Comédie en vers
Heureusement
Représenté pour la première fois le 29 novembre 1762 au Théâtre Français.
Personnages
- MONSIEUR LISBAN
- MADAME LISBAN
- LINDOR
- MARTHON
- PASQUIN
SCÈNE I. Madame Lisban, Marthon.
MADAME LISBAN
Mon mari soupe-t-il aujourd'hui chez Dormène ?MARTHON
Oui, madame ; et de plus, malgré votre migraine, Il prétend, m'a-t-il dit, vous y donner la main,MADAME LISBAN
Il le prétend, Marthon ? Il le prétend en vain. Cette femme m'ennuie, et je n'ai pas, ma chère, Pour plaire à mon mari la force nécessaire D'essuyer tous les jours le stérile entretien De cette extravagante. Elle lui plaît : eh bien ! Qu'il y passe son temps et me laisse tranquille. Mais laissons ce propos qui m'échauffe la bile ; Et parlons d'autre chose.MARTHON
Oui, du petit cousin.MADAME LISBAN
Eh ! Mais, qu'est devenu ce petit libertin ? Qu'aura-t-il fait, Marthon ? N'es-tu pas étonnée Que nous n'ayons pas vu Lindor de la journée ?MARTHON
Non... Il s'amuse ailleurs.MADAME LISBAN
Marthon, l'aimable enfant ! Toujours dansant, chantant, sautant, gesticulant, Rêvant, imaginant cent tours d'espièglerie ; Riant, riant sans cesse à vous en faire envie ; Parlant sans raisonner, mais déraisonnant bien ; Disant avec esprit une fadaise, un rien. Ah ! Marthon, à seize ans, et doué sans partage Des agréments divins qui parent ce bel âge ; Que tout cela sied bien !... Oh ! je raffole, moi, De ce petit fripon.MARTHON
Moi de même, ma foi. Mais pour ma sûreté, lorsque je l'envisage, Je voudrais lui trouver un air un peu plus sage.MADAME LISBAN
Cela le gâterait : il est charmant, Marthon.MADAME LISBAN
J'en conviens : mais il mêle à cet enfantillage Des sentiments si fiers d'honneur et de courage, Que tout cela, Marthon, le rend intéressant,MARTHON
C'est un vrai polisson, un polisson charmant. Il s'aime, il se contemple ; il court dans une glace Admirer de son port l'élégance et l'audace ; Il nous fait remarquer sa jambe, son mollet : « S'ils étaient emportés, dit-il, par un boulet, La, sérieusement ce serait bien dommage. Eh bien ! J'aurais la croix, oui, la croix, à mon âge La croix pour une jambe : ah ! Le bon coeur, ma foi, Je les sacrifierais toutes deux pour le roi. » Il tire son épée, et bravant nos alarmes, « Une, deux, trois, à vous, et rendez-moi les armes. » Nous dit-il. Un fusil vient à frapper ses yeux, Il le met sur l'épaule, et fait le merveilleux, Enfonce fièrement son chapeau sur la tète, Va de droite et de gauche, avance un pas, arrête, Nous ajuste, fait feu, s'amuse de nos cris, Et vole dans nos bras pour calmer nos esprits.MADAME LISBAN
Comme de vrais enfants, oui, nous jouons ensemble.MARTHON
Vous riez de ces jeux, Madame, et moi j'en tremble. Prenez-y garde au moins, s'il en est temps encor : L'amour s'y mêlera sous les traits de Lindor. Lindor est un enfant ; mais cet enfant sait plaire : Craignez qu'il ne devienne un joujou nécessaire.MADAME LISBAN
Oui, pour me réjouir il sera toujours bon ; Mais pour m'intéresser... es-tu folle, Marthon, De penser ?...MARTHON
Eh ! Mon_Dieu, je sais ce que je pense ; Et rien n'est plus sensé... point tant de confiance. Est-ce un époux charmant qui doit vous rassurer ?MADAME LISBAN
Mais, par respect pour moi, je le dois honorer. Monsieur Lisban, Marlhon, n'est pas un homme aimable, Te le sais.MADAME LISBAN
Je connais là-dessus sa sotte vanité.MADAME LISBAN
Il vise à la finesse, à la plaisanterie.MARTHON
C'est ce qui met le comble à sa maussaderie. Avant que d'entreprendre un récit ennuyeux, Il dit qu'il fera rire, et l'on bâille à ses yeux. Il croit rendre rêveur un objet qu'il ennuie. Quand on se rit de lui, c'est une agacerie, Le sexe se l'arrache et le trouve charmant.MADAME LISBAN
Il m'aime par bonté comme on aime un enfant ; Et sans rendre justice à ma délicatesse, Il ne fait qu'à lui seul honneur de ma sagesse. Nos âges, par malheur, ne se rapportent point.MARTHON
Il n'entend pas raison ; entre nous, sur ce point. Il est frais et gaillard, il s'admire sans cesse, Et pense valoir mieux que toute la jeunesse.MADAME LISBAN
Tu vois que mon époux est bien connu de moi ; Mais je n'en dois pas moins lui conserver ma foi, Je sais me respecter.MARTHON
C'est fort bien fait, madame. Mais ne craignez-vous pas dans le fond de votre âme Ce dangereux dégoût qu'un époux aujourd'hui Avec trop de raison vous inspire pour lui ; Et ce goût que Lindor, un jeune homme adorable ?...MADAME LISBAN
Mais je ne l'aime pas, rien n'est plus véritable. Où prends-tu donc ce goût ?... Un enfant de seize ans !MARTHON
Une femme de vingt ! Voilà de braves gens Pour combattre l'amour ! Grande disconvenance, Pour faire tant sonner votre âge et son enfance !MADAME LISBAN
Il est entre nous deux des obstacles plus grands. Si je me défiais de nos amusements, Je ne le verrais plus.MARTHON
Voilà comme les belles, Par pitié pour l'amour, osent présumer d'elles ; Ce n'est jamais leur faute.MADAME LISBAN
Est sage qui le veut.MADAME LISBAN
Tu plaisantes, Marthon ; et malgré ton système, À toi je m'en rapporte ; oui, Marthon, à toi-même. Il n'est pas que quelqu'un ne t'ait dit des douceurs : Eh bien ! Je gagerais que ferme en tes rigueurs...MARTHON
Ne gagez pas.MADAME LISBAN
Comment ! Perdrais-je ma gageure ?MARTHON
Non : mais vous gagneriez de si peu, je vous jure, Que je me garderais de tirer vanité D'un triomphe si mince et si peu mérité.MADAME LISBAN
Ainsi donc ta vertu, si j'en crois ton langage, A couru plusieurs fois les dangers du naufrage ?MARTHON
Elle a pensé périr.SCÈNE II. Monsieur et Madame Lisban, Marthon.
MONSIEUR LISBAN
Eh bien, quoi ! Qu'est-ce enfin qu'une prompte migraine, Qu'un bizarre refus de souper chez Dormène ? Ah ! Je vois ce que c'est, et j'en ris de bon coeur : Un peu de jalousie altère ton humeur. Tu ne saurais tenir ton époux en lisière ; Il faut un peu... Tu ris ? Va, ne fais pas la fière. C'est fort bien fait à toi de m'aimer tendrement : Mais il me faut aimer plus raisonnablement ; Me laisser sans chagrin, sans crainte, sans murmure, Aller, venir, courir, rôder à l'aventure. Ne fais donc plus l'enfant, viens souper avec nous.MONSIEUR LISBAN
Eh ! Tu braves Dormène ?... Il faut donc te quitter, et croire à ta migraine, Soit... À propos, sais-tu la nouvelle du jour ?MADAME LISBAN
Quoi ?MONSIEUR LISBAN
Tous les officiers ont ordre de la cour De joindre leurs drapeaux et de partir sur l'heure.MADAME LISBAN
Eh ! Lindor va partir ?MADAME LISBAN
Je ne le cèle pas : faut-il s'en étonner ? C'est un enfant, monsieur, que vous aimez, que j'aime.Celer : Tenir quelque chose cachée, et secrète ; dissimuler ; taire. [F]
MONSIEUR LISBAN
Ou ; mais il faut aimer cet enfant pour lui-même. Et que serait-ce donc que ton beau désespoir, Si ton mari partait ?MARTHON
Eh ! Partez, pour le voir.MONSIEUR LISBAN, à Marthon
Ma foi, qu'elle est heureuse étant ainsi formée, Marthon, de n'avoir pas un mari dans l'armée !À sa femme.
Mais là, console-toi du départ de Lindor ; Ce n'est pas un mari que tu perds.MARTHON, à part
Le butor !Haut.
Si vous partiez, Monsieur, jugez mieux de son âme, Vous ne connaissez pas la force de madame ; L'honneur la soutiendrait. Oh ! Nous aurions ici Bonne grâce à trembler pour les jours d'un mari. Des Françaises, morbleu !Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
SCÈNE III. Madame Lisban, Marthon.
MARTHON
Eh bien ! Vous n'aimez pas votre petit parent Lindor, le beau cousin vous est indifférent ; Et déjà son départ...MADAME LISBAN
Oui, sans doute, il m'afflige.SCÈNE IV. Madame Lisban, Pasquin, Marthon.
MARTHON
Bonjour, Pasquin.PASQUIN
Bonsoir, nous partons.PASQUIN
Nous sommes tous contents.MARTHON
On vous est obligé.PASQUIN
Nous partons pour l'armée, et tu le sais, ma chère, C'est aller à la noce, en terme militaire. Ah ! Si tu nous voyais dans un jour de combat ! Morbleu !MARTHON
Derrière le bagage. Dis-nous, que fait Lindor ? Est-il bien affligé ? Vient-il ? Ne vient-il pas ? De quoi t'a-t-il chargé ?MARTHON
Il veut nous voir, je gage.PASQUIN
Oui, Marthon.MADAME LISBAN
Oui : mais lorsque j'y pense...MADAME LISBAN
Un enfant...MARTHON
On ne saurait jaser.MADAME LISBAN
Que l'on voit tous les jours...MARTHON
Eh ! Oui, qui peut penser..MADAME LISBAN
Le monde est si méchant !MARTHON
Il faut le laisser mordre : Qu'il vienne, et toi va-t'en, de crainte d'un contre-ordre.Pasquin sort.
MADAME LISBAN
Eh mais ! Vous décidez, Marthon, bien promptement.MARTHON
Eh mais ! C'est bien le cas de chicaner vraiment ? Eh puis ! On est parti... Là que pourriez-vous dire ?MADAME LISBAN
Mais, te gronder, Marthon...MARTHON
Oui, me gronder pour rire.SCÈNE V.
MARTHON, seule
Elle craint le public beaucoup moins qu'elle-même : Elle en tient pour Lindor ; oui, sans doute, elle l'aime ; Mais moi, suis-je plus brave ? Ai-je plus de raison ? Il faut en convenir, ma foi, je crois que non. Eh mais ! Me voilà bien, le bel amour ! Qu'en faire ? L'absence en débarrasse avec un militaire.SCÈNE VI. Marthon, Lindor.
MARTHON
Voilà mon étourdi.LINDOR
Laisse-moi t'embrasser.MARTHON
Vous êtes trop hardi.LINDOR
Tu plaisantes. Je viens sous l'habit d'ordonnance De faire mes adieux presgu'à toute la France ; Et plein d'impatience à tes pieds je me rends.MARTHON
Après toute la France.LINDOR
Il est des soins décents. Il fallait faire voir à la cour, à la ville, Que Lindor n'était pas un sujet inutile. Il ne me reste plus qu'à prouver à Marthon...MARTHON
On ne me prouve rien.LINDOR
Tout de bon ?LINDOR
Le refus, sans doute, est pour la forme ? Comment me trouves-tu sous l'habit uniforme ? J'ai bon air, n'est-ce pas ? Je veux que mes habits Reviennent tous criblés de balles de fusils. Ne nous attristons pas, point de mélancolie. Parbleu ! Je vais entendre une belle harmonie, Un tapage d'enfer... Nous ferons de beaux sauts. Nous ne tirerons pas notre poudre aux moineaux. Je viens en ce moment d'acheter une bête Qui me secondera dans ces beaux jours de fête : Un cheval de bataille, excellent, plein d'ardeur, Et docile à la main d'un adroit conducteur : Il est fier... comme moi ; nous ferons des merveilles. Je viens de lui tirer entre les deux oreilles Vingt coups de pistolets, qui ne l'ont pas ému : Nous serons bien ensemble ; eh ! Marthon, qu'en dis-tu ?... À propos, comment va la charmante cousine ?MARTHON
Il est temps d'y penser.LINDOR
Eh mais ! J'y pense aussi : mais mon nouvel état... Morbleu ! Le bel habit que l'habit de soldat ! Tiens, de la tête aux pieds sans cesse je me mire. Mais regarde-moi donc. Je veux que l'on m'admire Ce chapeau sur les yeux ne me sied-il pas bien ? Ne me donne-t-il pas un petit air vaurien, Un air audacieux qui sied au militaire, Un air de grenadier ?Vaurien : qui est un fripon, dangereux, fainéant, vicieux, libertin. [F]
Grenadier : Est aussi un soldat qui a une gibecière pleine de grenades qui se jettent à la main. Il y a des compagnies de grenadiers à pied et à cheval. [F]
LINDOR
Eh mais ! Xe n'est pas là, Marthon, un compliment. Si je n'impose pas par un bras formidable, Ce bras n'en sera pas trouvé moins redoutableMARTHON
Pourra-t-il manier un sabre, un mousqueton ? Le bel homme, ma foi !Mousqueton : petit mousquet qui est plus court ; mais plus gros de calibre que les mousquets ordinaires. [F]
LINDOR
Tu plaisantes, Marthon. Il faut pour te punir de tant de défiance, Il faut que je t'en fasse éprouver la puissance : Point de quartier, je vais te traiter en hussard.Hussard : est une milice en Pologne et en Hongrie, qu'on oppose à la cavalerie ottomane. Ils ont force plume, et peaux de tigres pour leurs habillements. Le mot est hongrois. [F]
SCÈNE VII. Madame Isban, Lindor, Marthon.
Marthon pendant cette scène sort, rentre, fait arranger une collation dans le fond du théâtre.
MADAME LISBAN
Que faites-vous ?MADAME LISBAN
Je le vois. Enfin donc vous partez pour l'armée ?LINDOR
Oui, cousine.MADAME LISBAN
Votre âme en paraît bien charmée ?LINDOR
Audacieux amant, soldat vraiment français, Je n'ai jamais formé que deux ardents souhaits, De réduire une belle et venger ma patrie. La moitié de mes voeux sera bientôt remplie. Je pars, et je vaincrai. J'espère à mon retour Joindre aux lauriers de Mars les myrtes de l'amour.MADAME LISBAN
Lindor...LINDOR
Présentement je n'ai pour avantage Que des airs écoliers, ma figure, mon âge ; Aussi vous me traitez comme on traite un enfant ; Mais quand je reviendrai glorieux, triomphant, Précédé du récit de mes hautes merveilles, Dont on aura cent fois étourdi vos oreilles, Votre coeur palpitant de plaisir et d'amour, Me pourra-t-il alors refuser du retour ? Que sait-on, ma cousine ? Ah ! Si par aventure, Je revenais couvert d'une heureuse blessure... Ah ! Qu'un amant blessé me semble intéressant ! Si j'étais femme, moi, si j'avais un amant, Ce serait ma folie ; ô dieux ! avec délices, Je me retracerais ses nobles cicatrices, J'aurais à les compter un plaisir inouï, Et j'en serais moi-même orgueilleuse pour lui. Je reviendrai blessé ; n'en doutez point, cousine, Et vous retiendrez pas.MADAME LISBAN
Ce discours m'assassine. Allez, jeune insensé, faites votre devoir, Mais cachez-moi des maux que je n'ose entrevoir. J'ai bien assez de peine à soutenir l'image Des dangers infinis...LINDOR
Il faut tout mon courage Pour pouvoir me résoudre à m'éloigner de vous. Adieu, belle cousine, adieu, séparons-nous. Souvenez-vous un peu d'un cousin qui vous aime : Il reviendra fidèle, et digne de vous-même, Le coeur préoccupé de vos divins appas. S'il est tué pourtant, il ne reviendra pas : Mais on vous remettra de ma part des tablettes, De mon amour pour vous confidentes discrètes. C'est une chose à voir que ces tablettes-là : C'est de l'amour pour vous, on n'y voit que cela ; Votre nom est partout ; les pages sont remplies De ce que nous avons dit ou fait de folies ; On y voit quel beau jour nous nous sommes connus, Les heureux jours depuis où nous nous sommes vus, Si c'était dans un cercle, ou bien en tête-à-tête ; Ces derniers sont marqués comme des jours de fête. Les heureux à-propos, les maudits contre-temps, Nos petits démêlés sans raccommodements, Mes larmes, mes regrets, mes soupirs, mes oeillades, Vos soufflets d'ordonnance après mes embrassades, Mes serrements de mains, mes battements de coeur Y sont comptés, datés dans un ordre enchanteur.MADAME LISBAN
Il faut brûler, cousin, de pareilles sornettes.LINDOR
On me brûlerait vif plutôt que mes tablettes.Marthon se rapproche ici de Madame Lisban et de Lindor.
MADAME LISBAN
Laissons cela, Lindor, et changeons de discours.MADAME LISBAN
Soupez-vous aujourd'hui ?MADAME LISBAN
Vous ne feriez pas mal de suivre ce dessein ; Car je ne soupe pas et vous mourrez de faim.MARTHON
Bon ! Il mourra de faim ? A-t-on faim quand on aime ? Nous soupons en malade, il soupera de même.On apporte ici une collation.
Allons... Qu'en dites-vous ?LINDOR
Je ne changerais pas Ce dessert de l'amour, pour le plus beau repas. Mais à propos... Comment... Qu'avez-vous ?MADAME LISBAN
La migraine, Et comme mon époux est allé chez Dormène,À Marthon.
J'étais... Mais es-tu folle ? Il faut changer cela.LINDOR
Tout comme vous voudrez ; pour moi je reste là. Asseyons-nous, cousine : et toi fais le service. Nous aurons là vraiment un beau garçon d'office. Allons, point de façons... Que cet instant est doux, Cousine, où je me vois tête-à-tête avec vous ! Je crois avec ma femme être dans mon ménage ; Elle n'est pas parée, et m'en plaît davantage. Un simple négligé par l'amour inventé, Relève innocemment l'éclat de sa beauté ; Et je me flatte encor qu'on a pris pour me plaire Le frais ajustement d'une simple bergère. Eh ! Pensez-vous aussi que je sois votre époux ?MADAME LISBAN
Qu'y pourriez-vous gagner ?LINDOR
Des droits.MADAME LISBAN
Y pensez-vous ? Valent-ils les refus qu'une femme estimable Fait souvent à l'amant qu'elle trouve adorable ? Mais qu'avez-vous, Lindor, qui vous afflige ainsi ? D'où vient que tout_à_coup votre front obscurci ?...MADAME LISBAN, lui présentant quelque chose
Tenez.LINDOR
La belle main !MADAME LISBAN
Finissez, Lindor.LINDOR
Non : C'est trop me retenir, vous m'en ferez raison ; Je ne puis résister au charme involontaire...MADAME LISBAN
Mais vous devez du moins craindre de me déplaire.MARTHON, lui présentant un verre d'eau
Voici, mon beau monsieur, pour calmer vos esprits.MADAME LISBAN
Je vais donc boire à Mars.MARTHON
Qui vient troubler la fête ? Ciel ! Qu'entends-je ? Un carrosse ! À la porte il s'arrête ; Il entre : c'est monsieur... Où nous sauverons-nous ?MADAME LISBAN
Eh ! Pourquoi nous sauver ?MARTHON
Moi, je crains son courroux.MADAME LISBAN
Qui pourrait l'allumer ?MARTHON
Comment ! votre migraine, Le refus de souper avec lui chez Dormène, Lindor en ce moment tête-à-tête avec vous ; Voilà plus qu'il n'en faut pour fâcher un époux, Pour perdre sans retour toute sa confiance. Madame, fiez-vous à mon expérience. Allons vite, Lindor, partez, suivez mes pas.MADAME LISBAN
Eh mais ! Marthon...SCÈNE VIII. Monsieur et Madame Lisban.
MADAME LISBAN
Ah ! Vous voilà ?MONSIEUR LISBAN
Je viens te tenir compagnie.MADAME LISBAN, haut
Vous me faites plaisir...À part.
Je ne sais quel parti, Dans cette occasion, prendre avec mon mari.MADAME LISBAN
Mais je ne soupe pas.MONSIEUR LISBAN
Moi non plus : mais je cause.MADAME LISBAN, à part
Je vais lui découvrir...MONSIEUR LISBAN
Tiens, parlons d'une chose. Tu ne rougis donc pas d'adorer ton époux ? Mais rien n'est plus bourgeois. Sais-tu bien, entre nous, Qu'on en rit dans le monde, et qu'on dit sans mystère ; Il faut absolument qu'ensemble on les enterre, Ou que loin de madame on exile monsieur, Pour pouvoir la former, humaniser son coeur, Et la mettre au courant... Que c'est une misère Que tes opinions : ta gloire une chimère ; Que tu n'es bonne à rien dans la société Depuis notre union ; que ta folle fierté, Ton amour suranné, tes tons de bienséance, Désolent tout le monde et demandent vengeance.MADAME LISBAN
L'hymen m'unit à vous, et je ne pense pas Que l'on doive prétendre à mes faibles appas.MONSIEUR LISBAN
Ainsi, Cléon, Durval, cette folle jeunesse, Qui compose ta cour, t'obsède et me caresse : , Chacun doit trouver bon que ton coeur attendri Malgré les moeurs du temps lui préfère un mari ; Que tout soit, en un mot, pour le pauvre bonhomme : Pour quel époux encore ?... Un époux qui t'assomme, Un sot, un ennuyeux, un bavard, un oison ; N'est-ce pas, mon enfant ? Quelle comparaison Avec tous ces messieurs !Oison : On dit par injure à un homme, que c'est un oison qu'il se laisse mener comme un oison : pour dire, que c'est un sot, qui ne sait pas se conduire, qui n'agit que par l'organe d'autrui. [F]
MADAME LISBAN
Je n'en dois faire aucune.MONSIEUR LISBAN
Je les plains, s'ils n'ont pas de meilleure fortune. Ils en savent bien long tous ces beaux messieurs-là : T'ont-ils bien ennuyée ?... Ah ! Conte-moi cela. Quel est le plus adroit, Cléon, Durval, Forlise ? Je crois que ce dernier pare la marchandise ; Qu'il sait la débiter : il te chassait de près ; Il doit être piqué d'avoir perdu ses frais. Forlise a de l'esprit, sa figure a des charmes. Eh ! Que sais-je, peut-être a-t-elle don des larmes ? N'en a-t-il pas versé pour toucher ta vertu ? Et le petit Lindor, comment le traites-tu ? Comment s'en tire-t-il- ? Lui vient-il de l'audace ? Tu rougis... Quelle enfance !MADAME LISBAN
Vous y comptez pourtant.MONSIEUR LISBAN
Oh ! Point... Je te dévoile Que je ne compte ici que sur ma bonne étoile. Tiens, mon coeur : j'ai connu bon nombre de beautés, Je leur ai fait cent tours, cent infidélités, J'étais un vrai fripon ; eh bien ! Pas une belle, Malgré des torts réels, n'a pu m'être infidèle. Je le puis avouer, sans être fanfaron, Que quand je suis aimé c'est ma foi tout de bon. Ce n'est pas que je sois plus aimable qu'un autre ; Chacun a son mérite, et l'on s'en tient au nôtre ; C'est un je ne sais quoi, qui, je ne sais comment, Comme dit bien... Molière... assez comiquement... Enfin, tu comprends bien, n'est-il pas vrai, ma reine ? Par exemple, tu vois si ton mari te gêne. As-tu donné ce soir rendez-vous à quelqu'un ? Suis-je de trop ? Je sors, si je suis importun.MONSIEUR LISBAN
Tu sens que tout ceci n'est qu'un pur badinage.MADAME LISBAN
Quoi donc ?MADAME LISBAN
À présent ? Pourquoi faire ?MONSIEUR LISBAN
Un conte singulier, qu'on nomme "Heureusement". C'est un benêt d'époux qui rentre justement... Il croit que son retour charme son Artémise, Lui tient de sots propos dont il la croit éprise : Il lui dit des douceurs, comme nous autres fous Nous pourrions tendrement nous en dire entre nous. Non, rien n'est plus piquant : j'ai la tête remplie De cette ingénieuse et charmante folie. Je vais t'aller chercher ce petit conte-là ; Il est dans le salon ; cela te bercera,SCÈNE IX.
MADAME LISBAN, seule
Il va tout découvrir... Ô dieux ! Je suis perdue. Eh ! Devais-je, Lindor, te cacher à sa vue ? Quelle imprudence, ô ciel ! Qu'elle va me coûter ! Où me cacher ? Où fuir ? Dans quels bras me jeter ! Je suis morte.Elle tombe dans un fauteuil.
SCÈNE X. Monsieur et Madame Lisban.
MONSIEUR LISBAN, éclatant de rire
Ah ! Ah ! Ah ! J'étoufferai de rire.MADAME LISBAN
Ciel ! Qu'entends-je ! Que vois-je ! Et quel transport l'inspire ?Avec la plus grande surprise.
Il rit....MONSIEUR LISBAN, à part
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! J'en rirai plus d'un jour.MONSIEUR LISBAN, à part
L'excellente aventure !MADAME LISBAN, à part
Tout cela me paraît d'un assez bon augure.MONSIEUR LISBAN, à part
Ah ! Le petit fripon ; qui s'en serait douté ? Il est d'assez bon goût ; pas trop mal débuté !À sa femme.
Mignonnette, sais-tu quel sujet me ramène ?... Ah ! Ah ! Ah ! Laisse-moi reprendre mon haleine. Ma foi, je n'en puis plus.MADAME LISBAN, à part
Que veut dire ceci ? Lindor aura trompé, sans doute, mon mari.À son mari.
Eh bien ! Achevez donc. Si j'ose vous le dire, Je ne conçois pas trop de quoi vous pouvez rire.MONSIEUR LISBAN
Lindor...MADAME LISBAN
Eh bien ! Lindor ? Parlez, expliquez-vous.MONSIEUR LISBAN
Le cousin est ici, mais motus, taisons-nous : Il est incognito. Ce n'est point pour ton compte. Devine un peu, devine à qui le drôle en conte, Quel est l'heureux objet qui l'attire en ces lieux ? Marthon, en ce moment recevait ses adieux.MADAME LISBAN, à part
Ah ! Je suis trop heureuse ; à la fin je respire.Haut.
Vous m'étonnez... Comment... et que voulez-vous dire ?MONSIEUR LISBAN
Il faut tout t'expliquer. J'ai surpris le cousin Aux genoux de Marthon ; il lui baisait la main.MADAME LISBAN
Comment, chez vous ?MONSIEUR LISBAN
Voyez le grand malheur, madame ! J'aime mieux qu'on en conte à Marthon qu'à ma femme. Enfin, pour t'achever mon histoire en deux mots, Je suis pour la petite entré fort à propos.MADAME LISBAN
Que sont-ils devenus ?MONSIEUR LISBAN
Ah ! Voilà l'impayable. Quand ils m'ont vu paraître, ils ont cru voir le diable ; Et s'échappant soudain, honteux d'être surpris , Je les ai tous les deux poursuivis par mes ris. Qu'une femme surprise est sotte, ma petite ! Mais quoi ! Ne veux-tu pas nous tenir un peu quitte De cette gravité qui n'est pas de saison ? N'est-ce pas à propos rentrer dans sa maison Pour mettre le bon ordre ?... Hem ! Qu'en dis-tu ?MADAME LISBAN
Sans doute.MONSIEUR LISBAN
C'est mettre, comme on dit, le renard en déroute. Que devenait Marthon ?... Eh ! Voilà justement : Voilà, sur mon honneur, mon conte... « Heureusement », Peste ! Il vous connaît bien, l'auteur de cet ouvrage. « Une femme est souvent plus heureuse que sage, » Dit-il... Eh bien ! Marthon nous démontre cela. Rien n'est plus singulier que cette histoire-là. Il faut être avec moi toujours sur le qui-vive : On fait une sottise ; heureusement j'arrive. Parbleu ! j'ai le nez fin... Ne gronde pas Marthon : C'est un malheur qui peut loi servir de leçon. Voilà de ces hasards...MONSIEUR LISBAN
Si quelque fantaisie, un petit goût fripon, Te prenait pour quelqu'un, dis-le-moi sans façon ; Que je ne vienne pas...496 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0