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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Compliment en vers et en prose· Pièce en une Scène

Les Compliments

Riccoboni, Jean-Antoine Romagnesi· créée en 1736· 417 vers· 6 personnages

Représenté pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le 10 Avril 1736.

Personnages

  • MADEMOISELLE SILVIA
  • MADEMOISELLE RICCOBONI
  • MADEMOISELLE FLAMINIA
  • MADEMOISELLE BELMONT
  • MADEMOISELLE CATINE
  • MADEMOISELLE FABIO

SCÈNE I. [Monsieur Thomassin, Tous les acteurs].

Les Acteurs entrent sur le théâtre par une marche, dans laquelle ils font la révérence au public.

MONSIEUR THOMASSIN

Voilà déjà notre révérence faite ; allons, mes amis, il ne s'agit plus que de parler.

TOUS LES ACTEURS

Messieurs...

MONSIEUR THOMASSIN

Cela produit un effet charmant ; continuons de parler tous à la fois.

MONSIEUR DESHAYES

Mais on ne nous entendra pas.

MONSIEUR THOMASSIN

Tant mieux mon enfant, aussi bien n'avons-nous pas de trop bonnes choses à dire ?

MONSIEUR RICCOBONI

Doucement, s'il vous plaît, Messieurs ; chacun de nous à la dernière assemblée a brigué l'honneur de complimenter le public. Les dames ont prétendu que leurs droits étaient pour le moins aussi bien fondés que les nôtres ; et pour faire cesser le tumulte, la troupe a délibéré que chacun ferait le sien à part. Commençons donc de cette manière, et cédons le pas aux dames.

MADEMOISELLE SILVIA

Aux Dames ! Il y a dans cette politesse plus d'orgueil que de civilité. Vous voulez faire entendre que les meilleurs compliments sont réservés pour la fin.

MONSIEUR RICCOBONI

Moi ! Point du tout.

MADEMOISELLE SILVIA

Et vous pourriez vous tromper.

À Mlle Riccoboni.

Peut-on vous demander qui a composé le vôtre ?

MADEMOISELLE RICCOBONI

Qui me l'a composé ? Moi-même.

MADEMOISELLE SILVIA

Oh ! Je gage que c'est votre mari.

MADEMOISELLE RICCOBONI

Vous me croyez donc bien bornée. Je ne serais pas capable de produire une pareille bagatelle.

MONSIEUR RICCOBONI

Bagatelle ! Je le soutiens très joli.

MADEMOISELLE SILVIA

Il est de lui, il est de lui ; puisqu'il le trouve bon.

MONSIEUR THOMASSIN

Pour moi, j'ai fait faire le mien par l'auteur qui les fait tous les ans à la Comédie Française.

MONSIEUR DESHAYES

Ma foi, j'aurais cru que ces Messieurs les faisaient eux-mêmes.

MONSIEUR ROMAGNESI

Au fait, Messieurs, commençons.

COMPLIMENT.

Messieurs, les compliments en beautés si fertiles, Pour avoir trop produit, sont devenus stériles : Depuis que l'on en fait, leurs traits sont épuisés, Et ne nous offrent plus que des moyens usés. En vain, pour en vouloir déguiser la figure, On a des compliments renversé la structure ; L'un aujourd'hui les tourne en dissertations, L'autre, en vers mal construits, y met des fictions : Qu'aux français une pièce ait quelque réussite, C'est dans le compliment qu'on vante son mérite, C'est-là qu'elle reçoit l'encens le plus flatteur, Et tout le compliment n'est fait que pour l'auteur. Pour nous, qui n'avons point de ressources pareilles, Dont le genre tout simple offre moins de merveilles, Nous ne pouvons, hélas ! Quand il faut vous parler, Que vous remercier de ne nous pas siffler : En effet, nous avons, dans notre insuffisance, Éprouvé mille fois toute votre indulgence ; Mais nous dirons aussi que, pour la mériter, Il n'est point de périls que nous n'osions tenter. Nous avons critiqué des auteurs respectables, Nous avons contrefait des acteurs admirables ; Nous avons même osé donner du sérieux ; (Ce n'est pas, il est vrai, ce qu'on a fait de mieux ;) Mais faut-il s'étonner qu'une troupe comique Ait essuyé l'affront d'échouer au tragique, Quand des héros en place, au cothurne aguerris, Dans plusieurs nouveautés ont ennuyé Paris. Vous allez voir, Messieurs, qu'il est très difficile D'amuser à la fois et la Cour et la ville. Premièrement il faut ....

Cothurne : C'est une espèce de soulier ou de patin élevé par des semelles de liège, dont se servaient les anciens acteurs de tragédies sur la scène, pour paraître de plus belle taille. Il couvrait le gras de la jambe, et était lié sous le genou. [F]

MADEMOISELLE SILVIA, l'interrompant

Monsieur ...

MONSIEUR ROMAGNESI

Premièrement...

MADEMOISELLE SILVIA

Eh ! Monsieur, finissez ce mauvais compliment.

BOUTADE.

Les grands vers Sont pervers, De petits Bien bâtis En ces lieux Valent mieux Qu'un sabbat Dont l'éclat Étourdit, Et ne dit Dans le fond Rien de bon. Oh pour moi Sur ma foi Je prétends Et j'entends Dire en bref De mon chef Quatre mots À propos Au Public, C'est le hic. Son bon goût Juste en tout, N'aime point Sur ce point Qu'un Acteur Grand conteur Fasse voir Son savoir ; Mais il veut, S'il se peut, Des discours Bons et courts. Il fait bien. Est-il rien D'ennuyeux Comme ceux Qui voudraient Et croiraient Par leurs dits Érudits Aveugler Ou régler Le Censeur Connaisseur. Son arrêt Toujours prêt Met le prix Aux écrits, Vous pouvez Et savez Enhardir Applaudir Les talents Excellents. Bien aussi Dieu merci Savez-vous Contre tous Vous servir À ravir De vos droits ; Dont cent fois Les auteurs, Les acteurs, Se sont vus Confondus. Poursuivez Proscrivez Les grimauds Idiots, Les Hurons Histrions, Par le bruit Que produit Le sifflet, C'est bien fait, Mais chez nous Prêtez-vous Comme gens. Indulgents, Qui témoins De nos soins Pardonnez Et venez Seulement Bonnement Réjouir Ébaudir Un petit Votre esprit. Si du grand Cependant Vous trouvez Percevez Quelque trait À souhait Tout nouveau Qui soit beau. Que pour lors Nos efforts Reconnus Bien reçus Soient payés Appuyés Du bonheur De l'honneur De vous voir Chaque soir Applaudir Et remplir À grand bruit Ce réduit. Dans nos Jeux Trop heureux Nous serons : Et verrons Nos souhaits Satisfaits.

Grimaud : petit écolier. Terme injurieux dont se servent les grands écoliers pour injurier les petits. [F]

MADEMOISELLE RICCOBONI

ODE.

Quel bruit soudain se fait entendre ? D'où naît ce tumulte enchanteur ? Quel plaisir vient de se répandre Dans les regards du spectateur ? J'y vois ces marques d'allégresse, Cette vive et flatteuse ivresse Dont l'heureux acteur s'enhardit. Content d'un zèle qui le flatte, Le public généreux éclate ; Il nous approuve, il applaudit. De cette aimable récompense Naissent nos soins et nos travaux, Un succès produit l'espérance D'obtenir des succès nouveaux. Le Nautonier dans la tempête, Aux vents qui menacent sa tête, Jure de ne plus se risquer ; Mais si les faveurs de Neptune Ont fait prospérer sa fortune, Il ose encor se rembarquer. Que ta destinée est flatteuse ! Toi dont les talents séducteurs T'offrent dans ta carrière heureuse, Le plaisir d'enchaîner les coeurs. Charmé de se laisser séduire, Tout s'attendrit, s'égaye, admire, Suivant ce que ton art prescrit ; Et la multitude étonnée, Sans cesse où tu veux entraînée, Semble n'avoir qu'un même esprit. Que vois-je ? Arrête téméraire, Ton bonheur t'aveugle et te perd Quoi donc la sûreté de plaire Te nuit plus qu'elle ne te sert ? Tout rempli d'un orgueil extrême Tu t'abandonnes, à toi-même Tu ne veux plus rien écouter. Gardes-toi de te méconnaître ; Plus on est chéri de son maître, Plus sa haine est à redouter. De cette vaine confiance Gardons-nous de nous enivrer. Qui marche avec trop d'assurance, Est sur le point de s'égarer. Quand le Public nous encourage, C'est à lui qu'il faut rendre hommage Des traits où nous réussissons. Soit qu'il punisse ou qu'il pardonne, Jusqu'aux éloges qu'il nous donne, Tout doit nous servir de leçons.

Nautonier : ce mot est beaucoup plus usité et beau en poésie qu'en prose. Il veut dire matelot, marinier ; celui qui conduit, ou qui aide à conduire une barque, un navire. [F]

417 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0