Vaudeville en vers et en prose· Chanson en Deux Actes
Madame Grégoire ou Le Cabaret de la Pomme du Pin
Représenté pour la première fois le 21 mai 1830 au Théâtre national de Vaudeville.
Personnages
- D'AUBERVAL, danseur de l'Opéra. M. FONTENAY
- BELROSE, sergent du guet. M. LAFONT
- D'ESPARVILLE, financier. M. LEPEINTRE jeune
- LUQUET, marchand verrier. M. ARNAL
- BENOIT, falot de l'Opéra. M. ARMAND
- MADAME GRÉGOIRE, cabaretière. Mme DOCHE
- FANCHETTE, auvergnate, et et femme supposée de Benoît. Mlle WILMEN
- MANON GIROUX, blanchisseuse. Mme LACAZE
- GIROUX, son mari, batelier. M. CASSEL
- MARIOTTE, servante. Mlle GEORGINA
- UN CAPORAL DU GUET, M. ÉMILIEN
- HOMMES DU PEUPLE
- FEMMES DU PEUPLE
- SOLDATS
ACTE PREMIER
Le théâtre représente la jardin d'une guinguette ; des tables dans le fond, à droite et à gauche. Près de la coulisse de droite, une petite séparation à claire-voie, qui ferme à clef. Une maison à gauche.
SCÈNE I. Giroux, plusieurs hommes du peuples boivent à des tables à droite ; Les dragons de la Reine et des Gardes-Françaises boivent de l'autre côté ; les soldats jouent aux cartes.
CHOEUR GÉNÉRAL, à deux parties
AIR du Temps.
Mes amis, pour bien servir l'amour, Il faut boire ;Ter.
Mes amis, pour bien servir l'amour, Il faut boire le nuit et le jour.MARIOTTE
Queu bruit de carillon que vous faites !... Ici on n'a pas le temps de courir, on est toujours en l'air comme un volant.
TOUS
À boire !
MARIOTTE
Oui, à crédit ? Si Madame_Grégoire n'avait que des pratiques comme vous, elle ne risquerait rien que de fermer son cabaret_de_la_Pomme-de-Pin.
GIROUX
Dis-donc, poulette, tu chantes ben haut aujourd'hui... Mais il nous faut du liquide !
TOUS
Holà ! La bourgeoise !
Ils font du bruit.
SCÈNE II. Les mêmes ; Belrose, entrant par le fond.
BELROSE
Quel est de ce bruit et de ce tapage ? Qui demande la bourgeoise ?
MARIOTTE
Pardine, c'est des ivrognes qui font leur train ordinaire.
BELROSE
Mauvaise société, ça finira mal.
AIR. J'arrive de la guerre.
J' suis l' sergent intrépide Du guet ; Ce corps n'est point timide, On l' sait.BELROSE
Par amour pour la discipline, le sergent Belrose vous invite à vous liquider et à vous en aller !
GIROUX
Et si ça ne nous plaît pas ?
BELROSE
Alors j'appellerai mon escouade, et on vous fera entrer dehors sans façon.
GIROUX
Nous voulons voir la bourgeoise !
BELROSE
La bourgeoise a de beaux yeux ; mais ça ne vous regarde pas. J'ajouterai que si vous aviez le malheur de lui plaire, ça vous rapporterait plus de coups de sabre que de plaisir véritable... chers amis, que vous êtes !
GIROUX
Ah ! Le sergent attend que je m'en aille ! Eh ! Les autres ! Venez jouer au siam dans le fond du jardin, nous boirons jusqu'à ce soir si ça veut ; et en avant !
Siam : Nom d'un jeu de quille qui se joue avec une roulette dont une face est plus petite que l'autre, de sorte qu'elle ne roule pas en ligne droite, mais décrit une courbe sur le sol. [L]
CHOEUR
AIR : du vaudeville des Cris de Paris.
Allons, mes enfants, En dépit des sergents , Que l' vin coule, Et que la boule Roule Là-bas ; Par en bas La boule roulera, Et par en haut tout le vin coulera.Les gens du peuple s'en vont à droite avec Mariotte ; les militaires sortent par le fond.
SCÈNE III. Belrose, et peu après Madame Grégoire.
BELROSE
C'est étonnant comme les gens sans éducation manquent de tenue ; il vient ici des tas de peuple qui font frémir à entendre...
Regardant.
Mais voilà un objet qui ne fait pas frémir à voir... C'est Madame_Grégoire !
MADAME GRÉGOIRE, sortant de chez elle, et saluant Belrose de la main
AIR : C'est le gros Thomas.
Si j'ai du bonheur, Mes bénéfices sont modiques ; Par ma bonne humeur Je charme toutes mes pratiques. Mon vin est bien pur, Mon coeur est bien pur ; Ici jamais rien de postiche. J' prête au pauvre et j'emprunte au riche, Et chacun voudrait Boire à mon cabaret. J' fais un peu de bien, Même au médisant qui me fronde ; Si j'avais l' moyen, J' voudrais en faire à tout le monde. Ici l'indigent Viendrait sans argent, Et, trouvant du vin sans mélange, Même quand manqu'rait la vendange, Gratis il pourrait Boire à mon cabaret.BELROSE
Avec ça que vous êtes toujours gaie, toujours superbe femme !
MADAME GRÉGOIRE
Monsieur Belrose, vous me tourmentez chaque jour de vos compliments... Je les écoute, parce que je ne risque rien ; mais on m'a assuré que vous profitiez de ça pour vous vanter de me plaire ?
BELROSE
Eh bien ! Où serait l'offense ?
MADAME GRÉGOIRE
Ainsi vous allez dire à tous vos camarades que je vous aime à la folie ?
BELROSE
La plus belle des créatures, il y a la moitié de vrai dans ce que vous dites là. J'ai insinué que vous m'aimiez ; mais je n'ai pas été jusqu'à la folie !
MADAME GRÉGOIRE
Mais, Monsieur, de pareils propos peuvent me faire beaucoup de tort.
BELROSE
Du tort ? Oh ! oh ! Ceci est une injure personnelle pour mon physique ! Ça m'étonne extrêmement ; car je suis le plus beau des dix-sept enfants que ma mère se plut à mettre au monde ! En outre je suis sergent du guet, j'ai huit_sous par jour, et un héritage de dix-neuf_cent_livres, quant la mort aura frappé ma tante. J'ai pensé qu'avec tant d'opulence je pouvais aspirer à l'amour, et inopinément j'ai conclu avec moi-même qu'un de ces quatre matins je vous offrirais mon coeur avec ma main...
MADAME GRÉGOIRE
Ah ! Vous avez arrangé ça tout seul ?
BELROSE
À la sourdine.
À la sourdine : loc. adv. Sans le bruit qui accompagne ordinairement la marche d'une troupe militaire. [L]
MADAME GRÉGOIRE
Eh bien ! Monsieur_Belrose, je vais vous répondre franchement. Vous êtes sans doute aimable, galant, brave et très capable de faire le bonheur d'une femme ; mais j'ai bien résolu de ne pas me donner un maître, et de rester votre très humble servante.
BELROSE, étonné
Bah ! Pourtant jusqu'à ce jour j'ai été fort heureux dans mes inclinations ; partout où j'ai porté ma gloire avec le vainqueur de Mahon, j'ai trouvé de très belles Vénus qui se sont éprises de moi : j'en ai plus de cent dont je vous en montrerai les cheveux, si ça vous fait plaisir ?
MADAME GRÉGOIRE
Merci ! Je ne suis pas curieuse.
BELROSE
Histoire seulement de vous certifier mes conquêtes : c'était la tactique du vainqueur de Mahon !
MADAME GRÉGOIRE
Le vainqueur de Mahon et vous, ça fait deux !
BELROSE
Oui, ça fait deux vainqueurs ! Au surplus, vous avez beau dire, une veuve a besoin d'un protecteur comme le sceptre de vigne a besoin d'échalas.
Échalas : Bâton de longueur variable auquel on attache un cep de vigne. [L]
MADAME GRÉGOIRE
Je me protège toute seule ; d'ailleurs, êtes-vous bien sûr que je sois veuve ?
BELROSE
C'est la rumeur populaire.
MADAME GRÉGOIRE
Et si je ne l'étais pas ?
BELROSE
Vous me l'auriez dit.
MADAME GRÉGOIRE
Du tout, car c'est mon secret ; et c'est en le gardant que je me fais respecter.
BELROSE
Tout ça n'est pas clair et limpide. Tenez, Madame_Grégoire, ça finira mal ; vous recevez chez vous une ribambelle de freluquets...
Freluquet : Terme familier. Homme léger, frivole et sans mérite. [L]
MADAME GRÉGOIRE
Comment, des freluquets ?
BELROSE
Oui, oui, le nommé d'Auberval, beau danseur de l'Opéra ; le gros d_Esparville, cet avide maltôtier de la rue_Quincampoix ; et même ce petit muguet de Luquet, le marchand_de_bouteilles de la rue_de_la_Verrerie...
Maltôtier : Péj. Agent chargé du recouvrement de la maltôte, plus généralement de l'impôt. [L]
Muguet : Fig. Nom donné aux jeunes gens faisant profession d'élégance et de galanterie, parce qu'ils se parfumaient avec des essences de muguet. [L]
MADAME GRÉGOIRE
Il est vrai, ce sont des pratiques qui dépensaient beaucoup d'argent chez moi autrefois, mais qui n'y viennent plus du tout.
SCÈNE IV. Les Mêmes ; Luquet, entrant avec aplomb, et s'arrêtant au milieu du théâtre.
BELROSE
Ah ! Ah ! Voyez-vous comme il ne revient pas.
À part.
Observons-le minutieusement.
LUQUET, une grosse rose à la main
AIR. C'est une ruse (fragment de l'ouverture du Jeune Henri ).
Reine des Grâces, Je viens à mon tour Dans ta cour ! Et sur mes traces J'amène aussi l'Amour !BELROSE, prenant la rose de Luquet
Voyez-vous !
LUQUET
Mais c'est inconvenant, ça... Bien le bonjour, Madame_Grégoire ; je viens d'après l'ordre de maman, vous savez , maman ?
MADAME GRÉGOIRE
N'est-ce pas pour un envoi de bouteilles ?
LUQUET, après avoir jeté un regard sur Belrose
Oui, elles sont là...
À part.
Dieu ! Qu'elle est belle femme !
BELROSE, à part
V'là un coup d'oeil louche.
Haut.
Ah ! C'est de la part de votre respectable mère ?...
LUQUET
Certainement, je suis son premier commis, à maman.
BELROSE
Est-il d'une bêtise invétérée avec sa maman.
LUQUET
AIR. J'avais mis mon petit chapeau.
Nous avons des correspondants ; C'est moi qui tiens les écritures , Et chez tous nos petits marchands C'est moi qui porte les factures. Et qui reçois le prix des fournitures. Travaillant les jours et les nuits, Je me consume dans les veilles ; Car nous fournissons des bouteillesBis.
À tous les bouchons de Paris.Madame Grégoire, j'ai fait déposer la marchandise dans la petite cour.
MADAME GRÉGOIRE
Bien, bien, je vais la faire ranger.
LUQUET
Avez-vous besoin de moi ?
MADAME GRÉGOIRE, rentrant
Non, non, vous êtes trop maladroit.
LUQUET, la suivant
J'irai avec vous à la cave.
SCÈNE V. Luquet, Belrose.
BELROSE, lui prenant la main
Du tout, petit... On ne va pas avec la bourgeoise dans les recoins obscurs.
LUQUET
Qu'est-ce qu'il a donc, ce sergent ?
À part.
Dieu ! Quelle est belle, de loin comme de près !
BELROSE, le tirant par le bras
Marchand de verres casses, retournez chez votre maman.
LUQUET
Laissez-moi donc tranquille, je ne veux pas rire avec vous.
BELROSE
Ni moi non plus ; le guet ne rit jamais !
LUQUET
Ah çà ! Dites donc ! Parce que vous êtes militaire, faut pas croire que vous me faites peur ; sans maman, je serais soldat aussi, moi... je voulais m'engager.
BELROSE
Ceci est différent, jeune homme, je ne vous en estime que d'autant plus.
À part.
Un plan ! Si je pouvais l'émincer de ce séjour... Rusons !
Haut.
Fils de famille, je n'ignore pas les efforts que font les parents pour vous couper le chemin de la fortune ; mais soyez plus sages que les papas et les mamans ! Par exemple, est-ce que vous n'auriez jamais eu envie d'aller aux Colonies, vous ?
LUQUET
Aux Colonies ?
BELROSE
Oui... comme qui dirait Marie_Galande, Martinicle, Guadeloupe, ou tout autre continent de l'Amérique Mérimionalde.
Galamatias : Marie-Galante, Martinique, Amérique Méridionale.
LUQUET
Ma foi non. C'est donc bien beau, ces endroits-là ?
BELROSE
C'est le pays des dieux et de la castonnade !
LUQUET
Bah !
BELROSE
Je me suis dit en vous envisageant : « V'là z'un gaillard que je veux faire aller loin ; » et comme on organise dans ce moment ici des bataillons colonials, si vous voulez, je vous recommanderai à un recruteur du quai_de_la_Ferraille, qui se fera un vrai plaisir de vous mettre dedans.
LUQUET
Dedans ? Comment l'entendez-vous ?
BELROSE
La question n'est point là ... Aimez-vous les écus de trois livres ?
LUQUET
Tiens ! Cette bêtise !... Je les aime d'autant plus que j'en ai moins.
BELROSE
Alors... Allez aux Colonies ; il y en a comme des champignons dans la plaine des Vertus.
LUQUET
Le pays produit des petits écus ?
BELROSE
Naturellement et sans culture. Autre question : aimez-vous ce sexe enchanteur qui parsème de fleurs le chemin de la vie ?
LUQUET
Qui ça ? Les femmes ? Je les idolâtre !
BELROSE
Allez aux Colonies !... Là bas, elles sont folles des Européens ; les beaux et les pas beaux ; ainsi vous êtes sur de votre affaire.
LUQUET
Diable ! Si je savais ça...
BELROSE
Je le sais, moi, jeune homme. Tenez, un supposé : vous v'ià embarqué avec Son Excellence... Monseigneur_le_bailli_de_Suffren ; vous voguez sur les ondes amères, vous êtes couché dans des z'hamacs, et pendant la traversée, on ne vous nourrit que de biscuits...
LUQUET
Dieux ! Moi qui adore la pâtisserie !
BELROSE
Silence ! Écoutez et n'interrompez plus mon dialogue : Vous arrivez dans ce pays fabuleux ; alors, vous avez un nègre, un superbe esclave qui vous débarrasse de votre fusil en entrant, et monte la garde pour vous pendant que vous prenez du café dans du coco...
LUQUET
Coco ?
BELROSE
Vous ne savez pas ce que c'est que du coco 7
LUQUET
Si, parbleu ! Ah ! Ah ! Ils ont découvert la réglisse.
BELROSE
Porcelaine à l'usage de ces contrées... Il y a aussi des superbes ombrages, une végétation qui fait honte à nos forêts ; des perroquets qui raisonnent mieux que vous et moi.
LUQUET
Et nous souffrons ça... mais c'est humiliant !
BELROSE
Et des champs de canne à sucre qui vous fournissent de l'eau sucrée quand il pleut. Pour ce qui touche les diamants, saphirs et autres rubis, on en trouve à remuer à la pelle, et ça se vend au boisseau, comme des haricots. Quant au service, il consiste à ne rien faire ; seulement, une fois par an, grande revue, dont il est impossible de se dispenser, à moins qu'on n'en ait obtenu la permission, et on ne la refuse jamais. Conclusion : Chaque serviteur de l'État a de droit trois magnifiques Africaines au teint d'ébène ; et ceux qui sont bien sages, on leur z'y donne des négresses blanches les dimanches.
Boisseau : Ancienne mesure de capacité pour les matières sèches, valant 13 litres, 01, ou 13 litres plus un centième réduits à 12 litres 50, c'est-à-dire au demi-quart de l'hectolitre, lorsqu'on voulut ramener les anciennes mesures aux mesures métriques. Vendre, mesurer au boisseau. [L]
LUQUET
Ah ! Par exemple ! Celle-là est trop forte !
BELROSE
Eh bien ! Mon jeune camarade, qu'est-ce que vous dites de ça ?
LUQUET
Je dis que je me fais une demande : pourquoi le sergent, qui aime aussi les diamants, l'eau sucrée et les négresses blanches, ne va-t-il pas les chercher lui-même au lieu de m'y envoyer ?
BELROSE
Ah çà ! Dis donc, mon petit bourgeois, est-ce que tu voudrais faire le malin avec le militaire, toi ?
LUQUET
Du tout, je vous demande la raison...
BELROSE, en colère
Ah ! Tu me demandes raison !
LUQUET
Je vous demande la raison pour laquelle...
BELROSE, le secouant
Je te dis que je t'ai insulté et que tu exiges satisfaction. Allons sous l'Arche-Marion, je vais te découper en morceaux comme l'Arlequin de la Comédie_Italienne.
Arche-Marion : Douze barges amarrés ensemble entre le Pont Notre-Dame et le Pont d'Arcole de Paris et qui servaient aux blanchisseuses pour laver et sécher le linge.
LUQUET, criant très fort
Voulez-vous bien me lâcher !... Sergent, je vas crier !
SCÈNE VI. Les Mêmes, Madame Grégoire.
LUQUET
Qu'à jamais le ciel le confonde ! Délivrez-moi d'ce furieux, Qui veut m'fair' partir de ces lieux Pour m'envoyer dans l'autre monde.MADAME GRÉGOIRE
Monsieur Belrose, je suis très mécontente de vous... En faisant des scènes comme ça, vous finirez par chasser toutes mes pratiques.
BELROSE
C'est vrai que j'ai le naturel un peu tapageur.
MADAME GRÉGOIRE
En ce cas, j'aime autant voir vos talons que votre visage.
BELROSE
Si je ne me fais pas illusion, je comprends, par ces paroles, que vous m'accordez une permission de sortir... J'espère, jeune homme, que vous en profiterez avec moi.
LUQUET
Un instant... J'ai quelque chose... Une facture à remettre à Madame_Grégoire.
Bas, lui remettant le papier.
Belle cabaretière,je me flatte que vous serez contente de la qualité...
MADAME GRÉGOIRE, prenant le papier
Tiens,comme il me regarde !
BELROSE
Adieu, ravissante tigresse !
LUQUET, à part
Je retourne chez maman... Attends-moi sous l'arche.
Il se sauve à toutes jambes.
SCÈNE VII. Madame Grégoire, Belrose, et peu après d'Esparville et d'Auberval.
BELROSE
J'espère que vous ne m'en voulez plus des sottises que vous m'avez proférées.
MADAME GRÉGOIRE
Laissez-moi tranquille.
BELROSE, regardant
Bon ! Vous allez me payer ça, mon petit jeune homme... Tiens, plus personne...
À part.
Au fait, bon_débarras, me v'là maître du terrain, comme le vainqueur de Mahon.
D'ESPARVILLE, en dehors
Madame Grégoire !... Où est madame Grégoire ?
MADAME GRÉGOIRE
Eh ! C'est la voix du financier.... d_Esparville !...
BELROSE
Allons ! Un de parti, un autre de revenu !
D'ESPARVILLE, entrant
AIR. du Menuet d'Exaudet.
Vrai Mondor, Matador De finance. J'ai de l'esprit, de l'argent, El le prouve en faisant Bombance.Bonjour, bonjour, sirène de la_Pomme-de-Pin.
D'AUBERVAL, du dehors
Eh bien ! Personne ici... La fille !
D'ESPARVILLE
Dieu me damne ! Je crois que c'est ce vaurien de D'Auberval.
BELROSE
Le danseur de l'Opéra ? Et de deux... Je bouillonne !
D'Aubervalentre du fond en dansant.
MADAME GRÉGOIRE
Toujours folâtre et sautillant, Monsieur_d_Auberval.
D'AUBERVAL
Et vous, toujours éblouissante, mon Iris !
Il serre la main à d'Esparville.
BELROSE
Son Iris ! Il est sans gêne, le Zéphir.
D'AUBERVAL, regardant Belrose
Eh quoi ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
BELROSE
Ça, c'est rien ; c'est seulement le vainqueur de Mahon, qui vous cède le champ de bataille pour le moment ; mais qui vous engage à ne pas vous attarder dans ces parages... sans ça, gare la patrouille !
Les saluant.
Au plaisir de ne jamais vous revoir.
Il sort majestueusement.
La bataille de Minorque : ou de Port-Mahon est un affrontement naval et terrestre qui a lieu en mai et juin 1756 au début de la guerre de Sept Ans. [Wikipedia]
SCÈNE VIII. Les Mêmes, excepté Belrose.
D'ESPARVILLE, riant
Ah ! ah ! ah !... Qu'a-t-il donc, ce bas-officier ?...
D'AUBERVAL
Le drôle est sans doute pris de vin.
MADAME GRÉGOIRE
Ne faites pas attention.... C'est un original... Ah çà ! Messieurs, quel heureux hasard vous amène ici tous deux ?
D'ESPARVILLE
Ce n'est pas le hasard, c'est le plaisir... Ma femme est à la campagne, et je me suis dit : « Voilà le moment de m'amuser. »
D'AUBERVAL
Ah ! Le mauvais sujet ! Moi, je me suis arraché inhumainement des bras de toutes ces dames... Elles voulaient me retenir... mais, en qualité de Zéphir, flic, flac, je m'envole, et me voilà.
D'ESPARVILLE
On ne s'amuse qu'ici... La_Pomme-de-Pin ! Par_la_sambleu ! C'est une enseigne qui mérite attention, quand on vous voit, Madame_Grégoire !
D'AUBERVAL
Diable ! Il est galant, le financier !
D'ESPARVILLE
Oui, depuis que j'ai acheté une savonnette_à_vilain, j'ai de l'esprit ; je couvre mon jabot de tabac, je vais au cabaret, je m'encanaille : c'est très bon ton.
Savonnette à vilain : Fig. Savonnette à vilain, charge qu'on achetait pour s'anoblir. [L]
D'AUBERVAL
Ma foi ! Vivent les jolies femmes et l'indépendance ! On se voit, on se plaît, on s'adore, et le lendemain, flic, flac une pirouette, et c'est fini.
MADAME GRÉGOIRE
On dit cependant que vous devez épouser Mademoiselle_Dubois, cette jolie actrice de la Comédie_Française ?
D'AUBERVAL
La petite Dubois, mon Hermione ?... Le fait est que nous nous idolâtrons... Nous sommes en procès dans ce moment-ci.
AIR. Qu'est-qu' t'as donc, mon petit Uypolite.
Pour m'obtenir en mariage, Voyez le bizarre projet ! De plaider elle a le courage, Et veut m'enchaîner tout-à-fait. Par un ordre du Châtelet.MADAME GRÉGOIRE
Pour un mari pareille esclandre ! Je concevrais qu'on put plaider, Si c'était pour ne pas le prendre, Ou bien pour ne pas le garder.D'AUBERVAL
Bravo ! Méchante, voilà des principes !... Comme ma belle plaideuse me cherche partout, je viens me cacher au cabaret, et je vous prie de me faire préparer pour minuit un souper succulent.
D'ESPARVILLE
Tiens ! Je venais vous en commander un dans le même genre.
À part.
Pourvu qu'il ne se doute de rien.
D'AUBERVAL
Est-ce qu'il viendrait aussi pour ?... Oh ! Non, un gros gourmand comme lui, ça ne pense qu'à la table.
MADAME GRÉGOIRE
Eh bien ! Qu'avez-vous donc tous les deux ?
D'ESPARVILLE
Oh ! Rien, rien : c'est que j'avais l'intention de ne pas souper seul.
D'AUBERVAL
Absolument comme moi.
D'ESPARVILLE
Et je voudrais confier à Madame_Grégoire...
D'AUBERVALs'éloignant
À votre aise , mon cher ; je suis votre valet... Flic ! flac !
D'Esparville parle bas à Madame Grégoire.
MADAME GRÉGOIRE
Bah ! Vraiment !.... Monsieur_d_Esparville, vous êtes bien bon.
Riant.
Ah ! ah ! ah !
D'ESPARVILLE, à part
J'étais sûr qu'elle prendrait la chose gaiement.
Remontant la scène.
Il faut avouer que je suis un coquin bien heureux.
D'AUBERVAL, bas à madame Grégoire
Je parierais que d_Esparville vous a dit quelque lourde bêtise... Moi j'ai quelque chose de plus sérieux à vous demander.
Il lui parle à l'oreille.
MADAME GRÉGOIRE, à part
Lui aussi !
D'AUBERVAL, à part
Chut !... Elle est émue !... Je produis le même effet sur toutes les femmes.
Haut.
Je vais passer là-dedans, écrire un mot à l'Opéra, pour prévenir que je ne serai pas de la fin du ballet, par indisposition.
D'ESPARVILLE, à part
Et moi, je vais à l'office, méditer le menu de mon souper : c'est de la plus haute importance.
ENSEMBLE, en sortant
AIR.
Laissons Aux salons L'étiquette Et la coquette ; Le plaisir parfait N'est vraiment qu'au cabaret.Ils entrent dans la maison.
SCÈNE IX.
MADAME GRÉGOIRE, seule
A-t-on jamais vu ça ! Me proposer de sou per en tête-à-tête avec eux ? Ils ne sont pas gênés... Sous prétexte qu'ils paient, ils se figurent que le cabaret et la cabaretière, c'est tout un... Oh ! ils ne savent pas à qui ils s'adressent.
AIR. Autrefois je pleurais ( le Mari et l'Amant).
Si chez moi je reçois, Si je vois À_la_fois, Tour-à-tour, Chaque jour, Et la ville et la cour, Riches, petits et grands, Je prends De tous les rangs, Sans effort, sans façon, Le langage et le ton.Bis.
Qu'un galant talon-rouge, Qui de chez moi ne bouge, Souriant, Sautillant, Me dise : « Sur l'honneur ? Vous avez pris mon coeur, Au voleur ! Au voleur ! »Prenant un ton maniéré.
Moi, Monsieur_le_Marquis, lui dis-je en prenant un air dégagé ; on sait trop son monde pour se rendre coupable d'une pareille friponnerie.
Mais voilà que soudain Vient un gai boute_en_train ; C Son patois Est grivois ; Il élève la voix : « Votre vin est frelaté, C' n'est pas comm' voir' beauté, J'aim'rais mieux voir' minois. » Tu r'pass'ras un' autre fois,Bis.
Chez madame Grégoire On ne vient que pour boire. Eh ! dis donc, mon garçon, Que ta cloch' chang' de son, Ou j'te donne une leçon.Ah ! C'est que j'ai le propos et la main leste ; je réponds aux compliments par des douceurs, et aux insolences par des gestes ; tiens, voilà pour toi ; il faut être poli avec tout le monde.
Car chez moi,etc.
SCÈNE X. Madame Grégoire ; Benoît, Fanchette, entrant en disputant.
FANCHETTE
Je te dis que tu n'entreras pas.
BENOÎT
Tant pis, j'ai soif, et je suis un honnête homme.
MADAME GRÉGOIRE
Ah ! C'est encore cet ivrogne de Benoît, le falot de l'Opéra, qui boit jusqu'au dernier sou.
BENOÎT
Je suis un honnête-homme, je veux à boire.
MADAME GRÉGOIRE
Du tout, tu en as assez pour aujourd'hui.
FANCHETTE
Ma chère dame, vous êtes bien bonne ; et vous cheriez encore plus meilleure, si vous mettiez mon homme à la porte.
MADAME GRÉGOIRE
Votre homme ? Comment vous êtes... Je savais bien qu'il avait pour femme une auvergnate ; mais elle ne vous ressemblait pas.
FANCHETTE
Elle paraît d'abord embarrassée, et répond vivement.
Oh ! Je m'en vas vous dire... C'hest que je chuis sa seconde... Le schélérat a fait mourir la première de chagrin.
BENOÎT, attendri
C'est la pure vérité !... Ma pauvre première ! Va !... À boire !
MADAME GRÉGOIRE
Non... V'là pourtant comme ils sont tous.
FANCHETTE
C'hest un mange-tout, un panier percé, qui me mettra chur la paille.
MADAME GRÉGOIRE
Allons, voyons, il ne faut pas pleurer ; je vous promets que s'il remet les pieds ici, c'est à moi qu'il aura affaire.
BENOÎT
Ah ! Je vois ce que c'est, vous me refusez des rafraîchissements, parce que je re[ç]ois d'hier onze_sous_six_deniers... Tenez, vlà un petit écu : payez-vous, et rayez-moi de dessus l'ardoise.
MADAME GRÉGOIRE
Comment tu as de l'argent... par quel hasard ?
BENOÎT
C'est pas l'hasard ; c'est mademoiselle_Dubois de la Comédie_Française...
FANCHETTE, l'interrompant vivement
C'hest cha... trois livres dans sa poche, et pas un liard à la maison.
MADAME GRÉGOIRE, brusquement
Eh bien ! Donne ! On va te rendre.
BENOÎT, tendant la main
Ma monnaie.
MADAME GRÉGOIRE
Tenez, ma pauvre femme, la voilà.
BENOÎT
Du tout, je n'entends pas ces comptes-là, moi !
FANCHETTE
Ah ! Mon_Dieu !... Vous vous cherez trompée, Madame_Grégoire ; il vous donne un petit écu, et vous m'en remettez deux.
MADAME GRÉGOIRE
Je ne me trompe jamais ; vous avez votre compte.
FANCHETTE
Mais je vous assure...
MADAME GRÉGOIRE
Silence, ne dites rien à ce vaurien-là... Toi, tu vas me faire le plaisir de décamper, et plus vite que ça.
BENOÎT
Ne vous fâchez pas, on s'en va ; mais ce soir mon épouse me le paiera.
FANCHETTE, à Benoît qui est passé près d'elle
Oui, comme dimanche paché.
Changeant de voix.
Tiens, prends tout, et laisse-nous maintenant.
Madame Grégoire le met à la porte.
BENOÎT, en s'en allant
Tu me le paieras , mon épouse ; tu me le paieras plus cher qu'un_écu.
Il sort.
SCÈNE XI. Madame Grégoire, Fanchette.
MADAME GRÉGOIRE
Mariez-vous donc après ça... Ah ! Ben oui, les hommes... J'ai bien fait de ne vouloir jamais en prendre un... D'abord tous ces beaux messieurs qui viennent ici me faire la cour, disparaîtraient si j'étais mariée. Si j'étais veuve, ils se jetteraient à mes pieds, et il faudrait me décider... Je trouve plus de bénéfice à les laisser dans le doute...
Apercevant Fanchette, qui est restée timidement dans le fond.
Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites là, vous ?
FANCHETTE
Ah ! C'hest que, voyez-vous, Madame_Grégoire, après che que mon homme il m'a promis, je n'ose plus retourna à la maison ; il me battrait , et je me souviens encore de dimanche.
MADAME GRÉGOIRE
Mais, ma bonne, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?
FANCHETTE
Vous qui avez toujours besoin de quelqu'un... chi vous vouliez me garda, pour la nourriture seulement ?
MADAME GRÉGOIRE
Vous garda, vous garda ! Mais qu'est-ce que vous savez faire ?
FANCHETTE
Dam' ! Pas grand' chose ; mais je sais lire et écrire.
MADAME GRÉGOIRE
Allons, c'est bien, je ne veux pas que votre mari vous batte... Restez, vous m'aiderez, vous ferez ce que vous pourrez.
FANCHETTE
Ah ! Madame, que vous j'êtes donc bonne !
MADAME GRÉGOIRE, lui remettant le papier de Luquet
Non, je ne suis pas bonne. Mais voyons, pour commencer, tenez, additionnez cette facture-là, et voyez si le compte est juste.
FANCHETTE, s'asseyant
Oui, Madame, tout de chuite.
À part, quittant l'accent auvergnat.
Bon ! Me voilà installée dans la maison, et je verrai bien si ce qu'on m'a dit est vrai.
Elle s'occupe à compter.
MADAME GRÉGOIRE, à part, regardant Fanchette
Cette pauvre femme ! Si je pouvais trouver moyen de lui faire une petite fortune... Eh ! Mais j'y pense... Quelle idée ! Ces deux beaux messieurs qui m'ont proposé tout-à-l'heure... Oh ! Ce serait charmant ! Justement les loteries sont à la mode !
FANCHETTE, riant
Ah ! ah ! ah !
MADAME GRÉGOIRE
Qu'avez-vous donc ?
FANCHETTE
Mais, Madame, che n'est pas une facture, cha... c'hest une déclaration d'amour, et bien drôle encore.
MADAME GRÉGOIRE
Vraiment ? Voyons donc.
Lisant.
Enigme amoureuse et en vers.
Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi J'adore une bergère Qui ne s'en doute guère ; Je ne sais pas comment, Je ne sais pas pourquoi ; Mais je sais seulementQue pour je ne sais qui je sens je ne sais quoi.
Signé Luquet, fabricant, rue_de_la_Verrerie.
Qu'est-ce que ça veut dire ?... Ah !... Post-scriptum. « En attendant l'honneur de la vôtre, je voudrais souper ce soir chez vous, en tête-à-tête, pour vous dire le mot de l'énigme. »
À part.
Comment, et lui aussi ?... Ce petit nigaud !... Eh bien ! Tant mieux, au fait ; il sera traité comme les autres.
Haut.
Ma brave femme, passez dans ma chambre, et attendez-moi... D'ici à demain, vous serez peut-être plus riche que vous ne croyez.
FANCHETTE
Plaît-il, Madame ?
MADAME GRÉGOIRE
Allez, allez, je n'ai pas de temps à perdre.
FANCHETTE, à part, en sortant
Que veut-elle dire ? Ayons les yeux sur cette femme et sur lui.
Haut.
Je vous chalue, Madame_Grégoire.
Elle sort.
SCÈNE XII. Madame Grégoire, puis Luquet.
MADAME GRÉGOIRE
En vérité, on n'a pas d'idée deçà... On dirait qu'ils se sont tous donné le mot aujourd'hui... C'est drôle, une déclaration... Ça vous offense... Ça vous met en colère , et cependant ça fait plaisir.
LUQUET, qui est entré au milieu de ce qui précède
Je viens chercher la réponse au post-scriptum.
MADAME GRÉGOIRE, feignant d'être émue
Ah !
LUQUET
Ne cherchez pas à cacher mon poulet... Vous l'avez lu, ce poulet que l'amour vous a présenté sous la forme d'une facture... C'est vous dire que mon ardeur voudrait être payée comptant, ou tout au plus à vingt-quatre_heures de date, belle cabaretière !
MADAME GRÉGOIRE
Vous êtes pressant, Monsieur_Luquet.
LUQUET
Nous sommes tous comme ça dans la rue_de_la_Verrerie.
MADAME GRÉGOIRE
Vous me demandez un rendez-vous, un tête-à-tête ?
LUQUET
Oui, si ça vous est égal...
MADAME GRÉGOIRE, baissant les yeux
Si ça m'était égal, ça n'aurait pas grand prix.
LUQUET
Dieu ! Ça ne vous est pas égal... ni à moi non plus, parole_d_honneur !
MADAME GRÉGOIRE
Chut ! Ne parlons plus de ça, on pourrait nous entendre... Dans ce moment-ci, la maison est pleine de monde ; mais à l'heure du souper, un peu avant minuit...
LUQUET
Il n'y aura plus personne... Je vous comprends, divine détaillante... Dieu de Dieu ! Vais-je être heureux ! Le vais-je être... Me voilà lancé... j'ai fait une conquête ! Ô maman !
À madame Grégoire, qui lui fait signe de se taire.
MORCEAU D'ENSEMBLE
AIR. de Monsieur Doche.
Aussi vrai que vous êt's belle femme, Aussi vrai que j' suis beau garçon, J' réponds d'renfermer dans mon âme Mon sentiment et ma passion.SCÈNE XIII. Les Mêmes, d'Esparville, puis d'Auberval.
SUITE DU MORCEAU D'ENSEMBLE.
D'ESPARVILLE, bas à Madame Grégoire
Avez-vous réfléchi, ma chère ?MADAME GRÉGOIRE, de même
Ce soir, à minuit !Elle lui fait signe que D'Auberval vient d'entrer. - Il s'éloigne en se rengorgeant.
D'AUBERVAL, bas à madame Grégoire
Ensemble irons-nous à Cythère ?TOUS, à part
Du mystère ! Du mystère ! Je suis sûr de lui plaire ! Je réponds du succès, Et je la tiens dans mes filets !MADAME GRÉGOIRE
Du mystère ! Du mystère ! Je les tiens, je l'espère ! Je réponds du succès... Ils tomberont dans mes filets !D'ESPARVILLE, saluant
Madame Grégoire, je suis votre valet...
D'AUBERVAL
Le diable m'emporte si je ne suis pas tout vôtre !...
LUQUET, bas à Madame Grégoire
À minuit... il fera clair_de_lune, et Phébé guidera Cupidon !
Du bruit en dehors.
Oh ! la ! la ! Qu'est-ce que c'est que ça ?
Ils reviennent tous trois.
SCÈNE XIV. Les Mêmes ; Femmes du Peuple, entrant par le fond, en se disputant.
CHOEUR
Air : C'est la rage.
Du tapage,Bis.
On trouble notre ménage. Du tapage,Bis.
Ou rendez-nous nos époux.MANON GIROUX, à Madame Grégoire
Rends-nous nos homm's, ou gare une querelle, Ils n' sont ici qu' pour lorgner tes appas.SCÈNE XV. Les mêmes ; Giroux, et tous les autres Hommes du Peuple, venant du jardin.
REPRISE DU CHOEUR.
ENSEMBLE.
LES HOMMES
Quelle rage, Quel tapage Trouble ici le voisinage ? Quel tapage !Bis.
Apaisons tous Leur courroux.D'AUBERVAL, D'ESPARVILLE, LUQUET
Quel tapage !Bis.
Ici l'hymen fait ravage. Quelle rage !Bis.
Auprès d'ell' tenons-nous Tous.MADAME GRÉGOIRE
Ah çà ! Après tout, à qui en avez-vous, mesdames ?
GIROUX
Oui, c'est vrai, quoique vous avez, z'harpie s ?
MANON GIROUX
Tais-toi, sans coeur et sans foi ! Laisse parler ton épouse. À nous deux, la belle Grégoire ! Je vas te dégoiser ton histoire... Dans ta conduite gnia du louche, ma petite Sainte-Nitouche ! Tu ne veux pas te marier, et t'as chez toi la moitié de tous les hommes du quartier !
MADAME GRÉGOIRE
Vos hommes ! On se moque bien d'eux !
MANON GIROUX
Laisse donc, péronnelle ! C'est toi qui les ensorcelle, avec ta prunelle et ta dentelle, Pompadour_du_faubourg !
Péronnelle : Terme de dénigrement. Jeune femme sotte et babillarde. [L]
MADAME GRÉGOIRE
Vous m'impatientez, à la fin ; voilà de jolis magots pour qu'on vous les enlève !
GIROUX
Magots !...
MANON GIROUX
Tiens, Madame_Mijaurée, qui fait sa sucrée parce qu'elle est bien parée ! Dirait-on pas que c'est grand' chose que sa buvette ! Attends que je lui taille une bavette, à cette marchande de piquette !
Piquette : Boisson faite d'eau et de marc de raisin. Par extension, mauvais vin. [L]
D'AUBERVAL, vivement
Ah çà ! Ma chère, vous êtes bien osée !...
MADAME GRÉGOIRE
Ne vous en mêlez pas, Monsieur_d_Auberval : puisqu'elle le prend sur ce ton-là, je vais lui répondre de même.
Mettant le poing sur la hanche.
Ah çà ! Crois-tu, ma commère, que je ne me souviens plus d'être la fille de ma mère, et qu'une harengère me fera taire ? A-t-on jamais vu ça ? Une marchande de ratafia me reprocher mon état !... C'est parce que tu bois sec que t'as si bon bec !... C'est le jus de raisin qui te fait un si bon teint ; retourne à ta boutique avec toute ta clique ; je ne veux pas de pratique de ta fabrique, Madame_Rustique !
Harengère : Celle qui vend en détail des harengs et du poisson. Fig. Femme grossière. [L]
Ratafia : Liqueur spiritueuse, composée d'eau-de-vie, de sucre, et du jus de certains fruits ou de l'arome de quelque fleur. [L]
D'ESPARVILLE
Bravo ! Bravo ! Par_la_sambleu ! Je ne vous connaissais pas ce talent-là !
MANON GIROUX
Ah ! Tu m'appelles Madame_Rustique ? Prends garde à ton physique.
Elle fait un mouvement.
Ne me retiens pas, Giroux, je suis en courroux ; je veux lui donner un atout.
D'AUBERVAL
Allons, financier, flamberge au vent ; et chassons d'ici toute cette canaille.
Flamberge : Nom donné quelquefois à l'épée du paladin Roland. Mettre flamberge au vent, tirer son épée ; et fig. faire bravade. [L]
GIROUX
Canaille ! Nous allons voir qu'est-ce qu'en est.
Ils se menacent.
Arrive donc, avec ta brette !
Brette : Longue épée. [L]
LUQUET
V'ià la garde du poste voisin.
MADAME GRÉGOIRE
La garde ! En ce cas faisons la paix, plus de dispute.
MANON GIROUX
Oui, oui, touche là, t'es pas fière, ma petite Grégoire ; tu ne crains pas de t'agonir avec une ancienne connaissance.
Agonir : Accabler d'injures. Mot populaire et du plus mauvais langage. [L]
SCÈNE XVI. Les Mêmes, Belrose, Soldats.
D'Auberval, d'Esparville et Luquet se retirent à l'écart, derrière les gens du peuple, sur un signe de Madame Grégoire.
MADAME GRÉGOIRE
Ah ! C'est Belrose.
BELROSE
Quel silence énigmatique !... Ça ne ressemble pas du tout au tapage qui a frappé l'ouïe de la force armée.
MADAME GRÉGOIRE
Vous savez bien, Monsieur_Belrose, qu'on ne fait jamais de bruit chez moi.
BELROSE
Je sais, je sais qu'il y a dans ce lieu bachique trois chevaliers du quai_des_Morfondus, qui troublent la tranquillité publique, et la mienne particulière.
Quai des morfondus : actuellement quai de l'horloge sur l'île de la Cite à Paris.
MADAME GRÉGOIRE
Ah ! Par exemple... Voyez plutôt tous ces braves gens.
MANON GIROUX
Sages comme des images.
BELROSE
Suffit. Je vous avais bien dit que le champ de bataille me resterait ; on n'est pas pour rien le vainqueur de Mahon... Suivez-moi, guerriers invincibles !
Il entre avec les soldats ; Madame Grégoire ferme brusquement la porte.
TOUS, riant
Victoire ! Victoire ! Nous tenons le guet.
LUQUET
Ingénieuse héroïne, va !
D'AUBERVAL
Du vin à tous ces braves gens, c'est moi qui régale ; c'est le financier qui paie.
D'ESPARVILLE
Oui !... Vive la mauvaise compagnie, c'est la bonne société !
LUQUET, D'AUBERVAL, D'ESPARVILLE
AIR. Amis, il nous faut faire pause.
Allons, du vin pour tout le monde ! Que l'on remplisse les flacons ! Ensemble nous les viderons, Pendant que le guet fait sa ronde. Au bruit du verre il est si doux De fêter madame Grégoire ! Elle aime à rire, elle aime à boire Elle aime à chanter comme nous !BELROSE et LA GARDE, reparaissant dans la claire-voie
Ici nous n'avons vu personne ; Mais là-bas je les aperçois.Essayant d'ouvrir.
Je vais les coffrer tous les trois. Eh quoi ! C'est nous qu'on emprisonne !Avec colère.
Qui nous retient sous les verrous ?MADAME GRÉGOIRE
Sergent, c'est Madame_Grégoire.BELROSE, parlant
Comment, on ose arrêter la garde !
D'ESPARVILLE, un verre à la main
À votre santé, habile Général !
D'AUBERVAL
Vainqueur de Mahon !
LUQUET
Racoleur des colonies !
BELROSE
À la garde ! À la garde !
TOUS, chantant et trinquant
Elle aime à rire, elle aime à boire, Elle aime à chanter comme nous !Pendant ces couplets, Fanchette est restée en observation sur le pas de la porte de la maison ; Belrose frappa à coups redoublés pour sortir. - Tous les personnages rient et boivent sur la théâtre.
ACTE SECOND
Le théâtre représente un intérieur de chambre à coucher fort simple. Au fond, un lit à rideaux entièrement fermés et à baldaquin ; à gauche, une fenêtre ; à côté, une porte donnant sur la rue ; à droite, sur un des côtés de la scène, une table avec des lumières dessus, et deux couverts au fond ; à côté du lit, une autre porte d'entrée donnant sur la rue ; au troisième plan, un cabinet.
SCÈNE I. Madame Grégoire, Fanchette, portant des assietes et des plats, et surtout du cabinet.
MADAME GRÉGOIRE, entrant
Par ici, Fanchette, par ici ! Posez tout ça là... Bien. Ah çà ! Ma fille, vous voilà chez moi... La maison est bonne, tâchez de vous y tenir.
FANCHETTE
J'espère que Madame chera contente... Je ne suis pas si bête ni si maladroite que j'en ai l'air, allez.
MADAME GRÉGOIRE
Vous allez nous servir à table pendant le souper.
FANCHETTE
Le souper ?... À_propos, est-ce que bien vrai que Monsieur_d_Auberval il en chera ?
MADAME GRÉGOIRE
Monsieur_d_Auberval ?
FANCHETTE
Un si mauvais sujet !
MADAME GRÉGOIRE
Vous le connaissez ?
FANCHETTE
Je l'ai vu quelquefois chez mam'zelle_Dubois, où mon homme et moi nous faisions des commissions... Figurez-vous, Madame, qu'elle est folle de lui, la pauvre demoiselle... Eh bien ! Cha ne l'empêche pas, che beau monsieur là, d'en conter à tous les femmes ; et si vous ne prenez pas garde à vous...
MADAME GRÉGOIRE
Oh ! Je ne le crains pas ! Mais, dites-moi, vous avez fait là-dedans tous nos petits préparatifs ?
FANCHETTE
Oui, Madame.
MADAME GRÉGOIRE
Vous avez rien oublié ?
FANCHETTE
Non, Madame, rien... Ah ! Si, pourtant...
Prenant une petite boîte sur une chaire à droite.
J'ai oublié de vous remettre une boîte qu'on a apporté tout_à_l_heure pour vous.
MADAME GRÉGOIRE
Une boite ! De quelle part ?
FANCHETTE
Oh ! Je chais pas... Mais v'là une lettre qui était avec.
MADAME GRÉGOIRE
Donnez...
Ouvrant la lettre.
Qui peut m'écrire à une pareille heure ?...
Avec émotion.
Mademoiselle Dubois !...
FANCHETTE
Bah ! C'est mam'selle_Dubois ?
MADAME GRÉGOIRE
C'est singulier !... Qui a pu l'instruire ?... Je n'ai pourtant parlé de mon projet à personne... N'importe ! Cela vaudra mieux. Il y a sans doute là-dessous quelque chose de plaisant, et ça nous amusera. Voyons cette boite.
Elle l'ouvre.
C'est bien cela... Rien n'y manque, et je remplirai fidèlement ses intentions... Fanchette, mettez ces objets avec les autres... Vous rapporterez le tout au dessert.
FANCHETTE
Cha suffit, Madame.
MADAME GRÉGOIRE
Attendez, attendez, je vais arranger tout ça avec vous. Je crains quelque maladresse...
Elle rentre dans le cabinet à droite. - En ce moment Belrose ouvre la fenêtre à gauche, et se fait voir.
SCÈNE II.
BELROSE, seul
Personne ne m'a vu... J'ai endossé la manteau de Muraille, je me suis métamorphosé en Lézard, et ne pouvant m'insinuer dans le place par la porte, je m'y glisse par la fenêtre, comme le vainqueur de Mahon... Ah ! Grégoire, ma mignonne, vous vous moquez du sergent_du_guet vous l'enfermez dans l'exercice de ses fonctions... Patience ! Je vous mettrai peut-être à mon tour dans les fers de l'hyménée. D'abord, je vais tellement la compromettre, que je la forcerai bien... D'autant plus que maintenant je suis sûr qu'elle n'est pas mariée... Oh ! Oh ! Oh ! Qu'aperçois-je ? Une table et deux couverts illuminés !... Est-ce que je serais compromis moi-même ?
Il s'approche de la table.
Ceci m'a tout l'air d'un festin équivoque... V'là déjà la colère qui me dévore... Ça me prend à la gorge... Je sens là comme des charbons ardents... Avec ça que j'ai bu tantôt onze petits verres de rhum pour me rafraîchir ! Je suis hors de moi ! Cabaretière fallacieuse et multiface :
Tyrolienne de Guillaume Tell.
Quel est l'oiseau qui suit tes pas ? Ah ! ah ! ah ! ah ! Je l' frai chanter plus bas S'rin ou corbeau, À mon gluau, Oh ! oh ! oh ! oh ! J' pinc'rai l'oiseau. Pigeon rebelle, Près d' ma tourterelle Si tu bats d' l'aile, On le la coupera... Ah ! ah ! ah ! ah ! Vilain oiseau... Oh ! oh ! oh ! oh ! On t'en donn'ra... Ah ! ah ! ah ! ah ! Quel est l'oiseau,etc.
J'ai des éblouissements d'indignation ! Ça me donne des vertiges !... Ah ! Si je tenais n'importe qui !...
SCÈNE III. Belrose, Loquet, entrant aussi par la fenêtre.
LUQUET, une bouteille sous chaque bras
M'y voici !
Il descend dans la chambre.
La fenêtre ouverte... Une échelle... Bon ! Je suis en bonne fortune... C'est comme dans les romans... Ah ! Voilà bien une autre histoire... Comment se trouve-t-il là ?
LUQUET, monte et descend le théâtre en fredonnant
Ta, ta, ta, tra la, tra la...À part.
Toujours et partout ce Belrose !
BELROSE, à part
C't' enfant-là me donne des envies de taper dessus, qui fait frémir ! Soyons prudent, et de la douceur...
Haut.
Je ne soupçonnais pas, Monsieur, que le tiers-état se permît de grimper les échelles à l'heure qui sonne ?
LUQUET, embarrassé
C'est vrai qu'on pourrait croire, et pourtant...
À part.
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que j'ai c't' homme-là en horreur !
BELROSE
Est-ce encore pour apporter de la verroterie que vous vous introduisez ici fructivement ?
LUQUET
C'est ça même... Vous voyez bien, deux échantillons de Bordeaux : c'est ce qu'on nomme les longs bouchons.
BELROSE, prenant les deux bouteilles
Verrier, vous ne devez débiter que des bouteilles vides, et celles-là sont pleines !
LUQUET
Bah ! Vous croyez ?... Alors c'est une erreur.
BELROSE, débouchant une bouteille et vidant un verre
Si c'est une erreur, il faut la réparer.
LUQUET
Eh ben ! eh ben ! Vous buvez mon vin !
BELROSE
Oui, à votre santé.
LUQUET
C'est très malhonnête !
BELROSE, après avoir bu
C'est comme une aune de velours qui vous passe dans le gosier... Écoutez, je trouve que votre présence est superflue et fastidieuse... Allez r'trouver maman.
LUQUET
Encore comme ce matin ?... Sergent, vous êtes bien insupportable !
BELROSE
La différence, vous, c'est que vous êtes horriblement embêtant !
LUQUET
Eh ben ! Pour lors, si vous me laissiez tranquille... Je ne vous retiens pas ici, moi.
BELROSE
Ni moi non plus.
LUQUET, à part
Un plan !... Rusons à mon tour !...
Haut.
Sergent, savez-vous que j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur les Colonies ?... J'ai envie de m'engager... Je suis tout_à_fait décidé... Allez me chercher le recruteur tout de suite.
BELROSE, avec intention
Il faut que vous vous y transportiez ensemble avec moi.
LUQUET, à part
Bon, je le quitterai en chemin, et je reviendrai quand je m'en serai débarrassé.
Haut.
Allons, marchons, mon brave !
BELROSE, ouvrant
Après vous, jeune verrier.
Luquet sort le premier. - Belrose ferme la porte sur lui.
Excusez si je ne vous reconduis pas. V'la trois marches... Prenez la rampe.
LUQUET, frappant
Sergent ! Sergent !
BELROSE
Il fait du train, on va venir ! Il faut me cacher... sous cette table... Pas possible... je ne tiendrai pas, je suis trop bel homme !... Ah ! À_bas, près de la porte, v'là c'qu'il me faut.
Il se dirige d'un pas chancelant vers le lit, et disparaît dans la ruelle.
SCÈNE IV. Madame Grégoire ; puis Luquet, frappant en dehors.
MADAME GRÉGOIRE
On a frappé, je crois...
Elle ouvre.
C'est vous, Monsieur_Luquet ?
LUQUET
Eh quoi ! Il n'y est plus... Il sera sorti par là.
Indiquant la fenêtre.
MADAME GRÉGOIRE
Soyez le bienvenu.
LUQUET
Dieu ! Comme mon coeur bat !
MADAME GRÉGOIRE
Qu'est-ce que vous avez ?
LUQUET
Deux couverts !... Oh ! la, la, la, le tic-tac !
MADAME GRÉGOIRE
Est-ce que vous ne m'avez pas demandé de souper en tête-à-tête avec moi ?
LUQUET
Si fait, si fait... Mais, voyez-vous, c'est la première fois que je me trouve aussi tard avec une personne du sexe : ça me fait un drôle d'effet ! Imaginez-vous que j'ai joué un tour à maman ; elle me croit dans mon lit depuis deux heures ; mais pas si bête... J'ai gagné la servante, en lui faisant cadeau d'une paire de jarretières, et elle m'a ouvert la porte quand tout le monde a été couché... Dieu ! Si maman savait où je suis !
MADAME GRÉGOIRE
Elle vous mettrait en pénitence ?
LUQUET, timidement
Oh ! oh ! Madame Grégoire !
MADAME GRÉGOIRE
Eh bien ! Qu'avez-vous donc ?
LUQUET
Rien... c'est quand je vous regarde... Brr ! brr !... Mais ça va se passer.
MADAME GRÉGOIRE, à part
Pauvre innocent !... Il n'est pas à craindre, celui-là.
AIR. Lisez-vous bien ?
Allons, n'ayez pas peur. Pourquoi cette frayeur ?À part.
Mon Dieu ! Qu'il a l'air bête !Haut.
Quoi ! Vous tremblez déjà ?MADAME GRÉGOIRE
Approchez...LUQUET
Non. J'en perdrai la raison.À part.
Mais un peu de courage...Il s'avance.
Prenons sa main, Ça va m' mettre en bon ch'min Pour mon apprentissage.Il lui prend la main. - Madame Grégoire le regarde. - Il la quitte aussitôt.
ENSEMBLE.
LUQUET
Il me semble que j'ai moins peur. Allons, plus de frayeur... J' dois avoir l'air si bête ! Quelqu' chose me dit là Qu'il n' faut pas êtr' comm' ça Quand on s' trouv' tête à tête.LUQUET
Ma foi, tant pire, je me lance ; je vous aime au superlatif ; vous êtes d'une part, moi je je suis de l'autre... Enfin je ne sais plus ce que je dis ; mais pour mieux me faire comprendre, je vais vous embrasser.
MADAME GRÉGOIRE
Par exemple ! Je voudrais bien voir ça !
LUQUET
Eh bien ! Vous le verrez.
Même air.
Je veux vous embrasser. Ma peur vient de cesser... Je me sens intrépide !MADAME GRÉGOIRE, à part
Vraiment, j'ai peur de lui, Moi qui d'abord ai ri. D' son air gauche et timide.LUQUET
Un baiser ?LUQUET
Moi, justement, J'y tiens en ce moment, Pour établir la mienne.Il lui dérobe un baiser.
Attrape !
MADAME GRÉGOIRE
Parlé.
Eh bien ! Monsieur.
ENSEMBLE.
LUQUET, triomphant
Je viens de l'embrasser, Et vais recommencer... Je me sens intrépide ! De ma peur elle a ri ; Mais maintenant, ici, C'est moi qui l'intimide.MADAME GRÉGOIRE
Il ose m'embrasser, Et peut recommencer ; Car il est intrépide. Vraiment, j'ai peur de lui, Moi qui d'abord ai ri D' son air gauche et timide.Luquet veut encore l'embrasser. - On frappe.
MADAME GRÉGOIRE
Entrez !...
À part.
C'est bien heureux !
LUQUET, à part
Comme c'est bête !... Ça commençait si bien !
SCÈNE V. Les Mêmes, D'Esparville, puis Fanchette.
D'ESPARVILLE, sans voir Luquet
AIR. Me voilà !
Me voilà !Ter.
Joyeux convive, Ici j'arrive... Me voilà !Ter.
Voyons si tout est prêt déjà.Il regarde la table.
LUQUET, à part
C'est bien agréable ! Voilà mon tête-à-tête flambé.
D'ESPARVILLE, l'apercevant
Tiens ! C'est le petit verrier !... Qu'est-ce qu'il vient donc faire ici ?
MADAME GRÉGOIRE
Il vient souper avec nous.
D'ESPARVILLE, bas
Avec nous !... Vous m'aviez dit que nous ne serions que deux.
MADAME GRÉGOIRE
Eh bien ! Nous serons trois.
Appelant.
Fanchette ! Un couvert de plus !
FANCHETTE, entrant
Me v'là, Madame.
À part.
Ce n'est pas encore d'Auberval.
D'ESPARVILLE
Diable ! Diable !... Ça ne m'arrange guère, ce trio-la.
LUQUET
Il bisque, le gros ; et moi aussi.
D'ESPARVILLE
Savez-vous, Madame_Grégoire, que j'ai re fusé pour vous un souper délicieux, chez Beaujon, le fermier-général ?
MADAME GRÉGOIRE
C'est bien gentil de votre part.
D'ESPARVILLE
Nous nous réunissons comme cela une fois par semaine ; tous noms célèbres : Cagliostro, le Baron_d_Holbach, la petite Guimard, Adrienne_Lecouvreur, Monsieur_de_Bièvre, Monsieur_de_la_Palisse...
LUQUET, l'interrompant
Monsieur_de_la_Palisse ?... Monsieur_de_la_Palisse est mort.
D'ESPARVILLE
Ce n'est pas celui-là !... Enfin tout ce qu'il y a de mieux ; l'Encyclopédie et le vin_de_Tokai ; le génie et la finance ; des philosophes vertueux et des danseuses de l'Opéra.
MADAME GRÉGOIRE
Comment ! Vous avez laissé tout ce monde-là pour moi ?
D'ESPARVILLE
Tenez, d'Auberval était là quand j'ai fait dire à Beaujon qu'il ne m'aurait pas.
MADAME GRÉGOIRE
Est-ce que vous avez vu Monsieur_d_Auberval, ce soir ?
D'ESPARVILLE
Il n'y a qu'un moment, dans les coulisses de l'Opéra... Il était d'assez mauvaise humeur, pour je ne sais quel pas qu'on voulait lui faire danser malgré lui.
MADAME GRÉGOIRE, à part
Quelle contrariété ! Il ne pourra pas venir.
D'ESPARVILLE
Mais je crois qu'il est temps de dire deux mots au souper.
À part.
J'espère que ce petit nigaud décampera au dessert.
LUQUET
Je me flatte que ce gros glouton disparaîtra quand il n'y aura plus rien à manger.
D'ESPARVILLE
Allons, allons, à table !
Ils vont pour s'asseoir, on entend frapper.
Qu'est-ce que c'est que ça ?
LUQUET
Si c'était maman !
MADAME GRÉGOIRE
Entrez.
LUQUET, sans regarder
Est-ce maman ?
SCÈNE VI. Les mêmes ; D'Aubebval, enveloppé d'un manteau.
D'AUBERVAL, entrant
Je n'entends plus rien ; j'ai cru qu'on me poursuivait.
MADAME GRÉGOIRE, à part
Ah ! C'est lui.
LUQUET, regardant d'Auberval
Tiens !
D'ESPARVILLE, même jeu
Tiens !
D'AUBERVAL
Tiens !... Pourquoi donc êtes-vous ici, vous autres ?
TOUS DEUX
Pour souper.
D'AUBERVAL
Vrai !... Et moi aussi.
D'ESPARVILLE
Comment, encore un ?
MADAME GRÉGOIRE
C'est une surprise agréable que je vous ménageais.
D'ESPARVILLE
Ah ! C'est une surprise.
MADAME GRÉGOIRE
Sans doute : une femme en l'absence d'un mari peut bien profiter des privilèges d'une veuve ; mais pour sa réputation, elle ne doit donner des rendez-vous qu'en présence de témoins.
D'ESPARVILLE, aux autres
Un mari... Je n'ai jamais connu Grégoire, moi.
D'AUBERVAL
Ni moi.
LUQUET
Ni moi aussi.
D'AUBERVAL, à part
Elle se moque d'eux, c'est sûr.
Haut.
Enchanté de la rencontre, mon cher financier.
D'ESPARVILLE
C'est moi qui suis ravi, transporté...
À part.
Que le diable l'emporte !
LUQUET, saluant ridiculement
Et moi donc, messieurs ! C'est un honneur, un bonheur...
Il leur serre la main.
Voulez-vous bien me permettre...
À part.
S'ils avaient pu se casser le cou en montant.
D'ESPARVILLE
Ah çà ! D'Auberval, vous êtes donc sorcier ; je viens de vous laisser en Triton...
D'AUBERVAL
Eh parbleu ! J'y suis bien encore.
Il jette son manteau et parait vêtu en Triton.
LUQUET
Oh ! Le beau poisson !... On parle de poisson, j'espère qu'en voilà un beau poisson.
D'AUBERVAL
Jeune homme, respect au fleuve Scamandre.
MADAME GRÉGOIRE
Messieurs, vous êtes servis !
On se met à table.
CHOEUR
AIR. Vive l'Italie.
Mes amis, vive la table ! Grâce au banquet délectable. Du bon vin que l'on y sable, La beauté devient traitable. Vive la table !D'AUBERVAL
Figurez-vous que ces animaux-là voulaient me faire danser de force un pas ajouté au ballet_des_Éléments.. J'avais beau leur dire que j'avais ce soir des affaires de famille, pas moyen, ils ne voulaient pas me lâcher, c'est ce qui fait que je n'ai pas eu le temps de changer de costume.
D'ESPARVILLE
Voilà une escapade qui pourrait bien vous mener au Fort_l_Évêque.
D'AUBERVAL
Diable ! Je n'y avais pas pensé. À boire. Peste ! Une dinde de Périgord.
D'ESPARVILLE
Bravo !
À part.
On me gêne dans mes amours ; eh bien ! Je me vengerai sur la dinde, je vais la dévorer !
LUQUET, à part
Il me vient une idée : puisque je ne peux pas faire de phrases à ma bien-aimée, je lui donnerai de petits coups de pied par dessous la table : ça la flattera infiniment.
Tout le monde s'est assis. - Fanchette, debout près de la table, est occupée à servir. - D Auberval découpe.
D'AUBERVAL, remettant à Fanchette une assiette servie
La fille, portez ça à M_d_Esp...
Il s'interrompt tout-à-coup en la regardant.
Tiens ! C'est singulier.
MADAME GRÉGOIRE
Qu'avez-vous donc ?
D'AUBERVAL
Oh ! Rien... rien... Mais il me semble... Je cherche à me rappeler...
FANCHETTE
Ah chà ! Quoiqu'il a donc à me regarder comme cha... che beau monsieur, avecque chez écailles ?
MADAME GRÉGOIRE
Fanchette...
FANCHETTE
Ah ! C'hest que j'aime pas qu'on me relu que comme une bête curieuse... Entendez-vous cha, mochieux Triton ?
D'AUBERVAL, à lui-même
Oh ! Mais c'est inconcevable,et si ce n'était cet accent...
Portant vivement la main sous la table.
Aïe ! Prenez donc garde, d_Esparville, vous me donnez des coups de pied dans les jambes.
Luquet baisse la tête sur son assiette, et dévore.
D'ESPARVILLE
Moi ? Je mange.
Faisant un mouvement sur sa chaise.
Oh ! la ! la !... Pas de mauvaises plaisanteries. D'Auberval, vous m'estropiez à votre tour.
LUQUET, à demi-voix, à Madame Grégoire
C'est moi, c'est moi.
D'ESPARVILLE
Comment, c'est vous ?
LUQUET
Non, non... c'est une erreur... Je voulais dire...
À part.
Il parait que je me suis trompé d'adresse.
FANCHETTE
Madame, est-ce le moment pour ce que vous m'avez demandé ?
MADAME GRÉGOIRE
Oui.
Fanchette entre dans le cabinet.
TOUS
Quoi donc ? Quoi donc ?
MADAME GRÉGOIRE
Messieurs, vous ne pouvez vous figurer combien je suis contente de vous voir réunis ici tous les trois ; mais ce n'est pas la le seul plaisir que je vous réserve, et vous ne vous doutez pas que vous êtes tous venus ici pour une bonne action.
D'AUBERVAL, à part
Par exemple ! Je m'attendais bien à venir ici pour quelque chose, mais pas pour ça.
Luquet se met à rire ridiculement.
MADAME GRÉGOIRE
Je m'intéresse beaucoup à une pauvre femme.
Avec intention, et regardant d_Esparville.
Dont le mari est très mauvais sujet.
D'AUBERVAL
Attrape !
MADAME GRÉGOIRE
Et j'ai que vous voudriez bien m'aider lui être utile.
Montrant Fanchette, qui rentre tenant à la main une roue de loterie, et une boîte de l'autre.
Voici une loterie où tous les numéros gagnent. J'ai divisé par lots quelques bagatelles, dont je destine la produit à ma protégée... C'est à vous, messieurs, de faire le reste.
LUQUET
J'en suis ! J'en suis !
D'AUBERVAL et D'ESPARVILLE
Nous en sommes !
LUQUET, à part
Quel bonheur ! J'aurais quelque chose d'elle .
Mettant l'argent sur la table.
Voilà deux_écus de six_livres...
À part.
, que maman m'a donné pour acheter un parapluie.
D'ESPARVILLE
Tenez, tenez, voilà de l'or ; je n'ai jamais de monnaie blanche, moi.
D'AUBERVAL
Diable ! J'ai laissé ma bourse dans mon habit_de_ville...
LUQUET
Il est à sec, le fleuve Scamandre.
Scamandre : fleuve qui descend du mont Ida et passait près de Troie. [T]
D'AUBERVAL
Dites donc, financier, mettez pour moi, je vous rendrai ça quand je serai en bourgeois et en fonds.
MADAME GRÉGOIRE
Voyons, Messieurs, qui est-ce qui commence ?
LUQUET
Moi ! Moi ! J'ai la main heureuse.
AIR. Change-moi Brama.
Tournez, tournez donc ; Le bonheur est au fond. Je le parieLUQUET
Numéro_9.
MADAME GRÉGOIRE, lui donnant un petit livre
Voilà ce qui vous r'vient.
LUQUET
Un livre ! Qu'est ce qu'il contient ?
Il l'ouvre et lit.
« Le novice en amour. »
D'AUBERVAL et D'ESPARVILLE
Ah ! Le bon tour !
LUQUET
C'est un conte moral.
MADAME GRÉGOIRE
Qui n'vous convient pas mal.
D'AUBERVAL et D'ESPARVILLE
A-t-il l'air courroucé !
LUQUET
Je suis vexé !
ENSEMBLE.
D'ESPARVILLE, reprenant
Tournez, tournez, donc, Moi le second ; J'ai l'espérance Que ma main aura Sans doute une meilleure chance À ce jeu là.MADAME GRÉGOIRE
Tournons, tournons donc, Vous le second ; J'ai l'espérance Que ma main aura Sans doute une meilleure chance À ce jeu là.D'ESPARVILLE
Numéro_13.
MADAME GRÉGOIRE
C'est un portrait.D'ESPARVILLE
Vraiment ?À part.
Le sien apparemment. Ah ! Quel présent Charmant Pour un amant !Il regarde le portrait.
Mais que vois-je ? Grands dieux ! Ma femme ! C'est affreux ! Le tour est déplacé.LUQUET, à part.
D'ESPARVILLE, en colère
Parlé
Ma femme en loterie ! Madame_Grégoire, je vous sommes de m'expliquer.
ENSEMBLE.
MADAME GRÉGOIRE et D'AUBERVAL
D'AUBERVAL
Numéro_11
D'ESPARVILLE, lisant par-dessus son épaule
« À l'actrice Dubois D'Auberval, dans un mois, De s'unir est forcé. »LUQUET
C'est l' plus vexé !MADAME GRÉGOIRE
Messieurs, si vous voulez continuer, il y a encore beaucoup de choses à gagner...
TOUS TROIS
Merci !
REPRISE.
C'est une leçon Qui nous confond. Ah ! je le jure, On s'en souviendra ; Mais nul de nous de l'aventure Ne parlera.FANCHETTE et MADAME GRÉGOIRE
C'est une leçon Qui les confond. Ah ! je le jure, On s'en souviendra, Et nul d'entre eux de l'aventure Ne parlera.MADAME GRÉGOIRE, prenant l'argent
Tenez, Fanchette, vous remettrez cela de notre part à la femme du falot.
Elle le lui donne.
FANCHETTE
Bien obligé, messieurs.
Elle sort précipitamment, en riant aux éclats, par la porte qui conduit au-dehors.
D'AUBERVAL, la regardant sortir
Serais-je mystifié ?
LUQUET
Ah çà ! Madame_Grégoire...
D'ESPARVILLE
Qui vous a remis ce portrait ?
En ce moment on frappe très fort à la porte du fond.
UNE VOIX, en dehors
Ouvrez, au nom du roi !
MADAME GRÉGOIRE
Silence !
AIR. Entendez-vous ?
Entendez-vous ?Bis.
C'est la garde qui veut qu'on ouvre.LE CAPORAL, en dehors
Ouvrez !
D'ESPARVILLE
Gardez-vous-en bien !... Quel scandale pour la finance ! Et ma femme !...
LUQUET
Et maman !
D'AUBERVAL
Et le For-l'Évêque !
For-l'Évêque : prison de Paris de 1222 à 1783 qui était située au 19 rue Saint-Germain l'Auxerrois.
MADAME GRÉGOIRE
Encore un trait de Belrose... Mon_Dieu ! Mon_Dieu ! Que faire ?... Ah !
Montrant son lit.
Suite de l'air.
Tenez, ici l'on ne vous verra pas.À part.
En cacher un ce serait bien coupable ; Mais quelque chose ici me dit tout bas : En cacher trois ce n'est que charitable.On frappe de nouveau.
TOUS
Entendez-vous ?Bis.
C'est toujours la garde qui frappe. Quel malheur si l'on nous attrape ! Ah ! bien vite ici cachons-nous !Ils passent tous les trois derrière le lit.
MADAME GRÉGOIRE, au caporal, qui frappe toujours
Un instant ! On y va.
Regardant du côté du lit.
Bien, je puis ouvrir maintenant.
Elle ouvre la porte.
SCÈNE VII. Les Mêmes, cachés ; Madame Grégoire, Le Caporal, Soldats du guet.
MADAME GRÉGOIRE, à part, avec crainte
Ce n'est pas Belrose !... Tenons-nous bien.
LE CAPORAL, en entrant
Que diable ! La petite mère, vous faites bien des cérémonies. Ah ! J'étais sûr que je vous y prendrais... Une table, un souper, et des lumières à une heure indue ; vous êtes en flagrant_délire !
MADAME GRÉGOIRE
Par exemple ! Est-ce que je ne suis pas libre de souper chez moi à toute heure ?
LE CAPORAL
Et d'y recevoir du monde, pas vrai, malgré les règlements
MADAME GRÉGOIRE
Vous voyez bien que je suis seule.
LE CAPORAL
Vous êtes seule, et vous êtes quatre couverts !
MADAME GRÉGOIRE
Je soupais... avec mes servantes.
LE CAPORAL
C'est bon ! C'est bon ! Je ferai mon rapport au Sergent_Belrose, qui m'a chargé d'avoir l'oeil sur vous.
MADAME GRÉGOIRE, avec impatience
Allez vous promener !... Je vous répète qu'il n'y a personne ici... d'ailleurs, regardez-y vous-même.
Elle ouvre la porte du cabinet.
Entrez, entrez.
LE CAPORAL
Plus souvent ! Pour me faire coffrer comme le sergent, à ce matin ; je vais seulement insinuer un coup d'oeil dans le cabinet. Vous autres, gardez scrupuleusement les issues.
Il regarde dans le cabinet, dont Madame Grégoire a ouvert la porte.
Pas le moindre individu.
MADAME GRÉGOIRE
Quand je vous le disais...
LE CAPORAL
Pour lors, il faut filer.
Regardant la table.
Mais c'est égal, vous mangez toujours de fameuses dindes avec vos servantes...
Aux soldats.
Demi-tour à droite, et allons manger nos pommes de terre.
Au moment où ils veulent sortir, on entend un ronflement très fort qui part du lit.
Oh ! oh ! Minute, écoutez.
Nouveau ronflement.
MADAME GRÉGOIRE, à part
Ah ! Mon Dieu !
LE CAPORAL, rentrant
Ah ! C'est comme ça qu'il n'y a personne ici !
Il se dirige vers le lit, ouvre le rideau, et laisse voir Belrose dans l'attitude d'un homme réveillé en sursaut. - D'Esparville, au fond, dans la ruelle. - D'Auberval, dessous, laisse voir sa tête ; - et Luquet paraît au-dessus du lit, sur le baldaquin. - Tableau.
LE CAPORAL
Quatre coupables !
CHOEUR GÉNÉRAL
AIR. Je vous rends votre parole (Fausse Agnès).
Ah ! Grand Dieu ! Que de scandale ! Cette aventure fatale Aux médisants nous signale ! Nous voilà surpris Et pris !SCÈNE VIII. Les Mêmes, Garçons, Servantes, Voisins, Voisines, tenant des flambeaux, et entrant par les deux portes.
REPRISE DU CHOEUR
Ah ! Grand Dieu ! Que de scandale ! Cette aventure fatale Aux médisants la signale ! Les voilà surpris Et pris !Pendant ce choeur, Belrose et d'Esparville, d'Auberval et Luquet, ont quitté l'endroit où ils étaient cachés, et ont redescendu la scène.
LE CAPORAL, sa main à son chapeau
C'est le sergent !
MADAME GRÉGOIRE
Vous ici, Monsieur_Belrose ?... Quelle audace !
BELROSE
Je m'étais endormi sans le vouloir et sans le savoir.
MADAME GRÉGOIRE
Je ne vous aurais jamais cru capable...
BELROSE
Ni vous non plus, Madame_Grégoire... Mais il va t'y avoir une explication...
D'ESPARVILLE, à part
Ô ma femme !
LUQUET, même jeu
Ô maman !
D'AUBERVAL, même jeu
Ô le For-l'Évêque !
BELROSE
Maintenant pourrait-on savoir ce qu'est venu faire ici ce trio nocturne ?
MADAME GRÉGOIRE
Eh ! Mon_Dieu ! C'est tout bonnement la suite d'un acte de bienfaisance.
BELROSE
Laissez donc ! La finance, la verrerie et la mythologie, c'est de l'amphibologie. D'abord, pourquoi ce fleuve a-t-il quitté son lit ?
MADAME GRÉGOIRE
Bien de plus simple, et je vais vous dire...
SCÈNE IX. Les mêmes ; Le Falot, avec sa lanterne ; il est à moitié gris.
LE FALOT, en entrant
Place ! place ! place ! Où est-elle, c'te brave dame, pour que je la contemple pour la remercier...
BELROSE
Que nous veut cet ivrogne, avec son lampion ?
Lampion : Terme de marine. Petite lampe dont on se sert lorsqu'on va dans les soutes aux poudres. [L]
LE FALOT
Ah ! Madame_Grégoire, quel trait magnifique ! Les v'ià, ces jaunets que vous m'avez envoyés pour ma pauvre femme.... je lui.... donnerai tout, excepté ce... que je boirai.
MADAME GRÉGOIRE
Qui t'a donc remis c't' argent ?
LE FALOT
Eh bien ! La personne que v'là !
SCÈNE X. Les mêmes ; Mademoiselle Dubois,en grande toilette.
MADAME GRÉGOIRE
Que vois-je ? Fanchette !
D'AUBERVAL
Mademoiselle_Dubois !
TOUS
Mademoiselle_Dubois !
LUQUET, vivement
La_Dubois, l'actrice ?
MADEMOISELLE DUBOIS
Oui, messieurs, elle-même, qui, sous l'habit de Fanchette, était bien aise de surveiller Monsieur_d_Auberval, contre lequel elle a obtenu sentence. Je vous félicite tous les trois du bonheur que vous avez à la loterie.
D'ESPARVILLE
Ah ! Tout s'éclaircit ! On s'est moqué de nous.
LUQUET
Ça me fait cet effet-là.
MADEMOISELLE DUBOIS
J'espère que Madame_Grégoire voudra bien me pardonner de m'être introduite chez elle.
MADAME GRÉGOIRE
J'en suis d'autant plus contente, que vous avez été témoin de tout ce qui s'est passé.
D'ESPARVILLE
Vous avez beau dire, Madame_Grégoire, votre situation est très délicate.
MADAME GRÉGOIRE, vivement
Comment, Monsieur ?...
D'ESPARVILLE
Nous, c'est bien : mais monsieur, là-bas, qui ne dit rien ?...
Il montre Belrose.
LUQUET
Oui, oui, le ronfleur...
D'AUBERVAL
Qu'est ce qu'il venait faire ici, à son tour ?
MADEMOISELLE DUBOIS
Il est vrai que la rencontre est singulière, et difficile à expliquer.
MADAME GRÉGOIRE
J'en pleurerais de dépit !... Me voilà compromise devant tout le monde.
BELROSE, à part
Tant mieux ! Frappons le dernier coup.
MADAME GRÉGOIRE, avec embarras
Messieurs, je vous assure...
BELROSE
Madame Grégoire, il n'y a qu'un moyen plausible, c'est de cesser de feindre.
MADAME GRÉGOIRE, à part
Que veut-il dire ?
BELROSE
Messieurs, jusqu'en ce jour on m'a crû ce que je ne suis pas, et on ne m'a pas crû ce que je suis !... Si j'ai pénétré dans ce domicile, c'est que j'en ai le droit... La réputation de la cabaretière est intacte ! Je le soutiens et je le prouve ; car je suis son mari.
TOUS
Son mari !
BELROSE, bas à Madame Grégoire
Si vous le voulez.
MADAME GRÉGOIRE, étonnée, à part
Ah ! Par exemple !
BELROSE, bas à Madame Grégoire
Vous êtes perdue si vous reculez.
MADAME GRÉGOIRE, à part
Allons !.. Il le faut ; mais il me le paiera...
Haut.
Eh bien ! Oui, messieurs,
Donnant la main à Belrose.
... voilà mon mari.
BELROSE
Grégoire, dit Belrose !
À part.
J'ai triomphé comme le vainqueur de Mahon !
LUQUET
Mais si vous êtes son mari, pourquoi ne nous l'avez jamais dit ?
BELROSE
Ça, c'est des affaires de ménage qui ne regarde personne. Si vous n'êtes pas encore content, je le suis, moi, et je vous en rendrai raison... quand ça me fera plaisir.
LUQUET
Ce n'est pas la peine.
MADEMOISELLE DUBOIS, à d'Esparville
Mon cher financier, le carrosse de Madame_d_Esparville est en bas.
LUQUET, riant
Oh ! Bravo ! Bravo ! La Dubois.
D'ESPARVILLE
Ma femme est prévenue... Je suis anéanti !
MADEMOISELLE DUBOIS
Monsieur Luquet, votre maman vous envoie une chaisse à porteurs.
LUQUET
Maman sait tout !... Quelle dame je vais recevoir !
MADEMOISELLE DUBOIS
Quant à vous, Monsieur_d_Auberval, vous savez que vous êtes condamné...
D'AUBERVAL, lui baisant la main
Je n'en appellerai pas ! Nous ferons le repas de noce à la_Pomme-de-pin.
D'ESPARVILLE
Bravo ! Nous en serons tous ! Et vous, belle Grégoire, votre nom deviendra célèbre, et, quelque jour peut-être, un nouveau Collé dire de vous :
VAUDEVILLE.
AIR. Le gros Thomas.
« C'était de notre Temps Que brillait Madame_Grégoire J'allais, à vingt ans, À son cabaret rire et boire. Elle attirait les gens Par des airs engageants. Plus d'un blondin_à_taille_fine Avait là crédit sur la mine... Ah ! Comme on entrait Boire à son cabaret ! »379 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica