Comédie en prose
Le Divorce, Comédie.
Représenté pour le première fois le 17 mars 1688.
Personnages
- JUPITER, Pierrot
- MERCURE, Mezzetin
- ARLEQUIN
Présentation
Quel amusement que ce "Divorce" ! Tout dabord, voilà un prologue où Arlequin s'excuse de ne pas pouvoir faire jouer la comédie. Le premier acte est tout en farce, dont une première scène franco-italienne originale qui donne l'impression au public d'être bilingue, suivie d'une scène entre d'anciens compères de galères qui se retrouvent. Enfin, la scène VII ressemble à la leçon de musique du Bourgeois gentilhomme.
Pendant le second acte où l'on s'inquiète de ce que l'on joue sur le théâtre de la représentation, le comique difficile à comprendre pour un contemporain vient d'une mise en abîme de la scène théâtrale animée par une critique des genres du spectacle (Acte II, scène 7).
Enfin l'acte III consiste en un procès aussi distrayant que plaisant, plus encore que celui des "Plaideurs" de Jean Racine, pièce qui fut créé vingt ans auparavant.
En faisant l'énumération des parties remarquables, on imagine un bric-à-brac sans queue ni tête et c'est ce qu'est cette comédie ; le talent de l'auteur lui a permis d'assembler judicieusement l'ensemble dont le fil rouge se trouve dans le titre. Cette pièce, d'une facture simple animée par des personnages de la comédie italienne est représentative de la comédie "post-molièresque" du règne de Louis XIV. Elle nous fait regretter que Regnard soit tombé dans un quasi oubli.
Les comédiens italiens qui occupaient l'Hôtel de Bourgogne en furent chassé en mai 1697 et priés de retourner dans leur pays, puis ils revinrent en 1717 après le mort de Louix XIV (1715).
P. Fièvre, octobre 2009.
PROLOGUE
SCÈNE I.
ARLEQUIN, seul, sortant en colère
Hé ! Que diable, messieurs, ne sauriez-vous mieux prendre votre temps pour être malades ? Cela est de la dernière impertinence, de se trouver mal quand il faut gagner de l'argent. Que voulez-vous que je fasse de tout ce monde-là ?
Aux auditeurs.
Messieurs, ce que je vais vous dire vous déplaira peut-être ; mais, en vérité, j'en suis plus fâché que vous, et personne n'y perd tant que moi. Nous ne pouvons pas jouer la comédie aujourd'hui ; voilà notre portier qui vient de se trouver mal, et Pantalon, qui devait faire un rôle de Patrocle, est indisposé. On va vous rendre votre argent à la porte. Vous voyez, messieurs, que nous ne suivons pas les mauvais exemples, et que nous rendons l'argent, quoique la comédie soit commencée.
SCENE II. Mercure, Arlequin.
SCENE III. Jupiter, Mercure, Arlequin.
MERCURE continue de chanter
Je le vois qui descend.Jupiter descend, monté sur un dindon.
Qu'un changement favorable Nous arrête dans ces lieux, Pour voir un spectacle aimable ; C'est l'ordre irrévocable Du souverain des dieux.JUPITER
Arlequin.
ARLEQUIN
Jupiter.
JUPITER
Je descends exprès des cieux pour voir une répétition de la pièce nouvelle qu'il y a si longtemps que tu promets. On dit que l'on y sépare un mari d'avec sa femme ; et comme Junon est une carogne qui me fait enrager, je pourrai bien en faire venir la mode là-haut.
ARLEQUIN
Mais, Monsieur Jupiter, quelle apparence ? Nous ne la savons pas encore : il va venir un débordement de sifflets de tous les diables.
JUPITER
Ne te mets pas en peine ; j'ai fait provision de quantité de foudres de poche ; et le premier siffleur qui branlera, par la mort ! Je lui brûlerai la moustache.
ARLEQUIN
Oh ! Tout doucement, Monsieur Jupiter ; ne choquons point le parterre, s'il vous plaît ; nous en avons besoin : cela ne se gouverne pas comme votre tête.
Au parterre.
Messieurs, puisque Jupiter l'ordonne, et que d'ailleurs... l'occasion... de la faveur... votre bonté... votre argent... qu'on a de la peine à rendre ; ... vous voyez bien, messieurs, que nous vous allons donner "Le Divorce".
JUPITER
Je vais me placer aux troisièmes loges pour mieux voir.
ARLEQUIN
Ah ! Monsieur Jupiter, un gentilhomme comme vous aux troisièmes loges ?
JUPITER
Je me suis amusé, en venant, à jouer à la boule aux petits-carreaux, contre quatre procureurs qui ne m'ont laissé que trente sous.
ARLEQUIN
Où diable vous êtes-vous fourré là ? Ces messieurs-là savent aussi bien rouler le bois que ruiner une famille.
Jupiter remonte en l'air, et Arlequin le rappelle.
Monsieur Jupiter, si vous vouliez me laisser votre monture, je la ferais mettre à la daube : aussi bien les dieux de l'opéra, qui sont bien montés quand ils viennent, s'en retournent toujours à pied.
ARLEQUIN
Je frémis ; parle.MERCURE
Patrocle est mort.ACTE I
SCÈNE I. Aurélio, Mezzetin.
La scène est à Paris.
Dans l'édition de 1790, et dans toutes celles faites depuis, cette première scène a été supprimée, et remplacée par une courte analyse de l'exposition ; sans doute parce que cette scène est moitié italienne et moitié française. Le mélange des deux langues prête cependant à celle-ci une sorte de comique qui peut plaire au lecteur, en lui faisant connaître dans quel goût étaient composées ces scènes italiennes, qui presque toutes été supprimés, même dans le Théâtre de Ghérardi.
AURELIO
Cosi è, Mezzetino.
MEZZETIN
Je le sais bien ; j'étais la chambre de madme votre soeur quand son mari, monsieur Sotinet, mon maître et votre beau-frère, la surprit comme elle vous écrivait la dernière lettre que vous avec reçue d'elle, où elle vous mande de venir au plus tôt à Paris, afiun de prendre des mesures avec vous pour se mettre à couvert du chagrin que son vieux mari lui fait tous les jours.
AURELIO
T'assicurio, Mezzetino, ch'il matrimonio di mia sorella con Sotinetto non è stato mai mio gusto ; e se ne fossi stato creduto, egli non si sarreba mai conchiuso. Ma che ? Al fato non vi è rimedio.
MEZZETIN
Cela est vrai, ce qui est fait est fait. Mais quand on ne peut pas changer sa condition, et qu'elle est mauvaise, il faut tâcher de l'adoucir autant qu'il est possible.
AURELIO
Benissimo. Ma per addolcir la stato de mia sorella, io non veda altro mezzo, ch'une bonissima separazione.
MEZZETIN
D'accord ; et c'est à quoi il faudrait songer, si vous aviez de ce qui se touche. Mais malheureusement mais vous êtes gueux comme un rat, et il y a longtemps que votre noblesse serait tombée par terre, si la roture ne l'avait soutenue. Mais laissez-moi faire : si votre soeur consent à la séparation, je m'engage, moi, de faire toruver tout l'argent qu'il faudra pour l'obtenir ; et si , je veux que ce soit mon maître qui le fournisse.
AURELIO
Sotinetto ?
MEZZETIN
Oui, Sotinet. J'ai une dent contre lui, pour certains coups de bâton qu'il me donna une fois, à cause qu'il me surprit à la cave avec la servante du logis.
AURELIO
E che cosa facevi in cantina con la serva ?
MEZZETIN
Je lui aidais à mettre un muid de vin en perce.
AURELIO
Orsù, vado a trovar mia sorella ; farò il possibile per resolverla a separarsi da suo marito. Tu pensa in tanto a quelle vieni di promettermi. Addio.
MEZZETIN
Serviteur, monsieur. Ah ! Que je pense de jolis tours pour délivrer ma maîtresse des mains de son vieux mari ! Mais la difficulté est de trouver des gens qui les éxecutent. Si mon cher ami Arlequin était encore au monde, c'est là justement l'homme qu'il ma faudrait ; mais le pauvre garçon s'est avisé de se faire pendre, et ...
SCÈNE II. Arlequin, Mezzetin.
ARLEQUIN en habit de voyage, avec une méchante soubreveste, un chapeau de paille, des bottes, et un bâton à la main
Vers la cantonnade :
Oui, Messieurs, étranger, étranger, arrivé tout-à-l'heure dans cette ville ! Le diable emporte toute la race badaudique ! Je n'ai jamais vu de gens plus curieux, ni plus insolents ; ils crient après moi, il a chié au lit, il a chié au lit, comme si j'étais un masque. Mais...
Il aperçoit Mezzetin.
Soubreveste : Vêtement militaire sans manches qui se mettait par-dessus les autres vêtements et par-dessous la cuirasse. [L]
MEZZETIN, regardant Arlequin
Je crois...
ARLEQUIN
Il me semble...
MEZZETIN
Que j'ai vu cet homme-là pendu quelque part.
ARLEQUIN
D'avoir vu cette tête-là sur un autre corps.
MEZZETIN
Arl...
ARLEQUIN
Mez...
MEZZETIN
Arlequin.
ARLEQUIN
Mezzetin.
Ensemble.
Ah ! Parente ! Parente !
Ils s'approchent. Mezzetin, levant les bras pour embrasser Arlequin, laisse tomber son manteau ; Arlequin, qui fait semblant d'embrasser Mezzetin, passe sous son bras, ramasse le manteau, et s'en va.
MEZZETIN, l'arrêtant
Mais ce manteau-là m'appartient.
ARLEQUIN
Je l'ai trouvé à terre.
MEZZETIN
En vérité, je suis ravi de te voir. Je parlais tout-à-l'heure de toi. Tu arrives fort à propos pour rendre service à Monsieur Aurélio, dans une affaire de conséquence.
ARLEQUIN
Qui ? Monsieur Aurélio, mon ancien maître ? Celui qui a tant de noblesse, et qui n'a jamais le sou ?
MEZZETIN
Lui-même : il est aussi gueux à présent comme il était du temps que tu le servais.
ARLEQUIN
Tant pis ; car je ne suis pas aussi sot que je l'ai été, moi ; et je ne m'emploierai jamais pour qui que ce soit, qu'auparavant je ne sois assuré de la récompense.
MEZZETIN
Va, va, le seigneur Aurélio est honnête homme. Sers-le bien, et ne te mets point en peine ; tes gages te seront bien payés ; et si l'affaire que j'ai en tête réussit, je te réponds d'une bonne récompense. Mais tire-moi d'un doute : il a couru un bruit que tu avais été pendu, et je te croyais déjà bien sec.
ARLEQUIN
Eh ! Point du tout ; je me porte le mieux du monde : il est vrai que j'ai eu quelque petite indisposition, et que j'ai été sur le point de mourir de la courte haleine ; mais je m'en suis bien guéri.
MEZZETIN
Conte-moi donc ta maladie.
ARLEQUIN
Oui-dà. Tu sais bien que j'ai toujours aimé les grandes choses : dès le temps même que nous avions l'honneur de servir ensemble le roi sur ses galères...
Arlequin indique qu'il a déjà été condamné aux galères avec Mezzetin.
MEZZETIN
Ne parlons point de cela ; je sais que tu as toujours été homme d'esprit.
ARLEQUIN
Je n'eus pas plus tôt quitté la rame, que je me jetai malheureusement dans les médailles.
MEZZETIN
Comment, dans les médailles ? Dans les antiques ?
Antique : se dit des ouvrages de peinture, sculpture, et architecture qui ont té faits du temps des Anciens Grecs et Romains depuis Alexandre le Grand jusqu'à l'empereur Phocas et à la désolation des barbares. [F]
ARLEQUIN
Non, dans les médailles ; c'est-à-dire que quand je n'avais rien à faire, pour me désennuyer, je m'amusais à mettre le portrait du roi sur des pièces de cuivre, que je couvrais d'argent, et que je donnais à mes amis pour du pain, du vin, de la viande, et autres choses nécessaires : mais comme il y a toujours des envieux dans le monde (voyez, je vous prie, comme on empoisonne les plus belles actions de la vie !), on fut dire à la justice que je me mêlais de faire de la fausse-monnaie.
MEZZETIN
Quelle apparence ?
ARLEQUIN
D'abord la justice m'envoya prier de lui aller parler.
MEZZETIN
Qui envoya-t-elle ? Des pages ?
ARLEQUIN
Nenni, diable ! C'étaient tous gens de distinction et qualifiés. Ils avaient des épées, des plumets bleus, des mousquetons.
MEZZETIN
Je vous entends ; poursuivez.
ARLEQUIN
Ces messieurs montèrent donc dans ma chambre, et, le plus honnêtement du monde, me prièrent, de la part de la justice, de lui aller parler tout-à-l'heure ; qu'il y avait un carrosse à la porte, qui m'attendait.
MEZZETIN
Et vous ?
ARLEQUIN
Et moi, j'eus beau dire que j'avais affaire, que je ne pouvais pas sortir, que j'irais une autre fois, il me fut impossible de résister aux honnêtetés et aux empressements de ces messieurs-là.
MEZZETIN, à part
Aux honnêtetés des pousse-culs.
Pousse-cul : terme odieux dont on qualifie les Recors [assistants du sergent] des Sergents, et autres qui servent à mettre et à pousser les gens en prison. [F]
ARLEQUIN
Oh, pour cela, rien n'est plus vrai ; je n'ai jamais vu de gens plus honnêtes. L'un m'avait pris par un bras, aussi m'avait fait l'autre, en me disant le plus obligeamment du monde : "Oh ! Puisque nous avons été assez heureux que de vous trouver, vous ne nous échapperez pas, et nous aurons le plaisir de vous emmener avec nous" ; et à force de civilités, ils m'entraînèrent dans leur carrosse, et me conduisirent à la justice. D'abord que je fus arrivé, on me présenta à cinq ou six visages vénérables, qui étaient assis sur des fleurs-de-lis.
Fleurs-de-lys : symbole de la royauté française, ici de la justice royale.
MEZZETIN
Fort bien ! Et ces messieurs ne vous prièrent-ils point de vous asseoir ?
ARLEQUIN
Assurément. Celui qui était au milieu d'eux me dit : n'est-ce point vous, monsieur, qui vous mêlez de médailles ? À quoi je répondis fort modestement : oui, monsieur, pour vous rendre mes très humbles services. Vous êtes un honnête homme, ajouta-t-il ; tout-à-l'heure nous allons parler à vous ; asseyez-vous toujours en attendant.
MEZZETIN
Et où t'asseoir ? Dans un fauteuil ?
ARLEQUIN
Bon ! Sur une petite chaise de bois qu'on avait mise à côté de moi. Ces messieurs donc, après s'être parlé à l'oreille, me demandèrent encore si véritablement c'était moi qui avais cet heureux talent ? Je leur répliquai qu'oui, que je leur demandais excuse si je ne faisais pas aussi bien que je l'aurais souhaité ; mais que j'avais grande envie de travailler, et qu'avec le temps, j'espérais devenir plus habile.
MEZZETIN
Fort bien. Et eux parurent fort contents de votre déclaration ?
ARLEQUIN
Vous l'avez dit. Je remarquai que mon discours les avait réjouis ; mais cela n'empêcha pas qu'ils ne me condamnassent sur l'heure à être pendu et étranglé à la Croix Du Trahoir.
Fontaine du Trahoir : Fontaine batie en 1529 où se situait la potence nommée "l'arbre sec". Elle se situe au coin du 111 rue Saint Honoré et de l'arue de l'Arbre-Sec. C'était l'emplacement principal de pendaison des faux-monnayeurs jusqu'en 1698.
MEZZETIN
Quel malheur !
ARLEQUIN
Quand j'entendis qu'on m'allait pendre, je commençai à crier : mais, messieurs, vous n'y pensez pas. Me pendre, moi ! Je ne suis qu'un jeune homme qui ne fais que d'entrer dans le monde ; et d'ailleurs, je n'ai pas l'âge compétent pour être pendu.
MEZZETIN
C'était une bonne raison celle-là.
ARLEQUIN
Aussi y eurent-ils beaucoup d'égard ; et, pour faire les choses dans l'ordre, ils me firent expédier une dispense d'âge. Me voilà donc dans la charrette. Je ne disais mot ; mais j'enrageais comme tous les diables. Nous arrivons enfin à la Croix Du Trahoir, au pied de cette fatale colonne qui devait être le non-plus-ultrà de ma vie, et qu'on appelle vulgairement la potence. Comme j'étais fort fatigué du voyage, j'avais soif, je demandai à boire : on me proposa si je voulais de la bière. Je dis que non, et que cela pourrait par la suite me donner la gravelle ; je priai seulement les archers de me laisser boire à la fontaine. On se range en haie ; je m'approche de la fontaine ; je donne un coup d'oeil autour de moi, et zest, je m'élance la tête en avant dans le robinet de la fontaine. Les archers, surpris, courent à moi, et me tirent par les pieds ; et moi je m'enfonce toujours avec les mains, de manière que j'entrai tout entier dans le tuyau de la fontaine, et il ne resta aux archers que mes souliers pour les pendre. Du robinet de la fontaine, je descendis dans la Seine ; de là, je fus à la nage jusqu'au Havre-de-Grace ; au Havre-de-Grace, je m'embarquai pour les Indes, d'où me voilà présentement de retour ; et voici mon histoire achevée.
Gravelle : maladie des reins et de la vessis causée par quelque gravier qui s'y forme, ou qui s'y arrête. [F] [Gravelle : calcul des reins ou de la vessie]
MEZZETIN
Il ne me reste qu'une difficulté, qui est de savoir comment, gros comme tu es, tu as pu te fourrer dans le robinet de la fontaine.
ARLEQUIN
Va, va, mon ami, quand on est près d'être pendu, on est diablement mince.
MEZZETIN
Tu as, ma foi, raison. Va m'attendre au Petit Trianon ; dans un moment je suis à toi, et je te ménerai chez Monsieur Aurélio. Mais d'où vient que tu n'enfonces point tes pieds jusqu'au fond de tes bottes, et que tu marches sur la tige ?
ARLEQUIN
Je le fais exprès pour épargner les semelles.
Il s'en va.
SCÈNE III.
MEZZETIN, seul
Je tire bon augure de l'affaire de Monsieur Aurélio, et la fortune ne nous a pas renvoyé Arlequin pour rien. Mon maître m'a ordonné tantôt de lui amener un barbier : il ne faut pas manquer cette occasion pour lui voler sa bourse ; elle servira à mettre nos affaires en train. Allons trouver Arlequin.
SCÈNE IV. Sotinet, Pierrot.
Le théâtre représente l'appartement de Monsieur Sotinet.
SOTINET
Entends-tu bien ce que je te dis ?
PIERROT
Oui, monsieur ; vous me dites d'empêcher que madame n'entre dans la maison, et de lui fermer la porte au nez.
SOTINET
Animal, c'est tout le contraire : je te dis de ne laisser entrer personne pour voir ma femme, et de fermer la porte au nez de tous ceux qui se présenteront.
PIERROT
Eh bien ! Monsieur, n'est-ce pas ce que je dis ? Mais, à propos, vous êtes donc jaloux ?
SOTINET
Ce ne sont pas là tes affaires.
PIERROT
Ah, ah, ah ! Cela est plaisant ! De quoi diable vous êtes-vous avisé de vous marier à l'âge que vous avez ? Ne savez-vous pas bien qu'un vieux mari est comme ces arbres qui ne portent point de bons fruits, et qui ne servent que d'ombre ?
SOTINET
Impertinent, tes épaules te démangent bien.
PIERROT
Il y a là-dedans un barbier.
SOTINET
Fais-le entrer.
SCÈNE V. Sotinet, Arlequin, en barbier ; Mezzetin, en maître Jacques.
ARLEQUIN, à Sotinet
On m'a dit, monsieur, que vous aviez besoin d'un homme de ma profession ; je viens vous offrir mes services.
SOTINET
Ah ! Monsieur, je suis ravi de vous voir ; faites-moi, s'il vous plaît, la barbe, le plus promptement que vous pourrez.
ARLEQUIN
Ne vous mettez pas en peine, monsieur ; dans deux petites heures votre affaire sera faite.
SOTINET
Comment, dans deux heures ! Je crois que vous vous moquez.
ARLEQUIN
Oh ! Que cela ne vous étonne pas : j'ai bien été trois mois entiers après une barbe, et tandis que je rasais d'un côté, le poil revenait de l'autre : mais présentement je suis plus habile ; vous allez voir.
Il déploie ses outils, ôte son manteau, et le met au cou de Sotinet, au lieu de linge à barbe.
SOTINET
Mais qu'est-ce donc que vous m'avez mis au cou ?
ARLEQUIN
Ah ! Ma foi, je vous demande pardon : l'empressement de vous raser m'a fait prendre mon manteau pour votre linge à barbe. Allons, toi, donne-moi le linge, vite.
Mezzetin lui donne le linge.
SOTINET, regardant Mezzetin
Qui est cet homme-là !
ARLEQUIN
C'est maître Jacques, celui qui accommode mes outils. Venez, maître Jacques, repassez-moi ce rasoir pour faire la barbe à monsieur.
MEZZETIN prend le rasoir, et contrefaisant le rémouleur, d'une jambe figure la roue de la meule, et avec la bouche, il contrefait le bruit que fait le rasoir quand on le pose sur la meule pour le repasser, et celui que font les gouttes d'eau qui tombent sur la roue pendant qu'on repasse ; ce qu'Arlequin explique à mesure à Sotinet. à la fin, après plusieurs lazzis de cette nature, Mezzetin chante un air italien ; puis, donnant le rasoir à Arlequin, lui dit :
La bourse est de ce côté-ci ; ne la manque pas.
Il s'en va.
SOTINET
Voilà un plaisant homme !
ARLEQUIN
Allons, allons, monsieur, je n'ai point de temps à perdre. Mettez-vous là.
Il le pousse rudement dans un fauteuil, et lui prenant le nez, lui met des morailles.
Morailles : Sorte de tenailles pour serrer le nez d'un cheval, afin de le contenir dans une opération, ou de le punir. [L]
SOTINET, criant
Hai, hai, hai !
Il arrache les morailles, et les jette par terre.
Eh ! Que diable faites-vous là ? Me prenez-vous pour un cheval ?
ARLEQUIN
Point du tout, monsieur ; mais c'est qu'il y a des gens qui sont terriblement rétifs sous le fer, et avec cet instrument-là, on leur couperait la gorge, qu'ils ne diraient mot.
SOTINET
Vraiment, je le crois bien.
Arlequin prend un bassin fait en forme de pot-de-chambre, et le met sous le nez de Sotinet pour le raser.
SOTINET, prenant le bassin
Qu'est-ce que cela ?
ARLEQUIN
C'est un bassin à deux mains.
Arlequin le lave, en lui donnant de temps en temps des soufflets ; puis tire une grosse boule, dont il se sert pour savonnette, et après en avoir bien frotté le visage de Sotinet, il la lui laisse tomber sur un pied.
SOTINET
Qu'est-ce donc que cela signifie ? Avez-vous entrepris de m'estropier ?
Il se lève.
ARLEQUIN, repoussant violemment Sotinet sur le fauteuil
Que de babil ! Tenez-vous donc, si vous voulez ; croyez-vous que je n'aie que vous à raser ?
Il le rase avec un rasoir d'une grandeur à faire peur.
SOTINET
Allez tout doucement ; vous m'écorchez tout vif.
ARLEQUIN
C'est que vous avez le cuir si dur, que vous ébréchez tous mes rasoirs.
Il prend un cuir à repasser, et l'accroche par un bout au cou de Sotinet, tenant l'autre bout de la main gauche ; et pour avoir plus de force à repasser son rasoir qu'il tient de la main droite, il lève un de ses pieds et l'appuie rudement sur l'estomac de Sotinet ; puis, tirant le bout du cuir de toute sa force, il repasse dessus son rasoir, de manière qu'il étrangle Sotinet, qui à peine peut crier.
SOTINET
Miséricorde ! Je suis mort ! Au secours ! On m'étrangle !
Il se lève pour appeler du monde.
ARLEQUIN, le prenant et l'obligeant de nouveau à se rasseoir dans le fauteuil
La peste m'étouffe, si vous branlez, je vous coupe la gorge. Quel homme êtes-vous donc ?
SOTINET, bas
Il faut filer doux ; ce coquin-là le ferait comme il le dit : il a une mauvaise physionomie.
Haut, pendant qu'Arlequin le rase.
Dis-moi, mon ami, de quel pays es-tu ?
ARLEQUIN
Limousin, monsieur, pour vous rendre service.
SOTINET
Limousin ! Et y a-t-il des barbiers de ce pays-là ? Je croyais qu'il n'y en avait que de gascons.
ARLEQUIN
Je crois aussi être le premier de mon pays qui ait embrassé le parti de la savonnette. J'étais auparavant tailleur de pierres ; et comme on disait que j'avais beaucoup de légèreté dans la main, je crus que je serais plus propre à ce métier-ci.
Il lui met la main dans la poche
Et de tailleur de pierres, je me suis fait tailleur de barbes.
SOTINET, lui surprenant la main dans sa poche
Il me semble que vous avez la main gauche bien plus légère que la droite.
ARLEQUIN
Ah ! Monsieur, vous vous moquez ! Ce sont de petits talents qu'on reçoit de la nature, et dont un honnête homme ne doit pas se glorifier.
SOTINET
Avez-vous bien des pratiques ?
ARLEQUIN
Tant, que je n'y saurais suffire. C'est moi qui fais la barbe et les cheveux à tous les limousins qui viennent ici travailler, et j'ai une pension de la ville pour faire tous les quinze jours le crin au cheval de bronze.
Il lui vole sa bourse sans qu'il s'en aperçoive, et cesse de le raser en criant :
Hai ! Hai !
SOTINET
Qu'avez-vous ? Vous trouvez-vous mal ?
ARLEQUIN
Point, point ; voilà qui est passé.
Il le rase, puis se met à crier :
Hai ! Hai !
SOTINET
Comment donc ? Mais vous avez quelque chose ?
ARLEQUIN
Oh ! Pour le coup, je n'y puis plus tenir. Hai ! Hai ! Hai ! Une colique épouvantable qui me prend... Je suis à vous tout-à-l'heure. Hai ! Hai ! Hai !
Il s'en va, et revient sur ses pas.
SOTINET
Je n'ai jamais vu un pareil original... Mais vous voilà ? Avez-vous déjà été à la garde-robe ?
ARLEQUIN
Point du tout, Monsieur ; cela n'en valait pas la peine : j'ai changé d'avis, et j'ai mieux aimé insulter la doublure de ma culotte que de vous faire attendre plus longtemps.
SOTINET, portant sa main devant son nez
Comment, impudent ! Je vous trouve bien hardi de vous approcher de moi en l'état où vous êtes.
ARLEQUIN
Qu'appelez-vous, monsieur, s'il vous plaît ? Chacun ne fait-il pas de sa culotte ce qu'il lui plaît ?
SOTINET
Sortez, insolent ! Si je faisais bien, je vous ferais jeter par les fenêtres.
ARLEQUIN
Comment, mardi, par les fenêtres ! Est-ce ainsi qu'on insulte un officier public ?
Il s'approche de Sotinet, qui veut le battre, et lui fait un collier de son bassin, qu'il lui casse sur la tête, et s'enfuit.
SOTINET, court après, en criant
Arrête ! Arrête ! Arrête !
SCÈNE VI. Isabelle, Colombine.
Le théâtre représente l'appartement d'Isabelle.
ISABELLE
Ah ! Colombine, quel bruit épouvantable ! Quelle rumeur ! Mais il faut qu'on ait perdu l'esprit, de faire un tintamarre semblable dans mon antichambre ! Quelle brutalité de m'éveiller à l'heure qu'il est ! Non, je ne crois pas qu'il soit encore midi ; il n'y a pas trois heures que je suis rentrée. Je crois, Colombine, que je suis faite d'une jolie manière.
Elle se regarde dans un miroir.
Ah ! L'horreur ! Quelle extinction de teint !
COLOMBINE
Eh ! Là, là ; consolez-vous, madame ; vous avez des yeux à défrayer tout un visage. Et de quoi vous embarrassez-vous de votre teint ? Il ne tiendra qu'à vous de l'avoir comme il vous plaira. Que ne me laissez-vous faire ? Je ne veux qu'une petite couche de rouge pour réparer de trente méchantes nuits la plus obstinée.
ISABELLE
Ah ! Fi, Colombine, avec ton rouge ! Tu me mets au désespoir. Crois-tu que je puisse me résoudre à donner tous les jours un habit neuf à mes appas ? J'ai une conscience si délicate, que je me reprocherais les conquêtes qui ne se seraient pas faites de bonne guerre, et je crois que je mourrais de honte d'avoir dix années de plus que mon visage.
COLOMBINE
Bon, bon, mademoiselle, vous avez là un plaisant scrupule ; la beauté que l'on achète n'est-elle pas à soi ? Qu'importe que vos joues portent les couleurs d'un marchand ou les vôtres, pourvu que cela vous fasse honneur ? Pour moi, je trouve quelques femmes d'aujourd'hui d'un parfaitement bon goût ; de toute l'année elles en ont fait un carnaval perpétuel ; elles peuvent aller au bal à coup sûr, sans crainte d'être connues.
ISABELLE
Mon_Dieu ! Les femmes ne sont-elles pas assez déguisées sans se masquer encore ? Et pourquoi veulent-elles peindre leur peu de sincérité jusque sur leur visage ? Pour moi, je ne suis point de ce nombre-là ; j'aime mieux qu'on me trouve un peu moins jolie, et être un peu plus vraie.
COLOMBINE
Ho ! Par ma foi, voilà une belle délicatesse de sentiments. Il n'y a plus que le rouge qui se met à la toilette qui marque la pudeur des femmes d'aujourd'hui ; elles ne rougiraient jamais sans cela. Et que serait-ce donc, madame, s'il vous fallait peler avec de certaines eaux, comme la dernière maîtresse que je servais, qui changeait tous les six mois de peau.
ISABELLE
Bon ! Tu te moques, Colombine : est-ce que tu as vu cela ?
COLOMBINE
Si je l'ai vu ? C'étoit moi qui faisois l'opération ; elle me faisait prendre la peau de son front, que je tirais de toute ma force ; elle criait comme un beau diable, et moi je riais comme une folle ; il me semblait habiller un levraut : mais ce qui est de meilleur, c'est qu'elle portait toujours sur elle, dans une boîte, la peau de son dernier visage calcinée, et disait qu'il n'y avait rien de si bon pour les élevures et les bourgeons.
ISABELLE
Tu veux t'égayer, Colombine.
Un LAQUAIS
Mademoiselle, voilà un homme qui demande à vous parler.
ISABELLE
Qu'on le fasse entrer.
SCÈNE VII. Isabelle, Colombine ; Monsieur de Trotenville, maître à danser, sur un petit cheval.
TROTENVILLE
Je crois, mademoiselle, que vous n'avez pas l'honneur de me connaître ; mais quand vous saurez que je m'appelle Monsieur De La Gavotte, sieur de Trotenville, vous devinerez aisément que je suis maître à danser.
ISABELLE
Votre nom, monsieur, est assez connu dans Paris ; et j'espère devenir une bonne écolière, ayant pour maître le plus habile homme du métier.
TROTENVILLE
Ah ! Madame ! Vous mettez ma modestie hors de cadence ; et quand on n'a, comme moi, qu'un mérite léger et cabriolant, pour peu qu'on l'élève par des louanges un peu fortes, il court risque, en tombant, de se casser le cou.
COLOMBINE
Miséricorde ! Que Monsieur De Trotenville a d'esprit !
ISABELLE
Il est vrai que voilà une pensée qui est tout-à-fait bien mise en oeuvre ; c'est un brillant.
TROTENVILLE
Pour de l'esprit, mademoiselle, les gens de notre profession en regorgent. Eh ! Qui en aurait, si nous n'en avions pas ? Nous sommes tous les jours parmi tout ce qu'il y a de gens de qualité. Je sors présentement de chez la femme d'un élu, où je me suis fait admirer par mon esprit ; j'ai deviné une énigme du Mercure galant. Vous savez, madame, que c'est là présentement la pierre de touche du bel-esprit.
COLOMBINE
Ah ! Par ma foi, les beaux esprits sont donc bien communs ? Car la moitié du Mercure n'est remplie que des noms de ceux qui les devinent. Pour vous, monsieur, vous n'avez pas besoin que l'on imprime le vôtre, pour faire connoître votre mérite au public ; on sait assez que vous êtes l'honneur de l'escarpin. Mais je vous prie de me dire pourquoi vous avez un si petit cheval.
TROTENVILLE
J'avais autrefois un carrosse à un cheval ; mais mes amis m'ont conseillé de changer de voiture, afin de ne pas causer une erreur dans le public, qui prend souvent, dans cet équipage-là, un maître à danser pour un lévrier d'Hippocrate.
COLOMBINE
Vous devriez bien avoir un carrosse à deux chevaux : depuis que l'on ne joue plus, il y a tant de chevaliers qui en ont à vendre.
TROTENVILLE
Je ne donnerais pas ce petit cheval-là pour les deux meilleurs chevaux de Paris ; c'est un diable pour aller. Toutes les fois que je veux aller à la Bastille, il m'emmène à Vincennes. Nous appelons ces petits animaux-là, parmi nous, un tendre engagement.
COLOMBINE
Comment donc ! Qu'est-ce que cela veut dire, un tendre engagement ?
TROTENVILLE
Vraiment oui. Est-ce que vous ne savez pas " qu'un tendre engagement va plus loin qu'on ne pense ? "
Il chante ces derniers mots.
COLOMBINE
Ah, ah ! On voit bien que monsieur sait son opéra, et qu'il en est.
TROTENVILLE
Moi, de l'opéra ? Moi ? Fi ! Fi !
COLOMBINE
Comment donc, fi, fi ?
TROTENVILLE
Hé fi ! Vous dis-je : j'en ai été autrefois ; mais il m'a fallu plus de vingt lavements et autant de médecines pour me purifier du mauvais air que j'y avais respiré.
ISABELLE
Vous me surprenez, monsieur : j'avais toujours cru que l'opéra était le lieu du monde où l'on prenait le meilleur air.
COLOMBINE
Bon, bon ! Monsieur De Trotenville a beau dire, il voudrait y être rentré, comme tous ceux qui en sont sortis : c'est un Pérou ; il n'y a pas jusqu'aux violons qui n'aient des justaucorps bleus galonnés.
TROTENVILLE
Je veux que le premier entrechat que je ferai me coupe le cou, si jamais j'y mets le pied ! Vous moquez-vous de moi ? Quand on me donnerait un tiers dans l'opéra, je n'y rentrerois pas. Pour quelques... quelques femmes, que l'on achète bien, de par tous les diables ! J'irais prostituer ma gloire, et figurer avec le premier venu ! Nous sommes glorieux comme tous les diables dans notre profession. Voulez-vous que je vous parle franchement ? L'opéra n'est plus bon que pour les filles. Il n'y a pas aussi une meilleure condition au monde. Je ne conçois pas l'entêtement des jeunes gens. C'est une fureur, mademoiselle, et toutes les coquettes s'en plaignent hautement, et disent que l'opéra leur enlève les meilleures pratiques, et qu'elles sont ruinées de fond en comble.
COLOMBINE
Je le crois bien : ces personnes-là ont grande raison ; et si j'étais d'elles, je leur ferais rendre jusqu'à la moindre petite faveur qu'elles auraient reçue.
TROTENVILLE
Eh ! Là, là, donnez-vous patience ; on leur fera peut-être tout rendre : mais cependant elles usent en toute rigueur de leurs privilèges ; et un amant qui n'exprime son amour qu'avec des fontanges et des bas de soie, se morfond dix ans derrière leur porte.
ISABELLE, regardant l'habit de Trotenville
Mon_Dieu, que voilà un joli habit ! Je vous trouve un fonds de bon air que vous répandez sur tout.
TROTENVILLE
Fi, madame ! Vous vous moquez ; c'est une guenille. Que peut-on avoir pour cinquante ou soixante pistoles ? Je voudrais que vous vissiez ma garde-robe ; elle est des plus magnifiques, et si, sans vanité, elle ne me coûte guère.
Guenille : habit déchiré et tombant en lambeaux. [F]
COLOMBINE
Ho bien, monsieur, nous la verrons une autre fois ; mais présentement je vous prie de danser un menuet avec moi.
Menuet : espèce de danse dont les pas sont prompts et menus. Il est composé d'un coupé, d'un pas relevé et d'un balancement. Il commence en battant. Il est de mesure ou de mouvement ternaire. [F]
TROTENVILLE
Oui-dà, très volontiers : allons.
COLOMBINE
Qui est cet homme-là qui est avec vous ?
TROTENVILLE
C'est ma poche. Tel que vous le voyez, il n'y a point d'homme au monde qui gourmande une chanterelle comme lui ; il ferait danser, s'il l'avait entrepris, tous les invalides et leur hôtel. Vous allez voir.
L'homme prend la poche dans la queue du cheval, et en joue ; Colombine et Trotenville dansent.
Eh bien, madame ! Que dites-vous de ma danse ?
Chanterelle : la corde la plus déliée d'un luth, d'un theorbe, d'un violon et autres semblables instruments. Celle qui a le son le plus clair et le plus aigu. [F]
ISABELLE
J'en suis charmée.
TROTENVILLE
Ne voulez-vous point que j'aie l'honneur de danser avec vous ?
ISABELLE
Pour aujourd'hui, monsieur, il n'y a pas moyen ; je suis d'une fatigue, cela ne se conçoit pas. Mais avant que de me quitter, je vous prie de me dire combien vous prenez par mois.
TROTENVILLE
Par mois, madame ! C'est bon pour les maîtres à danser fantassins. On me donne une marque chaque visite ; et je veux vous montrer quel a été le travail de cette semaine. Hé ! Qu'on m'apporte ma valise. Vous allez voir. Allez donc.
On détache une valise, que l'on apporte pleine de marques faites de cartes.
COLOMBINE
Ah, mon_Dieu ! Vous avez été plus de vingt ans à faire toutes ces leçons-là.
TROTENVILLE
Bon, bon ! C'est le travail d'une semaine ; et si, ce que je vous montre-là, c'est de l'argent comptant. Je n'ai qu'à aller chez le premier banquier, je suis sûr de toucher un demi-louis d'or de chaque billet.
COLOMBINE
Un demi-louis d'or pour une leçon ! On ne donnait autrefois aux meilleurs maîtres qu'un écu par mois.
Ecu : Pièce de monnaie. L'écu de France vaut d'ordinaire soixante sous. [F]
TROTENVILLE
Il est vrai ; mais dans ce temps-là les maîtres à danser n'étaient pas obligés d'être dorés dessus et dessous, comme à présent ; et une paire de galoches était la voiture qui les menait par toute la ville. Mais présentement on ne nous regarde pas, si nous n'avons le cheval et le laquais.
COLOMBINE
Ah ! Mademoiselle, voilà votre maître à chanter, Monsieur Amilaré-Bécarre.
ISABELLE, à Trotenville
Ne vous en allez pas, monsieur, je vous prie. Je veux que vous entendiez chanter cet homme-là ; c'est un italien.
TROTENVILLE
Très volontiers, madame ; cela me fera bien du plaisir : car tel que vous me voyez, je suis à deux mains, et je chante aussi bien que je danse.
SCÈNE VIII. Isabelle, Colombine, Monsieur De Trotenville, Monsieur Amilaré.
TROTENVILLE, après avoir examiné Amilaré
Voilà un visage bien baroque ! Les musiciens italiens sont de plaisants originaux. Ne dirait-on pas que ce serait là un siamois échappé d'un écran ? Comment vous appelez-vous, monsieur ?
Amilaré répète une douzaine de noms.
Voilà bien des noms : il faut, monsieur, que vous ayez bien des pères. C'est un calendrier que cet homme-là.
ISABELLE
Je suis ravi, messieurs, que vous vous trouviez ensemble. L'on n'est pas malheureux, quand on peut unir deux illustres.
Au maître à chanter.
Je vous prie, monsieur, de vouloir bien chanter un air.
AMILARÉ, bégayant
Je, je, je, je, le, le veux bien.
TROTENVILLE
Quoi ! C'est là un maître à chanter ? Miséricorde !
Amilaré chante.
ISABELLE, après qu'il a chanté
Eh bien ! Monsieur, que dites-vous de ce chant-là ?
TROTENVILLE
Ah, ah ! Voilà une voix d'un assez beau métal ; cela n'est pas mal.
COLOMBINE
Comment pas mal ! Il faut se jeter par les fenêtres, quand on a entendu chanter ainsi.
TROTENVILLE
Ho ! Tout doucement, s'il vous plaît ; je ne sais point faire de ces cabrioles-là. Voyez-vous, mademoiselle, je ne suis point de ces gens qui louent à plein tuyau. Un homme comme moi, qui a été toute sa vie nourri de dièses et de bémols, est diablement délicat en musique.
AMILARÉ, bégayant
Monsieur apparemment n'aime pas l'italien ; mais j'ai fait depuis peu un petit duo en français, que je veux chanter avec lui, et je suis sûr qu'il ne lui déplaira pas.
Il lui présente un papier de musique.
TROTENVILLE
Voyons. Qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que tous ces pieds de mouche qui sont au commencement des lignes ?
AMILARÉ
Ce sont des dièses, pour montrer que c'est un a mi la ré bécarre. Je ne compose jamais que sur ce ton, et c'est pour cela que j'en porte le nom.
TROTENVILLE
Ah, ah ! Vous composez donc toujours sur ce ton-là ?
AMILARÉ
Oui, monsieur.
TROTENVILLE, rendant le papier
Et moi, monsieur, je n'y chante jamais.
AMILARÉ
Eh bien ! Monsieur, voilà un autre air en D la ré sol.
TROTENVILLE
La rissole vous-même. Je vous trouve bien admirable de me donner des sobriquets.
AMILARÉ
Voilà un homme qui est bien fâcheux ! Je vous dis, monsieur, que cet air-là est en d la ré sol, et qu'il n'est pas si difficile que l'autre.
TROTENVILLE
Qui n'est pas si difficile que l'autre ! Croyez-vous, mon ami, que la musique m'embarrasse ? Je vous trouve plaisant.
AMILARÉ
Je ne dis pas cela... Allons.
Ils chantent ensemble.
Cupidon ne sait plus de quel bois faire flèche. Cela ne vaut pas le diable.
Bégayant.
Cu, cu, cu.
TROTENVILLE
Cu, cu, cu... Voilà un air bien puant.
AMILARÉ
Allons, monsieur, tout de bon : cu, cu, cu... Chantez donc juste, si vous voulez.
TROTENVILLE, lui jetant le papier au nez
Oh ! Chantez juste vous-même ; je sais bien ce que je dis. Est-ce que je ne vois pas bien qu'il faut marquer là une dissonance, et que l'octave s'entrechoquant avec l'unisson, vient à former un dièse bémol. Mais, voyez cet ignorant !
AMILARÉ
Monsieur, avec votre permission, si les musiciens n'en savent pas plus que vous, ce sont de grands ânes.
TROTENVILLE
Plaît-il, mon ami ? Savez-vous que vous êtes un sot par nature, par bémol et par bécarre ? Je vous apprendrai à insulter ainsi la croche française.
AMILARÉ
Un sot ! À moi !
Il donne de son chapeau dans le visage de Trotenville.
TROTENVILLE, mettant la main sur son épée
Par la mort ! Par le sang ! ... Mesdames, je vous donne le bonsoir.
Il s'en va d'un côté, et Amilaré de l'autre.
SCÈNE IX.
COLOMBINE, seule, riant
Ah ! Ah ! Ah ! De la manière qu'il s'y prenait, je croyais qu'il allait tout tuer.
ACTE II
SCÈNE I. Arlequin, Mezzetin.
Le théâtre représente une place publique.
ARLEQUIN
Oh çà ! Je vous dis encore une fois que nous nous brouillerons, si vous ne me tenez parole. J'ai fait le barbier ; j'ai volé la bourse ; il y avait cent louis d'or dedans ; vous m'en avez promis dix : je prétends les avoir, ou je ne me mêle plus de rien.
MEZZETIN
Que tu es impatient ! Je te les ai promis, et tu les auras ; et de plus, je te promets de te faire épouser Colombine ; mais il faut faire encore une petite fourberie.
ARLEQUIN
Pour épouser Colombine, j'en ferais cinquante, des fourberies.
MEZZETIN
Oh çà ! Tiens-toi un peu en repos, et laisse-moi rêver au moyen de t'introduire chez Monsieur Sotinet, pour rendre cette lettre à Isabelle.
ARLEQUIN, pendant que Mezzetin rêve
J'aurai Colombine, au moins.
MEZZETIN
Oui, vous dis-je, vous l'aurez.
Il rêve.
ARLEQUIN
Et Colombine m'aura-t-elle aussi ?
MEZZETIN
Eh morbleu, oui ! Vous l'aurez, et elle vous aura. Laissez-moi en repos.
Il rêve.
ARLEQUIN, comptant les boutons de son justaucorps
Je l'aurai, je ne l'aurai pas ; je l'aurai, je ne l'aurai pas ; je l'aurai, je ne l'aurai pas : je ne l'aurai pas.
Il pleure.
MEZZETIN
Qu'est-ce ? Qu'avez-vous ? Pourquoi pleurez-vous ?
ARLEQUIN
Je n'aurai pas Colombine : hi, hi, hi !
MEZZETIN
Qui est-ce qui vous a dit cela ?
ARLEQUIN, montrant ses boutons
C'est la boutonomancie.
MEZZETIN
Que le diable t'emporte, toi et la boutonomancie ! Laisse-moi songer en repos. Je t'assure, encore une fois, que tu auras Colombine, le colombier, les pigeons, et tout ce qui a relation à elle. Console-toi donc, et ne m'interromps pas davantage.
Il rêve.
ARLEQUIN
Voilà Colombine.
Il montre le doigt index de sa main droite.
Et voici Arlequin.
Il montre le doigt index de sa main gauche.
Arlequin dit : bonjour, ma colombelle. Colombine répond : bonjour, mon pigeonneau... Adieu, ma belle... Adieu, mon...
MEZZETIN, lui donnant un coup de pied au cul
Adieu, vilain magot. Tu ne veux donc pas te tenir un moment en repos ?
ARLEQUIN
Je répétais le compliment de noce.
MEZZETIN
Pour vous empêcher de complimenter davantage, venez çà.
Il lui prend les mains, et les lui fourre dans sa ceinture.
Si vous ôtez vos mains de là, vous n'épouserez point Colombine.
Il rêve.
ARLEQUIN, les mains dans sa ceinture
Mezzetin !
MEZZETIN
Que vous plaît-il ?
ARLEQUIN
Y aura-t-il des violons à ma noce ?
MEZZETIN
Oui, il y aura des violons, des vielles, et de toutes sortes d'instruments.
Il rêve.
ARLEQUIN
Mezzetin !
MEZZETIN
J'enrage ! Que vous plaît-il ?
ARLEQUIN
Et y dansera-t-on, à la noce ?
MEZZETIN
On y dansera ; oui, bourreau. Ne te tairas-tu jamais ?
Il rêve.
ARLEQUIN
On dansera à ma noce, et je danserai avec Colombine ! Ah ! Quel plaisir !
Il danse.
MEZZETIN
Oh ! Pour le coup, c'en est trop. Couchez-vous, vite.
Arlequin se couche par terre.
Nous verrons un peu à présent si vous vous tiendrez en repos. Imaginez-vous que vous êtes dans un lit, et que vous dormez.
ARLEQUIN
Je suis dans un lit ?
MEZZETIN
Oui, dans un lit, et Colombine est couchée avec vous.
Il rêve.
ARLEQUIN
Mezzetin !
MEZZETIN
À la fin, il faudra que je change de nom. Que voulez-vous ?
ARLEQUIN
Fermez les rideaux du lit, de peur du vent.
MEZZETIN, faisant semblant de tirer les rideaux du lit
Quelle patience !
Il rêve.
ARLEQUIN
Mezzetin !
MEZZETIN
Encore ! Qu'est-ce qu'il y a, double enragé chien ?
ARLEQUIN
Donnez-moi le pot-de-chambre.
MEZZETIN prend son bonnet et le met auprès de la tête d'Arlequin
Tiens, voilà le pot-de-chambre ; puisses-tu pisser la parole !
ARLEQUIN
Ah ! Ma chère Colombine, que je t'embrasse, mon petit coeur, m'amour.
Il se roule sur le théâtre.
MEZZETIN
Tenez, tenez ! Si je prends un bâton, je te romprai bras et jambes à la fin. Veux-tu t'arrêter ? Lève tes pieds.
Il lui fait lever les pieds, et s'assied sur ses genoux, un bâton à la main.
Si tu remues à présent, ou que tu parles, nous allons voir beau jeu.
Après avoir rêvé, il dit à lui-même :
J'habillerai Arlequin en chevalier ; il ira heurter à la porte de Sotinet : d'abord, voilà Colombine...
ARLEQUIN
Colombine ! Et où est-ce qu'elle est ?
Il ouvre ses genoux, et se lève pour voir Colombine. Mezzetin tombe, se relève, et court après Arlequin pour le frapper.
SCÈNE II. Monsieur Sotinet, Isabelle, Colombine.
Le théâtre représente l'appartement d'Isabelle.
SOTINET
Madame, je vous déclare, pour la dernière fois, que je ne veux plus voir tout ce train-là dans ma maison. Je ne sais plus qui y est maître. Que ne payez-vous les gens à qui vous devez ? Et pourquoi faut-il que j'aie tous les jours la tête rompue de vos folles dépenses, qui me mènent à l'hôpital ? Je ne vois ici que des marchands qui apportent des parties, ou des maîtres qui demandent des mois.
ISABELLE
Ah ! Vraiment, je vous trouve plaisant ! J'aime assez vos airs de reproches ! Et depuis quand les maris prennent-ils ces hauteurs-là avec leurs femmes ? Sachez, s'il vous plaît, monsieur, qu'un homme comme vous, qui a épousé une fille de qualité comme moi, est trop heureux quand elle veut bien s'abaisser à porter son nom. Mon mérite n'est-il pas bien soutenu d'avoir pour piédestal le nom de Monsieur Sotinet ! Madame Sotinet ! Ah ! Quelle mortification ! Je sens un soulèvement de coeur, quand j'entends seulement prononcer le nom de Monsieur Sotinet.
COLOMBINE
Et que n'en changez-vous, madame ? N'est-ce pas la mode ? Je connais un homme qui s'appelle Monsieur Josset, et sa femme se fait appeler la Marquise de Bas-Aloi.
SOTINET
Taisez-vous, impertinente ; on ne vous parle pas. Est-ce à vous à mettre là votre nez ? Vous n'êtes pas plus sage que votre maîtresse.
ISABELLE
Pourquoi voulez-vous qu'elle se taise, quand elle a raison ? Ne sait-on pas assez dans le monde l'honneur que je vous ai fait, quand je vous ai épousé ? Mais vous devez vous mettre en tête que je vous ai plutôt pris pour mon homme d'affaires que pour mon mari ; et je vous prie de ne plus vous mêler de ma conduite.
COLOMBINE
Madame parle comme un oracle ; toutes les paroles qu'elle dit sont des sentences que toutes les femmes devraient apprendre par coeur.
SOTINET
Vous devriez mourir de honte de la vie que vous menez. On n'entend parler d'autre chose que de votre jeu et de vos dépenses. Nous demeurons dans la même maison, et il y a huit jours que je ne vous ai rencontrée. Vous vous allez promener quand je me couche, et vous ne vous couchez que quand je me lève.
ISABELLE
Ah ! Colombine, ne te souviens-tu point de ce petit air que m'apprit hier monsieur le marquis ? Je l'ai oublié.
COLOMBINE
Non, madame ; mais, si vous voulez, je vais vous en chanter un que je viens d'apprendre. La, la, la.
SOTINET
Te tairas-tu donc, coquine ? Il y a longtemps que je suis las de tes impertinences. C'est toi qui me la gâtes, et un grand traîneur d'épée qui ne bouge d'ici. Mais j'empêcherai bien que cela ne dure, et je veux que tu sortes tout présentement de chez moi. Allons, qu'on déniche tout-à-l'heure.
COLOMBINE
Moi ? Je n'en ferai rien.
SOTINET
Tu n'en sortiras pas ?
COLOMBINE
Non, je n'en sortirai pas.
SOTINET
Comment donc ? Est-ce que je ne suis pas le maître ici ?
COLOMBINE
Pardonnez-moi.
SOTINET
Je ne pourrai pas mettre dehors une coquine de servante quand il me plaira ?
COLOMBINE
Je ne dis pas cela.
SOTINET
Eh ! Pourquoi dis-tu donc que tu ne sortiras pas ?
COLOMBINE
C'est que je vous aime trop.
SOTINET
Je ne veux pas que tu m'aimes, moi ; je veux que tu me haïsses.
COLOMBINE
Il m'est impossible ; je sens pour vous une tendresse... Allez, cela n'est guère bien de n'avoir pas plus de naturel pour des gens qui vous affectionnent.
Elle pleure.
SOTINET
Oh ! La bonne bête !
ISABELLE
Eh bien ! Monsieur, aurez-vous bientôt fait ? Savez-vous que je ne m'accommode point de tous vos dialogues. Je vous prie, monsieur, de vous en aller dans votre appartement, et de me laisser en repos dans le mien. Sitôt que je suis un moment avec vous, mes vapeurs me prennent d'une violence épouvantable.
SOTINET
Je m'ennuie bien aussi d'y être, madame, et je voudrais...
ISABELLE
Ah ! Colombine, je n'en puis plus. Soutiens-moi. De l'eau de la reine d'Hongrie. Hai !
Eau de la reine de Hongrie : est une distillation qui se fait au bain de sable des fleurs de romarin mondées de leurs calices sans aucune partie de l'herbe, dans de l'esprit de vin bien rectifié. [F] [ce parfum renferme : romarin, lavande, berga, jasmin, cirse, ambre.]
COLOMBINE
Hé ! Monsieur, retirez-vous ; voilà madame qui trépasse, et je la garantis morte, si vous ne décampez tout-à-l'heure.
SCÈNE III. Isabelle, Colombine.
COLOMBINE
Là, là, revenez ; il est parti : cela vaut bien mieux qu'une bouteille d'eau de la reine d'Hongrie. Ma foi ! Madame, je ne sais pas ce que vous faites de cet homme-là ; mais je sais bien, moi, ce que j'en ferais, si j'étais à votre place. Quel moyen de vivre avec lui ? Il a toute la journée le gosier ouvert pour faire enrager tout le monde.
ISABELLE
À te dire vrai, Colombine, je suis bien lasse de la vie que je mène. C'est un homme qui n'est jamais dans la route de la raison ; il a des travers d'esprit qui me désolent. Mais que veux-tu ? Je suis mariée ; c'est un mal sans remède. Toute ma consolation est que nous nous ferons bien enrager tous deux.
COLOMBINE
Mariée ! Voilà une belle affaire ! Est-ce là ce qui vous embarrasse ? Bon, bon ! On se démarie aussi facilement qu'on se marie ; et je savais toujours bien, moi, que tôt ou tard il en fallait venir là ; il n'y avait pas de raison autrement. Il ne tiendra donc qu'à faire impunément enrager les femmes, sous prétexte qu'elles sont douces et qu'elles n'aiment pas le bruit ! Oh ! Vous en aurez menti, messieurs les maris ; et quand il n'y auroit que moi, j'y brûlerai mes livres, ou cela sera autrement. Donnez-moi la conduite de cette affaire-là ; vous verrez comme je m'y prendrai.
ISABELLE
Mon_Dieu ! Colombine, je voudrais bien n'en point venir là : je fais même tout ce que je puis pour avoir quelque estime pour Monsieur Sotinet ; mais je ne saurais en venir à bout. Je voudrais, Colombine, que tu fusses mariée ; tu verrais si c'est une chose si aisée que d'aimer un mari.
COLOMBINE
Bon ! Est-ce que je ne le sais pas bien ? N'allez pas aussi vous mettre en tête de le vouloir faire ; vous y perdriez vos peines et votre temps.
ISABELLE
Et va, va ; je n'y tâche que de bonne sorte. Mais nous perdons bien du temps. Je dois aller passer l'après-dînée chez la marquise : viens achever de m'habiller dans mon cabinet.
COLOMBINE
Mais, madame, qui est-ce qui entre là ?
SCÈNE IV. Isabelle, Colombine, le Chevalier De Fondsec.
Le CHEVALIER
Un dévoiement, madame, causé à ma bourse par les fréquentes crudités d'une fortune indigeste, m'a obligé d'avoir recours au remède astringent d'un petit billet payable au porteur, que j'apportais à monsieur votre époux ; mais n'y étant pas, j'ai cru qu'un homme de ma qualité pouvait entrer de volée chez les dames, et que vous ne seriez pas fâchée de connaître le chevalier De Fondsec.
Tout ce rôle du chevalier se prononce en gascon.
ISABELLE
Je suis ravie, monsieur, de l'honneur que je reçois ; mais je voudrais que ce ne fût pas une suite de votre malheur, et devoir à ma bonne fortune, et non pas à votre mauvaise, la visite que je reçois : mais il faut espérer que vous serez plus heureux.
Le CHEVALIER
Comment voulez-vous, madame ? Pour être heureux, il faut jouer ; pour jouer, il faut avoir de l'argent ; et pour avoir de l'argent, que diable faut-il faire ? Car nous autres chevaliers de Gascogne, nous n'avons jamais connu ni patrimoine, ni revenu.
COLOMBINE
Il est vrai que de mémoire d'homme on n'a jamais vu venir une lettre-de-change de ce pays-là.
Lettre de chnage : lettre de banquier à banquier qui porte le montant du crédit que l'on peut apporter au porteur ou à la personne nommée.
ISABELLE
Monsieur le chevalier voudra bien passer toute l'après-dînée avec nous ?
Le CHEVALIER
Ma foi, madame, je ne sais pas si je pourrai me prostituer à votre visite ; car c'est aujourd'hui mon grand jour de femmes. Je m'en vais voir sur mes tablettes.
il tire ses tablettes, et lit.
Le mercredi, à cinq heures, chez Dorimène. Oh ! Ma foi, il est trop tard. À cinq heures et un quart, chez la comtesse qui m'a envoyé cette épée d'or.
En riant
Ah ! Ah ! La sotte prétention ! Vouloir que je rende une visite pour une épée qui ne pèse que soixante louis ! Non, madame, je n'irai pas, vous dis-je ; j'y perdrois. À six heures et demie, promis à Toinon, au troisième étage, rue Tireboudin. Oh ! Ma foi, cette visite-là se peut remettre. Allons, madame, je suis à vous pendant toute l'après-dînée, et pendant toute la nuit, si vous voulez : il en coûtera la vie à trois ou quatre femmes ; mais qu'y faire ? Le moyen d'être partout ?
SCÈNE V. Isabelle, Colombine, le Chevalier, un laquais.
LE LAQUAIS
Monsieur, vos laquais sont là-bas, qui demandent à vous parler.
Le CHEVALIER
Dis-leur que je n'ai rien à leur dire.
LE LAQUAIS
Ils font un bruit de diable ; ils disent qu'il y a trois jours qu'ils n'ont mangé.
Le CHEVALIER
Voilà de plaisants marauds ! Est-ce à faire à ces coquins-là à manger ? Et que feront donc les maîtres ?
vers Isabelle.
Madame, voyez là-bas s'il y a quelque chose de reste, et qu'on leur donne seulement pour les empêcher de crier.
ISABELLE, au laquais
Dites là-bas qu'on leur donne à manger.
SCENE VI. Isabelle, Colombine, le Chevalier.
COLOMBINE
Il faut dire la vérité ; monsieur le chevalier est d'un bon naturel : il ôterait volontiers le morceau de sa bouche pour le donner à ses gens.
Le CHEVALIER
Ces gueux-là sont trop heureux avec moi. C'est une commission que de me servir.
COLOMBINE
Ils sont quelquefois trois jours sans manger ; mais aussi je crois que vous leur donnez de gros gages.
Le CHEVALIER
Je le crois, vraiment ; au bout de trois ans je leur donne congé pour récompense.
COLOMBINE
Ils ne sont pas malheureux. Voilà le meilleur de votre condition.
ISABELLE
Oh ! çà, monsieur le chevalier, voilà un chagrin qui me saisit. Que ferons-nous après la collation ? Quand je n'ai plus que deux ou trois plaisirs à prendre dans le reste du jour, je suis dans une langueur mortelle ; et je m'ennuie presque toujours, dans la crainte que j'ai de m'ennuyer bientôt. Il faut envoyer voir ce que l'on joue aux italiens. Broquette, broquette !
SCÈNE VII. Isabelle, Colombine, le Chevalier, un Laquais.
Le LAQUAIS
Madame ?
ISABELLE
Allez voir ce que l'on joue aujourd'hui à l'hôtel de Bourgogne.
Hôtel de Bourgogne : célèbre hôtel particulier de Paris transformé en théâtre depuis 1543. Le "Divorce" a été créée sur ce théâtre.
SCÈNE VIII. Isabelle, Colombine, le Chevalier.
COLOMBINE
Je ne sais, madame, ce que vous voulez faire ; mais je vous avertis que monsieur a enfermé une roue du carrosse dans son cabinet, pour vous empêcher de sortir.
ISABELLE
Qu'importe ? Nous irons dans le carrosse de monsieur le chevalier.
Le CHEVALIER
Cela ne se peut pas, madame ; mon cocher s'en sert : c'est que je lui donne mon carrosse un jour la semaine pour ses gages ; c'est aujourd'hui son jour, et il l'a loué à des dames qui sont allées au bois de Boulogne.
COLOMBINE
Cela ne doit pas nous arrêter. Si madame veut aller à l'opéra, je trouverai bien un carrosse.
ISABELLE
Ah ! Fi, Colombine, avec ton opéra. Peut-on revenir à la demi-Hollande, quand on s'est si longtemps servi de batiste ? J'y allai dès deux heures à la première représentation ; j'eus tout le temps de m'ennuyer avant que l'on commençât ; mais ce fut bien pis, quand on eut une fois commencé.
COLOMBINE
Je ne conçois pas comment on peut s'ennuyer à l'opéra ; les habits y sont si beaux !
ISABELLE
Je vois bien que nous ne sommes pas engouées de musique aujourd'hui, et qu'il faudra nous en tenir à la comédie italienne.
Le CHEVALIER
En vérité, madame, je ne sais pas quel plaisir vous trouvez à vos comédies italiennes ; les acteurs y sont détestables. Est-ce qu'Arlequin vous divertit ? C'est une pitié. Excepté cet homme qui parle normand dans l'empereur de la lune, tout le reste ne vaut pas le diable. J'étais dernièrement à une pièce nouvelle ; elle n'était pas encore commencée, que j'entendis accorder les sifflets au parterre, comme on fait les violons à l'opéra. Je m'en allai aussitôt, pestant comme un diable contre ces nigauds-là, et je n'en voulus pas voir davantage.
ISABELLE
Vous n'attendîtes donc pas que la toile fût levée ?
Toile levée : il s'agit du rideau de scène.
Le CHEVALIER
Hé ! Vraiment non. Ne voit-on pas bien d'abord à ces indices-là qu'une pièce ne vaut rien ?
SCÈNE IX. Isabelle, Colombine, le Chevalier, un Laquais.
ISABELLE, au laquais
Approchez, petit garçon. Eh bien ! Quelle pièce joue-t-on ?
Le LAQUAIS
Madame, on joue "Le Sirop pour purger".
Le CHEVALIER
Ne vous l'avais-je pas bien dit, madame ? Ces gens-là ne jouent que de vilaines choses.
Le LAQUAIS
Madame, combien mettra-t-on de couverts ?
ISABELLE
Deux : un pour monsieur le chevalier, et l'autre pour moi.
Le LAQUAIS
N'en mettra-t-on pas aussi un pour monsieur ?
ISABELLE
Non. Ne savez-vous pas bien que monsieur ne mange point à table quand il y a compagnie ?
Le CHEVALIER, au laquais
Parle, mon ami ; mets deux couverts pour moi ; je mangerai bien pour deux personnes.
ACTE III
SCÈNE I. Aurélio, Mezzetin.
Aurélio dit à Mezzetin que sa soeur Isabelle est presque déterminée à souffrir qu'on la sépare d'avec son mari ; que Colombine, qui travaille de concert avec lui, est après elle pour la déterminer entièrement ; qu'on plaidera devant le dieu d'Hymen, et que lui-même sera la divinité qui prononcera l'arrêt. Mezzetin s'en réjouit, et dit qu'il cherchera un avocat pour plaider en faveur d'Isabelle : après quoi ils s'en vont.
SCÈNE II. Isabelle, Colombine.
COLOMBINE
Dieu merci, madame, ce que je demandais est enfin arrivé : nous plaiderons, morbleu ! Nous plaiderons ! La gueule du juge en pètera, et je ne souffrirai pas que vous soyez plus longtemps le rendez-vous des violences de Monsieur Sotinet. Vous ne serez plus Madame Sotinet, ou j'y perdrai mon latin. Je viens de consulter un avocat de mes amis sur votre affaire. Bon ! Il dit que cela ira son grand chemin, et qu'il y aurait là de quoi faire casser aujourd'hui vingt mariages.
ISABELLE
En vérité, Colombine, j'ai eu bien de la peine à me résoudre à ce que tu as voulu. On va me tympaniser par la ville, et je vais donner la comédie à tout Paris.
COLOMBINE
Ah ! Vraiment, nous y voilà ! On va vous tympaniser ! Eh ! Mort non pas de ma vie, madame, c'est vous éterniser, que de faire un coup d'éclat comme celui-là ! Dites-moi, je vous prie, auroit-on tant d'empressement à lire l'histoire galante de certaines femmes, si une séparation ne les avait rendues célèbres ? Saurait-on la magnificence de Madame Lycidas, en justaucorps de soixante pistoles, les discrétions qu'elle perd avec son galant, si elle n'avait pas plaidé contre son mari ? Et l'on n'aurait jamais connu tout l'esprit d'Artémise, sans ses lettres, qui ont été produites à l'audience. Je vous le dis, madame, il n'y a rien tel que de bien débuter dans le monde, et voilà le plus court chemin. On avance plus par là en un jour d'audience qu'en vingt années de galanterie ; et vous me remercierez dans peu des bons avis que je vous donne.
ISABELLE
Il fallait donc, Colombine, que j'apprisse de longue main à mépriser, comme ces femmes dont tu me parles, les chimères et les fantômes de réputation et d'honneur qui font peur aux esprits simples comme le mien. Je conviens, avec toi, qu'il y a beaucoup d'honnêtes femmes qui sont lasses de leur métier et de leur mari ; mais, du moins, elles n'en instruisent pas la ville par la bouche d'un avocat, et ne se font point déclarer fieffées coquettes par arrêt de la cour.
COLOMBINE
C'est qu'elles n'ont pas un mari aussi bourru que vous en avez un. Vous êtes trop bonne, et vous gâtez les maris. Une bonne séparation, madame, une bonne séparation ; et le plus tôt, c'est le meilleur. Il y a déjà près de deux ans que vous êtes femme de Monsieur Sotinet ; et quand ce serait le meilleur mari du monde, il serait gâté depuis le temps.
ISABELLE
Fais donc tout ce que tu voudras. Mais, faudra-t-il que j'aille solliciter toutes ces jeunes barbes de juges, qui me riront au nez, et qui sont ravis d'avoir des affaires de cette nature-là ?
COLOMBINE
Oh ! Madame, ne vous mettez point en peine, vous n'irez point aux juridictions ordinaires : le dieu d'Hymen est arrivé depuis quelque temps en cette ville, pour démarier toutes les personnes qui sont lasses du mariage. Il aura de la pratique, comme vous pouvez juger. Je veux qu'il commence par vous. Laissez-moi faire ; j'ai une peste de tête...
SCÈNE III. Arlequin, Isabelle, Colombine.
COLOMBINE
Ah ! Mon pauvre Arlequin, tu viens ici bien à propos.
À Isabelle.
Tenez, madame, voilà l'avocat que je vous veux donner.
À Arlequin.
Viens çà, sais-tu plaider ?
ARLEQUIN
Si je sais plaider ? J'ai été quatre ans cocher du plus fameux avocat de Paris. Il me fit une fois plaider en sa place pour un homme qui avait fait quelque petite friponnerie. Il devait naturellement, et suivant toutes les règles de la justice, aller droit aux galères : je lui épargnai la fatigue du chemin : je fis tant qu'il n'alla qu'à la grève. Je criai comme un diable.
COLOMBINE
Tu plaides donc bien ? Il n'en faut pas davantage pour gagner le procès le plus désespéré. Allons, viens ; suis-moi : je te dirai ce qu'il faut que tu fasses.
ISABELLE
Je ne sais pas, Colombine, dans quelle affaire tu m'embarques là. Ne vous mettez pas en peine, madame ; je vous en tirerai. Je ne vous dis pas ce que j'ai envie de faire.
SCÈNE IV. Arlequin, Mezzetin.
MEZZETIN
Je te cherchais. Colombine m'a dit que tu avais servi chez un avocat.
ARLEQUIN
Cela est vrai.
MEZZETIN
Étois-tu clerc ?
ARLEQUIN
Non. C'était moi qui recousais les sacs et les étiquettes.
MEZZETIN
J'ai besoin de toi. Voici la dernière fourberie que tu feras : il faut que tu plaides la cause de Mademoiselle Isabelle devant le dieu de l'Hyménée.
ARLEQUIN
Et comment m'y prendre ? La profession d'avocat n'est pas si aisée.
MEZZETIN
Bon ! Il n'y a rien au monde de si aisé.
À part.
Il le faut prendre par la gueule.
Haut.
Un avocat va le matin en robe au palais. Dès qu'il y est, il entre à la buvette, où il mange des saucisses, des rognons, des langues, et boit du meilleur.
ARLEQUIN
Un avocat mange des saucisses ? Oh ! Si cela est, je serai avocat, et bon avocat ; car je mangerai plus de saucisses qu'un autre : je les aime à la folie.
MEZZETIN
D'abord, tu commenceras ton plaidoyer en disant : messieurs, je parle pour Mademoiselle Isabelle, contre son mari, qui est un débauché, un puant, un fou, et autres choses semblables.
ARLEQUIN
Laisse-moi faire, pourvu que les saucisses marchent...
MEZZETIN
Oh ! Cela s'en va sans dire. Oh ! çà, prends que je sois le juge ; commence par plaider.
ARLEQUIN
Je ne puis pas.
MEZZETIN
Et d'où vient ?
ARLEQUIN
C'est que je n'ai pas encore été à la buvette.
MEZZETIN
Nous irons après : répétons toujours auparavant.
ARLEQUIN
Mais répétons donc aussi la buvette.
MEZZETIN
Voilà une buvette qui te tient bien au coeur ! Tiens, prends que je sois le juge.
Il fait semblant de s'asseoir dans un fauteuil, puis dit :
Avocat, plaidez.
ARLEQUIN
Messieurs...
MEZZETIN
Fort bien.
ARLEQUIN
Messieurs... Messieurs... Messieurs, je conclus...
MEZZETIN
À quoi concluez-vous ? Je conclus à ce que nous allions manger les saucisses, avant qu'elles refroidissent.
Il s'en va, Mezzetin court après.
SCÈNE V. Monsieur Sotinet, Pierrot.
SOTINET
Eh bien ! Que t'a dit Monsieur De La Griffe, mon avocat ? Viendra-t-il bientôt ?
PIERROT
Monsieur, il est bien malade ; il ne pourra pas venir : en taillant sa plume, il s'est coupé un peu le doigt ; il dit qu'il ne pourra pas plaider dans l'état où il est.
SOTINET
Comment ! Est-il fou ?
PIERROT
Il m'a dit qu'il allait envoyer un jeune homme en sa place, qui plaide comme un diable, et qui vous fera aussi bien perdre votre procès que lui-même.
SOTINET
Cette affaire-là me fera mourir ; je n'en sortirai jamais à mon honneur. Ma femme m'a fait assigner devant le dieu d'Hymen ; on n'est guère favorable aux maris à ce tribunal-là. Ce qui me fâche le plus, c'est que l'on me fera rendre vingt mille écus que je n'ai point reçus. Allons.
PIERROT
Hé ! Monsieur, consolez-vous : il y a bien des gens qui voudroient être quittes de leurs femmes à ce prix-là.
SCÈNE VI. Aurélio, en dieu de l'Hymen ; Colombine, en avocat, sous le nom de Braillardet ; Arlequin, en avocat, sous le nom de Cornichon ; Monsieur Sotinet, Isabelle, plusieurs assistants.
Le théâtre représente le temple de l'Hyménée, au milieu duquel est un tribunal soutenu de bois de cerfs et de cornes d'abondance. Le dieu de l'Hymen, vêtu de jaune, avec une très grande mante, doublée de souci et parsemée de petits croissants, sort au son des instruments. Il est précédé de la joie et des plaisirs, et suivi du chagrin et de la tristesse. Après qu'il a fait le tour du théâtre, il va se mettre sur son tribunal, qui est entouré tout aussitôt par une infinité d'enfants et de nourrices, qui tiennent des berceaux, des poêlons, des langes, et autres ustensiles qui servent à élever les petits enfants.
BRAILLARDET, plaidant
Pour Messire Mathurin-Blaise Sotinet, sous-fermier, contre la dame Sotinet, sa femme, demanderesse en séparation. Je ne suis pas surpris, messieurs, de voir à ce nouveau tribunal une femme qui veut secouer le joug d'un mari ; mais je m'étonne de n'y pas voir avec elle la moitié des femmes de Paris.
CORNICHON
Donnez-vous un peu de patience ; nous n'aurons pas plus tôt démarié la première, qu'elles y viendront toutes les unes après les autres.
BRAILLARDET
En effet, messieurs, une jeune femme qui épouse un vieillard, dans l'espérance de l'enterrer six mois après, n'est-elle pas en droit de lui demander raison de son retardement ; et n'est-elle pas bien fondée à faire rompre son mariage, puisque son mari n'a pas satisfait à l'article le plus essentiel du contrat, par lequel il s'est obligé tacitement à ne pas passer l'année ? Celui pour qui je parle, après avoir longtemps contemplé du port les naufrages de tant de malheureux époux, s'embarqua enfin sur la mer orageuse du mariage ; et quand il fit ce solécisme en conduite, qu'il souffrit cette léthargie de bon sens, cette éclipse de raison, s'il se fût mis une corde au cou, ou qu'il se fût jeté dans la rivière, il n'auroit jamais tant gagné en un jour.
CORNICHON
Ni sa femme aussi.
BRAILLARDET
Il fit ce qu'ont accoutumé de faire les gens sur le retour, quand ils épousent de jeunes filles, c'est-à-dire qu'il confessa avoir reçu vingt mille écus, quoiqu'elle ne lui eût jamais apporté en mariage qu'un fonds de galanterie outrée, et une fureur effrénée pour le jeu : voilà la dot de la Dame.
SOTINET
Cornichon. Avec votre permission, Maître Braillardet, vous ne vous tiendrez pas pour interrompu si je vous dis que vous en avez menti : il a reçu vingt mille bons écus.
BRAILLARDET
Des démentis, messieurs, des démentis ! Il est vrai que voilà le style ordinaire de Maître Cornichon.
CORNICHON
Eh ! Allez, allez votre chemin : je vous vois venir avec vos suppositions. Une fureur pour le jeu ! Une femme qui n'a pas vingt ans, une fureur pour le jeu !
BRAILLARDET
Oui, oui, messieurs ; quand je dis que voilà la dot de la Dame Sotinet, je n'avance rien que de véritable ; mais ne croyez pas que, parcequ'elle n'a rien eu en mariage, elle en dépense moins en se mariant. Les jeunes filles qui se vendent à des vieillards achètent en même temps le droit de les envoyer à l'hôpital promptement, par leurs dépenses extravagantes : c'est ce qu'a presque fait la Dame Sotinet ; car enfin le pauvre homme ne fut pas plus tôt marié, qu'il vit bien comme presque tous les autres qui s'enrôlent dans cette milice qu'il avait fait une sottise ; que le mariage est une affaire à laquelle il faut songer toute sa vie ; qu'un bon singe et la meilleure femme sont souvent deux méchants animaux ; et que ce grand philosophe avait bien raison de s'écrier, en voyant trois ou quatre femmes pendues à un arbre : que les hommes seraient heureux, si tous les arbres portaient de semblables fruits !
CORNICHON
Ce fruit-là serait diablement âcre, et il ne serait bon, tout au plus, qu'en compote.
BRAILLARDET
Il vit, dès le jour même de son mariage, introduire chez lui l'usage des deux lits, usage condamné par nos pères, inventé par la discorde, et fomenté par le libertinage ; usage que je puis nommer ici la perte du ménage, l'ennemi mortel de la réconciliation, et le couteau fatal dont on égorge sa postérité.
CORNICHON
Est-ce que l'on se marie pour coucher avec sa femme ? Fi ! Cela est du dernier bourgeois.
BRAILLARDET
Il vit fondre chez lui, dès le lendemain, tous les fainéants de la ville, chevaliers sans ordre, beaux esprits sans aveu ; cent petits poètes crottés, vrais chardons du Parnasse ; de ces fades blondins, minces colifichets de ruelles ; en un mot, il vit faire de sa maison une académie de jeux défendus, et fut obligé de payer une grosse amende, à quoi il fut condamné. Oui, oui, messieurs, je n'avance rien que de véritable ; et, malgré toutes les précautions, il n'a pas laissé de la payer cette amende, dont voici la quittance signée Pallot. Mais qui fut le dénonciateur ? Vous croyez peut-être que ce fut, comme d'ordinaire, quelque fripon de laquais, enragé d'avoir été chassé de la maison ; ou quelque joueur, outré d'avoir perdu son argent ? Non, messieurs, non ; ce fut la Dame Sotinet. La Dame Sotinet ! Oui, messieurs, ce fut elle qui, ne sachant plus où trouver de l'argent pour jouer, alla dénoncer elle-même que l'on jouait chez elle : elle fut condamnée à trois mille livres d'amende. Son mari les paya ; elle reçut son tiers comme dénonciatrice. Que direz-vous, races futures, d'un pareil brigandage ? Quid non muliebria pectora cogis, auri sacra fames ?
CORNICHON
Vous devriez garder vos passages pour une meilleure cause. Voilà bien du latin de perdu. S'il ne tient qu'à parler latin...
BRAILLARDET
Hé ! Je parle bon français, Maître Cornichon ; on m'entend bien. Mais ce n'était là qu'un prélude des pièces qu'elle devoit faire par la suite à son mari. Les pierreries engagées ; la vaisselle d'argent vendue ; des tableaux d'un prix extraordinaire enlevés : car le Sieur Sotinet a toujours été extrêmement curieux d'originaux, et se connaissait parfaitement en peinture.
CORNICHON
Je le crois bien : il a porté les couleurs assez longtemps pour s'y connaître.
BRAILLARDET
Cela est faux : il n'a jamais porté que du gris chez un homme d'affaires, et cela s'appelle apprenti sous-fermier, et non pas laquais, Maître Cornichon, et non pas laquais. Mais, messieurs, s'il n'y avait que de la dissipation dans la conduite de la Dame Sotinet, vous n'entendriez pas retentir votre tribunal des plaintes de son mari ; mais puisqu'il est aujourd'hui obligé d'avouer sa honte et son malheur, approchez, financiers, plumets, chevaliers, et vous godelureaux les plus déterminés ; paraissez sur la scène. Oui, oui, messieurs, nous trouverons de tous ces gens-là dans l'équipage de la Dame Sotinet, équipage qu'elle promène scandaleusement par toute la ville, et la nuit et le jour. Mais, que dis-je, le jour ! Non, ce n'est point pour elle que le soleil éclaire, elle méprise cette clarté bourgeoise ; elle ne sort de chez elle qu'avec les oublieurs, et n'y rentre qu'à la faveur des crieurs d'eau-de-vie.
CORNICHON
La pauvre femme y est bien obligée. Son mari a la cruauté de lui refuser un flambeau ; il faut bien qu'elle attende le jour pour s'en retourner chez elle.
BRAILLARDET
On ne manquera pas de vous dire que celui pour qui je suis est un brutal ; j'en tombe d'accord : un ivrogne ; je le veux : un débauché ; j'y consens : un homme même qui est quelquefois attaqué de vertiges ; cela est vrai : mais, messieurs...
SOTINET
Mais, monsieur l'avocat, qui vous a donné charge de dire tout cela ?
BRAILLARDET
Hé ! Taisez-vous, ignorant, ce sont des figures de rhétorique qui persuadent.
Aux juges.
Quand tout cela serait, dis-je, messieurs, sont-ce des raisons pour faire rompre un mariage ? Si je vous parlais des intrigues de la Dame Sotinet, de ses aventures galantes, de ses subtilités pour tromper son mari ; mais... vous rougiriez, illustres et vieilles coquettes de notre temps, de voir qu'une femme de dix-huit ans vous a laissées bien loin après elle dans la carrière de la galanterie et j'apprendrais aux femmes qui m'écoutent de nouveaux tours de souplesse (elles n'en savent déjà que trop). Et après cela, messieurs, une femme, qui est le précis, l'élixir, la mère-goutte de la transcendante coquetterie, viendra vous demander une séparation ! Ne tiendra-t-il qu'à donner de pareilles détorses à l'Hymen ? Ordonnerez-vous qu'un mari soit déclaré veuf, avant que d'avoir eu le plaisir d'enterrer sa femme ? Non, non, vous n'autoriserez point une telle injustice. Nous espérons, au contraire, que vous obligerez la Dame Sotinet à retourner avec son mari, pour mieux vivre avec lui, s'il est possible. C'est à quoi je conclus.
CORNICHON
Voilà une belle conclusion. Oh ! çà, çà, nous allons voir.
Il plaide.
Messieurs, je parle pour Damoiselle Zorobabel de Roqueventrousse, demanderesse en séparation, contre Mathurin-Blaise Sotinet, sous-fermier, ci-devant laquais, et défendeur. L'aspect de ce sénat cornu, pompe digne de l'Hymen ; cet attirail funeste et menaçant, tout cela, je l'avoue, m'inspire quelque terreur : mais, d'un autre côté, l'équité de ma cause me recreat et reficit ; puisque je parle ici pour quantité de femmes, qui vous disent par ma bouche qu'un mari est à présent un meuble fort inutile ; et que, quand il n'y en aurait point, le monde ne finirait pas pour cela. Le mois de mars 87, Mathurin-Blaise Sotinet, âgé de soixante-dix ans, sentit un prurit pour la noce, une démangeaison pour le mariage ; cette vieille rosse, refaite et maquignonée, cette mèche sèche et ridée, prit feu aux étincelles des yeux de celle pour qui je parle. Il l'épousa, et il ne tint qu'à lui de voir qu'il avait mis dans sa maison un trésor de sagesse et de prudence, puisqu'elle ne dépensa, en se mariant, que les vingt mille écus qu'elle avait eus en mariage. Rare exemple de modération pour les femmes d'aujourd'hui, qui montent insolemment sur une grosse dot, pour insulter à l'économie de leurs maris.
BRAILLARDET, en riant
Ah, ah, ah ! L'économie de la Dame Sotinet ! J'avais oublié de vous dire, messieurs, que le mariage fut presque rompu, parceque le futur n'avait envoyé qu'un carreau de cinq cents écus.
CORNICHON
Je le crois bien : je connais la fille d'un drapier qui en a renvoyé un de deux mille livres ; et si, dans ce temps-là, les drapiers n'avaient pas gagné leur procès contre les marchands de soie.
BRAILLARDET
La femme d'un sous-fermier, un carreau de cinq cents écus !
CORNICHON
Oh ! Taisez-vous donc, si vous pouvez. Si on n'impose silence à Maître Braillardet, je n'achèverai jamais ma plaidoirie. C'est une femme que cet homme-là ; il ne débabille pas. Vous la voyez, messieurs, à votre tribunal, cette innocente opprimée, cette femme qui engage ses pierreries, vend sa vaisselle d'argent. Mais pourquoi fait-elle tout cela ? Pour tirer son mari de prison. Le Sieur Sotinet était entré malheureusement dans l'affaire du bois carré. Tous ses associés sont en fuite. On l'appréhende au corps ; on l'entraîne au for-l'évêque. Cette chaste tourterelle, privée de son tourtereau, que d'impitoyables sergents lui ont enlevé, va, court, engage tout. Mais pourquoi, messieurs ? Pourquoi encore une fois ? Pour tirer son mari d'un cul-de-basse-fosse.
BRAILLARDET
En vérité, messieurs, voilà une calomnie atroce. Le Sieur Sotinet n'a jamais été en prison. Je demande réparation.
CORNICHON
Un sous-fermier, jamais en prison ! Eh bien ! Donnez-vous un peu de patience, nous l'y ferons bientôt aller. Mais que dirons-nous, messieurs, de ses débauches, ou, pour mieux dire, que n'en dirons-nous pas ? Car, jusques à quel excès de crapule cet homme-là ne s'est-il point laissé emporter ? Mais, que dis-je, un homme ? Non, messieurs, c'est plutôt une futaille, ou, pour mieux dire, un râpé qui ne fait que se remplir et se vider à tous moments. C'est un bouchon ambulant ; c'est une éponge toute dégouttante de vin, dont les vapeurs obscurcissent et soufflent enfin la chandelle de sa raison.
BRAILLARDET
Je vous arrête là. C'est une calomnie diabolique... Le Sieur Sotinet ne boit que de l'eau ; cela est de notoriété publique.
CORNICHON
Un homme qui a été toute sa vie dans les aides ne boit que de l'eau ! N'avait-il bu que de l'eau, Maître Braillardet, quand, sortant tout chancelant d'un cabaret, pour assister à l'enterrement d'un de ses meilleurs amis, il se laissa tomber dans la fosse, où il serait encore, si, par malheur pour sa femme, on ne l'en eût retiré ? N'a-t-il bu que de l'eau, quand il revient chez lui le soir, amenant avec soi des femmes d'une vertu délabrée, et qu'il maltraite celle pour qui je suis de paroles et de coups ?
BRAILLARDET
De coups ! Ah ! Messieurs, on ne sait que trop que c'est le pauvre homme qui les a reçus. Il a porté plus de trois mois un emplâtre sur le nez, d'un coup de chandelier que sa femme lui a donné.
SOTINET, en pleurant
Cela est vrai. Je ne saurais m'empêcher de pleurer toutes les fois que j'y songe.
CORNICHON
Vous êtes sous-fermier, monsieur, et vous pleurez ! Mais, s'il n'y avait que des coups à essuyer, je ne m'en plaindrais pas ; car on sait bien qu'une femme veut être un peu pansée de la main ; mais de se voir, à tous moments, exposée aux extravagances d'un fou !
SOTINET
Moi, fou !
CORNICHON
Oui, messieurs, je vous le garantis tel, et des plus fous qui se fassent. On n'a qu'à lire les dépositions des témoins, on verra qu'on l'a encore vu aujourd'hui courir les rues à pied, la barbe faite d'un côté, et le bassin passé à son cou.
SOTINET
Je n'ai jamais fait d'autre folie que celle de prendre ma femme. Hé ! Morbleu, plaidez votre cause si vous voulez.
Il lève sa canne, et en menace Cornichon.
CORNICHON
Vous voyez, messieurs, que votre présence ne saurait servir de gourmette à ce furieux. Que serait-ce, si cette pauvre innocente se trouvait toute seule avec lui ? Approchez, malheureuse opprimée ; venez, épouse infortunée : c'est à l'ombre de ce tribunal que vous trouverez un asile assuré contre la pétulance de votre persécuteur. Souffrirez-vous, messieurs, qu'une femme qui (comme dit fort élégamment un savant philosophe) doit être, vas dignitatis, non voluptatis, devienne un grenier à coups de poing ? Qu'une femme, qui doit être la soucoupe des plaisirs d'un mari, soit le ballon de ses emportements ? Non, messieurs, vous ne souffrirez pas que ces innocentes brebis soient si cruellement égorgées par ces loups ravissants ! Eh ! Qui voudrait dorénavant se mettre en ménage, si vous fermiez la porte aux séparations ? Le divorce ayant été de tout temps tout ce qu'il y a de plus piquant dans le mariage, ce ragoût de veuvage anticipé, cette viduité prématurée que vous allez servir à la Dame Sotinet, va faire venir l'eau à la bouche à quantité de femmes de Paris : elles en voudront tâter. Songez, messieurs, aux honneurs que vous allez recevoir ! Cornuum quanta seges ! Vous aurez plus d'affaires que toutes les juridictions de la France. L'hôtel de Bourgogne crèvera de monde : vous en aurez toute la gloire, et les comédiens italiens tout le profit. Dixi.
Pendant que le Dieu de l'Hymen va aux opinions, les avocats parlent tous deux à-la-fois.
BRAILLARDET
Quand il y aurait quelque petit grain de folie, il y a des intervalles...
CORNICHON
Ah ! Taisez-vous, taisez-vous.
Cela se dit à haute voix.
JUGEMENT.
Le DIEU de L'HYMEN
Ayant aucunement égard à la requête de la partie de Maître Cornichon, le dieu de l'Hymen a ordonné que la Dame Sotinet demeurera séparée de corps et de biens d'avec son mari ; qu'elle reprendra les vingt mille écus qu'elle a apportés en mariage ; qu'elle jouira, dès à présent, de son douaire, étant réputée veuve, et d'une pension de trois mille livres ; et, attendu la démence avérée du Sieur Sotinet, nous avons ordonné qu'à la diligence de sa femme, il sera incessamment enfermé aux Petites-Maisons, ou à Saint-Lazare.
Petites-maisons : on dit aussi qu'il mettre un homme aux petites-maisons quand il est fou ou quand il faut des extravagances.[F]
SOTINET
Moi, enfermé ! Moi, à Saint-Lazare !
CORNICHON
Bon ! Il y a dix ans que vous devriez y être.
On emmène le Sieur Sotinet ; Aurélio se découvre à Isabelle.
ARLEQUIN
Monsieur L'Hyménée, ce n'est pas tout : vous venez de défaire un mariage ; mais il s'agit d'en refaire un autre entre Colombine et moi.
COLOMBINE
Ah ! Très volontiers, à condition que l'on nous démariera au bout de l'an.
ARLEQUIN
Je le veux bien ; car j'ai toujours ouï dire qu'une femme et un almanach sont deux choses qui ne sont bonnes tout au plus que pour une année.
12 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0