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Comédie héroïque en vers· Comédie Héroïque en Cinq Actes en vers

Cyrano de Bergerac

Edmond Rostand· créée en 1897, imprimée en 1898· 5 actes· 2 607 vers· 44 personnages

Représentée sur le Théâtre de la Porte Saint-Martin le 28 décembre 1897.

Personnages

  • CYRANO DE BERGERAC
  • CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
  • COMTE DE GUICHE
  • RAGUENEAU
  • LE BRET
  • LE CAPITAINE CARBON DE CASTEL-JALOUX
  • LES CADETS
  • LIGNIÈRE
  • DE VALVERT
  • UN MARQUIS
  • DEUXIÈME MARQUIS
  • TROISIÈME MARQUIS
  • MONTFLEURY
  • BELLEROSE
  • JODELET
  • CUIGY
  • BRISAILLE
  • UN FÂCHEUX
  • UN MOUSQUETAIRE
  • UN AUTRE
  • UN OFFICIER ESPAGNOL
  • UN CHEVEAU-LÉGER
  • LE PORTIER
  • UN BOURGEOIS
  • SON FILS
  • UN TIRE-LAINE
  • UN SPECTATEUR
  • UN GARDE
  • BERTRANDOU LE FIFRE
  • LE CAPUCIN
  • DEUX MUSICIENS
  • LES POÈTES
  • ROXANE
  • SOEUR MARTHE
  • LISE
  • LA DISTRIBUTRICE
  • MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
  • LA DUÈGNE
  • SOEUR CLAIRE
  • UNE COMÉDIENNE
  • UNE SOUBRETTE
  • LES PAGES
  • LA BOUQUETIÈRE
  • La foule, bourgeoise, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, bourgeoises, religieuses, etc
Dédicace

C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.

Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous que je le dédie.

E. R.

(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)

ACTE I

UNE REPRÉSENTATION À L'HÔTEL DE BOURGOGNE.

La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations. La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène qu'on aperçoit en pan coupé. Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade dans la salle par de longues marches. De chaque côté de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles. Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang supérieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du théâtre ; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures et dont on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc. Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. Grande porte qui s'entrebâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise. Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être allumés.

SCÈNE PREMIÈRE. Le Public, qui arrive peu à peu ; Cavaliers, Bourgeois, Laquais, Pages, Tire-Laine, Le Portier, etc., puis Les Marquis, Cuigy, Brissaille, La Distributrice, Les Violons, etc.

On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.

LE PORTIER, le poursuivant

Holà ! Vos quinze sols !

LE CAVALIER

J'entre gratis !

LE PORTIER

Pourquoi ?

LE CAVALIER

Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

Chevau-léger : Nom qu'on donnait à une compagnie de cavalerie composée de gens de naissance et d'honneur, qui faisaient partie de la garde du roi. [L]

LE PORTIER, à un autre cavalier qui vient d'entrer

Vous ?

DEUXIÈME CAVALIER

Je ne paye pas !

LE PORTIER

Mais...

DEUXIÈME CAVALIER

Je suis mousquetaire.

PREMIER CAVALIER, au deuxième

On ne commence qu'à deux heures. Le parterre Est vide. Exerçons-nous au fleuret.

Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.

UN LAQUAIS, entrant

Pst... Flanquin...

UN AUTRE, déjà arrivé

Champagne ?...

LE PREMIER, lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint

Cartes. Dés.

Il s'assied par terre.

Jouons.

LE DEUXIÈME, même jeu

Oui, mon coquin.

PREMIER LAQUAIS, tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume et colle par terre

J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.

UN GARDE, à une bouquetière qui s'avance

C'est gentil de venir avant que l'on éclaire !...

Il lui prend la taille.

UN DES BRETTEURS, recevant un coup de fleuret

Touche !

UN DES JOUEURS

Trèfle !

LE GARDE, poursuivant la fille

Un baiser !

LA BOUQUETIÈRE, se dégageant

On voit !...

LE GARDE, l'entraînant dans les coins sombres

Pas de danger !

UN HOMME, s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche

Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

UN BOURGEOIS, conduisant son fils

Plaçons-nous là, mon fils.

UN JOUEUR

Brelan d'as !

UN HOMME, tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi

Un ivrogne Doit boire son bourgogne...

Il boit

... à l'hôtel_de_Bourgogne !

LE BOURGEOIS, à son fils

Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?

Il montre l'ivrogne du bout de sa canne.

Buveurs...

En rompant, un des cavaliers le bouscule.

Bretteurs !

Il tombe au milieu des joueurs.

Joueurs !

LE GARDE, derrière lui, lutinant toujours la femme

Un baiser !

LE BOURGEOIS, éloignant vivement son fils

Jour_de_Dieu ! - Et penser que c'est dans une salle pareille Qu'on joua du Rotrou, mon fils !

Jean Rotrou (1609-1650) : dramaturge français, auteur de 35 pièces.

LE JEUNE HOMME

Et du Corneille !

UNE BANDE DE PAGES, se tenant par la main, entre en farandole et chante

Tra la la la la la la la la la la lère...

LE PORTIER, sévèrement aux pages

Les pages, pas de farce !...

PREMIER PAGE, avec une dignité blessée

Oh ! Monsieur ! Ce soupçon !...

Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.

As-tu de la ficelle ?

LE DEUXIÈME

Avec un hameçon.

UN TIRE-LAINE, groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine

Or ça, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque : Puis donc que vous volez pour la première fois...

Tire-laine : Tireur de laine, se disait anciennement d'un filou qui volait les manteaux de laine. [L]

DEUXIÈME PAGE, criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures

Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

TROISIÈME PAGE, d'en haut

Et des pois !

Il souffle et les crible de pois.

LE JEUNE HOMME, à son père

Que va-t-on nous jouer ?

LE BOURGEOIS

Clorise.

La Clorise est une tragédie de Balthasar Baro jouée en 1631.

LE JEUNE HOMME

De qui est-ce ?

LE BOURGEOIS

De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !...

Il remonte au bras de son fils.

UN SPECTATEUR, à un autre, lui montrant une encoignure élevée

Tenez, à la première du Cid, j'étais là !

Le Cid, tragi-comédie de Pierre Corneille a été joué pour la première fois le 7 janvier 1637 au Théâtre du Marais et non par à l'Hôtel de Bourgogne.

LE TIRE-LAINE, faisant avec ses doigts le geste de subtiliser

Les montres...

LE BOURGEOIS, redescendant, à son fils

Vous verrez des acteurs très illustres...

LE TIRE-LAINE, faisant le geste de tirer par petites secousses furtives

Les mouchoirs...

LE BOURGEOIS

Montfleury...

QUELQU'UN, criant de la galerie supérieure

Allumez donc les lustres !

LE BOURGEOIS

... Bellerose, l_Espy, la_Beaupré, Jodelet !

L'Espy : François Bedeau, dit, comédien français, né vers 1603, mort le 17 septembre 1663. Il commença à l'Hôtel de Bourgogne puis au Thépatre du Marais. Il fit partit de la troupe de Molière dès 1659. Il créa le rôle de Gorgibus dans les Précieuses.

LA DISTRIBUTRICE, paraissant derrière le buffet

Oranges, lait, Eau_de_framboise, aigre_de_cèdre...

Brouhaha à la porte.

Aigre de cèdre : Le jus de citrons ou de cédrats à demi mûrs, préparé aux environs de Gênes, non pour en faire des sorbets, mais pour l'usage des parfumeurs. [L]

UNE VOIX DE FAUSSET

Place, brutes !

UN AUTRE LAQUAIS

Oh ! Pour quelques minutes.

Entre une bande de petits marquis.

UN MARQUIS, voyant la salle à moitié vide

Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, Sans déranger les gens ? Sans marcher sur les pieds ? Ah ! Fi ! Fi ! Fi !

Il se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant.

Cuigy ! Brissaille !

Grandes embrassades.

LA SALLE, saluant l'entrée de l'allumeur

Ah ! ...

On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.

SCÈNE II. Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le bret.

BRISSAILLE, riant

Pas encor gris ! ...

LIGNÈRE, bas à Christian

Je vous présente ?

Signe d'assentiment de Christian.

Baron_de_Neuvillette.

Saluts.

LA SALLE, acclamant l'ascension du premier lustre

Ah !

CUIGY, à Brissaille, en regardant Christian

La tête est charmante.

PREMIER MARQUIS, qui a entendu

Peuh !...

LIGNÈRE, présentant à Christian

Messieurs de_Cuigy, de_Brissaille...

CHRISTIAN, s'inclinant

Enchanté ! ...

PREMIER MARQUIS, regardant les personnes qui entrent dans les loges

Voilà La présidente_Aubry !

LA DISTRIBUTRICE

Oranges, lait...

LES VIOLONS, s'accordant

La... la...

CUIGY, à Christian lui désignant La Salle qui se garnit

Du monde !

PREMIER MARQUIS

Tout le bel air !

Ils nomment les femmes à mesure qu'elle entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.

DEUXIÈME MARQUIS

Mesdames De Guéméné...

CUIGY

De Bois-Dauphin...

Guy Laval Bois-dauphin (1621-1646) : marquis, homme de guerre français, mort à Dunkerque d'un coup de mousquet le 18 octobre.

PREMIER MARQUIS

Que nous aimâmes...

BRISSAILLE

De Chavigny...

LE JEUNE HOMME, à son père

L'Académie est là ?

LE CHEF DES VIOLONS, frappant sur son pupitre, avec son archet

Messieurs les violons !...

Il lève son archet.

LA DISTRIBUTRICE

Macarons, citronnée...

Les violons commencent à jouer.

LIGNIÈRE, faisant mine de sortir

Je pars.

CHRISTIAN, le retenant encore

Oh ! Non, restez !

LIGNIÈRE

Je ne peux. D_assoucy M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

Charles Coypeau d’Assoucy, dit Dassoucy (1605-1677) : poète, mémorialiste, compositeur et joueur de théorbe français, poète dans le genre de Paul Scarron.

LA DISTRIBUTRICE, passant devant lui avec un plateau

Orangeade ?

LIGNIÈRE

Fi !

LA DISTRIBUTRICE

Lait ?

LIGNIÈRE

Pouah !

LA DISTRIBUTRICE

Rivesalte ?

LIGNIÈRE

Halte !

À Christian.

Je reste encor un peu. - Voyons ce rivesalte ?

Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.

CRIS, dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui

Ah ! Ragueneau ! ...

LIGNIÈRE, à Christian

Le grand rôtisseur Ragueneau.

RAGUENEAU, costume de pâtissier endimanché,

Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?

LIGNIÈRE, présentant Ragueneau à Christian

Le pâtissier des comédiens et des poètes !

RAGUENEAU, se confondant

Trop d'honneur...

LIGNIÈRE

Fou de vers !

RAGUENEAU

Il est vrai que pour une odelette...

Odelette : Petite ode ; Aujourd'hui, poème divisé en strophes semblables par le nombre et la mesure des vers. [L]

RAGUENEAU

Je l'idolâtre.

LIGNIÈRE

Pourquoi ?

LIGNIÈRE, qui en est à son quatrième petit verre

Eh bien ?

CUIGY, qui s'est rapproché de son groupe

Il n'y peut rien.

PREMIER MARQUIS

Quel est ce Cyrano ?

CUIGY

C'est un garçon versé dans les colichemardes.

Colichemarde : Sorte de rapière, dont la partie antérieure de la lame est effilée et taillée en carrelet, tandis que le talon est très large ; c'est une arme de duel (corruption de Koenigsmark, nom de l'inventeur). [L]

DEUXIÈME MARQUIS

Noble ?

CUIGY

Suffisamment. Il est cadet aux gardes.

Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait quelqu'un.

Mais son ami Le_Bret peut vous dire...

Il appelle.

Le_Bret !

Le Bret descend vers eux.

Vous cherchez Bergerac ?

RAGUENEAU

Rimeur !

BRISSAILLE

Physicien !

LE BRET

Musicien !

RAGUENEAU

Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne Le solennel monsieur Philippe_de_Champaigne ; Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, Il eût fourni, je pense, à feu Jacques_Callot Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques : Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, Cape, que par derrière, avec pompe, l'estoc Lève, comme une queue insolente de coq, Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne Fut et sera toujours l'alme Mère_Gigogne, Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, un nez !... Ah ! Messeigneurs, quel nez que ce nez-là ! .... On ne peut voir passer un pareil nasigère Sans s'écrier : « Oh ! Non, vraiment, il exagère ! » Puis on sourit, on dit : « Il va l'enlever... » Mais Monsieur_de_Bergerac ne l'enlève jamais.

Philippe de Champaigne (1602-1674) : Peintre et graveur. Il a produit des portraits célèbres de Richelieu, Saint-Austin, Charles II d'Angleterre, Colbert.

Jacques Callot (1592-1635) : dessinateur et graveur duquel on a, entre aiitres, une série "Les grandes misères de la guerre" illustrant la guerre de Trans ans.

Artaban : Nom d'un roi des Parthes qui, ayant remporté des victoires sur les Romains, s'en glorifia tellement, que de là est venu le proverbe : Fier comme Artaban. [L]

Pulcinella : nom italien de Polichinelle, personnage de la Comedia dell'arte.

Nasigère : En rapport avec le nez ou naseaux.

RAGUENEAU, fièrement

Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !

Parque : Une des trois déesses infernales de la mythologie qui président à la vie des hommes. Poétiquement : la mort.

PREMIER MARQUIS, haussant les épaules

Il ne viendra pas !

LE MARQUIS, riant

Soit !

Rumeurs d'admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s'assied sur le devant, sa Duègne prend place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.

CHRISTIAN, lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière par le bras

C'est elle !

LIGNIÈRE, regardant

Ah ! C'est elle ? ...

LIGNIÈRE, dégustant son rivesalte à petits coups

Magdeleine_Robin, dite Roxane.- Fine. Précieuse.

CHRISTIAN

Hélas !

LIGNIÈRE

Libre. Orpheline. Cousine De Cyrano,- dont on parlait...

À ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.

CHRISTIAN, tressaillant

Cet homme ?...

CHRISTIAN

Non. Bonsoir.

LIGNIÈRE

Vous allez ?

LIGNIÈRE

Prenez garde : C'est lui qui vous tuera !

Lui désignant du coin de l'oeil Roxane.

Restez. On vous regarde.

CHRISTIAN

C'est vrai !

Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.

LE BRET, qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix rassurée

Pas de Cyrano.

RAGUENEAU, incrédule

Pourtant...

SCÈNE III. Les mêmes moins Lignières ; De Guiche, Valvert puis Montfleury.

UN MARQUIS, voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le Vicomte de Valvert

Quelle cour, ce de_Guiche !

DEUXIÈME MARQUIS

Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte_de_Guiche ? Baise_moi_ma_mignonne ou bien Ventre-de-biche ?

Baise-moi-ma-mignonne : couleur de ruban et de bas-de-chausse. C'est un rose.

Ventre-de-biche : couleur de ruban blanc-roussâtre.

DE GUICHE

Je monte Sur scène. Venez-vous ?

Il se dirige suivi de tous les marquis et gentilshommes vers le théâtre. Il se retourne et appelle.

Viens, Valvert !

CHRISTIAN, qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom

Le vicomte ! Ah ! Je vais lui jeter à la face mon...

Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.

Hein ?

LE TIRE-LAINE

Ay ! ...

CHRISTIAN, sans le lâcher

Je cherchais un gant !

LE TIRE-LAINE, avec un sourire piteux

Vous trouvez une main.

Changeant de ton, bas et vite.

Lâchez-moi. Je vous livre un secret.

CHRISTIAN, le tenant toujours

Quel ?

CHRISTIAN, de même

Eh bien ?

LE TIRE-LAINE

Discrétion...

CHRISTIAN, haussant les épaules

Oh !

LE TIRE-LAINE, avec beaucoup de dignité

Professionnelle !

CHRISTIAN, qui lui lâche enfin le poignet

Mais où le voir !

CHRISTIAN

Oui, je cours ! Ah ! Les gueux ! Contre un seul homme, cent !

Regardant Roxane avec amour.

La quitter... elle !

Avec fureur, Valvert.

Et lui ! ...- Mais il faut que je sauve Lignière ! ...

Il sort en courant. - De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.

LA SALLE

Commencez.

UN BOURGEOIS, dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée par un page de la galerie supérieure

Ma perruque !

LE BOURGEOIS, furieux, montrant le poing

Petit gredin !

RIRES ET CRIS, qui commencent très fort et vont décroissant

Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

Silence complet.

LE BRET, étonné

Ce silence soudain ? ...

Un spectateur lui parle bas.

Ah ? ...

UN PAGE

Ah ! Diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal ! ...

On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.

LA VOIX D'UN MARQUIS, dans le silence, derrière le rideau

Mouchez cette chandelle !

UN AUTRE MARQUIS, passant la tête par la fente du rideau

Une chaise !

Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.

UN SPECTATEUR

Silence !

On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.

LE BRET, à Ragueneau, bas

Montfleury entre en scène ?

RAGUENEAU, bas aussi

Oui, c'est lui qui commence.

LE BRET

Tant mieux ! Tant mieux !

On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.

LE PARTERRE, applaudissant

Bravo, Montfleury ! Montfleury !

MONTFLEURY, après avoir salué, jouant le rôle de Phédon

« Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, Se prescrit à soi-même un exil volontaire, Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois... »

Premiers vers de La Clorise de Balthasar Baro (1634).

UNE VOIX, au milieu du parterre

Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?

Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.

VOIX DIVERSES

Hein ? - Quoi ? - Qu'est-ce ? ...

On se lève dans les loges, pour voir.

LE BRET, terrifié

Cyrano !

TOUTE LA SALLE, indignée

Oh !

MONTFLEURY

Mais...

LA VOIX

Tu récalcitres ?

Récalcitrer : Fig. Résister avec opiniâtreté. Terme peu usité. [L]

MONTFLEURY, d'une voix mal assurée

« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol... »

LA VOIX, plus menaçante

Eh bien ? Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, Une plantation de bois sur vos épaules ?

Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.

MONTFLEURY, d'une voix de plus en plus faible

« Heureux qui... »

La canne s'agite.

LA VOIX

Sortez !

LE PARTERRE

Oh !

MONTFLEURY, s'étranglant

« Heureux qui loin des cours... »

CYRANO, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, le feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible

Ah ! Je vais me fâcher ! ...

Sensation à sa vue.

SCÈNE IV. Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.

MONTFLEURY, aux marquis

Venez à mon secours, Messieurs !

UN MARQUIS, nonchalamment

Mais jouez donc !

LE MARQUIS

Assez !

TOUS LES MARQUIS, debout

C'en est trop !... Montfleury...

UNE VOIX

Mais...

UNE AUTRE VOIX

Pourtant...

MONTFLEURY, rassemblant toute sa dignité

En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !

Thalie : muse de le Comédie.

CYRANO, à ceux qui crient autour de lui

Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau : Si vous continuez, il va rendre sa lame !

Le cercle s'élargit.

LA FOULE, reculant

Hé ! La !...

CYRANO, à Montfleury

Sortez de scène !

LA FOULE, se rapprochant et grondant

Oh ! Oh !

CYRANO, se retournant vivement

Quelqu'un réclame ?

Nouveau recul.

TOUTE LA SALLE, chantant

La_Clorise, la_Clorise ! ...

UNE DAME, dans les loges

C'est inouï !

UN BOURGEOIS

C'est vexatoire !

CYRANO

Je vous...

UN PAGE

Miâou !

MONTFLEURY

Je...

CYRANO, descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est formé, s'installe comme chez lui

Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune ! Vous vous éclipserez à la troisième.

LE PARTERRE, amusé

Ah ?...

CYRANO, frappant dans ses mains

Une !

MONTFLEURY

Je...

UNE VOIX, des loges

Restez !

CYRANO

Deux !

CYRANO

Trois !

Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, et sifflets de huées.

CYRANO, épanoui, se renverse sur sa chaise et croise ses jambes

Qu'il revienne, s'il ose !

UN BOURGEOIS

L'orateur de la troupe !

Bellerose s'avance et salue.

LES LOGES

Ah !... Voilà Bellerose !

Pierre Le Messier, dit Bellerose (1592-1670) : Comédien de l'Hôtel de Bourgogne.

BELLEROSE, avec élégance

Nobles seigneurs...

JODELET, s'avance, et, nasillard

Tas_de_veaux !

LE PARTERRE

Qu'il rentre !

LES UNS

Non !

LES AUTRES

Si !

CYRANO, tournant sa chaise vers le bourgeois, respectueusement

Vieille mule, Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, J'interromps sans remords !

CYRANO, tournant sa chaise vers les loges, galant

Belles personnes, Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, Inspirez-nous des vers... mais ne les jugez pas !

Échansonne : féminin de échanson, Officier dont les fonctions consistent à servir à boire aux rois et aux princes.

CYRANO, tournant sa chaise vers la scène

Bellerose, Vous avez dit la seule intelligente chose ! Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous

Il se lève, et lançant un sac sur la scène.

Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !

Thepsis d'Icare (VIème avec JC) : Inventeur de la tragégie dans la Grece antique.

LA SALLE, éblouie

Ah ! ... Oh ! ...

JODELET

Évacuez ! ...

On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.

LE BRET, à Cyrano

C'est fou ! ...

UN FÂCHEUX, qui s'est approché de Cyrano

Le comédien Montfleury ! Quel scandale ! Mais il est protégé par le duc_de_Candale ! Avez-vous un patron ?

Louis-Charles de Nogaret de Foix (1627-1658) : colonel-général de l'infanterie. Séducteur, ami de Saint-Evremont et du Chevalier de Vieuville.

CYRANO

Non !

CYRANO

Non !

CYRANO, agacé

Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? Non, pas de protecteur...

La main à son épée.

mais une protectrice !

Trisser : Faire dire trois fois un morceau de vers, de musique. [L]

CYRANO

J'y songe.

LE FÂCHEUX

Mais...

LE FÂCHEUX

Mais...

LE FÂCHEUX, ahuri

Je...

CYRANO, marchant sur lui

Qu'a-t-il d'étonnant ?

LE FÂCHEUX, reculant

Votre Grâce se trompe...

LE FÂCHEUX, même jeu

Je n'ai pas...

LE FÂCHEUX

Je...

LE FÂCHEUX

Mais...

LE FÂCHEUX

Oh ! ...

LE FÂCHEUX

J'avais...

LE FÂCHEUX

Monsieur...

LE FÂCHEUX

Monsieur !

LE FÂCHEUX

Ciel !

LE FÂCHEUX

Aï[e] !

LE FÂCHEUX, se sauvant

Au secours ! À la garde !

DE GUICHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis

Mais à la fin il nous ennuie !

LE VICOMTE DE VALVERT, haussant les épaules

Il fanfaronne !

LE VICOMTE

Personne ? Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits ! ...

Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat.

Vous.... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.

CYRANO, gravement

Très.

LE VICOMTE, riant

Ha !

CYRANO, imperturbable

C'est tout ? ...

LE VICOMTE

Mais...

CYRANO

Ah ! Non ! C'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire... Oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme... En variant le ton, - par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse ! » Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! » Descriptif : « C'est un roc ! ... c'est un pic ! ... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ? ... C'est une péninsule ! » Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? » Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampéléphantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! » Cavalier : « Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode ! » Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le mistral ! » Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand il saigne ! » Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! » Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? » Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? » Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, C'est là ce qui s'appelle avoir_pignon_sur_rue ! » Campagnard : « Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain ! » Militaire : « Pointez contre cavalerie ! » Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! » Enfin parodiant Pyrame en un sanglot : « Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître ! » - Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, Me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n'en eussiez pas articulé le quart De la moitié du commencement d'une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

Pétuner : Vx ou p. plaisant. Fumer. [CNRTL]

Pignon sur rue : Avoir pignon sur rue, posséder une maison dans une ville et sur la rue, parce que, autrefois, c'était le pignon qui, comme aujourd'hui dans les églises, faisait la façade de la maison ; et fig. avoir à soi une maison d'un bon rapport. [L]

DE GUICHE, voulant emmener le Vicomte pétrifié

Vicomte, laissez donc !

LE VICOMTE, suffoqué

Ces grands airs arrogants ! Un hobereau qui... qui... n'a même pas de gants ! Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

Ganse : Cordonnet de coton, de soie, d'or, d'argent, etc. qui sert ordinairement à attacher un bouton. [L]

Boufette : Petite houppe ; noeuds de rubans. [L]

CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter

Ah ? ... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule De Bergerac.

Rires.

LE VICOMTE, exaspéré

Bouffon !

CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe

Ay ! ...

LE VICOMTE, qui remontait, se retournant

Qu'est-ce encor qu'il dit ?

LE VICOMTE

Qu'avez-vous ?

LE VICOMTE, tirant la sienne

Soit !

LE VICOMTE, méprisant

Poète !...

LE VICOMTE

Une ballade ?

LE VICOMTE

Mais...

LE VICOMTE, piétinant

Oh !

CYRANO, continuant

Et d'un envoi de quatre...

LE VICOMTE

Vous...

LE VICOMTE

Non !

LA SALLE, surexcitée au plus haut point

Place ! - Très amusant ! - Rangez-vous ! - Pas de bruits !

Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.

CYRANO, fermant une seconde les yeux

Attendez ! ... je choisis mes rimes... Là, j'y suis.

Il fait ce qu'il dit, à mesure.

Je jette avec grâce mon feutre, je fais lentement l'abandon Du grand manteau qui me calfeutre, Et je tire mon espadon, Élégant comme Céladon, Agile comme Scaramouche, Je vous préviens, cher Myrmidon, Qu'à la fin de l'envoi, je touche !

Premiers engagements de fer.

Vous auriez bien dû rester neutre ; Où vais-je vous larder, dindon ? ... Dans le flanc, sous votre maheutre ? ... Au coeur, sous votre bleu cordon ? ... - Les coquilles tintent, ding-don ! Ma pointe voltige : une mouche ! Décidément... c'est au bedon, Qu'à la fin de l'envoi, je touche. Il me manque une rime en eutre... Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? C'est pour me fournir le mot pleutre ! - Tac ! Je pare la pointe dont Vous espériez me faire don : - J'ouvre la ligne,- je la bouche... Tiens bien ta broche, Laridon ! À la fin de l'envoi, je touche.

Il annonce solennellement :

Prince, demande à Dieu pardon ! Je quarte du pied, j'escarmouche, Je coupe, je feinte...

Se fendant.

Hé ! Là donc

Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.

À la fin de l'envoi, je touche.

Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.

Céladon : Familièrement et ordinairement avec ironie, amant délicat et langoureux. [L]

Myrmidon : Fig. et par raillerie, un jeune homme de petite taille.

Maheutre : Vieux mot signifiant une espèce de manche qui couvrait le bras de l'épaule au coude. [L]

Bedon : Familièrement, gros bedon, un homme au ventre rebondi. [L]

LA FOULE, en un long cri

Ah ! ...

UN CHEVAU-LÉGER

Superbe !

UNE FEMME

Joli !

RAGUENEAU

Pharamineux !

UN MARQUIS

Nouveau ! ...

LE BRET

Insensé !

Bousculade autour de Cyrano. On entend.

... Compliments... félicite... bravo...

LE BRET, à Cyrano, lui prenant le bras

Ça, causons ! ...

BELLEROSE, respectueusement

Mais oui ! ...

On entend des cris au dehors.

JODELET, qui a regardé

C'est Montfleury qu'on hue !

BELLEROSE, solennellement

Sic transit !...

Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.

Balayez. Fermez. N'éteignez pas. Nous allons revenir après notre repas, Répéter pour demain une nouvelle farce.

Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.

LE PORTIER, à Cyrano

Vous ne dînez donc pas ?

CYRANO

Moi ? ... Non.

Le portier se retire.

LE BRET, à Cyrano

Parce_que ?

CYRANO, fièrement

Parce...

Changeant de ton, en voyant que le portier est loin.

Que je n'ai pas d'argent ! ...

LE BRET, faisant le geste de lancer un sac

Comment ! Le sac d'écus ? ...

LA DISTRIBUTRICE, toussant derrière son petit comptoir

Hum ! ...

Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée.

Monsieur... Vous savoir jeûner... le coeur me fend...

Montrant le buffet.

J'ai là tout ce qu'il faut...

Avec élan.

Prenez !

CYRANO

Oui. La main à baiser.

Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.

LA DISTRIBUTRICE

Merci, Monsieur.

Révérence.

Bonsoir.

Elle sort.

SCÈNE V. Cyrano, Le Bret, puis Le Portier.

CYRANO, à Le Bret

Je t'écoute causer.

Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.

Dîner ! ...

... le verre d'eau.

Boisson ! ...

... le grain de raisin.

Dessert ! ...

Il s'assied.

Là, je me mets à table ! - Ah ! ... j'avais une faim, mon cher, épouvantable !

Mangeant.

- Tu disais ?

CYRANO, achevant son macaron

Énorme.

CYRANO, s'épanouissant

Il était là, le Cardinal ?

LE BRET

Pourtant...

LE BRET

Lequel ?

CYRANO, avec un rire amer

Que j'aimasse ? ...

Changement de ton et gravement.

J'aime.

LE BRET, ému

Mon ami !...

LE BRET, vivement, lui prenant la main

Tu pleures ?

CYRANO, saisi

C'est vrai !

LE PORTIER, introduisant quelqu'un à Cyrano

Monsieur, on vous demande...

CYRANO, voyant la Duègne

Ah ! Mon Dieu ! Sa Duègne !

SCÈNE VI. Cyrano, Le Bret, La Duègne.

CYRANO, bouleversé

Me voir ?

LA DUÈGNE, avec une révérence

Vous voir. - On a des choses à vous dire.

CYRANO

Des ?...

LA DUÈGNE, nouvelle révérence

Des choses !

CYRANO, chancelant

Ah ! Mon Dieu !

LA DUÈGNE

L'on ira, demain, aux primes roses D'aurore, - ouïr la messe à Saint-Roch.

Eglise Saint-Roch : église parisienne située eu 296 rue Saint-Honoré dans le 1er arrondissement.

CYRANO, se soutenant sur Le Bret

Ah ! Mon_Dieu !

LA DUÈGNE

Dites vite.

LA DUÈGNE

Où ?...

LA DUÈGNE

Il perche ?

LA DUÈGNE, remontant

On ira. Soyez-y. Sept heures.

CYRANO

J'y serai.

La Duègne sort.

SCÈNE VII. Cyrano, Le Bret puis les Comédiens, les Comédiennes, Cuigy, Brissaille, Lignière, Le Portier, Les Violons.

CYRANO, tombant dans les bras de Le Bret

Moi !... D'elle !... Un rendez-vous !...

CYRANO, hors de lui

Maintenant... Mais je vais être frénétique et fulminant ! Il me faut une armée entière à déconfire ! J'ai dix coeurs ; j'ai vingt bras ; il ne peut me suffire De pourfendre des nains...

Il crie à tue-tête.

Il me faut des géants !

Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s'agitent, chuchotent : on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.

Déconfire : Défaire complètement l'ennemi. [L]

CYRANO, riant

Nous partons !

Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.

LIGNIÈRE, épouvanté

Mais...

CYRANO, d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le portier balance en écoutant curieusement cette scène

Prends cette lanterne !...

Lignière saisit précipitamment la lanterne.

Et marche ! - Je te jure Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !...

Aux officiers.

Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

CYRANO

Ce soir, il ne m'en faut pas moins !

Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.

UNE COMÉDIENNE, en costume de soubrette

Tiens, c'est gentil, cela !

UNE AUTRE COMÉDIENNE, sautant de la scène

Oh ! Mais moi je vais voir !

UNE AUTRE, sautant aussi, à un vieux comédien

Viens-tu Cassandre ?...

TOUTES LES FEMMES, sautant de joie

Bravo ! - Vite, une mante ! - Un capuchon !

JODELET

Allons !

CYRANO, debout sur le seuil

À la porte de Nesle !

Se retournant avant de sortir, à la soubrette.

Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?

Il tire l'épée et, tranquillement.

C'est parce_qu'on savait qu'il est de mes amis !

Il sort. Le cortège, - Lignière zigzaguant en tête, - puis les comédiennes aux bras des officiers, - puis les comédiens gambadant, - se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.

ACTE II

LA RÔTISSERIE DES POÈTES.

La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue Saint-Honoré et dela rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l'aube. À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites. À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des volets ouverts ; une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit : c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles analogues. Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre de gibier. Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident. Des jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de petits-fours. Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au lever du rideau, il écrit.

SCÈNE I. Ragueneau, Pâtissiers, puis Lise.

Ragueneau, à la petite table, écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.

PREMIER PÂTISSIER, apportant une pièce montée

Fruits en nougat !

DEUXIÈME PÂTISSIER, apportant un plat

Flan !

TROISIÈME PÂTISSIER, apportant un rôti paré de plumes

Paon !

QUATRIÈME PÂTISSIER, apportant une plaque de gâteaux

Roinsoles !

CINQUIÈME PÂTISSIER, apportant une sorte de terrine

Boeuf en daube !

LE CUISINIER

De combien ?

RAGUENEAU

De trois pieds.

Il passe.

LE CUISINIER

Hein !

PREMIER PÂTISSIER

La tarte !

DEUXIÈME PÂTISSIER

La tourte !

RAGUENEAU, ébloui

Une lyre !

RAGUENEAU, lui donnant de l'argent

Va boire à ma santé !

Apercevant Lise qui entre.

Chut ! Ma femme ! Circule, Et cache cet argent !

À Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné.

C'est beau ?

LISE

C'est ridicule !

Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.

SCÈNE II. Les mêmes, Deux enfants qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.

PREMIER ENFANT

Trois pâtés.

RAGUENEAU, les servant

Là, bien roux... Et bien chauds.

RAGUENEAU, saisi, à part

Hélas ! Un de mes sacs !

Aux enfants.

Que je les enveloppe ?...

Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit.

« Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope... » Pas celui-ci !...

Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il lit.

« Le blond Phoebus... » Pas celui-là !

Même jeu.

LISE

C'est heureux qu'il se soit décidé !

Haussant les épaules.

Nicodème !

Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.

RAGUENEAU, profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte

Pst !... Petits !... Rendez-moi le sonnet à Philis, Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.

Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant.

« Philis !... » Sur ce doux nom, une tache de beurre !... « Philis !... »

Cyrano entre brusquement.

SCÈNE III. Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.

RAGUENEAU, le saluant avec empressement

Six heures.

CYRANO, avec émotion

Dans une heure !

Il va et vient dans la boutique.

RAGUENEAU, le suivant

Bravo ? J'ai vu...

CYRANO

Lequel ?

CYRANO, avec dédain

Ah !... Le duel !...

RAGUENEAU, admiratif

Oui, le duel en vers !...

RAGUENEAU, restant fendu pour regarder l'horloge

Six heures cinq !... « ...Je touche ! »

Il se relève.

... Oh ! Faire une ballade

LISE, à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement la main

Qu'avez-vous à la main ?

LISE, le menaçant du doigt

Je crois que vous mentez !

RAGUENEAU

Six_heures_dix.

CYRANO, s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier

Une plume ?...

RAGUENEAU, lui offrant celle qu'il a à son oreille

De cygne.

UN MOUSQUETAIRE, superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor

Salut !

Lise remonte vivement vers lui.

CYRANO, se retournant

Qu'est-ce ?

CYRANO, reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau

Chut !... Écrire, - plier, -

À lui-même.

Lui donner, - me sauver...

Jetant la plume.

Lâche !... Mais que je meure, Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot...

À Ragueneau.

L'heure ?

SCÈNE IV. Ragueneau, Lise, Le Mousquetaire, Cyrano à la petite table écrivant, Les Poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.

LISE, entrant, à Ragueneau

Les voici vos crottés !

PREMIER POÈTE, entrant, à Ragueneau

Confrère !...

DEUXIÈME POÈTE, de même, lui secouant les mains

Cher confrère !

QUATRIÈME POÈTE

Ô Phoebus-Rôtisseur !

RAGUENEAU, entouré, embrassé, secoué

Comme on est tout de suite à son aise avec eux !...

CYRANO, levant une seconde la tête

Huit ?... Tiens, je croyais sept.

Il reprend sa lettre.

CYRANO, négligemment

Moi ?... Non !

LISE, au mousquetaire

Et vous ?

LE MOUSQUETAIRE, se frisant la moustache

Peut-être !

CYRANO, écrivant, à part, on l'entend murmurer de temps en temps

Je vous aime...

CYRANO, écrivant

...vos yeux...

CYRANO, même jeu

...vos lèvres...

DEUXIÈME POÈTE, happant un gâteau

Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

CYRANO, même jeu

... qui vous aime...

Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.

Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

RAGUENEAU, au deuxième poète

J'ai mis une recette en vers.

TROISIÈME POÈTE, s'installant près d'un plateau de choux à la crème

Oyons ces vers !

QUATRIÈME POÈTE, regardant une brioche qu'il a prise

Cette brioche a mis son bonnet de travers.

Il la décoiffe d'un coup de dent.

DEUXIÈME POÈTE

Nous écoutons.

TROISIÈME POÈTE, serrant légèrement un chou entre ses doigts

Ce chou bave sa crème. Il rit.

DEUXIÈME POÈTE, mordant à même la grande lyre de pâtisserie

Pour la première fois la Lyre me nourrit !

RAGUENEAU, qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose

Une recette en vers...

DEUXIÈME POÈTE, au premier, lui donnant un coup de coude

Tu déjeunes ?

PREMIER POÈTE, au deuxième

Tu dînes !

LES POÈTES, la bouche pleine

Exquis ! Délicieux !

UN POÈTE, s'étouffant

Homph !

Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau.

CYRANO, lui frappant sur l'épaule

Toi tu me plais !...

Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.

Hé là, Lise ?

Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.

Ce capitaine... Vous assiège ?

LISE, suffoquée

Mais...

CYRANO, nettement

Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

Ridicolculiser : Mot valise par assemblage de ridiculiser et cocufier.

LISE

Mais...

CYRANO, qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant

À_bon_entendeur...

Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge.

LISE, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano

Vraiment, vous m'étonnez !... Répondez... sur son nez...

LE MOUSQUETAIRE

Sur son nez... sur son nez...

Il s'éloigne vivement, Lise le suit.

CYRANO, de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes

Pst !...

RAGUENEAU, montrant aux poètes la porte de droite

Nous serons bien mieux par là...

CYRANO, s'impatientant

Pst ! Pst !...

RAGUENEAU, les entraînant

Pour lire Des vers...

PREMIER POÈTE, désespéré, la bouche pleine

Mais les gâteaux !...

DEUXIÈME POÈTE

Emportons-les !

Il sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.

SCÈNE V. Cyrano, Roxane, La Duègne.

CYRANO

Je tire Ma lettre si je sens seulement qu'il y a Le moindre espoir !...

Roxane, masquée, suivie de la Duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte.

Entrez !...

Marchant sur la Duègne.

Vous, deux mots duègna !

LA DUÈGNE

Quatre.

CYRANO, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir

Bon. Voici deux sonnets de Monsieur_Bensérade...

Isaac de Benserade (1613-1691) : poète, dramaturge et auteur de Ballet.

LA DUÈGNE, piteuse

Heu !...

LA DUÈGNE, changeant de figure

Hou !

CYRANO

J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. - Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?

Marc-Antoine Girard, sieur de Saint-Amant (1594-1661) : poète autes d'un poésie burlesque, satirique et lyrique.

Jean Chapelain (1595 - 1674) : poète, un des premiers académicien. Auteur d'un long poème épique nommé "La Pucelle ou la France délivrée" qui fut moquée par Boileau.

Poupelin : Pièce de four, composée de fine fleur de froment, de lait et d'oeufs frais, de sucre et d'écorce de citron, qu'on trempait toute chaude dans le beurre lorsqu'elle était cuite. [L]

CYRANO, lui chargeant les bras de sacs remplis

Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

LA DUÈGNE

Mais...

CYRANO, la poussant dehors

Et ne revenez qu'après avoir fini !

Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse.

SCÈNE VI. Cyrano, Roxane, La duègne un instant.

ROXANE, baissant les yeux

Cherchait à m'imposer... comme mari...

CYRANO

Des mûrons aigrelets...

Mûron : Fruit des ronces. Framboisier sauvage. [L]

ROXANE, s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau

Donnez !

CYRANO

Ah !...

CYRANO

Ah !...

CYRANO

Ah !...

CYRANO

Ah !...

CYRANO

Ah !...

CYRANO

Ah !...

ROXANE, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir

Et figurez-vous, tenez, que, justement Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

CYRANO

Ah !...

CYRANO

Ah !...

CYRANO, se levant tout pâle

Beau !

CYRANO

Moi, rien... c'est... c'est...

Il montre sa main, avec un sourire.

C'est ce bobo.

LA DUÈGNE, ouvrant la porte du fond

J'ai fini les gâteaux, Monsieur_de_Bergerac !

ROXANE

Non, il a les cheveux d'un héros de d_Urfé !

Honoré d'Urfé (1567-1625) : célèbre auteur d'un roman fleuve (5000 pages) de style précieux nommé L'Astrée.

ROXANE, frappant du pied

Eh bien ! J'en mourrais, là !

CYRANO, entre ses dents

Non sans raison !

CYRANO

Oui, oui.

ROXANE

Oh ! Je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.

Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et distraitement.

Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !... - Dites-lui qu'il m'écrive.

Elle lui envoie un petit baiser de la main.

Oh ! Je vous aime !

CYRANO

Oui, oui.

CYRANO

Oui, oui.

CYRANO, la saluant

Oh ! J'ai fait mieux depuis.

Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe la tête.

SCÈNE VII. Cyrano, Ragueneau, Les Poètes, Carbon de Castel-Jaloux, Les Cadets, La Foule, etc., puis De Guiche.

CYRANO, sans bouger

Oui...

Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.

CARBON DE CASTEL-JALOUX

Le voilà !

CYRANO, levant la tête

Mon capitaine...

CYRANO, reculant

Mais...

CARBON, voulant l'entraîner

Viens ! On veut te voir !

CYRANO

Non !

CARBON

Ils boivent en face, à la Croix_du_Trahoir.

Fontaine située à Paris au carrefour de la rue Saint-Honoré et la rue de l'Arbre-Sec.

CYRANO

Je...

CARBON, remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de tonnerre

Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !

UNE VOIX, au dehors

Ah ! Sandious !

Tumulte au dehors, bruits d'épées et de bottes qui se rapprochent.

CARBON, se frottant les mains

Les voici qui traversent la rue !...

LES CADETS

Tous !

UN CADET, à Cyrano

Bravo !

CYRANO

Baron !

UN AUTRE, lui secouant les mains

Vivat !

CYRANO

Baron !

TROISIÈME CADET

Que je t'embrasse !

PLUSIEURS GASCONS

Embrassons-le !

CYRANO, ne sachant auquel répondre

Baron... baron... de grâce...

LES CADETS

Tous ?

LE BRET, se frottant les mains

Si !

UN BOURGEOIS, entrant suivi d'un groupe

Monsieur, tout le_Marais se fait porter ici !

Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.

LE BRET, bas, souriant, à Cyrano

Et Roxane ?

CYRANO, vivement

Tais-toi !

LA FOULE, criant dehors

Cyrano !...

Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.

DES GENS, autour de Cyrano

Mon ami... mon ami...

LE BRET, ravi

Le succès !

UN PETIT MARQUIS, accourant, les mains tendues

Si tu savais, mon cher...

LE BRET, stupéfait

Mais qu'as-tu donc ?

UN HOMME DE LETTRE, avec une écritoire

Puis-je avoir des détails sur ?...

CYRANO

Non.

LE BRET, lui poussant le coude

C'est Théophraste Renaudot ! L'inventeur de la gazette.

Théophraste Ranaudot (1586-1653) : Médecin. Débuta à publier La Gazette le 30 mai 1631.

CYRANO

Baste !

LE POÈTE, s'avançant

Monsieur...

CYRANO

Encor !

LE POÈTE

Je veux faire une pentacrostiche Sur votre nom...

Pentachronstiche : Vers disposés de telle sorte qu'on y trouve cinq fois le nom qui fait le sujet de l'acrostiche, en partageant toute la pièce de vers en cinq parties différentes de haut en bas. [L]

QUELQU'UN, s'avançant encore

Monsieur...

CYRANO

Assez !

Mouvement. On se range. De Guiche paraît escorté d'officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.

CUIGY, à Cyrano

Monsieur_de_Guiche !

Murmure. Tout le monde se range.

Vient de la part du Maréchal_de_Gassion !

Jean de Gassion (1609-1647) : Maréchal. Mourut d'une blessure lors du siège de Lens. On lui prête la phrase à propos : "Je n'aime pas assez la vie pour en faire part à quelqu'un."

LA FOULE

Bravo !...

LE BRET, bas à Cyrano, qui a l'air absent

Mais...

CYRANO, tressaillant et se redressant vivement

Devant ce monde ?...

Sa moustache se hérisse ; il poitrine.

Moi souffrir ?... Tu vas voir !

UN CADET, d'une voix terrible

Chez nous !

DE GUICHE, regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano

Ah ! Ah !... Tous ces messieurs à la mine hautaine, Ce sont donc les fameux ?...

CARBON DE CASTEL-JALOUX

Cyrano !

DE GUICHE, nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporté

Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. - Voulez-vous être à moi ?

LE BRET, ébloui

Grand Dieu !

LE BRET, à l'oreille de Cyrano

Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !

La Mort d'Agrippine, Tragédie en cinq actes et en vers de Cyrano de Bergerac (1654).

DE GUICHE

Portez-les lui.

CYRANO, tenté et un peu charmé

Vraiment...

UN CADET, entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets miteux, aux coiffes trouées, défoncées

Regarde, Cyrano ! Ce matin, sur le quai, Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! Les feutres des fuyards !...

CARBON

Des dépouilles_opimes !

Dépouilles opimes : Fig. Dans le langage général, dépouilles opimes, belles dépouilles, belle acquisition, etc. [L]

TOUT LE MONDE, riant

Ah ! Ah ! Ah !

LE CADET, à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres

Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras... Un salmis ?

CYRANO, prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche

Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?

DE GUICHE, se levant et d'une voix brève

Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte.

À Cyrano, violemment.

Vous, Monsieur !...

DE GUICHE, qui s'est dominé, avec un sourire

... Avez-vous lu Don_Quichot ?

UN PORTEUR, paraissant au fond

Voici la chaise.

CYRANO, saluant

Chapitre treize.

CYRANO

Ou bien dans les étoiles !

De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.

SCÈNE VIII. Cyrano, Le Bret, Les Cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche et auxquels on sert à boire et à manger.

CYRANO, saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer

Messieurs... Messieurs... Messieurs...

LE BRET, désolé, redescendant, les bras au ciel

Ah ! Dans quels jolis draps...

LE BRET, triomphant

Ah !

CYRANO

Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, Et donneur_de_séné par désir de rhubarbe, Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S'aller faire nommer pape par les conciles Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? Être terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure_François ? »... Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu'un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Charles de Sercy : Imprimeur libraire parisien qui se situant "au Palais, dans le salle Dauphine, à la Bonne-Foi couronnée." encore en 1662.

CYRANO, vivement

Tais-toi !

Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s'asseoir seul à une petite table où Lise le sert.

SCÈNE IX. Cyrano, Le Bret, Les Cadets, Christian de Neuvillette.

UN CADET, assis à une table du fond, le verre en main

Hé ! Cyrano !

Cyrano se retourne.

Le récit ?

CYRANO

Tout à l'heure !

Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.

LE CADET, se levant, et descendant

Le récit du combat ! Ce sera la meilleure Leçon

Il s'arrête devant la table où est Christian.

... pour ce timide apprentif !

CHRISTIAN, levant la tête

Apprentif ?

CHRISTIAN

Maladif ?

CHRISTIAN

Qu'est-ce ?

UN AUTRE CADET, d'une voix terrible

Regardez-moi !

Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.

M'avez-vous entendu ?

UN AUTRE, qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos

Deux nasillards par lui furent exterminés Parce_qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !

UN AUTRE, d'une voix caverneuse, surgissant de sous la table où il s'est glissé à quatre pattes

On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, La moindre allusion au fatal cartilage !

Défuncter : mot inventé par Edmond Rostand, similaire à défunter qui lui même peut signifier mourir.

UN AUTRE, lui posant la main sur l'épaule

Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !

Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien voir.

CHRISTIAN

Capitaine !

CARBON, se retournant et le toisant

Monsieur ?

CHRISTIAN

Merci.

PREMIER CADET, à Cyrano

Maintenant, ton récit !

CHRISTIAN

Que son nez.

Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.

UN CADET, à mi-voix

C'est un homme Arrivé ce matin.

CYRANO, faisant un pas vers Christian

Ce matin ?

CYRANO, vivement, s'arrêtant

Ah ! C'est bien...

Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.

Je...

Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.

Très bien...

Il reprend.

Je disais donc...

Avec un éclat de rage dans la voix.

Mordious !...

Il continue d'un ton naturel.

que l'on n'y voyait rien.

Stupeur. On se rassied en se regardant.

Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, Qui m'aurait sûrement...

CHRISTIAN

Dans le nez...

Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.

CHRISTIAN

Le nez...

CHRISTIAN

Sur le nez...

CHRISTIAN

Une nasarde.

CHRISTIAN

Nez à nez...

CYRANO, bondissant vers lui

Ventre-Saint-Gris !

Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.

... avec cent braillards avinés Qui puaient...

CHRISTIAN

À plein nez...

CYRANO, blême et souriant

L'oignon et la litharge ! Je bondis, front baissé...

Litharge : Ancien nom du protoxyde de plomb demi-vitreux. On recommande l'emploi de la litharge pour fixer les barres de fer dans la pierre, de préférence au soufre, au plomb, etc. [L]

CHRISTIAN

Nez au vent !

CHRISTIAN

Pif !

CYRANO, éclatant

Tonnerre ! Sortez tous !

Tous les cadets se précipitent vers les portes.

RAGUENEAU

En hachis ?

UN AUTRE, refermant la porte de droite

Quelque chose d'épouvantable !

Ils sont tous sortis, - soit par le fond, soit par les côtés, - quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.

SCÈNE X. Cyrano, Christian.

CHRISTIAN

Monsieur...

CYRANO

Brave.

CHRISTIAN

De qui ?

CHRISTIAN

Hein ?...

CHRISTIAN, courant à lui

Ciel ! Vous, son frère ?

CYRANO, le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule

C'est vrai qu'il est beau, le gredin !

CHRISTIAN

Hélas !

CYRANO

Quoi !

CHRISTIAN, avec désespoir

Il me faudrait de l'éloquence !

CHRISTIAN

Quoi ?

CYRANO, sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite

Tiens, la voilà, ta lettre !

CHRISTIAN

Comment ?

CHRISTIAN

Je...

CHRISTIAN

Mais...

CHRISTIAN

Ah ! Mon ami !

Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.

SCÈNE XI. Cyrano, Christian, Les Gascons, Le Mousquetaire, Lise.

UN CADET, entr'ouvrant la porte

Plus rien... Un silence de mort... Je n'ose regarder...

Il passe la tête.

Hein ?

TOUS LES CADETS, entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent

Ah !... Oh !...

UN CADET

C'est trop fort !

Consternation.

LE MOUSQUETAIRE, goguenard

Ouais ?...

LE MOUSQUETAIRE

On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?...

Appelant Lise, d'un air triomphant.

- Eh ! Lise ! Tu vas voir !

Humant l'air avec affectation.

Oh !... Oh !... C'est surprenant ! Quelle odeur !...

Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.

Mais monsieur doit l'avoir reniflée ? Qu'est-ce que cela sent ici ?...

CYRANO, le souffletant

La giroflée !

Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano ; ils font des culbutes.

ACTE III

LE BAISER DE ROXANE.

Une petite place dans l'ancien Marais. Vieilles maisons. Perspectives de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin qui débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil. Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et retombe. Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au balcon. En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce malade. Au lever du rideau, la Duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane. Près de la Duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée : il termine un récit, en s'essuyant les yeux.

SCÈNE I. Ragueneau, La Duègne, puis Roxane, Cyrano et deux pages.

LA DUÈGNE, se levant et appelant vers la fenêtre ouverte

Roxane, êtes-vous prête ?... On nous attend !

LA VOIX DE ROXANE, par la fenêtre

Je passe Une mante !

LA VOIX DE ROXANE

Je viens !

On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.

LA VOIX DE CYRANO, chantant dans la coulisse

La ! La ! La ! La !

LA DUÈGNE, surprise

On nous joue un morceau ?

CYRANO, suivi de deux pages porteurs de théorbes

Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

LE PAGE, jouant et chantant

La ! La !

CYRANO, lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale

Je peux continuer !... La ! La ! La ! La !

ROXANE, paraissant sur le balcon

C'est vous ?

ROXANE

Je descends !

Elle quitte le balcon.

LA DUÈGNE, montrant les pages

Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

CYRANO, incrédule

Non ?

ROXANE, frappant du pied

Vous m'agacez ! C'est la jalousie...

CYRANO, tressaillant

Hein !...

CYRANO, souriant malgré lui de satisfaction

Ha ! Ha ! Ces lignes-là sont... Hé ! Hé !

Se reprenant et avec dédain.

mais bien mièvres !

ROXANE

Et ceci...

ROXANE

Toutes !

CYRANO, frisant sa moustache

Il n'y a pas à dire : c'est flatteur !

ROXANE, péremptoire

Un maître !...

LA DUÈGNE, qui était remontée, redescend vivement

Monsieur_de_Guiche !

À Cyrano, le poussant vers la maison.

Entrez !... car il vaut mieux, peut-être, Qu'il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait Le mettre sur la piste...

CYRANO, entrant dans la maison

Bien ! Bien ! Bien !

De Guiche paraît.

SCÈNE II. Roxane, De Guiche, La Duègne à l'écart.

ROXANE, à de Guiche, lui faisant une révérence

Je sortais.

DE GUICHE

Pour la guerre.

ROXANE

Ah !

DE GUICHE

Ce soir même.

ROXANE

Ah !

ROXANE, poliment

Oh !...

ROXANE, indifférente

Bravo.

ROXANE, saisie

Ah ! Des gardes ?

ROXANE, tombant assise sur le banc, - à part

Christian !

ROXANE, changeant de ton et s'éventant

Alors, - vous allez vous Venger de mon cousin ?...

DE GUICHE, souriant

On est pour lui ?

ROXANE

Très peu.

DE GUICHE

Blond.

ROXANE

Roux.

DE GUICHE

Beau !

ROXANE

Peuh !

DE GUICHE

Mais bête.

DE GUICHE

C'est ?...

ROXANE, le regardant

Quelquefois.

DE GUICHE

Bah !

ROXANE

Non !

DE GUICHE

Permets !

DE GUICHE

Ah !

DE GUICHE, transporté de joie

Je pars !

Il lui baise la main.

Êtes-vous contente ?

ROXANE

Oui, mon ami !

Il sort.

LA DUÈGNE, lui faisant dans le dos une révérence comique

Oui mon ami !

SCÈNE III. Roxane, La Duègne, Cyrano.

ROXANE

Nous allons chez Clomire.

Elle désigne la porte d'en face.

Alcandre y doit Parler, et Lysimon !

LA DUÈGNE, mettant son petit doigt dans son oreille

Oui ! Mais mon petit doigt Dit qu'on va les manquer !

CYRANO, à Roxane

Ne manquez pas ces singes.

Ils sont arrivé devant la porte de Clomire.

LA DUÈGNE, avec ravissement

Oh ! Voyez ! Le heurtoir est entouré de linges !...

Au heurtoir.

On vous a bâillonné pour que votre métal Ne troublât pas les beaux discours, - petit brutal !

Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.

ROXANE, voyant qu'on ouvre

Entrons !...

Du seuil, à Cyrano.

Si Christian vient, comme je présume, Qu'il m'attende !

CYRANO, vivement comme elle va disparaître

Ah !...

Elle se retourne.

Sur quoi, selon votre coutume, Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ?

ROXANE

Sur...

CYRANO, vivement

Sur ?

CYRANO, souriant

Bon.

ROXANE

Pas un mot !...

Elle rentre et referme la porte.

CYRANO, la saluant, la porte une fois fermée

En vous remerciant.

La porte se rouvre et Roxane passe la tête.

TOUS LES DEUX, ensemble

Chut !...

La porte se ferme.

CYRANO, appelant

Christian !

SCÈNE IV. Cyrano, Christian.

CHRISTIAN

Non !

CYRANO

Hein ?

CYRANO

Ouais !

CYRANO, le saluant

Parlez tout seul, Monsieur.

Il disparaît derrière le mur du jardin.

SCÈNE V. Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et La Duègne, un instant.

ROXANE, sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte : révérences et saluts

Barthénoïde ! - Alcandre ! - Grémione !...

LA DUÈGNE, désespérée

On a manqué le discours sur le Tendre !

Elle rentre chez Roxane.

ROXANE, saluant encore

Urimédonte... Adieu !...

Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.

C'est vous !...

Elle va à lui.

Le soir descend. Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

CHRISTIAN, s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence

Je vous aime.

ROXANE, fermant les yeux

Oui, parlez-moi d'amour.

CHRISTIAN

Je t'aime.

CHRISTIAN

Je vous...

ROXANE

Brodez !

CHRISTIAN

Je t'aime tant.

ROXANE, avec une moue

Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! Dites un peu comment vous m'aimez ?...

Brouet : Quelquefois, par mépris, mauvais potage. [L]

CHRISTIAN

Je t'aime !

ROXANE, voulant se lever

Encore !

CHRISTIAN, vivement, la retenant

Non, je ne t'aime pas !

ROXANE, se rasseyant

C'est heureux.

CHRISTIAN

Je t'adore !

ROXANE, se levant et s'éloignant

Oh !

CHRISTIAN

Mais...

CHRISTIAN

Je...

ROXANE

Vous m'aimez, je sais. Adieu.

Elle va vers la maison.

CHRISTIAN

Mais je...

Elle lui ferme la porte au nez.

CYRANO, qui depuis un moment est rentré sans être vu

C'est un succès.

SCÈNE VI. Christian, Cyrano, Les Pages, un instant.

CHRISTIAN

Au secours !

CHRISTIAN, lui saisissant le bras

Oh ! Là, tiens, vois !

La fenêtre du balcon s'est éclairée.

CYRANO, ému

Sa fenêtre !

CHRISTIAN, criant

Je vais mourir !

CHRISTIAN, tout bas

Mourir !...

CHRISTIAN

Eh bien ?

CHRISTIAN

Mais...

LES PAGES, reparaissant au fond, à Cyrano

Hep !

CYRANO

Chut !...

Il leur fait signe de parler bas.

DEUXIÈME PAGE

Quel air, Monsieur le gassendiste ?

Gassendiste : La philosophie atomistique, qui, fondée par Leucippe, suivie et agrandie par Démocrite, puis par Épicure et Lucrèce, a été reprise et perfectionnée par Gassendi. [L]

CYRANO

Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !

Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. - À Christian.

Appelle-la !

CHRISTIAN

Roxane !

CYRANO, ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres

Attends ! Quelques cailloux.

ROXANE, entrouvrant sa fenêtre

Qui donc m'appelle ?

CHRISTIAN

Moi.

CHRISTIAN

Christian.

ROXANE, avec dédain

C'est vous ?

CYRANO, sous le balcon, à Christian

Bien. Bien. Presque à voix basse.

ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant

Tiens, mais c'est mieux !

CHRISTIAN, même jeu

De sorte qu'il... strangula comme rien... Les deux serpents... Orgueil et... Doute.

Stranguler : Étrangler, serrer violemment. [CNRTL]

CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place

Chut ! Cela devient trop difficile !...

ROXANE, avec un mouvement

Je descends !

CYRANO, vivement

Non !

ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon

Grimpez sur le banc, alors, vite !

CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit

Non !

ROXANE

Quoi ?

ROXANE, d'une voix troublée

Oui, c'est bien de l'amour...

CHRISTIAN, sous le balcon

Un baiser !

ROXANE, se rejetant en arrière

Hein ?

CYRANO

Oh !

CYRANO

Oui... je...

À Christian bas.

Tu vas trop vite.

CHRISTIAN, à Cyrano, le tirant par son manteau

Pourquoi ?

ROXANE, se penchant

Que dites-vous tout bas ?

CYRANO

Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ; Je me disais : tais-toi, Christian !...

Les théorbes se mettent à jouer.

Une seconde !... On vient !

Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.

Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ? Est-ce un homme ? Une femme ? - Ah ! C'est un capucin !

Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.

SCÈNE VII. Cyrano, Christian, Un Capucin.

CHRISTIAN

Que veut-il ?

CYRANO, lui montrant une rue montante

Par ici ! Tout droit, toujours tout droit...

CYRANO

Bonne chance ! Mes voeux suivent votre cuculle !

Il redescend vers Christian.

Cuculle : Nom d'un habit des bernardins ; l'autre était la tunique ; elles se portaient l'une sur l'autre et ne se quittaient ni jour ni nuit. [F]

SCÈNE VIII. Cyrano, Christian.

CYRANO

Non !

CHRISTIAN

Tôt ou tard...

SCÈNE IX. Cyrano, Christian, Roxane.

ROXANE, s'avançant sur le balcon

C'est vous ? Nous parlions de... de... d'un...

ROXANE

Alors !

CYRANO, à part, dégrisé

C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

CYRANO, poussant Christian vers le balcon

Monte !

CYRANO

Monte !

CYRANO

Monte !

CYRANO, le poussant

Monte donc, animal !

Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.

CHRISTIAN

Ah ! Roxane !

Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.

CHRISTIAN, très étonné

Tiens, Cyrano !

ROXANE

Je descends !

Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.

CHRISTIAN, l'apercevant

Oh ! Encor !

Il suit Roxane.

SCÈNE X. Cyrano, Christian, Le Capucin, Ragueneau.

ROXANE, paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau, qui porte une lanterne, et de Christian

Qu'est-ce ?

LE CAPUCIN

Une lettre.

CHRISTIAN

Hein ?

ROXANE, à Christian

C'est De_Guiche !

CHRISTIAN

Il ose ?...

ROXANE

Oh ! Mais il ne va pas m'importuner toujours !

Décachetant la lettre.

Je t'aime, et si...

À la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse.

« Mademoiselle, les tambours Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ; Il part ; moi, l'on me croit déjà parti : je reste. Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. Je vais venir, et vous le mande auparavant Par un religieux simple comme une chèvre Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre M'a trop souri tantôt : j'ai voulu la revoir. Éloignez un chacun, et daignez recevoir L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, Qui signe votre très... et caetera... »

Au capucin.

Mon père, Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez.

Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.

« Mademoiselle, Il faut souscrire aux volontés Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, D'un très intelligent et discret capucin ; Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, La bénédiction

Elle tourne la page.

nuptiale sur l'heure. Christian doit en secret devenir votre époux ; Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. Songez bien que le ciel bénira votre zèle, Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, Le respect de celui qui fut et qui sera Toujours votre très humble et très... et caetera. »

Soubreveste : Vêtement militaire sans manches qui se mettait par-dessus les autres vêtements et par-dessous la cuirasse. {L]

CHRISTIAN

Hum !

ROXANE, haut, avec désespoir

Ah !... C'est affreux !

LE CAPUCIN, qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa

C'est vous ?

CHRISTIAN

C'est moi !

LE CAPUCIN, tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa beauté

Mais...

ROXANE, en martyre

Je me résigne !

Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano.

Vous retenez ici De_Guiche ! Il va venir ! Qu'il n'entre pas tant que...

CYRANO, les poussant tous vers la maison

Allez ! Moi, je demeure !

ROXANE, à Christian

Viens !...

Ils entrent.

CYRANO

Comment faire perdre à De_Guiche un quart d'heure ?

Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.

Là !... Grimpons !... J'ai mon plan !...

Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.

Ho ! C'est un homme !

Le trémolo devient sinistre.

Ho ! Ho ! Cette fois, c'en est un !...

Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au-dehors.

Non, ce n'est pas trop haut...

Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.

Je vais légèrement troubler cette atmosphère !...

SCÈNE XI. Cyrano, De Guiche.

DE GUICHE, qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit

Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

CYRANO

Diable ! Et ma voix ?... S'il la reconnaissait ?

Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef.

Cric ! Crac !

Solennellement.

Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !...

DE GUICHE, regardant la maison

Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !

Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ; il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.

Hein ? Quoi ?

Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.

D'où tombe cet homme ?

CYRANO, se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne

De la lune !

DE GUICHE

De la ?...

CYRANO, d'une voix de rêve

Quelle heure est-il ?

DE GUICHE

Mais...

DE GUICHE

Monsieur...

DE GUICHE, impatienté

Ah çà ! Monsieur !

CYRANO, se relevant, d'une voix terrible

J'en tombe !

DE GUICHE

Mais...

DE GUICHE, haussant les épaules

Oui. Laissez-moi passer !

DE GUICHE

Morbleu !...

CYRANO, avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche

Ha ! Grand Dieu !... je crois voir Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

DE GUICHE, portant la main à son visage

Comment ?

CYRANO, avec une peur emphatique

Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?...

DE GUICHE, qui a senti son masque

Ce masque !...

CYRANO, feignant de se rassurer un peu

Je suis donc à Venise, ou dans Gênes ?

DE GUICHE, voulant passer

Une dame m'attend !...

CYRANO, complètement rassuré

Je suis donc à Paris.

DE GUICHE, souriant malgré lui

Le drôle est assez drôle !

DE GUICHE, hors de lui

Monsieur !...

DE GUICHE

Monsieur !

DE GUICHE, criant

Mais non ! Je veux...

DE GUICHE, découragé

C'est un fou !

CYRANO, dédaigneux

Je n'ai pas refait l'aigle stupide De Regiomontanus, ni le pigeon timide D'Archytas !...

Regiomontanus : Johannes Müller von Königsberg dit Regiomontanus, astronome et mathématicien allemand du XVème siècle.

CYRANO

Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !

De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l'empoigner.

J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !

DE GUICHE, se retournant

Six ?

DE GUICHE, surpris et faisant un pas vers Cyrano

Tiens ! Oui, cela fait un !

DE GUICHE, fait encor un pas

Deux !

DE GUICHE, le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts

Trois !

DE GUICHE, même jeu, de plus en plus étonné

Quatre !

DE GUICHE, stupéfait

Cinq !

CYRANO, faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux

Houüh ! Houüh !

DE GUICHE

Eh bien !

DE GUICHE

Non !

DE GUICHE, entraîné par la curiosité et s'asseyant sur le banc

Alors ?

DE GUICHE, se relevant d'un bond

Ça, voyons, je suis ivre !... Cette voix ?

La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.

Et ce nez !... Cyrano ?

DE GUICHE

Qui cela ?

Il se retourne. - Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau. La Duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit.

Ciel !

SCÈNE XII. Les mêmes, Roxane, Christian, Le Capucin, Ragueneau, Laquais, La Duègne.

LE CAPUCIN, montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe blanche

Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !

DE GUICHE, le regardant d'un oeil glacé

Oui.

À Roxane.

Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.

DE GUICHE

Sans doute !

DE GUICHE

Ils iront.

Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.

Voici l'ordre.

À Christian.

Courez le portez, vous, baron.

ROXANE, se jetant dans les bras de Christian

Christian !

DE GUICHE, ricanant, à Cyrano

La nuit de noce est encore lointaine !

CHRISTIAN, à Roxane

Oh ! Tes lèvres encor !

CHRISTIAN, continuant à embrasser Roxane

C'est dur de la quitter... Tu ne sais pas...

CYRANO, cherchant à l'entraîner

Je sais.

On entend au loin des tambours qui battent une marche.

DE GUICHE, qui est remonté au fond

Le régiment qui part !

ROXANE, à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner

Oh !... Je vous le confie ! Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie En danger !

ROXANE, même jeu

Qu'il sera fidèle !

ROXANE, même jeu

Qu'il m'écrira souvent !

CYRANO, s'arrêtant

Ça, - je vous le promets !

ACTE IV

LES CADETS DE GASCOGNE.

Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d'Arras. Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin. Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. - Le jour va se lever. Jaune Orient. - Sentinelles espacées. Feux. Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, aupremier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.

SCÈNE I. Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les Cadets, puis Cyrano.

LE BRET

Mordious !

CARBON, lui faisant signe de parler plus bas

Jure en sourdine ! Tu vas les réveiller.

Aux cadets.

Chut ! Dormez !

À Le Bret.

Qui dort dîne !

LE BRET

Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! Quelle famine !

On entend au loin quelques coups de feu.

CARBON

Ah ! Maugrébis des coups de feu !... Ils vont me réveiller mes enfants !

Aux cadets qui lèvent la tête.

Dormez !

On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.

UN CADET, s'agitant

Diantre ! Encore ?

CARBON

Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !

Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.

UNE SENTINELLE, au dehors

Ventrebieu ! Qui va là ?

LA VOIX DE CYRANO

Bergerac !

LA SENTINELLE, qui est sur le talus

Ventrebieu ! Qui va là ?

CYRANO, paraissant sur la crête

Bergerac, imbécile !

Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.

CYRANO, lui faisant signe de ne réveiller personne

Chut !

LE BRET

Blessé ?

LE BRET

Raconte !

CYRANO

J'en vais écrire une autre.

Il soulève la toile et disparaît.

SCÈNE II. Les mêmes, moins Cyrano.

Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d'Arras se dore à l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.

CARBON, avec un soupir

La diane !... Hélas !

Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent.

Sommeil succulent, tu prends fin !... Je sais trop quel sera leur premier cri !

UN CADET, se mettant sur son séant

J'ai faim !

UN AUTRE

Je meurs !

TOUS

Oh !

TROISIÈME CADET

Plus un pas !

QUATRIÈME CADET

Plus un geste !

LE PREMIER, se regardant dans un morceau de cuirasse

Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste !

UN AUTRE

Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

Tortil : Terme de blason. Lambrequin ou ruban qui s'enlace autour d'une couronne ; c'est l'ornement spécial du baron. [L]

UN AUTRE

Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster De quoi m'élaborer une pinte de chyle, Je me retire sous ma tente, - comme Achille !

Gaster : Le ventre, l'estomac. [L]

Chyle : Terme de physiologie. Fluide qui, dans les intestins grêles, est séparé des aliments pendant l'acte de la digestion, et que les vaisseaux dits chylifères pompent à la surface de l'intestin, et portent dans le sang pour servir à sa formation. [L]

CARBON, allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix

Cyrano !

DEUXIÈME CADET, se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose

Qu'est-ce que tu grignotes ?

LE PREMIER

De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes On fait frire en la graisse à graisser les moyeux. Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !

Bourguignote : Casque léger, laissant le visage à découvert, et employé par l'infanterie au XVIe siècle. [L]

UN AUTRE, entrant

Moi je viens de chasser !

UN AUTRE, même jeu

J'ai pêché dans la_Scarpe !

La Scarpe : rivière du nord de la France et affluent de l'Escaut.

LE PÊCHEUR

Un goujon !

LE CHASSEUR

Un moineau !

CARBON

Au secours, Cyrano !

Il fait maintenant tout à fait jour.

SCÈNE III. Les mêmes, Cyrano.

CYRANO, sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre à la main

Hein ?

Silence. Au premier cadet.

Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne !

LE CADET

L'estomac !

CYRANO, le décoiffant et lui mettant son casque dans la main

Ta salade.

CYRANO, lui jetant le livre qu'il tient à la main

L'Iliade.

CYRANO

Eh ! Bien !... Tu croques le marmot !

Croquer le marmot : Contrairement à l'explication donnée par Furetière, M. Boucherie pense que croquer le marmot provient de la fable où la mère promet de donner au loup l'enfant qui crie, et que c'est attendre le moment où l'on permettra au loup de croquer le marmot. [L]

LE PREMIER CADET, haussant les épaules

Toujours le mot, la pointe !

CRIS DE TOUS

J'ai faim !

CYRANO, se croisant les bras

Ah çà ! Mais vous ne pensez qu'à manger ?... - Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ; Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, Dont chaque note est comme une petite soeur, Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, Ces airs dont la lenteur est celle des fumées Que le hameau natal exhale de ses toits, Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois !...

Le vieux s'assied et prépare son fifre.

Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau ; Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !...

Le vieux commence à jouer des airs languedociens.

Écoutez, les Gascons... Ce n'est plus, sous ses doigts, Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !... Écoutez... C'est le val, la lande, la forêt, Le petit pâtre brun sous son rouge béret, C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, Écoutez, les Gascons : c'est toute la Gascogne !

Toutes les têtes se sont inclinées ; - tous les yeux rêvent ; - et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.

Galoubet : Petit instrument à vent qui n'a que trois trous et qu'on joue de la main gauche, tandis que la droite frappe la mesure sur un tambourin. [L]

CARBON, à Cyrano, bas

Mais tu les fais pleurer !

CYRANO, qui a fait signe au tambour d'approcher

Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leurs sang Sont vite réveillés ! Il suffit...

Il fait un geste. Le tambour roule.

TOUS, se levant et se précipitant sur leurs armes

Hein ?... Quoi ?... Qu'est-ce ?

UN CADET, qui regarde au fond

Ah ! Ah ! Voici Monsieur_de_Guiche !

TOUS LES CADETS, murmurant

Hou...

CYRANO, souriant

Murmure Flatteur !

CYRANO, vivement

N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, Vos pipes et vos dés...

Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.

Et moi, je lis Descartes.

Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tiré de sa poche. - Tableau. - De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.

SCÈNE IV. Les mêmes, De Guiche.

DE GUICHE, à Carbon

Ah ! - Bonjour !

Ils s'observent tous les deux. À part, avec satisfaction.

Il est vert.

CARBON, de même

Il n'a plus que les yeux.

DE GUICHE

Ah ?

CYRANO, sans lever le nez de son livre

Et votre écharpe blanche ?

CYRANO

Qu'Henri_IV N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, À se diminuer de son panache blanc.

Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombent. La fumée s'échappe.

DE GUICHE

L'adresse a réussi, cependant !

Même attente suspendant les jeux et les pipes.

CYRANO, tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant

La voilà.

Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, le regarde ; immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.

DE GUICHE, prenant l'écharpe

Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, Pouvoir faire un signal, - que j'hésitais à faire.

Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.

CARBON

Ah !

CARBON, aux cadets

Messieurs préparez-vous !

Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.

PREMIER CADET

Ah !... Bien !...

Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.

CYRANO, aux cadets

Eh bien donc ! Nous allons au blason de Gascogne, Qui porte six chevrons, Messieurs, d'azur et d'or, Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !

De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.

CYRANO, lui mettant la main sur l'épaule

Christian ?

CHRISTIAN, secouant le tête

Roxane !

CYRANO

Hélas !

CHRISTIAN

Montre !...

CHRISTIAN, lui prenant la lettre

Mais oui !

Il l'ouvre, lit et s'arrête.

Tiens !...

CYRANO

Quoi ?

CYRANO, reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf

Un rond ?...

CHRISTIAN

Pleurer ?...

CHRISTIAN, lui arrachant la lettre

Donne-moi ce billet !

On entend une rumeur, au loin, dans le camp.

LA VOIX D'UNE SENTINELLE

Ventrebieu, qui va là ?

Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.

LA SENTINELLE, qui est sur le talus

Un carrosse !

On se précipite pour voir.

DE GUICHE

Hein ? Du Roi !...

On redescend, on s'aligne.

DE GUICHE, à la cantonade

Du Roi ! - Rangez-vous, vile tourbe, Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !

Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.

CARBON, criant

Battez aux champs !

Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.

DE GUICHE

Baissez le marchepied !

Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.

ROXANE, sautant du carrosse

Bonjour !

Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné. - Stupeur.

SCÈNE V. Les mêmes, Roxane.

CHRISTIAN

Pourquoi ?...

CYRANO, qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle

Dieu ! La regarderai-je ?

CYRANO, s'avançant

Ah çà ! Comment ?...

CHRISTIAN

Mais, Roxane...

CHRISTIAN

Mais...

ROXANE

Moi ?

CHRISTIAN

Oui !

CHRISTIAN, embarrassé

C'est que...

DE GUICHE, de même

ou... quatre...

CARBON, de même

Il vaut mieux...

LE BRET, de même

Vous pourriez...

ROXANE

C'est mon mari !

Elle se jette dans les bras de Christian.

Qu'on me tue avec toi !

DE GUICHE, désespéré

C'est un poste terrible !

ROXANE, se retournant

Hein ! Terrible ?

ROXANE, enfiévrée de plus en plus

Je le crois, mes amis !

UN AUTRE, avec enivrement

Tout le camp sent l'iris !

ROXANE

Jamais !

De Guiche sort.

SCÈNE VI. LES MÊMES, moins de Guiche.

CHRISTIAN, suppliant

Roxane !...

ROXANE

Non !

PREMIER CADET, aux autres

Elle reste !

TOUS, se précipitant, se bousculant, s'astiquant

Un peigne ! - Un savon ! - Ma basane Est trouée : une aiguille ! - Un ruban ! - Ton miroir ! - Mes manchettes ! - Ton fer à moustache ! - Un rasoir !

Basane : Peau de mouton qui, étant bien préparée, sert, au lieu de peau de veau, à relier des livres. [L]

ROXANE, à Cyrano qui la supplie encore

Non ! Rien ne me fera bouger de cette place !

CARBON, après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers Roxane, et cérémonieusement

Peut-être siérait-il que je vous présentasse, Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.

Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente.

Baron_de_Peyrescous_de_Colignac !

LE CADET, saluant

Madame...

LE BARON HILLOT

Des foules !

ROXANE, ouvre la main et le mouchoir tombe

Pourquoi ?

Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.

ROXANE, souriant

Il est un peu petit.

CARBON, attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine

Mais il est en dentelle !

UN CADET

Tout cela !

ROXANE, tranquillement

Dans mon carrosse.

LES CADETS, se ruant vers le carrosse

C'est Ragueneau !

Acclamations.

Oh ! Oh !

ROXANE, les suivant des yeux

Pauvres gens !

CYRANO, lui baisant la main

Bonne fée !

RAGUENEAU, debout sur le siège comme un charlatan en place publique

Messieurs !...

Enthousiasme.

CYRANO, bas à Christian

Hum ! Hum ! Christian !

RAGUENEAU

Distraits par la galanterie Ils n'ont pas vu...

Il tire de son siège un plat qu'il élève.

La galantine !

Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.

CYRANO, bas à Christian

Je t'en prie, Un seul mot !...

RAGUENEAU

Et Vénus sut occuper leur oeil Pour que Diane, en secret, pût passer...

Il brandit un gigot.

son chevreuil !

Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.

CYRANO, bas à Christian

Je voudrais te parler !

ROXANE, aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles

Posez cela par terre !

Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.

ROXANE, à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part

Vous, rendez-vous utile !

Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.

PREMIER CADET, épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon

Tonnerre ! Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard Sans faire un gueuleton...

Se reprenant vivement en voyant Roxane.

Pardon ! Un balthazar !

RAGUENEAU, lançant les coussins du carrosse

Les coussins sont remplis d'ortolans !

Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.

TROISIÈME CADET

Ah ! Viédaze !

RAGUENEAU, lançant des flacons de vin rouge

Des flacons de rubis !...

De vin blanc.

Des flacons de topaze !

ROXANE, jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano

Défaites cette nappe !... Eh ! Hop ! Soyez léger !

RAGUENEAU, brandissant une lanterne arrachée

Chaque lanterne est un petit garde-manger !

CYRANO, bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble

Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

RAGUENEAU, de plus en plus lyrique

Le manche de mon fouet est un saucisson_d_Arles !

PREMIER CADET

C'est trop bon !

CYRANO, qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir

Je l'adore !

ROXANE, allant à Christian

Vous ?

CHRISTIAN

Rien.

CHRISTIAN, essayant de la retenir

Oh ! Dites-moi pourquoi vous vîntes ?

LE BRET, qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus

De_Guiche !

CYRANO

Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! Hop ! - N'ayons l'air de rien !...

À Ragueneau.

Toi, remonte d'un bond Sur ton siège ! - Tout est caché ?...

En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. - De Guiche entre vivement - et s'arrête, tout d'un coup, reniflant. - Silence.

SCÈNE VII. Les mêmes, De Guiche.

DE GUICHE

Cela sent bon.

UN CADET, chantonnant d'un air détaché

To_lo_lo !...

DE GUICHE, s'arrêtant et le regardant

Qu'avez-vous, vous ?... Vous êtes tout rouge !

DE GUICHE, se retournant

Qu'est cela ?

LE CADET, légèrement gris

Rien ! C'est une chanson ! Une petite...

DE GUICHE, appelant Carbon de Castel-jaloux, pour donner un ordre

Capitaine ! Je...

Il s'arrête en le voyant.

Peste ! Vous avez bonne mine aussi !

CARBON, cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec un geste évasif

Oh !...

UN CADET, se dandinant

Charmante attention !

UN AUTRE, lui souriant gracieusement

Douce sollicitude !

LE PREMIER CADET

Ah ! Pfftt !

DE GUICHE, allant à lui, furieux

Mais !...

DE GUICHE, le prenant par le bras et le secouant

Vous êtes gris !... De quoi ?

LE CADET, superbe

De l'odeur de la poudre !

DE GUICHE, haussant les épaules, les repousse et va vivement à Roxane

Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

DE GUICHE

Fuyez !

ROXANE

Non !

DE GUICHE

Je reste aussi.

DEUXIÈME CADET, au premier

Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !

Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.

DE GUICHE, dont les yeux s'allument

Des vivres !

DE GUICHE, se maîtrisant, avec hauteur

Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !

DE GUICHE, fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d'accent

Je vais me battre à_jeun !

PREMIER CADET, exultant de joie

À_jeun ! Il vient d'avoir l'accent !

DE GUICHE, riant

Moi !

LE CADET

C'en est un !

Ils se mettent tous à danser.

CARBON, qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête

J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !

Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.

Piquier : Soldat armé d'une pique. [L]

DE GUICHE, à Roxane, en s'inclinant

Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?...

Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.

CHRISTIAN, allant à Cyrano, vivement

Parle vite !

Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève : elle s'incline.

LES PIQUIERS, au-dehors

Vivat !

CHRISTIAN

Eh bien ?

CHRISTIAN

De quoi ?

CHRISTIAN

Parle vite !

CHRISTIAN

Hein ?

CHRISTIAN

Ah ?

CYRANO

Plus.

CYRANO, voyant Roxane qui revient

Tais-toi ! Pas devant elle !

Il rentre vivement dans sa tente.

SCÈNE VIII. Roxane, Christian ; au fond, allées et venues de cadets, Carbon et De Guiche donnent des ordres.

ROXANE, courant à Christian

Et maintenant, Christian !...

CHRISTIAN

Tu dis ?

CHRISTIAN

Mais...

CHRISTIAN, avec épouvante

Ah ! Roxane !

CHRISTIAN, reculant

Ah ! Roxane !

CHRISTIAN

Oh !...

CHRISTIAN, douloureusement

Roxane !

CHRISTIAN

Tais-toi !

CHRISTIAN

Dieu !

CHRISTIAN, d'une voix étouffée

Oui...

CHRISTIAN, la repoussant doucement

Rien. Deux mots à dire : une seconde...

ROXANE, attendrie

Cher Christian !

Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent respectueusement autour d'elle.

SCÈNE IX. Christian, Cyrano ; au fond Roxane, causant avec Carbon et quelques cadets.

CHRISTIAN, appelant vers la tente de Cyrano

Cyrano ?

CYRANO, reparaissant, armé pour la bataille

Qu'est-ce ? Te voilà blême !

CYRANO

Non !

CYRANO

Non !

CYRANO

Moi ?

CHRISTIAN

Je le sais.

CHRISTIAN

Comme un fou.

CYRANO

Davantage.

CHRISTIAN

Dis-le lui !

CYRANO

Non !

CHRISTIAN

Pourquoi ?

CHRISTIAN

Là !

CHRISTIAN

Mais... Je l'espère !

Il appelle.

Roxane !

ROXANE, accourant

Quoi ?

CHRISTIAN

Cyrano vous dira Une chose importante...

Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.

SCÈNE X. Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon, Les Cadets, Ragueneau, De Guiche, etc...

ROXANE

Oui, oui, je l'aimerais même...

Elle hésite une seconde.

CYRANO, souriant tristement

Le mot vous gêne Devant moi ?

ROXANE

Mais...

ROXANE

Même laid !

Mousqueterie au-dehors.

Ah ! Tiens, on a tiré !

CYRANO, ardemment

Affreux ?

LE BRET, entrant rapidement, appelle à mi-voix

Cyrano !

CYRANO, se retournant

Hein ?

LE BRET

Chut !

Il lui dit un mot tout bas.

CYRANO, laissant échapper la main de Roxane, avec un cri

Ah !...

CYRANO, à lui-même, avec stupeur

C'est fini.

Détonations nouvelles.

ROXANE

Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?

Elle remonte pour regarder au-dehors.

ROXANE, voulant s'élancer

Que se passe-t-il ?

CYRANO, vivement, l'arrêtant

Rien !

Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.

CYRANO, l'éloignant

Laissez-les !...

ROXANE

Étaient ?

Avec un grand cri.

Ah !...

Elle se précipite et écarte tout le monde.

ROXANE, voyant Christian couché dans son manteau

Christian !

LE BRET, à Cyrano

Le premier coup de feu de l'ennemi !

Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Tambours.

CARBON, l'épée au poing

C'est l'attaque ! Aux mousquets !

Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.

LA VOIX DE CARBON, derrière le talus

Qu'on se dépêche !

CARBON

Mesurez... mèche !

Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.

CHRISTIAN, d'une voix mourante

Roxane !...

CYRANO, vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine

J'ai tout dit. C'est toi qu'elle aime encor !

Christian ferme les yeux.

ROXANE, à Cyrano

Il n'est pas mort ?...

CYRANO, à part

Ma lettre !

CARBON

Feu !

Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.

CYRANO, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée

Mais Roxane on se bat !

CYRANO, debout, tête nue

Oui, Roxane.

CYRANO, fermement

Oui, Roxane !

ROXANE, se jetant sur le corps de Christian

Il est mort !

DE GUICHE, qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une voix tonnante

C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! Tenez encore un peu !

UNE VOIX, au-dehors criant

Rendez-vous !

VOIX DES CADETS

Non !

RAGUENEAU, qui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus le talus

Le péril va croissant !

CYRANO, à de Guiche lui montrant Roxane

Emportez-la ! Je vais charger !

ROXANE, baisant la lettre, d'une voix mourante

Son sang ! Ses larmes !...

RAGUENEAU, sautant à bas du carrosse pour courir vers elle

Elle s'évanouit !

DE GUICHE, sur le talus, aux cadets, avec rage

Tenez bon !

UNE VOIX, au-dehors

Bas les armes !

VOIX DES CADETS

Non !

CYRANO, à de Guiche

Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur

Lui montrant Roxane.

Fuyez en la sauvant !

DE GUICHE, qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras

Soit ! Mais on est vainqueur Si vous gagnez du temps !

CYRANO

C'est bon !

Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.

Adieu, Roxane !

Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon, couvert de sang.

CYRANO, criant aux Gascons

Hardi ! Reculès pas, drollos !

À Carbon, qu'il soutient.

N'ayez pas peur ! J'ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur !

Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.

Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !

Il la plante en terre ; il crie aux cadets.

Toumbé dèssus ! Escrasas lous !

Au fifre.

Un air de fifre !

Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.

UN CADET, paraissant à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie :

Ils montent le talus !

et tombe mort.

CYRANO

On va les saluer !

Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.

CYRANO

Feu !

Décharge générale.

CRI, dans les rangs ennemis

Feu !

Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.

UN OFFICIER ESPAGNOL, se découvrant

Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

CYRANO, récitant debout au milieu des balles

Ce sont les cadets_de_Gascogne De_Carbon_de_Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne...

Il s'élance, suivi des quelques survivants.

Ce sont cadets_de_Gascogne De_Carbon_de_Castel-Jaloux...

Le reste se perd dans la bataille.

Rideau.

ACTE V

LA GAZETTE DE CYRANO.

Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix occupaient à Paris. Superbes ombrages. À gauche, la maison ; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d'une petite place ovale. À droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire. Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marronniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entrevue parmi les branches. À travers le double rideau d'arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel. La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis. C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs. Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée. Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.

SCÈNE I. Mère Marguerite, Soeur Marthe, Soeur Claire, Les Soeurs.

MÈRE MARGUERITE, à soeur Claire

C'est très laid.

MÈRE MARGUERITE, à soeur Marthe

C'est très vilain, soeur_Marthe.

MÈRE MARGUERITE, sévèrement

Je le dirai, ce soir, à Monsieur_Cyrano.

SOEUR CLAIRE, épouvantée

Non ! Il va se moquer !

MÈRE MARGUERITE, souriant

Et très bonnes.

LES SOEURS

Il est si drôle ! - C'est amusant quand il vient ! - Il nous taquine ! - Il est gentil ! - Nous l'aimons bien ! - Nous fabriquons pour lui des pâtes d'Angélique !

Angélique : Plante dont la racine nous est apportée sèche de la Bohême, des Alpes et des Pyrénées. Bonbon fait avec les tiges encore vertes de la plante. Tout le monde n'aime pas l'angélique. [L]

LES SOEURS

Oui ! Oui !

SOEUR MARTHE

Mais... Dieu !...

SOEUR MARTHE

Ma Mère !

MÈRE MARGUERITE

Il est pauvre.

MÈRE MARGUERITE

Monsieur_Le_Bret.

MÈRE MARGUERITE

Non, il se fâcherait.

Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.

- Allons il faut rentrer... Madame Madeleine, Avec un visiteur, dans le parc se promène.

SOEUR MARTHE, bas à soeur Claire

C'est le duc-maréchal_de_Grammont ?

SOEUR CLAIRE, regardant

Oui, je crois.

SOEUR CLAIRE

Les soins du monde !

Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.

SCÈNE II. Roxane, Le Duc de Grammont, puis Le Bret et Ragueneau.

ROXANE

Toujours.

ROXANE

Aussi.

LE DUC, après un temps

Vous m'avez pardonné ?

ROXANE, simplement, regardant la croix du couvent

Puisque je suis ici.

Nouveau silence.

ROXANE

Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

Scapulaire : Pièce d'étoffe qui descend depuis les épaules jusqu'en bas par devant et par derrière, et que plusieurs religieux portent sur leurs habits. [L]

LE DUC, après un silence encore

Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

LE BRET

Mal.

LE DUC

Oh !

ROXANE, au Duc

Il exagère !

LE DUC, hochant la tête

Qui sait ?

LE BRET, avec un sourire amer

Monsieur le maréchal !...

LE BRET, de même

Monsieur le duc !...

ROXANE

Je vous conduis.

Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.

LE BRET

Ah ?

ROXANE, qui est restée sur le perron, à une soeur qui s'avance vers elle

Qu'est-ce ?

LE BRET

Étuviste...

Étuviste : Celui qui tient des étuves, des bains de vapeur. [L]

ROXANE

Acteur...

LE BRET

Bedeau...

LE BRET

Maître De théorbe...

Théorbe (téorbe) : Instrument à cordes pincées, de la famille des luths, inventé au commencement du XVIe siècle par un musicien italien, nommé Bardella. [L]

RAGUENEAU, entrant précipitamment

Ah ! Madame !

Il aperçoit Le Bret.

Monsieur !

RAGUENEAU

Mais, Madame...

Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.

SCÈNE III. Le Bret, Ragueneau.

ROXANE, paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la colonnade qui mène à la petite porte de la chapelle

Monsieur Le_Bret !

Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.

Le_Bret s'en va quand on l'appelle ? C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !

Elle descend le perron.

SCÈNE IV. Roxane seule, puis deux soeurs, un instant.

UNE SOEUR, paraissant sur le perron

Monsieur_de_Bergerac.

SCÈNE V. Roxane, Cyrano et, un moment Soeur Marthe.

ROXANE, sans se retourner

Qu'est-ce que je disais ?...

Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.

Ah ! Ces teintes fanées... Comment les rassortir ?

À Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie.

Depuis quatorze années, Pour la première fois, en retard !

CYRANO, qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie contrastant avec son visage

Oui, c'est fou ! J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !...

ROXANE

Par ?

ROXANE, distraite, travaillant

Ah ! Oui ! Quelque fâcheux ?

CYRANO, avec douceur

Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.

Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.

CYRANO, vivement, ouvrant les yeux

Si !

Avec une grosse voix comique.

Soeur Marthe ! Approchez !

La soeur glisse vers lui.

Ha ! Ha ! Ha ! Beaux yeux toujours baissés !

SOEUR MARTHE, levant les yeux en souriant

Mais...

Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement.

Oh !

CYRANO, bas, lui montrant Roxane

Chut ! Ce n'est rien !

D'une voix fanfaronne. Haut.

Hier, j'ai fait gras.

ROXANE, qui les entend chuchoter

Elle essaie de vous convertir !

SOEUR MARTHE

Je m'en garde !

SOEUR MARTHE, doucement

Je n'ai pas attendu votre permission.

Elle rentre.

CYRANO, revenant à Roxane, penchée sur son métier

Du diable si je peux jamais, tapisserie, Voir ta fin !

ROXANE

J'attendais cette plaisanterie.

À ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.

ROXANE, levant la tête, et regardant au loin, dans les allées

Elles sont d'un blond vénitien. Regardez-les tomber.

CYRANO, se reprenant

Mais pas du tout, Roxane !

CYRANO

Voici !

ROXANE

Ah !

ROXANE

Oh !

CYRANO, dont le visage s'altère de plus en plus

Mardi, toute la Cour est à Fontainebleau. Mercredi, la_Montglat dit au comte_de_Fiesque : Non ! Jeudi : Mancini, reine_de_France, - ou presque ! Le vingt-cinq, la_Montglat à de_Fiesque dit : Oui ; Et samedi, vingt-six...

Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.

Olympe Mancini : nièce de Mazarin, égérie de Louis XIV à partir de 1654.

ROXANE, surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée

Il est évanoui ?

Elle court vers lui en criant.

Cyrano !

CYRANO, rouvrant les yeux, d'une voix vague

Qu'est-ce ?... Quoi ?...

Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.

Non ! Non ! Je vous assure, Ce n'est rien. Laissez-moi !

CYRANO

Mais ce n'est rien. Cela va finir.

Il sourit avec effort.

C'est fini.

ROXANE, lui donnant le sachet pendu à son cou

Tenez !

CYRANO, le prenant

Je peux ouvrir ?

ROXANE

Ouvrez... lisez !...

Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

ROXANE, s'arrêtant, étonnée

Tout haut ?

ROXANE, troublée

Comme vous la lisez, - cette lettre !

La nuit vient insensiblement.

ROXANE, rêveuse

D'une voix...

ROXANE

D'une voix...

Elle tressaille.

Mais... que je n'entends pas pour la première fois !

Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. L'ombre augmente.

ROXANE, lui posant la main sur l'épaule

Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.

Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.

Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

CYRANO

Roxane !

CYRANO

Non !

CYRANO

Non !

CYRANO, se débattant

C'était l'autre !

CYRANO, d'une voix qui faiblit

Non !

CYRANO, lui tendant la lettre

Ce sang était le sien.

CYRANO

Pourquoi ?...

Le Bret et Ragueneau entrent en courant.

SCÈNE VI. Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.

CYRANO, souriant et se redressant

Tiens, parbleu !

LE BRET

Entière !

LE BRET, furieux

Molière te l'a pris !

ROXANE, se relevant pour appeler

Ma soeur ! Ma soeur !

LE BRET, lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches

Ton autre amie est là, qui vient te voir !

CYRANO, souriant à la lune

Je vois.

LE BRET, fondant en larmes

Mon cher ami...

ROXANE

Oh !

LE BRET

Cyrano !

ROXANE, défaillante

Cyrano !

Tous reculent épouvantés.

ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front

C'est ?...

CYRANO, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant

Mon panache.

2 607 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica