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Tragédie en vers

Sapor, Tragédie

Jean-François Regnard· imprimée en 1704· 5 actes· 1 602 vers· 9 personnages

Personnages

  • AURÉLIEN, empereur romain
  • ZÉNOBIE, reine d'Orient
  • ISMÈNE, fille de Zénobie
  • SAPOR, Fils du roi de Perse, promis à Ismène
  • SABINUS, tribun de l'armée d'Aurélien
  • FINETTE, suivante d'Araminte
  • FIRMIN, confident de l'empereur
  • THÉONE, confident de Zénobie
  • GARDES

ACTE I

SCÈNE I. Zénobie, Théone.

ZÉNOBIE

Enfin nous la voyons cette grande journée Qui de tout l'Orient règle la destinée ; Nous la voyons, Théone, et nos bras désarmés Rougissent sous les fers dont ils sont opprimés. Nos honneurs sont détruits : cette grandeur suprême, Ces armes, ces soldats, ces rois, ce diadème, Cet éclat triomphant qui brillait dans ma cour, Tout s'est évanoui dans l'espace d'un jour. Ton âme, en ce moment, d'étonnement saisie, Reconnaît-elle encor la fière Zénobie, Qui, vengeant un époux et deux fils par ses mains, Fit pâlir le sénat, et frémir les Romains ; Et, faisant de leur camp un champ de funérailles, Les fit souvent pleurer du gain de leurs batailles ? Hélas ! Ce temps n'est plus, Théone ; et nos malheurs L'emportent, en un jour, sur toutes nos grandeurs. Il ne me reste rien de ma gloire passée Que le dur souvenir d'une pompe effacée ; Et cet amer retour, ce revers que je sens, De mes honneurs passés me fait des maux présents.

Zénobie : reine de Palmyre, fille d'un prince arabe de la Mésopotamie, avait épousé en seconde noces Odénat, qu'elle accompagna dans ses expéditions contre Sapor. Après e meurtre d'Odénat, meurtre qu'on lui attribue, elle prit le titre de reine de L'Orient et agrandit ses États par la conquête : sa domination s'étendait de l'Euphrate à la Méditerranée et depuis les déserts dArabie jusqu'au centre d e l'Asie Mineure. Elle ne craignit pas de faire la guerre aux Romains (267-72). Galien tenta de la réduire, Aurélien fut plus heureux : remporta sur elle les victoire D4antioche et d'Emèse, l'assiégea dans Palmyre, la réduisit à cherche son salut dans la fuite, l'atteignit en route, et la fit porter en triomphe à Rome (273). [B]

ZÉNOBIE

Et c'est ce qui m'outrage : À ces titres pompeux tu vois croître ma rage ; Je sens des mouvements de haine et de fureur, Qui me rendent mon rang et le jour en horreur. Je pourrais, écoutant un transport légitime, M'arracher aux horreurs dont je suis la victime. On n'est point malheureux, lorsque l'on peut mourir. Il est mille chemins que je pourrais m'ouvrir ;

Elle montre un poignard caché sous sa robe.

Ce fer toujours caché, le seul bien qui me reste, En tout temps, en tout lieu, m'offre un secours funeste ; Et je puis, insultant le sort et ses revers, Dérober aux Romains la gloire de mes fers. Mais, hélas ! Tu le sais, je suis mère ; et ma fille, Débris infortuné d'une triste famille, M'attache encore au jour par des noeuds que le sang Et l'amour paternel ont formés dans mon flanc. Ismène, quel_que_soit l'excès de sa misère, Ismène encor peut-être a besoin de sa mère ; Et pour survivre aux maux que l'on me voit souffrir Il faut plus de vertu cent fois que pour mourir. Que te dirai-je enfin ? L'ardeur de la vengeance Entretient les lueurs d'une faible espérance. Le généreux Zabas aux Romains échappé, Dans nos communs malheurs Sapor enveloppé, Tout flatte les transports de mon âme inquiète. La Perse va bientôt, apprenant ma défaite, Pour arracher son prince à d'odieuses mains, De soldats aguerris couvrir les champs romains. Tu sais bien que Sapor, digne sang d'Artaxerce, Est second fils du roi qui règne dans la Perse ; Que son père voulut, pour cimenter la paix, Avec les noeuds du sang nous unir à jamais, Afin que, plus à craindre en rassemblant nos haines, Nous n'eussions d'ennemis que les aigles romaines. Il proposa d'unir ma fille avec son fils : Ma gloire le voulait, l'État y consentit ; Et, destinant dès lors un héritier au trône, Je promis à Sapor ma fille et ma couronne : Je l'adoptai pour fils ; et le roi, dès ce jour, Envoya, jeune encor, ce prince dans ma cour. Nourri depuis ce temps dans le métier des armes, Il voit à tout moment croître Ismène et ses charmes ; Et ce jeune guerrier, charmé de ses appas, A fait naître l'amour au milieu des combats. Je vis avec plaisir cette naissante flamme, Qui, confirmant mon choix, s'emparait de leur âme ; Et je devais bientôt, par un hymen heureux, Affermir mon empire, et couronner leurs feux : Mais du ciel irrité la suprême puissance De ces cours amoureux détruit l'intelligence. Sapor voit sans espoir enchaîner dans ce jour Son bras par la victoire, et son cour par l'amour.

SCÈNE II.

ZÉNOBIE, seule

Impatients transports, enfants de ma vengeance, Qui jetez dans mon cour un rayon d'espérance, Que je me plais d'entendre, au gré de ma fureur, Murmurer votre voix dans le fond de mon cour ! Mais vous me flattez trop, et mon âme égarée Ne suit que la fureur dont elle est enivrée. Malheureuse princesse ! Où vas-tu t'emporter ? De quel espoir trompeur te laisses-tu flatter ? Ce que tu n'as pu faire, et tant de rois ensemble, Avec tous les soldats que l'Orient rassemble, Quand ton bras s'étendait sur cent peuples divers, Tu veux donc l'entreprendre, et seule, et dans les fers ! Quels secours attends-tu d'une haine impuissante ? La couronne longtemps sur ton front fut flottante : Tu n'as pu l'empêcher de tomber en éclats ; Tu n'as pu conserver un seul de tant d'États, Et tu veux d'un vainqueur mettre le trône en poudre ! Ton bras sur ses lauriers veut allumer la foudre ! Au milieu de son camp, dans le sein de sa cour, Tu veux que Sabinus... Ah ! Fuyez sans retour, Impuissants mouvements de honte et de colère ! Le ciel dans mes malheurs ne veut pas que j'espère. Quand je l'implorerais, ce ne serait qu'en vain ; À mes voeux, à mes cris il est toujours d'airain. Mais pourquoi de ses traits voudrais-je encor me plaindre ? Trop contente en effet de ne pouvoir plus craindre, Je ne t'accuse point, ô ciel, de tes rigueurs ; Tu m'as rendue heureuse à force de malheurs ; Quel que soit le courroux dont tu m'as poursuivie, En me persécutant, ta fureur m'a servie ; Et, pour fruit de tes coups, sans nombre confondus, Je me trouve en état de n'en redouter plus. Mais quoi ! Laissant en cris exhaler ma vengeance, N'aurai-je désormais que les pleurs pour défense ? Non, non : s'il faut tomber, que le poids de mes fers Entraîne, s'il se peut, et Rome, et l'univers ; Le dessein en est pris.

SCÈNE III. Zénobie, Théone.

ZÉNOBIE

Tu ne rends pas justice à l'excès de mes maux, Si tu crois que du ciel l'injuste barbarie De ses traits courroucés puisse attaquer ma vie ; Et tu ne connais pas l'excès de mes malheurs, Si tu crois l'avenir bon à sécher mes pleurs. Sur les ailes du temps la tristesse ordinaire S'évanouit souvent, et devient plus légère : Mais mes maux ne sont pas de ceux qu'il peut guérir ; Chaque jour, chaque instant ne sert qu'à les aigrir. Crois-tu donc qu'oubliant la gloire où j'étais née, À ces cruels destins je me tienne enchaînée ? Et que cent fois le jour, par des chemins divers, Je ne songe en secret qu'à m'échapper des fers ? Que dis-je ? Est-ce le terme où mon courage aspire ? Non, ce n'est pas assez de me rendre à l'empire ; Trop de honte en un jour a fait rougir mon front : Théone, il faut du sang pour laver mon affront : Si je n'en puis tirer par la force des armes, On m'aime ; espérons tout du pouvoir de mes charmes. Tu sais qu'après un siège aussi long que fâcheux, Lasse de fatiguer le ciel de tant de voeux, Et d'opposer ces murs pour toute ma défense, Sans force, sans secours, même sans espérance, Mes plus vaillants soldats par le fer immolés, Les remparts de Palmyre aux sillons égalés, Je fus contrainte enfin, sans bruit, presque sans suite, Dans l'ombre de la nuit d'envelopper ma fuite, Et d'aller, m'arrachant au bras de mon vainqueur, Du Perse à mon secours exciter la lenteur. Déjà, tu le sais bien, ma troupe fugitive De l'Euphrate voisin touchait presque la rive ; Déjà je me croyais échappée aux Romains, Quand Sabinus, conduit par de plus courts chemins, De six mille chevaux qui bordaient le rivage, Au milieu de la nuit me ferma le passage., Je ne te dirai point de quel déluge alors Le fleuve vit rougir et ses flots et ses bords ; Tu sauras seulement que, dans nos mains sanglantes, Le désespoir rendit nos armes plus tranchantes. L'astre qui nous luisait de tant de sang pâlit, Et le jour eut horreur des crimes de la nuit. Mais que peut la valeur quand le nombre est extrême ? Je cédai sans me rendre ; et Sabinus lui-même, En m'imposant des fers, adora mes appas, Et mes yeux en ce jour surent venger mon bras. Il m'aime ; et, dans l'ardeur du courroux qui m'entraîne, Son amour peut servir d'instrument à ma haine : Il souffre impatiemment que Firmin aujourd'hui De bienfaits et d'honneurs soit plus comblé que lui ; Ce favori nouveau l'aigrit et l'importune : Unissons nos dédains, notre cause est commune ; Je me flatte, et mon cour...

SCÈNE IV. Sabinus, Zénobie, Théone.

SCÈNE V. Zénobie, Sabinus.

SABINUS

Prononcez.

ZÉNOBIE

Finissez...

ZÉNOBIE

Quoi !

ZÉNOBIE

Et qui vous fait juger de cette horreur extrême ? Est-ce donc vous haïr que de mettre en vos mains Le succès important de mes hardis desseins ? Qu'importe que l'amour ou la haine m'inspire ? N'est-ce pas vous ouvrir un chemin à l'empire ? Qu'espérez-vous encor ? Quand on y peut monter, Est-il quelque moyen qu'on ne doive tenter ? Vous n'aurez pas plus tôt embrassé ma vengeance, Que l'Orient, en vous respectant ma puissance, Incertain, sous le joug viendra de toutes parts Se ranger en un jour près de vos étendards ; Vous verrez près de vous les brigands de Syrie, Ce qu'arme de soldats l'une et l'autre Arabie, La Perse, sous vos lois dressant ses pavillons, De ses meilleurs soldats grossir vos bataillons : Les habitants épars des sommets de Nyphate, Ceux qu'arrose le Tigre, et qui boivent l'Euphrate ; Tous ces peuples armés sauront dessous vos lois Contre tout l'univers justifier vos droits. La fortune en ce jour au trône vous appelle, Jamais l'occasion ne peut être plus belle : La discorde partout déchire les Romains ; L'Italie est en proie aux fureurs des Germains ; Titricus en Espagne, aidé de Victorie, A d'un joug importun fini la barbarie ; Et Firmus, ralliant les mécontents épars, Fait sur les bords du Nil flotter ses étendards. Vous ne répondez rien ! Qu'ai-je encore à vous dire ? Vous êtes insensible aux honneurs d'un empire, Aussi bien qu'à ma voix, qui ne vous touche pas. Si le trône du monde a pour vous peu d'appas, Hélas ! Puis-je espérer que quelques faibles charmes, Inutiles secours, vaines et faibles armes, Seront de quelque prix, exposés à vos yeux ? Que les coups redoublés d'un sort injurieux, Que les cruels malheurs dont je suis la victime... ?

SCÈNE VI.

ACTE II

SCÈNE I. Aurélien, Sabinus.

SCÈNE II. Aurélien, Firmin.

AURÉLIEN

Hélas !

SCÈNE III. Aurélien, Ismène, Firmin, Théone.

SCÈNE IV. Ismène, Théone.

ACTE III

SCÈNE I. Sapor, Ismène.

SCÈNE II. Aurélien, Sapor, Ismène, Firmin, Théone.

ISMÈNE, à Sapor, qui sort

Prince, que dites-vous ?

SCÈNE III. Aurélien, Ismène, Firmin, Théone.

SCÈNE IV. Zénobie, Aurélien, Ismène, Firmin, Théone.

ISMÈNE

Hélas !

SCÈNE V. Zénobie, Ismène, Théone.

SCÈNE VI. Zénobie, Sabinus, Ismène, Théone.

ACTE IV

SCÈNE I. Ismène, Théone.

THÉONE

Madame, à quelques maux que le destin me livre, Ordonnez de mon sort, je suis prête à vous suivre : Prompte à briser mes fers, je marche sur vos pas, Sous un climat brûlant, ou sous de froids climats ; Soit qu'en ce jour fatal votre ombre fugitive Descende pour jamais sur la funeste rive, J'irai...

Ces vers sont conformes à l'édition de 1731. Voici les quatre vers que l'éditeur de 1820 rapporte d'après l'édition de 1731 qu'il a consultée ; il suffirait de cette seule citation pour apprécier le degré de confiance que mérite cette autre édition de 1731. Prompte à briser mes fers, je marche sur vos pas, Soit un climat brûlant, ou sous de froids climats, Soit que l'astre du jour votre ombre fugitive Descende pour jamais sur la funeste rive... (G. A. C.)

SCÈNE II. Sapor, Ismène, Théone.

ISMÈNE

Hélas !

SAPOR

Qui ne peut être à moi ! Ciel ! Que viens-je d'entendre ? Quelle secrète horreur dans moi va se répandre ! L'ai-je bien entendu, grands dieux ! J'en doute encor. Est-ce Ismène qui parle, ou bien suis-je Sapor ? Qui ne peut être à moi ! C'en est donc fait, madame ? L'amour, ce tendre amour, est banni de votre âme ; Vos sens d'une autre ardeur sont enfin prévenus ; Vous m'aimiez autrefois, et vous ne m'aimez plus. Ne craignez point ici que ma bouche rebelle Vous accable des noms d'ingrate, d'infidèle, Vous fasse souvenir des serments et des pleurs Dont il vous plut jadis irriter mes ardeurs : Non, pour vous reprocher votre injustice extrême, Je ne veux exciter contre vous que vous-même ; Au lieu de condamner votre esprit inconstant, Je vous pardonne tout, si j'en puis faire autant. Vous me quittez, madame, et je me rends justice, De mes cruels malheurs je suis le seul complice ; Indigne de vous plaire et de vous posséder, Méritais-je ce cour que je n'ai pu garder ? Devais-je me flatter, puisqu'il faut vous le dire, Que, toujours insensible aux charmes d'un empire,' Votre amour s'irritant au milieu des malheurs, Vous oublieriez pour moi le trône et ses grandeurs ? Espérais-je en effet que, malgré mille obstacles, Le ciel en ma faveur prodiguât des miracles ? Croyais-je que toujours... Ah ! Trop longtemps déçu, Malheureux que je suis ! Je ne l'ai que trop cru ; Je me suis trop flatté d'une fausse promesse, Et du charme imposteur d'une feinte tendresse ; Ma raison prévenue, et mon cour enchanté... Non, je n'étais point fait pour tant de cruauté.

SAPOR

Vous me fuyez dans ce moment fatal ; Vous courez vous jeter dans les bras d'un rival ! Est-ce ainsi qu'autrefois, sensible à mes alarmes, Vous me voyiez courir dans les périls des armes, Lorsque, nous séparant par de tendres adieux, Vous me suiviez longtemps et du cour et des yeux ? Me fuyiez-vous ainsi, quand ma main fortunée Tenait à mes drapeaux la victoire enchaînée ; Quand, revenant vainqueur, j'étalais à vos pieds Le débris de l'orgueil des rois humiliés, Des javelots brisés, des aigles menaçantes, Du sang des ennemis encore dégoûtantes, Des faisceaux arrachés, mille et mille étendards, Dignes fruits d'un héros, cueillis au champ de Mars ? Tout couvert de lauriers, et tout brillant de gloire, Je ne me réservais, pour prix de la victoire, Que le plaisir charmant de vous la raconter, Et vous, madame, et vous, celui de l'écouter. Pour qui donc ai-je mis tant de villes en cendre ? Pour qui coulait le sang que l'on m'a vu répandre ? Vous ne l'ignorez pas, j'allais de vos parents Apaiser, par mon sang, les mânes murmurants. Ce n'était pas assez qu'aux plaines de Larisse Mon bras leur eût offert un sanglant sacrifice, Et que vous eussiez vu leurs sillons désolés Blanchir des ossements dont ils étaient comblés : C'était peu que, traînant les horreurs de la guerre, De vastes flots de sang j'eusse inondé la terre ; Il me fallait encor, par de plus grands travaux, Changer l'ordre du ciel, faire rougir les eaux, Leur apprendre à couler par des routes nouvelles. Vous le savez, vos yeux sont des témoins fidèles : L'Oronte a vu deux fois ses flots précipités, De cadavres romains dans leur cours arrêtés, Remonter vers leur source, et cherchant un passage, S'égarer dans les champs voisins de son rivage. Quel fruit de mes travaux, grands dieux ! N'en parlons plus ; Mes regrets aussi bien seraient-ils superflus. Ô ciel ! Tu me devais un destin moins barbare. Mais calmons la fureur qui de mon cour s'empare. Oui, madame, trahi, percé de mille traits, Je sens que je vous aime encor plus que jamais.

SCÈNE III.

SAPOR, seul

Enfin dépouillons-nous d'une feinte apparence ; Déchirons maintenant ce voile de constance Où ma faiblesse a su si longtemps se cacher ; Il n'est plus de témoins pour nous la reprocher. Ouvrons enfin la scène, exposons à la vue Les sentiments secrets d'une âme toute nue. Éclatez, mes regrets trop longtemps retenus ; Je vais mourir bientôt, je ne me plaindrai plus. Voilà pour quel usage on me laissait la vie ! Ciel, tu me réservais à cette perfidie ! Hé bien ! Es-tu content ? La fortune et l'amour M'ont-ils assez joué l'une et l'autre à leur tour ? Ô trop flatteur espoir, détruit dans sa naissance ! À quel point se réduit toute mon espérance ! Je vais mourir ; et pour comble d'horreur, hélas ! Ismène est infidèle et ne me plaindra pas. Je ne vous verrai plus, ingrate ! Encore aimable Je ne vous verrai plus ! Quel mot épouvantable ! Je tremble, je frémis, je sens couler mes pleurs ! Ah ! Qui peut exciter ces indignes terreurs ? Est-ce la mort, grands dieux ! Qui cause mes alarmes ? Est-ce l'amour trahi qui m'arrache des larmes ? Je ne sais ; mais, hélas ! Renonce-t-on au jour, Quand on ne peut encor renoncer à l'amour ? Qui pourra vous aimer autant que je vous aime, Quand, de vos cruautés mettant puni moi-même, Je serai descendu dans l'infernale horreur ? Mais quel transport jaloux s'élève dans mon cour ? Quoi ! L'on vous aimera (j'en frémis quand j'y pense), Et je ne vivrai plus pour venger cette offense ! Ah ! De quels soins cruels viens-je ici m'affliger ? Ismène encor vivra, c'est trop pour me venger. Elle a pu me trahir, l'ingrate ! Sera-t-elle Pour un nouvel amant plus que pour moi fidèle ? Non, je serai vengé dans le sein du trépas. Mais, tandis que je vis, vengeons-nous par mon bras. Quel autre mieux que moi punirait cet outrage ? Que l'amour dans mon cour se convertisse en rage : D'un orgueilleux rival allons percer le flanc, Et noyons son amour dans les flots de son sang. Courons, qu'attendons-nous ? Qu'il périsse !...

SCÈNE IV. Sapor, Zénobie.

ACTE V

SCÈNE I. Zénobie, Ismène, Théone.

SCÈNE II. Zénobie, Ismène, Sapor, Théone.

SCÈNE III. Aurélien, Zénobie, Ismène, Sapor, Théone, Firmin, Gardes.

SCÈNE IV. Aurélien, Zénobie, Ismène, Théone, Suite.

SCÈNE V. Firmin, Aurélien, Zénobie, Ismène, Théone.

FIRMIN

Seigneur, vous êtes obéi, Et sa mort dans ces lieux est déjà répandue. Sapor s'était soustrait à peine à votre vue, Que brûlant d'arriver au lieu de son trépas, Son ardeur devant nous précipitait ses pas ; Quand, bientôt parvenu sous ces pompeux portiques Où des rois ses aïeux sont les bustes antiques : « Arrêtons-nous ici, dit-il ; c'est dans ces lieux, Qu'à ces bustes chéris j'expose mes adieux. Vous, héros, qui couverts d'une éternelle gloire, M'avez vu, comme vous, suivi de la victoire ; Offert à vos regards, il doit m'être bien doux De répandre le sang que j'ai reçu de vous, Ne l'ayant pu verser dans le sein de la guerre. » Aussitôt, d'un effort plus prompt que le tonnerre, Nous le voyons saisi du fer d'un des soldats : « Lâches, retirez-vous ; qu'on ne m'approche pas, Dit-il ; je veux ici vous épargner un crime, Et porter seul des coups dignes de la victime ! » À ces mots se taisant, d'une intrépide main Il enfonce le fer promptement dans son sein ; Il se perce, son sang par deux canaux bouillonne. Ce spectacle sanglant n'offre rien qui l'étonne ; Il sent glisser en lui la mort, sans se troubler ; Et lui seul, sans effroi, voit tout son sang couler : Mais bientôt, d'un visage où la mort était peinte, Le regard languissant, et la voix presque éteinte : « Je meurs, enfin, dit-il, et les dieux l'ont permis ; Aurélien peut vivre, il n'a plus d'ennemis. Vous, Ismène... » A ce mot, qu'à peine il a pu dire, Ce prince s'affaiblit, chancelle, tombe, expire : Je l'ai laissé, seigneur, sans forces, étendu Parmi les flots de sang qu'il avait répandu ; Il ne vit plus enfin.

THÉONE

Elle expire !

Elle emporte Ismène.

SCÈNE VI. Aurélien, Zénobie, Firmin.

SCÈNE VII.

1 602 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0