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Comédie en vers· Comédie en Cinq Actes

Les Ménechmes, ou Les Jumeaux

Jean-François Regnard· créée en 1705· 6 actes· 1 996 vers· 3 personnages

Représentée pour la première fois le vendredi 4 décembre 1705 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • APOLLON
  • MERCURE
  • PLAUTE
PRÉFACE

Les frères Ménechmes, dans la comédie de Plaute, sont fils jumeaux d'un marchand sicilien ; quoique d'origine hellénique, ce nom de Ménechme n'a rien de caractéristique, ni d'approprié à la ressemblance physique ou morale des deux frères, comme on pourrait le croire d'après l'explication qu'en donne certain Dictionnaire de la langue française. Les deux mots grecs dont il est composé signifient courage et lance. Un des historiens d'Alexandre le Grand se nommait aussi Ménechme, natif de Sicyone. (G. A. C.).

Cette comédie a été représentée pour la première fois le vendredi 4 décembre 1705, et a eu seize représentations de suite. Ce succès ne s'est point démenti ; la pièce a été reprise très souvent, et tout le monde s'accorde à la regarder comme une des meilleures de notre poète.

Les comédiens ont cependant eu de la peine à recevoir cette pièce : l'auteur la leur avait présentée deux fois, sans pouvoir la faire admettre. Enfin, le samedi 19 septembre 1705, il en fit la lecture, pour la troisième fois, à l'assemblée des comédiens, qui se déterminèrent à la représenter.

Nous ignorons si ces différents refus ont été l'effet du caprice des comédiens, et si l'auteur a retouché sa pièce dans les intervalles qui se sont écoulés entre ces lectures : cependant nous avons de la peine à croire qu'un poète tel que Regnard, parfaitement au fait des convenances théâtrales, et dont toutes les pièces avaient été couronnées d'un plein succès, ait hasardé dans celle-ci des choses qui n'eussent pas permis aux comédiens d'en tenter la représentation.

Quoi qu'il en soit, cette comédie passe avec raison pour une des plus régulières et des mieux travaillées de toutes celles de Regnard.

Le sujet est du nombre de ceux qui produisent un effet sûr au théâtre. Deux frères jumeaux, dont la ressemblance est parfaite, doivent occasionner des méprises qui fournissent une matière ample et variée à des incidents comiques. Aussi est-il peu de sujets qui aient été traités d'autant de manières, et par un aussi grand nombre d'auteurs.

Nous ne parlons pas de Plaute, que Regnard n'a imité que faiblement. Les incidents de sa pièce sont tout à fait différents ; et on ne peut .que lui savoir gré d'avoir supprimé ceux du poète latin, pour nous en présenter d'autres plus convenables à nos moeurs, et plus vraisemblables.

Dans Plaute, l'un des Ménechmes est marié ; et néanmoins il est amoureux d'une courtisane qu ?il enrichit des dépouilles de sa femme, au point de dérober les robes et les bijoux de celle-ci, pour en faire des cadeaux à sa maîtresse.

Ménechme Sosiclès arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son frère, sans savoir qu'il y est établi. Sa surprise est grande de s ?y voir nommé, connu, et abordé familièrement partout le monde ; il est surtout étrangement émerveillé de la manière dont il est accueilli par la femme et par la maîtresse de son frère, des reproches de l'une et des caresses de l'autre.

On sent combien un personnage tel que le Ménechme d'Épidamne aurait été peu intéressant dans nos moeurs, et que l'on n'aurait nullement pris plaisir au tableau de ses débauches avec la courtisane Érotie.

Rotrou a cru cependant pouvoir suivre l'exemple du poète latin. Sa comédie des Ménechmes est plutôt une traduction qu'une imitation de Plaute : il a conservé tous les personnages, jusqu'au parasite ; il s'est contenté d'adoucir un peu celui d'Érotie. Il suppose que celle-ci est une jeune veuve, qui permet, à la vérité, que Ménechme lui fasse la cour, et fait cas de son amitié, pourvu, dit-elle,

Qu'elle demeure aux termes de l'honneur, Que mon honnêteté ne soit point offensée, Et qu'un but vertueux borne votre pensée.

Elle n'ignore pas néanmoins que Ménechme est marié, et qu'il a une femme jalouse. Autant valait-il conserver à ce personnage le caractère de courtisane que lui donnait le poète latin ; Rotrou aurait au moins gardé la vraisemblance.

Regnard a pris une autre marche : ses Ménechmes ne sont point mariés ; l'un est un provincial grossier et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession d'un oncle ; il a été institué légataire universel, parce que le défunt ignorait la destinée du second de ses neveux, qui avait quitté, dans son enfance, la maison paternelle.

Cependant le chevalier Ménechme était à Paris depuis quelque temps, et y vivait en vrai chevalier déshérité par la fortune. Une vieille Araminte, amoureuse de ce jeune homme, paraissait disposée à réparer, en l'épousant, les torts de la fortune. Le chevalier était près de terminer, lorsque son amour pour Isabelle, fille de Démophon, rompt ses projets. C'est cette même Isabelle que son frère doit épouser, et que Démophon a promise à Ménechme, sur la nouvelle qu'il a apprise de la succession qu'il vient recueillir.

Telle est la fable que Regnard a imaginée, et qu'il a substituée à celle de Plaute.

Quant aux incidents, nous ne voyons pas qu'il ait tiré parti d'aucun, si ce n'est du repas préparé par Érotie, qui a quelque ressemblance avec le dîner où Araminte attend le chevalier Ménechme. Regnard emploie avec beaucoup de succès plusieurs plaisanteries du poète latin.

Cependant le Ménechme français s'exprime avec plus de dureté que l'autre ; il traite Araminte et sa suivante avec le dernier mépris ; tandis que le Ménechme de Plaute, après avoir témoigné sa surprise de l'accueil qu'il reçoit d'Érotie, finit par profiter de la bonne fortune qui se présente ; il feint d'entrer dans les idées de la courtisane, et se dispose à partager le repas qui était préparé pour un autre.

Rotrou, comme nous l'avons observé, a servilement imité Plaute, ou plutôt son ouvrage n'est qu'une pure traduction ; il a conservé l'intrigue, les incidents, la marche des scènes, jusqu'aux noms des personnages.

Un troisième imitateur de Plaute, est Le Noble, dans sa comédie des Deux Arlequins, représentée par les anciens comédiens italiens, le 26 septembre 1691. Arlequin l'aîné est au service de Géronte, vieux financier, amoureux d'Isabelle. Arlequin le cadet, trompé par une fausse nouvelle de la mort de son frère, vient à Paris recueillir sa succession.

La parfaite ressemblance des deux frères occasionne des méprises et des quiproquos qui font tout l'agrément de la pièce.

Les incidents sont imités, pour la plupart, de Plaute. Le Noble a tiré le plus grand parti de la pièce latine ; mais ce n'est point une imitation servile, comme l'ouvrage de Rotrou.

Arlequin l'aîné est l'amant aimé de Colombine, suivante d'Isabelle ; il a quitté pour elle Marinette ; et celle-ci, qui aime Arlequin, est furieuse de son changement. On retrouve dans ces personnages l'Érotie de Plaute et la femme de Ménechme : de même qu'Érotie fait préparer un repas pour son amant, Colombine, dans la pièce de Le Noble, veut régaler son cher Arlequin.

Le cuisinier, trompé par la ressemblance, s'adresse à Arlequin cadet, croyant parler à son frère, et lui remet les plats de la collation. Colombine, qui survient, en est assez durement traitée' : cependant, comme Arlequin la trouve à son gré, il s'adoucit ; et Colombine lui remet de la part de Géronte un coffret de bijoux pour sa maîtresse Isabelle.

Ces bijoux produisent des incidents assez semblables à ceux de la robe que Ménechme, dans Plaute, dérobe à sa femme pour en faire un présent à sa maîtresse.

Arlequin le cadet reçoit les bijoux avec une nouvelle surprise ; il ne connaît ni Géronte ni Isabelle : cependant il dissimule, et il se résout à profiter de cette aventure.

On voit paraître peu après Arlequin l'aîné. L'étonnement de celui-ci n'est pas moins grand, lorsqu'on lui demande compte des bijoux ; sa surprise est interprétée comme mauvaise foi, et on le traite de voleur. Quelques scènes après survient Marinette, dont la jalousie et les emportements donnent à Arlequin de nouveaux chagrins.

Arlequin le cadet revient sur la scène, fortement occupé des bijoux qu'il a reçus ; il cherche les moyens de les convertir en espèces. Géronte le surprend dans ses réflexions ; la vue des bijoux ne lui permet plus de douter qu'il a affaire à un domestique infidèle, et il le saisit au collet.

On reconnaît dans cette scène celle où la femme de Ménechme d ?Épidamne, voyant sa robe entre les mains de Ménechme Sosiclès, qu'elle prend pour son mari, s'abandonne aux transports de jalousie les plus violents, et lui fait les reproches les plus vifs.

Cependant Géronte est fort mal reçu ; Arlequin, qui ne le connaît pas, le prend pour un escroc qui veut lui escamoter ses bijoux : il se débarrasse facilement des mains du vieillard, le bat, et le contraint de prendre la fuite.

Géronte, furieux, va chercher main-forte ; pendant ce temps, Arlequin le cadet sort, et son frère revient sur la scène, déplorant son sort, et soupçonnant Colombine elle-même d'avoir voulu s'approprier les bijoux qu'elle l'accuse d'avoir volés.

Il est désagréablement interrompu par Géronte, qui arrive suivi d'un commissaire et de plusieurs archers. On arrête Arlequin, on le fouille ; mais on ne lui trouve pas les bijoux. Pendant qu'on se dispose à le conduire en prison, Pierrot, gros paysan du Bourg-la-Reine, qui a fait la connaissance d'Arlequin le cadet, l'a pris en amitié, et l'a suivi à Paris. Croyant voir son ami dans l'embarras, il se jette sur les archers, et grands coups de bâton il les force à lâcher leur prise.

C'est encore ici la scène de Messénion, valet de Sosiclès, qui, voyant emmener Ménechme d'Épidamne, croit secourir son maître en le débarrassant des mains de ceux qui le tiennent.

Le dénouement de toutes ces pièces est à peu près le même : les deux frères se reconnaissent, et expliquent, en présence de tous les personnages, les différentes méprises auxquelles leur ressemblance a donné lieu.

On s'est étendu un peu sur cette comédie peu connue aujourd'hui, depuis la suppression de l'ancien Théâtre italien, mais qui a eu dans sa nouveauté un très grand succès.

On vient de donner à la Comédie italienne les deux Jumeaux de Bergame, comédie qui a quelque ressemblance avec les deux Arlequins de l'ancien théâtre ; mais cette ressemblance n'est que pour le fond de l'intrigue ; les incidents y sont moins multipliés et tout différents.

Revenons à Regnard : la place de sa comédie des Ménechmes est marquée ; c'est une de celles qui servent de fondement à la réputation de ce poète ; et, sans contredit, cette pièce est la meilleure de toutes celles dont le noeud est fondé sur la ressemblance de deux ou de plusieurs personnages. On lit, dans le nouveau Mercure imprimé à Trévoux en 1708, une lettre critique sur cette comédie ; l'auteur en est anonyme ; et, si sa critique est quelquefois injuste et trop sévère, on y trouve aussi des observations judicieuses.

Nous passons sur la critique que fait l'anonyme du prologue qui précède Les Ménechmes. Ce prologue n'est qu'un hommage que Regnard fait à Plaute de sa comédie, quoiqu'il n'ait imité que de très loin le poète latin.

« J'ai peu de regret, dit l'anonyme, aux incidents qu'il (Regnard) a été obligé de supprimer de son original pour s'assujettir à notre théâtre ; ceux qu'il a substitués à leur place sont dans l'esprit du sujet, et ils viennent si naturellement, que Plaute lui-même, s'il avait travaillé pour notre scène, n'aurait pu en imaginer de plus convenables.. . . Tout ce que j'aurais désiré dans notre auteur, c'est que ses incidents eussent été au-dessus du trivial, autant qu'ils sont dans le vraisemblable. Mais c'est l'écueil ordinaire des poètes qui s'attachent au comique ; il faudrait qu'ils élevassent la matière, et c'est la matière qui les gagne et qui les abaisse.

La difficulté que notre auteur avait à surmonter consistait à inventer des incidents qui fussent aussi naturels que ceux qu'il a jugé à propos de retrancher, et qui ne pussent affaiblir le comique attaché naturellement au sujet : il n'en a point inventé qui ne l'aient soutenu, et en qui l'on ne trouve ce vis comica que César loue dans Ménandre et dans Plaute, et dont il dit à Térence qu'il n'a pu approcher. Il y avait encore une difficulté à surmonter, qui m'avait paru plus embarrassante que tout le reste. Le jeu de la pièce ne roule que sur la méprise où jette la ressemblance des Jumeaux ; on n'a que cette méprise pour intéresser et pour attacher les spectateurs ; et il était à craindre de tomber dans la répétition et dans la fadeur, en exposant toujours le même objet sur la scène. Pour éviter la difficulté, il fallait que cette méprise surprît et intéressât de plus en plus par des incidents toujours nouveaux et toujours inattendus ; il fallait varier ce jeu, qui, pour être toujours le même dans le fond, serait devenu ennuyeux, si on ne lui avait donné des formes nouvelles et des tours différents. Notre auteur s'est tiré d'affaire en cela comme en tout le reste ; toutes les surprises où conduit la ressemblance des deux frères sont amenées avec tout l'art que l'on peut souhaiter, et font différemment leur effet jusqu'à la fin de la pièce.

Du reste, j'ai cherch6 inutilement des caractères dans cette comédie ; il ne paraît pas que l'auteur se soit attaché à nous en donner. C'est pourtant la fin principale que doivent se proposer ceux qui font des poèmes dramatiques : il faut qu'ils nous peignent les hommes dans leurs bonnes qualités et dans leurs défauts ; qu'ils nous expriment leurs sentiments et leurs moeurs ; qu'ils nous en forment des caractères, dont les uns nous en donnent de l'horreur, et dont les autres nous excitent à la vertu. »

En souscrivant aux éloges que donne l'anonyme à la comédie de Regnard, nous n'adoptons point ses critiques. Il reproche à Regnard de n'avoir pas fait une pièce de caractère d'un sujet qui n'en était pas susceptible. Il ne s'agissait point de peindre des vertus ni des vices, mais de produire des incidents multipliés et variés, occasionnés par la parfaite ressemblance des deux frères. Le noeud de cette intrigue devait seul attacher les spectateurs, et les conduire de surprise en surprise au dénouement.

Il accuse aussi à tort notre poète d'être trivial et bas ; son comique est monté sur le ton qu'il devait avoir, il est au niveau de son sujet ; et nous croyons qu'il n'aurait pas gagné s'il eût voulu s'élever, comme le dit l'anonyme, au-dessus de sa matière : il serait devenu froid et il aurait cessé d'être plaisant.

On sait que Regnard était brouillé depuis longtemps avec Despréaux. Quelques uns disent qu'il avait écrit contre la Satire x de ce poète. Quoi qu'il en soit, Boileau lui rendit la pareille dans son Epître x, vers 36 :

À Sanlecque, à Regnard, à Bellocq comparé.

Mais il changea depuis ce vers, et il se lit ainsi dans les dernières éditions de ses oeuvres :

À Pinchêne, à Linière, à Perrin comparé.

Despréaux ne voulut pas faire imprimer les noms des trois premiers poètes, qui s'étaient réconciliés avec lui ; et il leur substitua les noms des trois autres poètes qui n'étaient plus vivants lorsqu'il fit imprimer son Epître.

Ce fut pour cimenter cette réconciliation que Regnard adressa à Despréaux sa comédie des Ménechmes. Il y a cependant lieu de croire que cette réconciliation n'était pas sincère de la part de Regnard, et qu'elle n'était due qu'à la crainte de jouter contre un adversaire aussi redoutable.' Le Tombeau de Despréaux, satire de Regnard, est une preuve du peu de sincérité de cette réconciliation.

Ce fut moi, dit M. de Losme de Montchesnay, qui raccommodai Regnard avec Despréaux. Ils étaient près d'écrire I'un contre l'autre ; et Regnard était l'agresseur. Je lui fis entendre qu'il ne convenait pas de se jouer à son maître ; et depuis sa réconciliation, il lui dédia ses Ménechmes. (Anecdotes dramatiques.)

ÉPITRE À M. DESPRÉAUX

Ce premier vers est ainsi imprimé dans l'édition originale de 1706. Dans toutes les autres on lit : Favori des neuf Soeurs, qui sur le mont Parnasse. Les éditeurs ont apparemment voulu faire disparaître la répétition des mots À toi, qui commencent le troisième vers. (G. A. C.)

Favori des neuf Soeurs, toi, qui sur le Parnasse, De l'aveu d'Apollon, marches si près d'Horace, Ô toi, qui, comme lui, maître en l'art des bons vers, As joui de ton nom, et mis l'Envie aux fers ; Et qui, par un destin aussi noble que juste, Trouves pour bienfaiteur un prince tel qu'Auguste : Ouvre une main facile, accepte avec plaisir Un poème imparfait, enfant de mon loisir. De tes traits éclatants admirateur fidèle, Ton style, de tout temps, me servit de modèle ; Et si quelque bon vers par ma veine est produit, De tes doctes leçons ce n'est que l'heureux fruit. Toi-même as bien voulu, sensible à mes prières, Sur cet ouvrage offert me prêter tes lumières. Ton applaudissement, que rien n'a suspendu, De celui du public m'a toujours répondu. Qui peut mieux, en effet, dans le siècle où nous sommes, Aux règles du bon goût assujettir les hommes ? Qui connaît mieux que toi le coeur et ses travers ? Le bon sens est toujours à son aise en tes vers ; Et, sous un art heureux découvrant la nature, La vérité partout y brille toute pure. Mais qui peut, comme toi, prendre un si noble essor, Et de tous les métaux tirer des veines d'or ? Que d'auteurs, en suivant Despréaux et Pindare, Se sont fait un destin commun avec Icare ! De tous ces beaux lauriers qu'ils ont cherchés en vain, Je ne veux qu'une feuille offerte de ta main : Si je l'ai méritée, et que tu me la donnes, Ce présent sur mon front vaudra mille couronnes ; Et pour disciple enfin si tu veux m'avouer, C'est par cet endroit seul qu'on pourra me louer.

PROLOGUE DES MÉNECHMES.

Le théâtre représente le Parnasse.

SCÈNE I. Apollon, Mercure.

MERCURE

Elle suit les transports de son humeur jalouse ; Mais le bon Jupiter ne s'en étonne pas, Et là-haut, c'est comme ici-bas ; Quand un époux a fait quelque intrigue nouvelle, La femme a beau crier, le mari va son train. Quand la dame, en revanche, a formé le dessein De se dédommager d'un époux infidèle, Et qu'un galant se rend patron De la femme et de la maison, L'époux a beau gronder, faire le ridicule, Il faut qu'il en passe par là, Et qu'il avale la pilule, Ainsi que Vulcain l'avala.

Vulcain : un des Dieux du Paganisme. Il préside aux feux souterrains, aux mines et aux métaux. Il était fils de Jupiter et de Junon. Il était fort laid, ce qui fut cause que son père le jeta d'un coup de pied du ciel en terre. Cette chute le rendit boiteux. Il se fit Forgeron, et travaillait aux armes des Dieux, et principalement à la foudre de Jupiter. Il épousa Vénus qui lui fut infidèle, et s'abandonna au Dieu Mars. [T]

SCÈNE II. Plaute, Apollon, Mercure.

PLAUTE

Il est vrai. Mais enfin, quelque amour qui vous guide, Les dons qu'aux beaux esprits prodigue votre main N'ont rien de réel, de solide, Et n'ôtent pas toujours les soins du lendemain. Qui ne mâche chez vous qu'un laurier insipide Court risque de mâcher à vide, Et souvent de mourir de faim ; Et si j'avais à reprendre naissance, J'aimerais mieux être portier D'un traitant ou d'un sous-fermier, Que mignon de votre excellence.

Plaute : poète comique latin, né vers 227 avant JC à Sarsine (Ombrie), mort en 183, était directeur de troupe en même temps qu'auteur, et jouait souvent lui-même. (...) Plaute avait composé, dit-on, jusqu'à 120 pièces, mais on lui en attribuait beaucoup qui n'étaient pas de lui. Nous n'avons plus que 20 de ses pièces dont Meneschmes. [B]

MERCURE

Vous !

PLAUTE

Moi.

PLAUTE

Oui.

SCÈNE III.

ACTE I

SCÈNE I.

SCÈNE II. Valentin, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Mais enfin je le vois. D'où viens-tu donc, maraud ? Dis, parle, réponds-moi.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lachetés.[F]

VALENTIN, redressant la valise, pour la mettre sur son épaule

J'obéis : cependant, si je voulais parler, Sur un si beau sujet je pourrais m'étaler.

LE CHEVALIER

Hé ! Tais-toi.

VALENTIN, tirant un paquet de lettres de la valise

Tenez, en voilà d'autres Qui vous consoleront d'avoir perdu les vôtres.

VALENTIN

Mon dessein n'était pas de vous mettre en colère. Mais sans perdre de temps faisons notre inventaire.

Il examine les hardes de la valise, et tire un sac de procès.

Ce meuble de chicane appartient sûrement À quelque homme du Maine, ou quelque Bas-Normand.

Il tire un habit de campagne.

L'habit est vraiment leste, et des plus à la mode. Pour un surtout de chasse il me sera commode.

Sac : Autrefois, sac de procès, et, absolument, sac, le sac qui contenait toutes les pièces d'un procès ; on dit aujourd'hui les pièces ou le dossier. [L]

LE CHEVALIER

Ô ciel !

LE CHEVALIER

Écoute, je te prie, avec attention. Ceci mérite bien quelque réflexion.

Il lit.

Je vous attends, monsieur, pour vous remettre « comptant les soixante mille écus que votre oncle vous a laissés par testament, et pour épouser mademoiselle Isabelle, dont je vous ai plusieurs fois parlé dans mes lettres : le parti vous convient fort, et son père Démophon souhaite cette affaire avec passion. Ne manquez donc point de vous rendre au plus tôt à Paris, et faites-moi la grâce de me croire votre très humble et très obéissant serviteur, ROBERTIN.

Robertin, c'est le nom d'un honnête notaire Qui travaillait pour nous du vivant de mon père. La date, le dessus, et le nom bien écrit, Dans mes préventions confirment mon esprit. Mon frère, pour venir au gré de cette lettre, Comme moi, sa valise au coche aura fait mettre ; Et dans le même temps, ce rapport de grandeur, De cachet et de nom a causé ton erreur : Et je conclus enfin, sans être fort habile, Que mon frère est déjà peut-être en cette ville.

1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol = 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois.

SCÈNE III. Araminte, Finette, Le Chevalier, à part.

LE CHEVALIER

L'Amour.

SCÈNE IV. Araminte, Finette.

SCÈNE V. Démophon, Araminte, Finette.

SCÈNE VI. Finette, Démophon.

FINETTE

Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas, Ou prenez, s'il vous plaît, de meilleurs almanachs. Ma maîtresse est encor, malgré vous, jeune et belle ; Et tous les connaisseurs vous la soutiendront telle.

Almanach : Calendrier populaire. Je ne prendrai pas de vos almanachs, je ne prendrai pas conseil de vous sur l'avenir : vos prédictions, vos conjectures ne sont pas sûres. [FC]

SCÈNE VII.

ACTE II

SCÈNE I. Le Chevalier, Valentin.

LE CHEVALIER

Oui vraiment.

VALENTIN

Sur cet engagement bannissez votre crainte. Bon ! Si l'on épousait autant qu'on le promet, On se marierait plus que la loi ne permet. Allons au fait. Pour mettre en état notre affaire, Il faut être vêtu comme l'est votre frère. Il porte le grand deuil ; son linge est effilé ; Un baudrier noué d'un crêpe tortillé ; Sa perruque de peu diffère de la vôtre, Ainsi vous n'aurez pas besoin d'en prendre une autre. Allez vous encrêper sans perdre un seul instant.

Effilé : dont le fil est défait. De la toile effilée. Autrefois, linge effilé, ou, substantivement, effilé, linge bordé de frange de fil qui se portait dans le deuil.

Tortillé : Tordu à plusieurs tours. Une corde tortillée. [L]

Encrêper : Prendre un crêpe, s'habiller de deuil. [L]

SCÈNE II. Ménechme, en deuil, Valentin.

VALENTIN

Démophon ?

SCÈNE III. Finette, Ménechme, Valentin.

MÉNESCHME

Qui ? Moi ?

VALENTIN, bas, Ménechme

Elle en a bien la mine.

FINETTE

Oui.

FINETTE

Oui.

MÉNESCHME

Non, je me donne au diable. Votre maîtresse ailleurs, en ses nobles projets, Peut à d'autres oiseaux tendre ses trébuchets. Et vous, son émissaire et son honnête agente, C'est un vilain emploi que celui d'intrigante ; Quelque malheur enfin vous en arrivera, Je vous en avertis, quittez ce métier-là. Faites votre profit de cette remontrance.

Trébuchet : Dans le moyen âge, machine de guerre qui lançait des pierres, et qui servait à faire trébucher les murailles. Piége à prendre les petits oiseaux, qui consiste en une cage dont la partie supérieure, couverte de grains, fait bascule, trébuche quand l'oiseau vient s'y poser, et l'enferme. [L]

SCÈNE IV. Ménechme, Valentin.

SCÈNE V. Araminte, Finette, Ménechme, Valentin.

SCÈNE VI. Finette, Ménechme, Valentin.

MÉNESCHME, à Finette et à Araminte qu'il suit des yeux

Adieu donc, mes princesses : Choisissez mieux vos gens pour placer vos tendresses.

SCÈNE VII. Ménechme, Valentin.

SCÈNE VIII.

ACTE III

SCÈNE I. Le Chevalier, vêtu en deuil, Valentin.

LE CHEVALIER

Tout autant.

SCÈNE II. Démophon, Le Chevalier, Valentin.

LE CHEVALIER, bas, à Valentin

Tais-toi donc.

SCÈNE III. Le Chevalier, Valentin.

SCÈNE IV. Démophon, Isabelle ; Le Chevalier, à l'écart.

ISABELLE, à part

Qu'entends-je ?

SCÈNE V. Araminte, Le Chevalier, Démophon, Isabelle.

LE CHEVALIER, à Démophon

Madame est votre soeur ?

LE CHEVALIER, bas, à Démophon

Elle y vise assez.

DÉMOPHON, bas, au Chevalier

Oh ! J'en donne ma parole.

ARAMINTE, au Chevalier

Ne crois pas m'échapper.

SCÈNE VI. Araminte, Démophon, Isabelle.

SCÈNE VII. Démophon, Isabelle.

DÉMOPHON

Quel vertigo l'agite et la conduit ici ? Toujours de plus en plus son cerveau se démonte.

Vertigo : Terme familier. Caprice, fantaisie. [L]

SCÈNE VIII. Ménechme, Valentin, Démophon, Isabelle.

MÉNESCHME

Oui, monsieur.

SCÈNE IX. Démophon, Ménechme, Valentin.

SCÈNE X. Ménechme, Valentin.

SCÈNE XI. M. Coquelet, Ménechme, Démophon, Valentin.

MÉNESCHME, bas, à Valentin

Quel est cet homme-là ?

MÉNESCHME, bas, à Valentin

Sa folie est nouvelle et rare assurément.

VALENTIN, bas, à Ménechme

Que vous avais-je dit ?

MÉNESCHME

Et par corps ?

MONSIEUR COQUELET

Oh ! Vous le savez bien.

MONSIEUR COQUELET

Pourriez-vous oublier ?

VALENTIN, prenant Monsieur Coquelet à part

Ignorez-vous encore Le mal qui le possède ?

MONSIEUR COQUELET, à Valentin

Oui, vraiment, je l'ignore.

MÉNESCHME

Tiens, voilà ton mémoire, et comme j'en fais cas.

Il déchire le mémoire, et lui jette les morceaux an visage.

VALENTIN, se mettant entre deux

De grâce...

MONSIEUR COQUELET

Je vous ferai bien voir...

MONSIEUR COQUELET

Un mémoire arrêté !

VALENTIN, à Monsieur Coquelet

Ne faites point d'affaires.

MÉNESCHME, à Valentin

Laissez-moi lui couper le nez.

SCÈNE XII. Ménechme, Valentin.

SCÈNE XIII.

ACTE IV

SCÈNE I.

SCÈNE II. Finette, Valentin.

SCÈNE III. Ménechme, Valentin, Finette.

MÉNESCHME, à Finette

Tout ceci doit-il durer longtemps

FINETTE, à Ménechme

Finissons, s'il vous plaît.

MÉNESCHME

De qui ?

MÉNESCHME, la prenant par les épaules

Je ne sais ce que c'est. Passe vite, et me laisse.

SCÈNE IV. Ménechme, Valentin.

SCÈNE V. Le Marquis, Ménechme, Valentin.

MÉNESCHME, à part, à Valentin

Quel est ce Gascon-là ?

MÉNESCHME, bas, à Valentin

Jamais je ne le vis.

VALENTIN

Monsieur...

LE MARQUIS

Quand on mé doit, voilà lé sergent qué jé porte.

Il met l'épée à la main.

MÉNESCHME, bas, à Valentin

Il est pourtant bien rude...

SCÈNE VI. Ménechme, Valentin.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Le Chevalier, Valentin.

LE CHEVALIER

Il l'a vue ?

SCÈNE IX. Isabelle, Le Chevalier, Valentin.

ISABELLE, traversant le théâtre

Où vous ne serez pas.

LE CHEVALIER

Madame...

LE CHEVALIER

C'est bien fait.

ACTE V

SCÈNE I. Araminte, Finette.

SCÈNE II. Démophon, Isabelle, Araminte, Finette.

SCÈNE III. Ménechme, Démophon, Isabelle, Araminte, Finette.

DÉMOPHON, à part, à Ménechme

Je vous crois sans jurer.

SCÈNE IV. Robertin, Ménechme, Démophon, Isabelle, Araminte, Finette.

MÉNESCHME, à Robertin

Vous vous moquez, monsieur.

ROBERTIN

Et dans lui l'on renomme La franchise du coeur qu'il a par préciput.

Préciput : Terme de jurisprudence. Avantage que le testateur ou la loi donne à un des cohéritiers. [L]

MÉNESCHME, à Robertin

Je voudrais pouvoir être avec vous but à but. C'est vous qui des vertus êtes le protocole ; Et pour vous bien louer, je n'ai point de parole.

But à but : locut. adv. Sans avantage de part et d'autre. [L]

Protocole : Protocole, est aussi un régistre relié des Notaires, où ils doivent écrire toutes les minutes de leurs Actes à la suite les uns des autres, afin qu'elles ne soient point perdues, changées, ni altérées. [T]

MÉNESCHME

Quand ?

ROBERTIN

Tantôt...

MÉNESCHME

Comment donc ?

MÉNESCHME

Sans doute.

SCÈNE V. Ménechme, Valentin, Démophon, Araminte, Isabelle, Robertin, Finette.

SCÈNE VI. Le Chevalier, Ménechme, Démophon, Araminte, Isabelle, Robertin, Valentin, Finette.

DÉMOPHON, apercevant le Chevalier

Qu'est-ce donc que je vois ?

ROBERTIN, apercevant le Chevalier

Quel prodige en ces lieux !

ARAMINTE, prenant Ménechme par le bras

Et moi, je prends monsieur.

1 996 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica