Comédie en vers
Le Légataire Universel, Comédie
Représentée pour la première fois le lundi 9 janvier 1708 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- GÉRONTE, oncle d'Éraste
- ÉRASTE, ÉRASTE, amant d'Isabelle
- MADAME ARGANTE, mère d'Isabelle
- ISABELLE, fille de Mme Argante
- LISETTE, servante de Géronte
- CRISPIN, valet d'Éraste
- MONSIEUR CLISTOREL, apothicaire
- MONSIEUR SCRUPULE, notaire
- MONSIEUR GASPARD, notaire
- UN LAQUAIS
AVERTISSEMENT SUR LE LÉGATAIRE UNIVERSEL
Cette comédie a été représentée pour la première fois le lundi 9 janvier 1708. Elle eut un succès complet ; et vingt représentations que l'on en donna de suite dans sa nouveauté suffirent à peine pour satisfaire l'empressement du public.
M. de Voltaire a dit que celui qui ne se plaisait point avec Régnard n'était pas digne d'admirer Molière ; c'est surtout au Légataire que nous paraît devoir s'appliquer ce mot : il n'est point de comédie d'un comique glus gai, et qui justifie mieux ce que disait de notre auteur le législateur du Parnasse. Quelqu'un, croyant lui faire sa cour, traitait Régnard de poète médiocre : Despréaux répondit qu'il n'était pas médiocrement plaisant.
Cependant la comédie du Légataire, malgré son succès, a été vivement critiquée. On a reproché au poète d'avoir sacrifié la décence et les bonnes moeurs à son goût pour la plaisanterie, de n'avoir introduit sur la scène que des personnages vicieux, et d'avoir voulu faire rire le public, en mettant sous ses yeux des friponneries faites pour mériter le dernier supplice.
La meilleure de ces critiques est une lettre insérée dans le nouveau Mercure imprimé à Trévoux, en février 1708, page 110. Comme cette lettre contient quelques observations justes, quoique trop sévères, nous en rapporterons ici quelques traits.
Après avoir rendu justice en général au mérite de la pièce et à son effet théâtral, l'anonyme passe en revue les principaux personnages. Voici ce qu'il dit de Lisette : « C'est une fille d'humeur assez gaie, et qui s'est mise depuis longtemps en possession de dire au vieux Géronte toutes ses vérités, ou une bonne partie ; et cela, avec une liberté qu'elle peut avoir héritée de la Toinette du Malade imaginaire, ou de la Dorine du Tartufe, mais non pas tout à fait avec les mêmes grâces. »
On convient avec l'anonyme qu'il y a beaucoup de ressemblance entre Lisette et les deux suivantes de Molière ; mais on ajoute qu'elle n'est pas tant au-dessous de ses modèles qu'on voudrait le faire croire ; que la liberté qu'elle prend de donner son avis sur tout, et le ton de maîtresse qu'elle s'arroge, convient parfaitement à la gouvernante d'un vieux goutteux, dont elle compose tout le domestique, et avec qui elle vivait depuis longtemps avec beaucoup de familiarité.
« Pour Crispin (continue le critique anonyme), valet du neveu, et amant déclaré de la servante de Géronte, c'est un valet à qui l'on veut donner de l'esprit, et dont on fait le principal intrigant de toute la pièce. Il est déjà veuf, et emploie, le mieux qu'il peut, ses talents et l'expérience que l'âge lui donne, à seconder l'inclination qu'il a d'être fripon ; il jase beaucoup, promet merveilles, se met à tout, et tient le dé dans les grands desseins et les coups d'importance. »
C'est effectivement cet intrigant qui est le principal personnage de la pièce, et c'est à lui qu'on reproche aussi d'être un fripon et un homme sans moeurs. Ce reproche ne devrait pas s'adresser particulièrement à Regnard. De tout temps les poètes dramatiques ont mis des intrigants sur la scène, et ces intrigants sont toujours des fripons.
Si Molière emploie le secours d'un intrigant pour tromper Pourceaugnac et le contraindre de retourner dans sa province, c'est dans la dernière classe des fripons qu'il choisit son Sbrigani. Voici comme il le peint lui-même : « C'est un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères ; qui, au péril de ses bras et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles, et qui est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises. » Nérine, qui seconde Sbrigani, est digne d'un pareil collègue. Sbrigani, en répondant au portrait que nous venons de citer, la loue de la gloire qu'elle s'est acquise. « Lorsque avec tant d'honnêteté, lui dit-il, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous ; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avait confié, et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avoient pas mérité. » Lisette et Crispin ne sont pas plus vicieux que Sbrigani et Nérine.
Régnard a fait d'ailleurs tout ce qu'il a pu pour rendre ces deux personnages odieux ; il voulait qu'ils fussent plaisants, mais il n'a pas voulu qu'ils pussent intéresser. Lisette, gouvernante du vieux Géronte, est une fille de moeurs suspectes. Crispin n'ignore pas qu'elle a vécu scandaleusement avec son maître. Voici l'aveu qu'il en fait ; il dit à Eraste, acte IV, scène VII :
Elle est un peu de la famille. Votre oncle, si l'on croit le lardon scandaleux, N'a pas été toujours impotent et goutteux ; Et j'ai dû lui laisser un peu de subsistance Pour l'acquit de son âme et de ma conscience.Quant à Crispin, qui est sur le point d'épouser Lisette, malgré la connaissance qu'il a de sa mauvaise conduite, c'est un homme vil, sans délicatesse, et qui compte pour rien les moeurs et la probité.
Bien loin de savoir mauvais gré à Régnard d'avoir ainsi caractérisé ces deux fourbes, nous croyons qu'il y a de l'art d'avoir rassemblé sur ces deux personnages tout ce qui pouvait les rendre méprisables ; c'est le seul moyen qui puisse excuser l'amusement que donnent leurs friponneries, et qui puisse empêcher que leur exemple ne séduise.
On ne doit jamais se permettre, dans un drame, de faire faire à un personnage vertueux et intéressant une action honteuse qui démente ses principes, et affaiblisse l'intérêt qu'il avait commencé d'inspirer. On n'a pu souffrir dans un drame moderne l'image d'un fils volant son père ; tandis que, dans la comédie de l'Avare, Cléanthe traverse le théâtre, suivi de son valet qui emporte le trésor de son père Harpagon. Ces deux actions, qui sont exactement les mêmes, ont néanmoins produit des effets bien différents. La dernière fait rire aux dépens du vieil avare, qui reçoit la juste punition de sa sordide avarice, et l'autre a généralement révolté.
En voilà assez pour justifier Régnard, et pour répondre à la critique des auteurs de l'Histoire du Théâtre Français. Lisette, disent-ils, est une soubrette d'assez mauvais exemple ; ils lui passent les bouillons de bouche et postérieurs qu'elle prend soin de donner à Géronte, mais il leur semble qu'une honnête fille n'aurait pas dû ajouter :
De ma main il les trouve meilleurs : Aussi, sans me targuer d'une vaine science, J'entends ce métier-là mieux que fille de France.Une fille honnête sans doute ne se serait pas permis un pareil propos. Mais Lisette n'est pas et ne devait pas être une personne honnête : amante et complice de Crispin, elle devait être peinte des mêmes couleurs.
Par une suite de leur premier raisonnement, les mêmes auteurs trouvent mauvais que Crispin soit instruit du lardon scandaleux qui attaque la réputation de la soubrette qu'il est sur le point d'épouser. C'est, disent-ils, le propre d'un homme dépourvu de délicatesse.
Nous répétons encore que le poète aurait manqué son but, s'il eût rendu Crispin susceptible de quelque espèce d'honneur que ce soit. Aussi, non content de lui faire épouser de sang-froid une coquette, il le peint encore comme un homme accoutumé à supporter de pareils affronts, et qui les compte même pour si peu, qu'il se permet d'en railler. Voici comment il parle de sa première femme ; et ce qui met le comble à son effronterie, c'est à Lisette, qu'il doit épouser, qu'il tient ce discours :
Ma première femme était assez gentille ; Une Bretonne vive, et coquette surtout, Qu'Éraste, que je sers, trouvait fort de son goût. Je crois, comme toujours il fut aimé des dames, Que nous pourrions bien être alliés par les femmes ; Et de monsieur Géronte il s'en faudrait bien peu Que par là je ne fusse un arrière-neveu.Un troisième personnage, sur lequel s'exerce la critique de l'anonyme, est l'apothicaire Clistorel. « Le dernier de tous les personnages, dit-il, ou du moins celui que je mets le dernier, parce qu'il est le plus inutile... est un M. Clistorel, dont le nom seul vous fera aisément deviner la profession. C'est un apothicaire, révérence parler, mais un apothicaire renforcé, qui est tout à la fois et l'apothicaire, et le médecin, et le chirurgien du vieillard. Quoiqu'il renferme en lui seul tous ces trois degrés de la Faculté, il n'en est pas pour cela d'un plus grand volume, et on en fait un petit homme contrefait, à peu près de la taille et de la figure du Diable boiteux : je ne sais pourquoi ; car je ne vois pas que les apothicaires soient faits autrement que les autres hommes : mais il ne faut pas chicaner là-dessus. Comme c'est une espèce de personne épisodique, et qui sert si peu à la pièce, que quand elle n'y serait pas, elle n'en serait pas moins complète, on a pu, en cette qualité, le bâtir comme on a voulu. On prétend qu'il faut de ces sortes d'objets au parterre... Pour vous dire vrai, j'aurais mauvaise idée de son goût, si un nom tiré de la seringue, et autres gentillesses de cette nature, lui faisaient grand plaisir à entendre. Molière a mis en jeu les apothicaires, mais il l'a fait à propos, et par là il a plu. C'est une chose à quoi ceux qui travaillent pour le théâtre ne font pas assez d'attention : parce qu'un médecin, un apothicaire, ont réussi sur le théâtre, ils croient qu'il n'y a qu'à y mettre des médecins et des apothicaires ; et ils ne songent pas que ces personnages ont réussi, non pas parce que c'étaient des médecins et des apothicaires, mais parce que ces médecins et apothicaires étaient dans leur place, et parlaient à propos » .
Voilà une sortie bien longue contre une caricature épisodique que le poète a insérée dans sa pièce, sans autre dessein que celui de faire rire, dessein qui lui a parfaitement réussi. On ne peut disconvenir que ce personnage ne soit inutile ; on avoue avec les critiques que son rôle a beaucoup de ressemblance avec celui de Purgon dans le Malade imaginaire ; mais il n'est nullement vrai que ce personnage soit déplacé et qu'il fasse tort à la pièce.
La petitesse de sa taille n'est pas aussi indifférente qu'on se l'imagine ; elle donne à sa mutinerie, à sa colère, à son orgueil, un caractère de ridicule original et des plus plaisants : c'est le Ragotin du Roman comique, qui vaudrait beaucoup moins, s'il était d'une taille et d'une structure ordinaires. Quant à son nom, il est tiré de sa profession, ainsi que ceux des Purgon et des Diafoirus.
Non que nous approuvions l'usage où sont les comédiens de jouer ce rôle en marchant sur les genoux, ou de le faire jouer par un enfant : ces charges trop outrées ne sont dignes que des tréteaux des foires ; la vraisemblance et le bon goût en sont également choqués.
Nous n'entendons pas ce que l'anonyme veut dire en reprochant à ce personnage de n'être point placé à propos. S'il entend qu'il est purement épisodique, et que la pièce pouvait se passer de sa présence, nous sommes de son avis. S'il prétend que c'est un personnage déplacé, dont rien ne motive l'apparition, et qui choque la vraisemblance, nous croyons qu'il se trompe.
Clistorel est le médecin et l'apothicaire de Géronte ; en ces qualités il lui donne ses soins. Il apprend que ce vieux goutteux songe à se marier, et qu'il a pris ce parti sans le consulter : la bile du petit Esculape s'échauffe ; il court chez son malade le quereller comme il convient, et le punir de sa folie en lui annonçant qu'il l'abandonne. Cette scène, calquée peut-être sur celle de Purgon du Malade imaginaire, n'est ni plus déplacée, ni plus dénuée de vraisemblance que son modèle. Les deux scènes épisodiques, dans lesquelles Crispin prend les noms et les ajustements du neveu Normand et de la nièce du Maine, pour indisposer le vieillard contre ces deux parents, et l'empêcher de leur laisser à chacun une somme de vingt mille livres, sont, comme l'observe l'anonyme, imitées des anciennes scènes italiennes. On doit convenir avec lès critiques que cette ruse est d'une invention ancienne, et que c'est un stratagème usé au théâtre. Mais si Regnard n'a pas le faible mérite d'avoir imaginé ces scènes, il a celui de les avoir supérieurement traitées, d'y avoir répandu ce comique, cette gaîté, qui lui étaient propres, et qui en ont fait tout le succès.
Le succès de ces sortes de scènes, dont l'effet est toujours sûr au théâtre, dépend absolument de la manière dont elles sont mises en oeuvre. C'est ainsi que, postérieurement à Regnard, Le Sage a su plaire dans Crispin rival de son maître, en employant une scène imitée d'un ancien canevas italien, mais à laquelle il a su donner tout le charme de la nouveauté.
On a prétendu que le sujet du Légataire universel était tiré d'un fait arrivé du temps de Régnard. Nous n'avons pas de connaissance de ce fait. Quoi qu'il en soit, l'auteur en a tiré le plus grand parti, et en a composé une pièce qui mérite une place distinguée dans notre théâtre.
L'auteur de la lettre critique dont nous avons cité plusieurs traits a prétendu que le jeu des acteurs avait beaucoup contribué au succès de la pièce, et qu'elle perdrait la lecture. Sa prédiction ne s'est pas vérifiée ; et c'est à ce critique que Palaprat adressa le rondeau suivant :
RONDEAU sur le légataire universel.
Il est aisé de dire avec hauteur Fi d'une pièce, en faisant le docteur Qui, pour arrêt, nous donne sa grimace. Contre Régnard la grenouille croasse ; En est-il moins au goût du spectateur ? Je le soutiens, et ne suis point flatteur, De notre scène il sait l'art enchanteur. Il y fait rire, il badine avec grâce, Il est aisé. Sans le secours des charmes de l'acteur, Le Légataire aura chez le lecteur Le même sort. Malgré toi, vile race, Bas envieux, chose rare au Parnasse, Outre qu'en tout Régnard est bon auteur, Il est aisé.Note : Croasser exprime le cri du corbeau ; et coasser, celui de la grenouille. Il faudrait donc ici la grenouille coasse. On trouve la même faute dans les Folies amoureuses, acte II, scène VII.
AVERTISSEMENT de l'édition stéréotype de 1801
On sait qu'un fait véritable a donné l'idée de la pièce du Légataire. La scène du testament fut en effet jouée longtemps avant que Régnard imaginât d'en faire une comédie : mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est que ce furent les jésuites de Rome qui l'exécutèrent. Cette anecdote est assez curieuse pour que nous nous empressions de la mettre sous les yeux de nos lecteurs. Les détails que nous publions sont extraits des notes qui suivent la tragédie des Jammabos. L'auteur assure qu'ils n'ont jamais été imprimés, et croit pouvoir en garantir l'authenticité. Voici cette anecdote :
EXTRAIT DES NOTES qui suivent la tragédie des Jammabos.
Antoine-François Gauthiot, seigneur d'Ancier, était d'une famille noble de Franche-Comté, et y possédait de grands biens. Riche, et vieux garçon, c'était un titre pour mériter l'attention des jésuites : aussi ceux de la ville de Besançon, où il faisait sa demeure, n'oublièrent rien pour gagner son amitié et sa succession. Ils écrivirent à leurs confrères de Rome, quand M. d'Ancier y alla, en 1626, et ils recommandèrent beaucoup cet intéressant voyageur, en les informant des vues qu'ils avaient sur lui. Notre Franc-Comtois en reçut donc le plus grand accueil. Il tomba malade, et ne put alors refuser à leurs instances d'aller prendre un logement chez eux, c'est-à-dire dans la maison du grand Jésus, habitée par le général même de la société. Cependant la maladie empira ; M. d'Ancier mourut ; et, ce qui était le plus fâcheux pour ses hôtes, il mourut ab intestat.
Grande désolation parmi les compagnons de Jésus. Heureusement pour eux, ils avaient alors un frère qui était resté longtemps à leur maison de Besançon. Ce modèle des Crispins, voyant la douleur générale, entreprend de la calmer. Son esprit inventif lui fait apercevoir du remède à un malheur qui n'en paraît pas susceptible ; et le digne serviteur apprend à ses maîtres qu'il connaît en Franche-Comté un paysan dont la voix ressemble tellement à celle du défunt, que tout le monde s'y trompait. À ce coup de lumière, l'espérance des pères se ranime : ils conviennent de cacher la mort de l'ingrat qui est parti sans payer son gîte, et de faire venir l'homme que la Providence a mis en état de les servir dans cette importante occasion.
C'était un nommé Denis Euvrard, fermier d'une grange appartenante à M. d'Ancier lui-même, et située au village de Montferrand, près de Besançon. Mais comment le déterminer à entreprendre ce voyage ? Le frère jésuite avait donné l'idée du projet ; on le charge de l'exécution. Le voilà parti pour la Franche-Comté. Il arrive, et va trouver Denis Euvrard. Il ne l'aborde qu'en secret, et commence par le faire jurer de ne rien révéler, même à sa femme, de ce qu'il lui vient apprendre. Alors il lui dit que M. d'Ancier est malade à Rome, et veut faire son testament ; mais qu'ayant auparavant des choses essentielles à lui communiquer, il l'envoie chercher, et promet de le récompenser généreusement. Le fermier ne balance pas : sans parler de son voyage à personne, il se met en route avec le frère, et tous deux se rendent à Rome dans la maison du grand Jésus.
Dès que Denis Euvrard y est entré, deux jésuites viennent à sa rencontre : « Ah, mon pauvre ami ! lui disent-ils avec l'air et le ton de la douleur, vous arrivez trop tard ; M. d'Ancier est mort : c'est une grande perte pour nous et pour vous. Son intention était de vous donner sa grange de Montferrand, et de léguer le reste de ses biens à nos pères de Besançon : mais il n'y faut plus songer » Alors ils le conduisent dans une chambre ; on l'y laisse se reposer ; et il demeure seul, abandonné à ses tristes réflexions. Le lendemain, un des mêmes pères qui l'avaient entretenu la veille revient le voir, et la conversation retombe sur le même sujet. « Mon cher Euvrard, lui dit le jésuite, il me vient une idée. C'était l'intention de M. d'Ancier de faire son testament : il voulait vous donner sa grange de Montferrand, et nous laisser le surplus de ce qu'il possédait. Vous avouerez qu'il était maître de ses biens ; il pouvait en disposer comme il le jugeait convenable : ainsi l'on peut regarder ces biens comme nous étant déjà donnés devant Dieu. Il ne manque donc que la formalité du testament ; mais c'est un petit défaut de forme qu'il est possible de réparer. Je me suis aperçu que vous avez la voix entièrement semblable à celle de M. d'Ancier : vous pourriez facilement le représenter dans un lit, et dicter un testament conforme à ses intentions. Surtout vous n'oublierez pas de vous donner la grange de Montferrand. »
Le bon fermier se rendit sans peine à l'avis du casuiste. Le père jésuite, que le frère avait parfaitement instruit des biens du défunt, fit faire à Denis Euvrard plusieurs répétitions du rôle qu'il devait jouer. Enfin, lorsque celui-ci parut assez exercé, il fut mis dans un lit ; on manda le notaire ; et deux hommes distingués de la Franche-Comté, l'un conseiller au parlement, l'autre chanoine de la métropole, qui se trouvaient alors Rome, furent invités de la part de Mr. d'Ancier à venir assister à son testament. Il faut observer que, depuis quelque temps, ces deux personnes s'étaient souvent présentées pour voir M. d'Ancier, et qu'on leur avait toujours répondu qu'il n'était pas en état de les recevoir.
Quand le notaire et tous les témoins furent arrivés, le soi-disant moribond, bien enfoncé dans le lit, son bonnet sur les yeux, le visage tourné contre le mur, et ses rideaux à peine entr'ouverts, dit quelques mots à ses deux compatriotes ; puis on s'occupa de l'acte pour lequel on était assemblé.
Après le préambule ordinaire, le testateur révoque tout testament qu'il pourrait avoir fait précédemment, et tout autre qu'il pourrait faire par la suite, à moins qu'il ne commence par ces mots, Ave, Maria, gratia plena. Il élit sa sépulture dans l'église des révérends pères jésuites de Rome, sous le bon plaisir et vouloir du révérend père général. Il donne et lègue une somme de cinquante francs à chacune des pauvres communautés religieuses de Besançon, et une autre somme aussi très modique, avec un tableau, à l'un de ses parents. « Item, continue-t-il, je donne et lègue à Denis Euvrard, mon fermier, ma grange de Montferrand el toutes ses dépendances. » - À ces derniers mots, le jésuite, qui était assis auprès du lit, parut fort étonné. L'acteur ajoutait à son rôle, et ce n'était point ainsi qu'on l'avait fait rép6ter. L'enfant d'Ignace observa donc au testateur que ces dépendances étaient considérables, puisqu'elles comprenaient un moulin, un petit bois, et des cens ; mais l'homme qui était dans le lit ne voulut en rien rabattre, et soutint qu'il avait les plus grandes obligations à ce fermier.
Item, je donne et lègue audit Denis Euvrard ma vigne située à la côte des Maçons, et de la contenance de quatre-vingts ouvrées. » - Nouvelle observation de la part .du révérend père ; même réponse de la part du testateur.
Item, je donne et lègue audit Denis Euvrard mille écus à choisir dans mes meilleures constitutions de rente, et tout ce qu'il peut me redevoir de termes arriérés pour son bail de la grange de Montferrand.
Ici le jésuite, outré de dépit, voulut encore faire des remontrances ; mais il n'en eut pas le temps, et la parole lui fut coupée par le malade.
Item, je donne et lègue une somme de cinq cents francs à l'enfant de la nièce dudit Denis Euvrard : sans doute que cet enfant est de mes oeuvres.
Le révérend père était resté sans voix ; mais il étouffait de colère. Enfin le testateur déclara que, « quant au surplus de ses biens, il nommait, instituait ses héritiers seuls et universels pour le tout les pères jésuites de la maison de Besançon, à la charge par eux de bâtir leur église suivant le plan projeté, d'y ériger une chapelle sous l'invocation de saint Antoine et de saint François, ses bons patrons, et de célébrer dans ladite chapelle une messe quotidienne pour le repos de son âme. »
Tel est ce testament singulier qui a servi de modèle à celui de Crispin, et qui n'est certainement pas moins plaisant. Mais M. d'Ancier ne fit point comme Géronte, il ne revint pas. Sa mort fut annoncée le lendemain ; on publia le testament à l'officialité de Besançon ; et les jésuites furent mis en possession de cet héritage.
Quelques années après, Denis Euvrard se trouva véritablement dans l'état qu'il avait si bien joué à Rome. Voyant qu'il touchait à la fin de sa vie, il sentit des remords, et fit à son curé l'aveu de tout ce qui s'était passé. Celui-ci, qui n'avait point étudié la morale dans les casuistes de la Société de Jésus, représenta au moribond l'énormité de son crime. Ce pasteur éclairé lui dit que, devant un notaire, assisté du juge du lieu et de plusieurs témoins, il fallait déclarer dans le plus grand détail la manoeuvre à laquelle il s'était prêté, et faire en même temps aux héritiers de M. d'Ancier un abandon, non seulement des biens qu'il s'était donnés, mais encore de tout ce qu'il possédait. La déclaration et l'abandon furent faits dans toutes les formes, et suivis de la mort de Denis Euvrard.
Dès que les héritiers naturels de M. d'Ancier eurent en main des pièces si fortes, ils se pourvurent contre le testament. Ils gagnèrent d'abord à Besançon, dans le premier degré de juridiction. On en appela au parlement de Dôle ; ils gagnèrent encore. Une dernière ressource restait à la Société, et le procès fut porté au conseil suprême de Bruxelles (car la Franche-Comté, soumise à l'Espagne, dépendait alors du gouvernement de Flandre). Dans ce dernier tribunal le crédit et les intrigues des jésuites prévalurent enfin ; les deux premiers jugements furent cassés ; les pères furent maintenus dans la possession des biens dont ils jouissaient, et on lit encore sur le frontispice de leur église, possédée à présent par le collège de Besançon : Ex munificentia domini d'Ancier.
On ne peut douter que Regnard, qui voyagea beaucoup dans sa jeunesse, n'ait eu connaissance de cette anecdote. Il en fut vraisemblablement instruit à Bruxelles, où il alla en 1681, c'est-à-dire dans un temps où l'on devait y conserver encore la mémoire de ce singulier procès, puisqu'il avait eu pour témoins tous ceux des habitants de cette ville qui se trouvaient alors âgés de cinquante à soixante ans. Quand le poète composa dans la suite sa comédie du Légataire, il se garda bien de citer la source qui lui en avait fourni l'idée ; c'était l'époque de la plus grande puissance des jésuites : il eut donc la prudence de cacher ce que sa pièce leur devait, et ces pères eurent la modestie de ne pas le réclamer.
Il parait cependant que Regnard ne s'attribua point la gloire de l'invention, ou du moins qu'elle lui fut contestée. C'est ce que semble indiquer un passage du Dictionnaire portatif des Théâtres. « On prétend, y est-il dit à l'article du Légataire, qu'un fait véritable a donné l'idée de cette pièce. » Mais ce fait n'était guère connu que dans la Franche-Comté, où il a toujours été de notoriété publique.
ACTE I
SCÈNE I. Lisette, Crispin.
LISETTE
Bonjour, Crispin, bonjour.CRISPIN
Bonjour, belle Lisette. Mon maître, toujours plein du soin qui l'inquiète, M'envoie à ton lever, zélé collatéral, Savoir comment son oncle a passé la nuit.LISETTE
Mal.CRISPIN
Le bon homme, chargé de fluxions, d'années, Lutte depuis longtemps contre les destinées, Et pare de la mort le trait fatal en vain ; Il n'évitera pas celui du médecin. Il garde le dernier ; et ce corps cacochyme Est à son art fatal dévoué pour victime. Nous prévoyons dans peu qu'un petit ou grand deuil Étendra de son long Géronte en un cercueil. Si mon maître pouvait être fait légataire, Je ferais de bon coeur les frais du luminaire.Cacochyme : Plein de mauvaises humeurs. Un corps cacochyme est un corps dont les plaies sont fort difficiles à guérir, à cause des mauvaises humeurs dont le corps est plein, et qui affluent sur la partie malade. [F]
LISETTE
Un remède par moi lui vient d'être donné, Tel que l'apothicaire en avait ordonné. J'ai cru que ce serait le dernier de sa vie ; Il est tombé sur moi deux fois en léthargie-LISETTE
De ma main il les trouve meilleurs : Aussi, sans me targuer d'une vaine science, J'entends ce métier-là mieux que fille de France.Fille de France : Filles de France, les filles du roi et de la reine de France. Un ambitieux croit acquérir des droits en obtenant des grâces, et le duc de Bourbon fut plus sensible au refus qu'on lui fit, qu'il ne l'avait été à l'honneur d'épouser une fille de France, DUCLOS, Hist. Louis XI, Oeuv. t. II, p. 224, dans POUGENS. [L]
CRISPIN
Peste, le beau talent ! Tu te fais bien payer, Je crois, de tous les soins qu'il te fait employer.LISETTE
Il ne me donne rien ; mais j'ai, pour récompense, Le droit de lui parler avec toute licence. Je lui dis, à son nez, des mots assez piquants : Voilà tous les profits que j'ai depuis cinq ans. C'est le plus ladre vert qu'on ait vu de la vie. Je ne puis t'exprimer où va sa vilenie. Il trouve tous les jours, dans son fécond cerveau, Quelque trait d'avarice admirable et nouveau. Il a pour médecin pris un apothicaire Pas plus haut que ma jambe, et de taille sommaire : Il croit qu'étant petit, il lui faut moins d'argent ; Et qu'attendu sa taille, il ne paiera pas tant.LISETTE
Mais dans son testament ses grâces départies Doivent me racquitter de son avare humeur : Ainsi je renouvelle avec soin mon ardeur.CRISPIN
Il fait son testament ?LISETTE
Tout beau, l'ami, tout beau ! L'on dirait, à t'entendre, Qu'à la succession tu peux aussi prétendre. Déjà ne sont-ils pas assez de concurrents, Sans t'aller mettre encore au rang des aspirants ? Il a tant d'héritiers, le bon seigneur Géronte, Il en a tant et tant, que parfois j'en ai honte : Des oncles, des neveux, des nièces, des cousins, Des arrière-cousins remués de germains ; J'en comptai l'autre jour, en lignes paternelles, Cent sept mâles vivants : juge encor des femelles.Cousin remué de germain : Fig. et populairement. Cousin remué de germain, cousin issu de germain. [L]
CRISPIN
Oui ! Mais mon maître aspire à la plus grosse part : J'en pourrais bien aussi tirer ma quote-part ; Je suis un peu parent, et tiens à la famille.LISETTE
Toi ?CRISPIN
Ma première femme était assez gentille, Une Bretonne vive, et coquette surtout, Qu'Éraste, que je sers, trouvait fort à son goût : Je crois, comme toujours il fut aimé des dames, Que nous pourrions bien être alliés par les femmes ; Et de monsieur Géronte il s'en faudrait bien peu Que par là je ne fusse un arrière-neveu.CRISPIN
Mais, raillerie à part, nous avons grand besoin Qu'à faire un testament Géronte prenne soin. Si mon maître, primo, n'est nommé légataire, Le reste de ses jours il fera maigre chère. Secundo, quoiqu'il soit diablement amoureux, Madame Argante, avant de couronner ses feux, Et de le marier à sa fille Isabelle, Veut qu'un bon testament, bien sûr et bien fidèle, Fasse ledit neveu légataire de tout. Mais ce qui doit le plus être de notre goût, C'est qu'Éraste nous fait trois cents livres de rente, Si nous réussissons au gré de son attente : Ce don, de notre hymen formera les liens. Ainsi tant de raisons sont autant de moyens Que j'emploie à prouver qu'il est très nécessaire Que le susdit neveu soit nommé légataire ; Et je conclus enfin qu'il faut conjointement Agir pour arriver au susdit testament.CRISPIN
Je le crois. Mon talent te paraît-il étrange ? J'ai brillé dans l'étude avec assez d'honneur, Et l'on m'a vu trois ans clerc chez un procureur. Sa femme était jolie ; et, dans quelques affaires, Nous jugions à huis clos de petits commissaires.Commissaire : Les petits Commissaires, sont quatre Juges anciens avec le Président, qui discutent un procès, qui en voient et examinent les pièces, et dont on fait après le rapport en pleine Chambre. [F]
SCÈNE II. Éraste, Lisette, Crispin.
CRISPIN
Mais mon maître paraît.ÉRASTE
Ah ! Te voilà, Lisette ! Guéris-moi, si tu peux, du soin qui m'inquiète. Hé bien ! Mon oncle est-il en état d'être vu ?LISETTE
Ah, monsieur ! Depuis hier il est encor déchu ; J'ai cru que cette nuit serait sa nuit dernière, Et que je fermerais pour jamais sa paupière. Les lettres de répit qu'il prend contre la mort Ne lui serviront guère, ou je me trompe fort.Lettre de répit : ou, simplement, répit, lettres que le roi accordait quelquefois à un débiteur pour suspendre les poursuites des créanciers. On fit casser ses lettres de répit, son répit. [L]
LISETTE
C'est la vérité pure.CRISPIN
Je sentis autrefois les mêmes mouvements, Quand ma femme passa les rives du Cocyte Pour aller en bateau rendre aux défunts visite. J'en avais dans le coeur un plaisir plein d'appas, Comme tant de maris l'auraient en pareil cas ; Cependant la nature, excitant la tristesse, Faisait quelque conflit avecque l'allégresse, Qui par certains ressorts et mélanges confus, Combattaient tour à tour, et prenaient le dessus ; En sorte que l'espoir... la douleur légitime... L'amour... On sent cela bien mieux qu'on ne l'exprime. Mais ce que je puis dire, en vous accusant vrai, C'est que, tout à la fois, j'étais et triste et gai.Accuser vrai : Accuser juste, accuser faux, être exact, inexact dans son récit. [L]
ÉRASTE
Je ressens pour mon oncle une amitié sincère ; Je donne dans son sens en tout pour lui complaire ; Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, ayant le droit ou non, Je conviens avec lui qu'il a toujours raison.LISETTE
Il faut que le vieillard soit mal dans ses affaires, Puisqu'il m'a commandé d'aller chez deux notaires.ÉRASTE
Hé ! Dis-moi, mon enfant, en pleine confidence, Puis-je, sans me flatter, former quelque espérance ?LISETTE
Elle est très bien fondée ; et, depuis quelques jours, Avec madame Argante il tient certains discours Où l'on parle tout bas de legs, de mariage : Je n'ai de leur dessein rien appris davantage. Votre maîtresse est mise aussi dans l'entretien. Pour moi, je crois qu'il veut vous laisser tout son bien, Et vous faire épouser Isabelle.ÉRASTE
Ah ! Lisette, Que tu flattes mes sens ! Que ma joie est parfaite ! Ce n'est point l'intérêt qui m'anime aujourd'hui ; Un dieu beaucoup plus fort et plus puissant que lui, L'Amour, parle en mon coeur : la charmante Isabelle Est de tous mes désirs une cause plus belle, Et pour le testament me fait faire des voeux...LISETTE
L'Amour et l'intérêt seront contents tous deux. Serait-il juste aussi qu'un si bel héritage De cent cohéritiers devînt le sot partage ? Verrais-je d'un oeil sec déchirer par lambeaux, Par tant de campagnards, de pieds-plats, de nigauds, Une succession qui doit, par parenthèse, Vous rendre un jour heureux, et nous mettre à notre aise ? Car vous savez, monsieur...LISETTE
Si votre oncle vous fait le bien qu'il se propose, Sans trop vanter mes soins, j'en suis un peu la cause : Je lui dis tous les jours qu'il n'a point de neveux Plus doux, plus complaisants, ni plus respectueux ; Non par l'espoir du bien que vous pouvez attendre, Mais par un naturel et délicat et tendre.CRISPIN
Que cette fille-là connaît bien votre coeur ! Vous ne sauriez, ma foi, trop payer son ardeur. Je dois, dans peu de temps, contracter avec elle. Regardez-la, monsieur ; elle est et jeune et belle : N'allez pas en user comme de l'autre, non !LISETTE
Monsieur Géronte vient, il faut changer de ton. Je n'ai point eu le temps d'aller chez les notaires. Toi, qui m'as trop longtemps parlé de tes affaires, Va vite, cours, dis-leur qu'ils soient prêts au besoin. L'un s'appelle Gaspard, et demeure à ce coin ; Et l'autre un peu plus bas, et se nomme Scrupule.SCÈNE III. Géronte, Éraste, Lisette, un Laquais.
GÉRONTE
Ah ! Bonjour, mon neveu.SCÈNE IV. Géronte, Éraste, Lisette.
GÉRONTE
J'ai, cette nuit, été secoué comme il faut, Et je viens d'essuyer un dangereux assaut : Un pareil, à coup sûr, emporterait la place.ÉRASTE
Vous voilà beaucoup mieux ; et le ciel, par sa grâce, Pour vos jours en péril nous permet d'espérer. Il faut présentement songer à réparer Les désordres qu'a pu causer la maladie, Vous faire désormais un régime de vie, Prendre de bons bouillons, de sûrs confortatifs, Nettoyer l'estomac par de bons purgatifs, Enfin ne vous laisser manquer de nulles choses.Confortatif : terme improbable qui signifierait « apporter du confort ».
GÉRONTE
Oui, j'aimerais assez ce que tu me proposes ; Mais il faut tant d'argent pour se faire soigner, Que, puisqu'il faut mourir, autant vaut l'épargner. Ces porteurs de seringue ont pris des airs si rogues !... Ce n'est qu'au poids de l'or qu'on achète leurs drogues. Qui pourrait s'en passer et mourir tout d'un coup, De son vivant, sans doute, épargnerait beaucoup.ÉRASTE
Oui, vous avez raison ; c'est une tyrannie : Mais je ferai les frais de votre maladie. La santé dans le monde étant le premier bien, Un homme de bon sens n'y doit ménager rien. De vos maux négligés vous guérirez sans doute. Tâchons à réparer vos forces, quoi qu'il coûte.GÉRONTE
C'est tout argent perdu dans cette occasion ; La maison ne vaut pas la réparation. Je veux, mon cher neveu, mettre ordre à mes affaires.À Lisette.
As-tu dit qu'on allât me chercher deux notaires ?GÉRONTE
Et dans peu vous saurez mes sentiments aussi ; Je veux, en bon parent, vous les faire connaître.GÉRONTE
J'ai des collatéraux...LISETTE
Oui vraiment, et beaucoup.GÉRONTE
Qui, d'un regard avide, et d'une dent de loup, Dans le fond de leur coeur dévorent par avance Une succession qui fait leur espérance.GÉRONTE
Je sais ce qu'il en est.GÉRONTE
J'en suis persuadé. Je voudrais me venger D'un vain tas d'héritiers, et les faire enrager ; Choisir une personne honnête et qui me plaise, Pour lui laisser mon bien et la mettre à son aise.LISETTE
Non, je ne comprends pas de plus charmant plaisir Que de voir d'héritiers une troupe affligée, Le maintien interdit, et la mine allongée, Lire un long testament où, pâles, étonnés, On leur laisse un bonsoir avec un pied de nez. Pour voir au naturel leur tristesse profonde, Je reviendrais, je crois, exprès de l'autre monde.GÉRONTE
Quoique déjà je sois atteint et convaincu, Par les maux que je sens, d'avoir longtemps vécu ; Quoiqu'un sable brûlant cause ma néphrétique, Que j'endure les maux d'une âcre sciatique, Qui, malgré le bâton que je porte en tout lieu, Fait souvent qu'en marchant je dissimule un peu ; Je suis plus vigoureux que l'on ne s'imagine, Et je vois bien des gens se tromper à ma mine.LISETTE
Il est de certains jours de barbe, où, sur ma foi, Vous ne paraissez pas plus malade que moi.GÉRONTE
Est-il vrai ?GÉRONTE
J'ai toujours reconnu du bon dans cette fille. Je veux pourtant songer à mettre ordre à mon bien, Avant qu'un prompt trépas m'en ôte le moyen. Tu connais et tu vois parfois madame Argante ?ÉRASTE
Je ne vois point d'objet plus digne d'aucuns voeux, Ni de fille plus propre à rendre un homme heureux.GÉRONTE
Je m'en vais l'épouser.ÉRASTE
Vous, mon oncle ?GÉRONTE
Moi-même.GÉRONTE
D'Isabelle, en ce jour ; et, par ce mariage, Je lui donne, à ma mort, tout mon bien en partage.ÉRASTE
Vous ne pouvez mieux faire, et j'en suis très content : Je voudrais, comme vous, en pouvoir faire autant.LISETTE
Quoi ! Vous, vieux et cassé, fiévreux, épileptique, Paralytique, étique, asthmatique, hydropique, Vous voulez de l'hymen allumer le flambeau, Et ne faire qu'un saut de la noce au tombeau !GÉRONTE
Je sais ce qu'il me faut : apprenez, je vous prie, Que même ma santé veut que je me marie. Je prends une compagne, et de qui tous les jours Je pourrai, dans mes maux, tirer de grands secours. Que me sert-il d'avoir une avide cohorte D'héritiers, qui toujours veille et dort à ma porte ; De gens qui, furetant les clefs du coffre-fort, Me détendront mon lit peut-être avant ma mort ? Une femme, au contraire, à son devoir fidèle, Par des soins conjugaux me marquera son zèle ; Et de son chaste amour recueillant tout le fruit, Je me verrai mourir en repos et sans bruit.Détendre : Détacher une chose tendue. Les sergents commençaient à détendre le lit, la tapisserie, quand le maître arriva et paya. On a détendu les voiles. [T]
ÉRASTE
Mon oncle parle juste, et ne saurait mieux faire Que de se ménager un secours nécessaire. Une femme économe et pleine de raison, Prendra seule le soin de toute la maison.SCÈNE V. Géronte, Éraste, Lisette, un Laquais.
GÉRONTE
Mais quelqu'un vient ici.SCÈNE VI. Géronte, Lisette, le Laquais.
GÉRONTE
Mon chapeau, ma perruque.SCÈNE VII. Mme Argante, Isabelle, Géronte, Éraste, Lisette, le Laquais.
MADAME ARGANTE
Nous avons, ce matin, appris de vos nouvelles, Qui nous ont mis pour vous en des peines mortelles. Vous avez, ce dit-on, très mal passé la nuit.GÉRONTE
Ce sont mes héritiers qui font courir ce bruit ; Ils me voudraient déjà voir dans la sépulture : Je ne me suis jamais mieux porté, je vous jure :LISETTE, à part
Oui, qui mourra bientôt.GÉRONTE
Je serais bien malade, et plus qu'à l'agonie, Si des yeux aussi beaux ne me rendaient la vie.MADAME ARGANTE
Ma fille, en ce moment vous voyez devant vous Celui que je vous ai destiné pour époux.Julep : Terme de Pharmacie. C'est une potion douce et agréable qu'on donne aux malades, composée d'eaux distillées ou de légères décoctions, qu'on cuit avec une once de sucre sur 7. ou 8. onces de liqueur, ou de sucs clarifiés. On en donne quelquefois pour la boisson ordinaire en certaines maladies. Il sert à préparer les humeurs péccantes, ou pour rétablir les forces du coeur abattues, ou pour provoquer le sommeil. [F]
GÉRONTE
Oui, madame, c'est vous (pour le moins je m'en flatte) Qui guérirez mes maux mieux qu'un autre Hippocrate. Vous êtes pour mon coeur comme un julep futur, Qui doit le nettoyer de ce qu'il a d'impur : Mon hymen avec vous est un sûr émétique ; Et je vous prends enfin pour mon dernier topique.Émetique : Est un remède qui purge avec violence par haut et par bas, fait de la poudre et du beurre d'antimoine préparé, dont on a séparé les sels corrosifs par plusieurs lotions. Le vin émetique s'est mis en réputation. La poudre émetique se nomme aussi Algarot, du nom de son auteur. [F]
Topique : Se dit aussi en médecine, des emplâtres, cataplasmes et autres remèdes extérieurs qui s'appliquent sur la partie affligée et douloureuse. La goutte ne se guérit point par des remèdes topiques, il faut aller à la source du mal. Les topiques soulagent pour un temps la douleur. [F]
ISABELLE
Je ne sais pas, monsieur, pour quoi vous me prenez ; Mais ce choix m'interdit, et vous me surprenez.MADAME ARGANTE
Monsieur, vous épousant, vous fait un avantage Qui doit faire oublier et ses maux et son âge ; Et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.ISABELLE
Madame, le devoir m'y fera consentir ; Mais peut-être monsieur, par cette loi sévère, Ne trouvera-t-il pas en moi ce qu'il espère. Je sais ce que je suis, et le peu que je vaux, Pour être, comme il dit, un remède à ses maux ; Il se trompe bien fort, s'il prétend, sur ma mine, Devoir trouver en moi toute la médecine : Je connais bien mes yeux ; ils ne feront jamais Une si belle cure et de si grands effets.GÉRONTE
Au feu que je ressens si l'amour est propice, Avant qu'il soit neuf mois, sans trop me signaler, Tous mes collatéraux auront à qui parler : Dans le monde on saura, dans peu, de mes nouvelles.LISETTE, à part
Ah ! Par ma foi, je crois qu'il en fera de belles.Haut.
Si le diable vous tente et vous veut marier, Qu'il cherche un autre objet pour vous apparier. Je m'en rapporte à vous : madame est vive et belle ; Il lui faut un époux qui soit aussi vif qu'elle, Bien fait, et de bon air, qui n'ait pas vingt-cinq ans ; Vous, vous êtes majeur, et depuis très longtemps. À votre âge, doit-on parler de mariages ? Employez le notaire à de meilleurs usages : C'est un bon testament, un testament, morbleu, Bien fait, bien cimenté, qui doit vous tenir lieu De tendresse, d'amour, de désir, de ménage, De femme, de contrats, d'enfants, de mariage. J'ai parlé, je me tais.GÉRONTE
Vraiment, c'est fort bien fait. Qui vous a donc si bien affilé le caquet ?Affilé : Couteau mal affilé. Lame bien affilée. [L]
LISETTE
La raison.GÉRONTE, à madame Argante et à Isabelle
De ses airs ne soyez point blessées : Elle me dit parfois librement ses pensées ; Je le souffre en faveur de quelques bons talents,ÉRASTE
Vous avez très grand tort de parler de la sorte ; Je voudrais me porter comme monsieur se porte. Il veut se marier ; et n'a-t-il pas raison D'avoir un héritier, s'il peut, de sa façon ? Quoi ! Refusera-t-il une aimable personne Que son heureux destin lui réserve et lui donne ? Ah ! Le ciel m'est témoin si je voudrais jamais De sort plus glorieux pour combler mes souhaits !MADAME ARGANTE
Ma fille sait toujours obéir quand j'ordonne.ÉRASTE
Oui, je vous soutiens, moi, qu'une jeune personne, Malgré sa répugnance et l'orgueil de ses sens, Doit suivre aveuglément le choix de ses parents ; Et mon oncle, après tout, n'a pas un si grand âge, À devoir renoncer encore au mariage ; Et soixante et huit ans, est-ce un si grand déclin, Pour...LISETTE
Il a souffert le choc de deux apoplexies, Qui ne sont, par bonheur, que deux paralysies ; Et tous les médecins qui connaissent ses maux Ont juré Galien, qu'à son retour des eaux, Il n'aurait sûrement ni goutte sciatique, Ni gravelle, ni point, ni toux, ni néphrétique.Galien : C'est le nom d'un médecin célèbre, et non pas d'un Empereur. Galien était de Pergame en Asie ; et florissait sous Trajan et sous Hadrien. Il était fils du plus habile Architecte de la ville. Il étudia la Médecine sous Satyron et Pélops, tous deux très habiles médecins. Il se fit connaître à Athènes, puis à Alexandrie, et enfin à Rome, où il écrivit beaucoup. On dit qu'il composa deux cents volumes. Il mourut l'an 140. de J.C. âgé de 70 ans.
GÉRONTE
Ils m'ont même assuré que, dans fort peu de temps, Je pourrais de mon chef avoir quelques enfants.Chef : De son chef, de son propre mouvement, de son autorité privée. [L]
GÉRONTE, bas, à Lisette
Lisette, le remède agit à certain point...GÉRONTE
Mon neveu, je n'y puis résister davantage. Ah ! Ah !... Madame, il faut que je vous dise adieu ; Certain devoir pressant m'appelle en certain lieu.MADAME ARGANTE
De peur d'incommoder, nous vous cédons la place.GÉRONTE
Éraste, conduis-les. Excusez-moi, de grâce, Si je ne puis rester plus longtemps avec vous.Il s'en va avec son laquais.
SCÈNE VIII. Mme Argante, Isabelle, Éraste, Lisette.
LISETTE, à Isabelle
Madame, vous voyez le pouvoir de vos coups : Un seul de vos regards, d'un mouvement facile, Agite plus d'humeurs, détache plus de bile, Opère plus en lui, dès la première fois, Que les médicaments qu'il prend depuis six mois. Ô pouvoir de l'amour !MADAME ARGANTE
Adieu, je me retire.SCÈNE IX.
ACTE II
SCÈNE I. Mme Argante, Isabelle, Éraste.
MADAME ARGANTE
C'est trop nous retenir, laissez-nous donc partir.ÉRASTE
Je ne puis vous quitter ni vous laisser sortir Que vous ne me flattiez d'un rayon d'espérance.MADAME ARGANTE
Je voudrais vous pouvoir donner la préférence.ÉRASTE
Quoi ! Vous aurez, madame, assez de cruauté Pour conclure à mes yeux cet hymen projeté, Après m'avoir promis la charmante Isabelle ? Pourrai-je, sans mourir, me voir séparé d'elle ?MADAME ARGANTE
Quand je vous la promis, vous me fîtes serment Que votre oncle, en faveur de cet engagement, Vous ferait de ses biens donation entière. En épousant ma fille, il offre de le faire : Ai-je tort ?ÉRASTE, à Isabelle
Vous, madame, y consentiriez-vous ?ISABELLE
Assurément, monsieur, il sera mon époux. . Et ne venez-vous pas de me dire vous-même Qu'une fille, malgré la répugnance extrême Qu'elle trouvait à prendre un parti présenté, Devait de ses parents suivre la volonté ?ÉRASTE
Et ne voyez-vous pas que, par cet artifice, Pour rompre ses projets, je flattais son caprice ? Il est certains esprits qu'il faut prendre de biais, Et que, heurtant de front, vous ne gagnez jamais.À Madame Argante.
Mon oncle est ainsi fait. L'intérêt peut-il faire Que vous sacrifiiez une fille si chère ?MADAME ARGANTE
Mais le bien qu'il lui fait...ÉRASTE
Donnez-moi votre foi De rompre cet hymen ; et je vous promets, moi, De tourner aujourd'hui son esprit de manière Que les choses iront ainsi que je l'espère, Et qu'il fera pour moi quelque heureux testament.SCÈNE II. Lisette, Mme Argante, Isabelle, Éraste.
ÉRASTE, à Lisette
Comment mon oncle est-il ?LISETTE
Le voilà qui me suit.SCÈNE III. Éraste, Lisette.
LISETTE
Eh bien ! Vous souffrirez que votre oncle, à son âge, Fasse, devant vos yeux, un si sot mariage ; Qu'il vous frustre d'un bien que vous devez avoir !ÉRASTE
Hélas ! Ma pauvre enfant, j'en suis au désespoir. Mais l'affaire n'est pas encore consommée, Et son feu pourrait bien s'en aller en fumée. La mère, en ma faveur, change de volonté, Et va, d'un mot d'écrit entre nous concerté, Remercier mon oncle, et lui faire comprendre Qu'il est un peu trop vieux pour en faire son gendre.LISETTE
Je veux dans le complot entrer conjointement. Et que deviendrait donc enfin le testament Sur lequel nous fondons toutes nos espérances, Et qui doit cimenter un jour nos alliances, Et faire le bonheur d'Éraste et de Crispin ? Il faut, par notre esprit, faire notre destin, Et rompre absolument l'hymen qu'il prétend faire. J'en ai fait dire un mot à son apothicaire ; C'est un petit mutin, qui doit venir tantôt, Et qui lui lavera la tête comme il faut. Je ne veux pas rester dans une nonchalance Qu'il faut laisser aux sots. Mais Géronte s'avance.SCÈNE IV. Géronte, Éraste, Lisette, le Laquais.
GÉRONTE
Ma colique m'a pris assez mal à propos ; Je n'ai senti jamais à la fois tant de maux. N'ont-elles point été justement irritées De ce que je les ai si brusquement quittées ?LISETTE
Monsieur a fait pour vous les honneurs jusqu'au bout : Je dirai cependant qu'en entrant en matière, Vous n'avez pas là fait un beau préliminaire.GÉRONTE
Il est vrai. Cependant j'ai quelque répugnance De songer, à mon âge, à faire une alliance : Mais, puisque j'ai promis...LISETTE
Ne vous contraignez point ; On n'est pas aujourd'hui scrupuleux sur ce point. Monsieur acquittera la parole donnée.GÉRONTE
Le sort en est jeté, suivons ma destinée. Je voudrais inventer quelque petit cadeau Qui coûtât peu d'argent, et qui parût nouveau.ÉRASTE
Reposez-vous sur moi des soins de cette fête, Des habits, du repas qu'il faut que l'on apprête : J'ordonne sur ce point bien mieux qu'un médecin.LISETTE
Il faut que l'abondance, avec soin répandue, Puisse nous racquitter de votre triste vue : Il faut entendre aussi ronfler les violons ; Et je veux avec vous danser les cotillons.Cotillon : Sorte de branle, où la danse est fréquemment interrompue par de petites actions partielles et ridicules, comme de ramasser un chapeau par terre avec les dents sans y mettre les mains, d'allumer un papier attaché au dos de quelqu'un qui remue sans cesse pour qu'on ne l'allume pas, etc. Le cotillon ne se danse qu'à la fin des bals. [L]
Raquitter : Se dédommager de quelque perte. [L]
LISETTE, à part
Cela fait que bien peu vous valez dans le nôtre.SCÈNE V. Un Laquais de Madame Argante, Géronte, Éraste, Lisette, le Laquais de Géronte.
LE LAQUAIS de Madame Argante
Ma maîtresse, qui sort dans ce moment d'ici, M'a dit de vous donner le billet que voici.GÉRONTE, prenant le billet
Pour ma santé, sans doute, elles sont inquiètes. Lisons. Va me chercher, Lisette, mes lunettes.LISETTE
Cela vaut-il le soin de vous tant préparer ? Donnez-moi le billet, je vais le déchiffrer.Elle lit.
Depuis notre entrevue, monsieur, j'ai fait réflexion sur le mariage proposé, et je trouve qu'il ne convient ni à l'un ni à l'autre ; ainsi vous trouverez bon, s'il vous plaît, qu'en vous rendant votre parole, je retire la mienne, et que je sois votre très humble et très obéissante servante,
ARGANTE
Et plus bas,ISABELLE
Vous pouvez maintenant, sans que l'on vous punisse, Vous retirer chez vous, et quitter le service ; Voilà votre congé bien signé.ÉRASTE
Je m'en étonne peu. Mais, sans vous arrêter à cet écrit frivole, Il faut les obliger à tenir leur parole.GÉRONTE
Je me garderai bien de suivre ton avis, Et d'un plaisir soudain tous mes sens sont ravis. Je ne sais pas comment, ennemi de moi-même, Je me précipitais dans ce péril extrême : Un sort à cet hymen m'entraînait malgré moi, Et point du tout l'amour.LISETTE
Sans jurer, je le crois. Que diantre voulez-vous que l'amour aille faire Dans un corps moribond, à ses feux si contraire ? Ira-t-il se loger avec des fluxions, Des catarrhes, des toux, et des obstructions ?GÉRONTE, en laquais de madame Argante
Attends un peu là-bas, et que rien ne te presse ; Je vais faire, à l'instant, réponse à ta maîtresse.Le laquais de Madame Argante sort.
SCÈNE VI. Géronte, Éraste, Lisette, le Laquais de Géronte.
ÉRASTE
C'était témérité, dans l'âge où vous voilà, Malsain, fiévreux, goutteux, et pis que tout cela, De prendre femme, et faire, en un jour si célèbre, Du flambeau de l'hymen une torche funèbre.GÉRONTE
Puisque je suis tranquille, et qu'un conseil plus sage Me guérit des vapeurs d'amour, de mariage, Je veux mettre ordre au bien que j'ai reçu du ciel, Et faire en ta faveur un legs universel Par un bon testament.ÉRASTE
Ah, monsieur ! Je vous prie, Épargnez cette idée à mon âme attendrie : Je ne puis, sans soupir, vous ouïr prononcer Le mot de testament ; il semble m'annoncer, Avant qu'il soit longtemps, le sort qui doit le suivre, Et le malheur auquel je ne pourrai survivre : Je frémis, quand je pense à ce moment cruel.GÉRONTE
Tant mieux ; c'est un effet de ton bon naturel. Je veux donc te nommer mon légataire unique. J'ai deux parents encor pour qui le sang s'explique : L'un est fils de mon frère, et tu sais bien son nom, Gentilhomme normand, assez gueux, ce dit-on ; Et l'autre est une veuve avec peu de richesse, La fille de ma soeur, par conséquent ma nièce, Qui jadis dans le Maine épousa, quoique vieux, Certain baron qui n'eut pour bien que ses aïeux. Je veux donc, en faveur de l'amitié sincère Qu'autrefois je portais à leur père, à leur mère, Leur laisser à chacun vingt mille écus comptant,Cette leçon est conforme à toutes les anciennes éditions que j'ai consultées. Plusieurs autres éditions modernes offrent la variante suivante : L'un est fils de ma soeur... La comédie du Légataire est une de celles dont le texte original a éprouvé le plus d'altérations. J'ai rétabli ce texte dans son exactitude primitive, sans mentionner les variantes des différents éditeurs. (G. A. C.)
LISETTE
Vingt mille écus ! Le legs serait exorbitant. Un neveu bas-normand, une nièce du Maine, Pour acheter chez eux des procès par douzaine, Jouiront, pour plaider, d'un bien comme cela ! Fi ! C'est trop des trois quarts pour ces deux cancres-là.GÉRONTE
Je ne les vis jamais ; ce que je puis vous dire, C'est qu'ils se sont tous deux avisés de m'écrire Qu'ils voulaient à Paris venir dans peu de temps, Pour me voir, m'embrasser, et retourner contents. Je crois que tu n'es pas fâché que je leur laisse De quoi vivre à leur aise, et soutenir noblesse.ÉRASTE
N'êtes-vous pas, monsieur, maître de votre bien ? Tout ce que vous ferez, je le trouverai bien.LISETTE
Et moi, je trouve mal cette dernière clause ; Et de tout mon pouvoir à ce legs je m'oppose. Mais vous ne songez pas que le laquais attend.LISETTE
Avez-vous oublié qu'une paralysie S'est de votre bras droit depuis un mois saisie, Et que vous ne sauriez écrire ni signer ?GÉRONTE
Il est vrai : mon neveu viendra m'accompagner ; Et je vais lui dicter une lettre d'un style Qui de madame Argante émouvra la bile ; J'en suis bien assuré. Viens, Éraste ; suis-moi.Il manque une syllabe à ce vers, parce que, dans l'édition originale, on a imprimé émouvera pour rendre le vers complet. L'édition de 1731, comme toutes celles qui l'ont suivie, porte échauffera, qui remplit la mesure, sans exprimer tout à fait la même idée. Régnard se montre assez souvent indépendant des règles grammaticales pour que j'aie cru devoir laisser incorrect, dans le texte, ce mot qui appartient à l'auteur. (G. A. C.)
SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Crispin, Lisette.
CRISPIN
Ma foi, pour te servir j'ai diablement couru ; Ces notaires sont gens d'approche difficile. L'un n'était pas chez lui, l'autre était par la ville. Je les ai déterrés où l'on m'avait instruit, Dans un jardin, à table, en un petit réduit, Avec dames qui m'ont paru de bonne mine. Je crois qu'ils passaient là quelque acte à la sourdine. Mais dans une heure au plus ils seront ici.Sourdine : Façon de parler adverbiale et figurée. Avec peu de bruit, secrètement. [Ac]
CRISPIN
Non.LISETTE
Pour Isabelle, un trait décoché par l'Amour Avait, ma foi, percé son pauvre coeur à jour ; Et, frustrant des neveux l'espérance uniforme, Lui-même il voulait faire un héritier en forme : Mais le ciel, par bonheur, en ordonne autrement ; Il pense maintenant à faire un testament Où ton maître sera nommé son légataire.CRISPIN
Pour lui, comme pour nous, il ne pouvait mieux faire. La nouvelle est trop bonne ; il faut qu'en sa faveur Je t'embrasse et rembrasse, et, ma foi, de bon coeur ; Et qu'un épanchement de joie et de tendresse, En te congratulant... L'amour qui m'intéresse... La nouvelle est charmante, et vaut seule un trésor. Il faut, ma chère enfant, que je t'embrasse encor.LISETTE
Mais, comme en ce bas monde il n'est nuls biens parfaits, Et que tout ne va pas au gré de nos souhaits, Il met au testament une fâcheuse clause.LISETTE
Il dispose De son argent comptant quarante mille écus Pour deux parents lointains, et qu'il n'a jamais vus.CRISPIN
Quarante mille écus d'argent sec et liquide ! De la succession voilà le plus solide. C'est de l'argent comptant dont je fais plus de cas. Vous en aurez menti, cela ne sera pas, C'est moi qui vous le dis, mon cher monsieur Géronte ; Vous avez fait sans moi trop vite votre compte. Et qui sont ces parents ?LISETTE
L'un est un Bas-Normand Gentilhomme, natif d'entre Falaise et Caen : L'autre est une baronne et veuve sans douaire, Qui dans le Maine fait sa demeure ordinaire, Plaideuse s'il en fut, comme on m'a dit souvent, Qui, de vingt-cinq procès, en perd trente par an.CRISPIN
C'est tirer du métier toute la quintessence. Puisque pour les procès elle a si bonne chance, Il faut lui faire perdre encore celui-ci.LISETTE
L'un et l'autre bientôt arriveront ici. Il faut, mon cher Crispin, tirer de ta cervelle, Comme d'un arsenal, quelque ruse nouvelle Qui déporte Géronte à leur faire ce legs.LISETTE
Jamais. Il a su seulement, par une lettre écrite, Qu'ils viendraient à Paris pour lui rendre visite.LISETTE
Géronte, tu le sais, ne t'a presque point vu : Et, pour te dire vrai, je suis persuadée Qu'il n'a de ta figure encore nulle idée.CRISPIN
Bon. Mon maître sait-il ce dangereux projet, L'intention de l'oncle, et le tort qu'on lui fait ?LISETTE
Il ne le sait que trop : dans son coeur il enrage, Et voudrait que quelqu'un détournât cet orage.CRISPIN
Je serai ce quelqu'un, je te le promets bien. De la succession les parents n'auront rien ; Et je veux que Géronte à tel point les haïsse, Qu'ils soient déshérités ; de plus, qu'il les maudisse, Eux et leurs descendants à perpétuité, Et tous les rejetons de leur postérité.CRISPIN
Va, demeure tranquille ; Le prix qui m'est promis me rendra tout facile : Car je dois t'épouser, si...LISETTE
D'accord... mais enfin...CRISPIN
Comment donc !CRISPIN
Ne nous reprochons rien.LISETTE
On sait de tes fredaines.CRISPIN
Nous sommes but à but, ne sais-je point des tiennes ?But à but : locut. adv. Sans avantage de part et d'autre. [L]
CRISPIN
J'ai cela de commun avec d'honnêtes gens. Mais enfin sur ce point à tort tu t'inquiètes ; Le testament de l'oncle acquittera mes dettes ; Et tel n'y pense pas qui doit payer pour moi. Mais on vient.SCÈNE IX. Géronte, Éraste, Lisette.
GÉRONTE, tenant une lettre
Je parle en cet écrit comme il faut à la mère : Je voudrais que quelqu'un me contât la manière Dont elle recevra mon petit compliment ; Je crois qu'elle sera surprise assurément.ÉRASTE
Si vous voulez, monsieur, me charger de la lettre, Moi-même entre ses mains je promets de la mettre, Et de vous rapporter ce qu'elle m'aura dit, Et ce qu'elle aura fait en lisant votre écrit.SCÈNE X. Géronte, Lisette.
SCÈNE XI. Monsieur Clistorel, Géronte, Lisette.
GÉRONTE, à Clistorel
Ah ! Dieu vous garde en ces lieux ! Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.CLISTOREL, fâché
Bonjour, monsieur, bonjour.CLISTOREL
J'ai raison de l'être.CLISTOREL
Qui me l'a mise ?GÉRONTE
Oui.CLISTOREL
Vos sottises.GÉRONTE
Comment ?CLISTOREL
N'avez-vous point de honte, à l'âge où vous voilà, De faire extravagance égale à celle-là ?GÉRONTE
De quoi s'agit-il donc ?CLISTOREL
Il vous faudrait encore, Malgré vos cheveux gris, quelques grains d'hellébore. On m'a dit par la ville, et c'est un fait certain, Que de vous marier vous formez le dessein.Hellébore : Plante médicinale. On dit proverbialement, qu'un homme a besoin de deux grains d'hellébore, pour dire, qu'il est fou ; parce qu'on se servait autrefois d'hellébore pour guérir la folie. [F]
LISETTE
Quoi ! Ce n'est que cela ?CLISTOREL
Vraiment, c'est bien de même ! Avez-vous le courage Et la mâle vigueur requise en mariage ? Je vous trouve plaisant ! Et vous avez raison De faire avecque moi quelque comparaison ! J'ai fait quatorze enfants à ma première femme, Madame Clistorel (Dieu veuille avoir son âme !) ; Et, si dans mes travaux la mort ne me surprend, J'espère à la seconde en faire encore autant.LISETTE
Ce sera très bien fait.CLISTOREL
Votre corps cacochyme N'est point fait, croyez-moi, pour ce genre d'escrime. J'ai lu dans Hippocrate, il n'importe en quel lieu, Un aphorisme sûr ; il n'est point de milieu : « Tout vieillard qui prend fille alerte et trop fringante, De son propre couteau sur ses jours il attente. »Virgo libidinosa senem jugulat.
LISETTE
Quoi ! Monsieur Clistorel, vous savez du latin ! Vous pourriez, dans un jour, vous faire médecin.CLISTOREL
Moi ! Le ciel m'en préserve ! Et ce sont tous des ânes, Ou du moins les trois quarts : ils m'ont fait cent chicanes Au procès qu'ils nous ont sottement intenté ; Moi seul j'ai fait bouquer toute la Faculté. Ils voulaient obliger tous les apothicaires À faire et mettre en place eux-mêmes leurs clystères, Et que tous nos garçons ne fussent qu'assistants.Bouquer : Fig. Faire bouquer quelqu'un, lui faire baiser ce qu'il ne veut pas baiser, le forcer à faire ce qui lui déplaît. [L]
CLISTOREL
Il m'aurait fait beau voir, avecque des lunettes, Faire, en jeune apprenti, ces fonctions secrètes ! C'était, à soixante ans, nous mettre à l'ABC. Voyez, pour tout un coros quel affront c'eût été !ABC : Petit livre contenant l'alphabet et la combinaison des lettres pour apprendre à lire aux enfants. Cet ABC est commode. [L]
Coros : Tout un coros, cette expression semble désigner un groupe, une corporation.
GÉRONTE
C'est bien fait. Ces messieurs voulaient vous offenser : Mais que vous ai-je fait, moi, pour vous courroucer ?CLISTOREL
Ce que vous m'avez fait ? Vous voulez prendre femme, Pour crever ; et moi seul j'en aurai tout le blâme. Prendre une femme, vous ! Allez, vous êtes fou.GÉRONTE
Monsieur...GÉRONTE
Mais, monsieur...CLISTOREL
Prenez-moi de bonnes médecines, Avec de bons sirops et drogues anodines ; De bon catholicon...Catholicon : C'est un électuaire le premier des remèdes purgatifs. Il est composé de casse, de séné, de rhubarbe, de tamarins, de polypode, et de plusieurs simples et semences, dont l'un purge la bile, l'autre la pituite, l'autre la mélancolie, etc ce qui l'a fait ainsi nommer, parce qu'il est universel pour purger toutes les humeurs. Il y en a de simple, et de double. On le prend en bol, ou on le mêle dans des médecines et des lavements. [F]
GÉRONTE
Monsieur...CLISTOREL
De bon séné, De bon sel polychreste extrait et raffiné...Séné : Nom de petits arbustes de la famille des légumineuses, qui croissent dans la haute Égypte, l'Arabie et la Syrie. Médicament purgatif qui résulte du mélange, en différentes proportions, des folioles et des gousses, ou follicules de ces arbustes. [L]
Sel polychreste : se dit d'un sel purgatif. [L]
GÉRONTE
Monsieur, un petit mot.CLISTOREL
De bon tartre émétique, Quelque bon lavement fort et diurétique : Voilà ce qu'il vous faut : mais une femme !...Tartre : est un sel qui s'élève des vins fumeux, et qui forme une croûte grisâtre, qui s'attache au dedans des tonneaux. [T]
GÉRONTE
Mais...LISETTE
Monsieur...CLISTOREL
Dans un péril extrême, Le moindre lénitif, ou le moindre apozème, Une goutte de miel, ou de décoction... Je le verrais crever comme un vieux mousqueton. Ô le beau jouvenceau, pour entrer en ménage !Apozème : Terme de médecine. Décoction ou infusion d'une ou de plusieurs substances végétales, à laquelle on ajoute divers autres médicaments simples ou composés. [L]
Mousqueton : Petit mousquet qui est plus court, mais plus gros de calibre que les mousquets ordinaires. Il a selon Hanzelet, 38. calibres de long, et tire cinq onces de fer, ou sept onces et demie de plomb avec autant de poudre. [F]
LISETTE
Mais, monsieur Clistorel...LISETTE
Monsieur, écoutez-nous !SCÈNE XII. Géronte, Lisette.
LISETTE
Que le diable t'emporte ! Non, je ne vis jamais animal de la sorte : À le bien mesurer, il n'est pas, que je crois, Plus haut que sa seringue, et glapit comme trois. Ces petits avortons ont tous l'humeur mutine.LISETTE
Pour un, vous en aurez mille tout à la fois. Un de mes bons amis, dont il faut faire choix, Qui s'est fait, depuis peu, passer apothicaire, M'a promis qu'à bon prix il ferait votre affaire ; Et qu'il aurait pour vous quelque sirop à part, Casse, séné, rhubarbe, et le tout de hasard, Qui fera plus d'effet et de meilleur ouvrage, Que ce qu'on vous vendait quatre fois davantage.Casse : Fruit qui vient aux Indes, fait en forme d'un long baston noir, dont la moelle sert à purger et à rafraîchir. (...) C'est un arbre des plus hauts, ayant l'écorce cendrée. Son bois est solide et resserré. Le dedans est noir comme ébène, mais ce qui est vers l'écorce est jaunâtre. Il a des racines fort grandes comme le noyer, et des feuilles comme le carrouge. (...) Les Médecins de France ne purgent guère qu'avec de la casse. [F]
GÉRONTE
Fais-le-moi donc venir.LISETTE
Je n'y manquerai pas.LISETTE
Souvenez-vous toujours, quand vous serez tranquille, Dans votre testament de me faire du bien.GÉRONTE, bas, à part
Je t'en ferai, pourvu qu'il ne m'en coûte rien.ACTE III
SCÈNE I. Géronte, Lisette.
LISETTE
Et pourquoi, s'il vous plaît, vous inquiéter tant ? Suffit que vous devez être de vous content : Vous n'avez jamais fait rien de plus héroïque Que de rompre un hymen aussi tragi-comique.SCÈNE II. Crispin, en gentilhomme campagnard, Géronte, Lisette.
CRISPIN, dehors, heurtant
Holà, quelqu'un, holà ! Tout est-il mort ici, laquais, valet, servante ? J'ai beau heurter, crier, aucun ne se présente. Le diable puisse-t-il emporter la maison !LISETTE
Eh ! Qui diantre chez nous heurte de la façon ?Elle ouvre.
Que voulez-vous, monsieur ? Quel démon vous agite ? Vient-on chez un malade ainsi rendre visite ?À part.
Dieu me pardonne ! C'est Crispin ; c'est lui, ma foi !CRISPIN, bas, à Lisette
Tu ne te trompes pas, ma chère enfant ; c'est moi.Haut.
Bonjour, bonjour, la fille. On m'a dit par la ville Qu'un Géronte en ce lieu tenait son domicile ; Pourrait-on lui parler ?LISETTE
Pourquoi non ? Le voilà.CRISPIN, lui secouant le bras
Parbleu, j'en suis bien aise. Ah, monsieur ! Touchez là. Je suis votre valet, ou le diable m'emporte. Touchez là derechef. Le plaisir me transporte Au point que je ne puis assez vous le montrer.CRISPIN
Vous paraissez surpris autant qu'on le peut être. Je vois que vous avez peine à me reconnaître ; Mes traits vous sont nouveaux : savez-vous bien pourquoi ? C'est que vous ne m'avez jamais vu.GÉRONTE
Je le crois.CRISPIN
Mais feu monsieur mon père, Alexandre Choupille, Gentilhomme normand, prit pour femme une fille Qui fut, à ce qu'on dit, votre soeur autrefois, Et qui me mit au jour au bout de quatre mois. Mon père se fâcha de cette diligence ; Mais un ami sensé lui dit, en confidence, Qu'il est vrai que ma mère, en faisant ses enfants, N'observait pas encore assez l'ordre des temps ; Mais qu'aux femmes l'erreur n'était pas inouïe, Et qu'elle ne manquait qu'à la chronologie.GÉRONTE
À la chronologie !CRISPIN
Or donc cette femelle, à concevoir si prompte, Qu'à tout considérer quelquefois j'en ai honte, En me mettant au jour, soit disgrâce ou faveur, M'a fait votre neveu, puisqu'elle est votre soeur.GÉRONTE
Apprenez, mon neveu, si par hasard vous l'êtes, Que vous êtes un sot, aux discours que vous faites. Ma soeur fut sage ; et nul ne peut lui reprocher Que jamais sur l'honneur on l'ait pu voir broncher.CRISPIN
Je le crois : cependant, tant qu'elle fut vivante, On tient que sa vertu fut un peu chancelante. Quoi qu'il en soit enfin, légitime ou bâtard, Soit qu'on m'ait mis au monde ou trop tôt ou trop tard ? Je suis votre neveu, quoi qu'en dise l'envie ; De plus, votre héritier, venant de Normandie Exprès pour recueillir votre succession.CRISPIN
Voudriez-vous me suivre ? Cela dépend du temps que vous avez à vivre. Mon oncle, soyez sûr que je ne partirai Qu'après vous avoir vu, bien cloué, bien muré, Dans quatre ais de sapin reposer à votre aise.Ais : pièce de bois de sciage longue, et peu épaisse. Ais de sapin. ais de bateau. On fait des planchers, des cloisons avec des ais. On dit aussi, des ais ou feuilles de carton. [F]
LISETTE, bas, à Géronte
Vous avez un neveu, monsieur, ne vous déplaise, Qui dit ses sentiments en pleine liberté.GÉRONTE, bas, à Lisette
À te dire le vrai, j'en suis épouvanté.CRISPIN
Je suis persuadé, de l'humeur dont vous êtes, Que la succession sera des plus complètes, Que je vais manier de l'or à pleine main ; Car vous êtes, dit-on, un avare, un vilain. Je sais que, pour un sou, d'une ardeur héroïque Vous vous feriez fesser dans la place publique. Vous avez, dit-on même, acquis, en plus d'un lieu, Le titre d'usurier et de fesse-mathieu.Fesse-mathieu : Terme familier. Usurier sordide ; homme qui prête sur gage. [L]
GÉRONTE
Savez-vous, mon neveu, qui tenez ce langage, Que, si de mes deux bras j'avais encor l'usage, Je vous ferais sortir par la fenêtre.CRISPIN
Moi ?CRISPIN
Ah ! Par ma foi, Je vous trouve plaisant de parler de la sorte ! C'est à vous de sortir et de passer la porte. La maison m'appartient : ce que je puis souffrir, C'est de vous y laisser encor vivre et mourir.LISETTE
Ah, ciel ! Quel garnement !GÉRONTE, bas
Où suis-je ?CRISPIN
Allons, ma mie, Au bel appartement mène-moi, je te prie. Est-il voisin du tien ? Je te trouve à mon gré ; Et nous pourrons, la nuit, converser de plain-pied. Bonne chère, grand feu : que la cave enfoncée Nous fournisse, à pleins brocs, une liqueur aisée : Fais main basse sur tout ; le bon homme a bon clos, Et l'on peut hardiment le ronger jusqu'aux os. Mon oncle, pour ce soir il me faut, je vous prie, Cent louis neufs comptant, en avance d'hoirie ; Sinon, demain matin, si vous le trouvez bon, Je mettrai, de ma main, le feu dans la maison.Hoirie : Succession, hérédité. C'est une hoirie jacente, qui est abandonnée, il faut y créer un curateur. [F]
GÉRONTE, à part
Grands dieux ! Vit-on jamais insolence semblable ?LISETTE, bas, à Géronte
Ce n'est pas un neveu, monsieur ; mais c'est un diable. Pour le faire sortir employez la douceur.GÉRONTE
Mon neveu, c'est à tort qu'avec tant de hauteur Vous venez tourmenter un oncle à l'agonie ; En repos laissez-moi finir ma triste vie, Et vous hériterez au jour de mon trépas.SCÈNE III. Géronte, Lisette.
GÉRONTE
Ce n'est point mon neveu ; ma soeur était trop sage Pour élever son fils dans un air si sauvage : C'est un fieffé brutal, un homme des plus fous.LISETTE
Cependant, à le voir, il a quelque air de vous : Dans ses yeux, dans ses traits, un je ne sais quoi brille ; Enfin, on s'aperçoit qu'il tient de la famille.LISETTE
Et vous auriez le coeur De laisser votre bien, une si belle somme, Vingt mille écus comptant, à ce beau gentilhomme ?LISETTE
Ma foi, je m'aperçois Que monsieur le neveu, si j'en crois mon présage, N'aura pas trop gagné d'avoir fait son voyage, Et que le pauvre diable, arrivé d'aujourd'hui, Aurait aussi bien fait de demeurer chez lui.GÉRONTE
Si c'est sur mon bien seul qu'il fonde sa cuisine, Je t'assure déjà qu'il mourra de famine, Et qu'il n'aura pas lieu de rire à mes dépens.LISETTE
C'est fort bien fait : il faut apprendre à vivre aux gens. Voilà comme sont faits tous ces neveux avides, Qui ne peuvent cacher leurs naturels perfides : Quand ils n'assomment pas un oncle assez âgé, Ils prétendent encor qu'il leur est obligé. Mais Éraste revient, et nous allons apprendre Comment tout s'est passé.SCÈNE IV. Éraste, Géronte, Lisette.
GÉRONTE
Tu te fais bien attendre ! Tu m'as abandonné dans un grand embarras. Un malheureux neveu m'est tombé sur les bras.ÉRASTE
Il vient de m'accoster là-bas tout hors d'haleine, Et m'a dit en deux mots le sujet qui l'amène.GÉRONTE
Que dis-tu de ses airs ?GÉRONTE
J'aurais bien eu besoin ici de ta présence Pour réprimer l'excès de son impertinence ; Lisette en est témoin.GÉRONTE
J'ai bien changé d'avis : je te donne parole Qu'il n'aura de mon bien jamais la moindre obole.ÉRASTE
Je me suis acquitté de ma commission, Et tout s'est fait au gré de notre intention. Votre lettre a produit un effet qui m'enchante. On a montré d'abord une âme indifférente ; D'un faux air de mépris voulant couvrir leur jeu, Elles me paraissaient s'en soucier fort peu : Mais quand je leur ai dit que vous vouliez me faire Aujourd'hui de vos biens unique légataire, (Car vous m'avez prescrit de parler sur ce ton...)GÉRONTE
J'en suis persuadé.ÉRASTE
Mais écoutez ceci, Qui doit bien vous surprendre, et m'a surpris aussi ; C'est que madame Argante, aimant votre famille, M'a proposé, tout franc, de me donner sa fille, Et d'acquitter ainsi, par un commun égard, La parole donnée et d'une et d'autre part.ÉRASTE
Que je ne voulais point aller sur vos brisées, Sans avoir, sur ce point, su votre sentiment, Et de plus, obtenu votre consentement.LISETTE
Moi, j'approuverais fort cet hymen et ce choix : Il est tel qu'il le faut, et j'y donne ma voix. Il convient à monsieur de suivre cette envie, Non à vous, qui devez renoncer à la vie.SCÈNE V. Le Laquais, Géronte, Éraste, Lisette.
LE LAQUAIS
Une dame, là-bas, monsieur, avec sa suite, Qui porte le grand deuil, vient vous rendre visite, Et se dit votre nièce.GÉRONTE
Encore des parents !LE LAQUAIS
La ferai-je monter ?GÉRONTE
Non, je te le défends.SCÈNE VI. Géronte, Éraste, Lisette.
SCÈNE VII. Crispin en veuve, un petit dragon lui portant la queue, Géronte, Éraste, Lisette, Le Laquais de Géronte.
CRISPIN fait des révérences au Laquais de Géronte qui lui ouvre la porte. Le petit dragon sort
À Géronte.
Permettez, s'il vous plaît, que cet embrassement Vous témoigne ma joie et mon ravissement : Je vois un oncle enfin, mais un oncle que j'aime, Et que j'honore aussi cent fois plus que moi-même.Dragon : est aussi un petit laquais, qui porte un bonnet en forme de cône, ou de pain de sucre. On l'appelle ainsi parce que les Dragons soldats ont un bonnet pareil. [T]
LISETTE, bas, à Éraste
Monsieur, c'est là Crispin.GÉRONTE, à Éraste
Elle a de la douceur et de la politesse. Qu'on donne promptement un fauteuil à ma nièce.CRISPIN, au Laquais de Géronte
Ne bougez, s'il vous plaît ; le respect m'interdit.À Géronte, avec le ton du respect.
Un fauteuil près mon oncle ! Un tabouret suffit.Le Laquais donne un tabouret à Crispin.
ÉRASTE
Elle sait vraiment vivre, et sa taille est charmante.Le Laquais donne un fauteuil à Géronte, une chaise à Éraste, un tabouret à Lisette, et sort.
SCÈNE VIII. Géronte, Crispin, en veuve, Éraste, Lisette.
CRISPIN
Fi donc ! Vous vous moquez, je suis à faire peur. Je n'avais autrefois que cela de grosseur ; Mais vous savez l'effet d'un fécond mariage, Et ce que c'est d'avoir des enfants en bas âge : Cela gâte la taille, et furieusement.On lit dans plusieurs éditions second mariage. Dans l'édition des OEuvres de Destouches, j'ai déjà cité l'exemple d'un mot sou qui a été pris pour celui de fou, à cause de l'S long des anciens types. Le mot fécond a donné lieu ici à la même méprise. (G. A. C.)
CRISPIN
J'ai fait du mariage une assez triste épreuve. À vingt ans mon mari m'a laissé mère et veuve. Vous vous doutez assez qu'après ce prompt trépas, Et faite comme on est, ayant quelques appas, On aurait pu trouver à convoler de reste ; Mais du pauvre défunt la mémoire funeste M'oblige à dévorer en secret mes ennuis. J'ai bien de fâcheux jours, et de plus dures nuits : Mais d'un veuvage affreux les tristes insomnies Ne m'arracheront point de noires perfidies ; Et je veux chez les morts emporter, si je peux, Un coeur qui ne brûla que de ses premiers feux.ÉRASTE
On ne poussa jamais plus loin la foi promise. Voilà des sentiments dignes d'une Artémise.Artemise : Atémisia, reine de Carie, célèbre par son amour pour son mari Mausole. [L]
GÉRONTE, à Crispin
Votre époux, vous laissant mère et veuve à vingt ans, Ne vous a pas laissé, je crois, beaucoup d'enfants.CRISPIN
Rien que neuf ; mais, le coeur tout gonflé d'amertume, Deux ans encore après j'accouchai d'un posthume.GÉRONTE, à Crispin
Peut-on vous demander, sans vous faire de peine, Quel sujet si pressant vous fait quitter le Maine ?Maine : Duché de la couronne de France, situé dans l'actuelle région des Pays de la Loire.
CRISPIN
Le désir de vous voir est mon premier objet ; De plus, certain procès qu'on m'a sottement fait, Pour certain four banal sis en mon territoire. Je propose d'abord un bon déclinatoire ; On passe outre : je forme empêchement formel ; Et, sans nuire à mon droit, j'anticipe l'appel. La cause est au bailliage ainsi revendiquée : On plaide, et je me trouve enfin interloquée !Banal : Terme de féodalité. Se dit des choses desquelles les gens d'une seigneurie étaient obligés de se servir, en payant une redevance au seigneur du fief. [L]
Déclinatoire : Exception proposée par un défendeur qui n'est pas assigné par devant un juge compétent. [F]
Interloqué : Contre qui on a porté une sentence interlocutoire. [L]
Interlocutoire : C'est la sentence ou l'arrêt qui prononcent l'interlocution. Il y a des procès sur lesquels on rend plusieurs arrêts interlocutoires. [F]
LISETTE
Interloquée ! Ah, ciel ! Quel affront est-ce là ! Et vous avez souffert qu'on vous interloquât ! Une femme d'honneur se voir interloquée !LISETTE
C'est ce qu'il vous plaira ; Mais juge, de ses jours, ne m'interloquera : Le mot est immodeste, et le terme m'en choque ; Et je ne veux jamais souffrir qu'on m'interloque.GÉRONTE, à Crispin
Elle est folle, et souvent il lui prend des accès... Elle ne parle pas si bien que vous procèsCRISPIN
Ce procès n'est pas seul le sujet qui m'amène, Et qui m'a fait quitter si brusquement le Maine. Ayant appris, monsieur, par gens dignes de foi, Qui m'ont fait un récit de vous, et que je crois, Que vous étiez un homme atteint de plus d'un vice, Un ivrogne, un joueur...CRISPIN
Qui hantiez certains lieux et le jour et la nuit, Où l'honnêteté souffre et la pudeur gémit...CRISPIN
Oui, mon oncle, à vous-même. A-t-il rien qui vous blesse, Puisqu'il est copié d'après la vérité ?GÉRONTE, à part
Je ne sais où j'en suis.CRISPIN
On m'a même ajouté Que, depuis très longtemps, avec mademoiselle, Vous meniez une vie indigne et criminelle, Et que vous en aviez déjà plusieurs enfants.LISETTE
Avec moi ! Juste ciel ! Voyez les médisants ! De quoi se mêlent-ils ? Est-ce là leur affaire ?CRISPIN
Ainsi, sur le rapport de mille honnêtes gens, Nous avons fait, monsieur, assembler vos parents ; Et pour vous empêcher, dans ce désordre extrême, De manger notre bien et vous perdre vous-même, Nous avons résolu, d'une commune voix, De vous faire interdire, en observant les lois.Interdire : en terme de Jurisprudence, signifie ôter à quelqu'un le maniement de son bien, comme on fait aux fous, aux furieux, aux prodigues, et ceux qui ne sont pas capables de gouverner leurs affaires. [F]
GÉRONTE
Moi, me faire interdire !LISETTE
Ah ciel ! Quelle famille !CRISPIN
Nous savons votre vie avecque cette fille, Et voulons empêcher qu'il ne vous soit permis De faire un mariage un jour in extremis.GÉRONTE, se levant
Sortez d'ici, madame, et que de votre vie Remettre le pied il ne vous prenne envie ; Sortez d'ici, vous dis-je, et sans vous arrêter...CRISPIN
Comment ! Battre une veuve et la violenter ! Au secours ! Aux voisins ! Au meurtre ! On m'assassine.LISETTE
Faire enfermer monsieur !CRISPIN
Ne faites point le fière ; On peut aussi vous mettre à la Salpétrière.La Salpêtrière : hospice de Paris où l'on reçoit les femmes âgées et infirmes. On y renfermait autrefois les femmes de mauvaise conduite. [L]
LISETTE
À la Salpêtrière !ÉRASTE
Il faut développer le fond de ce mystère. Que l'on m'aille à l'instant chercher un commissaire.SCÈNE IX. Éraste, Crispin.
CRISPIN
L'ardeur de vous servir m'a donné cet habit ; Et, comme vous voyez, mon projet réussit. Avec de certains mots j'ai conjuré l'orage : Ici de deux parents j'ai fait le personnage ; Et j'ai dit, en leur nom, de telles duretés, Qu'ils seront, par ma foi, tous deux déshérités.ÉRASTE
Quoi !CRISPIN
Si vous m'aviez vu tantôt faire merveille, En noble campagnard, le plumet sur l'oreille, Avec un feutre gris, longue brette au côté, Mon air de Bas-Normand vous aurait enchanté. Mais il faut dire vrai, cette coiffe m'inspire Plus d'intrépidité que je ne puis vous dire : Avec cet attirail, j'ai vingt fois moins de peur ; L'adresse et l'artifice ont passé dans mon coeur. Qu'on a, sous cet habit, et d'esprit et de ruse !Brette : Estocade, épée qui est plus longue que celle que les gentilshommes portent d'ordinaire. [F]
SCÈNE X. Éraste, Crispin, Lisette.
LISETTE
Hélas ! Il ne vaut guère mieux, tant le pauvre homme est bas. Arrivant dans sa chambre et se traînant à peine, Il s'est mis sur son lit sans force et sans haleine ; Et, raidissant les bras, la suffocation A tout d'un coup coupé la respiration ; Enfin il est tombé, malgré mon assistance, Sans voix, sans sentiment, sans pouls, sans connaissance.ÉRASTE
Je suis au désespoir. C'est ce dernier transport Où tu l'as mis, Crispin, qui causera sa mort.CRISPIN
Moi, monsieur ! De sa mort je ne suis point la cause ; Et le défunt, tout franc, a fort mal pris la chose. Pourquoi se saisit-il si fort pour des discours ? J'en voulais à son bien, et non pas à ses jours.ÉRASTE
Ne désespérons point encore de sa vie ; Il tombe assez souvent dans une léthargie Qui ressemble au trépas, et nous alarme fort.LISETTE
Ah, monsieur ! Pour le coup, il est à moitié mort ; Et moi, qui m'y connais, je dis qu'il faut qu'il meure, Et qu'il ne peut jamais aller encore une heure.ÉRASTE
Ah ! Juste ciel ! Crispin, quel triste événement ! Non oncle mourra donc sans faire un testament ; Et je serai frustré, par cette mort cruelle, De l'espoir d'obtenir la charmante Isabelle ! Fortune, je sens bien l'effet de ton courroux !CRISPIN
Allons, mes chers enfants, il faut agir de tête, Et présenter un front digne de la tempête : Il n'est pas temps ici de répandre des pleurs ; Faisons voir un courage au-dessus des malheurs.CRISPIN
Il faut premièrement, d'une ardeur salutaire, Courir au coffre-fort, sonder les cabinets, Démeubler la maison, s'emparer des effets. Lisette, quelque temps tiens la bouche cousue, Si tu peux : va fermer la porte de la rue ; Empare-toi des clefs, de peur d'invasion.CRISPIN
Que l'ardeur du butin et d'un riche pillage N'emporte pas trop loin votre bouillant courage ; Surtout, dans l'action, gardons le jugement. Le sort conspire en vain contre le testament : Plutôt que tant de bien passe en des mains profanes, De Géronte défunt j'évoquerai les mânes ; Et vous aurez pour vous, malgré les envieux, Et Lisette, et Crispin, et l'enfer, et les dieux.ACTE IV
SCÈNE I. Éraste, Crispin.
ÉRASTE, tenant le portefeuille de Géronte
Ah ! Mon pauvre Crispin, je perds toute espérance. Mon oncle ne saurait reprendre connaissance : L'art et les médecins sont ici superflus ; Le pauvre homme n'a pas à vivre une heure au plus. Le legs universel qu'il prétendait me faire, Comme tu vois, Crispin, ne m'enrichira guère.CRISPIN
Lisette et moi, monsieur, pour finir nos projets, Nous comptions bien aussi sur quelque petit legs.ÉRASTE
Quoiqu'un cruel destin, à nos désirs contraire, Épuise contre nous les traits de sa colère, Nos soins ne seront pas infructueux et vains ; Quarante mille écus que je tiens dans mes mains, Triste et fatal débris d'un malheureux naufrage, Seront mis, si je veux, à l'abri de orage. Voilà tous bons billets que j'ai trouvés sur lui.CRISPIN, voulant prendre les billets
Souffrez que je partage avec vous votre ennui. . Ce petit lénitif, en attendant le reste, Pourra nous consoler d'un coup aussi funeste.ÉRASTE
Il est vrai, cher Crispin ; mais enfin tu sais bien. Que cela ne fait pas presque le quart du bien Qu'en la succession mes soins pouvaient prétendre, Et que le testament me donnait lieu d'attendre : Des maisons à Paris, des terres, des contrats, Offraient bien à mon coeur de plus charmants appas. Non que l'ardeur du gain et la soif des richesses Me fissent ressentir leurs indignes faiblesses ; C'est d'un plus noble feu dont mon coeur est épris. Je devais épouser Isabelle à ce prix : Ce n'est qu'avec ce bien, qu'avec ces avantages, Que je puis de sa mère obtenir les suffrages ; Faute de testament, je perds, et pour toujours, Un bien dont dépendait le bonheur de mes jours.CRISPIN
J'entre dans vos raisons ; elles sont très plausibles : Mais ce sont de ces coups imprévus et terribles, Dont tout l'esprit humain demeure confondu, Et qui mettent à bout la plus mâle vertu. Pour marquer au vieillard sa dernière demeure, Ô mort ! Tu devais bien attendre encore une heure ; Tu nous aurais tous mis dans un parfait repos, Et le tout se serait passé bien à propos.ÉRASTE
Faudra-t-il qu'un espoir fondé sur la justice, En stériles regrets passe et s'évanouisse ? Ne saurais-tu, Crispin, parer ce coup fatal, Et trouver promptement un remède à mon mal ? Tantôt tu méditais un héroïque ouvrage : C'est dans les grands dangers qu'on voit un grand courage.CRISPIN
Oui, je croyais tantôt réparer cet échec ; Mais à présent j'échoue, et je demeure à sec. Un autre, en pareil cas, serait aussi stérile. S'il fallait, par hasard, d'un coup de main habile, Soustraire, escamoter sans bruit un testament Où vous seriez traité peu favorablement, Peut-être je pourrais, par quelque coup d'adresse, Exercer mon talent et montrer ma prouesse : Mais en faire trouver alors qu'il n'en est point, Le diable avec sa clique, et réduit à ce point, Fort inutilement s'y casserait la tête ; Et cependant, monsieur, le diable n'est pas bête.SCÈNE II. Lisette, Éraste, Crispin.
LISETTE, à Eraste
Les Notaires, monsieur, viennent là-bas d'entrer ; Je les ai mis tous deux dans cette salle basse. Voyez ; que voulez-vous, s'il vous plaît, qu'on en fasse ?ÉRASTE
Je vois à tous moments croître mon embarras. Fais-en, ma pauvre enfant, tout ce que tu voudras. Savent-ils que mon oncle a perdu connaissance, Et qu'il ne peut parler ?LISETTE
Non, pas encor, je pense.ÉRASTE
Crispin...CRISPIN
Monsieur !ÉRASTE
Hélas !CRISPIN
Hélas !ÉRASTE
Juste ciel !CRISPIN
Ha !CRISPIN
Tout ce qu'il vous plaira.ÉRASTE, arrêtant Lisette
Attends encore un peu. Je me sens accabler. Crispin, tu vas me voir expirer à ta vue.LISETTE
Moi ! Je n'irai pas loin. Faut-il nous voir, tous trois, Comme d'un coup de foudre, écraser à la fois ?CRISPIN
Attendez... Il me vient... Le dessein est bizarre ; Il pourrait par hasard... J'entrevois... Je m'égare, Et je ne vois plus rien que par confusion.LISETTE
Ne rêve donc point tant ; Les Notaires là-bas sont dans l'impatience : Tout ici ne dépend que de la diligence.CRISPIN
Il est vrai ; mais enfin j'accouche d'un dessein Qui passera l'effort de tout esprit humain. Toi, qui parais dans tout si légère et si vive, Exerce à ce sujet ton imaginative ; Voyons ton bel esprit.LISETTE
Je t'en laisse l'emploi. Qui peut en fourberie être si fort que toi ? L'amour doit ranimer ton adresse passée.LISETTE
Bon.CRISPIN
Dans un fauteuil assis...LISETTE
Fort bien...CRISPIN
Ne troublez pas l'enthousiasme où je suis. Un grand bonnet fourré jusque sur les oreilles ; Les volets bien fermés...LISETTE
C'est penser à merveilles.CRISPIN
Oui, monsieur, dans ce jour, au gré de vos souhaits, Vous serez légataire, et je vous le promets. Allons, Lisette, allons, ranimons notre zèle ; L'amour à ce projet nous guide et nous appelle. Va de l'oncle défunt me chercher quelque habit, Sa robe de malade, et son bonnet de nuit : Les dépouilles du mort feront notre victoire.,SCÈNE III. Éraste, Crispin.
ÉRASTE
Tu m'arraches, Crispin, des portes du trépas. Si ton dessein succède au gré de notre envie, Je veux te rendre heureux le reste de ta vie. Je serais légataire ! Et, par même moyen, J'épouserais l'objet qui fait seul tout mon bien ! Ah, Crispin !CRISPIN
Cependant une terreur secrète S'empare de mes sens, m'alarme et m'inquiète : Si la Justice vient à connaître du fait, Elle est un peu brutale, et saisit au collet. Il faut faire un faux seing ; et ma main alarmée Se refuse au projet dont mon âme est charmée.SCÈNE IV. Lisette, apportant les hardes de Géronte, Éraste, Crispin.
LISETTE, jetant le paquet
Du bon homme Géronte, en gros comme en détail, Comme tu l'as requis, voilà tout l'attirail.CRISPIN, se déshabillant
Ne perdons point de temps, que l'on m'habille en hâte. Monsieur, mettez la main, s'il vous plaît, à la pâte. La robe ; dépêchons, passez-la dans mes bras. Ah ! Le mauvais valet ! Chaussez chacun un bas. Çà, le mouchoir de cou. Mets-moi vite ce casque. Les pantoufles. Fort bien. L'équipage est fantasque.LISETTE
Oui, voilà le défunt ; dissipons notre ennui. Géronte n'est point mort, puisqu'il revit en lui : Voilà son air, ses traits ; et l'on doit s'y méprendre.SCÈNE V. Éraste, Crispin.
CRISPIN
Vous, monsieur, s'il vous plaît, fermez porte et fenêtre ; Un éclat indiscret peut me faire connaître. Avancez cette table. Approchez ce fauteuil. Ce jour mal condamné me blesse encore l'oeil. Tirez bien les rideaux, que rien ne nous trahisse.ÉRASTE
Fasse un heureux destin réussir l'artifice ! Si j'ose me porter à cette extrémité, Malgré moi j'obéis à la nécessité. J'entends du bruit.CRISPIN, se jetant brusquement sur un fauteuil
Songeons à la cérémonie ; Et ne me quittez pas, monsieur, à l'agonie.SCÈNE VI. Lisette, Monsieur Scrupule, Monsieur Gaspard, Éraste, Crispin.
LISETTE, aux notaires
Entrez, messieurs, entrez.À Crispin.
Voilà les deux notaires, Avec qui vous pouvez mettre ordre à vos affaires.CRISPIN, aux notaires
Messieurs, je suis ravi, quoiqu'à l'extrémité, De vous voir tous les deux en parfaite santé. Je voudrais bien encore être à l'âge où vous êtes ; Et si je me portais aussi bien que vous faites, Je ne songerais guère à faire un testament.MONSIEUR SCRUPULE
Cela ne vous doit point chagriner un moment ; Rien n'est désespéré : cette cérémonie Jamais d'un testateur n'a raccourci la vie ; Au contraire, monsieur, la consolation D'avoir fait de ses biens la distribution, Répand au fond du coeur un repos sympathique, Certaine quiétude et douce et balsamique, Qui, se communiquant après dans tous les sens, Rétablit la santé dans quantité de gens.CRISPIN
Que le ciel veuille donc me traiter de la sorte !À Lisette.
Messieurs, asseyez-vous. Toi, va fermer la porte.MONSIEUR GASPARD
D'ordinaire, monsieur, nous apportons nos soins Que ces actes secrets se passent sans témoins. Il serait à propos que monsieur prît la peine D'aller, avec madame, en la chambre prochaine.CRISPIN
Ces personnes, messieurs, sont sages et discrètes ; Je puis leur confier mes volontés secrètes, Et leur montrer l'excès de mon affection.MONSIEUR SCRUPULE
Nous ferons tout au gré de votre intention. L'intitulé sera tel que l'on doit le faire, Et l'on le réduira dans le style ordinaire.Il dicte à Monsieur Gaspard qui écrit.
Par-devant... fut présent... Géronte... et caetera.À Géronte.
Dites-nous maintenant tout ce qu'il vous plaira.MONSIEUR SCRUPULE
Fort bien. Où voulez-vous, monsieur, qu'on vous enterre ?CRISPIN
À dire vrai, messieurs, il ne m'importe guère. Qu'on se garde surtout de me mettre trop près De quelque procureur chicaneur et mauvais ; Il ne manquerait pas de me faire querelle ; Ce serait tous les jours procédure nouvelle, Et je serais encor contraint de déguerpir.ÉRASTE
Tout se fera, monsieur, selon votre désir. J'aurai soin du convoi, de la pompe funèbre, Et n'épargnerai rien pour la rendre célèbre.CRISPIN
Non, mon neveu, je veux que mon enterrement Se fasse à peu de frais et fort modestement. Il fait trop cher mourir, ce serait conscience. Jamais, de mon vivant, je n'aimai la dépense ; Je puis être enterré fort bien pour un écu.LISETTE, à part
Le pauvre malheureux meurt comme il a vécu.MONSIEUR GASPARD
C'est à vous maintenant, s'il vous de nous dire Les legs qu'au testament vous voulez faire écrire.CRISPIN
C'est à quoi nous allons nous employer dans peu. Je nomme, j'institue Éraste, mon neveu, Que j'aime tendrement, pour mon seul légataire, Unique, universel.ÉRASTE, affectant de pleurer
Ô douleur trop amère !CRISPIN
Lui laissant tout mon bien, meubles, propres, acquêts, Vaisselle, argent comptant, contrats, maisons, billets ; Déshéritant, en tant que besoin pourrait être, Parents, nièces, neveux, nés aussi bien qu'à naître, Et même tous bâtards, à qui Dieu fasse paix, S'il s'en trouvait aucuns au jour de mon décès.LISETTE, affectant de la douleur
Ce discours me fend l'âme. Hélas ! Mon pauvre maître ! Il faudra donc vous voir pour jamais disparaître !ÉRASTE, de même
Les biens que vous m'offrez n'ont pour moi nuls appas, S'il faut les acheter avec votre trépas.LISETTE, de même
Ah !CRISPIN
Qui depuis cinq ans me tient lieu de servante, Pour épouser Crispin en légitime noeud, Non autrement,...LISETTE, tombant comme évanouie
Ah ! Ah !CRISPIN
Soutiens-la, mon neveu. Et pour récompenser l'affection, le zèle Que de tout temps, pour moi, je reconnus en elle...LISETTE, affectant de pleurer
Le bon maître, grands dieux ! Que je vais perdre là !LISETTE, de même
Ah ! Ah ! Ah !ÉRASTE, à part
Deux mille écus ! Je crois que le pendard se moque.LISETTE, à Crispin
Le ciel vous fasse paix d'avoir de moi mémoire, Et vous paie au centuple une oeuvre méritoire !À part.
Il m'avait bien promis de ne pas m'oublier.ÉRASTE, bas
Le fripon m'a joué d'un tour de son métier.Haut, à Crispin.
Je crois que voilà tout ce que vous voulez dire.ÉRASTE, bas
Ah, le traître !ÉRASTE
Vous ne connaissez pas, mon oncle, ce Crispin : C'est un mauvais valet, ivrogne, libertin, Méritant peu le bien que vous voulez lui faire.CRISPIN
Je suis persuadé, mon neveu, du contraire ; Je connais ce Crispin, mille fois mieux que vous : Je lui veux donc léguer, en dépit des jaloux...ÉRASTE, à part
Le chien !ÉRASTE, à part
Ah ! Quelle trahison !ÉRASTE
Mais...ÉRASTE
Si...LISETTE, bas, à Éraste
Ne l'obstinez point, je connais son esprit. Il le ferait, monsieur, tout comme il vous le dit.ÉRASTE, bas, à Lisette
Soit, je ne dirai mot ; cependant, de ma vie, Je n'aurai de parler une si juste envie.CRISPIN
N'aurais-je point encor quelqu'un de mes amis À qui je pourrais faire un fidéicommis ?Fidéicommis : Terme de droit. Don ou legs que celui qui reçoit la libéralité doit remettre à une autre personne. Le fidéicommis a ordinairement pour but d'avantager une personne à qui la loi défend de recevoir. [L]
MONSIEUR SCRUPULE, à Crispin
Est-ce fait ?CRISPIN
Oui, monsieur.ÉRASTE, à part
Le ciel en soit béni !CRISPIN
J'en aurais grande envie ; Mais j'en suis empêché par la paralysie Qui depuis quelques mois me tient sur le bras droit.MONSIEUR GASPARD, écrivant
Et ledit testateur déclare, en cet endroit, Que de signer son nom il est dans l'impuissance, De ce l'interpellant au gré de l'ordonnance.CRISPIN
Qu'un testament à faire est un pesant fardeau ! M'en voilà délivré ; mais je suis tout en eau.MONSIEUR SCRUPULE, à Crispin
Vous n'avez plus besoin de notre ministère ?CRISPIN, à Monsieur Scrupule
Laissez-moi, s'il vous plaît, l'acte qu'on vient de faire.MONSIEUR SCRUPULE
Nous ne pouvons, monsieur ; cet acte est un dépôt Qui reste dans nos mains ; je reviendrai tantôt, Pour vous en apporter moi-même une copie.ÉRASTE
Vous nous ferez plaisir ; mon oncle vous en prie, Et veut récompenser votre peine et vos soins.MONSIEUR GASPARD
C'est maintenant, monsieur, ce qui presse le moins.CRISPIN
Lisette, conduis-les.SCÈNE VII. Éraste, Crispin.
CRISPIN, remettant en place la table et les chaises
Ai-je tenu parole ? Et, dans l'occasion, sais-je jouer mon rôle, Et faire un testament ?ÉRASTE
Trop bien pour mon profit. Dis-moi donc, malheureux ! As-tu perdu l'esprit, De faire un testament qui m'est si dommageable ? De laisser à Lisette une somme semblable ?CRISPIN
Ma foi, ce n'est pas trop.CRISPIN
Il faut, en pareil cas, que chacun soit content. Pouvais-je moins laisser à cette pauvre fille ?ÉRASTE
Comment donc, traître !CRISPIN
Elle est un peu de la famille : Votre oncle, si l'on croit le lardon scandaleux, N'a pas été toujours impotent et goutteux ; Et j'ai dû lui laisser, un peu de subsistance, Pour l'acquit de son âme et de ma conscience.ÉRASTE
Et de ta conscience ! Et ces quinze cents francs De pension, à toi payables tous les ans, Que tu t'es fait léguer avec tant de prudence, Est-ce encor pour l'acquit de cette conscience ?CRISPIN
Il ne faut point, monsieur, s'estomaquer si fort : On peut en un moment nous mettre tous d'accord. Puisque le testament que nous venons de faire, Où je vous institue unique légataire, Ne peut avoir l'honneur d'obtenir votre aveu, Il faut le déchirer et le jeter au feu.Estomaquer : Se tenir pour offensé de quelque chose, s'en choquer. [T]
ÉRASTE
M'en préserve le ciel !CRISPIN
Il s'élève, aussi bien, dans le fond de mon coeur Certain remords cuisant, certaine syndérèse, Qui furieusement sur l'estomac me pèse.Syndérèse : Reproche secret que fait la conscience de quelque crime qu'on a commis, et qui tourmente sans cesse. La plus grande marque de réprobation, c'est de n'avoir plus aucune syndérèse, d'être venu jusqu'à l'endurcissement. [F]
ÉRASTE
Rentrons, Crispin ; je tremble, et suis persuadé Que nous allons trouver mon oncle décédé, Ou que, dans ce moment, pour le moins il expire.ÉRASTE
Le laurier dont tu viens de couronner ton front Ne peut avoir un prix ni trop grand, ni trop prompt.SCÈNE VIII. Lisette, Éraste, Crispin.
LISETTE, se jetant dans le fauteuil
Miséricorde ! Ah, ciel ! Je me meurs : je suis morte.ÉRASTE, à Lisette
Qu'as-tu donc, mon enfant, à crier de la sorte ?LISETTE
Géronte...CRISPIN
Hé bien, Géronte... .LISETTE, se levant brusquement
Ah ! Prenez garde à moi.CRISPIN
Veux-tu finir ton conte ?LISETTE
Un grand fantôme noir...LISETTE
Hélas ! Mon cher monsieur, je dis ce que j'ai vu. Après avoir conduit ces messieurs dans la rue, Où la mort du bon homme est déjà répandue, Où même le crieur a voulu, malgré moi, Faire entrer, avec lui, l'attirail d'un convoi ; De la chambre, où gisait votre oncle sans escorte, Il m'a semblé d'abord entendre ouvrir la porte ; Et, montant l'escalier, j'ai trouvé nez pour nez, Comme un grand revenant, Géronte sur ses pieds.Nez pour nez : Face à face, l'un vis-à-vis de l'autre. [L]
LISETTE
C'est lui, vous dis-je ; il parle... Ah !Elle se retourne, voit Crispin, qu'elle prend pour Géronte, se lève et se sauve dans un coin, en poussant un cri d'effroi.
CRISPIN
Pourquoi ce grand cri ?LISETTE
Excuse, mon enfant, je te prenais pour lui. Enfin criant, courant, sans détourner la vue, Essoufflée et tremblante, ici je suis venue Vous dire que le mal de votre oncle en ces lieux N'est qu'une léthargie, et qu'il n'en est que mieux.ÉRASTE
Avec quelle constance, au branle de sa roue, La fortune ennemie et me berce et me joue !Branle : Mouvement d'un corps qui va tantôt d'un côté tantôt de l'autre. Le branle d'une cloche. [L]
CRISPIN
Voilà donc le défunt que le sort nous renvoie ! Et l'avare Achéron lâche encore sa proie ! Vous le voulez, grands dieux ! Ma constance est à bout. Je ne sais où j'en suis, et j'abandonne tout.ÉRASTE
Toi que j'ai vu tantôt si grand, si magnanime, Un seul revers te rend faible et pusillanime ! Reprends des sentiments qui soient dignes de toi : Offrons-nous aux dangers ; viens signaler ta foi : Quelque coup de hasard nous tirera d'affaire.ÉRASTE
Je vais, sans perdre temps, remettre ces billets Dans les mains d'Isabelle : ils feront leurs effets ; Et nous en tirerons peut-être un avantage Qui pourrait bien servir notre mariage. Vous, rentrez chez mon oncle, et prenez bien le soin D'appeler le secours dont il aura besoin. Pour retourner plus tôt, je pars en diligence, Et viens vous rassurer ici par ma présence.SCÈNE IX. Crispin, Lisette.
ACTE V
SCÈNE I. Mme Argante, Isabelle, Éraste.
MADAME ARGANTE, à Éraste
Quel est votre dessein, et que voulez-vous faire ? Puis-je de ces billets être dépositaire ? On me soupçonnerait d'avoir prêté les mains À faire réussir en secret vos desseins ; Maintenant que votre oncle a pu, malgré son âge, Reprendre de ses sens heureusement l'usage, Le parti le meilleur, sans user de délais, Est de lui reporter vous-même ses billets.ÉRASTE
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais, madame, Les nobles sentiments qui règnent dans votre âme : Nous ne prétendons point, vous ni moi, retenir Un bien qui ne nous peut encore appartenir. Mais gardez ces billets quelques moments, de grâce ; Le ciel m'inspirera ce qu'il faut que je fasse. Je le prends à témoin, si, dans ce que j'ai fait, L'amour n'a pas été mon principal objet. Hélas ! Pour mériter la charmante Isabelle, J'ai peut-être un peu trop fait éclater mon zèle ; Mais on pardonnera ces transports amoureux :À Isabelle.
Mon excuse, madame, est écrite en vos yeux.ISABELLE, à Éraste
Puisque pour notre hymen j'ai l'aveu de ma mère, Je puis faire paraître un sentiment sincère. Les biens dont vous pouvez hériter chaque jour N'ont point du tout pour vous déterminé l'amour : Votre personne seule est le bien qui me flatte ; Et tous les vains brillants dont la fortune éclate Ne sauraient éblouir un coeur comme le mien.MADAME ARGANTE
Tous ces beaux sentiments sont fort bons dans un livre. L'amour seul, tel qu'il soit, ne donne point à vivre : Et je vous apprends, moi, que l'on ne s'aime bien, Quand on est marié, qu'autant qu'on a de bien.ÉRASTE
Mon oncle maintenant, par sa convalescence, Fait revivre en mon coeur la joie et l'espérance ; Et je vais l'exciter à faire un testament.MADAME ARGANTE
Mais ne craignez-vous rien de son ressentiment ? Ces billets détournés ne peuvent-ils point faire Qu'il prenne à vos désirs un sentiment contraire ?ÉRASTE
Et voilà la raison qui me fait hasarder À vouloir quelque temps encore les garder. Pour revoir ce dépôt rentrer en sa puissance, Il accordera tout, sans trop de résistance. Il faut, mademoiselle, en ce péril offert, Être un peu, dans ce jour, avec nous de concert. Voilà tous bons billets qu'il faut, s'il vous plaît, prendre.ISABELLE
Moi !SCÈNE II. Crispin, Mme Argante, Isabelle, Éraste.
CRISPIN
Allons, monsieur, allons ; en homme de courage, Il faut ici, ma foi, soutenir l'abordage. Monsieur Géronte approche.ÉRASTE
À Mme Argante et à Isabelle.
Ô ciel ! En ce moment, Souffrez que je vous mène à mon appartement. J'ai de la peine encore à m'offrir à sa vue : Laissons évaporer un peu sa bile émue ; Et quand il sera temps, tous unanimement Nous viendrons travailler ensemble au dénouement.À Crispin.
Pour toi, reste ici ; vois l'humeur dont il peut être, Et tu m'informeras s'il est temps de paraître.SCÈNE III.
SCÈNE IV. Géronte, Crispin, Lisette.
GÉRONTE, appuyé sur Lisette
Je ne puis revenir encor de ma faiblesse : Je ne sais où je suis : l'éclat du jour me blesse ; Et mon faible cerveau, de ce choc ébranlé, Par de sombres vapeurs est encor tout troublé. Ai-je été bien longtemps dans cette léthargie ?LISETTE
Pas tant que nous croyions. Mais votre maladie Nous a tous mis ici dans un dérangement, Une agitation, un soin, un mouvement Qu'il n'est pas bien aisé, dans le fond, de décrire : Demandez à Crispin, il pourra vous le dire.CRISPIN
Si vous saviez, monsieur, ce que nous avons fait, Lorsque de votre mal vous ressentiez l'effet, La peine que j'ai prise, et les soins nécessaires Pour pouvoir, comme vous, mettre ordre à vos affaires, Vous seriez étonné, mais d'un étonnement À n'en pas revenir si tôt assurément.GÉRONTE
Que dis-tu là ? Comment !CRISPIN
Il s'est saisi si fort, Quand il a vu vos yeux tourner droit à la mort, Que, n'écoutant plus rien que sa douleur amère, Il s'est allé jeter...GÉRONTE
Où donc ? Dans la rivière ?CRISPIN
Non, monsieur, sur son lit, où, baigné de ses pleurs, L'infortuné garçon gémit de ses malheurs.SCÈNE V. Géronte, Lisette.
GÉRONTE
Il faut donc, expliquer ma volonté dernière, Et, sans perdre de temps, faire mon testament. Les Notaires sont-ils venus ?LISETTE
Assurément.GÉRONTE
Qu'on aille de nouveau les chercher ? Et leur dire Que dans le même instant je veux les faire écrire.LISETTE
Ils reviendront dans peu.SCÈNE VI. Éraste, Géronte, Crispin, Lisette.
CRISPIN, à Éraste
Le ciel vous l'a rendu.ÉRASTE
Hélas ! À ce bonheur me serais-je attendu ? Je revois mon cher oncle ; et le ciel, par sa grâce, Sensible à mes douleurs, permet que je l'embrasse ! Après l'avoir cru mort, il paraît à mes yeux !GÉRONTE
Hélas ! Mon cher neveu, je n'en suis guère mieux : Mais je rends grâce au ciel de prolonger ma vie, Pour pouvoir maintenant exécuter l'envie De te donner mon bien par un bon testament.SCÈNE VII. Monsieur Scrupule, Géronte, Éraste, Lisette, Crispin.
LISETTE, bas, à Crispin
Mais j'aperçois quelqu'un. C'est un des deux Notaires.GÉRONTE
Bonjour, monsieur Scrupule.CRISPIN, à part
Ah ! Me voilà perdu !MONSIEUR SCRUPULE
Certes, je suis ravi, monsieur, qu'en moins d'une heure Vous jouissiez déjà d'une santé meilleure. Je savais bien qu'ayant fait votre testament, Vous sentiriez bientôt quelque soulagement. Le corps se porte mieux lorsque l'esprit se trouve Dans un parfait repos.GÉRONTE
Tous les jours je l'éprouve.MONSIEUR SCRUPULE
Voici donc le papier que, selon vos desseins, Je vous avais promis de remettre en vos mains.MONSIEUR SCRUPULE
C'est votre testament que vous venez de faire.GÉRONTE
J'ai fait mon testament !MONSIEUR SCRUPULE
Oui, sans doute, monsieur.LISETTE, bas
Crispin, le coeur me bat.CRISPIN, bas
Je frissonne de peur.GÉRONTE
Eh ! Parbleu, vous rêvez, monsieur ; c'est pour le faire Que j'ai besoin ici de votre ministère.MONSIEUR SCRUPULE
Je ne rêve, monsieur, en aucune façon ; Vous nous l'avez dicté plein de sens et raison. Le repentir si tôt saisirait-il votre âme ? Monsieur était présent, aussi bien que madame : Ils peuvent là-dessus dire ce qu'ils ont vu.ÉRASTE, bas
Que dire ?LISETTE, bas
Juste ciel !CRISPIN, bas
Me voilà confondu !GÉRONTE
Éraste était présent ?MONSIEUR SCRUPULE
Oui, monsieur, je vous jure.ÉRASTE
Ah ! Ne me parlez point, monsieur, de testament ; C'est m'arracher le coeur trop tyranniquement.GÉRONTE
Lisette, parle donc.CRISPIN, à Géronte
Je pourrais là-dessus vous rendre satisfait ; Nul ne sait mieux que moi la vérité du fait.GÉRONTE
J'ai fait mon testament ?CRISPIN
On ne peut pas vous dire Qu'on vous l'ait vu tantôt absolument écrire ; Mais je suis très certain qu'au lieu où vous voilà, Un homme, à peu près mis comme vous êtes là ; Assis dans un fauteuil auprès de deux notaires, A dicté mot à mot ses volontés dernières. Je n'assurerai pas que ce fût vous ; pourquoi ? C'est qu'on peut se tromper. Mais c'était vous, ou moi.MONSIEUR SCRUPULE, à Géronte
Rien n'est plus véritable, et vous pouvez m'en croire.CRISPIN
Oui, c'est elle en effet.LISETTE
N'en doutez nullement ; et, pour prouver le fait, Ne vous souvient-il pas que, pour certaine affaire, Vous m'avez dit tantôt d'aller chez le notaire ?GÉRONTE
Oui.LISETTE
Qu'il est arrivé dans votre cabinet ; Qu'il a pris aussitôt sa plume et son cornet, Et que vous lui dictiez à votre fantaisie ?GÉRONTE
Je ne m'en souviens point.LISETTE
C'est votre léthargie.CRISPIN
Ne vous souvient-il pas, monsieur, bien nettement, Qu'il est venu tantôt certain neveu normand, Et certaine baronne, avec un grand tumulte Et des airs insolents, chez vous vous faire insulte ?GÉRONTE
Oui.CRISPIN
Que pour vous venger de leur emportement, Vous m'avez promis place en votre testament, Ou quelque bonne rente au moins pendant ma vie ?GÉRONTE
Je ne m'en souviens point.CRISPIN
C'est votre léthargie.ÉRASTE
Pourquoi tant répéter cet interrogatoire ? Monsieur convient de tout, du tort de sa mémoire, Du notaire mandé, du testament écrit.GÉRONTE
Il faut bien qu'il soit vrai, puisque chacun le dit. Mais voyons donc enfin ce que j'ai fait écrire.CRISPIN, à part
Ah ! Voilà bien le diable.MONSIEUR SCRUPULE
Il faut donc vous le lire. Fut présent devant nous, dont les noms sont au bas, Maître Mathieu Géronte, en son fauteuil à bras, Étant en son bon sens, comme on a pu connaître Par le geste et maintien qu'il nous a fait paraître ; Quoique de corps malade, ayant sain jugement ; Lequel, après avoir réfléchi mûrement Que tout est ici-bas fragile et transitoire...CRISPIN
Ah ! Quel coeur de rocher, et quelle âme assez noire Ne se fendrait en quatre, en entendant ces mots ?MONSIEUR SCRUPULE, continuant de lire
Considérant que rien ne reste en même état, Ne voulant pas aussi décéder intestat...CRISPIN
Intestat !...MONSIEUR SCRUPULE
Faites trêve un moment à vos soupirs, madame. Considérant que rien ne reste en même état, Ne voulant pas aussi décéder intestat...CRISPIN
Intestat !...LISETTE
Intestat !...MONSIEUR SCRUPULE
Mais laissez-moi donc lire ; Si vous pleurez toujours, je ne pourrai rien dire. A fait, dicté, nommé, rédigé par écrit Son susdit testament, en la forme qui suit.GÉRONTE
De tout ce préambule et de cette légende, S'il m'en souvient d'un mot, je veux bien qu'on me pende.LISETTE
C'est votre léthargie.MONSIEUR SCRUPULE, lisant
Je veux, premièrement, qu'on acquitte mes dettes.GÉRONTE
Je ne dois rien.MONSIEUR SCRUPULE
Voici l'aveu que vous en faites : Je dois quatre cents francs à mon marchand de vin, Un fripon qui demeure au cabaret voisin.CRISPIN, à Géronte
Excusez-moi, monsieur, c'est votre léthargie. Je ne sais pas au vrai si vous les lui devez ; Mais il me les a, lui, mille fois demandés.MONSIEUR SCRUPULE, lisant
Déshéritant, en tant que besoin pourrait être, Parents, nièces, neveux, nés aussi bien qu'à naître, Et même tous bâtards, à qui Dieu fasse paix, S'il s'en trouvait aucuns au jour de mon décès.GÉRONTE
Comment ! Moi des bâtards ?CRISPIN, à Géronte
C'est style de notaire.GÉRONTE
Oui, je voulais nommer Éraste légataire. À cet article-la, je vois présentement Que j'ai bien pu dicter le présent testament.LISETTE
Ah ! Grands dieux !MONSIEUR SCRUPULE, lisant
Qui me sert de servante, Pour épouser Crispin en légitime noeud, Deux mille écus.CRISPIN, à Géronte
Monsieur... en vérité... pour peu... Non... jamais... car enfin... ma bouche... quand j'y pense... Je me sens suffoquer par la reconnaissance,À Lisette.
Parle donc.LISETTE, embrassant Géronte
Ah ! Monsieur...GÉRONTE
Qu'est-ce à dire cela ? Je ne suis point l'auteur de ces sottises-là. Deux mille écus comptant !LISETTE
Quoi ! Déjà, je vous prie, Vous repentiriez-vous d'avoir fait oeuvre pie ? Une fille nubile, exposée au malheur, Qui veut faire une fin en tout bien, tout honneur, Lui refuseriez-vous cette petite grâce ?Oeuvre pie : Qui ne se dit qu'au Palais [de justice] en cette phrase. Ce sont des legs, aumônes ou charités, destinés au service de Dieu, ou au soulagement du prochain, comme fondations d'église, d'hôpitaux, de collèges, rachat d'esclaves, délivrance de prisonniers, etc. [F]
Nubile : Terme de jurisprudence. Qui est en âge de se marier. Les filles sont nubiles à douze ans, les garçons à quatorze. [au XVII et XVIIème siècle] [F]
LISETTE
Les maris aujourd'hui, monsieur, sont si courus ! Et que peut-on, hélas ! avoir pour vingt écus ?GÉRONTE
On a ce que l'on peut, entendez-vous, ma mie ?Au Notaire.
Il en est à tout prix. Achevez, je vous prie.MONSIEUR SCRUPULE
Item. Je donne et lègue...GÉRONTE, regardant Crispin
À Crispin !MONSIEUR SCRUPULE, lisant
Pour tous les obligeants, bons et loyaux services Qu'il rend à mon neveu dans divers exercices, Et qu'il peut bien encor lui rendre à l'avenir...MONSIEUR SCRUPULE, lisant
Quinze cents francs de rentes viagères, Pour avoir souvenir de moi dans ses prières.CRISPIN, se prosternant aux pieds de Géronte
Oui, je vous le promets, monsieur, à deux genoux, Jusqu'au dernier soupir, je prierai Dieu pour vous. Voilà ce qui s'appelle un vraiment honnête homme ! Si généreusement me laisser cette somme !GÉRONTE
Non ferai-je, parbleu ! Que veut dire ceci ?Au Notaire.
Monsieur, de tous ces legs je veux être éclairci.MONSIEUR SCRUPULE
Quel éclaircissement voulez-vous qu'on vous donne ? Et je n'écris jamais que ce que l'on m'ordonne.GÉRONTE
Quoi ! Moi, j'aurais légué, sans aucune raison, Quinze cents francs de rente à ce maître fripon, Qu'Éraste aurait chassé s'il m'avait voulu croire !CRISPIN, toujours à genoux
Ne vous repentez pas d'une oeuvre méritoire ; Voulez-vous, démentant un généreux effort, Être avaricieux même après votre mort ?GÉRONTE
Ne m'a-t-on point vole mes billets dans mes poches ? Je tremble du malheur dont je sens les approches ; Je n'ose me fouiller,ÉRASTE, à part
Quel funeste embarras !Haut, à Géronte.
Vous les cherchez en vain, vous ne les avez pas.GÉRONTE, à Éraste
Où sont-ils donc ? Réponds.GÉRONTE
Par mon ordre !ÉRASTE
Oui, monsieur.GÉRONTE
Je ne m'en souviens point.CRISPIN
C'est votre léthargie.SCÈNE VIII. Mme Argante, Isabelle, Géronte, Éraste, Lisette, Crispin, Le Notaire.
ISABELLE, à Géronte
Ne vous alarmez point, je viens pour vous les rendre.GÉRONTE
Ô ciel !GÉRONTE
Et quelles sont ces lois ?GÉRONTE
Mais tu n'y penses pas. Veux-tu donc que je laisse À cette chambrière un legs de cette espèce ?LISETTE
Songez à l'intérêt que le ciel vous en rend : Et plus le legs est gros, plus le mérite est grand.GÉRONTE, à Crispin
Et ce maraud aurait cette somme en partage !CRISPIN
Je vous promets, monsieur, d'en faire un bon usage : De plus, ce legs ne peut en rien vous faire tort.ÉRASTE
Ce n'est pas encor tout : regardez cette belle ; Vous savez ce qu'un coeur peut ressentir pour elle ; Vous avez éprouvé le pouvoir de ses coups : Charmé de ses attraits, j'embrasse vos genoux ; Et je vous la demande en qualité de femme.GÉRONTE
Ah ! Monsieur mon neveu...ÉRASTE
Je n'ai fait voir ma flamme Que, lorsqu'en écoutant un sentiment plus sain, Votre coeur moins épris a changé de dessein.MADAME ARGANTE
Je crois que vous et moi nous ne saurions mieux faire.LISETTE, prenant le portefeuille plus tôt que Géronte
Halte-là. Convenons de nos faits avant que de rien rendre.ÉRASTE, se jetant à genoux
Monsieur, vous me voyez embrasser vos genoux : Voulez-vous aujourd'hui nous désespérer tous ?LISETTE, à genoux
Eh ! Monsieur.CRISPIN, à genoux
Eh ! Monsieur.ISABELLE
Non, monsieur, je vous jure ; il est en son entier, Et vous retrouverez jusqu'au moindre papier.GÉRONTE
Hé bien ! S'il est ainsi, par-devant le notaire, Pour avoir mes billets, je consens à tout faire ; Je ratifie en tout le présent testament, Et donne à votre hymen un plein consentement. Mes billets ?LISETTE
Les voilà.ÉRASTE, à Géronte
Quelle action de grâce !...GÉRONTE
De vos remerciements volontiers je me passe. Mariez-vous tous deux, c'est bien fait ; j'y consens : Mais, surtout, au plus tôt procréez des enfants Qui puissent hériter de vous en droite ligne ; De tous collatéraux l'engeance est trop maligne. Détestez à jamais tous neveux bas-normands, Et nièces que le diable amène ici du Mans ; Fléaux plus dangereux, animaux plus funestes Que ne fusent jamais les guerres ni les pestes.SCÈNE IX. Crispin, Lisette.
CRISPIN
Laissons-le dans l'erreur, nous sommes héritiers. Lisette, sur mon front viens ceindre des lauriers : Mais n'y mets rien de plus pendant le mariage.CRISPIN, au parterre
Messieurs, j'ai, grâce au ciel, mis ma barque à bon port. En faveur des vivants je fais revivre un mort ; Je nomme, à mes désirs, un ample légataire ; J'acquiers quinze cents francs de rente viagère, Et femme au par-dessus : mais ce n'est pas assez ; Je renonce à mon legs, si vous n'applaudissez.Par-dessus : Vêtement de dessus, surtout. Un par-dessus en bon drap. [L]
1 904 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0