Comédie en vers
L'Avocat Savetier
Représentée pour la première fois en 1670 au Théâtre du Marais.
Personnages
- ROSANDRE, amoureux de Lisimène
- PANCRACE, père de Lisimène
- LISIMÈNE, fille de Pancrace
- BAGOLIN, honnête savetier
- LE COUSIN, de Pancrace
- LE DOCTEUR
- UN SERGENT, du quartier
- PLUSIEURS RECORS
SCÈNE I. Rosandre, Pancrace.
ROSANDRE
Ah ! Mon très cher ami, je vous trouve à propos, Seriez-vous en humeur d'écouter quatre mots ?PANCRACE
Cher ami, depuis quand Monsieur je vous supplie, Je ne vous vis jamais que je crois de ma vie.ROSANDRE
Encore que jamais je ne vous vis aussi, Je crois, vous faire honneur de vous traiter ainsi ; Pancrace est votre nom je pense ?PANCRACE
Je n'étais pas chez nous.ROSANDRE
La cause entre nous deux, n'est que fort peu de chose, Il faut tout maintenant que je vous la propose, Un laquais comme moi vous en eu fait savant.ROSANDRE
Je suis né gentilhomme, et d'un vieillard fort riche, J'héritai force bien, donc je ne fus pas chiche, Car aimant la débauche, et la femme, et le jeu Tout ce grand bien laissé, se dissipa dans peu. La femme commença de désenfler ma bourse, Et le vin, et le jeu m'ont laissé sans ressource, Et tous les trois, enfin, m'ont mis dans un état, Que je suis à présent presque aussi gueux qu'un rat. Il est vrai, que le sort combattant ma misère, M'a donné des vertus, capable de vous plaire ; Je suis mutin en diable, et me bat comme deux. Je joue incessamment, et je sais tous les jeux ; Et comme au temps passé le jeu beaucoup me coûte, Pour m'en récompenser maintenant je filoute.Gueux : se dit hyperboliquement de ceux qui n'ont pas assez de biens, de fortune pour soutenir leur naissance et leur qualité. [F]
Filouter : tirer la laine, ou voler et tromper quelqu'un par de mauvaises voies et artifices. [F]
PANCRACE
Fort bien.ROSANDRE
Toutes les nuits, en batteur de pavé, À tirer des manteaux on m'a souvent trouvé, Au reste, pour trinquer, je ne connais personne Qui dedans l'incamot plus galamment s'en donna. Il est fort peu de jour qu'on ne me trouve saoul, Et comme un bon drillot, j'avale ainsi qu'un trou. Alors, suivant le feu qui me monte en cervelle, Je me dis, de quelqu'un, ou je cherche querelle, Ou prenant du tabac, je fume à qui plus plus.Incamot : Intelligence, esprit inventif.
Drillot : Supposé tirer de "drille" qui signifie méchant soldat. Ce mot absent du Furetière et du Richelet.
ROSANDRE
Dès hier, on me dit que dans votre famille,. Vous aviez seulement, une fort belle fille, A l'âge que je crois, d'une vingtaine d'ans, À qui vous donneriez bien trente mille francs.PANCRACE
Il est vrai.ROSANDRE
Ce grand bien, m'a fait naître dans l'âme, Le désir a peu près, de la prendre pour femme ; Afin que son argent peut satisfaire aux frais, Qu'en débauché garçon incessamment je fais.PANCRACE
Ce n'est donc que son bien qui vous fait entreprendre De l'avoir en vos mains, d'être à peu près mon gendre ?ROSANDRE
Rien autre. Et sans cela, votre fille, ni vous, N'eussiez put rencontrer un si parfait époux. Aussi, pour seconder l'honneur qu'on vous veut faire J'ai déjà su pourvoir tout au plus nécessaire, J'envoyai mon laquais hier, de grand matin, Prier tous mes parents de venir au festin, Même, un tailleur et moi, fûmes dans des boutiques Pour lever des habits qui seront magnifiques. Ayant dit au marchant, pour avoir de l'argent, Qu'on s'en alla chez vous ; suis-je pas obligeant ?PANCRACE
Est-ce tout ?PANCRACE
Ce n'est pas encore tout, Monsieur, prenez la peine De rendre à vos marchands les draps, et les habits. Desquels vous prétendiez avoir de beaux habits. Et pour le prompt effet de ce beau mariage, Vous pouvez faire dire à votre parentage, Qu'à leur dépens chez eux, il peuvent bien manger, Mais, qu'il ne vienne point chez moi pour y gruger. J'ai juré, pour finir en jureur passé maître, De ne prendre jamais qu'un grand homme de lettres Docteur en médecine, ou bien docteur en droit, Il ne m'importe pas, pourvu que docte il soit. Et pour vous dont mon bien a su chatouiller l'âme Vous pouvez autre part vous pourvoir d'une femme.Gruger : Signifie simplement, manger beaucoup. Se dit figurément et burlesquement en Morale, de la chicane, qui consomme en eu de temps le bien d'un plaideur. [F]
ROSANDRE
Comment ?PANCRACE
Pour mon beau fils nous sommes résolus, De n'en prendre jamais s'y remplis de vertus, Qui joue incessamment, qui pétune filoute Pour rattraper l'argent que le joueur lui coûte Et qui sous tous le jour renie en charretier À moins que quereller lui servent de métier.Pétuner : Prendre du tabac, il ne se dit que de celui qu'on prend en fumée avec une pipe. [F]
Chartier : Il signifie celui qui mène une charrette, ou un chariot, une charrue. On dit aussi d'un grand jureur, il jure comme un charretier. [F]
SCÈNE II. Rosandre, Bagolin.
ROSANDRE
Jamais tour agréable Pour se bien divertir, au mien ne fut semblable, Ce bon homme me croit un fameux débauché, Et Rosandre pourtant, est là dessous caché. Rosandre, à qui lui-même a promis Lisimène, Et qui pour l'épouser ici la lettre amène, Mais j'aperçois venir l'homme dont j'ai besoin Il faut à me servir, qu'il applique son soin. Et que l'embarrassant d'une attente frivole, Dans cette Comédie, y joue un plaisant rôle.On lève un petit rideau, Bagolin paraît dans sa boutique, chante, et veut apprendre à siffler à son oiseau.
BAGOLIN, chantant
Quoi ? Maudit animal, tu ne siffleras pas ? Ou je me trompe fort, ou bien tu siffleras.BAGOLIN
Mon bon Monsieur Rosandre, ha ! Que je vous embrasse Comment vous portez-vous, depuis que dans Paris, J'étais orfèvre en cuir devant votre logis ? Depuis quand en ce lieu ? Et comment va le père, Qui vous amène ici ?ROSANDRE
Une importante affaire ; Mets cette affaire à part, je te veux marier, Et te faire quitter ton pénible métier. Tu sais que dès longtemps je fus ton plus intime, Et c'est pour t'enrichir le sujet qui m'anime.BAGOLIN
Qui moi me marier ? Vous vous moquez ma foi ; Je ne saurais gagner de quoi me nourrir moi, Et je pourrais prétendre, à nourrir une femme ?ROSANDRE
Que ce soin important, n'alarme point ton âme. Cette illustre famille, où je veux t'allier, Ne permettra jamais, que tu sois savetier.Savetier : Artisan qui raccommode les vieilles chaussures, souliers, bottes, pantoufles. [F] C'est aussi un terme péjoratif pour dire de quelqu'un qu'il travaille mal.
BAGOLIN
En disant Savetier, dites par révérence, C'est un métier d'honneur, et des plus grands de France.ROSANDRE
La fille dont je parle a trente mille francs, Elle est belle, elle est riche, et n'a rien que vingt ans, Vois, si ce grand parti, te pourrait satisfaire ?BAGOLIN
Oui trente mille francs, ferait bien mon affaire ; J'aurais de quoi goinfrer sans jamais travailler. Mais la fille me choque, à vous en bien parler, Comme je suis d'humeur, à n'avoir point famille, Qu'on me donne l'argent, et qu'on garde la fille.BAGOLIN
Et bien ! De parbleu Monsieur marions nous. Aussi bien m'a-t-on dit, pour garder ma boutique, Que j'avais grand besoin, d'un diable domestique. Mais comment en ceci, doit agir Bagolin ?BAGOLIN
Ho qu'oui, le matin, ou le soir, ne m'importe, Je jase comme une drôle, et de la bonne sorte.Drôle : Se dit d'un homme ou d'un enfant qui, ayant quelque chose de décidé, de déluré, ne laisse pas d'exciter quelque inquiétude, et sur lequel d'ailleurs on s'attribue quelque supériorité. [L]
BAGOLIN
Tout doux, Quoi pour se marier il faut avoir des coups ? Je renonce au Latin, ainsi qu'au cocuage.ROSANDRE
He ! Que dis tu ?BAGOLIN
Et pour homme d'esprit, vous voulez me commettre Moi, qui ne sut jamais, ce que c'est qu'une lettre ? Ah ! Prenez pour cela, quelqu'autre qu'un pied plat.Pied-plat : et quelquefois plat pied, homme qui ne mérite aucune considération : locution qui vient non du vice de conformation indiqué ci-dessus, mais d'une différence de chaussure entre les gens du peuple et les gentilshommes, ceux-ci portant des souliers avec des talons rouges très relevés, tandis que les ouvriers et les bourgeois portaient des souliers plats. [L]
ROSANDRE
Je prétends t'ériger pourtant en avocat, Et te donner du bien, ainsi que de la gloire, Pourvu que ce Latin, entre dans ta mémoire.ROSANDRE
Ça, dit donc, Ego sum.BAGOLIN
Après.ROSANDRE
Avocatus.BAGOLIN
Est-ce tout ?ROSANDRE
Oui.ROSANDRE
Que je suis avocat.BAGOLIN
Vous me faites bien rire, Si vous êtes Docteur, allez vous marier, Vit-on jamais au monde Avocat Savetier ?BAGOLIN
Et bien, je prends la place, Et me résous enfin, pour les dix mille écus, Me dire trente fois, je suis, Avocatus. Mais après ses trois mots, si quelqu'un m'interroge. Vous répondrez, ou bien, je fais Jacques d'éloge.Faire Jacques d'éloge : s'enfuir, s'évader. [L]
ROSANDRE
Pancrace est ignorant, et ce seul mot bien dit, Te fait passer d'abord pour un homme d'esprit, Mais il te faut marcher sur un ton gravissime, Et devant lui, parler en homme doctissime, Citer avec en face, et Jason, et Cujas, Auteurs, que ce vieillard, je crois, ne connaît pas.Jason : un personnage de la mythologie grecque.
Cujas, Jacques [1520-1590] : célèbre jurisconsulte. Aucun n'a pénétré plus avant dans la connaissance et l'explication des lois romaines, et aucun n'a écrit la langue latine avec plus de pureté.
BAGOLIN
Ma foi ni toi non plus.SCÈNE III. Rosandre, Pancrace.
ROSANDRE
Je viens vous retrouver.PANCRACE
Peut-on savoir pourquoi ?ROSANDRE
J'ai pour vous une estime, et haute, et fort sincère, Je vous trouve brave homme, et vous honore en père, Et père, quoi qu'en recherchant de m'allier à vous, L'on ait vu vos mépris, allez jusqu'au courroux, Je sais qu'avec raison, mon attente est trompée, Puisque vous n'êtes pas, pour un homme d'épée. Vous aimez la soutane, et je viens vous revoir Pour savoir si mon frère arrive d'hier au soir, Pourrait avoir l'honneur d'épouser votre fille ?Soutane : habit que porte les hommes d'église et plus particulièrement les curés.
PANCRACE
Quel est ce frère ?ROSANDRE
Un homme en qui le savoir brille, Plus docte qu'Aristote, et qui dedans Paris A fait taire cent fois, les plus rares esprits Au restes fort bien fait galant de sa personne. D'une humeur enjouée, et qui semble bouffonne.PANCRACE
Tant mieux.ROSANDRE
Et plus que tout, c'est que deux mil écus De ses biens tous les ans, font les beaux revenus.PANCRACE
Tant mieux encore.SCÈNE IV. Lisimène, Pancrace, Rosandre, Bagolin.
LISIMÈNE
Papa, Papa que me désirez-vous ?PANCRACE
Je veux dés aujourd'hui, vous donner une époux. Mais un époux illustre, et de qui la Doctrine Fait cacher Aristote, et fait endormir Pline. Fort riche ; n'est ce pas ?Doctrine : Savoir, érudition, ce qu'on a appris en lisant, en voyant le monde. [F]
ROSANDRE
Oui, Monsieur.PANCRACE
Et bien fait, C'est un homme en un mot, digne d'être en portrait. Voilà Monsieur son frère, et bientôt ce beau gendre.PANCRACE
Rosandre est un badin, Qui s'amuse à dormir je crois par le chemin , Quand y devrait conclure une affaire importante ; En un mot, je prétends qu'en fille obéissante, Vous épousiez, Monsieur... Comment le nomme-t-on ?BAGOLIN, en habit de Docteur
Est-ce là, le beau-père, où je dois m'allier ?ROSANDRE
Et sa fille avec lui, cache l'établier. Que tu ne sois connu, et surtout prend bien garde À ce que tu diras.Etablier : Celui qui tient une auberge et qui y travaille.
BAGOLIN
Le barbon me regarde.ROSANDRE
Il faut en premier lieu, suivant la bienséance, Lui lever le chapeau, faire la révérence, Puis dire ton Latin.BAGOLIN
Il ne m'en souvient plus.ROSANDRE
Ego sum.BAGOLIN
Après ?ROSANDRE
Advocatus.BAGOLIN
Adbvocatus sunt. Non pas Advocatus des quinze à la douzaine, Puisque des plus savant, je suis le capitaine ; Mais des Advocatus, vénérable patron, Dont on ne voit jamais que dix au carteron. Connaissez vous Platon, ce grand homme de Genève !Carteron : (quarteron) Compte qui fait le quart d'un cent. On dit proverbialement d'une chose qu'on estime, qu'on ménage, qu'il n'y en a pas trois douzaines au quarteron. [F]
PANCRACE
Non.BAGOLIN
Et Sénèque ?PANCRACE
Encore moins.BAGOLIN
S'ils étaient sur la terre Avant qu'il fut deux jours, au seul bruit de mon nom, On ne trouverait plus Sénèque, ni Caton, Car ils s'iraient cacher dans le pot au vinaigre.PANCRACE
Que Monsieur votre frère est un docteur allègre, Il parle comme un livre, et rit incessamment.BAGOLIN
Sans doute, Je saurai l'autre jour, notre montée toute, Sans un degré de manque, étant saoul de muscat.BAGOLIN
Depuis que ce jeune homme arrivant dans la ville, Pour avoir votre fille et vos dix mille écus. M'apprit à décliner, je suis Advocatus.ROSANDRE
Il est vrai, qu'aussitôt que je le vis paraître , Sachant que vous vouliez un grand homme de lettres, Je dis qu'un avocat y parut aujourd'hui, Et que ce bel objet pouvait être pour lui.BAGOLIN
Au reste sachant tout, la science m'accable, J'ai quatre onces du moins, de l'hébreu le plus fin. J'ai plein quatre chapeaux de Grec, et de Latin. Je sais presque par coeur l'Histoire véritable, Des quatre fils Aymons, et de Robert le diable. Quand le Ciel est couvert de son plus noir manteau, Je devine s'il pleut ; que nous aurons de l'eau Dedans le mois d'août, je sais fort bien comprendre, Qui fait beaucoup plus chaud, qu'en celui de décembre. Et sitôt que la grêle à gâté le raisin, Je dis assurément, nous aurons peu de vin. Pour les procès je pense, y savoir quelque chose. Et sitôt qu'un plaideur ayant perdu sa cause, Paraît comme enragé, je dis au même instant, Que son esprit troublé, n'est pas des plus contents. Et comme Savetier, nous avons connaissance, Que le bon cuir d'Auvergne, est le meilleur de France. Et quand il vous faudra rajuster vos souliers, Vous verrez si l'on voit de meilleurs savetiers.Aymon (le duc) : Prince des Ardennes, saxon d'origine, obtint de Charlemagne le gouvernement du pays dont Albi était la capitale, avec le titre de Duc de Dordogne, et fut père des quatre preux que nos romanciers ont célébré sous les nom des quatre fils d'Aymon. Ils avaient pour nom Renaud, Guichard, Alard, Richardet, il possédaient en commun, selon la légende, un seul cheval ; devenu célèbre sous le nom de Bayard. [B]
ROSANDRE
Ce n'est que raillerie, En vous parlant de lui, ne vous ai-je pas dit Qu'il montre à tous moments, le feu de son esprit.ROSANDRE
Vous ne comprenez pas ou tendent ses paroles, Il n'eut jamais deux sols, mais bien force pistoles.PANCRACE
Or ça, Monsieur mon gendre, ou Monsieur l'Avocat, Pour votre mariage, il faut faire un contrat, Et sans que de vos biens autrement je m'informe, Faisons le si vous plaît, qui soit en bonne forme.BAGOLIN
Celle-ci que je crois, sera bonne pour vous, Elle vient de Paris.Forme : Signifie quelquefois, un moule, un modèle, et se dit particulièrement de ceux des souliers. [F]
Forme : On appelle un arrêt en forme, un contrat en forme, ceux qui sont en parchemin, en grosse, signés, et scellé en forme probante, et authentique. [F]
ROSANDRE
C'est que mon frère est propre, et surtout en chaussure, Et craignant en ce lieu qu'on le trouva mal mis, Il a fait apporter sa forme de Paris.PANCRACE
Mais il est à propos touchant ce mariage, De savoir si ma fille aura quelque avantage ? Vous savez que la dot...L'original ecrit "le dot", nous corrigeons.
BAGOLIN
Que vous êtes badin, Ma femme après ma mort aura mon Saint-Crespin.Saint Crépin : on appelle aussi Saint Crépin tous les outils du cordonnier. [F]
PANCRACE
Qu'est-ce qu'un Saint-Crespin ?BAGOLIN
Mais aussi, je prétends que les dix mille écus, Viendront dans le gousset du sieur Advocatus.Gousset : signifie aussi, une petite bourse qu'on attache à présent aux hauts de chausses et qu'on mettait autrefois sous l'aisselle, comme font encore aujourd'hui les paysans [XVIIème siècle NdR]. [F]
LISIMÈNE
Rosandre, mon papa...PANCRACE
Vous résistez en vain, Rosandre est un badot, ça monsieur votre main. Pour se donner la foi, c'est le premier article.Badot : ou Badaud. Sot, niais, ignorant. C'est un sobriquet injurieux qu'on a donné aux habitant de Paris, à cause qu'ils s'attroupent, et s'amusent à voir, et à admirer tout ce qu'ils rencontrent en chemin, pour peu qu'il leur semble extraordinaire. [F]
LISIMÈNE
Papa, qu'est-ce la foi ?BAGOLIN
C'est une manicle, Pour tirer le ligneuil, de crainte que la poix, Ne s'attache à la main.Manicle : Ce sont des fers qu'on met aux mains es prisonniers On dit ordinairement des menottes. Les confiseurs se servent aussi de ce mot pour signifier quelque morceau de papier avec quoi ils lèvent la poêle de dessus le feu, de peur de se brûler les mains. [F]
Ligneuil : Cordon qui se fait de plusieurs fils attachés ensemble par de la poix. [F]
ROSANDRE
Oui, c'est que l'autre fois. En n'écrivant un mot avec tranche plume, Il se fit une plaie d'un assez grand volume, Dont le chirurgien, l'a su persuader, De porter cette peau, pour la consolider.PANCRACE
Les noces, si vous plaît ; se feront dès demain. Le plutôt vaut le mieux, en cas de mariage.PANCRACE
Fort bien. Mais voulez-vous qu'avec vos laquais, J'envoie une charrette ou quelque portefaix ?Portefaix : On appelle portefaix des crocheteurs, et gens de peine propres à porter des meubles, et les provisions. [F]
SCÈNE V. Lisimène, Rosandre.
ROSANDRE
Elle est assez facile, à ne vous rien celer, Et pour le voir duper on n'a rien qu'à parler, Cependant, Lisimène à Rosandre promise, Par lui même à mon père, augmente ma surprise, Quoi m'écrire à Paris, de venir promptement Joindre le nom d'époux, aux ardeurs, d'un amant, Et vous voir à mes yeux destiné pour un autre.LISIMÈNE
La faute, ou je me trompe, est entièrement vôtre, Vous vouliez le jouer, mais Rosandre avouée, Que souvent les plus fins en jouant sont joués.LISIMÈNE
Il ne vous connaît pas. Et qui plus est encor, vous m'avez fait paraître, Que ce n'est pas par moi, qu'il vous devait connaître, Je n'ai rien dit, ainsi vous devez aujourd'hui, Vous plaindre de Rosandre, et point du tout de lui.LISIMÈNE
Sans doute, et beaucoup plus qu'elle ne fait soi-même, Ne doutez donc de rien, et calmez ce couroux ? Croyez qu'absolument Lisimène est à vous.ROSANDRE
Jamais son changement n'entrât dans ma pensée, Mais allons achever la fourbe commencée, Et voir si l'avocat emportera le prix, Je vais trouver Pancrace.Fourbe : tromperie, déguisement de la vérité. [F]
LISIMÈNE
Et moi j'entre au logis.SCÈNE VI.
BAGOLIN, en traînant une caisse
Quand un homme prend femme, et qu'il entre en ménage, On m'a dit qu'il y doit porter tout son bagage, Aussi je veux savoir en portant tout le mien, Si notre chère épouse a pour moi tout le sien ! Hola ho ?BAGOLIN
Je la prends aujourd'hui charmante Lisimène. Mais entrant dès demain, en ménage nouveau, Vous m'aiderez je pense à porter le fardeau. Ça prêtez moi la main, pour décharger ma caisse.LISIMÈNE
Un avocat bon Dieu, crocheteur.Crocheteur : Qui crochète des portes, des serrures. Signifie aussi un portefaix qui porte des fardeaux sur des crochets. [F]
BAGOLIN
He bien ! qu'est-ce ? Si l'on voit large dos à Monsieur votre époux, Il en est plus robuste, et c'est tamieux pour vous. Quand il faudra pour vous exercer son échine, L'avocat gagnera de quoi boire chopine.Tamieux : tant mieux.
LISIMÈNE
Pouvons nous visiter les hardes que voilà, Voir vos coffres ici ?Hardes : signifie les habits et meubles et portatifs qui servent à v^tir ou parer une personne, ou sa chambre. [F]
BAGOLIN
Oui dà, mettez-vous là.BAGOLIN
C'est mon habit de noce. Voyez-vous le pourpoint, il revient bien aux chausses, Je le mets le dimanche avec ce grand chapeau.v. 374, la fin du vers est graphié : "au chosses"
BAGOLIN
Il est sale, il est vrai, mais vous devez savoir, Que tant plus je le porte, et plus il devient noir.LISIMÈNE
Qu'est cela ?BAGOLIN
D'un cocu le plumage Il est bon d'en avoir quand on entre en ménage. On s'en sert quelquefois pour manche de couteaux. Pourrai-je quelque jour être de ses oiseaux, Dites ?LISIMÈNE
Mon père, et mon cousin aussi.SCÈNE VII. Le Cousin, Pancrace, Le Docteur, Bagolin, Rosandre, Lisimène.
PANCRACE
Il le faut, quand on trouve un si grand avantage. Un avocat bien fait, richissime et savant.LE DOCTEUR
La plus belle apparence est trompeuse souvent Dit Sénèque, et souvent par une fausse amorce, On trouve un méchant bois, sous une belle écorce. Est-il fort docte ?PANCRACE
Autant que feu Nostradamus.LE DOCTEUR
Mortalibus doctrina honnore est omnibus. Oui, le profond, savoir est un rare avantage, Il nous honore, et rien n'est comparable au sage, Sitôt que j'aurai vu ce gendre prétendu, Qui peut porter le nom de rare individu, Un bon interrogat, nous apprendra peut-être, S'y dans le droit civil, il sera passé maître.Interrogat : Question, demande qu'on fit en justice, et dont on attend une réponse. [F]
LE COUSIN
Il a mauvaise mine.LE DOCTEUR
C'est un dont ennoré sans doute à la Doctrine. Ami du Sieur Pancrace, et docteur dans les lois, Je prends part au bonheur qui suit un si beau choix. Mais comme les savants semblent avoir en bute D'égayer leurs esprits toujours dans la dispute, Souffrez qu'à ce brillant qui me met à qui a, Je puis se demander quid est Justicia ?BAGOLIN
Que dit-il ?LE DOCTEUR
RépondezLE DOCTEUR
Justicia est, Constans et perpetua Volontas, Jus suum Cuiqué tribuendi. C'est une volonté pour les biens importante, Qu'on voit perpétuel et qu'on nomme Constante, À rendre à tout chacun ce qui leur appartient.LE DOCTEUR
Le grand Justinien, cet empereur Illustre, Qui fit voir la Justice en son plus digne lustre, Surpris, de voir régner tant de docteurs divers, Qui tous traitaient des Lois à droit, et à travers, De tant d'écrits confus, faisant un noir mélange, Qui plongeait la Justice en un abîme étrange, Ramassant promptement de ces divers esprits, Les plus pures sentiments, et les plus beaux écrits, Il en forma les lois que notre siècle honore, Et qui jusqu'à présent porte son nom encore.LE DOCTEUR
Depuis que ce grand homme, eût fait ce que j'ai dit, On n'a vu dans l'instant s'installer dans le monde. Tant de livres de droit, que le siècle en abonde.LE DOCTEUR
Latin, Grec, et François. Or, parmi ses docteurs dont les sciences brillent, On met au premier rang Balde, Lesquiquoquille, Bertolle, Déclapier, Théophile, Jason, Ennacurse, Alciat, Hypolite, et Papon ? Tribonien, Merna, Fulgosse, Dorathée, Rocheflaven, Menard, Odofret, Abudée, Macrobe, Imbert, Fabert, Lolive, Carondars, Louet, Dinno, Marcil, et l'Illustre Cujas. Bref, de pareils savants une longue Illiade, Qui tous, pour s'élever dans le suprême grade, Et remplir de leur noms, leur fameux tribunaux, Enfoncent, et leurs têtes, et leurs nez doctoraux, Dans les digestes, lois, paragraphe, rubriques, Decretales, versets, chapitres au tantiques. Dans les Codes Flamiens, Codes Théodosiens, Codes Argemoniens, Grégoriens, Papiniens, Dans les titres Canon, Institution, Gloses, Et mille autres erreur, dedans le droit enclose, Qui vont embarrassant quand on veut l'embrasser, Des Cerveaux, qu'avec peine on peut débarrasser.PANCRACE
Je ne comprends rien là, du moins qui me remembre, Tandis, qu'ils finiront, je vais jusqu'à ma chambre.LE DOCTEUR
De ses savants aux lois, que l'on nomme Docteurs, Les uns sont chicanants, chicanez, chicaneurs , Plaidants, et consultants, glosateurs, formulaire, Qui rapporteur d'arrêts, qui désessonaires, Les uns praticiens, d'autres instituteurs , Interprète du Droit, et qui solliciteurs.LE COUSIN
Que d'un pareil discours la longueur m'assassine, J'entre dans le logis, et reviens ma cousine.LE DOCTEUR
Un parfait avocat doit savoir tout cela, Et pour se rendre Illustre aller jusqu'au delà, N'ignorer ce que c'est, que ces fins dilatoires, Piramtoire même, et fins déclinatoires, Qu'est-ce que nullités, qu'est-ce qu'originaux, Promesses et contrats, achats, lettre royaux, publiques, Écritures publiques, épreuves, et requêtes, Copies, testaments, mariages, enquêtes, L« s Les contestations, révisions, arrêts , Représentations, productions, extraits , Qu'est-ce que conclusions au parquet, ordonnances, Les avis, aux conseils, sentences, Et requêtes au palais, opposants, prétendants, Saques, et piesse enfin, demandants, défendants, Parties jointes, et de plus tous ces noms innombrables Qu'au Palais tous les jours vont forgeant nos semblables.LISIMÈNE
Je m'ennuie beaucoup.ROSANDRE
Peut-on pas s'en aller ?BAGOLIN
Tout le jour faudra-t-il que j'ai la bouche close ? Et quand diable Monsieur dirai-je quelque chose ?LE DOCTEUR
Je n'ai plus qu'à parler deux heures seulement, Et puis, vous me pouvez répondre congrument. Or donc justiniant, de nos illustres plumes, Dans Rome, ayant trouvé, deux cent mille volumes, Composé du depuis Justin, à Romulus.LE DOCTEUR
Ayant formé ces lois que je viens de vous dire Dès lors... Mais Domine vous voulez je crois rire ?BAGOLIN
Quoi je ne dirai mot ?LE DOCTEUR
Je dois être entendu, Car.... vous êtes un sot, insupremo gradu, Écoute, et saches que Cujas... à l'échine, L'on va dans un instant voir battre la Doctrine.BAGOLIN
Voilà pour commencer.LE DOCTEUR
Ah ! Suivons mon courroux, C'est par trop en souffrir, il faut donner des coups, Ah ! J'ai le nez cassé, mais allons qu'on se venge, Un homme tel que moi, sais bien donner le change, Te voilà que je crois, assommé comme un chien, Tu n'as rien qu'a courir, chez le chirurgien, Afin que promptement il te mette une emplâtre. Et songe une autre fois alors qu'on veut se battre, C'est... Mais il ne remue, et même ne dit mot ? De se laisser mourir serait-il assez sot. Voyons et confirmons à mon âme alarmée ? Je pense que son corps est réduit en fumée ? D'un homme fort palpable, on ne trouve plus rien. Il n'en faut plus douter, c'est un magicien. Ne perdons point de temps, faisons venir Pancrace, Et lui montrons l'époux, qu'il veut mettre en sa race. Hola vite.PANCRACE
Bonjour, avez-vous achevé ?PANCRACE
He bien quoi.LE DOCTEUR
N'avait rien que l'externe, Étant dans l'intérieur ignorant subalterne, Outre qu'il est sans doute un insigne sorcier.PANCRACE
Et de plus m'a-t-on dit un méchant savetier, Qui voulait m'attraper ; mais je le ferai pendre, Ne voulant ni le sorcier, ni savetier pour gendre.LE DOCTEUR
Sachez qu'en nous frottant, c'est homme diablotin, De me voir, le plus fort prévoyant sa disgrâce, N'a laissé dans mes mains, qu'une robe en sa place... Mais il est de retour, saisissons-nous de lui.PANCRACE
Ha pendard, je te tiens, ou du moins ton étui, Allons il faut dans peu venir à la Justice, Et dedans un bon feu, recevoir ton supplice.SCÈNE VIII. Sergent, Pancrace, Le Docteur.
SERGENT et Recors
Que voulez-vous ?LE DOCTEUR
N'ayez peur.SERGENT
Voyons le personnage ; Ah galant ! Je te tiens, c'est de la part du Roi, Allons y faut marcher, vous moquez-vous de moi, Pourquoi mettre en prison cette jaquette noire ?LE DOCTEUR
Il est plus fin que nous, autre tour de grimoire.Grimoire : Livre qu'on n'a jamais vu, où on prétend qu'il y a des conjurations propres pour faire évoquer les démons. [F]
SCÈNE I..
BAGOLIN, seul
Je n'ai jamais mieux fait, voyant cette séquelle, Que d'avoir sans rien dire enfilé la venelle , J'étais pris pour un sot, et sous mon habit noir , Dans une basse-fosse on me fut venu voir, Et l'on eut fait chanter, dans cette belle cage, À l'avocat bibus, un diable de ramage, Que l'Avocasserce, est un méchant métier, Il plus dangereux que d'être savetier. Reprenons donc sans bruit la manicle, et la forme, Et pour être avocat qu'on m'attende sous l'orme, J'en avais pour mon conte, et si je n'eus drillé, Le pauvre Bagolin allait être étrillé.Séquelle : Nom collectif qui se dit d'une suite de personnes, ou de choses, qui vont ordinairement ensemble, ou qui sont attachés au parti, aux sentiments, aux intérêts communs. [F]
Venelle : terme populaire qui se dit en cette phrase, "enfiler la venelle" pour dire, s'enfuir. [F] [venelle : petite rue]
Ramage : Se dit aussi ironiquement des différents cris et tons de voix des animaux. On dit aussi des gens qui ont changé de sentiment, de profession, qu'ils chantent maintenant un autre ramage.
Driller : Courir vie. 'est un terme bas et populaire, qui se dit des laquais, des soldats, des gueux qui s'ennuient, et qu'on fait courir. [F]
SCÈNE X. Le Cousin , Sergent, Bagolin.
LE COUSIN
Voilà notre galant, niché dans sa boutique, Songez en le prenant, qu'il entend l'art magique, Que pour être invisible il n'a qu'à le vouloir.BAGOLIN
He bien, quoi !SCÈNE XI. Pancrace, Bagolin, Recors, Le Docteur, Sergent.
RECORS
Ah ! L'épaule !LE DOCTEUR
Ah ! La tête !PANCRACE
Saisissez le, Recors.Recors : Aide de sergent, celui qui assiste, lorsqu'il va faire quelque exploit, ou exécution, qui lui sert de témoin, et qui lui prête main forte. [F]
SCÈNE XII. Lisimèn, Rosandre.
SCÈNE X.II. Recors, Sergent, Lisimène, Rosandre, Le Docteur, Pancrace, Le Cousin.
RECORS
Arrête, arrête.RECORS
Qu'on le prenne au collet, il doit être en ces lieux, Il s'est évanoui tout d'un coup à nos yeux, C'est un franc enchanteur, j'y gagerais ma tête, Visitons bien partout, il faut... arrête, arrête.Collet : Partie de l'habillement qui joint le cou, qui se met autour du cou. En ce sens on appelle Petit collet, un homme qui s'est mis dans la réforme, dans la dévotion, parce que les gens d'église portent par modestie de petits collets, tandis que les gens du monde en portent de grands ornés de points et de dentelles.
LISIMÈNE
La pièce est admirable, et pour n'en rire pas, Il faudrait aux plaisirs ne trouver nul appas.RECORS
Au sorcier, au sorcier.LISIMÈNE
La prise est infaillible,RECORS
L'avez vous ?BAGOLIN
Gagnons au pied, et vite.PANCRACE
Il faut qu'à mon plaisir maintenant je le daube.Dauber : Battre sur le dos à coups de poings, comme font les petites gens, et les écoliers. Il est bas. [F]
LE DOCTEUR
Il s'est évanoui, comme il fait de la robe. Mais Chut ne dites mot, j'aperçois son secret. Et le pendard est pris si plus y si remet ; Il ne nous fera plus une troisième pièce, Nous n'avons dans ce lieu qu'a remettre la caisse, Et s'il y rentre, encore, il faudra l'investir, C'est un diable, s'il a le pouvoir d'en sortir.Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]
BAGOLIN
Bonjour, bonjour.RECORS
Arrête, arrête.LISIMÈNE
Bagolin comme il faut, égaye ses esprits, Ce trait qui les surprend, m'a dans l'abord surpris.ROSANDRE
Oui, je trouve à mon sens l'invention jolie Elle serait plaisante en une comédie ; Mais encore une fois les voici de retour.RECORS
Au sorcier, au sorcier.LE DOCTEUR
Mettez-vous à l'entour, Il vous a dit bonsoir, donnez lui le bonjour. ..........................PANCRACE
Ah ! Sorcier mon ami, ta magie étant vaine, De m'avoir fait courir, tu payeras la peine, Il faut dans un cachot, le faire dégoiser.Dégoiser : Se dit figurément et dans le style burlesque de ceux qui parlent trop et mal à propos. [L]
LISIMÈNE
Non mon père, il est temps de vous désabuser, Ce homme est innocent, mais puisqu'il faut tout dire, Tout et qu'il s'est passé, ne s'est fait que pour rire.PANCRACE
Bagolin ?LISIMÈNE
Mon père connaissez....PANCRACE
Qui ma fille ?LISIMÈNE
Rosandre.ROSANDRE
Qui prétend à l'honneur, de se voir votre gendre ; La lettre fait foi, de ce que je vous dis : Je suis pour ce sujet arrivé de Paris, J'ai failli vous jouant, mais pour ravoir ma grâce.PANCRACE
Rosandre mon enfant, ah ! Que je vous embrasse, Lisimène est à vous, puisque je l'ai promis, Je ne pouvais trouver un plus aimable fils.SERGENT
Monsieur...PANCRACE
Je vous entends, voilà de la pécune, Pour vous le cher ami, vous serez du festin.Pécune : ou pequeune. Vieux mot qui signifiait autrefois de l'argent. [F]
BAGOLIN
Fort bien.652 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica