère ne sait point que je suis en ces lieux ; Elle ne m'a point vu ; je puis aisément dire Ce que pour vous servir mon adresse m'inspire.VALÈRE
Mais, crois-tu...SCÈNE IX. Valère, Mme Grognac, Isabelle, le chevalier, Clarice, Léandre.
LE CHEVALIER, à Madame Grognac
Le dessein en est pris ; je ne vous quitte point Que je ne sois enfin satisfait sur ce point. Je prétends, malgré vous, devenir votre gendre : Vous ne sauriez mieux faire ; et, pour vous en défendre, Vous avez beau pester, crier, tempêter...Dessein : volonté, projet, entreprise, intention. [F]
MADAME GROGNAC, au chevalier
Ouais ! Je vous trouve plaisant ! Au gré de mes souhaits Je ne pourrai donc pas disposer de ma fille ? Monsieur, je ne veux point de fou dans ma famille.LE CHEVALIER
Là, là... doucement.MADAME GROGNAC
Paix.ISABELLE
Ma mère...MADAME GROGNAC
Taisez-vous.LE CHEVALIER
Un peu de naturel.MADAME GROGNAC
Non.VALÈRE, à Madame Grognac
Calmez ce courroux.MADAME GROGNAC, à Valère
Vous, calmez, s'il vous plaît, votre langue indiscrète, Ennuyeux harangueur. C'est une affaire faite, Monsieur sera mon gendre. Et pour me délivrer Des importunités qui pourraient trop durer, J'ai mandé tout exprès en ces lieux un notaire.Harangueur : Celui qui pronoce une harangue. [discours d'un orateur qu'il fait au public.] [F]
MADAME GROGNAC
Mais où sommes-nous donc ?À Léandre.
Vous, Monsieur le distrait, Vous êtes là debout planté comme un piquet.MADAME GROGNAC, à Valère
Monsieur, guérissez-vous des soucis où vous êtes : Quand il ne voudrait point encor se marier, Je n'aurai point recours à votre chevalier, Un fat dont la conduite est tout impertinente.VALÈRE, à part
Et qui lui fait danser quelquefois la courante.SCÈNE X. Valère, Mme grognac, Clarice, Isabelle, Le Chevalier, Léandre, Lisette, Carlin, en courrier.
CARLIN, à Léandre
Place, place au courrier qui vient à toute bride. Ah ! Monsieur, vous voilà. Quelle fatalité ? Votre oncle ici m'envoie... ouf ! Je suis éreinté ! ... Pour vous dire... attendez...CLARICE, à Carlin
Tu nous fais bien attendre.LÉANDRE, à Carlin
N'as-tu point de sa part quelque lettre à me rendre ?LE CHEVALIER, riant
C'est Carlin.CARLIN, au chevalier
Ah ! Monsieur, vos ris sont superflus ; De vos pleurs bien plutôt lâchez ici la bonde, En apprenant le coup le plus fatal du monde, Et qui fera trembler les pâles héritiers Jusque dans l'avenir de nos neveux derniers.Bonde : On dit figurément lâcher la bonde à ses soupirs, à ses larmes, et à se passions ; pour dire, les laisser couler, ou agir en pleine liberté. [F]
CLARICE, à Carlin
Dis-nous donc, si tu veux, cette action si noire.CARLIN
La volonté de l'homme est bien ambulatoire !À Léandre.
À grand'peine au bonhomme aviez-vous dit adieu, Qu'il a fait appeler le notaire du lieu ; Et n'écoutant alors qu'un aveugle caprice, Bien informé d'ailleurs que vous aimiez Clarice, Et que vous deveniez réfractaire à ses lois, Refusant d'épouser celle dont il fit choix ; Sans avoir, en mourant, égard à ma prière, Il a testamenté tout d'une autre manière ; Et l'avare défunt, descendant au cercueil, Ne vous a pas laissé de quoi porter le deuil.MADAME GROGNAC
Ah ! Juste ciel ! Qu'entends-je ?MADAME GROGNAC
Le défunt a bien fait, et je l'en applaudis ; Il devait, à mon sens, encore faire pis.MADAME GROGNAC, à Carlin
Ta plainte m'importune.À Léandre.
Vous, Monsieur, vous pouvez chercher ailleurs fortune ; Votre hymen à présent ne me convient en rien : Pour épouser ma fille il faut avoir du bien.Hymen : signifie aussi poétiquement le mariage. [F]
VALÈRE, à Madame Grognac
Mon neveu ne craint point la disgrâce cruelle D'un pareil testament. S'il épouse Isabelle, Je lui donne à présent mon bien après ma mort. En faveur de l'amour faites, vous, cet effort.MADAME GROGNAC
Il est bien étourdi.LE CHEVALIER
Dans peu je me propose De l'être encore plus : si je vaux quelque chose, C'est par là que je vaux, et par ma belle humeur.MADAME GROGNAC, au chevalier
Euh ! J'ai cette courante encore sur le coeur.Courante : se dit aussi bassement de flux de ventre, à cause qu'il fait courir aux nécessités. [F]
VALÈRE, à Madame Grognac, lui présentant un contrat tout dressé
Signez donc ce papier... une plume, Lisette.LISETTE, donnant une plume
Voilà tout ce qu'il faut.MADAME GROGNAC, signant
C'est une affaire faite ; Je signerai, pourvu que vous me promettiez Qu'il deviendra plus sage, et que vous le signiez.VALÈRE
D'accord.À Léandre.
Vous, pour le prix d'une juste tendresse, Soyez heureux, Monsieur ; je vous donne ma nièce.MADAME GROGNAC, à Valère
Comment donc ! Rêvez-vous, monsieur ? Êtes-vous fou, De donner votre nièce à qui n'a pas un sou ?VALÈRE, à Madame Grognac
Il ne faut pas ici plus longtemps vous séduire ; Et vous me permettrez maintenant de vous dire Que ce faux testament, Madame, n'est qu'un jeu Inventé par Carlin pour tirer votre aveu.MADAME GROGNAC, à Carlin
Parle.CARLIN, à part
Le dénouement est bien prêt à se faire.MADAME GROGNAC, à Carlin
Ne nous as-tu pas dit que l'oncle, en sa colère, À d'autres qu'à Léandre, avait laissé son bien ?MADAME GROGNAC
Je suis assassinée.LISETTE, à Madame Grognac
Il ne faut point ici tant faire l'étonnée ; C'est vous qui nous montrez à choisir un mari. Quand votre époux, jadis grand-gruyer de Berri, Voulut vous enlever, vous le laissâtes faire : Votre fille est encor plus sage que sa mère.MADAME GROGNAC, à Isabelle
Coquine !ISABELLE, à Madame Grognac
Écoutez-moi.MADAME GROGNAC, à Carlin
Taisez-vous, s'il vous plaît.LE CHEVALIER, à Madame Grognac
J'ai, si vous la grondez, un menuet tout prêt.CARLIN, à Madame Grognac
Vous paierez le dédit, parbleu.VALÈRE, à Madame Grognac
De bonne grâce, Puisque tout est signé, que la chose se fasse. Pour apporter la paix et calmer votre esprit, Je m'oblige pour vous à payer le dédit, Et je donne de plus cette somme à ma nièce.MADAME GROGNAC
Je suis au désespoir. C'est à moi qu'on s'adresse Pour faire de ces tours !À Valère.
Vous saurez, en un mot, Que je ne donnerai pas cela pour sa dot. Fasse qui le voudra les frais du mariage ; Vous l'avez commencé, finissez votre ouvrage : Et je prétends, de plus, qu'en formant ces liens, On les sépare encore et de corps et de biens.Elle sort.
SCÈNE XI. Valère, Le Chevalier, Léandre, Clarice, Isabelle, Lisette, Carlin.
LE CHEVALIER, à Clarice et à Isabelle
Allons, embrassez-vous, vous ne sauriez mieux faire ; Vous serez belles-soeurs. Mais, surtout, gardez-vous De prendre à l'avenir le même rendez-vous.SCÈNE XII. Léandre, Carlin.
LÉANDRE
Toi, Carlin, à l'instant prépare ce qu'il faut Pour aller voir mon oncle, et partir au plus tôt.SCÈNE XIII.
1 723 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0