Comédie en vers· Comédie en Cinq Actes
Les Ménechmes, ou Les Jumeaux
Représentée pour la première fois le vendredi 4 décembre 1705 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- APOLLON
- MERCURE
- PLAUTE
PRÉFACE
Les frères Ménechmes, dans la comédie de Plaute, sont fils jumeaux d'un marchand sicilien ; quoique d'origine hellénique, ce nom de Ménechme n'a rien de caractéristique, ni d'approprié à la ressemblance physique ou morale des deux frères, comme on pourrait le croire d'après l'explication qu'en donne certain Dictionnaire de la langue française. Les deux mots grecs dont il est composé signifient courage et lance. Un des historiens d'Alexandre le Grand se nommait aussi Ménechme, natif de Sicyone. (G. A. C.).
Cette comédie a été représentée pour la première fois le vendredi 4 décembre 1705, et a eu seize représentations de suite. Ce succès ne s'est point démenti ; la pièce a été reprise très souvent, et tout le monde s'accorde à la regarder comme une des meilleures de notre poète.
Les comédiens ont cependant eu de la peine à recevoir cette pièce : l'auteur la leur avait présentée deux fois, sans pouvoir la faire admettre. Enfin, le samedi 19 septembre 1705, il en fit la lecture, pour la troisième fois, à l'assemblée des comédiens, qui se déterminèrent à la représenter.
Nous ignorons si ces différents refus ont été l'effet du caprice des comédiens, et si l'auteur a retouché sa pièce dans les intervalles qui se sont écoulés entre ces lectures : cependant nous avons de la peine à croire qu'un poète tel que Regnard, parfaitement au fait des convenances théâtrales, et dont toutes les pièces avaient été couronnées d'un plein succès, ait hasardé dans celle-ci des choses qui n'eussent pas permis aux comédiens d'en tenter la représentation.
Quoi qu'il en soit, cette comédie passe avec raison pour une des plus régulières et des mieux travaillées de toutes celles de Regnard.
Le sujet est du nombre de ceux qui produisent un effet sûr au théâtre. Deux frères jumeaux, dont la ressemblance est parfaite, doivent occasionner des méprises qui fournissent une matière ample et variée à des incidents comiques. Aussi est-il peu de sujets qui aient été traités d'autant de manières, et par un aussi grand nombre d'auteurs.
Nous ne parlons pas de Plaute, que Regnard n'a imité que faiblement. Les incidents de sa pièce sont tout à fait différents ; et on ne peut .que lui savoir gré d'avoir supprimé ceux du poète latin, pour nous en présenter d'autres plus convenables à nos moeurs, et plus vraisemblables.
Dans Plaute, l'un des Ménechmes est marié ; et néanmoins il est amoureux d'une courtisane qu ?il enrichit des dépouilles de sa femme, au point de dérober les robes et les bijoux de celle-ci, pour en faire des cadeaux à sa maîtresse.
Ménechme Sosiclès arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son frère, sans savoir qu'il y est établi. Sa surprise est grande de s ?y voir nommé, connu, et abordé familièrement partout le monde ; il est surtout étrangement émerveillé de la manière dont il est accueilli par la femme et par la maîtresse de son frère, des reproches de l'une et des caresses de l'autre.
On sent combien un personnage tel que le Ménechme d'Épidamne aurait été peu intéressant dans nos moeurs, et que l'on n'aurait nullement pris plaisir au tableau de ses débauches avec la courtisane Érotie.
Rotrou a cru cependant pouvoir suivre l'exemple du poète latin. Sa comédie des Ménechmes est plutôt une traduction qu'une imitation de Plaute : il a conservé tous les personnages, jusqu'au parasite ; il s'est contenté d'adoucir un peu celui d'Érotie. Il suppose que celle-ci est une jeune veuve, qui permet, à la vérité, que Ménechme lui fasse la cour, et fait cas de son amitié, pourvu, dit-elle,
Qu'elle demeure aux termes de l'honneur, Que mon honnêteté ne soit point offensée, Et qu'un but vertueux borne votre pensée.Elle n'ignore pas néanmoins que Ménechme est marié, et qu'il a une femme jalouse. Autant valait-il conserver à ce personnage le caractère de courtisane que lui donnait le poète latin ; Rotrou aurait au moins gardé la vraisemblance.
Regnard a pris une autre marche : ses Ménechmes ne sont point mariés ; l'un est un provincial grossier et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession d'un oncle ; il a été institué légataire universel, parce que le défunt ignorait la destinée du second de ses neveux, qui avait quitté, dans son enfance, la maison paternelle.
Cependant le chevalier Ménechme était à Paris depuis quelque temps, et y vivait en vrai chevalier déshérité par la fortune. Une vieille Araminte, amoureuse de ce jeune homme, paraissait disposée à réparer, en l'épousant, les torts de la fortune. Le chevalier était près de terminer, lorsque son amour pour Isabelle, fille de Démophon, rompt ses projets. C'est cette même Isabelle que son frère doit épouser, et que Démophon a promise à Ménechme, sur la nouvelle qu'il a apprise de la succession qu'il vient recueillir.
Telle est la fable que Regnard a imaginée, et qu'il a substituée à celle de Plaute.
Quant aux incidents, nous ne voyons pas qu'il ait tiré parti d'aucun, si ce n'est du repas préparé par Érotie, qui a quelque ressemblance avec le dîner où Araminte attend le chevalier Ménechme. Regnard emploie avec beaucoup de succès plusieurs plaisanteries du poète latin.
Cependant le Ménechme français s'exprime avec plus de dureté que l'autre ; il traite Araminte et sa suivante avec le dernier mépris ; tandis que le Ménechme de Plaute, après avoir témoigné sa surprise de l'accueil qu'il reçoit d'Érotie, finit par profiter de la bonne fortune qui se présente ; il feint d'entrer dans les idées de la courtisane, et se dispose à partager le repas qui était préparé pour un autre.
Rotrou, comme nous l'avons observé, a servilement imité Plaute, ou plutôt son ouvrage n'est qu'une pure traduction ; il a conservé l'intrigue, les incidents, la marche des scènes, jusqu'aux noms des personnages.
Un troisième imitateur de Plaute, est Le Noble, dans sa comédie des Deux Arlequins, représentée par les anciens comédiens italiens, le 26 septembre 1691. Arlequin l'aîné est au service de Géronte, vieux financier, amoureux d'Isabelle. Arlequin le cadet, trompé par une fausse nouvelle de la mort de son frère, vient à Paris recueillir sa succession.
La parfaite ressemblance des deux frères occasionne des méprises et des quiproquos qui font tout l'agrément de la pièce.
Les incidents sont imités, pour la plupart, de Plaute. Le Noble a tiré le plus grand parti de la pièce latine ; mais ce n'est point une imitation servile, comme l'ouvrage de Rotrou.
Arlequin l'aîné est l'amant aimé de Colombine, suivante d'Isabelle ; il a quitté pour elle Marinette ; et celle-ci, qui aime Arlequin, est furieuse de son changement. On retrouve dans ces personnages l'Érotie de Plaute et la femme de Ménechme : de même qu'Érotie fait préparer un repas pour son amant, Colombine, dans la pièce de Le Noble, veut régaler son cher Arlequin.
Le cuisinier, trompé par la ressemblance, s'adresse à Arlequin cadet, croyant parler à son frère, et lui remet les plats de la collation. Colombine, qui survient, en est assez durement traitée' : cependant, comme Arlequin la trouve à son gré, il s'adoucit ; et Colombine lui remet de la part de Géronte un coffret de bijoux pour sa maîtresse Isabelle.
Ces bijoux produisent des incidents assez semblables à ceux de la robe que Ménechme, dans Plaute, dérobe à sa femme pour en faire un présent à sa maîtresse.
Arlequin le cadet reçoit les bijoux avec une nouvelle surprise ; il ne connaît ni Géronte ni Isabelle : cependant il dissimule, et il se résout à profiter de cette aventure.
On voit paraître peu après Arlequin l'aîné. L'étonnement de celui-ci n'est pas moins grand, lorsqu'on lui demande compte des bijoux ; sa surprise est interprétée comme mauvaise foi, et on le traite de voleur. Quelques scènes après survient Marinette, dont la jalousie et les emportements donnent à Arlequin de nouveaux chagrins.
Arlequin le cadet revient sur la scène, fortement occupé des bijoux qu'il a reçus ; il cherche les moyens de les convertir en espèces. Géronte le surprend dans ses réflexions ; la vue des bijoux ne lui permet plus de douter qu'il a affaire à un domestique infidèle, et il le saisit au collet.
On reconnaît dans cette scène celle où la femme de Ménechme d ?Épidamne, voyant sa robe entre les mains de Ménechme Sosiclès, qu'elle prend pour son mari, s'abandonne aux transports de jalousie les plus violents, et lui fait les reproches les plus vifs.
Cependant Géronte est fort mal reçu ; Arlequin, qui ne le connaît pas, le prend pour un escroc qui veut lui escamoter ses bijoux : il se débarrasse facilement des mains du vieillard, le bat, et le contraint de prendre la fuite.
Géronte, furieux, va chercher main-forte ; pendant ce temps, Arlequin le cadet sort, et son frère revient sur la scène, déplorant son sort, et soupçonnant Colombine elle-même d'avoir voulu s'approprier les bijoux qu'elle l'accuse d'avoir volés.
Il est désagréablement interrompu par Géronte, qui arrive suivi d'un commissaire et de plusieurs archers. On arrête Arlequin, on le fouille ; mais on ne lui trouve pas les bijoux. Pendant qu'on se dispose à le conduire en prison, Pierrot, gros paysan du Bourg-la-Reine, qui a fait la connaissance d'Arlequin le cadet, l'a pris en amitié, et l'a suivi à Paris. Croyant voir son ami dans l'embarras, il se jette sur les archers, et grands coups de bâton il les force à lâcher leur prise.
C'est encore ici la scène de Messénion, valet de Sosiclès, qui, voyant emmener Ménechme d'Épidamne, croit secourir son maître en le débarrassant des mains de ceux qui le tiennent.
Le dénouement de toutes ces pièces est à peu près le même : les deux frères se reconnaissent, et expliquent, en présence de tous les personnages, les différentes méprises auxquelles leur ressemblance a donné lieu.
On s'est étendu un peu sur cette comédie peu connue aujourd'hui, depuis la suppression de l'ancien Théâtre italien, mais qui a eu dans sa nouveauté un très grand succès.
On vient de donner à la Comédie italienne les deux Jumeaux de Bergame, comédie qui a quelque ressemblance avec les deux Arlequins de l'ancien théâtre ; mais cette ressemblance n'est que pour le fond de l'intrigue ; les incidents y sont moins multipliés et tout différents.
Revenons à Regnard : la place de sa comédie des Ménechmes est marquée ; c'est une de celles qui servent de fondement à la réputation de ce poète ; et, sans contredit, cette pièce est la meilleure de toutes celles dont le noeud est fondé sur la ressemblance de deux ou de plusieurs personnages. On lit, dans le nouveau Mercure imprimé à Trévoux en 1708, une lettre critique sur cette comédie ; l'auteur en est anonyme ; et, si sa critique est quelquefois injuste et trop sévère, on y trouve aussi des observations judicieuses.
Nous passons sur la critique que fait l'anonyme du prologue qui précède Les Ménechmes. Ce prologue n'est qu'un hommage que Regnard fait à Plaute de sa comédie, quoiqu'il n'ait imité que de très loin le poète latin.
« J'ai peu de regret, dit l'anonyme, aux incidents qu'il (Regnard) a été obligé de supprimer de son original pour s'assujettir à notre théâtre ; ceux qu'il a substitués à leur place sont dans l'esprit du sujet, et ils viennent si naturellement, que Plaute lui-même, s'il avait travaillé pour notre scène, n'aurait pu en imaginer de plus convenables.. . . Tout ce que j'aurais désiré dans notre auteur, c'est que ses incidents eussent été au-dessus du trivial, autant qu'ils sont dans le vraisemblable. Mais c'est l'écueil ordinaire des poètes qui s'attachent au comique ; il faudrait qu'ils élevassent la matière, et c'est la matière qui les gagne et qui les abaisse.
La difficulté que notre auteur avait à surmonter consistait à inventer des incidents qui fussent aussi naturels que ceux qu'il a jugé à propos de retrancher, et qui ne pussent affaiblir le comique attaché naturellement au sujet : il n'en a point inventé qui ne l'aient soutenu, et en qui l'on ne trouve ce vis comica que César loue dans Ménandre et dans Plaute, et dont il dit à Térence qu'il n'a pu approcher. Il y avait encore une difficulté à surmonter, qui m'avait paru plus embarrassante que tout le reste. Le jeu de la pièce ne roule que sur la méprise où jette la ressemblance des Jumeaux ; on n'a que cette méprise pour intéresser et pour attacher les spectateurs ; et il était à craindre de tomber dans la répétition et dans la fadeur, en exposant toujours le même objet sur la scène. Pour éviter la difficulté, il fallait que cette méprise surprît et intéressât de plus en plus par des incidents toujours nouveaux et toujours inattendus ; il fallait varier ce jeu, qui, pour être toujours le même dans le fond, serait devenu ennuyeux, si on ne lui avait donné des formes nouvelles et des tours différents. Notre auteur s'est tiré d'affaire en cela comme en tout le reste ; toutes les surprises où conduit la ressemblance des deux frères sont amenées avec tout l'art que l'on peut souhaiter, et font différemment leur effet jusqu'à la fin de la pièce.
Du reste, j'ai cherch6 inutilement des caractères dans cette comédie ; il ne paraît pas que l'auteur se soit attaché à nous en donner. C'est pourtant la fin principale que doivent se proposer ceux qui font des poèmes dramatiques : il faut qu'ils nous peignent les hommes dans leurs bonnes qualités et dans leurs défauts ; qu'ils nous expriment leurs sentiments et leurs moeurs ; qu'ils nous en forment des caractères, dont les uns nous en donnent de l'horreur, et dont les autres nous excitent à la vertu. »
En souscrivant aux éloges que donne l'anonyme à la comédie de Regnard, nous n'adoptons point ses critiques. Il reproche à Regnard de n'avoir pas fait une pièce de caractère d'un sujet qui n'en était pas susceptible. Il ne s'agissait point de peindre des vertus ni des vices, mais de produire des incidents multipliés et variés, occasionnés par la parfaite ressemblance des deux frères. Le noeud de cette intrigue devait seul attacher les spectateurs, et les conduire de surprise en surprise au dénouement.
Il accuse aussi à tort notre poète d'être trivial et bas ; son comique est monté sur le ton qu'il devait avoir, il est au niveau de son sujet ; et nous croyons qu'il n'aurait pas gagné s'il eût voulu s'élever, comme le dit l'anonyme, au-dessus de sa matière : il serait devenu froid et il aurait cessé d'être plaisant.
On sait que Regnard était brouillé depuis longtemps avec Despréaux. Quelques uns disent qu'il avait écrit contre la Satire x de ce poète. Quoi qu'il en soit, Boileau lui rendit la pareille dans son Epître x, vers 36 :
À Sanlecque, à Regnard, à Bellocq comparé.Mais il changea depuis ce vers, et il se lit ainsi dans les dernières éditions de ses oeuvres :
À Pinchêne, à Linière, à Perrin comparé.Despréaux ne voulut pas faire imprimer les noms des trois premiers poètes, qui s'étaient réconciliés avec lui ; et il leur substitua les noms des trois autres poètes qui n'étaient plus vivants lorsqu'il fit imprimer son Epître.
Ce fut pour cimenter cette réconciliation que Regnard adressa à Despréaux sa comédie des Ménechmes. Il y a cependant lieu de croire que cette réconciliation n'était pas sincère de la part de Regnard, et qu'elle n'était due qu'à la crainte de jouter contre un adversaire aussi redoutable.' Le Tombeau de Despréaux, satire de Regnard, est une preuve du peu de sincérité de cette réconciliation.
Ce fut moi, dit M. de Losme de Montchesnay, qui raccommodai Regnard avec Despréaux. Ils étaient près d'écrire I'un contre l'autre ; et Regnard était l'agresseur. Je lui fis entendre qu'il ne convenait pas de se jouer à son maître ; et depuis sa réconciliation, il lui dédia ses Ménechmes. (Anecdotes dramatiques.)
ÉPITRE À M. DESPRÉAUX
Ce premier vers est ainsi imprimé dans l'édition originale de 1706. Dans toutes les autres on lit : Favori des neuf Soeurs, qui sur le mont Parnasse. Les éditeurs ont apparemment voulu faire disparaître la répétition des mots À toi, qui commencent le troisième vers. (G. A. C.)
Favori des neuf Soeurs, toi, qui sur le Parnasse, De l'aveu d'Apollon, marches si près d'Horace, Ô toi, qui, comme lui, maître en l'art des bons vers, As joui de ton nom, et mis l'Envie aux fers ; Et qui, par un destin aussi noble que juste, Trouves pour bienfaiteur un prince tel qu'Auguste : Ouvre une main facile, accepte avec plaisir Un poème imparfait, enfant de mon loisir. De tes traits éclatants admirateur fidèle, Ton style, de tout temps, me servit de modèle ; Et si quelque bon vers par ma veine est produit, De tes doctes leçons ce n'est que l'heureux fruit. Toi-même as bien voulu, sensible à mes prières, Sur cet ouvrage offert me prêter tes lumières. Ton applaudissement, que rien n'a suspendu, De celui du public m'a toujours répondu. Qui peut mieux, en effet, dans le siècle où nous sommes, Aux règles du bon goût assujettir les hommes ? Qui connaît mieux que toi le coeur et ses travers ? Le bon sens est toujours à son aise en tes vers ; Et, sous un art heureux découvrant la nature, La vérité partout y brille toute pure. Mais qui peut, comme toi, prendre un si noble essor, Et de tous les métaux tirer des veines d'or ? Que d'auteurs, en suivant Despréaux et Pindare, Se sont fait un destin commun avec Icare ! De tous ces beaux lauriers qu'ils ont cherchés en vain, Je ne veux qu'une feuille offerte de ta main : Si je l'ai méritée, et que tu me la donnes, Ce présent sur mon front vaudra mille couronnes ; Et pour disciple enfin si tu veux m'avouer, C'est par cet endroit seul qu'on pourra me louer.PROLOGUE DES MÉNECHMES.
Le théâtre représente le Parnasse.
SCÈNE I. Apollon, Mercure.
MERCURE
Honneur au seigneur Apollon.APOLLON
Ah ! Dieu vous gard', seigneur Mercure. Par quelle agréable aventure Vous voit-on au sacré vallon ?MERCURE
Vous savez, grand dieu du Parnasse, Que je ne me tiens guère en place. J'ai tant de différents emplois, Du couchant jusqu'aux lieux où l'aurore étincelle, Que ce n'est pas chose nouvelle De me rencontrer quelquefois.APOLLON
Vous êtes le bras droit du grand dieu du tonnerre ; Votre peine est utile aux hommes comme aux dieux ; Et c'est par vos soins que la terre Entretient quelquefois commerce avec les cieux.MERCURE
Ce travail me lasse et m'ennuie, Lorsque je vois tant de dieux fainéants Qui ne songent là-haut qu'à respirer l'encens, Et qu'à se gonfler d'ambroisie.APOLLON
Vous vous plaignez à tort d'un trop pénible emploi. S'il vous fallait donc, comme moi, Éclairer la machine ronde, Rendre la nature féconde, Mener quatre chevaux quinteux, Risquer de tomber avec eux Et de faire un bûcher du monde, Dans ce métier pénible et dangereux Vous auriez sujet de vous plaindre. Depuis que l'univers est sorti du chaos, Ai-je encor trouvé, moi, quelque jour de repos ? Quoi qu'il en soit, parlons sans feindre ; À vous servir je serai diligent. Le seigneur Jupiter, dont vous êtes l'agent, Honnête ou non, c'est dont fort peu je m'embarrasse, Pour goûter des plaisirs nouveaux, À quelque nymphe du Parnasse Voudrait-il en dire deux mots ?MERCURE
Vos muses, ailleurs destinées, Sont pour lui par trop surannées : Depuis trois ou quatre mille ans, Tous vos faiseurs de vers, mal avec la fortune, En ont tous épousé quelqu'une. Il faut à Jupiter des morceaux plus friands : La qualité n'est pas ce qui plus l'inquiète ; Une bergère, une grisette, Lui fait souvent courir les champs.APOLLON
Que dit à cela son épouse ?MERCURE
Elle suit les transports de son humeur jalouse ; Mais le bon Jupiter ne s'en étonne pas, Et là-haut, c'est comme ici-bas ; Quand un époux a fait quelque intrigue nouvelle, La femme a beau crier, le mari va son train. Quand la dame, en revanche, a formé le dessein De se dédommager d'un époux infidèle, Et qu'un galant se rend patron De la femme et de la maison, L'époux a beau gronder, faire le ridicule, Il faut qu'il en passe par là, Et qu'il avale la pilule, Ainsi que Vulcain l'avala.Vulcain : un des Dieux du Paganisme. Il préside aux feux souterrains, aux mines et aux métaux. Il était fils de Jupiter et de Junon. Il était fort laid, ce qui fut cause que son père le jeta d'un coup de pied du ciel en terre. Cette chute le rendit boiteux. Il se fit Forgeron, et travaillait aux armes des Dieux, et principalement à la foudre de Jupiter. Il épousa Vénus qui lui fut infidèle, et s'abandonna au Dieu Mars. [T]
MERCURE
Je vais vous le dire ; écoutez : Vous savez qu'au ciel et sur terre On me donne cent qualités. Je suis l'agent du dieu qui lance le tonnerre ; Je conduis les morts aux enfers. Mon pouvoir s'étend sur les mers. Je suis le dieu de l'éloquence. Ma planète préside aux fous, Aux marchands, ainsi qu'aux filous : Fort petite est la différence. Je donne aux chimistes la loi. Des pâles médecins la cohorte assassine M'appelle, suivant mon emploi, Le furet de la médecine : Heureux qui se passe de moi !APOLLON
Entre tant de métiers mis dans votre apanage, Qui pourraient fatiguer quatre dieux comme vous, C'est celui de porter, je crois, les billets doux Qui vous occupe davantage.MERCURE
Mon crédit est tombé, je suis de bonne foi. Chacun, depuis un temps, de ce métier se pique ; Et tant d'honnêtes gens exercent mon emploi, Que je leur laisse ma pratique ; Ils y sont presque tous aussi savants que moi.MERCURE
Les spectacles, la comédie, Me donnent, à Paris, quelque occupation ; Je les ai pris sous ma protection. Pour célébrer une fête publique, J'aurais aujourd'hui grand besoin D'avoir quelque pièce comique Qui fût marquée à votre coin.APOLLON
Hé quoi ! Sans vous donner la peine De venir ici de si loin, N'est-il point là d'auteurs amoureux de la scène, Qui du théâtre encor puissent prendre le soin ?MERCURE
Depuis qu'un peu trop tôt la parque meurtrière Enleva le fameux Molière, Le censeur de son temps, l'amour des beaux esprits, La comédie en pleurs, et la scène déserte, Ont perdu presque tout leur prix : Depuis cette cruelle perte, Les plaisirs, les jeux et les ris, Avec ce rare auteur sont presque ensevelis.APOLLON
Il faut réparer le dommage Que le destin a fait au théâtre français, Et tirer du tombeau quelque personnage, Pour paraître encore une fois. Plaute fut, en son temps, les délices de Rome, Tel que Molière fut le charme de Paris ; Il tient ici son rang parmi les beaux esprits : Il faut consulter ce grand homme. Qu'on le fasse venir.SCÈNE II. Plaute, Apollon, Mercure.
APOLLON, à Plaute
Pendant que tu vivais, je t'ai comblé de gloire, Autant que de son temps auteur le fut jamais ; J'ai fait graver ton nom au temple de Mémoire, Et t'ai prodigué mes bienfaits.PLAUTE
Il est vrai. Mais enfin, quelque amour qui vous guide, Les dons qu'aux beaux esprits prodigue votre main N'ont rien de réel, de solide, Et n'ôtent pas toujours les soins du lendemain. Qui ne mâche chez vous qu'un laurier insipide Court risque de mâcher à vide, Et souvent de mourir de faim ; Et si j'avais à reprendre naissance, J'aimerais mieux être portier D'un traitant ou d'un sous-fermier, Que mignon de votre excellence.Plaute : poète comique latin, né vers 227 avant JC à Sarsine (Ombrie), mort en 183, était directeur de troupe en même temps qu'auteur, et jouait souvent lui-même. (...) Plaute avait composé, dit-on, jusqu'à 120 pièces, mais on lui en attribuait beaucoup qui n'étaient pas de lui. Nous n'avons plus que 20 de ses pièces dont Meneschmes. [B]
MERCURE
C'est faire peu de cas, et mettre à trop bas prix Les faveurs qu'Apollon dispense aux beaux esprits ; Et mon avis n'est pas le vôtre.PLAUTE
J'en pourrais mieux parler qu'un autre. Croiriez-vous que, sur mon déclin, Laissant le dieu des vers, que j'étais las de suivre, Ne pouvant me donner de pain, Je me suis vu réduit, pour vivre, À tourner la meule au moulin ?MERCURE
Vous !PLAUTE
Moi.PLAUTE
Oui.APOLLON
Un poète aisément s'endort dans la mollesse. L'abondance souvent, unie à la paresse, Sèche sa veine et la tarit ; Mais la nécessité réveille son esprit.MERCURE
Enfin, quel qu'ait été votre sort domestique, Je viens, charmé de vos talents, Vous demander une pièce comique, De celles que dans Rome on vit de votre temps, Pour savoir si le goût antique Trouverait à Paris encor ses partisans.PLAUTE
J'en doute fort. Les caractères, Les esprits, les moeurs, les manières, En près de deux mille ans ont bien changé, je crois. Et, par exemple, dites-moi, À Paris aujourd'hui de quel goût sont les dames ?PLAUTE
À Rome, de mon temps, libres dans leurs soupirs, Elles ne trouvaient point l'hymen un esclavage ; Et, faisant du divorce un légitime usage, Elles changeaient d'époux au gré de leurs désirs.MERCURE
Oh ! Ce n'est plus le temps. Une loi plus austère Fixe une femme au premier choix : Elle ne peut avoir qu'un époux à la fois ; Mais un usage moins sévère Aux coquettes du temps permet encor parfois D'avoir autant d'amants qu'elles en peuvent faire.PLAUTE
Mais voit-on encor, par la ville, Une troupe lâche et stérile De fades et mauvais plaisants Qui chez les grands de Rome allaient chercher à vivre, Et qui ne cessaient de les suivre, Soit à la ville, soit aux champs ? De ces lâches flatteurs, des complaisants serviles, Que dans mes vers j'ai souvent exprimés ? Des parasites affamés, De ces importants inutiles, Qui tous les jours dans les maisons, À l'heure du dîner, font de sûres visites ?VARIANTE des éditions modernes : De lâches délateurs ? (G. A. C.)
PLAUTE
Le goût étant changé, comme enfin je le vois, Une pièce de moi, je crois, ne plairait guère ; À moins qu'Apollon ne fit choix D'un auteur comique et français, Qui pût accommoder le tout à sa manière, Porter la scène ailleurs, changer, faire et défaire : S'il pouvait réussir dans ce noble dessein, Moitié français, moitié romain, Je pourrais peut-être encor plaire.APOLLON
Je me souviens qu'un de ces jours, Un auteur, qui parfois erre dans ces détours, Me fit voir un sujet qu'on nomme Les Ménechmes, qu'il dit avoir tiré de vous, Et qui fut applaudi dans Rome.PLAUTE
Tout auteur que je sois, je ne suis point jaloux Que mon travail lui soit utile. Le sujet qu'il a pris Divertit autrefois un peuple difficile ; Et peut-être aura-t-il même sort à Paris.SCÈNE III.
MERCURE
Messieurs, ne soyez point en peine Comment je puis si promptement Ajuster cette pièce, et faire en un moment Qu'elle paroisse sur la scène. Nous autres dieux, d'un coup de main Nous passons tout effort humain. Agréez donc mes soins, et, pour reconnaissance D'avoir voulu vous divertir, Ayez pour mon travail quelque peu d'indulgence, Et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. J'écarterai de vous tout ce qui peut vous nuire, Coupeurs de bourse adroits, médecins, usuriers, Avocats babillards, insolents créanciers ; Tous ces gens sont sous mon empire. Et s'il est parmi vous quelqu'un Possédant femme ou maîtresse fidèle, (C'est un cas qui n'est pas commun) Je n'emploierai jamais près d'elle, Pour corrompre son coeur et sa fidélité, Ni mon art, ni mon éloquence : C'est payer trop, en vérité, Quelques moments de complaisance ; Mais un dieu doit user de générosité.ACTE I
SCÈNE I.
SCÈNE II. Valentin, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Mais enfin je le vois. D'où viens-tu donc, maraud ? Dis, parle, réponds-moi.Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lachetés.[F]
VALENTIN, met à terre une valise qu'il portait, et s'assied dessus
Quant à présent, monsieur, je ne vous puis rien dire ; Un moment, s'il vous plaît, souffrez que je respire : Je suis tout essoufflé.LE CHEVALIER
Veux-tu donc tous les jours Me mettre au désespoir, et me jouer ces tours ? Je ne sais qui me tient, que de vingt coups de canne... Quoi, maraud ! Pour aller jusques à la douane Retirer ma valise, il te faut tant de temps ?VALENTIN
Ah, monsieur ! Ces commis sont de terribles gens ! Les Juifs, tout Juifs qu'ils sont, sont moins durs, moins arabes : Ils ne répondent point que par monosyllabes. Oui ; non ; paix ; quoi ? Monsieur... Je n'ai pas le loisir. Mais, monsieur... Revenez. Faites-moi le plaisir... Vous me rompez la tête ; allez. Enfin, les traîtres, Quand on a besoin d'eux, sont plus fiers que leurs maîtres.VALENTIN
Oh ! Non pas, s'il vous plaît. Voyant que le commis qui gardait ma valise Usait depuis une heure avec moi de remise, Las d'avoir pour objet un visage ennuyeux, J'ai cru qu'au cabaret j'attendrais beaucoup mieux.LE CHEVALIER
Faudra-t-il que le vin te commande sans cesse ?VALENTIN
Vous savez que chacun, monsieur, a sa faiblesse ; Mais le mauvais exemple, encor plus que le vin, Me retient, malgré moi, dans le mauvais chemin. Je me sens de bien vivre une assez bonne envie.LE CHEVALIER
Mais pourquoi hantes-tu mauvaise compagnie ?VALENTIN
Je fais de vains efforts, monsieur, pour l'éviter ; Mais je vous aime trop, je ne puis vous quitter.LE CHEVALIER
Que dis-tu donc, maraud ?VALENTIN
Monsieur, un long usage De parler librement me donne l'avantage. En pareil cas que moi vous vous êtes trouvé ; Assez souvent, d'un vin bien pris et mal cuvé, Je vous ai vu le chef plus lourd qu'à l'ordinaire ; J'ai même quelquefois prêté mon ministère Pour vous donner la main et vous conduire au lit : De ces petits excès je ne vous ai rien dit : Nous devons nous prêter aux faiblesses des autres, Leur passer leurs défauts, comme ils passent les nôtres.LE CHEVALIER
Je te pardonnerais d'aimer un peu le vin, Si je te connaissais à ce seul vice enclin ; Mais ton maudit penchant à mille autres te porte : Tu ressens pour le jeu la pente la plus forte...VALENTIN
Ah ! Si je joue un peu, c'est pour passer le temps. Quand vous percez les nuits dans certains noirs brelans, Je vous entends jurer au travers de la porte : Je jure comme vous quand le jeu me transporte ; Et ce qui peut tous deux nous différencier, Vous jurez dans la chambre, et moi sur l'escalier. Je vous imite en tout. Vous, d'une ardeur extrême, Buvez, jouez, aimez ; je bois, je joue, et j'aime : Et si je suis coquet, c'est vous qui le premier, Consommé dans cet art, m'apprîtes le métier. Vous allez chaque jour, d'une ardeur vagabonde, Faisant rafle partout, de la brune à la blonde. Isabelle à présent vous retient sous sa loi ; Vous l'aimez, dites-vous : je ne sais pas pourquoi...Brelan : Jeu qui se joue avec trois cartes, à trois, ou à quatre, ou à cinq. Par extension, maison de jeu, tripot ; il se prend en mauvaise part.[L]
Cette expression est employée plusieurs fois par Regnard dans le même sens. Différents éditeurs ont mis "Quand vous passez les nuits," sans faire attention au vers précédent où le mot passer se trouve déjà. (G. A. C.).
LE CHEVALIER
Tu ne sais pas pourquoi ! Se peut-il qu'à ses charmes, À ses yeux tout divins on ne rende les armes ? Je la vis chez sa tante, où j'en fus enchanté ; Le trait qui me perça, mon coeur l'a rapporté.VALENTIN
Autrefois cependant pour sa tante Araminte, Toute folle qu'elle est, vous aviez I'âme atteinte. J'approuvais fort ce choix : outre que ses ducats Nous ont plus d'une fois tiré de mauvais pas, J'y trouvais mon profit : vous cajoliez la tante, Et moi je pourchassais Finette la suivante. Ainsi vous voyez bien...LE CHEVALIER
Oui, je vois, en un mot, Que tu fais le docteur, et que tu n'es qu'un sot. Pour t'empêcher de dire encor quelque sottise, Finissons, et chez moi va porter ma valise.VALENTIN, redressant la valise, pour la mettre sur son épaule
J'obéis : cependant, si je voulais parler, Sur un si beau sujet je pourrais m'étaler.LE CHEVALIER
Hé ! Tais-toi.LE CHEVALIER
Quelle est cette valise ?VALENTIN
Hé parbleu, c'est la vôtre.LE CHEVALIER
De la mienne elle n'a ni l'air ni la façon.VALENTIN
J'ai longtemps, comme vous, été dans le soupçon ; Mais de votre cachet la figure et l'empreinte, Et l'adresse bien mise, ont dissipé ma crainte. Lisez plutôt ces mots distinctement écrits : C'est « À monsieur Ménechme, à présent à Paris. »LE CHEVALIER
Il est vrai ; mais enfin, quoi que tu puisses dire, Je ne reconnais point cette façon d ?écrire ; Enfin, ce n'est point là ma valise.LE CHEVALIER
Tu m'auras fait ici quelque coup de ta tête.VALENTIN
Mais vous me prenez donc, monsieur, pour une bête ? En revenant de Flandre, où par trop brusquement Vous avez pris congé de votre régiment ; Et passant à Péronne, où fut le dernier gîte, Nous y prîmes la poste ; et, pour aller plus vite, Vous me fîtes porter au coche, qui partait, Votre malle assez lourde, et qui nous arrêtait : J'obéis à votre ordre avec zèle et vitesse ; Je fis, par le commis, mettre dessus l'adresse : Ainsi je n'ai rien fait que bien dans tout ceci.LE CHEVALIER
C'est de quoi, dans l'instant, je veux être éclairci. Ouvre vite, et voyons quel est tout ce mystère,VALENTIN, tirant un paquet de clefs
Dans un moment, monsieur, je vais vous satisfaire. Ouais ! La clef n'entre point.LE CHEVALIER
Romps chaîne et cadenas.LE CHEVALIER
Qu'as-tu ? Tu me regardes !LE CHEVALIER
Comment donc, malheureux !VALENTIN
Monsieur, point de courroux. Au troc que nous faisons, peut-être gagnons-nous ; Et je ne crois pas, moi, que dans votre valise Nous eussions pour vingt francs de bonne marchandise.LE CHEVALIER
Et ces lettres, maraud, qui faisaient mon bonheur, Où l'aimable Isabelle exprimait son ardeur, Qui me les rendra ? Dis.VALENTIN, tirant un paquet de lettres de la valise
Tenez, en voilà d'autres Qui vous consoleront d'avoir perdu les vôtres.LE CHEVALIER, prenant les lettres
Sais-tu que les railleurs et les mauvais plaisants D'ordinaire avec moi passent fort mal leur temps ?Le Chevalier lit les lettres.
VALENTIN
Mon dessein n'était pas de vous mettre en colère. Mais sans perdre de temps faisons notre inventaire.Il examine les hardes de la valise, et tire un sac de procès.
Ce meuble de chicane appartient sûrement À quelque homme du Maine, ou quelque Bas-Normand.Il tire un habit de campagne.
L'habit est vraiment leste, et des plus à la mode. Pour un surtout de chasse il me sera commode.Sac : Autrefois, sac de procès, et, absolument, sac, le sac qui contenait toutes les pièces d'un procès ; on dit aujourd'hui les pièces ou le dossier. [L]
LE CHEVALIER
Ô ciel !LE CHEVALIER
L'aventure ne peut se comprendre aisément.LE CHEVALIER
Je suis né, tu le sais, assez près de Péronne, D'un sang dont la valeur ne le cède à personne. Tu sais qu'ayant perdu père, mère et parents, Et demeurant sans bien dès mes plus tendres ans, Las de passer mes jours dans le fond d ?une terre, Je suivis à quinze ans le métier de la guerre. Un frère seul resta de toute la maison, Avec un oncle avare, et riche, disait-on. En différents pays j'ai brusqué la fortune, Sans que l'on ait de moi reçu nouvelle aucune ; Et je sais, par des gens qui m'en ont fait rapport, Que depuis très longtemps mon frère me croit mort.VALENTIN
Je le sais ; et de plus, je sais que votre mère Mourut en accouchant de vous et de ce frère ; Que vous êtes jumeaux, et que votre portrait En toute sa personne est rendu trait pour trait ; Que vos airs dans les siens sont si reconnaissables, Que deux gouttes de lait ne sont pas plus semblables.LE CHEVALIER
Nous nous ressemblions, mais si parfaitement, Que les yeux les plus fins s'y trompaient aisément ; Et notre père même, en commençant à croître, Nous attachait un signe afin de nous connaître.VALENTIN
Vous m'avez dit cela déjà plus d'une fois. Mais que fait cette histoire au trouble où je vous vois ?LE CHEVALIER
Ce n'est pas sans raison que j'ai l'âme surprise, Valentin. À ce frère appartient la valise ; Et j'apprends, en lisant la lettre que je tiens, Que notre oncle est défunt, et qu'il laisse ses biens À ce frère jumeau, qui doit ici se rendre.LE CHEVALIER
Écoute, je te prie, avec attention. Ceci mérite bien quelque réflexion.Il lit.
Je vous attends, monsieur, pour vous remettre « comptant les soixante mille écus que votre oncle vous a laissés par testament, et pour épouser mademoiselle Isabelle, dont je vous ai plusieurs fois parlé dans mes lettres : le parti vous convient fort, et son père Démophon souhaite cette affaire avec passion. Ne manquez donc point de vous rendre au plus tôt à Paris, et faites-moi la grâce de me croire votre très humble et très obéissant serviteur, ROBERTIN.
Robertin, c'est le nom d'un honnête notaire Qui travaillait pour nous du vivant de mon père. La date, le dessus, et le nom bien écrit, Dans mes préventions confirment mon esprit. Mon frère, pour venir au gré de cette lettre, Comme moi, sa valise au coche aura fait mettre ; Et dans le même temps, ce rapport de grandeur, De cachet et de nom a causé ton erreur : Et je conclus enfin, sans être fort habile, Que mon frère est déjà peut-être en cette ville.1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol = 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois.
VALENTIN
Cela pourrait bien être ; et je suis stupéfait Des effets surprenants que le hasard a faits. Il faut que justement je fasse une méprise, Et que notre bonheur vienne de ma sottise. Nous trouvons en un jour un vieil oncle enterré, Qui laisse de grands biens dont il vous a frustré : Un frère qui reçoit tous ces biens qu'on lui laisse, Et qui vient enlever encor votre maîtresse. Voilà tout à la fois cinq ou six incidents Capables d'étourdir les plus habiles gens.LE CHEVALIER
Nous ferons tête à tout ; et de cette aventure Je conçois dans mon coeur un favorable augure.LE CHEVALIER
Il faut, pour les avoir, employer notre soin. Ils sont à moi, du moins, tout autant qu'à mon frère ; Mais il faut déterrer le frère et le notaire. Va, cours, informe-toi, ne perds pas un moment.VALENTIN
Vous connaissez mon zèle et mon empressement ; Et s'il est à Paris, j'ai des amis fidèles, Qui, dans une heure au plus, m'en diront des nouvelles.LE CHEVALIER
Je vais chez Araminte, elle sait mon retour ; Il faudra feindre encor que je brûle d'amour. Elle n'a nul soupçon de ma nouvelle flamme. Tu sais le caractère et l'esprit de la dame : Elle est vieille, et jalouse à désoler les gens ; Ses airs et ses discours sont tous impertinents ; Enfin, c'est une folle, et qui veut qu'on la flatte : Quoiqu'un rayon d'espoir pour mon amour éclate, Incertain du succès, je la veux ménager. Retourne à la douane, au coche, au messager. Mais Araminte sort. Va vite où je t'envoie.Valentin emporte la malle et sort.
SCÈNE III. Araminte, Finette, Le Chevalier, à part.
ARAMINTE
Nous reverrons Ménechme aujourd'hui : quelle joie ! Je ne puis demeurer en place, ni chez moi. Pareil empressement doit l'agiter, je crois. Comment me trouves-tu ? Dis, Finette.FINETTE
Charmante. Votre beauté surprend, ravit, enlève, enchante. Il semble que l'Amour, dans ce jour si charmant, Ait pris soin par mes mains de votre ajustement.ARAMINTE
Cette fille toujours eut le goût admirable.Apercevant le Chevalier qui s'approche.
Ah ! Monsieur, vous voilà ! Quel destin favorable, Plus que je n'espérais, presse votre retour ? Et quel dieu près de moi vous ramène ?LE CHEVALIER
L'Amour.ARAMINTE
L'Amour ! Le pauvre enfant !LE CHEVALIER
Votre aimable présence Me dédommage bien des chagrins de l'absence. Non, je ne vois que vous qui, sans art, sans secours, Puissiez paraître ainsi plus jeune tous les jours.ARAMINTE
Fi donc, badin ! L'amour quelquefois, quoique absente, À votre souvenir me rendait-il présente ? Votre portrait charmant, et qui fait tout mon bien, Que je reçus de vous, quand vous prîtes le mien, Me consolait un peu d'une absence effroyable : Le mien a-t-il sur vous fait un effet semblable ?LE CHEVALIER
Votre image m'occupe et me suit en tous lieux ; La nuit même ne peut vous cacher à mes yeux. Et cette nuit encor, je rappelle mon songe, (Ô douce illusion d'un aimable mensonge !) Je me suis figuré, dans mon premier sommeil, Être dans un jardin, au lever du soleil, Que l'Aurore vermeille, avec ses doigts de roses, Avait semé de fleurs nouvellement écloses : Là, sur les bords charmants d'un superbe canal, Qui reçoit dans son sein un torrent de cristal, Où cent flots écumants, et tombant en cascades, Semblent être poussés par autant de Naïades ; Là, dis-je, reposant sur un lit de roseaux, Je vous vois sur un char sortir du fond des eaux : Vous aviez de Vénus et l'habit et la mine : Cent mille Amours poussaient une conque marine, Et les zéphyrs badins, volant de toutes parts, Faisaient au gré des airs flotter des étendards.FINETTE
Ali, ciel ! Le joli rêve !ARAMINTE
Achevez, je vous prie.LE CHEVALIER
Mon âme, à cet aspect, d'étonnement saisie...LE CHEVALIER
Oui, madame, vous-même, en propre original. L'esprit donc enchanté d'un si noble spectacle, Je me suis avancé près de vous sans obstacle.ARAMINTE
De grâce, dites-moi, parlant sincèrement, Sous l'habit de Vénus, avais-je l'air charmant, Le port noble et divin ?LE CHEVALIER
Le plus divin du monde : Vous sentiez la déesse une lieue à la ronde. M'étant donc avancé pour vous donner la main, Le jardin à mes yeux a disparu soudain ; Et je me suis trouvé dans une grotte obscure, Que l'art embellissait ainsi que la nature. Là, dans un plein repos, et couronné de fleurs, Je vous persuadais de mes vives douleurs. Vous vous laissiez toucher d'une bonté nouvelle, Et preniez de Vénus la douceur naturelle, Lorsque, par un malheur qui n'a point de pareil, Mon valet, en entrant, a causé mon réveil.ARAMINTE
Je suis au désespoir de cette circonstance ; Et voilà des valets I'ordinaire imprudence ! Toujours mal à propos ils viennent vous trouver.LE CHEVALIER
Mon songe n'est pas fait, et je veux l'achever.ARAMINTE
D'accord. Mais je voudrais que, pour vous satisfaire, Votre bonheur toujours ne fût pas en chimère, Et qu ?un heureux hymen, entre nous concerté, Pût donner à vos feux plus de réalité. Mais j ?en crains le retour : dans le siècle où nous sommes, Le dégoût dans l'hymen est naturel aux hommes ; Et la possession souvent du premier jour Leur ôte tout le sel et le goût de l'amour.LE CHEVALIER
Ah, madame ! Pour vous mon amour est extrême : Je sens qu'il doit aller par-delà la mort même ; Et si, par un malheur que je n'ose prévoir, Votre mort... Ah, grands dieux ! Ciel affreux désespoir ! Mon âme, en y pensant, de douleur possédée...ARAMINTE
Rejetons loin de nous cette funeste idée ; Et, pour mieux célébrer le plaisir du retour, Je veux que nous dînions ensemble dans ce jour. J'ai fait, dès ce matin, inviter une amie, Et vous augmenterez la bonne compagnie.LE CHEVALIER
Madame, cet honneur m'est bien avantageux. Une affaire à présent m'arrache de ces lieux : Pour revenir plus tôt, je pars en diligence.LE CHEVALIER
Ici, dans un moment, je reviens sur mes pas.SCÈNE IV. Araminte, Finette.
SCÈNE V. Démophon, Araminte, Finette.
DÉMOPHON
Bonjour, ma soeur.ARAMINTE
Bonjour, mon frère.DÉMOPHON
Votre nièce Isabelle est d'âge à marier ; Et monsieur Robertin, dont je connais le zèle, A su me ménager un bon parti pour elle ; Un jeune homme doué d'esprit et de vertus, Possédant, qui plus est, soixante mille écus D'un oncle qui l'a fait unique légataire, Dont ledit Robertin est le dépositaire : Et j'apprends, par les mots du billet que voici, Que cet homme en ce jour doit arriver ici.ARAMINTE
J'en suis vraiment fort aise.DÉMOPHON
Or donc, ce mariage Étant pour la famille un fort grand avantage, Et vous voyant déjà, ma soeur, sur le retour, N'ayant, comme je crois, nul penchant pour l'amour, Je me suis bien promis qu'en faveur de l'affaire, Vous feriez de vos biens donation entière, Vous gardant l'usufruit jusques à votre mort.ARAMINTE
Jusqu'à ma mort ! Vraiment ce projet me plaît fort ! Vous vous êtes promis, il faut vous dépromettre. L'âge, comme je crois, peut encor me permettre D'aspirer à l'hymen ; et d'avoir des enfants.Dépromettre : Retirer une promesse. [L]
FINETTE
Quels reproches ! Hélas ! On n'est jamais trahi que par ses proches. À cause que madame a vécu quelque temps, On ne la croit plus jeune ! Il est de sottes gens !DÉMOPHON
Ma soeur, dans mon calcul je crois vous faire grâce ; Et je raisonne ainsi : J'en ai cinquante, et passe ; Vous êtes mon aînée ; ergo, dans un seul mot, Vous voyez si j'ai tort.ARAMINTE
Votre ergo n'est qu'un sot ; Et je sais fort bien, moi, que cela ne peut être. Ma jeunesse à mon teint se fait assez connaître. Ce que je puis vous dire en termes clairs et nets, C'est qu'il faut de mon bien vous passer pour jamais ; Que je me porte mieux que tous tant que vous êtes ; Que, malgré les complots qu'en votre âme vous faites, Je prétends enterrer, avec l'aide de Dieu, Les enfants que j'aurai, vous et ma nièce. Adieu. C'est moi qui vous le dis ; m'entendez-vous, mon frère ? Allons, Finette, allons.Elle sort.
SCÈNE VI. Finette, Démophon.
DÉMOPHON
Le joli caractère !FINETTE
Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas, Ou prenez, s'il vous plaît, de meilleurs almanachs. Ma maîtresse est encor, malgré vous, jeune et belle ; Et tous les connaisseurs vous la soutiendront telle.Almanach : Calendrier populaire. Je ne prendrai pas de vos almanachs, je ne prendrai pas conseil de vous sur l'avenir : vos prédictions, vos conjectures ne sont pas sûres. [FC]
SCÈNE VII.
DÉMOPHON, seul
Je jugeais à peu près quels seraient ses discours ; Et j'ai fort prudemment cherché d'autres secours. Allons voir le notaire, et prenons des mesures Pour rendre, s'il se peut, les affaires bien sûres. Si l'homme en question est tel qu'on me l'a dit, Terminons au plus tôt l'hymen dont il s'agit.ACTE II
SCÈNE I. Le Chevalier, Valentin.
VALENTIN
Votre frère est trouvé, mais ce n'est pas sans peine ; Vous m'en voyez, monsieur, encor tout hors d'haleine. J'avais couru Paris de l'un à l'autre bout, Au coche, au messager, la poste, et partout ; Et je vous avertis que je n'ai passé rue, Où quelque créancier ne m'ait choqué la vue : J'ai même rencontré ce Gascon, ce Marquis, À qui, depuis un an, nous devons cent louis...LE CHEVALIER
J'ai honte de devoir si longtemps cette somme : Il me l'a, tu le sais, prêtée en galant homme ; Et du premier argent que je pourrai toucher, De m'acquitter vers lui rien ne peut m'empêcher.VALENTIN
Tant mieux. Ne sachant plus enfin quel parti prendre, À la douane encor j'ai bien voulu me rendre ; Là, j'ai vu votre frère au milieu des commis, Qui s'emportait contre eux du quiproquo commis. Je l'ai connu de loin ; et cette ressemblance, Dont vous m'avez parlé, passe toute croyance : Le visage et les traits, l'air et le ton de voix, Ce n'est qu'un ; je m'y suis trompé plus d'une fois. Son esprit, il est vrai, n'est pas semblable au vôtre. Il est brusque, impoli ; son humeur est tout autre : On voit bien qu'il n'a pas goûté l'air de Paris ; Et c'est un franc Picard qui tient de son pays.LE CHEVALIER
On doit peu s'étonner de cet air de rudesse Dans un provincial nourri sans politesse : Et ce n'est qu'à Paris que l ?on perd aujourd'hui Cet air sauvage et dur qui règne encore en lui.VALENTIN
De loin, comme j'ai dit, j'observais sa querelle ; Et quand il est sorti, j'ai fait briller mon zèle ; J'ai flatté son esprit ; enfin, j'ai si bien fait, Qu'il veut, comme je crois, me prendre pour valet. Il s'est même informé pour une hôtellerie. Moi, dans les hauts projets dont mon âme est remplie, J'ai d'abord enseigné l'auberge que voici. Il doit dans un moment me venir joindre ici.VALENTIN
La Fortune aujourd'hui me paraît désarmée. Tantôt, chemin faisant, j'ai cru, sans me flatter, Que de la ressemblance on pourrait profiter, Pour obtenir plus tôt Isabelle du père, Et tirer, qui plus est, cet argent du notaire : Ce serait deux beaux coups à la fois !LE CHEVALIER
Oui vraiment.VALENTIN
Cela pourrait peut-être arriver aisément. À notre campagnard nous donnerions la tante ; Pour vous serait la nièce, et pour moi la suivante.LE CHEVALIER
Mais comment ferions-nous, dans ce hardi dessein, Pour mettre promptement cette affaire en bon train ?VALENTIN
Il faut premièrement quitter cette parure, Prendre d'un héritier l'habit et la figure, L'air entre triste et gai. Le deuil vous sied-il bien ?LE CHEVALIER
Si c'est comme héritier, ma foi, je n'en sais rien : Jamais succession ne m'est encor venue.VALENTIN
Faites bien le dolent à la première vue. Imposez au notaire, et soyez diligent, Autant que vous pourrez, à toucher cet argent.VALENTIN
Quelle délicatesse et vaine et ridicule ! Nantissez-vous de tout sans rien mettre au hasard ; Après, à votre gré vous lui ferez sa part. S'il tenait cet argent, il se pourrait bien faire Qu'il n'aurait pas pour vous un si bon caractère.LE CHEVALIER
Si pour ce bien offert tu me vois quelque ardeur, C'est pour mieux mériter Isabelle et son coeur. Je l'adore ; et je puis te dire, en confidence : Qu'elle ne me voit pas avec indifférence ; Son père n'en sait rien, et ne me connaît pas ; Pour l'obtenir de lui je n'ai fait aucun pas ; Et n'ayant pour tout bien que la cape et l'épée, Toute mon espérance aurait été trompée. Quelque raison encor m'arrête en ce moment.VALENTIN
Quelle est-elle ?VALENTIN
Sur cet engagement bannissez votre crainte. Bon ! Si l'on épousait autant qu'on le promet, On se marierait plus que la loi ne permet. Allons au fait. Pour mettre en état notre affaire, Il faut être vêtu comme l'est votre frère. Il porte le grand deuil ; son linge est effilé ; Un baudrier noué d'un crêpe tortillé ; Sa perruque de peu diffère de la vôtre, Ainsi vous n'aurez pas besoin d'en prendre une autre. Allez vous encrêper sans perdre un seul instant.Effilé : dont le fil est défait. De la toile effilée. Autrefois, linge effilé, ou, substantivement, effilé, linge bordé de frange de fil qui se portait dans le deuil.
Tortillé : Tordu à plusieurs tours. Une corde tortillée. [L]
Encrêper : Prendre un crêpe, s'habiller de deuil. [L]
LE CHEVALIER
Pour dîner avec elle Araminte m'attend.VALENTIN
Vous avez maintenant bien autre chose à faire ; Vous dînerez demain. Je crois voir votre frère : Il vient de ce côté, je ne me trompe pas ; Vous, de cet autre-ci marchez, doublez le pas.LE CHEVALIER
Mais, dis-moi cependant...SCÈNE II. Ménechme, en deuil, Valentin.
MÉNESCHME
Oui vraiment me voilà ; mais j'ai cru de ma vie Ne pouvoir arriver à votre hôtellerie. Quel pays ! Quel enfer ! J'ai fait cent mille tours ; Je n'ai jamais couru tant de risque en mes jours. On ne peut faire un pas que l ?on ne trouve un piège : Partout quelque filou m'investit et m'assiége. Là, l'épée à la main, des archers malfaisants, Conduisant leur capture, insultent les passants. Un fiacre, me couvrant d'un déluge de boue, Contre le mur voisin m'écrase de sa roue. Et, voulant me sauver, des porteurs inhumains De leur maudit bâton me donnent dans les reins. Quel bruit confus ! Quels cris ! Je crois qu'en cette ville Le diable a pour jamais élu son domicile.MÉNESCHME
Comment ! J'aimerais mieux cent fois être au sabbat. Un bois plein de voleurs est plus sûr. Ma valise, Contre la foi publique, en arrivant, m'est prise ; On la change en une autre, où ce qui fut dedans, À le bien estimer, ne vaut pas quinze francs : Des billets doux de femme y sont pour toutes hardes.Sabbat : Familièrement. Grand bruit avec désordre. [F]
MÉNESCHME
Je ne le vois que trop. Suffit, ce coup de main Me rendra désormais plus alerte et plus fin. Heureusement encor, laissant ma malle au coche, J'ai mis fort prudemment mon argent dans ma poche.VALENTIN
En toute occasion on voit les gens d'esprit. Je vous ai, dans ce lieu, fait préparer un lit, Dans un appartement fort propre et fort tranquille. Comptez-vous de rester longtemps en cette ville ?MÉNESCHME
Le moins que je pourrai ; je n'ai pas trop sujet De me louer fort d'elle et d'être satisfait. Je viens m'y marier.MÉNESCHME
J'y viens pour prendre aussi soixante mille écus, Qu'un oncle que j'avais, et qu'enfin je n'ai plus, Attendu qu'il est mort, par grâce singulière, M ?a laissé depuis peu, comme à son légataire.MÉNESCHME
Assurément. La guerre m'a défait d'un frère heureusement. Depuis près de vingt ans, à la fleur de son âge, Il a de l'autre monde entrepris le voyage, Et n'est point revenu.VALENTIN
Le ciel lui fasse paix, Et dans tous vos desseins vous donne un plein succès ! Si vous avez besoin de mon petit service, Vous pouvez m'employer, monsieur, à tout office : Je connais tout Paris, et je suis toujours prêt À servir mes amis sans aucun intérêt.MÉNESCHME
Ne sauriez-vous me dire où loge un certain homme, Un honnête bourgeois, que Démophon l ?on nomme ?VALENTIN
Démophon ?MÉNESCHME
Justement, c'est ainsi qu'il a nom.SCÈNE III. Finette, Ménechme, Valentin.
VALENTIN, à part
Mais j'aperçois Finette. Ah ! Juste ciel ! Je tremble Qu'elle ne vienne ici gâter ce que j'ai fait.FINETTE, à Valentin
Que diantre fais-tu là, planté comme un piquet ? Le dîner se morfond ; ma maîtresse s'ennuie.Apercevant Ménechme, qu'elle prend pour le Chevalier.
Ah ! Vous voilà, monsieur ! Vraiment j'en suis ravie !MÉNESCHME
Et pourquoi donc ?FINETTE
J'allais, au-devant de vos pas, Voir qui peut empêcher que vous ne venez pas : Ma maîtresse ne peut en deviner la cause. Mais qu'est-ce donc, monsieur ? Quelle métamorphose ! Pourquoi cet habit noir et ce lugubre accueil ? En peu de temps, vraiment, vous avez pris le deuil. Faut-il, pour un dîner, s'habiller de la sorte ? Venez-vous d'un convoi, monsieur ?Convoi : de l'assemblée, qui accompagne un corps à la sépulture. [FC]
MÉNESCHME
Que vous importe ?À part, à Valentin.
Je suis comme il me plaît. Les filles, en ces lieux, Ont l'abord familier, et l'esprit curieux.VALENTIN, bas, à Ménechme
C'est l'humeur du pays ; et, sans beaucoup d'instance, Avec les étrangers elles font connaissance.FINETTE
Mon zèle de ces soins ne peut se dispenser : À ce qui vous survient je dois m'intéresser : Ma maîtresse a pour vous une tendresse extrême, Et je dois l'imiter.MÉNESCHME
Votre maîtresse m'aime ?FINETTE
Ne le savez-vous pas ?FINETTE
Vous en avez pourtant déjà fait quelque épreuve : Et, si vous en voulez de plus solide preuve, Quand vous souhaiterez, vous serez son époux.MÉNESCHME
Je serai son époux ?FINETTE
Oui vraiment.MÉNESCHME
Qui ? Moi ?MÉNESCHME
La proposition est, ma foi, fort honnête !,À part, à Valentin.
Voilà, sur ma parole, une agente d'amour.VALENTIN, bas, Ménechme
Elle en a bien la mine.FINETTE
Avant votre retour, Mille amants sont venus s'offrir à ma maîtresse ; Mais Ménechme est le seul qui flatte sa tendresse.MÉNESCHME
D'où savez-vous mon nom ?FINETTE
D'où vous savez le mien.MÉNESCHME
D'où je sais le vôtre ?FINETTE
Oui.FINETTE
À quoi bon cette feinte ? Je me nomme Finette, et sers chez Araminte ; Et plus de mille fois je vous ai vu chez nous.MÉNESCHME
Vous servez chez elle ?FINETTE
Oui.MÉNESCHME
Ma foi, tant pis pour vous, Je ne m'y connais pas, ou bien, sur ma parole, Vous êtes là, ma mie, en très mauvaise école.FINETTE
Laissons ce badinage. En un mot, comme en cent, Ma maîtresse à dîner chez elle vous attend. Pour vous faire trouver meilleure compagnie, Elle a, dans ce repas, invité son amie, Belle et de bonne humeur, qui loge en son quartier.FINETTE, bas, à Valentin
Mais parle-moi donc, toi. Quelle vapeur nouvelle A pu, dans un moment, déranger sa cervelle ?VALENTIN, bas, à Finette
Depuis un certain temps il est assez sujet À des distractions dont tu peux voir l'effet. Il me tient quelquefois un discours vain et vague, À tel point qu'on dirait souvent qu'il extravague.FINETTE
Tantôt il paraissait assez sage ; et peut-on Perdre en si peu de temps et mémoire et raison ?À Ménechme.
Voulez-vous, de bon sens, me dire une parole ?MÉNESCHME
Mais vous-même, ma mie, êtes-vous ivre ou folle, De me baliverner avec vos contes bleus, Et me faire enrager depuis une heure ou deux ? Qu'est-ce qu'une Araminte, un objet qui m'adore, Une amie, un dîner, et cent discours encore, Tous plus sots l'un que l'autre, à quoi l'on ne comprend Non plus qu'à de l'algèbre, ou bien à l'Alcoran ?Alcoran (coran) : Livre qui contient la loi du faux Prophète Mahomet. [F]
MÉNESCHME
Non, je me donne au diable. Votre maîtresse ailleurs, en ses nobles projets, Peut à d'autres oiseaux tendre ses trébuchets. Et vous, son émissaire et son honnête agente, C'est un vilain emploi que celui d'intrigante ; Quelque malheur enfin vous en arrivera, Je vous en avertis, quittez ce métier-là. Faites votre profit de cette remontrance.Trébuchet : Dans le moyen âge, machine de guerre qui lançait des pierres, et qui servait à faire trébucher les murailles. Piége à prendre les petits oiseaux, qui consiste en une cage dont la partie supérieure, couverte de grains, fait bascule, trébuche quand l'oiseau vient s'y poser, et l'enferme. [L]
FINETTE
Nous verrons si dans peu vous aurez l'insolence De faire à ma maîtresse un discours aussi sot : Je vais lui dire tout, sans oublier un mot.À Valentin.
Adieu, digne valet d'un trop indigne maître : J'espère que dans peu nous nous ferons connaître.À part.
Je ne le connais plus, et ne sais où j'en suis.SCÈNE IV. Ménechme, Valentin.
MÉNESCHME
Quelle ville, bon Dieu ! Quel étrange pays ! On me l'avait bien dit, que ces femmes coquettes, Pour faire réussir leurs pratiques secrètes, Des nouveaux débarqués s'informaient avec soin, Pour leur dresser après quelque piège au besoin.VALENTIN
Au coche elle aura pu savoir comme on vous nomme, Et que vous arrivez pour toucher une somme.MÉNESCHME
Justement, c'est de là qu'elle a pu le savoir : Mais contre leurs complots j'ai su me prévaloir ; Et si de m'attraper quelqu'un se met en tête, Il ne faut pas, ma foi, que ce soit une bête.SCÈNE V. Araminte, Finette, Ménechme, Valentin.
ARAMINTE, à Finette
Non, je ne croirai point ce que tu me dis là.ARAMINTE, à Ménechme, qu'elle prend pour le Chevalier
Tandis que de vous voir je meurs d'impatience, Vous témoignez, monsieur, bien de l'indifférence ! Le dîner vous attend ; et vous savez, je crois, Que je n'ai de plaisir que lorsque je vous vois.MÉNESCHME
En vérité, Madame, il faut que je vous dise... Que je suis fort surpris... et que dans ma surprise... Je trouve surprenant... Je ne m'attendais pas À voir ce que je vois... Car enfin vos appas, Quoiqu'un peu... dérangés... pourraient bien me confondre :À part.
Si d'ailleurs... Par ma foi je ne sais que répondre.ARAMINTE
Le trouble où je vous vois, ce noir déguisement, Ne m'annoncent-ils point de triste événement ? Vous est-il survenu quelque mauvaise affaire ? Parlez, mon cher enfant. Daignez ne me rien taire. Vous êtes-vous battu ?MÉNESCHME
Jamais je ne me bats.ARAMINTE
Tout mon bien est à vous, et ne l'épargnez pas. Quand on s'aime, et qu'on a pour but de chastes chaînes, Tout le bien et le mal, les plaisirs et les peines, Tout, entre deux amants, doit ne devenir qu'un. Il faut mettre nos maux et nos biens en commun ; Et je veux avec vous courir même fortune.MÉNESCHME
Je vous suis obligé de vous voir si commune ; Mais je n'userai point de la communauté Que vous m'offrez, madame, avec tant de bonté.VALENTIN, bas, à Araminte
Dans ses discours, parfois, il est impertinent.ARAMINTE
Entrons donc pour dîner.MÉNESCHME
Quel diantre de discours ! Passez, et laissez-nous. Je n'ai jamais senti ni froid ni chaud pour vous.FINETTE
Hé bien ! Peut-on plus loin porter l'impertinence ? Ferme, monsieur ; ici poussez bien l'insolence : Mais, ma foi, si jamais chez nous vous revenez, Je vous fais de la porte un masque sur le nez.MÉNESCHME
Quand j'irai, je consens, pour punir ma folie, Que la porte sur moi se brise et m'estropie.MÉNESCHME
Vous feignez l'ignorer ; mais vous le savez bien. N'avez-vous pas tantôt envoyé voir au coche Qui je suis, d'où je viens, où je vais ?MÉNESCHME
Du coche le plus rude où mortel puisse aller ; Et je ne pense pas que, de Paris à Rome, Un autre, tel qu'il soit, cahote mieux son homme.ARAMINTE
Finette, il perd l'esprit.FINETTE
Il ne perd pas beaucoup. Il faut assurément qu'il ait trop bu d'un coup : C'est le vin qui le porte à ces extravagances.MÉNESCHME
Je suis las, à la fin, de tant d'impertinences. Des soins plus importants me mettent en souci : C'est pour les terminer que l'on me voit ici, Et non pas pour dîner avec des créatures Qui viennent comme vous chercher des aventures.FINETTE
Des créatures ! Nous ! Ah, madame ! Voilà Les deux plus grands fripons... Si vous m'en voulez croire, Frottons-les comme il faut, pour venger notre gloire.FINETTE
Je ne me suis jamais senti tant de vigueur. J'aurai soin du valet ; n'épargnez pas le maître.VALENTIN, se sauvant
De tout ce différend je ne veux rien connaître, Et je ne prétends point me battre contre toi. Si l'on vous brutalise, est-ce ma faute à moi ?SCÈNE VI. Finette, Ménechme, Valentin.
FINETTE, à Ménechme
Ah ! Maudit renégat, le plus méchant du monde ! Que le ciel te punisse, et l'enfer te confonde ! Si nous avions bien fait, nous t'aurions étranglé. Il faut assurément qu'on l'ait ensorcelé ; Et ce n'est plus lui-même.Finette sort ; Ménechme la suit, et s'arrête à l'entrée d'une rue.
MÉNESCHME, à Finette et à Araminte qu'il suit des yeux
Adieu donc, mes princesses : Choisissez mieux vos gens pour placer vos tendresses.SCÈNE VII. Ménechme, Valentin.
MÉNESCHME, revenant, à Valentin
Mais voyez quelle rage et quel déchaînement ? J'ai senti cependant un tendre mouvement ; Le diable m'a tenté. J'ai trouvé la suivante D'un minois revenant, et fort appétissante.VALENTIN
Vous avez jusqu'au bout bravement combattu ; Et l'on ne peut assez louer votre vertu. Mais entrons au plus tôt dans cette hôtellerie, Pour n'être plus en butte à quelque brusquerie. Là, si vous me jugez digne de quelque emploi, Vous pourrez m'occuper, et vous servir de moi.MÉNESCHME
Je brûle cependant d'aller voir ma maîtresse : Un désir curieux, plus que l'amour, me presse.VALENTIN
Lorsque vous aurez fait un tour dans la maison, Je vous y conduirai, si vous le trouvez bon.MÉNESCHME
Adieu, jusqu'au revoir.SCÈNE VIII.
ACTE III
SCÈNE I. Le Chevalier, vêtu en deuil, Valentin.
VALENTIN
Rien n'est plus surprenant ; et votre ressemblance Avec votre jumeau passe la vraisemblance. Vous et lui ce n'est qu'un : étant vêtu de deuil, Il n'est homme à présent dont vous ne trompiez l'oeil. On ne peut distinguer qui des deux est mon maître ; Et moi, votre valet, j'ai peine à vous connaître. Pour ne m'y pas tromper, souffrez que, de ma main, Je vous attache ici quelque signe certain. Donnez-moi ce chapeau.LE CHEVALIER
Qu'en prétends-tu donc faire ?VALENTIN, mettant une marque au chapeau
Vous marquer de ma marque, ainsi que votre père, Pour vous mieux distinguer, faisait fort prudemment.LE CHEVALIER
Tu veux rire, je crois ?LE CHEVALIER
Le notaire à ces traits s'est déjà laissé prendre : Il m'a reçu d'abord d'un accueil obligeant ; Et dans une heure il doit me compter mon argent.LE CHEVALIER
Tout autant.VALENTIN
L'honnête homme ! D'autres à ce jumeau se sont déjà mépris : Pour vous, en ce lieu même, Araminte l'a pris, Et chez elle à dîner a voulu l'introduire. Lui, surpris, interdit, et ne sachant que dire, Croyant qu'elle tendait un piège à sa vertu, L'a brusquement traitée ; il s'est presque battu ; Et, si je n'avais pas apaisé la querelle, Il serait arrivé mort d'homme ou de femelle.VALENTIN
Quel soupçon voulez-vous qu'il ait ? Depuis vingt ans Il vous croit trop bien mort ; et jamais, quoiqu'on ose, Il ne peut du vrai fait imaginer la cause.LE CHEVALIER
L'aventure est plaisante, et j'en ris à mon tour. Mais voyons le beau-père, et servons notre amour. Heurte vite.Valentin va frapper à la porte de Démophon, qui sort.
SCÈNE II. Démophon, Le Chevalier, Valentin.
DÉMOPHON
C'est ainsi qu'on me nomme.VALENTIN
Je me réjouis fort de vous avoir trouvé. Voilà mon maître ici fraîchement arrivé, Qui se nomme Ménechme, et qui vient de Péronne, À dessein d'épouser votre fille en personne.DÉMOPHON, au Chevalier
Ah, monsieur ! Permettez que cet embrassement Vous fasse voir l'excès de mon contentement.LE CHEVALIER
Souffrez aussi, monsieur, qu'une pareille joie Dans cet embrassement à vos yeux se déploie, Et que tout le respect ici vous soit rendu, Que doit à son beau-père un gendre prétendu.DÉMOPHON
Votre taille, votre air, votre esprit, tout m'enchante Et mon âme serait entièrement contente, Si votre oncle défunt, que je voyais souvent, Pour voir cette alliance était encor vivant.LE CHEVALIER
Ah, monsieur ! N'allez pas rappeler de sa cendre Un oncle que j'aimais d'une amitié bien tendre. Ce garçon vous dira l'excès de mes douleurs, Et combien, à sa mort, j'ai répandu de pleurs.VALENTIN
Qu'à son âme le ciel fasse miséricorde ! Mais nous parler de lui, c'est toucher une corde Bien triste... et qui pourrait... Mais il était bien vieux.VALENTIN
Ce mot se peut entendre En diverses façons, suivant qu'on le veut prendre. Je dis qu'il était vieux pour son peu de santé ; Il se plaignait toujours de quelque infirmité.DÉMOPHON
Point du tout ; et je crois que, dans toute sa vie, Il ne fut attaqué que de la maladie Qui causa de sa mort le funeste accident.LE CHEVALIER
C'était un corps de fer.VALENTIN
Il est vrai... cependant...LE CHEVALIER, bas, à Valentin
Tais-toi donc.DÉMOPHON
Ce discours peut rouvrir votre plaie ; Prenons une matière et plus vive et plus gaie. Vous allez voir ma fille ; et j'ose me flatter Que son air et ses traits pourront vous contenter.LE CHEVALIER
Il faudra que pour moi le devoir sollicite ; Je compte, en vérité, bien peu sur mon mérite.DÉMOPHON
Vous avez très grand tort, vous devez y compter ; Et du premier coup d'oeil vous saurez l'enchanter. Je me connais en gens, croyez-en ma parole : Et, de plus, Isabelle est une cire molle Que je forme et pétris comme il mie prend plaisir. Quand vous ne seriez pas au gré de son désir (Ce qui me tromperait bien fort), je suis son père. Et pour voir à mes lois combien elle défère, Mettez-vous à l'écart, je m'en vais l'appeler ; Et, sans être aperçu, vous l'entendrez parler.Il entre chez lui.
SCÈNE III. Le Chevalier, Valentin.
LE CHEVALIER
Laissez-moi seul ici ; va-t'en trouver mon frère : Empêche-le surtout d'aller chez le notaire ; C'est le point principal.VALENTIN
J'en demeure d'accord. Mais je ne pourrai pas, dans son ardent transport, L'empêcher de venir ici voir sa maîtresse ; Ainsi je suis d'avis, quelque ardeur qui vous presse, Que vous soyez succinct en discours amoureux.LE CHEVALIER
Va vite ; je ne suis qu'un moment en ces lieux.SCÈNE IV. Démophon, Isabelle ; Le Chevalier, à l'écart.
DÉMOPHON
Isabelle, approchez.ISABELLE
Que voulez-vous, mon père ?DÉMOPHON
Vous dire quatre mots, et vous parler d'affaire. Un homme de province, assez bien fait pourtant, Doit, pour vous épouser, arriver à l'instant.ISABELLE, à part
Qu'entends-je ?DÉMOPHON
Ce parti vous est fort convenable ; La naissance, le bien, tout m'en est agréable ; Et la personne aussi sera de votre goût.ISABELLE
Mon père, sans pousser ce discours jusqu'au bout, Permettez-moi de dire, avecque déférence, Et sans vouloir pour vous manquer d'obéissance, Que je ne prétends point me marier.DÉMOPHON
Comment ! D'où vous vient pour l'hymen ce brusque éloignement ? Vous n'avez pas tenu toujours un tel langage.ISABELLE
Il est vrai ; mais enfin l'esprit vient avec l'âge. J'en connais les dangers. Aujourd'hui les époux Sont tous, pour la plupart, inconstants ou jaloux ; Ils veulent qu'une femme épouse leurs caprices : Les plus parfaits sont ceux qui n'ont que peu de vices.ISABELLE
Tel qu'il soit, je le hais avant de l'avoir vu : Il suffit que ce soit un homme de province ; Et je n'en voudrais pas, quand ce serait un prince.LE CHEVALIER, se montrant
Madame, il ne faut pas si fort se déchaîner Contre le malheureux que l'on veut vous donner : Si vous le haïssez, il s'en peut trouver d'autres De qui les sentiments différeront des vôtres.ISABELLE, à part
Que vois-je ? Juste ciel ! Et quel étonnement ! C'est Ménechme, grands dieux ! C'est lui, c'est mon amant.DÉMOPHON, au Chevalier
Je suis au désespoir qu'un dégoût téméraire Ait rendu son esprit à mes lois si contraire : Mais je l'obligerai, si vous le souhaitez...LE CHEVALIER
Non ; ne contraignons point, monsieur, ses volontés : J'aimerais mieux mourir, que d'obliger madame À faire quelque effort qui contraignît son âme.DÉMOPHON
Regarde le parti qui t'était destiné ; Un époux fait à peindre, un jeune homme bien né, Dont l'esprit est égal au bien, à la naissance.LE CHEVALIER
J'avais tort de porter si haut mon espérance.DÉMOPHON
Eh ! Oui, si dans mon choix vous ne me traversiez. Si votre sot dégoût et vos folles pensées Ne rompaient mes desseins et toutes mes visées.Traverser : Susciter des obstacles, des embarras. [L]
ISABELLE
À ne vous point mentir, depuis que je l'ai vu, Mon coeur n'est plus si fort contre lui prévenu.SCÈNE V. Araminte, Le Chevalier, Démophon, Isabelle.
ARAMINTE, au Chevalier
Ah ! Te voilà donc, traître ! Avec quelle impudence Oses-tu dans ces lieux soutenir ma présence ! Après m'avoir traitée avec indignité, Ne crains-tu point l'effet de mon coeur irrité ?LE CHEVALIER
Madame, je ne sais ce que vous voulez dire ; Et ce brusque discours a de quoi m'interdire. Vous me prenez ici pour un autre, je crois. Quel sujet auriez-vous de vous plaindre de moi ?ARAMINTE
Tu feins de l'ignorer, âme double et traîtresse ! Tu 'abusais, hélas ! d'une feinte tendresse : Et moi, de bonne foi, je te donnais mon coeur, Sans connaître le tien et toute sa noirceur.LE CHEVALIER
Vous m'honorez vraiment par-delà mes mérites ; Mais je ne comprends rien à tout ce que vous dites.DÉMOPHON
Ma foi, ni moi non plus. Mais, dites-moi, ma soeur, À quoi tend ce discours ? Quelle bizarre humeur ?LE CHEVALIER, à Démophon
Madame est votre soeur ?DÉMOPHON
Oui, monsieur, dont j'enrage ; De plus, ma soeur aînée, et n'en est pas plus sage.À Araminte.
Quel caprice nouveau, quel démon, dis-je, enfin, Vous oblige à venir, en faisant le lutin, Scandaliser ici monsieur, qui, de sa vie, Ne vous vit, ni connut, et n'en a nulle envie ?ARAMINTE
Il ne me connaît pas ! Vous êtes fou, je crois ! Depuis plus de deux ans l'ingrat vit sous mes lois ; Il a fait de mon bien un assez long usage : J'ai fait à mes dépens son dernier équipage ; Et si de ses malheurs je n'avais eu pitié, Il aurait tout au long fait la campagne à pied.DÉMOPHON, bas, au Chevalier
Je vous le disais bien, qu'elle était un peu folle.LE CHEVALIER, bas, à Démophon
Elle y vise assez.DÉMOPHON, bas, au Chevalier
Oh ! J'en donne ma parole.LE CHEVALIER
Je ne veux pas ici m'exposer plus longtemps À m'entendre tenir des discours insultants. À madame à présent je quitte la partie ; Je reviendrai sitôt qu ?elle sera partie.DÉMOPHON, bas, au Chevalier
Ne vous arrêtez point à tout ce qu'elle dit ; Il faut s'accommoder à son bizarre esprit.LE CHEVALIER
Pour un moment, monsieur, souffrez que je vous quitte ; Je reviens sur mes pas achever ma visite.Il s'en va.
ARAMINTE, au Chevalier
Ne crois pas m'échapper.SCÈNE VI. Araminte, Démophon, Isabelle.
SCÈNE VII. Démophon, Isabelle.
DÉMOPHON
Quel vertigo l'agite et la conduit ici ? Toujours de plus en plus son cerveau se démonte.Vertigo : Terme familier. Caprice, fantaisie. [L]
SCÈNE VIII. Ménechme, Valentin, Démophon, Isabelle.
VALENTIN, à Ménechme, dans le fond
Oui, monsieur, les voilà, la fille avec le père : Vous pouvez avec eux parler de votre affaire.DÉMOPHON, allant à Ménechme, qu'il prend pour le Chevalier
Ah, monsieur ! Pour ma soeur et pour sa vision, Il faut, ma fille et moi, vous demander pardon. Vous savez bien qu'il est, en femmes comme en filles, Des esprits de travers dans toutes les familles.MÉNESCHME
Oui, monsieur.MÉNESCHME
Je viens vous donner le bonjour, Et par même moyen, amant tendre et fidèle, Épouser une fille appelée Isabelle, Dont vous êtes le père, à ce que chacun dit. En peu de mots, voilà tout ce qui me conduit.DÉMOPHON
Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète, Combien de ce parti mon âme est satisfaite : Ma fille en est contente ; elle vous a fait voir Qu'elle suit maintenant l'amour et le devoir. Elle a senti d'abord un peu de répugnance ; Mais, vous voyant, son coeur n'a plus fait de défense.MÉNESCHME
Moi ! Je sors d'avec elle ?DÉMOPHON
Oui, sans doute, vous-même : Nous avions, de vous voir, une allégresse extrême, Quand ma soeur est venue, avec ses sots discours, De notre conférence interrompre le cours. Se peut-il que si tôt vous perdiez la mémoire ?MÉNESCHME
Nous rêvons, vous ou moi. Quoi ! Vous me ferez croire Que j'ai vu votre fille ? En quel temps ? Comment ? Où ?DÉMOPHON
Tout à l'heure, en ces lieux.MÉNESCHME
Allez, vous êtes fou : C'est me faire passer pour un visionnaire ; Et ce début, tout franc, ne me satisfait guère. Quoi qu'il en soit enfin, à présent je la vois ; Que ce soit la première ou la seconde fois, Il importe fort peu pour notre mariage.DÉMOPHON, bas
Cet homme, dans l'abord, me paraissait plus sage.MÉNESCHME
Madame, on m'a vanté, par écrit, vos appas : J'en suis assez content ; mais j'en fais peu de cas Quand l'esprit ne va pas de pair avec les charmes. C'est à vous là-dessus à guérir mes alarmes : J'en dirai mon avis quand vous aurez parlé.ISABELLE, à part
Je ne le connais plus, son esprit s'est troublé.MÉNESCHME
J'aime les gens d'esprit plus que personne en France : J'en ai du plus brillant, et le tout sans science. Je trouve que l'étude est le parfait moyen De gâter la jeunesse, et n'est utile à rien : Aussi je n'ai jamais mis le nez dans un livre ; Et quand un gentilhomme, en commençant à vivre, Sait tirer en volant, boire, et signer son nom, Il est aussi savant que défunt Cicéron.Tirer en volant : C'est décharger un fusil, ou quelque autre pareille arme sur un oiseau qui vole. [R]
MÉNESCHME
Mon âme dans ce choix est indéterminée. La cour aurait pour moi d'assez puissants appas, Si la sujétion ne me fatiguait pas. La guerre me ferait d'ailleurs assez d'envie, Si des gens bien versés en l'art d'astrologie Ne m'avaient assuré que je vivrai cent ans : Or, comme les guerriers vont peu jusqu'à ce temps, Quoique mon nom fameux put voler dans l'Europe, Je veux, si je le puis, remplir mon horoscope. Oh ! J'aime à vivre, moi.VALENTIN
Vous êtes de bon sens,MÉNESCHME
Qu'avez-vous, s'il vous plaît ? Vous paraissez surprise, Comme si je disais ici quelque sottise. Vous avez bien la mine, et soit dit entre nous, De faire peu de cas des leçons d'un époux.SCÈNE IX. Démophon, Ménechme, Valentin.
DÉMOPHON, à part
Mon gendre avait d'abord de plus belles manières.VALENTIN
Vous ne les flattez pas.MÉNESCHME
Oh ! Parbleu, je suis franc. Femme, maîtresse, ami, tout m'est indifférent ; Je ne me contrains pas, et dis ce que je pense.SCÈNE X. Ménechme, Valentin.
VALENTIN
Oui, monsieur, le voilà.MÉNESCHME
Tout franc, qu'en dites-vous ?VALENTIN
Mais, si vous souhaitez que je parle sans feinte, De ses perfections je n'ai pas l'âme atteinte :MÉNESCHME
Ma foi, ni moi non plus.SCÈNE XI. M. Coquelet, Ménechme, Démophon, Valentin.
VALENTIN, à part
Quel surcroît d'embarras ! Un de nos créanciers tourne vers nous ses pas : C'est le marchand fripier qui nous rend sa visite.MONSIEUR COQUELET, à Ménechme, qu'il prend pour le Chevalier
De mon petit devoir humblement je m'acquitte J'ai, ce matin, monsieur, appris votre retour, Et je viens des premiers vous donner le bonjour. Nous étions tous pour vous dans une peine extrême ; Car, dans notre maison, tout le monde vous aime, Moi, ma fille, ma femme : elles tremblaient de peur Qu'il ne vous arrivât quelque coup de malheur.MÉNESCHME
M'aimer sans m'avoir vu ! Voilà de bonnes âmes ! Je n'aurais jamais cru tant être aimé des femmes !MONSIEUR COQUELET
Nous le devons, monsieur, pour plus d'une raison : Vous êtes dès longtemps ami de la maison.MÉNESCHME, bas, à Valentin
Quel est cet homme-là ?VALENTIN, bas, à Ménechme
C'est un visionnaire, Une espèce de fou d'un plaisant caractère, Qui s'est mis dans l'esprit que tous les gens qu'il voit Sont de ses débiteurs, et veut que cela soit : C'est sa folie enfin : il n'aborde personne Qu'un mémoire à la main ; et déjà je m'étonne Qu'il ne vous ait point fait quelque sot compliment.MÉNESCHME, bas, à Valentin
Sa folie est nouvelle et rare assurément.MONSIEUR COQUELET
Votre bonne santé, plus que l'on ne peut croire, Me charme et me ravit. Voici certain mémoire Qu'avant votre départ je vous fis arrêter, Et que vous me paierez, je crois, sans contester.VALENTIN, bas, à Ménechme
Que vous avais-je dit ?MONSIEUR COQUELET
J'ai, pendant votre absence, Obtenu contre vous certain mot de sentence, Et par corps.MÉNESCHME
Et par corps ?MONSIEUR COQUELET
Mais, bénin créancier, J'ai différé toujours d'en charger un huissier : De poursuites, d'exploits, il vous romprait la tête.MONSIEUR COQUELET
Oh ! Vous le savez bien.MONSIEUR COQUELET
Pourriez-vous oublier ?MONSIEUR COQUELET, à Valentin
Oui, vraiment, je l'ignore.VALENTIN, bas, à Monsieur Coquelet
Sa mémoire est perdue ; il ne se souvient plus, Ni de ce qu'il a fait, ni des gens qu'il a vus. Ainsi, de lui parler du passé c'est folie : Son nom même, son nom, bien souvent il l'oublie.MONSIEUR COQUELET, à part, à Valentin
Ciel ! Que me dites-vous ? Quel triste événement ! Et comment se peut-il qu'à son âge...VALENTIN, bas
Comment ! On l'a mis, à la guerre, en une batterie D'où le canon tirait avec tant de furie, Qu'il s'est fait dans sa tête une commotion Qui de son souvenir empêche l'action. De son faible cerveau... la membrane trop tendre... Oh ! L'effet du canon ne saurait se comprendre.MONSIEUR COQUELET, à Ménechme
Je plains bien le malheur qui vous est survenu ; Mais je puis assurer que le tout m'est bien dû. Vous savez...MONSIEUR COQUELET
Monsieur, souvenez-vous que ce sont des habits Qu'à votre régiment l'an passé je fournis.MÉNESCHME
Mon régiment, à moi ? Cherchez ailleurs vos dettes ; Et je n'ai pas le temps d'entendre vos sornettes : Vous êtes un vieux fou.MONSIEUR COQUELET
Je suis marchand fripier, Mon nom est Coquelet, syndic et marguillier. Si vous avez perdu, par malheur, la mémoire, Les articles sont tous contenus au mémoire.Il lui donne son mémoire.
MÉNESCHME
Tiens, voilà ton mémoire, et comme j'en fais cas.Il déchire le mémoire, et lui jette les morceaux an visage.
VALENTIN, à Ménechme
Ah, monsieur ! Contre un fou ne vous emportez pas.MONSIEUR COQUELET, ramassant les morceaux
Déchirer un billet !... Le jeter à la face !... Vous êtes un fripon.MÉNESCHME
Un fripon, moi ?VALENTIN, se mettant entre deux
De grâce...MONSIEUR COQUELET
Je vous ferai bien voir...MONSIEUR COQUELET
Un mémoire arrêté !VALENTIN, à Monsieur Coquelet
Ne faites point d'affaires.MONSIEUR COQUELET
C'est un crime effroyable et digne des galères.MÉNESCHME, à Valentin
Laissez-moi lui couper le nez.VALENTIN, à Ménechme
Laissez-le aller : Que feriez-vous, monsieur, du nez d'un marguillier ?À Monsieur Coquelet.
Vous causerez ici quelque accident funeste.MONSIEUR COQUELET
Je veux être payé ; je me moque du reste.VALENTIN, à Monsieur Coquelet
Partez, monsieur, partez. Voulez-vous de nouveau, Par vos cris redoublés, ébranler son cerveau ?SCÈNE XII. Ménechme, Valentin.
MÉNESCHME
De quoi s'avise-t-il de me venir chercher Pour être le plastron de ses impertinences ? Qu'il prenne un autre champ pour ses extravagances. Allons chez mon notaire, et ne différons plus.SCÈNE XIII.
ACTE IV
SCÈNE I.
VALENTIN, seul
J'ai toujours observé cette porte de vue ; Personne du logis n'est sorti dans la rue : Mon maître a tout le temps de toucher son argent. Je reviens en ce lieu, ministre diligent, De crainte que notre homme, allant chez le notaire, Ne fasse encor trop tôt découvrir le mystère. Déjà d'un créancier il m'a débarrassé. Je ris, lorsque je pense à ce qui s'est passé : Je les ai mis aux mains d'une ardeur assez vive. Parbleu, vive les gens pleins d'imaginative !Imaginative : Imagination [SP]
SCÈNE II. Finette, Valentin.
VALENTIN
Mais j'aperçois Finette ; et mon coeur amoureux Se sent, en la voyant, brûler de nouveaux feux,FINETTE
Je cherche ici ton maître.VALENTIN
En attendant qu'il vienne, Souffre que mon amour un moment t'entretienne, Et que j'offre mon coeur à tes charmants attraits.FINETTE
Porte ailleurs tes présents ; ne me parle jamais. Ton maître m'a traitée avec tant d'insolence, Qu'il faut sur le valet que j'en prenne vengeance. M'appeler créature !FINETTE
J'ai de ses vilains mots l'oreille encor blessée ; Et ma maîtresse en est si fort scandalisée, Que, rompant avec lui désormais tout à fait, Je viens lui demander et lettres et portrait.VALENTIN
Pour les lettres, d'accord ; c'est un dépôt stérile, Dont la garde, à mon sens, est assez inutile : Mais pour le portrait d'or, attendu le métal, Le cas, à mon avis, ne paraît pas égal. Quand le besoin d'argent nous presse et nous harcèle, Tu sais, ma pauvre enfant, qu'on troque la vaisselle.VALENTIN
Mous nous sommes trouvés dans de grands embarras. Mais, depuis quelque temps, un oncle, un honnête homme, (À peine pouvons-nous dire comme il se nomme) A bien voulu descendre aux ténébreux manoirs, Pour nous mettre à notre aise, et nous faire ses hoirs : Soixante mille écus d'argent sec et liquide Ont mis notre fortune en un vol bien rapide.Hoirs : en termes de Pratique, héritiers. [FC]
FINETTE
Ah, ciel ! Que me dis-tu ?VALENTIN
Je dis la vérité.VALENTIN
Bon ! Nous avons appris le mal de ce bon homme, La mort, le testament, et reçu notre somme, Dans le temps que tu mets à me le demander. Mon maître est diablement habile à succéder.FINETTE
Oli ! Je n'en doute point.VALENTIN
Sois-en juge toi-même. Tu vois bien qu'il ferait une sottise extrême, S'il se piquait encor d'avoir des feux constants : Il faut bien, dans la vie, aller selon le temps.VALENTIN
À son exemple aussi je quitte les soubrettes : Mon amour veut dompter des coeurs d'un plus haut rang : Je prends un vol plus fier, et suis haussé d'un cran. Mes mains de cet argent seront dépositaires ; Et je vais me jeter, je crois, dans les affaires.FINETTE
Dans les affaires, toi ?VALENTIN
Devant qu'il soit deux ans, Je veux que l'on me voie, avec des airs fendants, Dans un char magnifique, allant à la campagne, Ébranler les pavés sous six chevaux d'Espagne. Un Suisse à barbe torse, et nombre de valets, Intendants, cuisiniers, rempliront mon palais : Mon buffet ne sera qu'or et que porcelaine ; Le vin y coulera, comme l'eau dans la Seine : Table ouverte à dîner ; et les jours libertins, Quand je voudrai donner des soupers clandestins, J'aurai, vers le rempart, quelque réduit commode, Où je régalerai les beautés à la mode, Un jour l'une, un jour l'autre ; et je veux, à ton tour, Et devant qu'il soit peu, t'y régaler un jour.Fendant : Fanfaron, homme qui menace. les faux braves font bien les fendants, quand ils ne voient personne qui soit capable de leur resister.[F]
FINETTE
J'en suis d'avis.SCÈNE III. Ménechme, Valentin, Finette.
MÉNESCHME, à Valentin
Vous m'avez, en ce lien, quelque temps attendu ; Mais j'ai cherché longtemps un papier nécessaire, Pour aller finir chez le notaire.FINETTE, à Ménechme, qu'elle prend pour le Chevalier
Ma maîtresse, rompant avec vous tout à fait, M'envoie ici, monsieur, demander son portrait, Ses lettres, ses bijoux. En nous rendant les nôtres, Elle m'a commandé de vous rendre les vôtres. Les voilà.Elle tire de sa poche une boite à portrait, et un paquet de lettres.
MÉNESCHME, à Finette
Tout ceci doit-il durer longtempsFINETTE
C'est l'usage parmi tous les honnêtes gens : Quand il est survenu rupture ou brouillerie, Et que de se revoir on n'a plus nulle envie, On se rend l'un à l'autre et lettres et portraits.MÉNESCHME
C'est l'usage ?FINETTE
Oui, monsieur ; on n'y manque jamais. Ce garçon vous dira que cela se pratique, Lorsque de savoir vivre et de monde on se pique.MÉNESCHME
Savez-vous bien, ma mie, enfin que tout ceci M'ennuie étrangement, me lasse et me fatigue ; Et que, pour vous payer de toute votre intrigue, Vous pourriez bien sentir ce que pèse mon bras ?FINETTE
Mort non pas de mes jours ! Ne vous y jouez pas. Voilà votre portrait, et rendez-nous le nôtre.MÉNESCHME
Mon portrait ! Qu'est-ce à dire ?MÉNESCHME
Oui, de par tous les diables. Je le dis, le soutiens, et je le soutiendrai. Quoi ! Vous pourriez jurer, monsieur...FINETTE, à part
Ah, l'abominable homme !VALENTIN, bas, à Ménechme
Il n'est plus temps de feindre ; Si vous l'avez reçu, dites-le sans façon : C'est pousser assez loin votre discrétion.MÉNESCHME, à Valentin
Je ne sais ce que c'est, ou l'enfer me confonde.MÉNESCHME
Non, à moins que le diable, à me nuire obstiné, Ne l'ait peint de sa main, et ne vous l ?ait donné.FINETTE, à part
Quelle audace ! Quel front ! Mais je veux le confondre. Voyons à ce témoin ce qu'il pourra répondre.Elle ouvre la boite, et en montre le portrait à Ménechme.
Hé bien ! Connaissez-vous ce visage et ces traits ?MÉNESCHME, considérant le portrait
Comment diable ! C'est moi ! Qui l'eût pensé ! Jamais ? Ce sont mes yeux, mon air.VALENTIN, prenant le portrait
Voyons donc, je vous prie, Mettons l'original auprès de la copie. Par ma foi, c'est vous-même ; et vous voilà parlant : Jamais peintre ne fit portrait si ressemblant.MÉNESCHME, à part
Il entre là-dessous quelque sorcellerie ; Ou du moins j'entrevois quelque friponnerie. Vous verrez qu'en venant par le coche, à leurs frais, Ces deux coquines-là m'auront fait peindre exprès Pour me jouer ici de quelque stratagème.Variante de l'édition de 1731 : Pour me jouer ici quelque noir stratagème.
FINETTE, à Ménechme
Finissons, s'il vous plaît.MÉNESCHME
Oh ! Finissez vous-même. Allez apprendre ailleurs à connaître vos gens, Et ne me rompez point la tête plus longtemps.FINETTE
Rendez donc le portrait.MÉNESCHME
De qui ?FINETTE
De ma maîtresse.MÉNESCHME, la prenant par les épaules
Je ne sais ce que c'est. Passe vite, et me laisse.FINETTE
Savez-vous bien qu'avant de partir de ces lieux, Je pourrais bien, monsieur, vous arracher les yeux ?VALENTIN, bas, à Ménechme
Pour éviter, monsieur, de plus longue querelle, Rendez-lui son portrait, et vous défaites d'elle. Vous savez ce que c'est qu'une amante en courroux : Les enfers déchaînés seraient cent fois plus doux.MÉNESCHME
Mais, quand elle serait mille fois plus diablesse, Je ne la connais point, elle, ni sa maîtresse.SCÈNE IV. Ménechme, Valentin.
SCÈNE V. Le Marquis, Ménechme, Valentin.
VALENTIN, à part
Mais je vois le Marquis ; il tourne ici ses pas. Les cent louis nous vont donner de l'embarras.LE MARQUIS, embrassant vivement Ménechme, qu'il prend pour le Chevalier
Hé ! Cadédis, mon cher, quelle heureuse fortune ! Qué jé t'embrasse... encore... et millé fois pour une. Quelqué contentément j'aie à té révoir, Régardé-moi ; jé suis outré dé désespoir ; Lé jour mé scandalise, et voudrais contré quatre, Pour terminer mon sort, trouver seul à mé battre.Cadédis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. On dit aussi cadédiou. [L]
MÉNESCHME
Monsieur, je suis fâché de vous voir en courroux ; Mais je n'ai pas le temps de me battre avec vous.LE MARQUIS
Un coup dé pistolet mé sérait coup dé grâce. Jé voudrais que quelqu'un m'écrasât sur la place.MÉNESCHME, à part, à Valentin
Quel est ce Gascon-là ?MÉNESCHME, bas, à Valentin
Jamais je ne le vis.LE MARQUIS
Jé sors d'uné maison, qué la terre engloutisse, Et qu'avec elle encor la nature périsse ! Où, jusqu'au dernier sou, j'ai quitté mon argent. D'un maudit lansquénet lé caprice outrageant M'oblige à té prier dé vouloir bien mé rendre Cent louis qué dé moi lé bésoin té fit prendre. Excuse si jé viens ici t'importuner ; En l'état où jé suis, on doit tout pardonner.Lansquenet : nom, dans le XVe siècle et le XVIe, des fantassins allemands. [L]
MÉNESCHME
Je vous pardonne tout ; pardonnez-moi de même, Si je dis qu'en ce point ma surprise est extrême. Je ne vous connais point. Comment auriez-vous pu Me prêter cent louis, ne m'ayant jamais vu ?LE MARQUIS
Vous né mé dévez pas cent louis ?LE MARQUIS
Il né vous souvient pas qu'allant en Allémagne, Étant vide d'argent pour fairé la campagne, Sans âne, ni mulet, prêt à demeurer là...MÉNESCHME, le contrefaisant
Jé né mé souviens pas d'un mot dé tout cela.LE MARQUIS
Vous vîntes mé trouver pour vous fairé ressource, Et qué, sans déplacer, jé vous ouvris ma bourse ?MÉNESCHME
À moi ? J'aurais perdu le sens et la raison, De prétendre emprunter de l'argent d'un Gascon.LE MARQUIS, montrant Valentin
Cet hommé-ci présent peut rendré témoignage ; Il était avec vous, jé rémets son visage.À Valentin.
Viens çà, bélître ; parle ; oseras-tu nier Cé qué son mauvais coeur tâche en vain d'oublier ?VALENTIN
Monsieur...LE MARQUIS
Parle, ou ma main dé fureur possédée...LE MARQUIS
Quelqué confuse idée ? Oh ! Moi, j'en suis certain.À Ménechme.
Çà, monsieur, mon argent, ou l'épée à la main.MÉNESCHME
Mais, monsieur...LE MARQUIS
Mais, monsieur, il faut mé satisfaire.MÉNESCHME
Vous satisfaire, moi ! Mais je ne vous dois rien ; Faites-nous assigner, nous vous répondrons bien.MÉNESCHME, à part
Juste ciel ! Quel brutal ! Si faut-il que j'en sorte.Haut.
Combien vous est-il dû ?MÉNESCHME
Cent louis ! J'en paierai la moitié.LE MARQUIS
Qué jé dévienne atome, ou qu'à l'instant jé meure, Si vous né mé payez lé tout dans un quart d'heure.VALENTIN, bas, à Ménechme
Il nous tuera tous deux. Quand vous ne serez plus, De quoi vous serviront quarante mille écus ? Lui n'a plus rien à perdre.MÉNESCHME, bas, à Valentin
Il est pourtant bien rude...MÉNESCHME
Si vous êtes si prompt, monsieur, tant pis pour vous ; Il me faut plus de temps pour me mettre en courroux. Je n'ai pas cent louis, mais en voilà soixante.Bas, à Valentin.
Tirez-moi de ses mains ; faites qu'il se contente.À part.
Ah ! Si je n'avais pas hérité depuis peu, Je me battrais en diable, et nous verrions beau jeu.VALENTIN, au Marquis
Voilà plus de moitié, monsieur, de votre dette ; Demain on vous fera votre somme complète.LE MARQUIS, prenant la bourse
Adieu, monsieur, adieu ; je vous croyais du coeur, Et vous m'aviez fait voir des sentiments d'honneur ; Mais cette occasion mé prouve lé contraire ; Né m'approchez jamais qué dé loin... Plus d'affaire. Jé serais dégradé dé noblesse chez nous, Si j'étais accosté d'un lâche tel qué vous.SCÈNE VI. Ménechme, Valentin.
MÉNESCHME
Je lui conseille encor de me chanter injure. Où suis-je ? Quel pays ! Quelle race parjure ! Hommes, femmes, passants, marchands, Gascons, commis, Pour me faire enrager, tous semblent s'être unis. Je n'en connais aucun ; et tous, à les entendre, Sont mes meilleurs amis, et viennent me surprendre. Allons voir mon notaire, et sortons, si je puis, Du coupe-gorge affreux et du bois où je suis.Il s'en va.
Injure : Populairement. Se chanter mille injures, se dire toutes sortes d'injures. [L]
VALENTIN, courant après lui
Vous ne voulez donc pas que je vous y conduise ?SCÈNE VII.
SCÈNE VIII. Le Chevalier, Valentin.
LE CHEVALIER
Ah ! Mon cher Valentin, tu me vois hors de moi ; Mon bonheur est si grand qu'à peine je le crois. J'ai reçu mon argent ; regarde, je te prie, Des billets que je tiens la force et l'énergie ; Tous billets au porteur, des meilleurs de Paris ; L'un de trois mille écus ; l'autre de neuf, de six, De huit, de cinq, de sept. J'achèterais, je pense, Deux ou trois marquisats des mieux rentés de France.VALENTIN
Quelle aubaine ! Le bien vous vient de toutes parts. De grâce, laissez-moi promener mes regards Sur ces billets moulés, dont l'usage est utile. La belle impression ! Les beaux noms ! Le beau style ! Ce sont là les billets qu'il faut négocier, Et non pas vos poulets, vos chiffons de papier, Où l'amour se distille en de fades paroles, Et qui ne sont partout pleins que de fariboles.Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui representaient les ailes d'un poulet. [F]
LE CHEVALIER
Va, j'en connais le prix tout aussi bien que toi ; Mais jusqu'ici l'usage en fut peu fait pour moi : J'espère à l'avenir m'en servir comme un autre.VALENTIN
Vous ignorez encor quel bonheur est le vôtre ; Votre frère pour vous vient encor d'être pris. Le Marquis, qui jadis nous prêta cent louis, Est venu brusquement lui demander la somme. Votre frère d'abord a rembarré son homme ; Mais lui, sourd aux raisons qu'il a pu lui donner, A voulu sur-le-champ le faire dégainer. Notre jumeau prudent n'en a voulu rien faire ; Et, mettant à profit mon conseil salutaire, Il en a délivré plus de moitié comptant, Que le Marquis a pris toujours en rabattant.LE CHEVALIER
Je lui suis obligé d'avoir payé mes dettes.LE CHEVALIER
Il l'a vue ?VALENTIN
Oui vraiment. Il est un peu brutal, Ainsi que j'ai tantôt eu l'honneur de vous dire : Il a sur son chapitre étendu sa satire, Et tenu, face à face, un propos aigre-doux, Qu'on met sur votre compte, et que l'on croit de vous. Isabelle est sortie à tel point courroucée...LE CHEVALIER
Il faut de cette erreur détromper sa pensée.SCÈNE IX. Isabelle, Le Chevalier, Valentin.
ISABELLE, traversant le théâtre
Où vous ne serez pas.VALENTIN
Voilà le quiproquo.ISABELLE
Je vais chez Araminte, Lui dire que pour vous ma tendresse est éteinte. Aimez-la, j'y consens ; je fais voeu désormais De vous fuir comme un monstre, et ne vous voir jamais.LE CHEVALIER
Madame...ISABELLE
Pour le prix de l'ardeur la plus vive, Je ne reçois de vous qu'injure et qu'invective ; Je vous parais sans foi, sans esprit, sans appas.LE CHEVALIER
Madame, écoutez-moi.ISABELLE
Non ; je ne comprends pas, Si brutal que l'on soit, qu'on puisse avoir l'audace De dire, de sang-froid, ces duretés en face.LE CHEVALIER
Vous saurez qu'en ces lieux...ISABELLE
Je ne veux rien savoir.LE CHEVALIER
C'est bien fait.VALENTIN, à Isabelle
Écoutez, sans tant vous émouvoir.ISABELLE, à Valentin
Veux-tu que je m'expose encore à ses sottises ?VALENTIN
Mon_Dieu ! Non. Sans sujet vous en venez aux prises. Je vais dans un moment dissiper ce soupçon : Tous deux vous avez tort, et vous avez raison.LE CHEVALIER
Et moi, je n'ai pas tort.VALENTIN
Tout ce petit grabuge Entre vous excité va finir en deux mots. Monsieur vous a tantôt tenu certains propos Assez durs, dites-vous ?ISABELLE
Hors de toute créance.LE CHEVALIER
Moi ! Je vous ai....VALENTIN, au Chevalier
Paix donc, point tant de pétulance. Je ne dirai plus rien, si vous parlez toujours.À Isabelle.
L'homme qui vous a fait d'impertinents discours, C'est lui, sans être lui : ce n'est que son image, De taille, de façon, de nom, et de visage ; Et quoique l'un soit l'autre, ils diffèrent entre eux ; Tous les deux ne font qu'un, et cependant font deux. Ainsi, c'est l'autre lui, vêtu de ses dépouilles, Le portrait de monsieur, qui vous a chanté pouilles.Pouilles : Vilaines injures et reproches. Les gueux, les harengeres chantent pouilles aux honnêtes gens. Les femmes qui se querellent se disent mille vilaines pouilles et ordures. [F]
LE CHEVALIER
Sans l'entendre parler, ne vous emportez pas.VALENTIN
La chose, j'en conviens, ne paraît pas trop claire : Mais sachez que monsieur en ces lieux a son frère, Frère jumeau, semblable et d'habit et de traits, Dont la langue à tantôt sur vous lancé ses traits. Vous l'avez pris pour lui ; mais quoiqu'il soit semblable L'autre est un faux brutal, voici le véritable.ISABELLE
Quelque étrange que soit ce surprenant récit, Je me plais à le croire ; il flatte mon esprit. L'amour rend ma méprise et juste et pardonnable.LE CHEVALIER
Ce courroux à mes yeux vous rend plus adorable. Souffrez que mon transport...Il veut lui baiser la main.
ISABELLE
Modérez ces désirs.LE CHEVALIER
Je me méprends aussi : transporté de plaisirs, Je pousse un peu trop loin mes tendres entreprises. Mais, d'une et d'autre part, oublions nos méprises.VALENTIN, montrant la marque du chapeau du Chevalier
Pour ne vous plus tromper, regardez ce signal ; Il doit, dans l'embarras, vous servir de fanal. Mais n'allez pas tantôt, par-devant le notaire, Épouser l'un pour l'autre, et prendre le contraire : Vous apprendrez par là quel est le vrai des deux.ACTE V
SCÈNE I. Araminte, Finette.
FINETTE
Je vous dis vrai, madame, et je ne saurais croire Que l'on puisse trouver une âme encor si noire. Lorsque je l'ai pressé de rendre le portrait, Il a voulu me battre, et l'aurait, je crois, fait Si son valet, plus doux, n'eût écarté l'orage. Ah, madame ! Armez-vous d'un généreux courage ; Poursuivez votre pointe, et faites bien valoir Les droits que la raison met en votre pouvoir. Vous avez sa promesse, il faut qu'il l'accomplisse.Pointe : poursuivre, suivre, pousser sa pointe, poursuivre une résolution, une idée avec vigueur ou obstination. [L]
FINETTE
Il n'est plus ici-bas de foi, de probité, Plus de loi, plus d'honneur, plus de sincérité. Les filles, en ce temps, si souvent attrapées, Sur la foi des serments avoient été trompées ; Et, voulant mettre un frein au dégoût des amants, Se faisaient d'un écrit confirmer les serments ; Mais que leur sert d'user de cette prévoyance Si les écrits trompeurs n'ont pas plus de puissance ? Je vois bien maintenant que, dans ce siècle ingrat, Il ne faut se fier que sur un bon contrat. Mais c'est notre destin : toujours, tant que nous sommes, Nous serons le jouet et les dupes des hommes.ARAMINTE
Vit, j'ai bien résolu, dans mon coeur courroucé, De venger, si je puis, tout le sexe offensé.FINETTE
Quoi donc ! Il ne tiendra, pour engager le monde, Qu'à venir étaler une perruque blonde ! Une tête éventée, un petit freluquet, Qui s'admire lui seul, et n'a que du caquet, Parce qu'il a bon air, et qu'on a le coeur tendre, Impunément viendra nous plaire et nous surprendre ; Nous fera par écrit sa déclaration, Sans en venir après à la conclusion ! Non, c'est une noirceur qui crie au ciel vengeance. Il faut de cet abus réprimer la licence ; Et, quand ce ne serait que pour vous en venger, Il faudrait l'épouser pour le faire enrager.FINETTE
Est-ce donc pour s'aimer qu'on s'épouse à présent ? Cela fut bon du temps du monde adolescent : Et j'en vois tous les jours qui ne font pas un crime D'épouser sans amour et même sans estime. Il faut se marier : vous êtes dans un temps Où les appas flétris s'effacent pour longtemps. Ce conseil bienfaisant que mon zèle vous donne, Je voudrais l'appliquer à ma propre personne ; Et rester vieille fille est un mal plus affreux Que tout ce que l'hymen a de plus dangereux.SCÈNE II. Démophon, Isabelle, Araminte, Finette.
ARAMINTE
Le hasard nous sert donc tous deux également, Mon frère ; car chez vous j'allais pareillement. Vous m'épargnez des pas.DÉMOPHON
Toujours préoccupée, N'êtes-vous point, ma soeur, encore détrompée ? Et ne voyez-vous pas que votre passion N'est rien qu'une chimère et pure vision ? Finissez, croyez-moi, n'allez pas davantage Traverser mes desseins, et montrez-vous plus sage.ARAMINTE
Sans rime ni raison vous babillez toujours ; Mais vous savez quel cas je fais de vos discours. Ménechme m'appartient, et voilà la promesse Qu'il me fit de sa main pour marquer sa tendresse.ARAMINTE
Sans mentir, vous êtes fort plaisante De vouloir m'enlever un coeur comme le sien, Et vous approprier si hardiment mon bien ! Un procédé pareil est sot et malhonnête.ISABELLE
Qui pourrait de vos mains ravir une conquête ? Quand on est une fois frappé de vos attraits, Vos yeux vous sont garants qu'on ne change jamais. Ce sont ces yeux charmants qui les volent aux autres.SCÈNE III. Ménechme, Démophon, Isabelle, Araminte, Finette.
DÉMOPHON
Heureusement ici je vois venir mon gendre.À Ménechme.
Vous n'amenez donc pas le notaire en ces lieux ?MÉNESCHME
J'ai cherché son logis en vain une heure ou deux, Et je viens vous prier de m'y vouloir conduire, Toujours quelque fâcheux a pris soin de me nuire.MÉNESCHME
L'un, du bout de la place accourant à grands pas, Comme le plus chéri de mes amis fidèles, Me vient de ma santé demander des nouvelles ; Un autre, à toute force, et me serrant la main, Me veut mener souper au cabaret prochain ; Celui-ci, m'arrêtant au détour d'une rue, Me force à lui payer une dette inconnue : Et de tous ces gens-là, me confonde l'enfer, Si j'en connais aucun, non plus que Lucifer !ARAMINTE, à Ménechme
Traître ! C'en est donc fait ; malgré ta foi donnée, Tu te veux engager dans un autre hyménée, Malgré tous tes serments, malgré ton premier choix !ARAMINTE
Tu me quittes, perfide, ingrat, coeur infidèle ! Tu te fais un plaisir de ma peine cruelle ! Tu me vois expirante et cédant à mon sort, Sans donner seulement une larme à ma mort !Elle tombe sur Finette.
MÉNESCHME
Cette femme est sur moi rudement endiablée ! Il faut assurément qu'on l'ait ensorcelée. Faudra-t-il que toujours je sois dans l'embarras De voir une furie attachée à mes pas ?FINETTE, à Ménechme
Vous, qui pour nous jadis eûtes tant de tendresse, Verrez-vous dans mes bras expirer ma maîtresse ? Cette pauvre innocente a-t-elle mérité Qu'on payât son amour de tant de cruauté ?MÉNESCHME
Qu'elle expire en tes bras, que le diable l'emporte, Et te puisse avec elle entraîner, que m'importe ? Déjà, pour mon repos, il devrait l'avoir fait.ARAMINTE
Perfide ! Je me veux venger de ton forfait. J'ai ta promesse en main ; voilà ta signature : Je puis, par ce témoin, confondre l'imposture.Démophon prend la promesse.
MÉNESCHME, à Démophon
Elle est folle à tel point qu'on ne peut l'exprimer : Travaillez au plus tôt à la faire enfermer.Démophon, lui montrant la promesse.
Bas.
Mais voilà votre nom « Ménechme. » En confidence, Avez-vous avec elle eu quelque intelligence ? C'est ma soeur, et je puis assoupir tout cela.Assoupir : Atténuer, empêcher les suites mauvaises. [L]
MÉNESCHME, à part, à Démophon
Moi ! Si j'ai jamais vu ces deux friponnes-là, Pardonnez-moi le mot ; c'est votre soeur, n'importe : Je veux bien à vos yeux, et devant que je sorte, Que Satan... Lucifer...DÉMOPHON, à part, à Ménechme
Je vous crois sans jurer.SCÈNE IV. Robertin, Ménechme, Démophon, Isabelle, Araminte, Finette.
ROBERTIN
Je vois avec plaisir toute la compagnie, Dans un jour plein de joie, en ce lieu réunie. Je crois que ma présence ici ne déplaît pas, Surtout à la future : elle a beaucoup d'appas ; Mais un époux bien fait, tel que l'Amour lui donne, Malgré tous ses attraits, manquait à sa personne : Elle n'a maintenant plus rien à désirer.MÉNESCHME
Si ce n'est d'être veuve, et me voir enterrer : C'est ce qui met le comble au bonheur d'une femme.ROBERTIN, à Isabelle
Monsieur ne pense pas aussi ce qu'il vous dit. Votre beauté le charme autant que votre esprit. Je stipule, pour lui, que c'est un honnête homme.MÉNESCHME, à Robertin
Vous vous moquez, monsieur.ROBERTIN
Et dans lui l'on renomme La franchise du coeur qu'il a par préciput.Préciput : Terme de jurisprudence. Avantage que le testateur ou la loi donne à un des cohéritiers. [L]
MÉNESCHME, à Robertin
Je voudrais pouvoir être avec vous but à but. C'est vous qui des vertus êtes le protocole ; Et pour vous bien louer, je n'ai point de parole.But à but : locut. adv. Sans avantage de part et d'autre. [L]
Protocole : Protocole, est aussi un régistre relié des Notaires, où ils doivent écrire toutes les minutes de leurs Actes à la suite les uns des autres, afin qu'elles ne soient point perdues, changées, ni altérées. [T]
ARAMINTE
Rien ne presse si fort. À ce bel hymen, moi, s'il vous plaît, je m'oppose ; Et j'en ai dans les mains une très juste cause.DÉMOPHON
Vous direz vos raisons et vos griefs demain, Ma soeur. Ne laissons pas d'aller notre chemin.ROBERTIN
Voici donc le contrat...MÉNESCHME
Mais, monsieur le notaire, Avant tout, finissons une certaine affaire Qui, plus que celle-là, me tient sans doute au coeur.ROBERTIN
Tout ce qui vous convient est toujours le meilleur. Je n'aurais pas usé de tant de diligence, Si vous n'étiez venu chez moi me faire instance De vouloir achever le contrat au plus tôt.MÉNESCHME
Vous m'avez vu chez vous ?ROBERTIN
Oui, monsieur.MÉNESCHME
Quand ?ROBERTIN
Tantôt...MÉNESCHME
Qui ? Moi ? Moi ?...ROBERTIN
Vous ; oui, vous. Au logis où j'habite, Vous m'avez fait l'honneur de me rendre visite : Mais je l'ai bien payé. Soixante mille écus N'ont pas rendu vos pas ni vos soins superflus.MÉNESCHME
Je ne ris nullement, et me fâche à la fin. Ne vous nommez-vous pas, s'il vous plaît, Robertin ?ROBERTIN
Oui, l'on me nomme ainsi.MÉNESCHME
N'êtes-vous pas notaire ?ROBERTIN
Et, de plus, honnête homme.MÉNESCHME
Comment donc ?MÉNESCHME
Sans doute.ROBERTIN
C'est à vous que j'ai remis la somme, En bon argent comptant, ou billets au porteur, Dont j'ai votre quittance ; et c'est là le meilleur.DÉMOPHON, se mettant entre deux
Hé ! Messieurs, doucement ; je suis pour vous honteux, Et je ne sais ici qui croire de vous deux.SCÈNE V. Ménechme, Valentin, Démophon, Araminte, Isabelle, Robertin, Finette.
MÉNESCHME, montrant Valentin
De notre différend cet homme sera juge ; Il ne m'a point quitté, je m'en rapporte à lui.À Valentin.
Qu'il parle. Ai-je reçu quelque argent aujourd'hui De monsieur que voilà ?VALENTIN
Sans doute, en belle espèce. Soixante mille écus, que votre oncle vous laisse, Vous ont été comptés en argent ou valeur.VALENTIN
Oui, je soutiens que la somme A tantôt été mise entre les mains d'un homme Semblable à vous d'habit, de mine, de hauteur, Qui prétend épouser la fille de monsieur ; Il s'appelle Ménechme, il est de Picardie ; Et, si vous le niez, c'est une perfidie. Je lèverai la main de tout ce que j'ai dit.ROBERTIN, à Démophon
Vous voyez s'il se peut un plus méchant esprit, Plus noir, plus scélérat. Hélas ! Qu'alliez-vous faire ? Je vous embarquais là dans une belle affaire !DÉMOPHON, à Ménechme
Je vous prenais, monsieur, pour un homme de bien ; Mais je vois à présent que vous ne valez rien.ARAMINTE
Après ce qu'il m'a fait, il n'est point d'injustice, De crimes, de noirceurs dont il ne soit complice.SCÈNE VI. Le Chevalier, Ménechme, Démophon, Araminte, Isabelle, Robertin, Valentin, Finette.
LE CHEVALIER, à part
Ma présence, je crois, est ici nécessaire, Pour découvrir le fond d'un surprenant mystère.DÉMOPHON, apercevant le Chevalier
Qu'est-ce donc que je vois ?ROBERTIN, apercevant le Chevalier
Quel prodige en ces lieux !ARAMINTE, apercevant le Chevalier
Quelle aventure, ô ciel ! Dois-je en croire mes yeux ?FINETTE, apercevant le Chevalier
Madame, je ne sais si j'ai le regard trouble, Si c'est quelque vapeur ; mais enfin je vois double.MÉNESCHME, apercevant le Chevalier
Quel objet se présente, et que me fait-on voir ? C'est mon portrait qui marche, ou bien c'est mon miroir.LE CHEVALIER, à Ménechme
Pourquoi prendre, monsieur, mon nom et ma figure ? Je m'appelle Ménechme, et c'est me faire injure.MÉNESCHME, à part
Voilà, sur ma parole, encor quelque fripon !Au Chevalier.
Et de quel droit, monsieur, me volez-vous mon nom ? Je ne m'avise point d'aller prendre le vôtre.LE CHEVALIER
Le mien, tant qu'il vécut, porta ce nom aussi.LE CHEVALIER
La mienne est morte aussi de la même manière.MÉNESCHME
Je suis de Picardie.LE CHEVALIER
Et moi pareillement.MÉNESCHME
J'avais un certain frère, un mauvais garnement, Et dont, depuis quinze ans, je n'ai nouvelle aucune.LE CHEVALIER
Du mien, depuis ce temps, j'ignore la fortune.LE CHEVALIER
Le mien est mon image, et qui me voit, le voit.MÉNESCHME
Est-il possible ? Ô ciel !LE CHEVALIER
Que cet embrassement Vous témoigne ma joie et mon ravissement. Mon frère, est-ce bien vous ? Quelle heureuse rencontre ! Se peut-il qu'à mes yeux la fortune vous montre ?MÉNESCHME
Mon frère, en vérité... je m'en réjouis fort : Mais j'avais cependant compté sur votre mort.FINETTE, à Araminte
En tout ceci, madame, il n'y va rien du nôtre ; Quoi qu'il puisse arriver, nous aurons l'un ou l'autre.DÉMOPHON
L'incident que je vois, certes, n'est pas commun.À Isabelle.
Il te faut un époux ; en voilà deux pour un : Choisis le bon pour toi, ma fille, et te contente.ISABELLE, reconnaissant la marque du chapeau du Chevalier
Puisque vous m'accordez le choix qui se présente, Portée également de l'une et l'autre part,Elle donne la main au Chevalier.
Je prends monsieur : il faut en courir le hasard.ARAMINTE, prenant Ménechme par le bras
Et moi, je prends monsieur.VALENTIN, prenant Finette par le bras
Puisque chacun ici prend ce qui lui convient, Par droit d'aubaine aussi, Finette m'appartient.ROBERTIN, prenant les deux frères par le bras
Moi, je vous prends tous deux. Je veux que l'on m'instruise En quelles mains enfin cette somme est remise. L'un de vous a touché soixante mille écus.LE CHEVALIER, à Robertin
N'en soyez point en peine, et je les ai reçus. C'est moi qui, pour la mienne, ayant pris sa valise, Ai su me prévaloir d'une heureuse méprise. C'est lui qui, pour un legs, vient d'arriver ici : C'est moi qu'on a cru mort, et qui m'en suis saisi : C'est moi qui, dans l'ardeur d'une feinte tendresse,Montrant Araminte.
À madame autrefois ai fait une promesse ; Et c'est moi qui, depuis, brûlant des plus beaux feux, À l'aimable Isabelle ai porté tous mes voeux.ROBERTIN
Je n'ai rien fait de mal dans toute cette affaire, Et j'ai du testateur suivi l'intention. Il laisse à son neveu cette succession : Monsieur l'est comme vous ; vous n'avez rien à dire.LE CHEVALIER
Aux arrêts du destin, mon frère, il faut souscrire. Mais vous aurez bientôt tout lieu d'être content, Pourvu que, sans éclat, vous vouliez à l'instant, En épousant madame, acquitter ma parole.ARAMINTE, au Chevalier
Et de quel droit, monsieur, me faites-vous la loi ? Je vous trouve plaisant de disposer de moi !LE CHEVALIER, à Ménechme et à Araminte
Suivez tous deux l'avis d'un homme qui vous aime. Vous vouliez m'épouser, c'est un autre moi-même. Et, pour vous faire voir quelle est mon amitié, De la succession recevez la moitié : Que trente mille écus facilitent l'affaire.MÉNESCHME, embrassant le Chevalier
A ce dernier trait-là je reconnais mon frère.À Araminte.
Çà, ma reine, épousons, malgré notre discord. Nous nous sommes tous deux chanté pouilles à tort, Moi vous nommant friponne, et vous m'appelant traître. Nous n'avions pas, pour lors, l'honneur de nous connaître. Bien d'autres, avant nous, en formant ce lien, S'en sont dit tout autant, et se connaissaient bien.FINETTE
Moi, quand ce ne serait que pour la ressemblance, Je voudrais l'épouser, sans tant de résistance.ARAMINTE
Si je pouvais un jour me résoudre à ce choix, Je le ferais exprès pour vous punir tous trois. Vous n'avez, je le vois, que mon bien seul en vue ; Mais, en me mariant, votre attente est déçue. Oui, je l'épouserai, pour me venger de vous, Lui donner tout mon bien, et vous désoler tous.MÉNESCHME
Ce sera très bien fait.DÉMOPHON, au Chevalier
Vous, acceptez ma fille, Puisqu'un coup du hasard vous met dans ma famille. Je voulais un Ménechme : en lui donnant la main, Vous ne changerez rien à mon premier dessein.LE CHEVALIER
Dans l'excès du bonheur que le destin m'envoie, Mon coeur ne peut suffire à contenir sa joie.VALENTIN
Que crains-tu ?FINETTE
De faire une folie.VALENTIN
J'en fais une cent fois bien plus grande que toi ; Et je ne laisse pas de te donner ma foi.Aux auditeurs.
Messieurs, j'ai réussi dans l'hymen qui s'apprête ; De myrte et de laurier je vais ceindre ma tête : Mais si je méritais vos applaudissements, Ce jour mettrait le comble à mes contentements.1 996 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica