Comédie en vers· Parodie de Philoctète en un Acte en vers
La Rancune
Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens, le 7 Mars 1755.
Personnages
- LA RANCUNE, Mr. Dehesse
- RODOMONT, Mlle. Catinon
- COULISSE, Mr. Balletti
- JULIE, Mme. Favart
- THOMAS, Mr. Carlin
SCÈNE PREMIÈRE. Coulisse, Rodomont, Thomas.
Le théâtre représente une île du Rhône inhabitée, où l'on voit plusieurs rochers et un antre profond.
RODOMONT
Sur les rochers déserts de cette île, où le Rhône Brise ses flots grossis des ondes de la Saône, Coulisse, dites-moi, que venons-nous chercher ?COULISSE
La Rancune y respire, il faut l'en arracher ; Si jusqu'à ce moment j'en ai fait un mystère, J'avais, cher Rodomont, des raisons pour me taire J'ai dû me réserver pour l'exposition. Nous voulons supplanter l'Opéra de Lyon. Vous le savez, Seigneur, un courroux légitime, Contre cet Opéra, dès longtemps nous anime ; De Monsieur Cornillas nous défendons l'honneur, De la Troupe du Mans ce riche entrepreneur, Sans prévoir d'infortune en dirigeait les rênes, Sa charmante moitié tenait l'emploi des Reines, Un Chanteur de Lyon, un petit freluquet La vit, l'aima, lui plut : elle fit son paquet, Planta là Cornillas, et ne fut pas honteuse D'abandonner son rang pour devenir chanteuse ; Tous les Comédiens partagent cet affront, Nous laissons Cornillas qui se gratte le front. Brouillon, ce chef ardent, se met à notre tête, Il veut que l'Opéra devienne sa conquête ; Il intente un procès, mais malgré nos ressorts, Cet Opéra triomphe et rit de nos efforts ; Un seul espoir nous reste, hélas ! Vous le dirai-je ? Nous ne ferons jamais casser son privilège, Si deux acteurs fameux ne se joignent à nous : On attend à Lyon et la Rancune et vous.COULISSE
Vous êtes trop modeste.RODOMONT
Je raisonne fort mal, et je sais bien me battre ; Vous, raisonnez pour moi, chacun fait son métier.RODOMONT
Eh pourquoi donc, Seigneur ?COULISSE
C'est que je suis un traître, Je suis cause entre nous de son état affreux ; Mais c'est aussi sa faute, il était trop hargneux, C'était un froid méchant, caustique, atrabilaire, Qui pour dire un bon mot eût fait pendre son père ; Un de nous fatigué de son ton méprisant Sangla vingt coups de canne à ce mauvais plaisant, Le crâne fut félé.THOMAS
Ciel !COULISSE
Un cruel vertige Depuis cet accident de temps en temps l'afflige, Et lui cause souvent un état convulsif ; Loin de se corriger il devient plus rétif. Pour lui laisser le temps d'évaporer sa bile, Sur un prétexte adroit je l'amène en cette île ; Il lui prend un accès, suivi d'un long sommeil, Et nous le laissons seul en proie à son réveil.THOMAS
Grands Dieux !COULISSE
Je ne suis pas si sot que d'aller m'exposer... Mais à remplir nos voeux on peut le disposer, Pour rappeler ce goût dont il fut idolâtre, Nous avons mis exprès nos habits de théâtre. Rallumez dans son coeur la noble ambition, Sans parler de Coulisse, encor moins de Lyon, En flattant son orgueil, tâchez de le séduire Dans quelque bonne troupe offrez de le conduire, Et quand nous le tiendrons, nous lui ferons la loi.SCÈNE II. Rodomont, Thomas, Julie.
THOMAS
Moi ?RODOMONT
Toi, sois mon second, viens chercher notre fou ; Mais que vois-je... sans doute il habite ce trou, J'aperçois des chiffons.... il couche sur la dure, Et les flancs du rocher lui servent de tenture.RODOMONT
Cherchons... Mais quel objet ! J'en suis déjà troublé ; Quel contraste étonnant, c'est une jeune fille Avec art ajustée.RODOMONT
Des hommes vous font peur.THOMAS
La, la rassurez vous.RODOMONT
Demeurez.JULIE
Volontiers.JULIE
Fille de la Rancune, J'ai su qu'il languissait sur ce triste rocher, J'ai quitté la maison pour venir le chercher ; Je pris une Servante avec quelque bagage, Déjà nous abordions cet inculte rivage, Quand un orage affreux, un funeste ouragan Nous fait faire capot au premier coup de vent ; Tous les gens du bateau vont sens devant derrière Boire l'onde et la mort au fond de la rivière.THOMAS
Et vous noyâtes-vous ?JULIE
Non, Seigneur.RODOMONT
Quel tableau ?RODOMONT
Je suis émerveillé ! Des Mariniers périssent, Malgré la force et l'art les flots les engloutissent. Une fille, elle seule échappe du danger.RODOMONT
C'est un talent utile.JULIE
Cette soubrette là ne m'était bonne à rien, Ne la regrettez pas. Enfin en prenant terre J'oubliai tous mes maux en embrassant mon père.JULIE
Je le veux bien aussi. Mais préférant par goût la misère où nous sommes, Mon père est né farouche et déteste les hommes.RODOMONT
Quoi seriez-vous de même ?SCÈNE III. RODOMONT, THOMAS.
SCÈNE IV. Rodomont, La Rancune, Julie, Thomas.
LA RANCUNE
J'ai quitté le métier ; ignorez vous encore, Oh souvenir affreux dont l'horreur me dévore ! Ignorez-vous l'affront le plus cruel de tous ? Ah si je les tenais....THOMAS, à Rodomont
Seigneur, éloignons-nous.LA RANCUNE
Des acteurs de Lyon j'étais le camarade, Sur l'eau l'on me propose un jour la promenade ; Et Coulisse en secret, mon mortel ennemi, M'abandonne en ces lieux quand je suis endormi ; À Dieux ! À mon réveil figurez vous ma rage, Je me trouve privé de tout mon équipage, Et l'on ne m'a laissé par pitié pour mes maux, Seigneur, qu'un seul fusil pour tirer des moineaux.RODOMONT
C'est un tour des plus noirs.LA RANCUNE
De mes mugissements ces rochers retentissent, Des monstres à mes cris venant de toutes parts.RODOMONT
Quoi pour vous dévorer ?LA RANCUNE
Non, ils sont pleins d'égards, Je les vois s'adoucir, touchés de ma misère ; Ah ! Les comédiens ne leur ressemblent guère.LA RANCUNE
Loin des traîtres humains mon sort est plus tranquille, Et ma fille Julie adoucit mon malheur, C'est la meilleure enfant, le meilleur petit coeur, L'humeur la plus docile et la plus...RODOMONT
Si vous la chérissez, venez donc avec nous, Ne souffrez pas qu'ici la pauvre enfant languisse, Seigneur, Rodomont, s'offre à vous rendre service.LA RANCUNE
Fils de la Rapière ?RODOMONT
Oui, du moins j'en ai l'honneur.LA RANCUNE
À ce ton suffisant, à cet air tapageur, Je crois voir le papa, tu gagnes mon estime. Viens m'embrasser pour lui, car c'était mon intimeRodomont embrasse la Rancune et Julie, Thomas en fait de même.
Comment se porte-t-il ?LA RANCUNE
Il est mort ! Et Léandre.RODOMONT
Il a fini son sort.LA RANCUNE
Est-ce donc les talents que les destins poursuivent ? Les Grands acteurs sont morts, et des histrions vivent.RODOMONT
Cette réflexion, nous mènerait trop loin, De vous tirer d'ici je vais prendre le soin. Partout où vous voudrez, je m'offre à vous conduire.LA RANCUNE
J'y consens volontiers.JULIE
Et moi je le désire.THOMAS, à part
Fort bien, ils vont donner tous deux dans le panneau.LA RANCUNE
Partons, dépêchons nous de gagner le bateau ; Mais quel papillon noir autour de moi voltige ? Chou, chou, chassez, chassez.RODOMONT
Il est dans son vertige.JULIE
Mon père....LA RANCUNE
Calypso du doux son de sa voix. Taralantarala, Dieux qu'est-ce que je vois ? D'où sort ce monstre affreux ? L'épouvantable mine ! Ciel ! J'entends dans mes flancs les cris de la famine. Quel ardeur ; Rodomont daignez me secourir, Et tuez-moi de grâce, afin de me guérir ; Ma langue et mon gosier sont remplis d'amertume ; Mais c'est crier trop fort, je sens que je m'enrhume. Qu'on m'emporte.SCÈNE V.
RODOMONT, seul
Assez mal-à-propos survient cet accident. Mais l'âme la plus dure en serait attendrie. Quel exemple pour nous acteurs de Tragédie ! Ce fameux la Rancune admiré tant de sois ; Déclamateur pompeux dans les rôles des Rois, Au fond d'une caverne, hargneux, fier, gueux et triste, S'impatiente et jure autant qu'un machiniste. Tel est le sort affreux des gens de notre état, Tant qu'on nous applaudit nous vivons dans l'éclat ; On flatte notre orgueil, on nous vante, on nous fête On se donne le mot pour nous tourner la tête ; Nous nous méconnaissons, nous oublions nos noms, Nous nous croyons les Dieux que nous représentons ; Pour nous perdre on dirait que chacun se cotise, Et donne comme nous dans la même méprise. Nous vient-il un revers, qui nous force à quitter, On dégrade celui qu'on venait d'exalter. Que ne nous apprend-on, grands acteurs que nous sommes, Que notre vrai mérite est d'amuser les hommes.SCÈNE VI. Rodomont, La Rancune, Julie.
RODOMONT
Avez-vous bien dormi ?LA RANCUNE
Oui, Seigneur.LA RANCUNE
J'avais une raison. Pouvait-on sans cela suivant la règle exacte Séparer le premier d'avec le second acte ?LA RANCUNE
De trop justes remords pressent ma conscience, J'ai fait réflexion en perdant connaissance, Que je n'étais qu'un sot de demeurer ici.LA RANCUNE
Tous les jours au repas je fais la découverte Qu'on fait mauvaise chair en cette île déserte Encor si l'on avait un ménage complet, Mais je n'ai pas de quoi faire cuire un poulet. Et ma fille étant moins friande que coquette, En nageant n'a songé qu'a sauver sa toilette.LA RANCUNE
Comment ?RODOMONT
Oui, je vous joue un vrai tour de Pasquin. Je saisissais l'instant qui met le vent en poupe, C'était pour vous livrer au chef de notre troupe.LA RANCUNE
Je me sens suffoqué. Fuis, jeune téméraire... Je ne puis exhaler l'excès de ma colère, Ma fille, prend le soin de t'emporter pour moi.JULIE
Qu'entends-je ? Quelle horreur, quel spectacle d'effroi, Irions-nous, sans avoir la cervelle troublée, Écouter les propos qu'on tient à l'assemblée. De ces Dames surtout voir tous les vains débats. Dieux ! Faites-les aller de faux pas en faux pas. Que les pauvres auteurs, plastrons de leurs querelles, Se trouvent déchirés dans les pièces nouvelles ; Et que pendant l'hiver tous les acteurs transis, Puissent pour spectateurs n'avoir que les gratis.LA RANCUNE
Tu viens de déclamer comme une grande Reine. Et tu rends joliment la vengeance et la haine.RODOMONT
Si vous vous emportez c'est avec fondement, Mais vous êtes lié par un engagement. Et de plus en ces lieux pourquoi vieillir sans gloire, Venez de vos talents illustrer la mémoire ; À ces rochers muets dérobez votre sort, Un acteur doute-t-il sur le choix de sa mort ; Dubourg, ce grand braillard, bouffis par Melpomène, À force de crier se rompit une veine. Dans Oreste, Mondor ne se connaissant pas, En gesticulant trop, se cassa les deux bras. Une actrice expira par la chute d'un peintre, Qui, sans l'en avertir, tomba du haut du cintre. Voilà tous les dangers qu'il est beau de courir, Le théâtre est le lit où nous devons mourir.Dubourg Destouches, Justin (1..., 1757) : Chanteur de l'académie Royale de Musique, seconds rôles de basse-taille, il se produisit à l'Opéra de Lyon en 1729-1730.
LA RANCUNE
Non, que leur salle soit déserte et délabrée, Plutôt que je leur vaille une seule chambrée ; Eh pourquoi secourir une troupe aux abois ? Quoi, n'en pouvons nous pas faire une entre nous trois. Vous joueriez l'amoureux, et ma fille, j'espère Jouerait....LA RANCUNE
Mais quelqu'un vient...SCÈNE VII. Coulisse, Thomas.
COULISSE
Rodomont nous trahit, ah je suis furieux, J'empêcherai l'effet d'un complot odieux ; Je m'étais finement caché pour les entendre.THOMAS
Vous êtes bien rusé, mais je vais vous apprendre Quelque chose pourtant que vous ne savez pas.COULISSE
Dieux ! Le permettez-vous ?COULISSE
Mais la sagesse enfin....THOMAS
Ce n'est qu'un terme vague Qui produit des longueurs qu'à présent on élague.Elaguer : Couper les branches, principalement les branches inférieures d'un arbre, afin de faire grandir la tige et de se procurer des fagots pour le chauffage. Fig. Détruire ou écarter ce qui est superflu ou nuisible. Par analogie, retrancher d'un ouvrage d'esprit ce qui est surabondant. [L]
COULISSE
Ils savent, je le vois, profiter des instants ; Rodomont qui devait nous rendre triomphants, Échoue au premier pas qu'il fait dans la carrière.THOMAS
Je reconnais en lui le sang de la Rapière, Après avoir marché par la grande chaleur, Étouffé de poussière et rempli de sueur, À peine arrivions nous à la première auberge, S'il voyait la servante en simple habits de serge, Il courrait après elle, il savait l'attraper Et me laissait tout seul ordonner le souper.COULISSE
Un sang si bouillonnant m'épouvante et m'alarme, C'est un comédien qui tranche du Gendarme ; Mais je sais bien comment nous pourrons apaiser Ce transport au cerveau qui pourrait tout oser. Si la Rancune encore est difficile à vivre, Pour qu'il ait l'humeur douce et consente à nous suivre Nous lui tuerons sa fille.SCÈNE VIII. Rodomont, Coulisse, Thomas.
RODOMONT
Rien ne presse.COULISSE
Et la Rancune !THOMAS
Je ne m'en charge pas.RODOMONT, regardant Thomas
J'ai soupçon du bavard, qu'il craigne ma furie.THOMAS, à Coulisse
Seigneur, vous m'allez faire une tracasserie.RODOMONT
Que me reprochez vous, parlez ?RODOMONT
Et bien j'en fais l'aveu naïf.COULISSE
Cela me perce l'âme.RODOMONT
Et mon père était-il un homme à votre compte ? Pourtant à s'enflammer son humeur était prompte ; Chacun sait qu'il aima la fille d'un meunier, Et qu'afin de pouvoir s'y livrer tout entier, D'une grosse servante il vola la cornette, Et se cacha longtemps sous l'habit de Toinette.Toinette : Personnage du Malade imaginaire de Molière.
COULISSE
Mais quand je lui montrai le masque d'Arlequin, Il déchira sa jupe et quitta son moulin.Arlequin est un personnage de comédie qui dispose parfois d'un bâton ou moulin.
RODOMONT
Vous offrez vainement cet exemple à mes yeux, Rien ne peut d"gager mes serments amoureux ; Je reste pour avoir Julie en mariage.COULISSE
Si vous êtes si bon, plaignez donc nos acteurs. Du créancier pressant, ils "prouvent l'outrage ; Tous leurs habits de Ville à présent sont en gage, On ne leur a laissé que ceux du Magasin, Qui sont remplis de trous et ne sont pas d'or fin ; Ainsi l'acteur tragique accablé, taciturne, Crotté sur le pavé, la pompe du Cothurne, Et le comique en pleurs, toujours pressé de faim, Va chercher à dîner en habit de Crispin.Cothurne : C'est une espèce de soulier ou de patin élevé par des semelles de liège, dont se servaient les anciens acteurs de Tragédies sur la scène, pour paraître de plus belle taille. Il couvrait le gras de la jambe, et était lié sous le genou. [F]
Crispin : Valet de comédie avec un costume et un caractère convenus ; le crispin est tout en noir, en pantalon collant, et avec un petit manteau qui descend à peine jusqu'aux reins et dont il s'enveloppe souvent ; il est attaché à son maître, mais lui fait cependant d'assez mauvais tours quand l'occasion s'en présente. Fig. C'est un crispin, se dit d'un homme qui a des allures du Crispin de la comédie. [L]
SCÈNE IX. Julie, et les Acteurs précédents.
RODOMONT
Madame....JULIE
Des recors de la Maréchaussée, J'ai vu dans un bateau la troupe ramassée ; Ce spectacle est affreux pour mon coeur éperdu.Recors : Aide de sergent, celui qui l'assiste, lorsqu'il va faire quelque exploit, ou exécution, qui lui sert de témoin, et qui lui prête main forte. [F]
RODOMONT
Il nous faut la Rancune.JULIE
Ah ! Mon père est perdu ! Je vois qu'on lui prépare un sort d'ignominie, Et mon cher Rodomont se met de la partie.COULISSE
Oui.COULISSE
Fort bien.RODOMONT
Je ne vous entends plus.JULIE
À Dieux ! C'est un amant qui parle de la sorte Le chagrin me dévore, et quand j'en serai mort Vous vous repentirez de voir encor le jour, Et je sors tout exprès pour vous jouer ce tour,RODOMONT
Julie...JULIE
Eh bien ?COULISSE
À Ciel !THOMAS
Craignez ma voix sévère.JULIE
Rodomont, Rodomont.COULISSE
Que faites-vous, Seigneur ?JULIE
Pleurons donc !SCÈNE X.
SCÈNE XI. La Rancune, Julie.
LA RANCUNE
Oui, souvent je m'oublie ; Mais quand l'accès me prend je me livre au sommeil. Et je suis plus sensé qu'un autre à mon réveil.LA RANCUNE
Je te le vais apprendre, On dit que des recors sont ici pour me prendre, Et comme ils sont vaillants lorsqu'ils ne risquent rien, Ils choisiront l'instant où je dormirai bien ; Prends ce couteau, ma fille, et notre affaire est bonne ; Lorsqu'ils viendront roder autour de ma personne, De la gaine aussitôt il faudra le tirer. Redoubler de tendresse, et pour me la montrer, Me faire l'amitié de me couper la gorge.LA RANCUNE
Non, je te parle ici très sérieusement, Je t'aime, et te le prouve indubitablement En choisissant ta main dans cette circonstance.JULIE
Je ressent tout l'honneur de cette préférence ; C'est cependant, Seigneur, à parler tout de bon, Pour caresser son père une étrange façon.LA RANCUNE
Je l'exige.JULIE
J'en demande pardon, Si vous prenez la vie en un si grand guignon, Si pour mourir enfin, votre ardeur est extrême, Épargnez m'en la peine en vous tuant vous-même.Guignon : Mauvaise chance, principalement au jeu. Guignon guignonnant, sorte de génie malfaisant employé dans les contes d'enfant pour signifier ou expliquer des contrariétés successives. [L]
JULIE
Eh tuez-vous avant.LA RANCUNE
Mais oui vraiment, pour lors Il faut dès à présent charger ma carabine, Jeter sur le carreau ceux qui me font la mine, Et commencer surtout par Monsieur Rodomont.JULIE
Ah de grâce, Seigneur, ne soyez pas si prompt, Ce Monsieur Rodomont pour nous n'est point à craindre, Loin de le redouter vous devriez le plaindre.LA RANCUNE
Pourquoi ?JULIE
C'est que...LA RANCUNE
Poursuis, que veux-tu dire !LA RANCUNE
Qu'entends-je, et que cela me plaît !LA RANCUNE
Nous pourrons en tirer bon parti.JULIE
Je l'espère,LA RANCUNE
Et sans doute il t'a plu ?JULIE
D'abord en arrivant ; Les hommes dans ces lieux ne viennent pas souvent. J'ai pâli, j'ai rougi, je craignais son langage, Et si je l'avais pu, j'aurais fait la sauvage.SCÈNE XII. RODOMONT, JULIE.
RODOMONT
Madame, à nos archers j'ai donné de l'argent, Vous n'avez plus à craindre ils partent dans l'instant À présent nous pourrions puisque rien ne nous gêne, Parler un peu d'amour pour animer la scène ; Mais vous rêvez, je brûle en vain pour vos appas Vous allumez un feu que vous ne sentez pas.JULIE
Vous n'êtes pas, Seigneur, bon physionomiste, Eh ! Sur quoi jugez vous que mon coeur vous résiste ? Hélas j'en ai trop fait ; d'aujourd'hui je vous vois Vous m'aimez, je vous aime et reçois votre foi, Mon père a consenti que je sois votre femme. C'est en fort peu de temps aller vite.RODOMONT
Ah Madame Allons faire à Lyon, la noce dès ce jour. La gloire y servira de compagne à l'amour.RODOMONT
Oui, Madame.JULIE
Eh bien moi je ne vous suivrai pas, Et mon coeur n'aura plus à craindre de combats D'aucun homme en ces lieux ne recevant l'hommage, Personne ne pourra savoir que je suis sage, La vertu pour témoins n'a besoin que des Dieux, Étant seule on en a plus que quand on est deux.SCÈNE XIII. Coulisse, Thomas, Rodomont.
COULISSE
L'Opéra nous écrase, on m'écrit de Lyon Qu'on court avec fureur à l'Opéra gascon, Et que tous les Acteurs pour insulte dernière Vont boire sur la fosse où gît feu la Rapière.RODOMONT
Puisqu'on ranime ici le feu de nos querelles, Je vais prendre à parti toutes ces Demoiselles.THOMAS
Et vous serez battu sans pouvoir échapper, Elles sont beaucoup plus ensemble pour frapper Que pour chanter en choeur.RODOMONT
Je le sais, mais n'importe.COULISSE
À quoi peut vous servir l'ardeur qui vous transporte, Je sais un moyen sûr pour sortir d'embarras, Car si je ne m'en mêle, on ne finira pas, Je veux voir la Rancune.RODOMONT
À ciel ! Êtes vous sageCOULISSE, à Rodomont
Laissez moi seul, non, non, demeurez.SCÈNE DERNIÈRE. La Rancune, Julie, Rodomont, Coulisse.
LA RANCUNE, à Rodomont
Je vous croyais bien loin, qui vous arrête ? Ô Dieux ! L'Auteur de mon malheur, Coulisse est en ces lieux ! Allons, ma carabine, et vite, cela presse.Carabine : Arme à feu, petite arquebuse à roue que portaient les Carabins. Cette arme n'est plus en usage dans l'armée[XVIIème], à cause du temps du temps qu'on met à bander le ressort. [F]
COULISSE, donnant son épée à la Rancune
Prends ce fer.LA RANCUNE, voulant tuer Coulisse
Meurs.RODOMONT, l'arrêtant
Tout doux.COULISSE, à Rodomont
Laissez-le me tuer.À la Rancune.
Si tu veux te venger voilà ma gorge, coupe ; Mais cruel, n'étend point les fureurs sur la troupe.LA RANCUNE
Du plus cruel affront, la troupe m'a noirci, Perfide, est-ce un chanteur qui m'a conduit ici.COULISSE
On te demande excuse.LA RANCUNE
Ah ! Ton respect m'irrite.LA RANCUNE
Ôte-toi de mes yeux, va languir à Lyon.RODOMONT
Quelle obstination.LA RANCUNE
Mais avant ton départ, il est bon que ma bile En imprécation encore se distille : Déployez vos gosiers, préparez-vous Chanteurs, Étudiez la scène et rendez-vous acteurs. N'immolez plus le goût aux arguments frivoles ; Mariez l'harmonie à de bonnes paroles. Ne sacrifiez plus à de sots préjugés. Le costume et le vrai si longtemps négligés : Travaillez pour l'honneur, vous altiers symphonistes ; Formez vous sans jurer contre les bouffonistes, Danseuses et Danseurs qui tortillez des pas ; Profitez la décence aux brillants entrechats Vieux organes des choeurs, chanteuses vétérantes, Traînez un peu plus loin vos cadences mourantes ; Cédez sans disputer de vos antiques droits, Le devant du Théâtre a de jolis minois. Ces principes certains t'assurent la victoire, Noble Opéra, triomphe et sois couvert de gloire. Je venge tes malheurs, tu vengeras les miens : Abîme, coule à fond tous les Comédiens, Excepté Rodomont, que la rage, la peste, La famine et le Diable emporte tout le reste.RODOMONT
Fuyons, n'écoutons point ses jurements affreux, Qui font frémir d'horreur et dresser les cheveux. Laissons-là ce brutal, cet animal féroce. Qu'il en coûte à mon coeur ! Adieu projets de noce.COULISSE
Un fâcheux misanthrope est partout détesté. Il devient le rebut de la société. Et sitôt qu'il est mort, son âme triste, errante, Des femmes, des enfants, est l'horrible épouvante, L'enfer même, l'enfer se refuse à ses cris ; Si vous l'osez, cruel, vengez-vous à ce prix.LA RANCUNE
Quel tableau le barbare oppose à mon audace, Quoi le Diable indigné, ne voudrait pas de moi, Est-il un trait plus fort ?COULISSE
Pour lui prouver qu'à tort son âme me déteste, Emmenez tous vos gens auprès de lui, je reste.RODOMONT
Ah ! Que c'est bien penser.LA RANCUNE
Nous croit-il des enfants ? Ta proposition révolte le bon sens ; Car puisque mes talents vous sont si nécessaires, Est-ce là le moyen d'arranger vos affaires ?COULISSE
Hé bien ! Si son courroux ne peut être adouci, Qu'il s'en aille avec vous, et je demeure ici,À part.
Je saurai m'en tirer, je risque peu de chose.RODOMONT
Que de sublimité !LA RANCUNE
Quels remords il me cause ? Épouse Rodomont, ce prix t'était bien dû, Mes enfants réparés tous deux le temps perdu ; Je suis prêt à vous suivre.RODOMONT
Ah ! Quel bonheur extrême.JULIE
Amants à l'impromptu soyons époux de même, Et disons aux Censeurs qui blâmeraient nos feux, Qu'il n'est point sans l'amour, de dénouement heureux.LA RANCUNE
Coulisse, je me rends, excuse ma folie.COULISSE
On va vous en guérir ; et sans que l'on vous lie, Certain opérateur, habile homme et profond, A préparé pour vous des calottes de plomb ; Partons, que des bateaux en toute diligence Transportent la Rancune.Opérateur : Médecin empirique, charlatan qui vend ses drogues, et ses remèdes en public et sur le théâtre, qui annonce son logis et sa science par des affiches et des billets qu'il distribue. Il ne se faut pas fier à ces gens qui se disent opérateurs et distillateurs du Roi. [F]
LA RANCUNE
Il n'en faut qu'un, je pense.COULISSE
Cessons de plaisanter, il faut nous embrasser, Ce que j'ai dit de toi ne saurait t'offenser. À quelques écarts près, ta vertu magnanime, T'a rendu dans notre art, un modèle sublime. Mais on peut d'un modèle éclairer les défauts, La critique ne doit épargner que les sots.JULIE
Esprits qui prétendez aux lauriers du poète, Pour l'honneur des talents imitez Philoctète, En prenant son auteur pour guide et pour soutien, On suivra le grand homme et le vrai citoyen.Philoctète est une tragédie en cinq actes et en vers de Vivien de Chateaubrun jouée à Paris le 1er mars 1755.
552 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0