Comédie en prose· Comédie en un Acte
La Demande
Personnages
- RÉPIN
- GAILLARDON
- MALAHIEUDE
- MADAME RÉPIN
- HENRIETTE
- MARIE
- AUGUSTINE
LA DEMANDE
La salle principale d'une ferme. - Au fond, une large porte (milieu gauche) et une grande fenêtre (milieu droite) ouvertes sur la cour de la ferme. - Vues d'étables, écuries, champs. - En pan coupé, au fond, à droite, porte vitrée de la cuisine. - À gauche, premier plan, porte de la chambre des Répin. - À droite, deuxième plan, porte de celle des filles. Un bahut à droite, premier plan. Une grande table, également à droite, premier plan. Chaises, etc.
SCÈNE PREMIÈRE. Répin, Gaillardon, Madame Répin, puis Augustine.
Répin et Gaillardon, assis à la table, prennent le vermouth.
GAILLARDON, le chapeau sur la tête, un verre dans une main, sa pipe dans l'autre
Oui, c'est un vermouth agréable.
RÉPIN, vernis de régisseur
C'est que je n'aime guère boire que de bonnes choses, voyez-vous... Et alors, là, c'est par hasard que vous vous êtes trouvé à passer devant la ferme, ce matin ?
GAILLARDON, parisien deux jours par mois pour vendre ses boeufs
Par hasard, oui... Vous savez que, chaque dimanche, j'ai l'habitude de faire la partie de cartes avec Jean_Louvet ?
RÉPIN
Oui.
GAILLARDON
Mais le gaillard se marie.
MADAME RÉPIN, parler lent
Avec qui donc ?
GAILLARDON
Avec la fille du fermier Patu. Oh ! C'est bien assorti.
MADAME RÉPIN
Et vous, m'sieur Gaillardon, ça ne vous tente point ?
GAILLARDON
Moi ? Ah ! De me marier ? Eh ! On y pense, madame Répin, on y pense.
Il boit.
Oui, on y pense.
RÉPIN
Vous vous promenez tout seul, alors, ce matin ?
GAILLARDON
Oui, et, même, en venant de votre côté, j'ai rencontré vos deux demoiselles sur le chemin de la messe.
MADAME RÉPIN
Elles vous ont vu ?
GAILLARDON
Oui donc ! Qu'elles m'ont vu. Je les ai arrêtées et je leur ai dit « Mesdemoiselles, ça vous va ? » Et elles m'ont répondu, bien honnêtement : « Très bien, pas mal, merci, monsieur Gaillardon, et vous ? »... C'est même ce qui m'a donné l'idée de pousser jusqu'ici, parce que je me suis mis à repenser à la petite taure ; vous savez, m'sieur Répin ?
Taure : Jeune vache. [L]
RÉPIN
Ah ! Oui, la borgne...
GAILLARDON
Juste ! Eh bien, vous vous rappelez le prix que je vous en ai offert, il y a quelque temps ?
RÉPIN
Et vous vous rappelez ce que je vous ai répondu ?
GAILLARDON
Oh ! À ce prix-là, bien sûr, elle est trop chère.
RÉPIN
Je l'aurais nourrie depuis le printemps, et j'aurais couru des risques pour ne rien gagner dessus ?
MADAME RÉPIN
Ce serait vraiment trop triste.
GAILLARDON
Pourtant, je vous assure...
RÉPIN, se levant
Non, tenez, venez voir la bête.
GAILLARDON, vidant son verre et se levant aussi
D'accord ; entre gens de conscience, on s'entend toujours, n'est-ce pas ?
Il rejoint Répin, qui se dirige vers la sortie.
RÉPIN, sur le seuil, parlant dans la cour
Qu'est-ce qu'il y a ?
AUGUSTINE, paraissant, venant de gauche
Not' maître, c'est Arthur qui ramène la Grise qui vient de s'abîmer le genou.
RÉPIN
Crédié ! Une si belle jument !
Il disparaît, suivi de Gaillardon.
Scène II. Madame Répin, Augustine, puis Henriette et Marie.
MADAME RÉPIN, à Augustine qui est entrée
Comment que c'est arrivé, ce malheur-là ?
AUGUSTINE
Je ne le sais point. C'est au retourner de l'abreuvoir, qu' m'a dit Arthur. La Grise aura buté.
Buter : Appuyer contre. Buter ses genoux. [L]
MADAME RÉPIN
C'est-il grave ?
AUGUSTINE
Je ne le sais point. C'est Arthur qui m'a dit que ça ne serait peut-être pas une grande affaire.
MADAME RÉPIN
C'est un imbécile, Arthur. Je n'ai jamais vu un domestique aussi peu dégourdi.
AUGUSTINE
Oh ! La Grise...
MADAME RÉPIN
C'est bon. Ramasse les verres et passe un torchon sur la table.
AUGUSTINE, en décrochant un torchon près de la fenêtre
La messe est finie, voilà Mesdemoiselles Henriette et Marie.
Elle va à la table et la nettoie. Derrière les vitres de la fenêtre, on voit passer les deux soeurs en causerie très animée.
HENRIETTE, entrant, à sa soeur qui la suit
Ça sera pour dans quinze jours, alors ?
MARIE
Probablement.
MADAME RÉPIN
Quoi donc ? Qu'est-ce qui sera pour dans quinze jours ?
HENRIETTE, défaisant son chapeau
Le mariage de Louise_Patu.
MARIE, de même
Monsieur le curé a publié ses bans à la messe.
Augustine va porter les chapeaux dans la chambre de droite et revient.
HENRIETTE
A-t-elle de la chance, cette Louise_Patu !
MARIE, à sa mère
Elle épouse Jean_Louvet.
MADAME RÉPIN
Je le sais.
MARIE
Tiens ! Par qui l'as-tu su ?
MADAME RÉPIN
Par Monsieur_Gaillardon.
HENRIETTE
Il est venu ?
MADAME RÉPIN
Oui.
HENRIETTE
Pourquoi ?
MADAME RÉPIN
Pour la taure, il paraît.
HENRIETTE
Nous l'avons rencontré en allant à l'église.
MADAME RÉPIN
Il vous a parlé.
MARIE
Oui, il nous a demandé« Comment ça vous va ? » Nous lui avons répondu. Il est resté un instant à nous regarder toutes les deux... Hein, Henriette ?
HENRIETTE, riant
Oui, comme pour faire son choix.
MADAME RÉPIN
Et puis ?
MARIE
Et puis, il est parti, sans rien dire.
HENRIETTE
Il n'est plus à la ferme ?
MADAME RÉPIN
Si, il est à l'étable, avec ton père.
HENRIETTE, s'asseyant
Ah ! Cette Louise_Patu, en a-t-elle de la chance !
MADAME RÉPIN, déployant une nappe
Allons, mes enfants, l'heure du dîner vient. Il faut mettre la table. Augustine, apporte les couverts.
Augustine disparaît dans la cuisine.
MARIE
Dis donc, Henriette ? Tu ne trouves pas que Monsieur_Gaillardon nous a acheté bien plus de bêtes cette année que l'année dernière ?
HENRIETTE
Tu crois ?
Augustine est revenue avec une pile de quatre assiettes, quatre verres, etc. Elle pose le tout sur la table.
MADAME RÉPIN
Allons, Henriette ! Allons, Marie !
Henriette et Marie placent les quatre couverts.
SCÈNE III. Les mêmes, Répin.
MADAME RÉPIN, se précipitant vers Répin qui entre
Et la Grise, Répin ?
RÉPIN
La Grise ? La Grise ?... Ah ! Oui. Eh bien, rien de mauvais. D'ailleurs, je viens d'envoyer quérir m'sieu Malahieude, le vétérinaire. Mais il s'agit bien de la Grise !
MADAME RÉPIN, remarquant tout à coup l'oeil inaccoutumé de Répin
Quoi donc ?
Henriette et Marie se rapprochent.
RÉPIN
Écoutez, écoutez, bonne nouvelle ! Gaillardon en prend une !
MADAME RÉPIN, ahurie
Une quoi ?
RÉPIN
Fais donc la niaise ! Une de nos filles, et non une de tes dindes !
MADAME RÉPIN
Hein ?... Vrai ?
RÉPIN
Mettez une assiette de plus.
MADAME RÉPIN
Pourquoi ?
RÉPIN
Tu comprends, je l'ai invité à déjeuner. Il accepte.
MADAME RÉPIN
Mais où est-il ?
RÉPIN
Il regarde nos bêtes.
MADAME RÉPIN
Laquelle prend-il ?
RÉPIN
Quoi ?
MADAME RÉPIN
Henriette ou Marie ?
RÉPIN
Ah ! Bon !... Mais, vous le savez bien ! Je l'ai toujours dit.
Il chantonne sur l'air "Quand trois poules" :
Quand deux filles sont à marier, c'est l'aînée qui va devant. La cadette suit derrière !
MADAME RÉPIN
Henriette, alors ?
RÉPIN
Évidemment !
MARIE, sautant de joie
Oh ! Tant mieux ! Mon Henriette ! Tant mieux !
RÉPIN, s'asseyant et passant un mouchoir sur son crâne lisse
Ah ! Mes enfants !
À Henriette.
Tu peux te vanter de m'avoir donné du mal, toi ! Me diras-tu pourquoi j'ai eu tant de peine à te caser ? Il faut l'avouer, la corvée étant faite je perdais courage.
HENRIETTE, bonté, bêtise, docilité
C'est que je ne suis pas bien jolie, papa.
RÉPIN
C'est vrai, nous t'avons un peu manquée... À la seconde reprise, nous avons mieux réussi Marie.
MARIE
Alors, maintenant, puisque Henriette a son affaire, mon tour est venu, papa ?
RÉPIN, gaieté ronde
Oui, mais il ne faut pas pour cela te monter la tête. Il suffit que tu sois à prendre pour qu'on ne veuille plus de toi. Ça arrive.
MARIE
Oh ! Papa, on m'a si souvent demandée !... Mais tu les envoyais tous promener, mes prétendants.
RÉPIN
Je te le répète, ce n'était pas à toi à te mettre en tête. L'aînée passe avant la cadette, je ne sors pas de là. Aussi, parlons d'abord du mariage de ta soeur ; nous penserons au tien après.
MADAME RÉPIN
Alors, c'est fait ?
RÉPIN
Oh ! Je vous ai bâclé ça en deux temps et trois mouvements, en lui vendant ma petite taure. J'y ai perdu six écus. Je ne les regrette pas. On ne fait jamais trop pour ses enfants. Tout ce qui est ici à moi vous appartient, mes filles, tout.
MADAME RÉPIN
Et il reste à déjeuner ?
RÉPIN
Oui ; il est en train de s'entretenir avec Arthur qui doit lui emmener sa bête à cornes au chemin de fer.
MADAME RÉPIN
Eh ben ! Qu'est-ce que je vais lui donner à cet homme ? Il n'y a que des restes.
RÉPIN
Ne t'inquiète donc pas, bête ! Je l'ai invité sans façon, à manger un morceau sur le pouce.
MADAME RÉPIN
Je connais ça on dit qu'on va manger un morceau sur le pouce, et on dévore pendant trois heures d'horloge !
RÉPIN
Fais sauter un poulet !
MADAME RÉPIN
Fais sauter un poulet ! Il faut le temps ! Je ne le tiens pas, le poulet ! Le poulailler est vide, et je peux crier toute la journée : ti, ti cocotte ! Ti, ti cocotte ! Sans rien attraper. Tu ne pouvais pas me prévenir ?
RÉPIN
Prévenir de quoi ? Est-ce que je savais que Gaillardon avait des vues sur Henriette, moi ?
MADAME RÉPIN
Et si tout se dérange, j'en serai pour mon déjeuner, moi !
RÉPIN
Paix !
MADAME RÉPIN
Je vais faire une grande omelette.
RÉPIN
Bon. Emmène Marie, pour t'aider.
MADAME RÉPIN
Mais j'ai Augustine. Ça suffit.
RÉPIN
Emmène Marie, je te dis !... J'ai mon plan... Gaillardon attendra en causant avec Henriette. Laissons-les un peu seuls, ça les « amoudera ». Ah ! C'est qu'il t'aime, celui-là, ma fille ! Il m'a dit « C'est convenu » d'un ton qui me l'a bien prouvé...
Il sort.
MADAME RÉPIN, allant rejoindre dans la cuisine Augustine, qui, pendant la scène, a achevé de dresser le couvert
Allons, viens, Marie.
SCÈNE IV. Henriette, Marie.
Marie, qui suivait sa mère, revient sur ses pas, regarde sa soeur un instant, puis va lui sauter au cou.
MARIE
Tant mieux, mon Henriette, tant mieux !... Mais tu n'as pas l'air content...
HENRIETTE
Si, si...
MARIE
Monsieur_Gaillardon ne te plaît pas ?
HENRIETTE
Si, si...
MARIE
C'est que, sais-tu, c'est un bonheur !
HENRIETTE
Oh ! Oui ! Un bonheur, mais...
Geste vague.
MARIE
Bête !...
HENRIETTE
Je sais bien... Je suis une oie... Et, toi, tu as l'air content.
MARIE
Mon Henriette, ma chère Henriette ! Oui, je suis contente. D'abord pour toi, et puis encore pour moi, car, sans reproche, tu me bouchais un peu le chemin. Si tu as vingt-six ans, je tombe dans mes vingt-trois, moi, tu sais ?
HENRIETTE
Tu ne m'en veux pas, au moins ?
MARIE
Si je t'en veux ! Quelle bonne soeur tu fais ! Tu me donneras un garçon d'honneur d'attaque, hein ?
HENRIETTE
Et du bois dont on fait les maris, tu peux compter sur moi.
MARIE
Quand on pense que voilà que tu as fait tout le chemin d'un coup, sans t'en douter !... Quelle veine ! Mais dis donc ! Veux-tu bien rire !
HENRIETTE
C'est plus fort que moi. Je me sens mal à l'aise. C'est le manque d'habitude. Je ne peux pas croire que la chance vienne enfin de mon côté. Oh ! Je sais ce qu'on pense de moi, va ! « Cette pauvre Henriette, dit-on, elle est laide, et c'est une oie. – Oui, qu'on dit, mais elle n'est pas méchante. » Et on répond « Il ne manquerait plus que ça. » Voilà ce qu'on pense, et mon bonheur me surprend. Je ne l'attendais plus. J'ai fini par être de l'avis de tout le monde je suis trop laide... trop oie... Il aura peur, mon bonheur.
MARIE
Veux-tu bien finir ! Qu'est-ce que c'est que ces manières ?
MADAME RÉPIN, de la cuisine
Marie ! Marie !
MARIE
Oui, maman !...
À Henriette.
Allons, bon ! Voilà que tu pleures, maintenant.
HENRIETTE
C'est rien... C'est les nerfs...
Exit Marie.
SCÈNE V. Henriette, puis Gaillardon.
Henriette seule, s'essuie les yeux, reste un instant en elle-même ; elle s'assied, poursuivant son muet soliloque, qui se termine à mi-voix.
HENRIETTE
Non, ce n'est pas possible... Je suis trop bête, trop oie.
Entre Gaillardon, venant de la cour. Il souffle désespérément dans une pipe.
GAILLARDON, s'avançant, tout à sa pipe
Dire qu'elle n'est pas bouchée, ça serait mentir.
Il tapote le fourneau sur la paume de sa main, puis souffle encore une fois dans le tuyau.
Oh ! Elle l'est, bouchée, pour sûr, et bien bouchée encore !... Dites donc, madame Répin ?...
Apercevant Henriette.
Tiens, ça n'est point Madame_Répin... Pardon, mademoiselle...
Il la regarde. Henriette s'est levée, interdite, rouge, les yeux baissés.
Pardon, pardon...
Il la regarde encore puis, par contenance, il souffle à nouveau dans sa pipe, riant.
Oh ! Pour bouchée, sauf vot' respect, elle est bien bouchée !...
Nouveau tapotage du fourneau sur la main. Un temps de gêne.
Mais je vais la déboucher, pour ça, oui...
Il se dirige vers la cour. Henriette est retombée sur sa chaise. Sur la porte, Gaillardon se ravise. À part.
Sapristi ! Répin qui m'avait dit... Après tout, je peux bien lui demander, à elle !...
Haut.
Pardon, Mademoiselle, mais vous n'auriez pas, des fois, une aiguille à tricoter ?
Il rit.
Oui, pour déboucher ma pipe...
Henriette, gauchement, s'est précipitée vers le bahut qu'elle a ouvert et où elle a trouvé l'aiguille demandée. Elle l'apporte à Gaillardon, sur lequel elle n'ose toujours pas lever les yeux.
Ah ! Merci, Mademoiselle... Avec ça, voyez-vous...
Il va sur le seuil et commence à tracasser la pipe avec l'aiguille. Du coin de l'oeil, tout en tracassant, il guigne Henriette. À part.
Vrai ! Elle a un air godiche...
Il continue son débouchage sur le seuil, en faisant face à la cour.
HENRIETTE, à part
Je suis trop bête, trop oie...
SCÈNE VI. Gaillardon à la porte, Henriette, Augustine, Marie, puis Répin et Madame Répin.
AUGUSTINE
Elle sort de la cuisine et tient une soupière fumante, qu'elle pose au milieu de la table.
Là, voilà la soupe !
Elle retourne à la cuisine.
RÉPIN, devant le seuil, à Gaillardon
Et cette pipe ?
GAILLARDON, soufflant bruyamment dedans
Vous voyez, m'sieu Répin, elle se débouche, elle se débouche.
Il rit.
Mais, passez donc.
RÉPIN, il entre et va directement à Henriette, lui désignant Gaillardon
Eh bien, mon Henriette, il est venu ?
HENRIETTE
Oui, papa, il est venu.
RÉPIN
Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?
HENRIETTE
Il m'a rien dit, papa.
Madame Répin paraît, suivie de Marie.
MADAME RÉPIN
Allons, la soupe est sur la table. Monsieur Gaillardon !
Elle marche jusqu'au seuil avec Marie.
GAILLARDON, sur la porte, à Madame Répin et à Marie
Bonjour, la nouvelle famille ! Mademoiselle, depuis tout à l'heure, ça vous va ?
MARIE
Très bien, pas mal, merci, et vous ?
RÉPIN, à Henriette
Il t'a rien dit ?
HENRIETTE
Il m'a rien dit.
RÉPIN
Ça me parait drôle.
HENRIETTE
C'est pourtant vrai.
RÉPIN
Ça, c'est fort. Il n'a cependant pas l'air timide, ce garçon... Voyons voir, voyons voir... Il a peut-être trop faim...
GAILLARDON, triomphant, sur la porte
Monsieur_Répin ! Monsieur_Répin ! Elle est débouchée !
MADAME RÉPIN
À table, Monsieur_Gaillardon, à table !
RÉPIN, remontant
Oui, à table ! La soupe refroidit.
Gaillardon, Madame_Répin et Marie descendent.
AUGUSTINE
Où donc que vous allez vous mettre, Monsieur_Gaillardon ?
GAILLARDON
Moi, oh ! Ça m'est égal... Où vous voudrez, vous...
AUGUSTINE
Il serait peut-être mieux de vous mettre à côté de mes filles... mais, en faisant le service, elles vous dérangeraient.
GAILLARDON
Oh ! Non, elles ne me dérangeraient pas.
MADAME RÉPIN
Et si, des fois, en apportant les plats, elles renversaient de la sauce sur votre veste ?
GAILLARDON, gros rire
Ah ! Par exemple, ceci ne serait point à faire !
MADAME RÉPIN
Dame ! Mettez-vous où vous voudrez.
GAILLARDON
Non, non, où vous voudrez, vous. Moi, je vous dis, ça m'est égal.
Tous ont pris une chaise, sur le dossier de laquelle ils tambourinent, prêts à s'élancer, au moindre commandement, pour s'asseoir.
MADAME RÉPIN, comptant les couverts
Un, deux, trois, quatre, cinq... C'est bien ça, le compte y est... Voyons Répin, là ; vous, là, moi, là... Non, ça ne va pas... Vous, ici, mes filles... Ah ! Ouaih ! Jamais je ne réussirai !... Voyez-vous, j'ai peur à cause de la sauce... Un malheur peut arriver. Comment faire ?... Qu'est-ce que tu en penses, toi, ma Marie ?
MARIE
Oh ! Moi, ça m'est égal.
MADAME RÉPIN
Et toi, mon Henriette, qu'est-ce que tu en penses ?
HENRIETTE
Oh ! Moi, ça m'est égal.
RÉPIN
Tiens, femme, tu nous ennuies. En voilà des manières ! Asseyez-vous là, monsieur Gaillardon, à côté de moi.
Il s'assied à gauche.
Et, les autres, arrangez-vous. Après tout, vous êtes de la famille, et si vous n'en êtes pas, vous en serez.
On rit et on s'assoit. Gaillardon, à gauche de Répin, Madame Répin, face au public, avec Henriette à sa gauche et Marie à la gauche d'Henriette.
GAILLARDON
Quel homme rond que Monsieur_Répin !
RÉPIN
Rond comme la terre !
GAILLARDON
À la bonne heure ! Au moins, vous comprenez les affaires.
S'apercevant qu'il a conservé son chapeau, il l'ôte de dessus sa tête, se lève et cherche des yeux un clou pour l'y pendre. Tous le regardent, sans mot dire, pendant que Madame Répin verse la soupe dans les assiettes. De guerre lasse, Gaillardon pose son chapeau sur une chaise et vient se remettre à table.
RÉPIN
Là, ça y est.
On mange la soupe.
GAILLARDON, entre deux cuillerées
Alors, c'est convenu. Quand fixons-nous la date ?
RÉPIN
Un peu de patience ! Tout à l'heure, en prenant le café.
MADAME RÉPIN, riant
Vous attendrez bien une petite minute ?
GAILLARDON
Bon, bon.
On achève la soupe en silence.
MADAME RÉPIN, appelant
Augustine !
Augustine arrive de la cuisine avec un plat de viande et de légumes.
GAILLARDON, après s'être essuyé la bouche avec sa serviette, frappe sur l'épaule de Répin
Ah ! Mon vieux beau-père ! Votre jument l'échappe belle !
RÉPIN
En effet. Ça vous fait plaisir ?
GAILLARDON
Plaisir ? Je crois bien ! C'est-à-dire que, s'il lui était arrivé malheur, j'en aurais pleuré. J'aime mieux les bêtes que les gens... Ah ! Pourtant, ces demoiselles ne doivent pas prendre ça pour elles !
On rit. Gaillardon à Madame Répin qui lui emplit son assiette, pendant qu'Augustine verse à boire dans les verres.
Merci, merci.
MADAME RÉPIN
Vous m'excuserez, au moins, pour le déjeuner, M'sieu Gaillardon.
Elle sert son mari et ses filles.
Je n'étais pas prévenue, moi.
GAILLARDON
Voyons, Maman_Répin, il n'y a pas de cérémonies à faire avec un gendre.
RÉPIN, rectifiant spirituellement
Futur, je dis futur !
GAILLARDON
Bah ! Tout n'est-il pas convenu déjà ?
On mange.
MADAME RÉPIN
C'est égal, j'aurais voulu vous faire plus d'honneur. Mais nous sommes loin de Paris où on dit qu'on a dans n'importe quel restaurant des tas d'affaires presque pour rien et tout de suite.
GAILLARDON
Oui, mais, croyez-moi, Madame_Répin, ça n'est guère mangeable, ce qu'ils vous débitent là-bas à si bon compte. J'en sais quelque chose, n'est-ce pas ? Vu que j'y vais deux fois par mois, à Paris, pour vendre mes boeufs. Bref, on en a toujours pour son argent.
RÉPIN
Bien sûr.
Après un moment de mastication.
La saison ne finit pas très bien, il me semble. Le temps ne se maintient pas comme on aurait cru...
GAILLARDON
C'est ce que je disais ce matin, en rencontrant vos deux demoiselles.
Il regarde Marie.
Je me disais « Gaillardon, c'est ennuyeux, ça sent la feuille morte... »
RÉPIN
Bah ! D'ici à la Toussaint, il y aura encore de bons jours, marchez !
GAILLARDON
Ah ! Sacristi ! N'empêche que le préfet a rudement bien fait de remettre l'ouverture de la chasse.
RÉPIN
Oui, il y a encore des blés à couper.
GAILLARDON
Et les avoines ! Et les warrats !
RÉPIN
Not' préfet est un charmant homme.
GAILLARDON
Vous le connaissez ?
RÉPIN, se rengorgeant
J'ai eu l'occasion de l'approcher quelquefois. Il m'a parlé ! Tenez, la dernière fois, c'était à l'exposition_agricole. Il m'a dit en toutes lettres : « Monsieur_Répin, vos produits sont superbes ; superbes, vous entendez, Monsieur_Répin ? »
GAILLARDON
Ah ? Et vous lui avez répondu ?
RÉPIN, dignement
Oui, Monsieur_Gaillardon, je lui ai répondu ! Je lui ai répondu : « Monsieur le préfet est bien bon... Vous êtes bien bon, monsieur le préfet. »
GAILLARDON
Très bien !
RÉPIN
Attendez ! Et j'ai ajouté : « Si mes produits paraissent superbes à Monsieur_le_Préfet, c'est que monsieur le préfet veut bien les honorer de son regard. »
GAILLARDON
Bravo ! Et vous n'avez plus rien ajouté ?
RÉPIN
Non, le préfet est parti, très flatté, et moi, je suis resté, très flatté aussi, devant mes produits.
MADAME RÉPIN, appelant
Augustine !
Augustine apporte l'omelette et s'en va, emportant les restes du plat de viande. Il s'est fait un temps de silence, que Gaillardon occupe à regarder Marie.
GAILLARDON
La belle omelette !
MADAME RÉPIN
Donnez-moi votre assiette, monsieur_Gaillardon.
Elle le sert.
GAILLARDON
Merci, merci, c'est trop.
MADAME RÉPIN
Mais non.
Servant Répin.
Tiens, Répin.
Servant Henriette, elle lui parle bas.
Mais tu ne dis rien, Henriette. Il va croire que tu es muette.
HENRIETTE, bas
Comme il regarde Marie !
MADAME RÉPIN, même jeu
Oh ! Il ne faut pas t'inquiéter. Tu comprends, cet homme, il n'ose pas te regarder tout d'abord et franchement, comme un effronté.
Elle se sert.
Il s'essaie et prend du courage avec ta soeur.
HENRIETTE, de même
Oui, je comprends.
MARIE, haut
Maman, tu m'oublies.
Bas.
Qu'est-ce que vous dites ?
Les trois femmes causent entre elles en mangeant.
RÉPIN, poursuivant une conversation avec Gaillardon
Vous le savez bien ; il faut qu'un boeuf vendu paie son engrais à raison de un_franc par jour.
GAILLARDON, achevant son omelette
Et encore, ce n'est pas beau !
RÉPIN
Parfaitement, on fait ses frais, voilà tout.
Un petit temps.
GAILLARDON, se levant, bas à Répin
Je me sauve une petite minute, hein, vous permettez ?
Il rit.
Mâtin ! On ne meurt pas de soif, chez vous !
Il s'esquive vers la cour.
RÉPIN, aussitôt fiévreusement
Attention ! Gaillardon ne va guère tarder à rentrer. Faut qu'il se trouve seul avec notre Henriette. Alors, tout à l'heure, il t'a rien dit, mon Henriette ?
HENRIETTE
Non, Papa, il m'a rien dit.
RÉPIN
Oh ! Cette fois-ci, il te parlera... Toi, femme, va faire le café à la cuisine, et, quand Gaillardon rentrera, appelle Marie. Moi, je me sauve dans la chambre. Quand il en sera temps, Henriette, tu viendras me chercher.
HENRIETTE
Oui, Papa.
Répin disparaît à gauche, et Madame Répin dans la cuisine.
SCÈNE VII. Henriette, Marie, Gaillardon, Madame Répin, dans la cuisine.
Gaillardon, dès la sortie de Répin, reparaît, poussant un gros soupir d'aise. Il trouve Marie occupée à empiler des assiettes sales tandis qu'Henriette, de sa place, qu'elle n'a pas quittée, la regarde faire.
GAILLARDON, étonné
Tiens !... Monsieur_Répin et Madame_Répin ne sont plus là ?
MARIE
Oh ! Papa va revenir, maman fait le café.
VOIX D'AUGUSTINE
Mamz'elle Marie !
MARIE
Voilà !
Elle sort avec la pile d'assiettes.
SCÈNE VIII. Henriette et Gaillardon en scène, Marie et Madame Répin dans la cuisine.
Henriette, les yeux toujours baissés, joue gauchement avec le bord de la nappe. Gaillardon s'est rassis à sa place. Les mains sur son ventre, il tourne ses pouces, les yeux fixés sur la porte de la cuisine. Ce jeu de scène dure un temps. Henriette ne se lasse pas de jouer avec le bord de la nappe, et elle s'enhardit jusqu'à regarder, par coups d'oeil furtifs, Gaillardon qui, fatigué de tourner ses pouces sur son ventre, s'est levé pour aller jusqu'à la porte de la cour, dans laquelle il plonge une seconde. Pour le coup, Henriette a les yeux grands ouverts et regarde courageusement le dos de Gaillardon. Mais Gaillardon, les mains croisées sur les reins, se retourne et, méthodiquement, d'un pas de promenade, il descend jusqu'à la rampe, qu'il se met ensuite à longer de gauche à droite, et qu'il lâche pour cingler droit vers la porte de la cuisine, aux vitres de laquelle, après une courte halte, il frappe résolument.
GAILLARDON, à Marie qui entrouvre l'huis
Vous restez partie... Je vous fais donc peur ?
Un temps durant lequel Marie, interdite, ne trouve rien à répondre.
Faudrait pourtant vous habituer à moi.
MADAME RÉPIN, paraissant derrière Marie
C'est comme ça que vous laissez mon Henriette ?
GAILLARDON
Oh ! J'ai bien le temps de la voir, elle !
MADAME RÉPIN, finement
Ça, c'est vrai... Ah ! Mais, c'est égal, ça n'est pas très aimable ce que vous dites là, Monsieur_Gaillardon !... Allons ! Laissez-nous donc voir un peu tranquilles. Nous avons à travailler. Henriette n'a rien à faire ; bavardez avec elle, à votre aise.
Elle lui ferme la porte au nez, bruyamment.
SCÈNE IX. Henriette, Gaillardon.
Henriette, toujours à sa place, paraît de plus en plus gênée. Gaillardon, après un geste d'ennui, reprend son pas de promenade et se met à longer le fond. En passant derrière Henriette, il s'arrête une seconde, mais, ne trouvant pas de phrase, il repart, s'arrête devant la place de Répin, et s'y assoit. Alors, Henriette reprend un peu de courage et ose relever les yeux. Gaillardon et elle se regardent. Soudain, Gaillardon fait le geste de délivrance de l'homme qui a trouvé, et sa main, précipitée aux profondeurs d'une poche, en ramène triomphalement la pipe. Gaillardon en inspecte le fourneau, puis, se la campant dans la bouche, il fait dans le tuyau une petite musique de pompe aspirante et refoulante.
HENRIETTE, aimable
Peut-être que vous voudriez, des fois, une aiguille à tricoter ?
GAILLARDON, ayant pompé encore un peu et s'étant ôté la pipe du bec, avec un gros rire
Oh ! Pour débouchée, cette fois-ci, elle est bien débouchée.
Gaillardon replace sa pipe entre ses dents, et sa main, précipitée aux profondeurs d'une autre poche, en ramène un rouleau de peau de taupe gonflé de tabac. Calé sur sa chaise comme pour attendre en patience, il se met à bourrer sa pipe, longuement, sans plus s'occuper d'Henriette, qui, à la fin, dépitée, se lève et va à la porte de la cuisine.
SCÈNE X. Gaillardon, Henriette, Madame Répin, Marie, puis Répin.
La porte de la cuisine s'ouvre en silence. Madame Répin et Marie paraissent dans l'encadrement.
MADAME RÉPIN, anxieuse, à mi-voix
Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?
MARIE, de même
Oui, qu'est-ce qu'il t'a dit ?
HENRIETTE
Il m'a rien dit.
MARIE, les bras croisés, à sa mère
Eh bien, tu crois ! Eh bien, tu crois !
MADAME RÉPIN, haut
J'vas servir le café. Henriette, va appeler ton père.
Gaillardon allume sa pipe.
HENRIETTE, à la porte de gauche
Papa ! Papa !
RÉPIN, paraissant aussitôt, bas à Henriette
Qu'est-ce qu'il t'a dit, mon Henriette ?
HENRIETTE, de même
Il m'a rien dit.
RÉPIN
Tu m'ébahis. Je n'en reviens pas. N'aie pas peur, va, je vais m'en mêler, moi, tu vas voir.
Madame Répin apporte le café et le verse dans les tasses. Henriette et Marie sont assises. Répin reprend aussi sa place.
GAILLARDON
Ah ! Vous voilà, Monsieur_Répin ?
RÉPIN
Oui, j'étais allé chercher ma pipe, moi aussi.
Il allume sa pipe.
GAILLARDON, reniflant sa tasse
Mmmmm ! Voilà un café qu'a un rude parfum, c'est pas pour dire !
MADAME RÉPIN, pincée
Je l'ai fait bon, vous pensez.
Elle s'assied à son tour. Un temps employé par tous à s'humecter les lèvres dans le café brûlant.
RÉPIN, posant sa tasse, à Gaillardon
Voyons, voyons, nous fixons le jour ?
GAILLARDON, de même
Enfin, nous y voilà ! Je n'osais pas le dire, mais, sans reproche, depuis la soupe, je commençais à trouver le temps long. Toutefois, on est bien éduqué ou on ne l'est pas.
RÉPIN
Très bien alors, prenons le 27_octobre. Ça vous va-t-il ?
GAILLARDON
Si ça me va !
Tout le monde boit le café.
RÉPIN, brandissant un litre
Un verre de fine, alors ! Et de la vieille.
Il emplit les petits verres.
Et vous m'en direz des nouvelles.
Répin et Gaillardon approchent leurs verres de fine, en ayant soin de ne pas les entrechoquer, de peur d'en renverser des gouttes.
GAILLARDON, buvant
Fameux, fameux !
RÉPIN, à sa femme
Tu vois, bourgeoise, voilà comme on arrange les choses les simagrées ne servent à rien.
GAILLARDON, très gai, se levant
Maintenant, je réclame l'honneur et le plaisir d'embrasser ces dames.
RÉPIN
Oh ! Bien à votre convenance !
Gaillardon quitte sa place et commence sa tournée. Les trois femmes s'essuient les lèvres avec leur serviette. Il embrasse d'abord Madame Répin, puis Henriette. Il termine par Marie.
MARIE, que Gaillardon veut embrasser deux fois, le repoussant
Ne vous gênez pas. Qu'est-ce que va dire ma soeur ?
GAILLARDON
Ah ! De ça je me moque un peu, par exemple !
Il va saisir la main de Répin.
Mon cher papa, merci.
Madame Répin, émue, se met à pleurer.
RÉPIN, lui-même très ému
Regardez-la donc, est-elle bête ! Est-elle bête !
GAILLARDON
Dame, ça se comprend. C'est pas tous les jours...
Il se rassied.
RÉPIN, remplissant les verres
Hein ! Mon Henriette !...
On boit.
GAILLARDON
Fameux, tout de même ! Fameux !
RÉPIN
Ah ! Marie, à ton tour, maintenant. Voilà Henriette bien lotie. Il faudra qu'on pense à toi.
GAILLARDON, surpris, le verre en l'air
Comment ça ?
RÉPIN, riant
Dame, vous vous en moquez, maintenant que vous avez ce qu'il vous faut.
GAILLARDON, posant son verre
Mais pardon, mais pardon, faites excuse, je ne comprends pas.
RÉPIN
Allez, marchez ! ce n'est pas votre affaire.
GAILLARDON, stupéfait
Ce n'est pas mon affaire ?... Monsieur Répin ...
SCÈNE XI. Les mêmes, Malahieude.
RÉPIN, à Malahieude qui entre du fond
Eh bien, m'sieu Malahieude, et la Grise ?
MALAHIEUDE
Oh ! Rien de grave, m'sieu Répin. Rien qu'un peu de poil enlevé au genou. Je viens de la voir.
RÉPIN
Alors, vous allez prendre un verre de fine ?
MALAHIEUDE
C'est pas de refus, bien sûr.
RÉPIN
Augustine, un verre pour Monsieur_Malahieude. Asseyez-vous donc. Augustine apporte un verre.
MALAHIEUDE
Merci, je ne fais que passer.
RÉPIN
Qu'est-ce que ça fait ? Asseyez-vous un brin.
MALAHIEUDE, prenant une chaise et s'asseyant à la droite de Répin
Eh ben, tout de même, mais rien qu'une minute.
À Répin qui lui offre un verre plein.
Merci.
RÉPIN
De la vieille, vous savez ! Et vous m'en direz des nouvelles !
MALAHIEUDE, ayant bu
Et des bonnes nouvelles, encore ! C'est-à-dire que j'en voudrais bien un fût de la pareille... Tiens ! Mais c'est Monsieur_Gaillardon ! Vous v'là par ici, donc, alors ?
GAILLARDON
Mais oui, m'sieu Malahieude.
MALAHIEUDE
Révérence parler, vous avez l'air tout drôle...
RÉPIN, riant
Lui ? Ah ben ! Ah ben ! Elle est bonne !
MALAHIEUDE, se levant, à Répin
Et, à part ça, vot' taureau, ça va-t-y ?
RÉPIN
Oh ! Vous l'avez bien soigné, merci ! La jambe est tout à fait à sa place.
MALAHIEUDE
Ah ! Tant mieux, alors, tant mieux !
RÉPIN
Vous vous en allez ? Dites-moi au moins ce qu'il faut faire à la Grise.
MALAHIEUDE
Faites-lui des compresses d'eau blanche et frictionnez-la avec de l'eau d'écorce de chêne. Le poil repoussera. Il n'y paraîtra pas plus que sur ma main.
RÉPIN
C'est ça.
MALAHIEUDE
Eh ben ! Au revoir, m'sieu Répin ; au revoir, Madame_Répin ; au revoir, mesdemoiselles ; au plaisir, m'sieu Gaillardon.
Il sort, reconduit par Répin jusqu'à la porte.
SCÈNE XII. Les mêmes, moins Malahieude.
RÉPIN, revenant s'asseoir
Ah çà ! M'sieu Gaillardon, qu'est-ce que vous aviez donc tout à l'heure ?
GAILLARDON
Tout à l'heure, m'sieu Répin, j'avais... ce que j'ai encore.
MADAME RÉPIN, inquiète
Quoi ? Quoi ?
RÉPIN
Voyons, du calme... Qu'est-ce qu'il y a ?
GAILLARDON
Il y a... Il y a qu'il y a maldonne. Voilà ce qu'il y a.
LES AUTRES
Maldonne !
GAILLARDON
Parfaitement, maldonne, je le répète.
RÉPIN, regardant sa femme et ses filles
Comprends pas, et vous ?
MADAME RÉPIN
Ni moi.
MARIE
Ni moi.
RÉPIN
Voyons, expliquez-vous.
GAILLARDON
C'est pourtant bien simple. Il y a que je vous ai demandé une de vos filles et que vous m'avez donné l'autre. Vous me direz ce que vous voudrez, mais il me semble que ce n'est pas d'un franc_jeu et que vous trichez.
RÉPIN, levant les bras, les abaissant, siffle du bout des lèvres
Tu tutu u u...
MADAME RÉPIN
Quoi ! Ce n'est pas notre Henriette que vous nous avez demandée ?
GAILLARDON
Pas du tout, c'est Marie.
Il désigne Marie.
Là, celle-là.
Ayant chiffonné sa serviette entre ses doigts, il l'écrase sur la table, se lève et marche d'un bout à l'autre de la scène et inversement, d'un pas inégal, avec une grande agitation. Ses bretelles sont un peu anciennes et mollissent. Son pantalon tient mal. Il le relève d'un mouvement brusque, puis se croise les mains sur les reins.
RÉPIN, se lève également et commence une promenade à l'exemple de Gaillardon, mais en sens opposé. Au deuxième croisement
Il fallait le dire ! Il fallait le dire !
GAILLARDON, s'arrêtant
Qu'est-ce qu'il fallait dire ? Comment ! Vous avez deux filles ; elles ont toutes les deux la même dot dix mille francs chacune, cinq mille en terres, cinq mille en argent comptant. C'est bien ça, n'est-ce pas ? Vous ne m'avez point trompé ?
RÉPIN
C'est ça.
GAILLARDON
Elles ont la même instruction. Elles sont presque du même âge, et je ne prendrais pas la mieux, la plus jolie ? Il faudrait que je sois rudement bête !
MADAME RÉPIN
Nous voilà bien ! Les draps sont propres. Que celui qui est malin nous tire de là.
RÉPIN
Femme ! Du calme, de la dignité. Ne nous emportons pas comme des libertins, qui turbulent.
GAILLARDON
Oh ! Personne ne s'emporte. Nous ne sommes plus des enfants. On est bien éduqué, ou on ne l'est pas. Mais l'affaire n'est pas avenante... pour moi, du moins.
RÉPIN, avec quelque gravité
Monsieur Gaillardon, je connais les convenances, et il m'est arrivé, je vous l'ai dit, de parler en personne au préfet, un charmant homme... Je ne vous dirai pas que je suis surpris, je suis étonné... profondément étonné. Mais, après tout, rien n'est fait, et, du moment que vous reprenez votre parole, nous vous la rendons !
GAILLARDON
Dame ! Mettez-vous à ma place. Ne suis-je pas dans mon droit en réclamant ? Raisonnons.
HENRIETTE, sanglotant, les mains sur les yeux, convulsée
Mais je ne tiens pas tant que cela à me marier, moi ! S'il aime mieux ma soeur, qu'il prenne ma soeur.
RÉPIN
Ça jamais ! J'ai toujours dit que tu te marierais la première, la première tu te marieras.
MADAME RÉPIN
Oui !
HENRIETTE, venant embrasser son père
Je t'assure, mon papa, que j'ai bien le temps de me marier.
RÉPIN
Bien le temps ! Mais tu ne sais donc pas que tu as vingt-cinq ans !
MADAME RÉPIN
Presque vingt-six.
HENRIETTE, suppliante, en larmes
Si, si... je le sais depuis longtemps... Mais, vois-tu, j'aime mieux attendre encore un petit peu.
GAILLARDON
C'est honnêtement parlé, ma brave demoiselle.
Il prend les deux mains d'Henriette et les lui serre avec vigueur.
RÉPIN
Lâchez-la ! Je ne plaisante plus, moi ! J'ai le devoir de me montrer intraitable, vexé.
MADAME RÉPIN
Tu vois, Répin, tu disais que personne ne s'emporte, et c'est toi qui t'emportes... Mais, si elle n'y tient pas, faut pourtant point la forcer.
RÉPIN
Possible. Elle est libre. Mais on ne peut toujours pas donner sa soeur à ce monsieur, dont tu ne veux point, dis voir, ma Marie ?
MARIE
Oh ! Moi, ça m'est égal. Faites comme vous voudrez, comme ça vous fera plaisir à tous.
GAILLARDON
Bien parlé aussi ça, bien parlé.
MADAME RÉPIN
Sûrement, si ce monsieur s'en retourne chez lui les mains vides, on va causer.
GAILLARDON
Dame !... Voyons, mon cher papa ?
RÉPIN
Doucement ! Connu, on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Mais je ne veux pas encore donner dans le panneau. Et, pour commencer, faites-moi le plaisir de ne point, m'appeler « cher papa », du moins avant d'avoir tout réglé convenablement et solidement cette fois. Voyons, parlons franc et le coeur sur la main.
Il lève et étend sa main à hauteur du menton, les doigts joints, la paume en creux, comme si son coeur s'apprêtait à sauter dedans.
C'est bien ma fille cadette, Marie, la brune, âgée de vingt-deux ans, que vous me demandez en mariage ?
GAILLARDON
Tout juste.
RÉPIN
Je vous la donne. Mais vous allez signer un papier comme quoi, si vous changez encore une fois d'idée, vous me donnerez une paire de boeufs, des boeufs fameux, oui-da, des boeufs de taille !
GAILLARDON, hésitant
Permettez...
RÉPIN
Signez, ou rien n'est fait !... Ne vous imaginez pas que vous m'attraperez une deuxième fois.
GAILLARDON
Soit, vous défunt, ils peuvent me revenir.
RÉPIN
Alors donc, adjugée la cadette.
GAILLARDON
Merci bien, mon cher papa.
RÉPIN
Oh ! Mon cher papa, c'est bientôt dit. D'abord, vous êtes presque aussi chauve que moi, et quelqu'un qui ne vous connaîtrait pas et nous verrait nu-tête, dans un champ par exemple, aurait le droit de nous demander lequel des deux est le cher papa.
GAILLARDON
C'est vrai, mais ce n'est pas les cheveux qui font le coeur, et puis, tout de même, je suis encore un petit peu moins épluché que vous.
On rit.
MARIE
Ma pauvre soeur, quand j'y pense... Tu peux être sûre que je n'y pensais pas. Qu'est-ce que vous voulez ? Qu'est-ce que vous voulez ?
HENRIETTE, peinée
Je te le disais bien que la chance aurait peur.
MARIE
Oui, mais, au moins, on pourra m'accorder que, si je me suis mariée avant toi, je ne l'ai pas fait exprès.
RÉPIN
C'est bon, c'est bon, point tant de giries !... Tu t'en moques, toi, maintenant qu'on t'a donné ce qu'il te faut. Mais Henriette n'attendra pas longtemps, marche. Je vais lui en trouver un en ne tardant guère, et un crâne, n'est-ce pas, mon Henriette ?
Il frappe amicalement de petits coups sur l'épaule et la joue de son Henriette. Celle-ci les yeux rouges encore et les cils humides, toutes le stâches de sa peau de rousse en feu, s'eforçait de sourire en disant.
Girie : Terme populaire. Plainte hypocrite, jérémiade ridicule.
HENRIETTE
Mais oui, mais oui, va, papa...
De retenir ses larmes et de garder pour elle, en dedans, la grosse peine qui gonflait, gonflait sa poitrine énorme, jusqu'à menacer de l'étouffer.
GAILLARDON
Ah ! Pour ça, mon cher papa, je suis votre homme. J'ai justement un camarade qui en cherche une ; elle va joliment bien faire son affaire !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0