Comédie en vers et en prose
La Sérénade, Comédie
Représenté pour le première fois le samedi 3 juillet 1694 au théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par les Comédiens français.
Personnages
- MONSIEUR GRIFON, père de Valère
- VALÈRE, amant de Léonore
- MADAME ARGANTE, mère de Léonore
- LÉONORE
- Monsieur MATHIEU
- SCAPIN, valet de Valère
- MARINE, servante de Madadem Argante
- CHAMPAGNE, valet de Monsieur Mathieu
- MUSICIENS
- DANSEURS
SCÈNE I. Monsieur Mathieu, Marine.
MARINE
Je vous dis encore une fois que madame n'est pas au logis, et qu'il faut que vous reveniez, si vous voulez lui parler.
MONSIEUR MATHIEU
À la bonne heure, je reviendrai. Cependant, Marine, dis-lui que j'ai vendu un collier à la personne qui doit épouser mademoiselle sa fille.
MARINE
Je voudrais, Monsieur Mathieu, que vous fussiez étranglé par votre gorge, avec votre diantre de collier. C'est donc vous qui vous êtes mêlé de cette affaire ? Ne devriez-vous pas songer que les mariages légitimes ne sont point de votre compétence ? Un courtier d'usure, comme vous, ne doit s'intriguer que d'affaires de contrebande, et laisser les honnêtes filles en repos.
MONSIEUR MATHIEU
À dieu ne plaise, ma pauvre Marine, qu'on voie jamais aucun vrai mariage de ma façon ! Je ne fais point faire de marché à vie ; c'est un métier trop périlleux. Une fille est une marchandise qu'on ne saurait garantir, et l'on n'en a pas plus tôt fait l'emplète qu'on voudrait en être défait à moitié de perte.
MARINE
Oui, mais ceux qui font des mariages ne s'embarrassent guère du succès ; et quand ils ont reçu leur pot-de-vin, et que le poisson est dans la nasse, sauve qui peut. Vous connaissez du moins l'homme qu'on lui destine, puisque vous lui avez vendu un collier ?
MONSIEUR MATHIEU
Je vais le lui livrer, et en recevoir de l'argent.
MARINE
Ce n'est pas là ce que je demande. Quel homme est-ce ?
MONSIEUR MATHIEU
C'est un fort honnête homme, fort riche, fort vieux, et fort goutteux.
MARINE
Que la peste te crève !
MONSIEUR MATHIEU
Sa figure n'est peut-être pas des plus ragoûtantes ; mais, comme vous savez, entre l'utile et l'agréable, il n'y a pas à balancer.
MARINE
Oui, pour des ladres comme vous, qui ne connaissent d'autre bonheur que celui d'amasser du bien, et de faire travailler leur argent à gros et très gros intérêt : mais pour une jeune personne comme Léonor, qui cherche à passer ses jours dans le plaisir, vous trouverez bon, s'il vous plaît, vous et madame sa mère, qu'elle préfère l'agréable à l'utile ; et que moi, de mon côté, je fasse tout mon possible pour rompre un mariage aussi biscornu que celui-là.
Ladre : signifie figurément en morale, avare, vilain et malpropre. [F]
MONSIEUR MATHIEU
Hélas ! Ma pauvre enfant, romps, casse, brise le mariage en mille pièces, je m'en soucie comme de cela. Je t'aiderai même, en cas de besoin, pourvu que tu me fasses payer de mes peines un peu grassement.
MARINE
Un peu grassement ! Eh ! Mort de ma vie, n'êtes-vous pas déjà assez gras ? Allez, vous devriez mourir de honte d'avoir une face qui a pour le moins deux aunes de tour.
Aune : bâton d'une certaine longueur qui sert à mesurer les étoffes, toiles, rubans, etc. Il se dit aussi de la chose mesurée. [F]
MONSIEUR MATHIEU
Marine est toujours railleuse. Mais je ne songe pas que mon homme m'attend : il veut donner tantôt une sérénade à sa maîtresse. Musiciens et filles de chambre ont volontiers commerce ensemble ; n'y en a-t-il point quelqu'un de tes amis à qui tu voulusses faire gagner cet argent-là ?
MARINE
Qu'il aille au diable, avec sa sérénade ! Je vais songer à lui donner l'aubade, moi.
Aubade : concert qu'on donne dès le matin à la porte ou sous les fenêtres de quelqu'un pour l'honorer ou le réjouir. (...) Signifie à contre sens, quelque insulte quelque affront qu'on fait à quelqu'un. [F]
MONSIEUR MATHIEU
Ce mariage te met de mauvaise humeur. Je voudrais bien rester plus longtemps avec toi, je ne m'y ennuie jamais.
MARINE
Et moi, je m'y ennuie toujours.
MONSIEUR MATHIEU
Adieu.
SCÈNE II.
MARINE, seule
Je prie le ciel qu'il te conduise, et que tu te puisses casser le cou. Il n'y aurait pas grand mal quand tous ces maquignons de mariages-là seraient au fond de la rivière avec une bonne pierre au cou. Que je plains le pauvre Valère ! Il ne sait pas son malheur. J'ai une lettre à lui rendre de la part de sa maîtresse. Voici son valet à propos.
Maquignon : Qui vend des chevaux, ui le srefait, et qui couvre leurs défauts. Se dit au figuré des gens d'intrigue qui se mêlent de donnes des avis, de faire des mariages, de vendre des Offices, des Bénéfices, et qui font tout autre traffic odieux. [F]
SCÈNE III. Scapin, Marine.
SCAPIN
Bonjour, ma charmante.
MARINE
Bonjour, mon adorable.
SCAPIN
Comment se porte ta maîtresse ?
MARINE
Mal.
SCAPIN
Il y a toujours quelque chose à refaire aux filles.
MARINE
Et ton maître ?
SCAPIN
il se porterait assez bien, s'il avait un peu plus d'argent.
MARINE
Je n'ai jamais connu un gentilhomme plus gueux que celui-là.
SCAPIN
Monsieur Grifon son père est bien riche, mais il est bien ladre.
MARINE
Nous nous en apercevons.
SCAPIN
Tel que tu me vois, je sers mon maître sans gages, et incognito.
MARINE
Comment, incognito ?
SCAPIN
Oui : Monsieur Grifon ne sait pas que son fils a l'honneur d'être à moi ; il ne me connaît pas même. Je loge en ville, et je vis d'emprunt.
MARINE
Tu fais souvent mauvaise chère.
Chère : se dit aussi des repas qu'on donne à ses hôtes, à ses amis. [L]
SCAPIN
Assez. Cela n'empêche pas que je ne nourrisse quelquefois mon maître quand il est mal avec son père.
MARINE
Voilà un beau ménage !
SCAPIN
Hé ! Dis-moi un peu...
MARINE
Je n'ai rien à te dire. Tiens, rends cette lettre-là à ton maître.
SCAPIN
Comme tu fais, Marine ! Regarde-moi un peu.
MARINE
Eh bien ! Que me veux-tu ?
SCAPIN
Vous plairait-il seulement, ô beauté léoparde ! Me dire le contenu de cette lettre ?
MARINE
Je n'ai pas le temps.
SCAPIN
Tu me romps si souvent la tête de ton babil, quand je te prie de ne dire mot.
MARINE
J'aime à faire le contraire de ce qu'on souhaite.
SCAPIN
Le beau naturel ! Je te prie donc de te taire, Marine : c'est le moyen de te faire parler.
MARINE
Je parlerai, s'il me plaît.
SCAPIN
Et tant qu'il te plaira.
MARINE
Et me tairai, si je veux.
SCAPIN
Dis si tu peux, mon enfant ; cela est difficile. Mais voyez cet animal, qui veut m'empêcher de parler !
SCAPIN
Je n'ai garde.
MARINE
Voilà encore un plaisant visage, pour fermer la bouche à une femme !
SCAPIN
Fort bien.
MARINE
Ni toi, ni ton père, ni ta mère, ni toute ta peste de génération, ne me ferait pas rabattre une syllabe.
SCAPIN
Qu'elle est agréable !
MARINE
Quand on parle bien, on ne parle jamais trop.
SCAPIN
Tu ne devrais pas parler souvent.
MARINE
Va, va, quand je serai morte, je me tairai assez.
SCAPIN
Jamais tant que tu auras parlé.
MARINE
Tu voudrais donc savoir le contenu de la lettre ?
SCAPIN
Moi ? Point du tout ; je ne veux rien savoir.
Marine et Scapin, ensemble.
MARINE
Oh ! Tu sauras pourtant, malgré que tu en aies, que ma maîtresse se marie aujourd'hui avec un homme qu'elle n'a jamais vu ; que sa mère a terminé l'affaire ; qu'elle prie Valère... que la peste te crève ! Adieu.
SCAPIN
Oh ! Tu auras menti, et il ne sera pas dit que tu me feras entendre malgré moi. Je ne veux rien savoir ; laisse-moi en repos ; garde tes nouvelles pour un autre. Le diable puisse t'étrangler. Adieu.
SCÈNE IV.
SCAPIN, seul
Par ma foi, c'est une charmante chose qu'une femme ! Quelle docilité d'esprit ! Quelle complaisance ! Voilà une des plus raisonnables que je connaisse. Mais je m'amuse ici, et je dois aller promptement porter cette lettre à mon maître ; car il est diablement amoureux. Qui dit amoureux, dit impatient ; et qui dit impatient, suppose un homme qui a plus tôt donné un coup de pied au cul que le bonjour. Mais le voilà.
SCÈNE V. Valère, Scapin.
VALÈRE
Eh bien ! Scapin, apprends-moi des nouvelles de Léonor. L'as-tu vue ? Que t'a dit Marine ?
SCAPIN
Marine ? Rien du tout. C'est une fille dont on ne saurait tirer une parole.
VALÈRE
Marine ne t'a rien dit, elle qui parle tant ?
SCAPIN
C'est justement ce qui fait qu'elle ne dit rien ; mais tout ce que j'ai pu comprendre de la volubilité de son discours, c'est qu'il faut renoncer à Léonor ; et le pis que j'y trouve, c'est que nous n'avons pas un sou pour nous en consoler. Quoi ? Que dis-tu ? Parle, explique-toi. Renoncer à Léonor ?
SCAPIN
Oui, monsieur.
VALÈRE
Et Marine ne t'a point dit la cause de son refroidissement ?
SCAPIN
Non, monsieur.
VALÈRE
Quoi ! Tu n'as pu pénétrer ? ...
SCAPIN
Oh ! Monsieur, Marine est une fille impénétrable.
VALÈRE
Que je suis malheureux ! Elle m'a seulement donné une petite lettre qui vous expliquera peut-être mieux la chose.
VALÈRE
Eh ! Donne donc, maraud, donne donc.
Il lit.
" Si vous m'aimez autant que je vous aime, nous sommes les plus malheureuses personnes du monde. Ma mère prétend me marier à un homme que je ne connais point. Détournez le malheur qui nous menace ; et soyez certain que je choisirai plutôt la mort que d'être jamais à d'autre qu'à vous. " Scapin !
SCAPIN
Monsieur ?
VALÈRE
Que dis-tu de cette lettre-là ?
SCAPIN
Je dis, monsieur, que ce n'est pas là une lettre-de-change.
Lettre de change : se dit aussi d'un écrit qu'on envoye à un absent pour lui faire entendre sa pensée avec ses caractères. (...) Les banquiers s'envoyent des lettrres de change, de créance. [L]
VALÈRE
Et je me laisserai enlever Léonor ! Non, non, Scapin ; à quelque prix que ce soit, il faut empêcher...
SCAPIN
Monsieur, le ciel m'a donné des talents merveilleux pour faire des mariages ; et je puis dire, sans vanité, qu'il n'y a guère de jour qu'il ne m'en passe quelqu'un par les mains. J'en ai même ébauché plus de mille en ma vie qui n'ont jamais été achevés ; mais j'aime trop la propagation de l'espèce, pour avoir le courage d'en rompre aucun.
VALÈRE
Que tu fais mal à propos le mauvais plaisant ! Il faut...
SCÈNE VI. Monsieur Grifon, Monsieur Mathieu, Valère, Scapin.
SCAPIN, bas
Paix ! Voici votre père. Le vilain usurier qui nous vendit si cher l'argent l'année passée est avec lui.
VALÈRE, bas
Vient-il lui demander ce que je lui dois ?
SCAPIN, bas
Il serait mal adressé. écoutons.
Valère et Scapin se retirent au fond du théâtre.
MONSIEUR GRIFON, à Monsieur Mathieu
Je vous donnai, il y a huit jours, un sac de mille francs à faire valoir, dont j'ai votre billet, Monsieur Mathieu.
MONSIEUR MATHIEU
Cela est vrai, Monsieur Grifon.
SCAPIN, bas à Valère
Le bonhomme négocie avec les usuriers aussi bien que nous ; mais ce n'est pas de la même manière.
MONSIEUR GRIFON
Nous sommes convenus à trois mille huit cents livres ; ce sont encore deux cents louis qu'il faut vous donner pour le collier, Monsieur Mathieu.
MONSIEUR MATHIEU
Oui, Monsieur Grifon.
SCAPIN, bas à Valère
Cela nous accommoderait bien.
VALÈRE, bas
Paix ! Tais-toi.
MONSIEUR GRIFON
Passez tantôt chez moi, ou envoyez-y quelqu'un de votre part, avec un billet de votre main ; cela suffira : c'est de l'argent comptant, Monsieur Mathieu.
MONSIEUR MATHIEU
Je n'en suis point en peine, et je vous laisse le collier, Monsieur Grifon.
SCAPIN, à part
Un collier de trois mille huit cents livres ! Le friand morceau !
Monsieur Mathieu sort.
SCÈNE VII. Monsieur Grifon, Valère, Scapin.
MONSIEUR GRIFON
Ah ! Vous voilà, mon fils. Que faites-vous là ? Y a-t-il long-temps que vous y êtes ?
VALÈRE
Je ne fais que d'arriver.
MONSIEUR GRIFON, montrant Scapin
Qui est cet homme-là ?
VALÈRE
C'est, mon père...
MONSIEUR GRIFON
Quoi ! C'est...
VALÈRE
Un musicien de l'opéra.
Opéra : spectacle public, représentation magnifique sur la scène, de quelque ouvrage dramatique, dont les vers se chantent, et sont accompagnés d'une grande symphonie, de danses, de ballets (...). [F]
MONSIEUR GRIFON
Mauvaise connaissance qu'un musicien de l'opéra ! Ils mènent les gens au cabaret, et il faut toujours payer pour eux.
SCAPIN, bas à Valère
De quoi diantre vous avisez-vous de me faire musicien ? J'aimerais mieux être toute autre chose.
VALÈRE, bas à Scapin
Tais-toi.
MONSIEUR GRIFON
Oh çà ! Mon fils, j'ai une nouvelle à vous apprendre ; la présence du musicien ne gâtera rien, et peut-être pourra-t-il nous être utile.
SCAPIN, bas à Valère
Votre imagination m'a fait musicien par hasard ; vous verrez qu'il faudra que je le devienne par nécessité. Je vais me marier.
VALÈRE
Vous marier ! Vous, mon père !
MONSIEUR GRIFON
Moi-même, en propre personne.
SCAPIN, à part
Je ne m'attendais pas à celui-là. Que dit Monsieur Le musicien ?
SCAPIN
Je ne puis que vous louer, monsieur, de former une entreprise si hardie. Vous avez eu le bonheur d'enterrer une première femme, vous hasardez d'en prendre une seconde ; le péril ne vous rebute point : cela est fier, cela est grand, cela est héroïque ; et, pour ma part, je n'ai garde de manquer d'applaudir à une résolution aussi généreuse que la vôtre.
MONSIEUR GRIFON
Voilà un joli garçon.
VALÈRE
Ce que j'en ai dit, mon père, n'est que par l'intérêt que je prends à votre santé.
MONSIEUR GRIFON
Ne t'en mets point en peine ; ce sont mes affaires.
SCAPIN, à Valère
Oui, monsieur, que monsieur votre père vous donne seulement une belle-mère bien faite, belle, jeune, et laissez-le faire ; vous serez ravi qu'il se soit remarié, sur ma parole.
MONSIEUR GRIFON
Oh ! Je suis sûr qu'il en sera content. C'est une fille à qui il ne manque rien. Ce que je voudrais de vous maintenant, monsieur de l'opéra, ce serait que vous m'aidassiez à donner une petite sérénade à ma maîtresse.
SCAPIN
Une sérénade, dites-vous ? Vous ne pouvez mieux vous adresser qu'à moi. Musique italienne, française ; je suis un homme à deux mains.
MONSIEUR GRIFON
Tout de bon ?
SCAPIN
Demandez à monsieur votre fils. Je suis le premier homme du monde pour les sérénades : il m'en doit encore deux ou trois.
VALÈRE
Oui, mon père.
SCAPIN
Ce n'est pas pour me vanter, mais en cas de chanteurs, symphonistes, violistes, téorbistes, clavecinistes, opéra, opérateurs, opératrices, madelonistes, catinistes, margotistes, si difficiles qu'elles soient, j'ai tout cela dans ma manche.
Opérateur : médecin empirique, charlatan qui vend ses drogues, et ses remèdes en public et sur le théâtre, qui annonce son logis et sa science par des billets qu'il distrbue. [F] [ici, emploie comique du mot en lieu et place de chanteur ou musicien d'Opéra]
MONSIEUR GRIFON
Je voudrais une sérénade à bon marché.
SCAPIN
Je ménagerai votre bourse ; ne vous mettez pas en peine. Il ne nous faudra que trente-six violons, vingt hautbois, douze basses, six trompettes, vingt-quatre tambours, cinq orgues, et un flageolet.
Flageolet : espèce de peite flute dont se servent les bergers (...) Est aussi un des jeux de l'orgue qui est ouvert et a un pied de tuyau, accordé sur la 29ème de la montre. (Dict. Furetière)
MONSIEUR GRIFON
Et fi donc ! Voilà pour donner une sérénade à tout un royaume.
SCAPIN
Pour les voix, nous prendrons seulement douze basses, huit concordants, six basses-tailles, autant de quintes, quatre hautes-contre, huit faussets, et douze dessus, moitié entiers et moitié hongres.
Hongre : cheval châtré, qui est coupé, qui ne vaut rien pour étalon. Il est opposé à entier. [F]
MONSIEUR GRIFON
Vous nommez là de quoi faire un régiment de musique.
SCAPIN
Il ne faut pas moins de voix pour accompagner tous les instruments. Laissez-nous faire. Je veux qu'il y ait dans cette musique-là une espèce de petit charivari qui conviendra merveilleusement bien au sujet. Nous allons, monsieur votre fils et moi, donner maintenant les ordres pour...
MONSIEUR GRIFON
Attendez. On doit m'amener ma maîtresse ; je suis bien aise que vous la voyiez, et que vous m'en disiez votre sentiment l'un et l'autre.
SCAPIN
Prenez-la belle et jeune, au moins, surtout d'humeur complaisante ; tous vos amis vous conseilleront la même chose.
VALÈRE, bas à Scapin
Allons-nous-en ; je me meurs d'inquiétude.
SCÈNE VIII. Monsieur Grifon, Valère, Scapin, Madae Argante, Léonor, Marine.
MONSIEUR GRIFON
Ne vous avais-je pas bien dit qu'on devait l'amener ? Voilà la mère et la fille-de-chambre.
VALÈRE, bas à Scapin
Que vois-je, Scapin ? C'est Léonor.
SCAPIN, à part
Autre incident.
MADAME AGANTE
Allons, ma fille, approchez, et saluez le mari que je vous ai destiné.
Elle entend parler de Monsieur Grifon.
LEONOR, croyant que c'est Valère
Quoi ! Madame, voilà la personne ! ...
MADAME AGANTE
Qu'avez-vous donc, mademoiselle ? Est-ce que monsieur ne vous plaît pas ?
LEONOR
Je ne dis pas cela, madame, et je n'aurai jamais d'autres volontés que les vôtres.
VALÈRE, bas à Scapin
Scapin, elle obéit à sa mère, je suis perdu.
MARINE, à part
Il y a de l'erreur de calcul.
MADAME AGANTE
Je suis ravie, ma fille, de vous voir des sentiments raisonnables, et j'ai toujours bien jugé que vous ne voudriez pas me désobéir.
LEONOR
Vous désobéir ! Moi ? J'aimerais mieux mourir que de faire quelque chose qui vous déplût.
MONSIEUR GRIFON, à Scapin
Voilà une fille bien née, n'est-il pas vrai ?
SCAPIN, à part
Il y a ici du quiproquo, sur ma parole.
LEONOR
Tout ce que j'ai à me reprocher, madame, c'est que mon obéissance ait si peu de mérite en cette occasion ; et les choses sont dans un état à me permettre d'avouer, sans honte, que votre choix et mon inclination ont un parfait rapport ensemble.
MONSIEUR GRIFON, à part
Comme elle m'aime déjà ! Cela n'est pas croyable.
LEONOR
Mais j'ai lieu de me plaindre. Est-ce à moi de parler comme je fais, quand vous êtes si peu sensible, Valère, aux bontés que ma mère a pour nous ?
MADAME AGANTE
Comment donc Valère ? À qui en avez-vous ?
MONSIEUR GRIFON
Qu'est-ce que cela signifie ?
SCAPIN, à part
Nous approchons du dénouement.
MADAME AGANTE
Que voulez-vous dire avec votre Valère ?
LEONOR
Ne m'avez-vous pas dit, madame, que vous aviez conclu mon mariage ?
MADAME AGANTE
Qu'a de commun Valère avec votre mariage ? C'est à Monsieur Grifon, que voilà, que je vous marie.
MONSIEUR GRIFON, à Léonor
Oui, mignonne, c'est moi qui aurai l'honneur de...
LEONOR
Vous, monsieur ?
MADAME AGANTE
Je voudrais bien, pour voir, que vous ne le trouvassiez pas bon !
MONSIEUR GRIFON
Monsieur mon fils, par quelle aventure est-il mention de vous dans tout ceci ?
VALÈRE
Par une aventure fort naturelle, mon père.
MONSIEUR GRIFON
Comment, une aventure fort naturelle ?
MARINE
Oui, monsieur ; mademoiselle est fille, monsieur est garçon ; elle est aimable, il est joli homme ; ils ont fait connaissance, ils s'aiment, ils sont dans le goût de s'épouser : y a-t-il rien là que de fort naturel ?
SCAPIN
Il n'est point question de la nature là-dedans ; c'est la raison et l'intérêt qui font aujourd'hui les mariages. Monsieur est le père, madame est la mère ; la raison est de leur côté, la nature est une sotte, et vous aussi, ma mie.
MADAME AGANTE
Il a raison.
LEONOR
Quoi ! À l'âge que j'ai, ma mère, vous voudriez me faire épouser un homme comme monsieur ? Vous n'y songez pas.
VALÈRE
Quoi ! À l'âge que vous avez, mon père, vous voudriez vous marier à une fille comme mademoiselle ? Je crois que vous rêvez.
LEONOR
En vérité, ma mère, vous êtes trop raisonnable pour exiger de moi une chose aussi éloignée de bon sens.
VALÈRE
Sérieusement parlant, mon père, vous n'êtes point d'âge encore à radoter.
MADAME AGANTE
Ouais ! Et où sommes-nous donc ? Allons, petite ridicule, qu'on donne tout-à-l'heure la main à monsieur.
VALÈRE
Non pas, madame, s'il vous plaît.
MONSIEUR GRIFON
Qu'est-ce à dire ?
VALÈRE
Avec votre permission, mon père, cela ne sera pas, je vous assure.
MONSIEUR GRIFON
Cela ne sera pas ! Que dites-vous à cela, monsieur le musicien ?
SCAPIN
Vous avez là un grand garçon bien mal morigéné, monsieur.
MONSIEUR GRIFON
Pendard !
VALÈRE
Que dirait-on dans le monde, si, en ma présence, je vous laissais faire une action aussi extravagante que celle-là ?
MONSIEUR GRIFON
Quoi donc extravagante ? Comment donc ? À ton père, malheureux !
MARINE
À votre père !
SCAPIN
À votre propre père !
VALÈRE
Quand il serait mon père cent fois plus qu'il ne l'est encore, je ne souffrirai point que l'amour lui fasse tourner la cervelle jusqu'à ce point-là.
MONSIEUR GRIFON
Mais quelle comédie, jouons-nous donc ici ? Je vous demande pardon pour mon fils, madame.
MADAME AGANTE
Cela n'est rien ; j'ai bien des excuses à vous faire pour ma fille, monsieur.
MARINE
Voilà des enfants bien obstinés. Mais aussi pourquoi vous exposer à vous marier, sans savoir si monsieur votre fils le voudra bien ?
MONSIEUR GRIFON
S'il le voudra bien ?
SCAPIN
Monsieur, avec trois ou quatre cents pistoles ne pourrions-nous point le mettre à la raison ?
MONSIEUR GRIFON
Je l'y mettrai bien sans cela.
MADAME AGANTE
Et moi, je vous réponds de cette petite impertinente-là ; elle vous épousera, ou je la mettrai dans un lieu d'où elle ne sortira de long-temps.
LEONOR
J'y demeurerai plutôt toute ma vie que d'épouser un homme que je n'aime point.
SCÈNE IX. Madame Argante, Monsieur Grifon, Valère, Scapin.
MONSIEUR GRIFON
Elle s'en va, madame.
MADAME AGANTE
Ne vous mettez pas en peine ; je saurai la réduire ; elle sera votre femme aujourd'hui, ou vous mourrez de mort subite.
SCÈNE X. Monsieur Grifon, Valère, Scapin.
MONSIEUR GRIFON
De mort subite ! Voilà à quoi vous m'exposez, monsieur le coquin. Laisse-moi faire, je veux l'épouser à ta barbe ; je m'en vais dépenser tout mon bien pour m'en faire aimer ; je lui donnerai des présents, des bijoux, des maisons, des contrats, des cadeaux, des festins, des sérénades ; des sérénades, monsieur le musicien ; et je lui ferai des enfants pour te faire enrager.
SCAPIN, à part
Oh ! Pour celui-là, on vous en défie.
SCÈNE XI. Valère, Scapin.
VALÈRE
Non, Scapin, il n'y a point d'extrémité où je ne me porte pour empêcher ce mariage-là.
SCAPIN
Doucement, monsieur ; nous abaisserons ses fumées d'amour. Il ne la tient pas encore. J'ai pris le soin d'une sérénade ; il vient de négocier un certain collier : laissez-moi faire. Mais le diable est que nous n'avons point d'argent.
VALÈRE
Ah ! Mon pauvre Scapin, cherche, imagine, invente des moyens pour en trouver ; engage tout, vends tout, donne tout.
SCAPIN
Hé ! Que diable engager ? Que vendre ? Pour tout meuble et immeuble, vous n'avez que votre habit et le mien ; encore le tailleur n'est-il pas payé.
VALÈRE
Quoi ! Tu ne peux trouver ?...
SCAPIN
Depuis que je travaille pour vous, les ressorts de mon esprit emprunteur sont diablement usés...
VALÈRE
Mais quoi ! ...
SCAPIN
Laissez-moi un peu rêver tout seul. J'ai ma sérénade en tête ; si je pouvais avoir seulement de quoi payer les musiciens dont je me veux servir...
VALÈRE
À quoi bon ?...
SCAPIN
J'ai besoin de me recueillir, vous dis-je ; laissez-moi en repos, et allez fortifier Léonor dans le dessein de ne point épouser votre père.
VALÈRE, à part
Il faut vouloir tout ce qu'il veut, j'ai besoin de lui.
SCÈNE XII.
SCAPIN, seul
Ce n'est pas une petite affaire, pour un valet d'honneur, d'avoir à soutenir les intérêts d'un maître qui n'a point d'argent. On s'accoquine à servir ces gredins-là, je ne sais pourquoi ; ils ne paient point de gages, ils querellent, ils rossent quelquefois ; on a plus d'esprit qu'eux, on les fait vivre, il faut avoir la peine d'inventer mille fourberies, dont ils ne sont tout au plus que de moitié ; et avec tout cela nous sommes les valets, et ils sont les maîtres. Cela n'est pas juste. Je prétends, à l'avenir, travailler pour mon compte ; ceci fini, je veux devenir maître à mon tour.
SCÈNE XIII. Champagne, Scapin.
SCAPIN
Mais, que vois-je ?
CHAMPAGNE
Hé ! C'est toi, mon pauvre Scapin !
SCAPIN
Le beau Champagne en ce pays-ci !
CHAMPAGNE
Il y a six mois que je suis revenu, mais je ne me montre que depuis quinze jours.
SCAPIN
Pourquoi donc ?
CHAMPAGNE
Par une espèce de scrupule. Une lettre de cachet du Châtelet m'avait défendu de paraître à la ville, elle me prescrivait un temps pour voyager ; mes voyages sont finis, je reparais sur nouveaux frais.
Lettre de cachet : signfie ici que Champagne a été condamné.
SCAPIN
Et que fais-tu à présent ? Je t'ai vu autrefois le plus adroit grison, et, soit dit entre nous, le plus hardi coquin qu'il y eût en France.
Grison : se dit aussi par raillerie des laquais de gens de qualité qui ne portent point de couleur, et qui leur servent d'espions ou de messagers secrets. [F]
CHAMPAGNE
J'ai quitté tout cela, mon ami. La justice aujourd'hui a l'esprit si mal tourné ; il n'y a plus rien à faire dans le commerce : elle prend toujours les choses du mauvais côté. J'ai renoncé aux vanités du monde ; et je me suis jeté dans la réforme.
SCAPIN
Toi, dans la réforme ?
CHAMPAGNE
Oui, mon enfant. Il faut faire une fin. Je me suis retiré, je prête sur gages.
SCAPIN
La retraite est méritoire.
CHAMPAGNE
Ma foi, il n'y a plus que ce métier-là pour faire quelque chose ; il n'y a rien de tel, quand on a de l'argent, que d'en aider des particuliers dans leurs nécessités pressantes.
SCAPIN
Voilà un motif fort charitable !
CHAMPAGNE
Je me suis associé d'un fort honnête homme, qui est, je pense, lui associé d'un autre fort honnête homme chez qui il m'envoie prendre deux mille huit cents livres.
SCAPIN, à part
Deux mille huit cents livres ! Serions-nous assez heureux !... Cela serait admirable.
Haut.
Tu es associé avec Monsieur Mathieu ?
CHAMPAGNE
Avec Monsieur Mathieu : mais je suis un peu subalterne, à la vérité. Nous demeurons ensemble ; il me loge fort haut, me meuble modestement, m'habille chaudement pour l'été, fraîchement pour l'hiver, me nourrit sobrement, ne me donne point de gages ; mais ce que je prends c'est pour moi.
SCAPIN
Voilà une bonne condition ! Et, dis-moi, es-tu toujours aussi ivrogne qu'avant ta lettre de cachet ?
CHAMPAGNE
Je bois beaucoup de vin, mais je ne l'aime pas.
SCAPIN
Tu vas donc recevoir deux mille huit cents livres ?
CHAMPAGNE
Deux mille huit cents livres.
SCAPIN
Chez Monsieur Grifon ?
CHAMPAGNE
C'est le nom de notre associé. Qui te l'a dit ?
SCAPIN
Pour le surplus d'un collier que Monsieur Mathieu lui a vendu ?
CHAMPAGNE
Je l'ai ouï dire ainsi.
SCAPIN
Et tu as un billet de Monsieur Mathieu, pour marque que tu ne viens pas à faux ?
CHAMPAGNE
Cela est comme tu le dis. Voilà le billet. Hé ! D'où diantre sais-tu tout cela ?
SCAPIN
Je suis l'associé du fils de Monsieur Grifon, moi.
CHAMPAGNE
Quoi ! Tu te mêles aussi ? ...
SCAPIN
Nous ne sommes associés que pour emprunter, nous autres. Le connais-tu, Monsieur Grifon ?
CHAMPAGNE
Non.
SCAPIN
Te connaît-il ?
CHAMPAGNE
Je ne crois pas.
SCAPIN, à part
Tant mieux.
Haut.
Monsieur Grifon n'est pas au logis ; et, en attendant qu'il vienne, nous pouvons aller renouveler connaissance au cabaret.
CHAMPAGNE
De tout mon coeur : je ne refuse point des parties d'honneur.
SCAPIN
Morbleu ! J'enrage. Voilà un homme à qui j'ai affaire, mais ce ne sera que pour un moment. Va-t'en m'attendre ici près, aux barreaux verts, et faire tirer bouteille.
SCÈNE XIV.
SCAPIN, seul
Voilà un fripon que je friponnerai, sur ma parole, si je puis seulement attraper le billet.
SCÈNE XV. Monsieur Grifon, Marine, Scapin.
MARINE, à Monsieur Grifon
Je vous dis, monsieur, que vous aurez plus de peine que vous ne pensez à réduire cet esprit-là.
SCAPIN
Ah ! Monsieur, je vous cherchais pour vous dire que dans peu votre sérénade sera en état.
MONSIEUR GRIFON
Bon. Voilà ma maison, et voilà celle de ma maîtresse.
SCAPIN, à part
Tant mieux ; cela est fort commode pour mon dessein.
SCÈNE XVI. Monsieur Grifon, Marine.
MONSIEUR GRIFON
Tu dis donc, Marine, que tu viens de la part de Léonor.
MARINE
Oui, monsieur, pour vous faire des excuses de ce qui s'est passé à votre entrevue.
MONSIEUR GRIFON
Elle revient à elle, j'en suis bien aise.
MARINE
Elle est au désespoir de n'avoir pu se contraindre devant madame sa mère : mais elle dit qu'elle vous hait trop pour se faire la moindre violence.
MONSIEUR GRIFON
Voilà un fort sot compliment. Je n'ai que faire de ces excuses-là.
MARINE
Elle sait trop bien vivre pour manquer à la civilité. Elle m'a aussi chargée de vous prier de ne point presser madame sa mère sur votre mariage, et de lui donner du temps pour s'accoutumer à une figure aussi extraordinaire que la vôtre.
MONSIEUR GRIFON
Vous êtes une impertinente, ma mie ; et je ne sais...
MARINE
Je vous demande pardon, monsieur ; je vous respecte trop pour vous rien dire de mon chef qui vous déplaise. Ce sont les sentiments de ma maîtresse que je vous explique le plus clairement et le plus succinctement qu'il m'est possible.
MONSIEUR GRIFON
Je ne veux point savoir ses sentiments, tant qu'elle en aura d'aussi ridicules.
MARINE
Il ne tiendra pas à moi qu'elle ne change ; et, quelque aversion qu'elle ait pour vous, elle ne laissera pas de vous épouser si elle m'en veut croire. Vous n'avez que votre âge, votre air et votre visage contre vous : dans le fond, je gagerais que vous avez les meilleures manières du monde.
MONSIEUR GRIFON, à part
Voilà une insolente qui, à mon nez, me vient chanter pouille.
Pouilles : vilaines injures et reproches. Les gueux, la harengères chantent pouilles aux honnêtes gens. [F]
MARINE
C'est votre physionomie lugubre qui l'a d'abord effarouchée : elle en reviendra peut-être, et vous aimera à la folie ; que sait-on ? Vous ne seriez pas le premier magot qui aurait épousé une jolie fille.
MONSIEUR GRIFON, à part
Malgré tout ce qu'elle me dit, je ne veux point me fâcher ; elle peut me rendre service.
Haut.
Tu me parais d'agréable humeur.
MARINE
Je suis assez franche, comme vous voyez.
MONSIEUR GRIFON
C'est ce qui me semble. Je veux être de tes amis ; et, si le mariage se fait, ne te mets pas en peine. Dis-moi un peu, en confidence, quelle sorte de caractère est-ce que Léonor, et que faudrait-il que je fisse pour lui plaire ?
MARINE
Vous n'avez qu'à mourir, monsieur ; c'est le plus grand plaisir que vous lui puissiez faire.
MONSIEUR GRIFON
Ce n'est pas là ce que je te demande. De quelle humeur est-elle ?
MARINE
Ah ! De l'humeur du monde la plus douce. Je ne lui connais qu'un petit défaut.
MONSIEUR GRIFON
Quel est-il ?
MARINE
C'est, monsieur, que, quand elle s'est mis quelque chose en tête, et qu'on s'avise de la contredire, elle crie, elle peste, elle jure, elle bat, elle mord, elle égratigne, elle estropie même en cas de besoin ; mais, dans le fond, c'est une bonne enfant.
MONSIEUR GRIFON
voilà une humeur bien douce vraiment ! Et avec cela n'a-t-elle point quelque passion dominante ?
MARINE
Non, monsieur, rien ne la domine. Elle a du goût pour toutes les belles manières ; elle vend, pour jouer, tout ce qu'elle a ; elle met ses nippes en gage pour aller à l'opéra et à la comédie ; elle court le bal sept fois la semaine seulement ; elle fesse son vin de Champagne à merveille, et sur la fin du repas elle devient fort tendre.
Fesser : se dit aussi de ce qu'on a bientôt expédié. [F]
MONSIEUR GRIFON
Tu crois donc qu'elle pourra m'aimer ?
MARINE
Oui, monsieur, sur la fin d'un repas ; et je vais lui faire entendre que, pour un mari, vous valez cent fois mieux qu'un autre.
MONSIEUR GRIFON
Cela est vrai, au moins.
MARINE
Assurément. Dans ce siècle-ci, quand un mari laisse faire à sa femme tout ce qu'elle veut, c'est un homme adorable ; on ne peut pas lui demander autre chose.
MONSIEUR GRIFON
Ah ! Mon enfant, tu peux l'assurer de ma part que, si jamais elle est ma femme, je ne la contraindrai jamais en la moindre bagatelle.
MARINE
Commencez donc par ne point trop presser les affaires. Je vais lui proposer vos conventions ; et comme il n'y a rien dans ces articles-là qui répugne à la coutume, je ne doute point qu'elle ne les accepte.
SCÈNE XVII.
MONSIEUR GRIFON, seul
Cette fille-là a quelque chose de bon dans ses manières.
SCÈNE XVIII. Monsieur Grifon ; Scapin, déguisé, ayant un emplâtre sur l'oeil.
MONSIEUR GRIFON
Ah ! Ah ! Voilà une plaisante figure d'homme !
SCAPIN
Ne pourriez-vous point, monsieur, me faire le plaisir et l'honneur de m'enseigner le logis de Monsieur Grifon ?
MONSIEUR GRIFON
Que lui voulez-vous à Monsieur Grifon ?
SCAPIN
Avoir l'avantage de lui rendre un petit billet que Monsieur Mathieu m'a fait l'honneur de me donner, afin que ledit Sieur Grifon me fasse la grace de me compter deux mille huit cents livres, restant à payer pour un collier que ledit Sieur Grifon a acheté dudit Sieur Mathieu.
MONSIEUR GRIFON
C'est moi qui suis Monsieur Grifon. Et où est le billet ?
SCAPIN
Le voilà, monsieur ; je ne viens qu'à bonnes enseignes. Vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de m'expédier.
MONSIEUR GRIFON
Oui, voilà l'écriture de Monsieur Mathieu ; mais je ne vous connais pas pour être à lui.
SCAPIN
C'est une gloire que je ne mérite pas, monsieur : je suis seulement son compère, Isaac-Jérôme-Boisme Rousselet, maître marchand fripier ordinaire privilégié suivant la Cour : si l'on peut vous y rendre quelque service, vous n'avez qu'à disposer de votre petit serviteur.
MONSIEUR GRIFON
Je vous suis obligé.
SCAPIN
J'ai des amis en ce pays-là : mon frère est apprenti partisan chez le commis du secrétaire de l'intendant d'un homme d'affaires, et mon oncle est le sous-portier de l'hôtel des fermes.
MONSIEUR GRIFON
Ces amis-là sont quelquefois plus utiles que d'autres.
SCAPIN
Il est vrai, monsieur. J'ai autrefois, par leur moyen, tiré mon parrain des galères, et je sauvai l'année passée une amende honorable à Monsieur sMathieu ; c'est ce qui fait qu'il a beaucoup de confiance en moi.
MONSIEUR GRIFON, à part
Voilà un garçon bien ingénu ; c'est dommage qu'il lui manque un oeil.
SCAPIN
J'abuse de votre loisir, monsieur, mais ce n'est pas ma faute ; avec deux mille huit cents livres, vous serez débarrassé de mes importunités, et je prendrai congé de vous quand il vous plaira.
MONSIEUR GRIFON, à part
Quel original !
Haut.
Oui, oui, je vais vous apporter de l'argent, vous n'avez qu'à attendre.
SCÈNE XIX.
SCAPIN, seul
Par ma foi, voilà qui ne va pas mal.
SCÈNE XX. Scapin, Valère, Léonor, Marine.
SCAPIN
Mais voici mon maître avec sa maîtresse : il ne me reconnaîtra pas.
LEONOR
Comptez, Valère, que rien ne me peut faire changer.
VALÈRE
Ah ! Charmante Léonor, que vous devez me paraître adorable avec de pareils sentiments !
SCAPIN
Monsieur, je vous donne le bonjour. Y a-t-il longtemps que vous êtes en cette ville ? Vos affaires vont-elles bien ? Comment gouvernez-vous la joie avec cette aimable enfant ?
VALÈRE
Que me veut cet ivrogne-là ? Qui êtes-vous, mon ami ?
SCAPIN
Je suis un honnête garçon, qui connais vos besoins, et qui viens vous offrir deux cents pistoles que me va donner monsieur votre père.
Il ôte son emplâtre.
VALÈRE
C'est toi, Scapin ? Qui t'aurait reconnu ?
SCAPIN
Vous voyez, monsieur, ce qu'on fait pour vous.
MARINE
Par ma foi, voilà un méchant borgne.
VALÈRE
Et tu as trouvé le moyen de tirer deux cents pistoles de mon père ?
SCAPIN
Il va me les livrer. J'ai encore un collier à escamoter ; mais j'aurais besoin tout-à-l'heure de quelques gens de main.
VALÈRE
Tout-à-l'heure ? Et où veux-tu que je les cherche à présent ?
MARINE
Monsieur, je suis à votre service. Pour la main, je l'ai aussi bonne que la langue.
SCAPIN
Toi ? Mais serais-tu fille à travailler de nuit ?
MARINE
Pourquoi non ? C'est dans ce temps-là que je triomphe. J'ai deux ou trois filles de mes amies qui ne m'abandonneront pas dans le besoin.
SCAPIN
Bon, bon ; il ne me faut pas de plus vaillants champions pour mon dessein. Mais j'entends Monsieur Grifon. Allez m'attendre au prochain détour ; je vous dirai dans un moment ce qu'il faudra faire.
SCÈNE XXI. Monsieur Grifon ; Scapin, qui, voyant arriver Monsieur Grifon, remet son emplâtre sur l'autre oeil.
MONSIEUR GRIFON
Il y a deux cents louis neufs dans cette bourse, voyons si je ne me suis point trompé.
SCAPIN, prenant la bourse
Vous êtes trop exact, et vous savez trop bien compter.
MONSIEUR GRIFON
Il n'importe, monsieur ; pour plus grande sûreté...
SCAPIN
Je ne regarderai point après vous, monsieur ; le compère Mathieu me l'a défendu.
MONSIEUR GRIFON
Vous êtes le maître. Serviteur.
SCAPIN, à part
Voilà de quoi payer la sérénade.
SCÈNE XXII.
MONSIEUR GRIFON, seul
Monsieur Mathieu ne laisse point moisir l'argent entre les mains de ceux qui lui doivent. Je lui devais, me voilà quitte. Je ne sais ce que cela signifie ; mais je n'ai point bonne opinion de mon mariage. Moi, qui n'ai jamais rien aimé, je m'avise de devenir amoureux à mon âge. Ô amour, amour ! La nuit devient obscure, et le musicien devrait être ici.
SCÈNE XXIII. Monsieur Grifon ; Champagne, ivre.
CHAMPAGNE, chante
Lera, lera, lera.
MONSIEUR GRIFON
J'entends quelqu'un qui chante : serait-ce lui ?
CHAMPAGNE
Par la sembleu, je suis bien nourri. Ce Monsieur Scapin fait bien les choses, oui.
MONSIEUR GRIFON
Qui va là ? Est-ce vous, monsieur le musicien ?
CHAMPAGNE
Oui, à peu près, c'est un ivrogne.
MONSIEUR GRIFON
Passez votre chemin, mon ami.
CHAMPAGNE
Que je passe mon chemin ?
MONSIEUR GRIFON
Oui
CHAMPAGNE
Oui, qui le pourrait.
MONSIEUR GRIFON
Quel maraud est-ce ci ?
CHAMPAGNE
Maraud ! Voilà quelqu'un qui me connaît. Je suis plus pesant que de coutume, et je ne sais si mes jambes pourront porter au logis tout le vin que j'ai bu.
MONSIEUR GRIFON, à part
Ne serait-ce point quelque émissaire de mon coquin de fils, qui viendrait ici pour troubler la fête ? Je veux m'en éclaircir.
CHAMPAGNE
Holà, l'ami, qui parlez tout seul, suis-je loin de chez moi, par parenthèse ?
MONSIEUR GRIFON
Où loges-tu ?
CHAMPAGNE
Hé ! Palsembleu, si je le savais, je ne le demanderais pas.
MONSIEUR GRIFON
Que cherches-tu dans ce quartier ?
CHAMPAGNE
Je ne sais, je ne m'en souviens pas. Je suis pourtant venu pour quelque chose. Ah !... Monsieur Grifon, le connaissez-vous ?
MONSIEUR GRIFON, à part
Je ne me trompais pas, c'est un fripon.
CHAMPAGNE
Justement, un fripon, un vilain, un fesse-mathieu.
Fesse-mathieu : (...) un homme qui prête à gros intérêt, et qu'on ne peut pas nommer ouvertement d'usurier. C'est un terme qu'on dit par corruption, au lieu de dire , il fait le "Saint Mathieu", ou ce que Saint Mathieu faisait avant sa conversion : car on tient qu'il était alors usurier. [F]
MONSIEUR GRIFON
À qui penses-tu parler ? C'est moi qui suis Monsieur Grifon.
CHAMPAGNE
Le diable emporte si je l'aurais deviné. Or donc, pour revenir à nos moutons, Monsieur Mathieu, cet autre vilain, ce ladre...
MONSIEUR GRIFON
Ce pendard-là me fera perdre patience.
CHAMPAGNE
Patience, oui, c'est bien dit, allons doucement. Ce Monsieur Mathieu donc, comme de vilain à vilain il n'y a que la main, il est arrivé que, par la concomitance d'un collier..., enfin je ne me souviens pas bien de tout cela.
MONSIEUR GRIFON
Tu as oublié la leçon qu'on t'a faite. Combien te donne-t-on pour jouer le personnage que tu fais ?
CHAMPAGNE
Comme Monsieur Mathieu est un vilain, je ne gagne pas grand'chose ; mais je suis sobre.
MONSIEUR GRIFON
Il y paraît.
CHAMPAGNE
Venons à l'explication. Vous êtes Monsieur Grifon, je suis Monsieur Champagne : donnez-moi de l'argent au plus vite, car j'ai hâte.
MONSIEUR GRIFON
Que je te donne de l'argent ?
CHAMPAGNE
Oui, parbleu, de l'argent ; je ne perds point le jugement, j'ai beau boire. Il me faut huit cent deux mille et quelques livres : j'ai le billet de Monsieur Mathieu ; vous allez voir, car je n'y vois goutte.
MONSIEUR GRIFON, à part
Voilà justement l'enclouure.
Haut.
Tu viens un peu trop tard pour m'attraper, mon pauvre ami : si tu as le billet de Monsieur Mathieu, je t'en donnerai.
Enclouure : signifie figurémment tout obstacle qui empêche la réussite d'une affaire. [F]
CHAMPAGNE
Cela est fort judicieux et fort raisonnable ; j'aime les gens d'esprit. Je ne le trouve point, ce diable de billet.
MONSIEUR GRIFON
Cherche bien.
CHAMPAGNE
Je ne trouve rien, la peste m'étouffe. Je l'avais pourtant avant que d'aller au cabaret.
MONSIEUR GRIFON
Trouve-le donc.
CHAMPAGNE
Oh ! Vous en demandez trop. Quand on a bu, on ne peut pas retrouver sa maison, vous voulez que je retrouve un billet : il n'y a pas de raison à cela.
MONSIEUR GRIFON
Tu en as beaucoup, toi.
CHAMPAGNE
Écoutez, ne nous brouillons point. J'étais de sang froid quand je l'ai perdu, je le retrouverai quand je serai de sang froid, cela est infaillible. Jusqu'au revoir.
MONSIEUR GRIFON
Il n'est pas si ivre qu'il paraît.
SCÈNE XXIV.
MONSIEUR GRIFON, seul
Monsieur mon fils choisit mal ses gens. Il est plus malaisé de m'attraper qu'on ne s'imagine. Quelque nuit qu'il fasse, je connais les fourbes d'une lieue.
SCÈNE XXV. Scapin, Monsieur Grifon.
SCAPIN
Allons, monsieur, de la joie. Vive l'amour et la musique. Je vous amène ici tout un opéra.
MONSIEUR GRIFON
Que voulez-vous faire de ces flambeaux ?
SCAPIN
Pour nous éclairer, monsieur : ma musique est une musique de conséquence ; il faut voir clair à ce qu'on fait. Allons, messieurs de la symphonie.
SÉRÉNADE. Monsieur Grifon, Scapin, plusieurs symphonistes, danseurs, et musiciens.
SCAPIN
Peut-être que l'italien ne vous plaît pas ? Il faut vous servir à la française.
Il va chercher six femmes déguisées avec des manteaux rouges, qui viennent en dansant, et font un spectacle. Léonor et Marine sont du nombre.
Amis, tenez-vous tous prêts ; la bête est dans nos filets. Lorsqu'un vieux fou s'échappe d'être amoureux sur ses vieux ans, il faut qu'il mette la nappe, et qu'on boive à ses dépens.
CHOEUR
Il faut qu'il mette la nappe, et qu'on boive à ses dépens.
Air.
Vive la jeunesse ! Vive le printemps ! C'est le temps De la tendresse. Fuyez d'ici, sombre vieillesse, Car en amour les vieillards ne sont bons Qu'à payer les violons.UNE MUSICIENNE
Un jour un vieux hibou Se mit dans la cervelle D'épouser une hirondelle Jeune et belle, Dont l'amour l'avait rendu fou. Il pria les oiseaux de chanter à la fête : Tout s'enfuit en voyant une si laide bête ; Il n'y resta que le coucou.MONSIEUR GRIFON
Monsieur le musicien, voilà de vilaines paroles.
SCAPIN
Pardonnez-moi, monsieur ; ce sont des paroles nouvelles qui furent faites à la noce de Vénus et de Vulcain. Mais allons au fait.
Les violons jouent un air sur lequel les femmes de la sérénade dansent, et en dansant elles mettent le pistolet sous le nez de Monsieur Grifon et de Scapin.
MONSIEUR GRIFON
Miséricorde ! Des pistolets, monsieur le musicien !
SCAPIN
Paix, paix, ne faisons point de bruit ; nous ne sommes pas les plus forts.
MONSIEUR GRIFON
Ils prennent mon chapeau, monsieur le musicien.
SCAPIN
Et paix, paix, ils prennent le mien, et je ne dis mot.
MONSIEUR GRIFON
Ils me déshabillent, monsieur le musicien.
SCAPIN
Hé ! Comme vous criez ! Faut-il faire tant de bruit pour un méchant justaucorps ?
Justaucorps : espèce de veste qui va jusqu'au genoux, qui serre le corps et montre la taille. [F]
MONSIEUR GRIFON
Ils fouillent dans mes poches, monsieur le musicien, et prennent ma bourse.
SCAPIN
Ils fouillent aussi dans les miennes, mais il n'y a rien ; ils seront bien attrapés.
MONSIEUR GRIFON
Ils me prennent un collier de quatre cents pistoles, monsieur le musicien.
Léonor et Marine se retirent.
SCAPIN
Bon, bon, ils ne tueront personne.
MONSIEUR GRIFON
Ah ! La maudite sérénade !
SCÈNE XXVI. Valère, Scapin, Monsieur Grifon, Léonor, Marine, danseurs.
VALÈRE
Ah ! Mon père, comme vous voilà ! Et d'où venez-vous ?
SCAPIN
Nous venons de donner une sérénade.
MONSIEUR GRIFON
Ah ! Valère, je suis mort : on vient de me voler un collier de quatre cents pistoles.
VALÈRE
Ne vous alarmez point, mon père ; je vous amène vos voleurs.
Léonor et Marine jettent leurs manteaux.
MONSIEUR GRIFON
Miséricorde ! Léonor ! Marine !
MARINE
Oui, monsieur, c'est nous qui avons fait le coup.
SCAPIN
Ah ! Coquine, tu iras aux galères.
VALÈRE, à Monsieur Grifon
Si vous voulez consentir que j'épouse Léonor, je vous montrerai votre collier.
MONSIEUR GRIFON
Mon collier ? Ah ! Je te promets que, si je le retrouve, je consens à tout.
VALÈRE, tirant le collier de sa poche
Je n'irai pas loin.
MONSIEUR GRIFON, voulant prendre le collier
Ah ! Mon cher collier !
VALÈRE
Ah ! Tout beau, s'il vous plaît, mon père : je vous ai dit que je vous le ferais voir, mais je ne vous ai pas dit que je vous le rendrais. Quand une fille se marie, elle a besoin d'un collier. En voilà un tout trouvé.
À Léonor.
Je vous prie, mademoiselle, de l'accepter pour l'amour de moi.
MONSIEUR GRIFON
Comment donc ?
SCAPIN
Vous voulez bien, monsieur, que je vous fasse aussi mes petites excuses, et que je vous dise que le borgne à qui vous avez tantôt donné deux cents louis, c'était moi ; que je ne suis qu'une façon de musicien.
MONSIEUR GRIFON
Double pendard ! Ah ! Je suis assassiné ! Quelle maudite journée ! Non je ne veux jamais entendre parler, ni de fils, ni de maîtresse, ni d'amour, ni de mariage, et je vous donne à tous les diables.
Il sort.
MARINE
Tant mieux : voilà peut-être la première chose qu'il ait donnée de sa vie.
SCAPIN chante, et le choeur répète
J'offre ici mon savoir-faire à tous ceux qui n'ont point d'argent ; je crois que le nombre en est grand, et je n'aurai pas peu d'affaire. Malgré toute ma ressource, gardez-vous d'un sexe enchanteur : non content de prendre le coeur, il en veut encore à la bourse.
17 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0