Comédie en vers
Le Joueur
Représentée pour la première fois le mercredi 19 décembre 1996 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par le troupe de la Comédie française, et avait été joué précédemment au Château de Berny.
Personnages
- GÉRONTE, Père de Valère
- VALÈRE, amant d'Angélique
- ANGÉLIQUE, amante de Valère
- DORANTE, oncle de valère, et amant d'Angélique
- LE MARQUIS
- NÉRINE, suivante d'Angélique
- Madame LA RESSOURCE, revendeuse à la toilette
- HECTOR, valet de Valère
- Monsieur TOUTABAS, maître de trictrac
- Monsieur GALONNIER, tailleur
- Madame ADAM, sellière
- Un LAQUAIS d'Angélique
- TROIS LAQUAIS du Marquis
ACTE I
SCÈNE I.
HECTOR, dans un fauteuil, près d'une toilette
Il est, parbleu, grand jour. Déjà de leur ramage les coqs ont éveillé tout notre voisinage. Que servir un joueur est un maudit métier ! Ne serai-je jamais laquais d'un sous-fermier ? Je ronflerais mon soûl la grasse matinée, Et je m'enivrerais le long de la journée : Je ferais mon chemin ; j'aurais un bon emploi ; Je serais dans la suite un conseiller du roi, Rat-de-cave ou commis ; et que sait-on ? Peut-être Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître. J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants ; De ma rotondité j'emplirais le dedans : Il n'est que ce métier pour brusquer la fortune ; Et tel change de meuble et d'habit chaque lune, Qui, jasmin autrefois, d'un drap du sceau couvert, Bornait sa garde-robe à son justaucorps vert. Quelqu'un vient.SCÈNE II. Nérine, Hector.
NÉRINE
Que fait Valère ?HECTOR
Il dort.NÉRINE
Il faut que je le voie.NÉRINE
Je veux lui parler.NÉRINE
Quand se lèvera-t-il ?NÉRINE
Achève.HECTOR
Je ne dis mot.NÉRINE
Il n'est pas rentré ?NÉRINE
J'entends. Autour d'un tapis vert, Dans un maudit brelan, ton maître joue et perd, Ou bien réduit à sec, d'une âme familière, Peut-être il parle au ciel d'une étrange manière. Par ordre très exprès d'Angélique, aujourd'hui Je viens pour rompre ici tout commerce avec lui. Des serments les plus forts appuyant sa tendresse, Tu sais qu'il a cent fois promis à ma maîtresse De ne toucher jamais cornet, carte, ni dé, Par quelque espoir de gain dont son coeur fût guidé ; Cependant...NÉRINE
Et quand cela serait, n'aurais-je pas raison ? Mon coeur ne peut souffrir de lâche trahison. Angélique, entre nous, serait extravagante De rejeter l'amour qu'à pour elle Dorante : Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrument.NÉRINE
Un amant fait et mûr.NÉRINE
Dont j'enrage. Morbleu ! Ne verrai-je jamais les femmes détrompées De ces colifichets, de ces fades poupées, Qui n'ont, pour imposer, qu'un grand air débraillé, Un nez de tous côtés de tabac barbouillé, Une lèvre qu'on mord pour rendre plus vermeille, Un chapeau chiffonné qui tombe sur l'oreille, Une longue steinkerque à replis tortueux, Un haut-de-chausse bas prêt à tomber sous eux ; Qui, faisant le gros dos, la main dans la ceinture, Viennent, pour tout mérite, étaler leur figure ?NÉRINE
Je veux, moi, réformer cet abus. Je ne souffrirai pas qu'on trompe ma maîtresse, Et qu'on profite ainsi d'une tendre faiblesse ; Qu'elle épouse un joueur, un petit brelandier, Un franc dissipateur, et dont tout le métier Est d'aller de cent lieux faire la découverte Où de jeux et d'amour on tient boutique ouverte, Et qui le conduiront tout droit à l'hôpital.HECTOR
Ton sermon me paraît un tant soit peu brutal. Mais, tant que tu voudras, parle, prêche, tempête, Ta maîtresse est coiffée.NÉRINE
Et crois-tu, dans ta tête, Que l'amour sur son coeur ait un si grand pouvoir ? Elle est fille d'esprit ; peut-être dès ce soir Dorante, par mes soins, l'épousera.HECTOR
Bon ! Bon !HECTOR
Et nous avons l'amour. Tu sais que d'ordinaire, Quand l'amour veut parler, la raison doit se taire, Dans les femmes, s'entend.NÉRINE
Tu verras que chez nous, Quand la raison agit, l'amour a le dessous. Ton maître est un amant d'une espèce plaisante ! Son amour peut passer pour fièvre intermittente ; Son feu pour Angélique est un flux et reflux.HECTOR
Mais en revanche aussi, quand il n'a pas un sou, Tu m'avoueras qu'il est amoureux comme un fou.HECTOR
Nous ne te craignons guère ; Et ta maîtresse, encor hier, promit à Valère, De lui donner dans peu, pour prix de son amour, Son portrait enrichi de brillants tout autour. Nous l'attendons, ma chère, avec impatience : Nous aimons les bijoux avec concupiscence.NÉRINE
Ce portrait est tout prêt, mais ce n'est pas pour lui, Et Dorante en sera possesseur aujourd'hui.HECTOR
À d'autres.NÉRINE
N'est-ce pas une honte à Valère, Étant fils de famille, ayant encor son père, Qu'il vive comme il fait, et que, comme un banni, Depuis un an il loge en un hôtel garni ?NÉRINE
Est-ce de même, dis ? Ma maîtresse Angélique, Et la veuve sa soeur, ne sont dans ce pays Que pour un temps, et n'ont point de père à Paris.HECTOR
Valère a déserté la maison paternelle, Mais ce n'est point à lui qu'il faut faire querelle ; Et si monsieur son père avait voulu sortir, Nous y serions encore, à ne t'en point mentir. Ces pères, bien souvent, sont obstinés en diable.NÉRINE
Il a tort, en effet, d'être si peu traitable ! Quoi qu'il en soit, enfin, je ne t'abuse pas, Je fais la guerre ouverte ; et je vais de ce pas, Dire ce que je vois, avertir ma maîtresse Que Valère toujours est faux dans sa promesse ; Qu'il ne sera jamais digne de ses amours ; Qu'il a joué, qu'il joue, et qu'il jouera toujours. Adieu.HECTOR
Bonjour.SCÈNE III.
SCÈNE 4. Valère, Hector.
Valère paraît en désordre, comme un homme qui a joué toute la nuit.
HECTOR
Mais je l'aperçois. Qu'il a l'air harassé ! On soupçonne aisément, à sa triste figure, Qu'il cherche en vain quelqu'un qui prête à triple usure.VALÈRE
Quelle heure est-il ?HECTOR
Non, Monsieur.HECTOR, à part
Ma foi, la vérité répond aux apparences.HECTOR, à part
Il jure entre ses dents.VALÈRE, se promenant
Une école maudite Me coûte, en un moment, douze trous tout de suite. Que je suis un grand chien ! Parbleu, je te saurai, Maudit jeu de trictrac, ou bien je ne pourrai. Tu peux me faire perdre, ô fortune ennemie ! Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie : Car je n'ai pas un sou.HECTOR, tenant toujours la robe
Vous plairait-il, Monsieur... ?VALÈRE, se promenant
Je me ris de tes coups, j'incague ta fureur.Incaguer : Défier quelqu'un, se moquer de lui. C'est un homme qui me menace beaucoup, mais je l'incague. [F]
HECTOR
Tant mieux.SCÈNE V.
SCÈNE VI. Valère, Hector.
HECTOR, derrière le théâtre
Monsieur ?VALÈRE
Eh bien ! Bourreau, veux-tu venir ?Hector entre à moitié déshabillé.
N'es-tu pas las encor de dormir, misérable ?HECTOR
Las de dormir ! Monsieur ? Hé ! Je me donne au diable, Je n'ai pas eu le temps d'ôter mon justaucorps.VALÈRE
Tu dormiras demain.HECTOR, à part
Il a le diable au corps.VALÈRE
Est-il venu quelqu'un ?HECTOR
Il est, selon l'usage, Venu maint créancier ; de plus, un gros visage, Un maître de trictrac qui ne m'est pas connu. Le maître de musique est encore venu. Ils reviendront bientôt.VALÈRE
Justement, elle-même.HECTOR
Oui, monsieur, j'ai tout vu. Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunesse ! Mais enfin, j'ai tant fait, avec un peu d'adresse, Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant ; Et vous aurez, je crois, au plus tôt votre argent.VALÈRE
J'aurais les mille écus ! ô ciel ! Quel coup de grâce ! Hector, mon cher Hector, viens çà que je t'embrasse.HECTOR
Qui le refuserait serait bien difficile : Vous êtes aussi bon que banquier de la ville. Pour la réduire au point où vous la souhaitez, Il a fallu lever bien des difficultés : Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages ; Il ne faut maintenant que lui donner des gages.VALÈRE
Des gages ?HECTOR
Oui, monsieur.HECTOR
Ma foi, je n'en sais rien. Pour nippes, nous n'avons qu'un grand fonds d'espérance Sur les produits trompeurs d'une réjouissance ; Et dans ce siècle-ci, messieurs les usuriers, Sur de pareils effets prêtent peu volontiers.HECTOR
Elle viendra tantôt elle-même en personne, Vous vous ajusterez ensemble en quatre mots. Mais, Monsieur, s'il vous plaît, pour changer de propos, Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique ?HECTOR
Tant pis : c'est un signe fâcheux. Quand vous êtes sans fonds, vous êtes amoureux ; Et quand l'argent renaît, votre tendresse expire. Votre bourse est, Monsieur, puisqu'il faut vous le dire, Un thermomètre sûr, tantôt bas, tantôt haut, Marquant de votre coeur ou le froid ou le chaud.VALÈRE
Ne crois pas que le jeu, quelque sort qu'il me donne, Me fasse abandonner cette aimable personne.HECTOR
Nérine sort d'ici, qui m'a dit qu'Angélique Pour Dorante votre oncle en ce moment s'explique ; Que vous jouez toujours, malgré tous vos serments, Et qu'elle abjure enfin ses tendres sentiments.HECTOR
Mais si, sans vouloir rire, Tout allait comme j'ai l'honneur de vous le dire, Et qu'Angélique enfin pût changer...HECTOR
Ce dessein me plaît fort. J'aime un amour fondé sur un bon coffre-fort. Si vous vouliez un peu vous aider avec elle, Cette veuve, je crois, ne serait point cruelle ; Ce serait une éponge à presser au besoin.HECTOR
C'est, dans son caractère, une espèce parfaite, Un ambigu nouveau de prude et de coquette, Qui croit mettre les coeurs à contribution, Et qui veut épouser ; c'est là sa passion.VALÈRE
Épouser ?VALÈRE
Et quel est ce marquis ?HECTOR
C'est, à vous parler net, Un marquis de hasard fait par le lansquenet ; Fort brave, à ce qu'il dit, intrigant, plein d'affaires ; Qui croit de ses appas les femmes tributaires ; Qui gagne au jeu beaucoup, et qui, dit-on, jadis Était valet de chambre avant d'être marquis. Mais sauvons-nous, Monsieur, j'aperçois votre père.Lansquenet : nom, dans le XVe siècle et le XVIe, des fantassins allemands. [L]
SCÈNE VII. Géronte, Valère, Hector.
GÉRONTE
Doucement ; j'ai deux mots à vous dire, Valère.À Hector.
Pour toi, j'ai quelques coups de canne à te prêter.GÉRONTE
Demeure là, maraud.HECTOR, à part
Il n'est pas temps de rire.GÉRONTE
Pour la dernière fois, mon fils, je viens vous dire Que votre train de vie est si fort scandaleux, Que vous m'obligerez à quelque éclat fâcheux. Je ne puis retenir ma bile davantage, Et ne saurais souffrir votre libertinage. Vous êtes pilier-né de tous les lansquenets, Qui sont, pour la jeunesse, autant de trébuchets. Un bois plein de voleurs est un plus sûr passage ; Dans ces lieux, jour et nuit, ce n'est que brigandage. Il faut opter des deux, être dupe ou fripon.HECTOR
Tous ces jeux de hasard n'attirent rien de bon. J'aime les jeux galants où l'esprit se déploie.À Géronte.
C'est, Monsieur, par exemple, un joli jeu que l'oie.GÉRONTE, à Hector
Tais-toi.À Valère.
Non, à présent le jeu n'est que fureur : On joue argent, bijoux, maisons, contrats, honneur ; Et c'est ce qu'une femme, en cette humeur à craindre, Risque plus volontiers, et perd plus sans se plaindre.GÉRONTE
Votre conduite enfin m'enflamme de courroux ; Je ne puis vous souffrir vivre de cette sorte : Vous m'avez obligé de vous fermer ma porte ; J'étais las, attendant chez moi votre retour, Qu'on fît du jour la nuit, et de la nuit le jour.HECTOR
C'est bien fait. Ces joueurs qui courent la fortune, Dans leurs dérèglements ressemblent à la lune, Se couchant le matin, et se levant le soir.GÉRONTE
Vous me poussez à bout ; mais je vous ferai voir Que si vous ne changez de vie et de manière, Je saurai me servir de mon pouvoir de père, Et que de mon courroux vous sentirez l'effet.HECTOR, à Valère
Votre père a raison.GÉRONTE
Comme le voilà fait ! Débraillé, mal peigné, l'oeil hagard ! À sa mine On croirait qu'il viendrait, dans la forêt voisine, De faire un mauvais coup.GÉRONTE
Serez-vous bientôt las d'une telle conduite ? Parlez, que dois-je enfin espérer dans la suite ?HECTOR, à part
Voilà du fruit nouveau dont son fils le régale.VALÈRE
J'ai de l'argent encore ; et, pour vous contenter, De mes dettes je veux aujourd'hui m'acquitter.HECTOR, bas à Valère
Vous acquitter, Monsieur ! Avec quelle monnaie ?VALÈRE, bas à Hector
Te tairas-tu ?Haut à son père.
Mon oncle aspire dans ce jour À m'ôter d'Angélique et la main et l'amour : Vous savez que pour elle il a l'âme blessée, Et qu'il veut m'enlever...HECTOR, à Géronte
Vous n'avez qu'à parler, c'est un homme tondu.GÉRONTE
Je voudrais bien déjà que l'affaire fût faite. Angélique est fort riche, et point du tout coquette, Maîtresse de son choix. Avec ce bon dessein, Va te mettre en état de mériter sa main, Payer tes créanciers...GÉRONTE
Hé ! Plaît-il ?VALÈRE
Pour sortir entièrement d'affaire, Il me manque environ quatre ou cinq mille francs. Si vous vouliez, Monsieur...GÉRONTE
Ah ! Ah ! Je vous entends. Vous m'avez mille fois bercé de ces sornettes. Non ; comme vous pourrez, allez payer vos dettes.GÉRONTE
À d'autres, s'il vous plaît.VALÈRE
Prêtez-moi mille écus.VALÈRE
Monsieur...GÉRONTE
Je ne puis vous entendre.VALÈRE
Je ne veux point, mon père, aujourd'hui vous surprendre ; Et pour vous faire voir quels sont mes bons desseins, Retenez cet argent, et payez par vos mains.VALÈRE
La somme n'y fait rien.GÉRONTE
La somme n'y fait rien ?SCÈNE VIII. Géronte, Hector.
SCÈNE IX.
SCÈNE X. M. Toutabas, Géronte.
TOUTABAS
Avec tous les respects d'un coeur vraiment sincère, Je viens pour vous offrir mon petit ministère. Je suis, pour vous servir, gentilhomme auvergnac, Docteur dans tous les jeux, et maître de trictrac : Mon nom est Toutabas, Vicomte de La Case, Et votre serviteur, pour terminer ma phrase.GÉRONTE, à part
Un maître de trictrac ! Il me prend pour mon fils.Haut.
Quoi ! Vous montrez, Monsieur, un tel art dans Paris ? Et l'on ne vous a pas fait présent, en galère, D'un brevet d'espalier ?TOUTABAS, à part
À quel homme ai-je affaire ?Haut.
Comment ! Je vous soutiens que dans tous les états On ne peut de mon art assez faire de cas ; Qu'un enfant de famille, et qu'on veut bien instruire, Devrait savoir jouer avant que savoir lire.TOUTABAS
De quoi sert, je vous prie, une foule inutile De chanteurs, de danseurs, qui montrent par la ville ? Un jeune homme en est-il plus riche quand il sait Chanter ré mi fa sol, ou danser un menuet ? Paiera-t-on des marchands la cohorte pressante Avec un vaudeville ou bien une courante ? Ne vaut-il pas bien mieux qu'un jeune cavalier Dans mon art au plus tôt se fasse initier ? Qu'il sache, quand il perd, d'une âme non commune, À force de savoir, rappeler la fortune ? Qu'il apprenne un métier qui, par de sûrs secrets, En le divertissant, l'enrichisse à jamais ?GÉRONTE
Vous êtes riche, à voir ?TOUTABAS
Le jeu fait vivre à l'aise Nombre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise ; Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants, Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulants ; Des gascons à souper dans les brelans fidèles ; Des chevaliers sans ordre ; et tant de demoiselles Qui, sans le lansquenet et son produit caché, De leur faible vertu feraient fort bon marché, Et dont tous les hivers la cuisine se fonde Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde.GÉRONTE
S'il est quelque joueur qui vive de son gain, On en voit tous les jours mille mourir de faim, Qui, forcés à garder une longue abstinence, Pleurent d'avoir trop mis à la réjouissance.TOUTABAS
Et c'est de là que vient la beauté de mon art. En suivant mes leçons, on court peu ce hasard. Je sais, quand il le faut, par un peu d'artifice, D'un sort injurieux corriger la malice ; Je sais dans un trictrac, quand il faut un sonnez, Glisser des dés heureux, ou chargés, ou pipés ; Et quand mon plein est fait, gardant mes avantages, J'en substitue aussi d'autres prudents et sages, Qui, n'offrant à mon gré que des as à tous coups, Me font en un instant enfiler douze trous.TOUTABAS
Oui, monsieur, s'il vous plaît.GÉRONTE
Et vous ne craignez pas Que j'arme contre vous quatre paires de bras, Qui le long de vos reins ? ...GÉRONTE, le poussant
Maître juré filou, sortez de la maison.GÉRONTE
À moi, leçon ?GÉRONTE
Je ne sais qui me tient, tant je suis animé, Que quelques bons soufflets donnés à poing fermé... Va-t'en.Il le prend par les épaules.
TOUTABAS
Puisque aujourd'hui votre humeur pétulante Vous rend l'âme aux leçons un peu récalcitrante, Je reviendrai demain pour la seconde fois.GÉRONTE
Reviens.GÉRONTE, le poussant tout à fait dehors
Sortiras-tu d'ici, vrai gibier de potence ?SCÈNE XI.
ACTE II
SCÈNE I. Angélique, Nérine.
ANGÉLIQUE
Mon coeur serait bien lâche, après tant de serments, D'avoir encor pour lui de tendres mouvements. Nérine, c'en est fait, pour jamais je l'oublie ; Je ne veux ni l'aimer, ni le voir de ma vie ; Je sens la liberté de retour dans mon coeur. Ne me viens pas, au moins, parler en sa faveur.ANGÉLIQUE
Ne viens point désormais, pour calmer mon dépit, Rappeler à mes sens son air et son esprit ; Car tu sais qu'il en a.NÉRINE
De l'esprit ! Lui, madame ! Il est plus journalier mille fois qu'une femme : Il rêve à tout moment ; et sa vivacité Dépend presque toujours d'une carte, ou d'un dé.ANGÉLIQUE
Ne crains rien de mon coeur.NÉRINE
S'il venait à l'instant, Avec cet air flatteur, soumis, insinuant, Que vous lui connaissez ; que d'un ton pathétique,Elle se met à ses pieds.
Il vous dît à vos pieds : "Non, charmante Angélique, Je ne veux opposer à tout votre courroux Qu'un seul mot : je vous aime, et je n'aime que vous. Votre âme en ma faveur n'est-elle point émue ? Vous ne me dites rien ! Vous détournez la vue !Elle se relève.
Vous voulez donc ma mort ? Il faut vous contenter." Peut-être en ce moment pour vous épouvanter, Il se soufflettera d'une main mutinée, Se donnera du front contre une cheminée, S'arrachera de rage un toupet de cheveux Qui ne sont pas à lui. Mais de ces airs fougueux Ne vous étonnez pas ; comptez qu'en sa colère Il ne se fera pas grand mal.ANGÉLIQUE
Laisse-moi faire.SCÈNE II. La Comtesse, Angélique, Nérine.
ANGÉLIQUE
Oui, j'y suis résolue.LA COMTESSE
Mon coeur en est ravi. Valère est un vrai fou, Qui jouerait votre bien jusques au dernier sou.ANGÉLIQUE
D'accord.LA COMTESSE
J'aime à vous voir vaincre votre tendresse. Cet amour, entre nous, était une faiblesse. Il faut se dégager de ces attachements Que la raison condamne et qui flattent nos sens.ANGÉLIQUE
Il est vrai.LA COMTESSE
Rien n'est plus à craindre dans la vie, Qu'un époux qui du jeu ressent la tyrannie. J'aimerais mieux qu'il fût gueux, avaricieux, Coquet, fâcheux, mal fait, brutal, capricieux, Ivrogne, sans esprit, débauché, sot, colère, Que d'être un emporté joueur comme est Valère.ANGÉLIQUE
L'épouser ?LA COMTESSE
Aujourd'hui.ANGÉLIQUE
Ce joueur, qu'à l'instant ?...ANGÉLIQUE
Quoi ! Vous voulez, ma soeur, avec cet air si doux, Ce maintien réservé, prendre un nouvel époux ?LA COMTESSE
Et pourquoi non, ma soeur ? Fais-je donc un grand crime De rallumer les feux d'un amour légitime ? J'avais fait voeu de fuir tout autre engagement. Pour garder du défunt le souvenir charmant, Je portais son portrait ; et cette vive image Me soulageait un peu des chagrins du veuvage : Mais qu'est-ce qu'un portrait, quand on aime bien fort ? C'est un époux vivant qui console d'un mort.LA COMTESSE
Cela racquitte-t-il d'une perte aussi dure ?LA COMTESSE
Oui, ma soeur, à lui-même.LA COMTESSE
S'il m'aime, lui ! S'il m'aime ! Ah ! Quel aveuglement ! On a certains attraits, un certain enjouement, Que personne ne peut me disputer, je pense.LA COMTESSE
Et je puis en user à ma discrétion.ANGÉLIQUE
Sans doute. Et je vois bien qu'il n'est pas impossible Que Valère pour vous ait eu le coeur sensible. L'or est d'un grand secours pour acheter un coeur ; Ce métal, en amour, est un grand séducteur.LA COMTESSE
En vain vous m'insultez avec un tel langage ; La modération fut toujours mon partage : Mais ce n'est point par l'or que brillent mes attraits ; Et jamais, en aimant, je ne fis de faux frais. Mes sentiments, ma soeur, sont différents des vôtres ; Si je connais l'amour, ce n'est que dans les autres. J'ai beau m'armer de fier, je vois de toutes parts Mille coeurs amoureux suivre mes étendards : Un conseiller de robe, un seigneur de finance, Dorante, le marquis briguent mon alliance ; Mais si d'un nouveau noeud je veux bien me lier, Je prétends à Valère offrir un coeur entier. Je fais profession d'une vertu sévère.LA COMTESSE
Il n'eut jamais pour vous qu'une estime stérile, Un petit feu léger, vagabond, volatile. Quand on veut inspirer une solide amour, Il faut avoir vécu, ma soeur, bien plus d'un jour ; Avoir un certain poids, une beauté formée Par l'usage du monde, et des ans confirmée. Vous n'en êtes pas là.ANGÉLIQUE
J'attendrai bien du temps.SCÈNE III. La Comtesse, Angélique, Nérine, un laquais.
LE LAQUAIS, à la Comtesse
Le Marquis, Madame, est là qui monte.SCÈNE IV. Le Marquis, La Comtesse, Angélique, Nérine.
Le Marquis, se rajustant, à la Comtesse
Je suis tout en désordre : un maudit embarras M'a fait quitter ma chaise à deux ou trois cents pas ; Et j'y serais encor dans des peines mortelles, Si l'amour, pour vous voir, ne m'eût prêté ses ailes.LE MARQUIS
Oh ! Point du tout, je suis votre humble serviteur. Mais, à vous parler net, sans que l'esprit fatigue, Près du sexe je sais me démêler d'intrigue.Apercevant Angélique.
Ah ! Juste ciel ! Quel est cet admirable objet !LA COMTESSE
C'est ma soeur.LE MARQUIS
Votre soeur ! Vraiment, c'est fort bien fait. Je vous sais gré d'avoir une soeur aussi belle ; On la prendrait, parbleu, pour votre soeur jumelle.LA COMTESSE
Comme à tout ce qu'il dit il donne un joli tour ! Qu'il est sincère ! On voit qu'il est homme de cour.LE MARQUIS
Homme de cour, moi ! Non. Ma foi, la cour m'ennuie ; L'esprit de ce pays n'est qu'en superficie ; Sitôt que vous voulez un peu l'approfondir, Vous rencontrez le tuf. J'y pourrais m'agrandir ; J'ai de l'esprit, du coeur, plus que seigneur de France ; Je joue, et j'y ferais fort bonne contenance : Mais je n'y vais jamais que par nécessité, Et pour y rendre au roi quelque civilité.LE MARQUIS
Je n'y suis pas plus tôt, soudain je perds haleine. Ces fades compliments sur de grands mots montés, Ces protestations qui sont futilités, Ces serrements de mains dont on vous estropie, Ces grands embrassements dont un flatteur vous lie, M'ôtent à tout moment la respiration : On ne s'y dit bonjour que par convulsion.ANGELIQUE, au Marquis
Les dames de la cour sont bien mieux votre affaire ?LE MARQUIS
Point. Il faut être au moins gros fermier pour leur plaire : Leur sotte vanité croit ne pouvoir trop haut À des faveurs de cour mettre un injuste taux. Moi, j'aime à pourchasser des beautés mitoyennes. L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes, Les pieds sur les chenets étendus sans façons, Je pousse la fleurette, et conte mes raisons. Là toute la maison s'offre à me faire fête ; Valet, filles de chambre, enfants, tout est honnête : L'époux même discret, quand il entend minuit, Me laisse avec madame, et va coucher sans bruit. Voilà comme je vis, quand parfois dans la ville Je veux bien déroger...Le Marquis, à la Comtesse
C'est ainsi que je veux en user avec vous. Je suis tout naturel, et j'aime la franchise : Ma bouche ne dit rien que mon coeur n'autorise : Et quand de mon amour je vous fais un aveu, Madame, il est trop vrai que je suis tout en feu.LA COMTESSE
Fi donc, petit badin, un peu de retenue ; Vous me parlez, Marquis, une langue inconnue : Le mot d'amour me blesse, et me fait trouver mal.LA COMTESSE
Comment ? Qu'est-ce ? Plaît-il ? Parlez ; expliquez-vous. Parlez donc, parlez donc. Apprenez, je vous prie, Que mortel, quel qu'il soit, ne me dit de ma vie Un mot douteux qui pût effleurer mon honneur.LE MARQUIS
Qu'est-ce à dire, Valère ? Un autre ici conjointement soupire ! Ah ! Si je le savais, je lui ferais, morbleu ! ... Où loge-t-il ?NÉRINE
Ici.Le Marquis fait semblant de s'en aller et revient
Nous nous verrons dans peu.LA COMTESSE
Mais quel droit avez-vous sur moi ?LE MARQUIS
Quel droit, ma reine ? Le droit de bienséance avec celui d'aubaine. Vous me convenez fort, et je vous conviens mieux. Sur vous l'on sait assez que je jette les yeux.LE MARQUIS
Non pas autrement... mais...LE MARQUIS
Je ne sais point prendre en main des trompettes, Pour publier partout les faveurs qu'on m'a faites.ANGÉLIQUE
Hé, ma soeur !NÉRINE
Des faveurs !SCÈNE V. Angélique, La Comtesse, Le Marquis, Nérine, un laquais.
Le Laquais, rendant un billet au Marquis
Monsieur, c'est de la part de la grosse comtesse.SCÈNE VI. Angélique, la Comtesse, le Marquis, Nérine, un second laquais.
SCÈNE VII. Angélique, la Comtesse, le Marquis, Nérine, un troisième laquais.
Le Troisième Laquais
Monsieur...Le Troisième Laquais
Je viens de voir, Monsieur, cette femme de robe, Qui dit que cette nuit son mari couche aux champs, Et que ce soir, sans bruit...SCÈNE VIII. Angélique, La Comtesse, Le Marquis, Nérine.
SCÈNE IX. La Comtesse, Angélique, Nérine.
NÉRINE, à la Comtesse
Cet homme-là vous aime épouvantablement.ANGÉLIQUE, à la Comtesse
Je ne vous croyais pas un tel engagement.LA COMTESSE
Il est vif.SCÈNE X. Valère, La Comtesse, Angélique, Nérine.
LA COMTESSE
L'amour auprès de moi le guide.LA COMTESSE
J'aime un amant timide,À Valère.
Cela marque un bon fond. Approchez, approchez ; Ouvrez de votre coeur les sentiments cachés.À Angélique.
Vous allez voir, ma soeur.VALÈRE, à la Comtesse
Ah ! Quel bonheur, Madame, Que vous me permettiez d'ouvrir toute mon âme ;À Angélique.
Et quel plaisir de dire, en des transports si doux, Que mon coeur vous adore, et n'adore que vous !NÉRINE, à part
Voici du quiproquo.LA COMTESSE, à Valère
Vous vous méprenez.VALÈRE, à La Comtesse
Non. Enfin, belle Angélique, Entre mon oncle et moi que votre coeur s'explique ; Le mien est tout à vous, et jamais dans un coeur...LA COMTESSE
Angélique !VALÈRE
Madame, en ce moment je n'ai rien à vous dire. Regardez votre soeur ; et jugez si ses yeux Ont laissé dans mon coeur de place à d'autres feux.LA COMTESSE
Comment ?ANGÉLIQUE
Il ne faut pas avec sévérité Exiger des amants trop de sincérité. Ma soeur, tout doucement avalez la pilule.LA COMTESSE
Vous êtes un fat.SCÈNE XI. Valère, Angélique, Nérine.
NÉRINE, à part
Elle connaît ses gens.NÉRINE, bas à Angélique
Allons, Madame, allons, ferme ; voici le choc : Point de faiblesse au moins, ayez un coeur de roc.ANGÉLIQUE, bas à Nérine
Ne m'abandonne point.NÉRINE, bas à Angélique
Non, non ; laissez-moi faire.VALÈRE
Mais que me sert, hélas ! Que mon coeur vous préfère ? Que sert mon amour un si sincère aveu ? Vous ne m'écoutez point, vous dédaignez mon feu. De vos beaux yeux pourtant, cruelle, il est l'ouvrage. Je sais qu'à vos beautés c'est faire un dur outrage De nourrir dans mon coeur des désirs partagés ; Que la fureur du jeu se mêle où vous régnez : Mais...ANGÉLIQUE
Cette passion est trop forte en votre âme Pour croire que l'amour d'aucun feu vous enflamme. Suivez, suivez l'ardeur de vos emportements ; Mon coeur n'en aura point de jaloux sentiments.NÉRINE, bas à Angélique
Optimè.VALÈRE
Désormais, plein de votre tendresse, Nulle autre passion n'a rien qui m'intéresse : Tout ce qui n'est point vous me paraît odieux.ANGÉLIQUE, d'un ton plus tendre
Non, ne vous présentez jamais devant mes yeux.NÉRINE, bas à Angélique
Vous mollissez.VALÈRE
Jamais ! Quelle rigueur extrême ! Jamais ! Ah ! Que ce mot est cruel quand on aime ! Hé quoi ! Rien ne pourra fléchir votre courroux ? Vous voulez donc me voir mourir à vos genoux ?NÉRINE, bas à Angélique
Nous allons bientôt voir jouer la comédie.NÉRINE, bas à Angélique
Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit !VALÈRE
Vous le voulez ? Eh bien ! Il faut vous satisfaire, Cruelle ! Il faut mourir.Il veut tirer son épée.
ANGÉLIQUE, l'arrêtant
Que faites-vous, Valère ?ANGÉLIQUE, bas à Nérine
Tu ne m'as pas dit, Nérine, qu'il viendrait se percer à ma vue : Et je tremble de peur quand une épée est nue.NÉRINE, à part
Que les amants sont sots !VALÈRE
Puisqu'un soin généreux Vous intéresse encore aux jours d'un malheureux, Non, ce n'est point assez de me rendre la vie ; Il faut que par l'amour, désarmée, attendrie, Vous me rendiez encor ce coeur si précieux, Ce coeur sans qui le jour me devient odieux.ANGÉLIQUE, bas à Nérine
Nérine, qu'en dis-tu ?ANGÉLIQUE
Si vous me promettiez...VALÈRE
Oui, je vous le promets, Que la fureur du jeu sortira de mon âme, Et que j'aurai pour vous la plus ardente flamme...NÉRINE, à part
Pour faire des serments il est toujours tout prêt.VALÈRE, baisant la main d'Angélique
Ah ! Quelle joie extrême !ANGÉLIQUE
Et pour vous faire voir à quel point je vous aime, Je joins à ce présent celui de mon portrait.Elle lui donne son portrait enrichi de diamants.
NÉRINE, à part
Hélas ! De mes sermons voilà quel est l'effet !VALÈRE
Quel excès de faveurs !ANGÉLIQUE
Gardez-le, je vous prie.VALÈRE, le baisant
Que je le garde, ô ciel ! Le reste de ma vie... Que dis-je ? Je prétends que ce portrait si beau Soit mis avec moi dans le même tombeau, Et que même la mort jamais ne nous sépare.NÉRINE, à part
Que l'esprit d'une fille est changeant et bizarre !ANGÉLIQUE
Ne me trompez donc plus, Valère ; et que mon coeur Ne se repente point de sa facile ardeur.NÉRINE, à part
Ah ! Que voilà pour l'oncle une époque fâcheuse !SCÈNE XII.
SCÈNE XIII. Valère, Hector.
HECTOR
Que les brillants sont gros ! Pour être plus content, Je vous amène encore un lénitif de bourse, Une usurière.VALÈRE
Et qui ?HECTOR
Madame La Ressource.SCÈNE XIV. Madame La Ressource, Valère, Hector.
VALÈRE, embrassant Madame La Ressource
Hé ! Bonjour, mon enfant : tu ne peux concevoir Jusqu'où va dans mon coeur le plaisir de te voir.MADAME LA RESSOURCE
Je vous suis obligée on ne peut davantage.HECTOR
Elle est jolie encor. Mais quel sombre équipage ! Vous voilà, sans mentir aussi noire qu'un four.MADAME LA RESSOURCE
Oh ! Monsieur, point du tout. Je suis une bourgeoise, Qui sais me mesurer justement à ma toise. J'en connais bien pourtant, qui ne me valent pas, Qui se font teindre en noir du haut jusques en bas : Mais pour moi je n'ai point cette sotte manie ; Et si mon pauvre époux était encore en vie...Elle pleure.
MADAME LA RESSOURCE
Subitement.MADAME LA RESSOURCE
Monsieur, disposez de ma bourse.HECTOR
Et je veux l'endosser.VALÈRE
Je veux que tu le prennes. Nous faisons ici bas des routes incertaines ; Je pourrais bien mourir. Ce maraud m'avait dit Que sur des gages sûrs tu prêtais à crédit.MADAME LA RESSOURCE
Sur des gages, Monsieur ? C'est une médisance ; Je sais que ce serait blesser ma conscience. Pour des nantissements qui valent bien leur prix, De la vieille vaisselle au poinçon de Paris, Des diamants usés, et qu'on ne saurait vendre, Sans risquer mon honneur, je crois que j'en puis prendre.MADAME LA RESSOURCE
Eh bien ! Nous attendrons, Monsieur, qu'il vous en vienne.HECTOR, à genoux
Par pitié.MADAME LA RESSOURCE
Je ne puis.HECTOR
Ah ! Que nous sommes fous ! Tous ces gens-là, Monsieur, ont des coeurs de cailloux ; Sans des nantissements il ne faut rien prétendre.VALÈRE
Mais vois donc.VALÈRE, bas à Hector
Écoute... nous avons le portrait d'Angélique. Dans le temps difficile il faut un peu s'aider.HECTOR, bas à Valère
Ah ! Que dites-vous là ? Vous devez le garder.VALÈRE, bas à Hector
D'accord : honnêtement je ne puis m'en défaire.MADAME LA RESSOURCE
Adieu. Quelque autre fois nous finirons l'affaire.VALÈRE, à Madame La Ressource
Attendez donc.Bas à Hector.
Tu sais jusqu'où vont mes besoins. N'ayant pas son portrait, l'en aimerai-je moins ?HECTOR, bas à Valère
Fort bien. Mais voulez-vous que cette perfidie ?...VALÈRE, bas à Hector
Il est vrai. J'ai tantôt cette grosse partie De ces joueurs en fonds qui doivent s'assembler.MADAME LA RESSOURCE
Adieu.VALÈRE, à Madame La Ressource
Demeurez donc : où voulez-vous aller ?Bas à Hector.
Je ferai de l'argent ; ou celui de mon père, Quoi qu'il puisse arriver, nous tirera d'affaire.HECTOR, bas à Valère
Dans une heure ?VALÈRE, bas à Hector
Oui, vraiment.HECTOR, bas à Valère
Je commence à me rendre.VALÈRE, bas à Hector
Je me mettrais en gage en mon besoin urgent.HECTOR, bas à Valère, le considérant
Sur cette nippe-là vous auriez peu d'argent.VALÈRE, bas à Hector
On ne perd pas toujours, je gagnerai sans doute.HECTOR, bas à Valère
Votre raisonnement met le mien en déroute. Je sais que ce micmac ne vaut rien dans le fond.VALÈRE, bas à Hector
Je m'en tirerai bien, Hector, je t'en réponds.À Madame La Ressource, montrant le portrait d'Angélique.
Peut-on, sur ce bijou, sans trop de complaisance ?...MADAME LA RESSOURCE
Oui, je puis maintenant prêter en conscience ; Je vois des diamants qui répondent du prêt, Et qui peuvent porter un modeste intérêt. Voilà les mille écus comptés dans cette bourse.VALÈRE
Je vous suis obligé, Madame La Ressource. Au moins, ne manquez pas de revenir tantôt : Je prétends retirer mon portrait au plus tôt.MADAME LA RESSOURCE
Volontiers. Nous aimons à changer de la sorte. Plus notre argent fatigue, et plus il nous rapporte. Adieu, messieurs. Je suis tout à vous à ce prix.Elle sort.
HECTOR, à Madame La Ressource
Adieu, juif, le plus juif qui soit dans tout Paris.SCÈNE XV. Valère, Hector.
ACTE III
SCÈNE I. Dorante, Nérine.
DORANTE
Chercher fortune ailleurs ! As-tu fait quelque pièce Qui t'aurait fait sitôt chasser de ta maîtresse ?NÉRINE, pleurant plus fort
Non : c'est de votre sort dont j'ai compassion ; Et c'est à vous d'aller chercher condition.DORANTE
Que dis-tu ?DORANTE
Quoique pour mon amour ce coup soit assommant, Je ne suis point surpris d'un pareil changement. Je sais que cet amant tout entière l'occupe : De ses ardeurs pour moi je ne suis point la dupe ; Et lorsque de ses feux je sens quelque retour, Je dois tout au dépit, et rien à son amour. Je ne veux point, Nérine, éclater en injures, Ni rappeler ici ses serments, ses parjures : Ainsi que mon amour, je calme mon courroux.DORANTE
Tiens, reçois cette bague, et dis à ta maîtresse Que, malgré ses dédains, elle aura ma tendresse, Et que la voir heureuse est mon plus grand bonheur.NÉRINE, prenant la bague en pleurant
Ah ! Ah ! Je n'en puis plus ; vous me fendez le coeur.SCÈNE II. Géronte, Hector, Dorante, Nérine.
GÉRONTE, à Hector
Tant mieux.À Dorante.
Bonjour, mon frère. Qu'est-ce ? Eh bien ! Qu'avez-vous ? Vous êtes tout changé ! Allons, gai. Vous a-t-on donné votre congé ?DORANTE
Vous êtes bien instruit des chagrins qu'on me donne ! On ne me verra point violenter personne ; Et quand je perds un coeur qui cherche à s'éloigner, Mon frère, je prétends moins perdre que gagner.GÉRONTE
Voilà les sentiments d'un héros de Cassandre. Entre nous, vous aviez fort grand tort de prétendre Que sur votre neveu vous pussiez l'emporter.DORANTE
Non ; je ne sus jamais jusque-là me flatter. La jeunesse toujours eut des droits sur les belles ; L'amour est un enfant qui badine avec elles : Et quand, à certain âge, on veut se faire aimer, C'est un soin indiscret qu'on devrait réprimer.GÉRONTE
Je suis, en vérité, ravi de vous entendre ; Et vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre.SCÈNE III. Géronte, Nérine, Hector.
NÉRINE, s'en allant
J'en ai le coeur saisi.SCÈNE IV. Géronte, Hector.
HECTOR, tirant un papier roulé avec plusieurs autres papiers
Voilà, Monsieur, un petit rôle Des dettes de mon maître. Il vous tient sa parole, Comme vous le voyez, et croit qu'en tout ceci Vous voudrez bien, Monsieur, tenir la vôtre aussi.HECTOR
J'aurai fait en deux mots. L'honnête homme de père ! Ah ! Qu'à notre secours à propos vous venez ! Encore un jour plus tard, nous étions ruinés.GÉRONTE
Je le crois.HECTOR
N'allez pas sur les points vous débattre ; Foi d'honnête garçon, je n'en puis rien rabattre : Les choses sont, Monsieur, tout au plus juste prix ; De plus je vous promets que je n'ai rien omis.GÉRONTE
Finis donc.HECTOR
Il faut bien se mettre sur ses gardes. "Mémoire juste et bref de nos dettes criardes, Que Mathurin Géronte aurait tantôt promis, Et promet maintenant de payer pour son fils."HECTOR
C'est, Monsieur, ce que je m'en vais faire. "Item, doit à Richard cinq cents livres dix sous, Pour gages de cinq ans, frais, mises, loyaux-coûts."GÉRONTE
Quel est ce Richard ?HECTOR
Moi, fort à votre service. Ce nom n'étant point fait du tout à la propice D'un valet de joueur ; mon maître de nouveau M'a mis celui d'Hector, du valet de carreau.GÉRONTE
Tout beau, n'embrouillons point, s'il vous plaît, les affaires ; Je ne veux point payer les dettes usuraires.HECTOR
Eh bien ! Soit. "Plus, il doit à maints particuliers, Ou quidams, dont les noms, qualités et métiers Sont déduits plus au long avec les parties, Ès assignations dont je tiens les copies, Dont tous lesdits quidams, ou du moins peu s'en faut, Ont obtenu déjà sentence par défaut, La somme de dix mille une livre, une obole, Pour l'avoir, sans relâche, un an, sur sa parole, Habillé, voituré, coiffé, chaussé, ganté, Alimenté, rasé, désaltéré, porté."GÉRONTE, faisant sauter les papiers que tient Hector
Désaltéré, porté ! Que le diable t'emporte, Et ton maudit mémoire écrit de telle sorte.HECTOR, après avoir ramassé les papiers
Si vous ne m'en croyez, demain, pour vous trouver, J'enverrai les quidams tous à votre lever.GÉRONTE
La belle cour !HECTOR
"De plus, à Margot De La Plante, Personne de ses droits usante et jouissante, Est dû loyalement deux cent cinquante écus Pour ses appointements de deux quartiers échus."GÉRONTE
Quelle est cette Margot ?GÉRONTE
Deux cent cinquante écus !HECTOR, tournant le rôle
Monsieur, point d'invectives. Voici le contenu de nos dettes actives : Et vous allez bien voir que le compte suivant, Payé fidèlement, se monte à presque autant.GÉRONTE
Voyons.HECTOR
Nous ne vous donnons pas de ces effets véreux ; Cela sent comme baume. Or donc ce De La Serre, Si bien connu de vous et de toute la terre, Ne nous doit rien.GÉRONTE
Comment !HECTOR
Oh ! S'il n'était pas mort, c'était de l'or en barre. "Plus, à mon maître est dû, du chevalier Fijac, Les droits hypothéqués sur un tour de trictrac."GÉRONTE
Que dis-tu ?HECTOR
La partie est de deux cents pistoles ; C'est une dupe ; il fait en un tour vingt écoles : Il ne faut plus qu'un coup.GÉRONTE, lui donnant un soufflet
Tiens, maraud, le voilà, Pour m'offrir un mémoire égal à celui-là. Va porter cet argent à celui qui t'envoie.HECTOR
Il a dix trous à rien.SCÈNE V.
SCÈNE VI. Valère, Hector.
Valère entre en comptant beaucoup d'argent dans son chapeau.
HECTOR, à part
Mais le voici qui vient poussé d'un heureux vent : Il a les yeux sereins et l'accueil avenant.Haut.
Par votre ordre, Monsieur, j'ai vu Monsieur Géronte, Qui de notre mémoire a fait fort peu de compte : Sa monnaie est frappée avec un vilain coin ; Et de pareil argent nous n'avons pas besoin. J'ai vu, chemin faisant, aussi Monsieur Dorante : Morbleu ! Qu'il est fâché !VALÈRE, comptant toujours
Mille deux cent cinquante.HECTOR, à part
La flotte est arrivée avec les galions ; Cela va diablement hausser nos actions.Haut.
J'ai vu pareillement, par votre ordre, Angélique ; Elle m'a dit...VALÈRE, frappant du pied
Morbleu ! Ce dernier coup me pique ; Sans les cruels revers de deux coups inouis, J'aurais encor gagné plus de deux cents louis.VALÈRE, à part
Damon m'en doit encor deux cents sur sa parole.HECTOR, le tirant par la manche
Monsieur, écoutez-moi ; calmez un peu vos sens ; Je parle d'Angélique, et depuis fort longtemps.VALÈRE, avec distraction
Ah ! D'Angélique ? Eh bien ! Comment suis-je avec elle ?HECTOR
On n'y peut être mieux. Ah ! Monsieur, qu'elle est belle ! Et que j'ai de plaisir à vous voir raccroché !VALÈRE, avec distraction
À te dire le vrai, je n'en suis pas fâché.HECTOR
Comment ! Quelle froideur s'empare de votre âme ! Quelle glace ! Tantôt vous étiez tout de flamme. Ai-je tort quand je dis que l'argent de retour Vous fait faire toujours banqueroute à l'amour ? Vous vous sentez en fonds, ergo plus de maîtresse.VALÈRE
Ah ! Juge mieux, Hector, de l'amour qui me presse. J'aime autant que jamais ; mais sur ma passion J'ai fait, en te quittant, quelque réflexion. Je ne suis point du tout né pour le mariage. Des parents, des enfants, une femme, un ménage, Tout cela me fait peur. J'aime la liberté.HECTOR
Et le libertinage.VALÈRE
Hector, en vérité, Il n'est point dans le monde un état plus aimable Que celui d'un joueur : sa vie est agréable ; Ses jours sont enchaînés par des plaisirs nouveaux ; Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux : Il traîne en tous les lieux la joie et l'abondance : On voit régner sur lui l'air de magnificence ; Tabatières, bijoux : sa poche est un trésor : Sous ses heureuses mains le cuivre devient or.HECTOR
Et l'or devient à rien.VALÈRE
Chaque jour mille belles Lui font la cour par lettre, et l'invitent chez elles : La porte, à son aspect, s'ouvre à deux grands battants. Là, vous trouvez toujours des gens divertissants ; Des femmes qui jamais n'ont pu fermer la bouche, Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche ; Des oisifs de métier, et qui toujours sur eux Portent de tout Paris le lardon scandaleux ; Des Lucrèces du temps, là, de ces filles veuves, Qui veulent imposer et se donner pour neuves ; De vieux seigneurs toujours prêts à vous cajoler ; Des plaisants qui font rire avant que de parler. Plus agréablement peut-on passer la vie ?VALÈRE
Le jeu rassemble tout ; il unit à la fois Le turbulent Marquis, le paisible bourgeois. La femme du banquier, dorée et triomphante, Coupe orgueilleusement la duchesse indigente. Là, sans distinction, on voit aller de pair Le laquais d'un commis avec un duc et pair ; Et quoi qu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices, De sa naissance ainsi l'on venge les caprices.HECTOR
À ce qu'on peut juger de ce discours charmant, Vous voilà donc en grâce avec l'argent comptant. Tant mieux. Pour se conduire en bonne politique, Il faudrait retirer le portrait d'Angélique.VALÈRE
Nous verrons.HECTOR
Vous savez...VALÈRE
Je dois jouer tantôt.HECTOR
Tirez-en mille écus.HECTOR
Pour mettre quelque chose à l'abri des orages, S'il vous plaisait du moins de me payer mes gages.VALÈRE
Quoi ! Je te dois ?HECTOR
Votre père ? Ah ! Monsieur, c'est une mer à boire. Son argent n'a point cours, quoiqu'il soit bien de poids.VALÈRE, mettant promptement son argent dans sa poche
Il faut nous en défaire.VALÈRE
Quel contre-temps !SCÈNE VII. Madame Adam, M. Galonier, Valère, Hector.
VALÈRE
Je suis votre humble serviteur. Bonjour, Madame Adam. Quelle joie est la mienne ! Vous voir ! C'est du plus loin, parbleu, qu'il me souvienne.MADAME ADAM
Je viens pourtant ici souvent faire ma cour ; Mais vous jouez la nuit, et vous dormez le jour.MADAME ADAM
Oui, s'il vous plaît.VALÈRE
Je suis fort content de l'ouvrage ; Il faut vous la payer...Bas à Hector.
Songe par quel moyen Tu pourras me tirer de ce triste entretien.Haut.
Vous, Monsieur Galonier, quel sujet vous amène ?MONSIEUR GALONIER
Je viens vous demander...HECTOR, à Monsieur Galonier
Vous prenez trop de peine.MONSIEUR GALONIER, à Valère
Vous...HECTOR, à Monsieur Galonier
Vous faites toujours mes habits trop étroits.MONSIEUR GALONIER, à Valère
Si...HECTOR, à Monsieur Galonier
Ma culotte s'use en deux ou trois endroits.MONSIEUR GALONIER, à Valère
Je...HECTOR, à Monsieur Galonier
Vous cousez si mal...MADAME ADAM
Nous marions ma fille.MADAME ADAM
Depuis longtemps cette somme m'est due.HECTOR
Oui, nous avons tous deux, par pitié profonde, Fait voeu de pauvreté : nous renonçons au monde.MONSIEUR GALONIER
Que votre coeur pour moi se laisse un peu toucher ! Notre femme est, Monsieur, sur le point d'accoucher. Donnez-moi cent écus sur et tant moins des dettes.HECTOR, à Monsieur Galonier
Et de quoi diable aussi, du métier dont vous êtes, Vous avisez-vous là de faire des enfants ? Faites-moi des habits.MONSIEUR GALONIER
Seulement deux cents francs.VALÈRE
Et mais... si j'en avais... comptez que dans la vie Personne de payer n'eut jamais tant d'envie. Demandez...HECTOR
S'il avait quelques deniers comptants, Ne me paierait-il pas mes gages de cinq ans ? Votre dette n'est pas meilleure que la mienne.MONSIEUR GALONIER
Pour moi, je ne sors point d'ici qu'on ne m'en chasse.HECTOR, à part
Non, je ne vis jamais d'animal si tenace.VALÈRE
Écoutez, je vous dis un secret qui, je crois, Vous plaira dans la suite autant et plus qu'à moi. Je vais me marier tout-à-fait : et mon père Avec mes créanciers doit me tirer d'affaire.HECTOR
Pour le coup...MADAME ADAM
Il me faut de l'argent cependant.MADAME ADAM
Sera-ce dans ce jour ?HECTOR
Nous l'espérons. Adieu. Sortez. Nous attendons la future en ce lieu : Si l'on vous trouve ici, vous gâterez l'affaire.MADAME ADAM
Vous me promettez donc ? ...Madame ADAM et Monsieur GALONIER, ensemble
Mais, monsieur...HECTOR, les mettant dehors
Que de bruit ! Oh ! Parbleu, détalez.SCÈNE VIII. Valère, Hector.
SCÈNE IX. Le Marquis, Valère, Hector, trois laquais.
VALÈRE
C'est là le soupirant ?HECTOR
Oui, de notre comtesse.LE MARQUIS, vers la coulisse
Que ma chaise se tienne à deux cents pas d'ici. Et vous, mes trois laquais, éloignez-vous aussi : Je suis incognito .Les laquais sortent.
SCÈNE X. Le Marquis, Valère, Hector.
HECTOR, à Valère
Que prétend-il donc faire ?LE MARQUIS, à Valère
N'est-ce pas vous, Monsieur, qui vous nommez Valère ?LE MARQUIS
Jusques au fond du coeur j'en suis, parbleu, charmé. Faites que ce valet à l'écart se retire.VALÈRE, à Hector
Va-t'en.HECTOR
Monsieur...SCÈNE XI. Le Marquis, Valère.
LE MARQUIS
Savez-vous qui je suis ?VALÈRE
Je n'ai pas cet honneur.LE MARQUIS, à part
Courage ; allons, Marquis, montre de la vigueur : il craint.Haut.
Je suis pourtant fort connu dans la ville ; Et, si vous l'ignorez, sachez que je faufile Avec ducs, archiducs, princes, seigneurs, Marquis, Et tout ce que la cour offre de plus exquis ; Petits-maîtres de robe à courte et longue queue. J'évente les beautés et leur plais d'une lieue. Je m'érige aux repas en maître architriclin ; Je suis le chansonnier et l'âme du festin. Je suis parfait en tout. Ma valeur est connue ; Je ne me bats jamais qu'aussitôt je ne tue : De cent jolis combats je me suis démêlé ; J'ai la botte trompeuse et le jeu très brouillé. Mes aïeux sont connus ; ma race est ancienne ; Mon trisaïeul était vice-bailli du Maine. J'ai le vol du chapon : ainsi, dès le berceau, Vous voyez que je suis gentilhomme manceau.VALÈRE
On le voit à votre air.LE MARQUIS
J'ai, sur certaine femme Jeté, sans y songer, quelque amoureuse flamme. J'ai trouvé la matière assez sèche de soi ; Mais la belle est tombée amoureuse de moi. Vous le croyez sans peine : on est fait d'un modèle, À prétendre hypothèque, à fort bon droit, sur elle ; Et vouloir faire obstacle à de telles amours, C'est prétendre arrêter un torrent dans son cours.VALÈRE
Moi ?LE MARQUIS
Que, sans respecter ni rang, ni qualité, Vous nourrissez dans l'âme une velléité De me barrer son coeur.LE MARQUIS, bas
Il tremble.Haut.
Savez-vous, Monsieur du lansquenet, Que j'ai de quoi rabattre ici votre caquet ?VALÈRE
Je le sais.VALÈRE
Moi, monsieur ?LE MARQUIS, bas
Il me craint.Haut.
Vous faites le plongeon, Petit noble à nasarde, enté sur sauvageon.Valère enfonce son chapeau.
Bas.
Je crois qu'il a du coeur.Haut.
Je retiens ma colère : Mais...VALÈRE, mettant la main sur son épée
Vous le voulez donc ? Il faut vous satisfaire.LE MARQUIS
Bon ! Bon ! Je ris.VALÈRE
Vos ris ne sont point de mon goût, Et vos airs insolents ne plaisent point du tout. Vous êtes un faquin.LE MARQUIS
Cela vous plaît à dire.VALÈRE
Un fat, un malheureux.LE MARQUIS
Monsieur, vous voulez rire.VALÈRE, mettant l'épée à la main
Il faut voir sur-le-champ si les vice-baillis Sont si francs du collier que vous l'avez promis.LE MARQUIS, criant
Ah ! Ah ! Je suis blessé.SCÈNE XII. Le Marquis, Valère, Hector.
HECTOR, accourant
Quels desseins emportés ? ...LE MARQUIS, mettant l'épée à la main
Ah ! C'est trop endurer.HECTOR, au Marquis
Ah ! Monsieur, arrêtez.LE MARQUIS, à Hector
Laissez-moi donc.HECTOR, au Marquis
Tout beau !HECTOR, au Marquis
Quel sujet ? ...LE MARQUIS, fièrement à Hector
Votre maître a certains petits airs...Valère s'approche du Marquis. Le Marquis effrayé, dit doucement.
Et prend mal à propos les choses de travers. On vient civilement pour s'éclaircir d'un doute, Et monsieur prend la chèvre ; il met tout en déroute, Fait le petit mutin. Oh ! Cela n'est pas bien.HECTOR, au Marquis
Mais encor quel sujet ?HECTOR, au Marquis
Ah ! Diable, c'est avoir une vieille querelle. Quoi ! Vous osez, monsieur, d'un coeur ambitieux, Sur notre patrimoine ainsi jeter les yeux ! Attaquer la Comtesse, et nous le dire encore !LE MARQUIS, à Hector
Bon ! Je ne l'aime pas ; c'est elle qui m'adore.VALÈRE, au Marquis
Oh ! Vous pouvez l'aimer autant qu'il vous plaira ; C'est un bien que jamais on ne vous enviera : Vous êtes en effet un amant digne d'elle : Je vous cède les droits que j'ai sur cette belle.LE MARQUIS, à part, mettant son épée dans le fourreau
Je le savais bien, moi, que j'en aurais raison ; Et voilà comme il faut se tirer d'une affaire.HECTOR, au Marquis
N'auriez-vous point besoin d'un peu d'eau vulnéraire ?SCÈNE XIII. Valère, Hector.
HECTOR
Oui, monsieur, le voilà.VALÈRE
C'est un grand malheureux. Je crains que mes joueurs ne soient sortis du gîte ; Ils ont trop attendu ; j'y retourne au plus vite. J'ai dans le coeur, Hector, un bon pressentiment ; Et je dois aujourd'hui gagner, assurément.HECTOR
Votre coeur est, Monsieur, toujours insatiable. Ces inspirations viennent souvent du diable ; Je vous en avertis, c'est un futé matois.VALÈRE
Non.SCÈNE XIV.
HECTOR, seul
Il m'en parlera peut-être à son retour.ACTE IV
SCÈNE I. Angélique, Nérine.
NÉRINE
En vain vous m'opposez une indigne tendresse, Je n'ai vu de mes jours avoir tant de mollesse. Je ne puis sur ce point m'accorder avec vous. Valère n'est point fait pour être votre époux ; Il ressent pour le jeu des fureurs nonpareilles, Et cet homme perdra quelque jour ses oreilles.ANGÉLIQUE
Ne combats plus, Nérine, une ardeur qui m'enchante ; Tu prendrais pour l'éteindre une peine impuissante. Il est des noeuds formés sous des astres malins, Qu'on chérit malgré soi. Je cède à mes destins. La raison, les conseils ne peuvent m'en distraire, Je vois le bon parti ; mais je prends le contraire.NÉRINE
Eh bien ! Madame, soit ; contentez votre ardeur, J'y consens. Acceptez pour époux un joueur, Qui, pour porter au jeu son tribut volontaire, Vous laissera manquer même du nécessaire, Toujours triste ou fougueux, pestant contre le jeu, Ou d'avoir perdu trop, ou bien gagné trop peu. Quel charme qu'un époux qui, flattant sa manie, Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie ; Prend pour argent comptant, d'un usurier fripon, Des singes, des pavés, un chantier, du charbon ; Qu'on voit à chaque instant prêt à faire querelle Aux bijoux de sa femme, ou bien à sa vaisselle, Qui va, revient, retourne, et s'use à voyager Chez l'usurier, bien plus qu'à donner à manger, Quand, après quelque temps, d'intérêts surchargée, Il la laisse où d'abord elle fut engagée, Et prend, pour remplacer ses meubles écartés, Des diamants du temple, et des plats argentés ; Tant que, dans sa fureur n'ayant plus rien à vendre, Empruntant tous les jours, et ne pouvant plus rendre, Sa femme signe enfin, et voit en moins d'un an, Ses terres en décret, et son lit à l'encan !SCÈNE II. Angélique, Nérine, Hector.
ANGÉLIQUE, à Hector
Te voilà bien soufflant. En quels lieux est ton maître ?HECTOR, embarrassé
En quelque lieu qu'il soit, je réponds de son coeur ; Il sent toujours pour vous la plus sincère ardeur.HECTOR, voulant s'échapper
Maraud ! Je vois qu'ici je suis de contrebande.NÉRINE
Non, demeure un moment.ANGÉLIQUE, à Hector
Tiens, voilà dix louis. Ne me mens pas ; dis-moi S'il n'est pas vrai qu'il joue à présent.HECTOR
Oh ! Ma foi, Il est bien revenu de cette folle rage, Et n'aura pas de goût pour le jeu davantage.ANGÉLIQUE
Il jouerait donc ?HECTOR
Il joue, à dire vrai, Madame ; Mais ce n'est proprement que par noblesse d'âme : On voit qu'il se défait de son argent exprès, Pour n'être plus touché que de vos seuls attraits.NÉRINE, à Angélique
Eh bien ! Ai-je raison ?ANGÉLIQUE
Quoi ! ...HECTOR
N'admirez-vous pas cette fidélité ? Perdre exprès son argent pour n'être plus tenté ! Il sait que l'homme est faible, il se met en défense. Pour moi, je suis charmé de ce trait de prudence.HECTOR
C'est la dernière fois, Madame, absolument. On le peut voir encor sur le champ de bataille ; Il frappe à droite, à gauche, et d'estoc et de taille, Il se défend, Madame, encor comme un lion. Je l'ai vu, dans l'effort de la convulsion, Maudissant les hasards d'un combat trop funeste : De sa bourse expirante il ramassait le reste ; Et paraissant encor plus grand dans son malheur, Il vendait cher son sang et sa vie au vainqueur.SCÈNE III. Angélique, Nérine.
SCÈNE IV. Dorante, Angélique, Nérine.
SCÈNE V. Dorante, Nérine.
SCÈNE VI.
DORANTE, seul
Ô ciel ! Ce trait me désespère. Je veux approfondir un si cruel mystère.Il va pour sortir.
SCÈNE VII. La Comtesse, Dorante.
LA COMTESSE
Où courez-vous, Dorante ?LA COMTESSE
Demeurez en ces lieux, J'ai deux mots à vous dire ; et votre âme contente... Mais non, retirez-vous ; un homme m'épouvante. L'ombre d'un tête-à-tête, et dedans et dehors, Me fait, même en été, frissonner tout le corps.DORANTE, allant pour sortir
J'obéis...LA COMTESSE
Revenez. Quelque espoir qui vous guide, Le respect à l'amour saura servir de bride, N'est-il pas vrai ?DORANTE
Madame...LA COMTESSE
En ce temps, les amants Près du sexe d'abord sont si gesticulants... Quoiqu'on soit vertueuse, il faut telle paraître ; Et cela quelquefois coûte bien plus qu'à l'être.DORANTE
Madame...LA COMTESSE
En vérité, j'ai le coeur douloureux Qu'Angélique si mal reconnaisse vos feux : Et si je n'avais pas une vertu sévère, Qui me fait renfermer dans un veuvage austère, Je pourrais bien... mais non, je ne puis vous ouïr ; Si vous continuez, je vais m'évanouir.DORANTE
Madame...LA COMTESSE
Vos discours, votre air soumis et tendre Ne feront que m'aigrir, au lieu de me surprendre. Bannissons la tendresse ; il faut la supprimer. Je ne puis, en un mot, me résoudre d'aimer.LA COMTESSE
Voilà, je vous l'avoue, un fort sot compliment. Me trouvez-vous, Monsieur, femme à manquer d'amant ? J'ai mille adorateurs qui briguent ma conquête ; Et leur encens trop fort me fait mal à la tête. Ah ! Vous le prenez là sur un fort joli ton, En vérité !DORANTE
Madame...LA COMTESSE
Et je vous trouve bon !DORANTE
Le respect...LA COMTESSE
Le respect est là mal en sa place ; Et l'on ne me dit point pareille chose en face. Si tous mes soupirants pouvaient me négliger, Je ne vous prendrais pas pour m'en dédommager. Du respect ! Du respect ! Ah ! Le plaisant visage ! J'ai cru que vous pouviez l'inspirer à votre âge. Mais Monsieur_le_Marquis, qui paraît en ces lieux, Ne sera pas peut-être aussi respectueux.SCÈNE VIII.
SCÈNE IX. Le Marquis, la Comtesse.
LE MARQUIS
Que mon amour n'a plus de concurrent ; Que je suis et serai votre seul conquérant ; Que si vous ne battez au plus tôt la chamade, Il faudra vous résoudre à souffrir l'escalade.LA COMTESSE
Moi ! Que l'on m'escalade ?LE MARQUIS
Entre nous, sans façon, À Valère de près j'ai serré le bouton : Il m'a cédé les droits qu'il avait sur votre âme.LA COMTESSE
Hé ! Le petit poltron !LE MARQUIS
Oh ! Palsambleu, Madame, Il serait un Achille, un Pompée, un César, Je vous le conduirais poings liés à mon char. Il ne faut point avoir de mollesse en sa vie. Je suis vert.LA COMTESSE
Dans le fond, j'en ai l'âme ravie. Vous ne connaissez pas, Marquis, tout votre mal ; Vous avez à combattre encor plus d'un rival.LE MARQUIS
Le don de votre coeur couvre un peu trop de gloire Pour n'être que le prix d'une seule victoire. Vous n'avez qu'à nommer...LE MARQUIS
Est-ce ce financier de noblesse mineure, Qui s'est fait depuis peu gentilhomme en une heure ; Qui bâtit un palais sur lequel on a mis Dans un grand marbre noir, en or, l'hôtel Damis ; Lui qui voyait jadis imprimé sur sa porte, Bureau du pied-fourché, chair salée et chair morte ; Qui, dans mille portraits, expose ses aïeux, Son père, son grand-père, et les place en tous lieux, En sa maison de ville, en celle de campagne, Les fait venir tout droit des comtes de Champagne, Et de ceux de Poitou, d'autant que, pour certain, L'un s'appelait Champagne et l'autre Poitevin ?LA COMTESSE
À vos transports jaloux un autre se dérobe.LE MARQUIS
C'est donc ce sénateur, cet Adonis de robe, Ce docteur en soupers, qui se tait au palais, Et sait sur des ragoûts prononcer des arrêts ; Qui juge sans appel sur un vin de Champagne, S'il est de Reims, du clos, ou bien de la montagne ; Qui, de livres de droit toujours débarrassé, Porte cuisine en poche, et poivre concassé.LE MARQUIS
Quoi ! Dorante ! Cet homme à maintien débonnaire, Ce croquant, qu'à l'instant je viens de voir sortir ?LA COMTESSE
C'est lui-même.LE MARQUIS
Eh ! Parbleu, vous deviez m'avertir ; Nous nous serions parlé sans sortir de la salle. Je ne suis pas méchant : mais, sans bruit, sans scandale, Sans lui donner le temps seulement de crier, Pour lui votre fenêtre eût servi d'escalier.LE MARQUIS
La sagesse est tout mon apanage.LA COMTESSE
Quoiqu'un engagement m'ait toujours fait horreur, On aurait avec vous quelque affaire de coeur.LE MARQUIS
Ah ! Parbleu, volontiers. Vous me chatouillez l'âme. Par affaire de coeur, qu'entendez-vous, Madame ?LA COMTESSE
Ce que vous entendez vous-même assurément.LE MARQUIS
Ah ! Ma foi ! L'on n'a plus tant de délicatesse ; On s'aime pour s'aimer tout autant que l'on peut Le mariage suit, et vient après, s'il veut.LA COMTESSE
Je prétends que l'hymen soit le but de l'affaire, Et ne donne mon coeur que pardevant notaire. Je veux un bon contrat sur de bon parchemin, Et non pas un hymen qu'on rompt le lendemain.LE MARQUIS
Vous aimez chastement, je vous en félicite, Et je me donne à vous avec tout mon mérite, Quoique cent fois le jour on me mette à la main Des partis à fixer un empereur romain.SCÈNE X.
LE MARQUIS, seul
Eh bien ! Marquis, tu vois, tout rit à ton mérite ; Le rang, le coeur, le bien, tout pour toi sollicite : Tu dois être content de toi par tout pays : On le serait à moins. Allons, saute, Marquis. Quel bonheur est le tien ! Le ciel, à ta naissance, Répandit sur tes jours sa plus douce influence ; Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'amour. N'es-tu pas fait à peindre ? Est-il homme à la cour Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine, Une jambe mieux faite, une taille plus fine ? Et pour l'esprit, parbleu, tu l'as des plus exquis : Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, Marquis. La nature, le ciel, l'amour et la fortune De tes prospérités font leur cause commune ; Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits ; Tu chantes, danses, ris, mieux qu'on ne fit jamais Les yeux à fleur de tête, et les dents assez belles. Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ? Près du sexe tu vins, tu vis, et tu vainquis ; Que ton sort est heureux ! Allons, saute, Marquis.SCÈNE XI. Le Marquis, Hector.
HECTOR
Attendez un moment. Quelle ardeur vous transporte ? Hé quoi ! Monsieur, tout seul vous sautez de la sorte !LE MARQUIS
Que dis-tu là ? Ton maître !LE MARQUIS
En ces lieux je ne puis plus longtemps m'arrêter ; Pour cause, nous devons tous deux nous éviter. Quand ma verve me prend, je ne suis plus traitable ; Il est brutal, je suis emporté comme un diable ; Il manque de respect pour les vice-baillis, Et nous aurions du bruit. Allons, saute, Marquis.SCÈNE XII.
SCÈNE XIII. Valère, Hector.
HECTOR
Le voici. Ses malheurs sur son front sont écrits : Il a tout le visage et l'air d'un premier pris.VALÈRE
Non, l'enfer en courroux et toutes ses furies N'ont jamais exercé de telles barbaries. Je te loue, ô destin, de tes coups redoublés ; Je n'ai plus rien à perdre, et tes voeux sont comblés. Pour assouvir encor la fureur qui t'anime, Tu ne peux rien sur moi, cherche une autre victime.HECTOR, à part
Il est sec.VALÈRE
De serpents mon coeur est dévoré ; Tout semble en un moment contre moi conjuré.Il prend Hector à la cravate.
Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice Accabler un mortel avec plus d'injustice, Le mieux assassiner ? Perdre tous les partis, Vingt fois le coupe-gorge, et toujours premier pris ! Réponds-moi donc, bourreau.VALÈRE
As-tu vu de tes jours trahison aussi haute ? Sort cruel, ta malice a bien su triompher ; Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer. Dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre ; Confus, désespéré, je suis prêt à me pendre.HECTOR
Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou Dont vous puissiez, Monsieur, acheter un licou. Voudriez-vous souper ?VALÈRE
Que la foudre t'écrase. Ah ! Charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase, À vos seules bontés je veux avoir recours ! Je n'aimerai que vous ; m'aimeriez-vous toujours ? Mon coeur, dans les transports de sa fureur extrême, N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime.HECTOR, à part
Notre bourse est à fond ; et, par un sort nouveau, Notre amour recommence à revenir sur l'eau.VALÈRE
Calmons le désespoir où la fureur me livre. Approche ce fauteuil.Hector approche un fauteuil, Valère, assis.
Va me chercher un livre.VALÈRE
Celui qui te viendra le premier sous la main ; Il m'importe peu ; prends dans ma bibliothèque.HECTOR sort, et rentre tenant un livre
Voilà Sénèque.VALÈRE
Lis.HECTOR
Que je lise Sénèque ?VALÈRE
Ouvre, et lis au hasard.VALÈRE
Lis donc.Hector lit.
"Chapitre six. Du mépris des richesses. La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ; Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ; Leur possession trouble, et leur perte est légère : Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire." Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, Il avait, comme vous, perdu tout son argent.VALÈRE, se levant
Vingt fois le premier pris ! Dans mon coeur il s'élèveIl s'assied.
Des mouvements de rage. Allons, poursuis, achève.HECTOR
"L'or est comme une femme ; on n'y saurait toucher, Que le coeur, par amour, ne s'y laisse attacher. L'un et l'autre en ce temps, sitôt qu'on les manie, Sont deux grands rémoras pour la philosophie. " N'ayant plus de maîtresse, et n'ayant pas un sou, Nous philosopherons maintenant tout le soûl.HECTOR
"Que faut-il ? ... "HECTOR
"Que faut-il à la nature humaine ? Moins on a de richesse, et moins on a de peine. C'est posséder les biens que savoir s'en passer." Que ce mot est bien dit ! Et que c'est bien penser ! Ce Sénèque, Monsieur, est un excellent homme. Était-il de Paris ?VALÈRE
Il faut que de mes maux enfin je me délivre : J'ai cent moyens tout prêts pour m'empêcher de vivre, La rivière, le feu, le poison, et le fer.HECTOR
Si vous vouliez, Monsieur, chanter un petit air ; Votre maître à chanter est ici : la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique.VALÈRE
Que je chante !HECTOR
Monsieur...VALÈRE
Que je chante, bourreau ! Je veux me poignarder ; la vie est un fardeau Qui pour moi désormais devient insupportable.SCÈNE XIV. Géronte, Valère, Hector.
GÉRONTE
Pour quel sujet, mon fils, criez-vous donc si fort ?À Hector.
Est-ce toi, malheureux, qui causes ce transport ?VALÈRE
Non pas, Monsieur.GÉRONTE
Qu'est-ce à dire Sénèque ?HECTOR
Oui, Monsieur : maintenant Que nous ne jouons plus, notre unique ascendant C'est la philosophie, et voilà notre livre ; C'est Sénèque.GÉRONTE
Tant mieux : il apprend à bien vivre. Son livre est admirable et plein d'instructions, Et rend l'homme brutal maître des passions.HECTOR
Ah ! Si vous aviez lu son traité des richesses, Et le mépris qu'on doit faire de ses maîtresses ; Comme la femme ici n'est qu'un vrai rémora, Et que, lorsqu'on y touche... on en demeure là... Qu'on gagne quand on perd... que l'amour dans nos âmes... Ah ! Que ce livre-là connaissoit bien les femmes !GÉRONTE, à Valère
Je vous cherche en ces lieux avec impatience, Pour vous dire, mon fils, que votre hymen s'avance. Je quitte le notaire, et j'ai vu les parents, Qui, d'une et d'autre part, me paraissent contents. Vous avez vu, je crois, Angélique ? Et j'espère Que son consentement...SCÈNE XV. Géronte, Hector.
SCÈNE XVI.
ACTE V
SCÈNE I. Dorante, Angélique, Nérine.
DORANTE
Hé ! Madame, cessez d'éviter ma présence. Je ne viens point, armé contre votre inconstance, Faire éclater ici mes sentiments jaloux, Ni par des mots piquants exhaler mon courroux. Plus que vous ne pensez, mon coeur vous justifie. Votre légèreté veut que je vous oublie : Mais loin de condamner votre coeur inconstant, Je suis assez vengé si j'en puis faire autant.ANGÉLIQUE
Que votre emportement en reproches éclate ; Je mérite les noms de volage, d'ingrate. Mais enfin de l'amour l'impérieuse loi À l'hymen que je crains m'entraîne malgré moi : J'en prévois les dangers ; mais un sort tyrannique...DORANTE
Votre coeur est hardi, généreux, héroïque : Vous voyez devant vous un abîme s'ouvrir, Et vous ne laissez pas, Madame, d'y courir.NÉRINE
Quand j'en devrais mourir, je ne puis plus me taire. Je vous empêcherai de terminer l'affaire : Ou si dans cet amour votre coeur engagé Persiste en ses desseins, donnez-moi mon congé. Je suis fille d'honneur ; je ne veux point qu'on dise Que vous ayez sous moi fait pareille sottise. Valère est un indigne ; et, malgré son serment, Vous voyez tous les jours qu'il joue impunément.SCÈNE II. Madame La Ressource, Angélique, Dorante, Nérine.
MADAME LA RESSOURCE
Je cherche un cavalier pour finir une affaire... On tâche, autant qu'on peut, dans son petit trafic, À gagner ses dépens en servant le public.NÉRINE
Pour vivre, il faut avoir plus d'une connoissance. C'est une illustre au moins, et qui sait en secret Couler adroitement un amoureux poulet : Habile en tous métiers, intrigante parfaite ; Qui prête, vend, revend, brocante, troque, achète, Met à perfection un hymen ébauché, Vend son argent bien cher, marie à bon marché.NÉRINE
Il fait bon avec elle, Je vous en avertis. En bijoux et brillants, En poche elle a toujours plus de vingt mille francs.DORANTE, à Madame La Ressource
Mais ne craignez-vous point qu'un soir dans le silence ? ...MADAME LA RESSOURCE
Nérine rit toujours.NÉRINE, à Madame La Ressource
Montrez-nous votre écrin.SCÈNE III. La Comtesse, Angélique, Dorante, Nérine, Madame La Ressource.
NÉRINE
Mais voici la Comtesse.MADAME LA RESSOURCE
On m'attend ; je vous quitte.LA COMTESSE, à Angélique
Votre choix est-il fait ? Peut-on enfin savoir À qui vous prétendez vous marier ce soir ?ANGÉLIQUE
Oui, ma soeur, il est fait ; et ce choix doit vous plaire, Puisque avant moi pour vous vous avez su le faire.LA COMTESSE
Apparemment, Monsieur est ce mortel heureux, Ce fidèle aspirant dont vous comblez les voeux ?SCÈNE IV. Le Marquis, la Comtesse, Angélique, Dorante, Madame La Ressource, Nérine.
Le Marquis, à la Comtesse
Charmé de vos beautés, je viens enfin, Madame, Ici mettre à vos pieds et mon corps et mon âme. Vous serez, par ma foi, Marquise cette fois ; Et j'ai sur vous enfin laissé tomber mon choix.MADAME LA RESSOURCE, à part
Cet homme m'est connu.LA COMTESSE
Monsieur, je suis ravie De m'unir avec vous le reste de ma vie. Vous êtes gentilhomme et cela me suffit.LE MARQUIS
Je le suis du déluge.MADAME LA RESSOURCE, à part
Oui, c'est lui qui le dit.LE MARQUIS
En faisant avec moi cette heureuse alliance, Vous pourrez vous vanter que gentilhomme en France Ne tirera de vous, si vous me l'ordonnez, Des enfants de tout point mieux conditionnés. Vous verrez si je mens.Apercevant Madame La Ressource.
Ah ! Vous voilà, Madame.À la Comtesse.
Et que faites-vous donc ici de cette femme ?NÉRINE, au Marquis
Vous la connaissez ?LE MARQUIS
Moi ? Je ne sais ce que c'est.MADAME LA RESSOURCE, au Marquis
Ah ! Je vous connais trop, moi, pour mon intérêt. Quand vous résoudrez-vous, Monsieur le gentilhomme Fait du temps du déluge, à me payer ma somme, Mes quatre cents écus prêtés depuis cinq ans ?LE MARQUIS
Hé ! Vous rêvez, ma mie.MADAME LA RESSOURCE
Voici le grand merci d'obliger des ingrats. Après l'avoir tiré d'un aussi vilain pas... Baste...LA COMTESSE, à Madame La Ressource
Parlez, parlez.LA COMTESSE
Comment donc ?LE MARQUIS, à part
Ah ! Je grille.MADAME LA RESSOURCE
Lui, Marquis ! C'est l'Épine. Je suis Marquise donc, moi qui suis sa cousine ? Son père était huissier à verge dans Le Mans.MADAME LA RESSOURCE
Mon oncle n'était pas huissier ? Qu'il t'en souvienne.MADAME LA RESSOURCE
C'est moi qui l'ai nourri quatre mois sans reproche, Quand il vint à Paris en guêtres, par le coche.LE MARQUIS
D'accord, puisqu'on le sait, mon père était huissier, Mais huissier à cheval ; c'est comme chevalier. Cela n'empêche pas que dans ce jour, Madame, Nous ne mettions à fin une si belle flamme : Jamais ce feu pour vous ne fut si violent ; Et jamais tant d'appas...LA COMTESSE
Taisez-vous, insolent.SCÈNE V. La Comtesse, Angélique, Dorante, Nérine, Madame La Ressource.
SCÈNE VI. Dorante, Angélique, Nérine, Madame La Ressource.
DORANTE
Ils prennent leur parti.MADAME LA RESSOURCE
La rencontre est plaisante ! Je l'ai démarquisé bien loin de son attente : J'en voudrais faire autant à tous les faux marquis.NÉRINE
Vous auriez, par ma foi, bien à faire à Paris. Il est tant de traitants qu'on voit, depuis la guerre, En modernes seigneurs sortir de dessous terre, Qu'on ne s'étonne plus qu'un laquais, un pied-plat, De sa vieille mandille achète un marquisat.ANGÉLIQUE, à Madame La Ressource
Vous avez découvert ici bien du mystère.MADAME LA RESSOURCE
De quoi s'avise-t-il de me rompre en visière ? Mais aux grands mouvements qu'en ce lieu je puis voir, Madame se marie.MADAME LA RESSOURCE, fouillant dans sa poche
J'en ai bien de la joie. Il faut que je lui montre Deux pendants de brillants que j'ai là de rencontre. J'en ferai bon marché. Je crois que les voilà ; Ils sont des plus parfaits. Non, ce n'est pas cela ; C'est un portrait de prix, mais il n'est pas à vendre.NÉRINE
Faites-le voir.MADAME LA RESSOURCE
Non, non ; on doit me le reprendre.NÉRINE, le lui arrachant
Oh ! Je suis curieuse ; il faut me montrer tout. Que les brillants sont gros ! Ils sont fort de mon goût. Mais que vois-je, grands dieux ! Quelle surprise extrême ! Aurais-je la berlue ? Eh ! Ma foi, c'est lui-même. Ah ! ...Elle fait un grand cri.
ANGÉLIQUE
Mon portrait ! Es-tu folle ?MADAME LA RESSOURCE
Que veut dire ceci ?ANGÉLIQUE, à Nérine
Tu te trompes. Vois mieux.ANGÉLIQUE
Tu ne te trompes point, Nérine ; c'est lui-même ; C'est mon portrait, hélas ! Qu'en mon ardeur extrême Je viens de lui donner pour prix de ses amours, Et qu'il m'avait juré de conserver toujours.MADAME LA RESSOURCE
Votre portrait ! Il est à moi, sans vous déplaire ; Et j'ai prêté dessus mille écus à Valère.ANGÉLIQUE
Juste ciel !NÉRINE
Le fripon !DORANTE, prenant le portrait
Je veux aussi le voir.MADAME LA RESSOURCE
Ce portrait m'appartient, et je prétends l'avoir.DORANTE, à Madame La Ressource
Laissez-moi le garder un moment, je vous prie : C'est la seule faveur qu'on m'ait faite en ma vie.NÉRINE, à Angélique
S'il met votre portrait ainsi chez l'usurier, Étant encore amant, il vous vendra, Madame, À beaux deniers comptants, quand vous serez sa femme. Mais le voici qui vient.À Madame La Ressource.
À trois ou quatre pas, De grace, éloignez-vous, et ne vous montrez pas.MADAME LA RESSOURCE
Mais pourquoi ? ...MADAME LA RESSOURCE, se retirant au fond de la scène
Lorsque je le verrai, j'en serai plus certaine.SCÈNE VII. Valère, Angélique, Dorante, Hector, Nérine, Madame La Ressource au fond du théâtre.
VALÈRE
Quel bonheur est le mien ! Enfin voici le jour, Madame, où je dois voir triompher mon amour. Mon coeur tout pénétré... mais, ciel ! Quelle tristesse, Nérine, a pu saisir ta charmante maîtresse ? Est-ce ainsi que tantôt ? ...ANGÉLIQUE
Ne craignez point, Valère, Les funestes retours de mon humeur légère : Le portrait dont ma main vous a fait possesseur Vous est un sûr garant que vous avez mon coeur.NÉRINE, à part
Tu ne seras heureux, par ma foi, qu'en peinture.DORANTE
Je veux ce qu'il vous plaît : vos ordres sont pour moi Les décrets respectés d'une suprême loi. Votre bouche, Madame, a prononcé sans feindre ; Et mon coeur subira votre arrêt sans se plaindre.HECTOR, bas à Valère
De l'arrêt tout du long il va payer les frais.VALÈRE
Jamais tant de bontés...ANGÉLIQUE
Montrez donc, sans attendre, Le portrait que de moi vous avez voulu prendre ; Et que votre rival sache à quoi s'en tenir.VALÈRE, fouillant dans sa poche
Soit... mais permettez-moi de vous désobéir. C'est mon oncle : en voyant de votre amour ce gage, Il jouerait, à vos yeux, un mauvais personnage. Vous savez bien qui l'a.DORANTE
Madame au plus heureux accordant la victoire, Le triomphe est trop beau, pour n'en pas faire gloire.VALÈRE, fouillant toujours dans sa poche
Puisque vous le voulez, il faut vous le chercher : Mais je n'aurai du moins rien à me reprocher... Vous voulez un témoin, il faut vous satisfaire.HECTOR, apercevant Madame La Ressource
Ah ! Nous sommes perdus, j'aperçois l'usurière.HECTOR
Du portrait ?HECTOR, tendant la main par derrière, dit bas à Madame La Ressource
Madame La Ressource, un moment sans paraître, Prêtez-nous notre gage.HECTOR
Monsieur...VALÈRE, mettant l'épée à la main
Il faut que ton trépas...HECTOR, à genoux
Ah ! Monsieur, arrêtez, et ne me tuez pas. Voyant dans ce portrait Madame si jolie, Je l'ai mis chez un peintre ; il m'en fait la copie.HECTOR
Oui, monsieur.VALÈRE, à Angélique
Le peintre...ANGÉLIQUE
Perfide que vous êtes ! Ce portrait, que tantôt je vous avais donné, Pour le gage d'un coeur le plus passionné, Malgré tous vos serments, parjure, à la même heure, Vous l'avez mis en gage !SCÈNE VIII. Géronte, Angélique, Valère, Dorante, Nérine, Madame La Ressource, Hector.
GÉRONTE, à Angélique
Que mon âme est ravie De voir qu'avec mon fils un tendre hymen vous lie ! J'attends depuis longtemps ce fortuné moment.GÉRONTE
De vous trouver ici je suis ravi, mon frère. Vous prenez, croyez-moi, comme il faut cette affaire ; Et l'hymen de Madame, à vous en parler net, N'était, en vérité, point du tout votre fait.DORANTE
Il est vrai.GÉRONTE, à Angélique
Le notaire en ce lieu va se rendre ; Avec lui nous prendrons le parti qu'il faut prendre.NÉRINE
Oh ! Par ma foi, Monsieur, vous ne prendrez qu'un rat ; Et le notaire peut remporter son contrat.GÉRONTE
Comment donc ?ANGÉLIQUE
Autrefois mon coeur eut la faiblesse De rendre à votre fils tendresse pour tendresse ; Mais la fureur du jeu dont il est possédé, Pour mon portrait enfin son lâche procédé, Me font ouvrir les yeux ; et, contre mon attente, En ce moment, Monsieur, je me donne à Dorante.À Dorante.
Acceptez-vous ma main ?GÉRONTE
Parle donc.SCÈNE IX. Angélique, Valère, Dorante, Nérine, Madame La Ressource, Hector.
ANGÉLIQUE, à Valère, donnant la main à Dorante
À jamais je vous laisse. Si vous êtes heureux au jeu comme en maîtresse, Et si vous conservez aussi mal ses présents, Vous ne ferez, je crois, fortune de longtemps.MADAME LA RESSOURCE, à Dorante
Et mon portrait, Monsieur, vous plaît-il me le rendre ?SCÈNE X. Madame La Ressource, Valère, Nérine, Hector.
MADAME LA RESSOURCE, faisant la révérence à Valère
En toute occasion soyez sûr de mon zèle.Elle sort.
HECTOR, à Madame La Ressource
Adieu, tison d'enfer, fesse-mathieu femelle.SCÈNE XI. Nérine, Valère, Hector.
NÉRINE, à Valère
Grâce au ciel, ma maîtresse a tiré son enjeu. Vous épouser, Monsieur, c'était jouer gros jeu.Elle sort, en lui faisant la révérence.
SCÈNE XII. Valère, Hector.
Hector fait la révérence à son maître, et va pour sortir.
VALÈRE
Où vas-tu donc ?1 822 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0