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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose

Callimaque

Roswitha, Charles Magnin· imprimée en 1826· 7 personnages

Personnages

  • CALLIMAQUE
  • LES AMIS DE CALLIMAQUE
  • DRUSIANA
  • ANDRONIQUE, mari de Drusania
  • L'APÔTRE JEAN
  • FORTUNATUS, esclave d'Andronique
  • DIEU
ARGUMENT

Résurrection de Drusiana et de Callimaque. Drusiana étant morte dans le seigneur, Callimaque, qui l'avait aimée vivante, désolé de l'avoir perdue et aveuglé par une passion coupable, l'aima encore dans le tombeau plus qu'il ne devait. De là la morsure d'un serpent dont il mourut misérablement ; mais, grâces aux prières de l'apôtre saint Jean, il est ressuscité, ainsi que Drusiana, et renaît dans le Christ.

CALLIMAQUE

SCÈNE I. Callimaque, ses amis.

CALLIMAQUE

J'ai, mes amis, quelques mots à vous dire.

LES AMIS

Usez de notre entretien aussi longtemps que vous voudrez.

CALLIMAQUE

Je souhaiterais, si cette proposition ne vous déplaisait pas, que nous nous missions à l'abri des interrupteurs.

LES AMIS

Nous sommes disposés à faire tout ce qui vous paraîtra convenable ou commode.

CALLIMAQUE

Gagnons des lieux moins ouverts, afin qu'aucun importun ne vienne interrompre ce que j'ai à vous dire.

LES AMIS

Comme il vous plaira.

SCÈNE II. Les précédents.

Un appartement reculé.

CALLIMAQUE

Je suis, mes amis, depuis longtemps en proie à une peine profonde, à une peine que j'espère adoucir par vos conseils.

LES AMIS

Il est juste que la communauté de sympathies nous fasse ressentir ce que la mauvaise fortune apporte de bien ou de mal à chacun de nous.

CALLIMAQUE

Oh ! Plût à Dieu que vous voulussiez prendre une part de ma souffrance en y compatissant !

LES AMIS

Apprenez-nous quels sont vos chagrins, et, si leur gravité l'exige, nous y compatirons ; sinon, nous nous efforcerons de distraire votre esprit d'une préoccupation funeste.

CALLIMAQUE

J'aime !

LES AMIS

Qu'aimez-vous ?

CALLIMAQUE

Une chose belle et pleine de grâces.

LES AMIS

La grâce et la beauté sont des attributs qui ne s'appliquent pas à un seul ordre d'objets ni à tous les individus d'un même ordre. Aussi ne nous avez-vous pas fait comprendre par ces mots l'être particulier que vous aimez.

CALLIMAQUE

Eh bien ! Je me servirai du nom de femme.

LES AMIS

Sous ce nom de femme, les comprenez-vous toutes ?

CALLIMAQUE

Non pas toutes généralement, mais une en particulier.

LES AMIS

Ce qu'on dit d'un sujet ne peut s'entendre que quand le sujet est déterminé. Si donc vous voulez que nous connaissions les attributs, dites-nous d'abord quelle est la substance.

CALLIMAQUE

Drusiana.

LES AMIS

La femme du prince Andronique !

CALLIMAQUE

Elle-même.

UN AMI

Vous rêvez, Callimaque ; cette femme a été purifiée par le baptême.

CALLIMAQUE

Que m'importe ? Pourvu que je puisse la rendre favorable à mon amour !

LES AMIS

Vous ne le pourrez pas.

CALLIMAQUE

Pourquoi cette défiance ?

LES AMIS

Parce que vous entreprenez une chose trop difficile.

CALLIMAQUE

Suis-je le premier qui tente une chose difficile, et de nombreux exemples ne doivent-ils pas m'encourager à tout oser ?

UN AMI

Écoutez-moi, frère : celle pour laquelle vous brûlez, suit la doctrine de l'apôtre_Saint_Jean ; elle s'est vouée entièrement à Dieu, à tel point que rien n'a pu lui persuader de rentrer dans le lit de son époux Andronique, homme très chrétien. Encore bien moins consentira-t-elle à satisfaire vos vains désirs.

CALLIMAQUE

Je vous ai demandé des consolations, et vous enfoncez le désespoir dans mon coeur !

LES AMIS

Feindre, c'est tromper ; celui qui flatte vend la vérité.

CALLIMAQUE

Puisque vous me refusez votre secours, j'irai trouver Drusiana et par mes discours passionnés j'amènerai son âme à partager mon amour.

LES AMIS

Vous n'y parviendrez pas.

CALLIMAQUE

C'est qu'alors j'aurai les destins contre moi.

LES AMIS

C'est une épreuve à tenter.

SCÈNE III. Callimaque, Drusiana.

CALLIMAQUE

C'est à vous que je parle, Drusiana, à vous que j'aime du plus profond de mon âme.

DRUSIANA

Je ne comprends pas, Callimaque, ce que vous voulez de moi en m'adressant la parole.

CALLIMAQUE

Vous ne le comprenez pas !

DRUSIANA

Non

CALLIMAQUE

Je veux vous parler d'abord de mon amour.

DRUSIANA

Qu'entendez-vous par votre amour ?

CALLIMAQUE

J'entends que je vous aime plus que toutes choses au monde.

DRUSIANA

Quels sont les liens du sang, quels sont les noeuds formés par les lois qui vous portent à m'aimer ?

CALLIMAQUE

Votre beauté.

DRUSIANA

Ma beauté !

CALLIMAQUE

Oui, sans doute.

DRUSIANA

Quel rapport y a-t-il entre ma beauté et vous ?

CALLIMAQUE

Hélas ! Presque aucun jusqu'à ce jour ; mais j'espère que bientôt il en sera différemment.

DRUSIANA

Loin de moi ! Loin de moi ! Infâme suborneur ! Je rougirais d'échanger plus longtemps des paroles avec vous. Je le vois, vous êtes rempli des ruses du démon !

CALLIMAQUE

Ma Drusiana ! Ne repoussez pas un homme qui vous aime, un homme qui vous est attaché par toutes les puissances de son âme ! Répondez à mon amour.

DRUSIANA

Je ne fais pas le moindre cas de votre langage corrupteur ; je n'ai que du dégoût pour vos désirs impurs et je méprise profondément votre personne.

CALLIMAQUE

Je ne me suis pas encore laissé emporter à la colère, parce que je pense que peut-être la pudeur vous empêche d'avouer l'effet que ma tendresse produit sur vous.

DRUSIANA

Votre tendresse n'excite en moi que l'indignation.

CALLIMAQUE

Je crois que vous ne tarderez pas à changer de sentiments.

DRUSIANA

Je n'en changerai jamais, soyez-en sûr.

CALLIMAQUE

Peut-être.

DRUSIANA

Homme insensé ! amant égaré ! pourquoi te tromper ainsi toi-même ? Pourquoi t'abuser par un vain espoir ? Par quelle raison, par quel aveuglement peux-tu espérer que je cède à tes folles prétentions, moi qui depuis longtemps me suis abstenue de partager la couche légitime de mon mari ?

CALLIMAQUE

J'en atteste le ciel et les hommes ! Drusiana ! Si tu ne consens à répondre à mon amour, je ne prendrai ni repos ni relâche que je ne t'aie fait tomber dans mes pièges !

SCÈNE IV.

DRUSIANA, seule

Hélas ! Seigneur Jésus-Christ ! Que me sert d'avoir fait profession de chasteté ? Ma beauté n'en a pas moins été un appât pour ce jeune fou. Voyez mon effroi, Seigneur ; voyez de quelle douleur je suis pénétrée. Je ne sais ce qu'il faut que je fasse : si je dénonce l'audace de Callimaque, je causerai peut-être des discordes civiles ; si je me tais, je ne pourrai sans ton secours, ô mon Dieu ! éviter les embûches du démon. Ordonne plutôt, ô Christ ! que je meure en toi bien vite, afin que je ne sois pas une occasion de chute pour ce jeune voluptueux !

SCÈNE V.

ANDRONIQUE, seul

Infortuné que je suis ! Drusiana vient de trépasser subitement ! Je cours appeler Saint_Jean.

SCÈNE VI. Andronique, Jean.

JEAN

Pourquoi vous affligez-vous de la sorte, Andronique ? Pour quel sujet coulent vos larmes ?

ANDRONIQUE

Hélas ! Hélas ! Seigneur ! Ma propre vie m'est devenue un fardeau.

JEAN

À quel malheur êtes-vous en proie ?

ANDRONIQUE

Drusiana, votre disciple...

JEAN

A-t-elle quitté sa dépouille humaine ?

ANDRONIQUE

Hélas ! Vous l'avez dit.

JEAN

Il n'est nullement convenable de verser des pleurs sur ceux dont nous croyons les âmes heureuses dans le repos céleste.

ANDRONIQUE

Je ne doute pas que son âme, comme vous l'assurez, ne goûte les joies éternelles, et que son corps, inaccessible à la corruption, ne ressuscite au jour marqué. Une chose cependant me pénètre de tristesse ; c'est que par ses voeux elle ait, devant moi, invité la mort à venir la prendre.

JEAN

Savez-vous quel a été son motif ?

ANDRONIQUE

Oui, je le sais, et je vous l'apprendrai, si je parviens un jour à me guérir de ma douleur présente.

JEAN

Allons près d'elle et mettons tous nos soins à célébrer convenablement ses obsèques.

ANDRONIQUE

Je possède non loin d'ici un tombeau de marbre ; nous y déposerons ses restes. Je chargerai Fortunatus un de mes esclaves, de la garde de ce monument.

JEAN

Il est convenable que Drusiana soit inhumée avec honneur. Puisse Dieu faire jouir son âme de la joie et de la paix éternelles !

SCÈNE VII. Callimaque, Fortunatus.

CALLIMAQUE

Qu'arrivera-t-il de tout ceci, Fortunatus ? La mort même de Drusiana n'a pu éteindre mon amour.

FORTUNATUS

Votre situation est déplorable.

CALLIMAQUE

Je meurs si ton adresse ne vient à mon aide.

FORTUNATUS

Que puis-je faire pour vous secourir ?

CALLIMAQUE

Tu peux faire que je la voie encore, quoi que morte.

FORTUNATUS

Son corps, j'en suis sûr, est aussi beau que pendant sa vie ; cela vient de ce qu'il n'a pas été flétri par une longue maladie. Elle a succombé à une fièvre légère, vous le savez.

CALLIMAQUE

Plût à Dieu que je n'en eusse pas la preuve trop certaine !

FORTUNATUS

Si vous voulez payer généreusement ma complaisance, je livrerai le corps de Drusiana à vos désirs.

CALLIMAQUE

Prends d'abord tout ce que j'ai sous la main et sois sûr que tu recevras de moi beaucoup plus ensuite.

FORTUNATUS

Eh bien ! Allons vite à la tombe.

CALLIMAQUE

Ce n'est pas moi que tu accuseras de lenteur.

SCÈNE VIII. Les precedents, Drusiana, couchée dans son cercueil.

FORTUNATUS

Voici le corps. Ces traits ne sont pas ceux d'une morte ; ces membres conservent la fraîcheur de la vie, faites d'elle selon vos désirs.

CALLIMAQUE

Ô Drusiana ! Drusiana ! Quelle tendresse de coeur je t'avais vouée ! Comme je t'aimais sincèrement et du fond de mes entrailles. Et toi, tu m'as toujours repoussé ! Toujours tu as contredit mes voeux Maintenant il est en mon pouvoir de pousser contre toi mes violences aussi loin que je voudrai. !

FORTUNATUS

Ô ciel ! Ciel ! Un horrible serpent s'avance vers nous !

CALLIMAQUE

Malheur à moi ! Fortunatus ! Pourquoi m'as-tu séduit ? Pourquoi m'as-tu conseillé un crime si détestable ? Voici que tu meurs sous les blessures de ce reptile, et moi j'expire avec toi de terreur.

SCÈNE IX. Jean, Andronique, ensuite Dieu.

JEAN

Andronique, allons au tombeau de Drusiana pour recommander son âme à Jésus-Christ dans nos prières.

ANDRONIQUE

Il convient, en effet, que votre sainteté n'oublie pas celle qui avait mis toute sa confiance en vous.

Dieu leur apparaît.

JEAN

Voyez ! Andronique, le Dieu invisible se montre à nous sous une forme visible. Il a pris les traits d'un beau jeune homme.

ANDRONIQUE

Je tremble de crainte.

JEAN

Seigneur Jésus, pourquoi avez-vous daigné vous manifester en ce lieu à vos serviteurs ?

DIEU

C'est en faveur de Drusiana et pour la résurrection de celui qui est étendu mort près de sa tombe que je viens vers vous ; je veux que mon nom soit glorifié en eux.

ANDRONIQUE, à Jean

Avec quelle promptitude le Seigneur est remonté au ciel !

JEAN

La cause de ce que je vois m'échappe.

ANDRONIQUE

Hâtons notre marche ; peut-être, lorsque nous serons arrivés au tombeau de Drusiana, parviendrez-vous à voir de vos yeux ce qui, de votre aveu, échappe en ce moment à votre intelligence.

SCÈNE X. Les précédents, Les corps de Drusiana, de Fortunatus et de Callimaque.

JEAN

Au nom du Christ, que vois-je ici ? Quel est ce prodige ? Le sépulcre est ouvert, le corps de Drusiana est hors de sa tombe ; à côté gisent deux cadavres enlacés dans les noeuds d'un serpent ;

ANDRONIQUE

Je devine ce que cela signifie. Durant sa vie, ce jeune Callimaque aima Drusiana d'un amour criminel. Drusiana en fut contristée ; le chagrin qu'elle en conçut lui donna la fièvre ; elle invita la mort à venir la visiter.

JEAN

Est-il possible que l'amour de la chasteté l'ait poussée à former un pareil voeu ?

ANDRONIQUE

Après la mort de celle qu'il aimait, ce jeune insensé accablé de regrets et désespéré de n'avoir pu commettre le crime qu'il méditait, aura senti augmenter sa passion et s'irriter de plus en plus le feu de ses désirs.

JEAN

Endurcissement digne de pitié !

ANDRONIQUE

Je ne doute pas qu'il n'ait séduit à prix d'argent ce méchant esclave pour obtenir qu'il lui fournît l'occasion de commettre ce crime.

JEAN

Oh ! Forfait inouï !

ANDRONIQUE

Le Seigneur les aura, comme je le vois, frappés tous deux de mort, pour les empêcher de mettre à exécution leur dessein criminel.

JEAN

Ils ne peuvent se plaindre de ce châtiment.

ANDRONIQUE

Ce qui dans cet événement m'étonne le plus, c'est que la voix de Dieu ait plutôt annoncé la résurrection de celui dont la volonté fut coupable, que celle de l'homme qui n'a été que son complice, cela vient peut-être de ce que l'un, entraîné par les vives séductions de la chair, a failli sans discernement, tandis que l'autre a péché par pure malice.

JEAN

Avec quelle équité l'arbitre suprême juge les actions des hommes et dans quelle juste balance il pèse les mérites de chacun, c'est ce qu'il est difficile de savoir et ce que personne ne peut expliquer ; car le mystère des jugements divins passe de bien loin la sagacité humaine.

JEAN

Oui, nous n'avons pas pour les jugements de Dieu assez d'admiration ; nous voyons les événements, mais la science nous manque pour en discerner les causes.

JEAN

Ce n'est qu'après les faits accomplis que le résultat nous révèle le secret des choses.

ANDRONIQUE

Et bien ! Commencez donc, je vous prie, bienheureux Jean, à faire ce qui doit être fait ! Ressuscitez Callimaque, pour que nous arrivions au dénouement de cette aventure compliquée.

JEAN

Je pense qu'il me faut d'abord invoquer le nom du Christ pour chasser le serpent ; ensuite je ressusciterai Callimaque.

ANDRONIQUE

Vous avez raison ; c'est le moyen d'empêcher que ce jeune homme ne soit blessé de nouveau par les morsures de ce reptile.

JEAN, au serpent

Éloigne-toi d'ici, bête cruelle ! Car cet homme doit dorénavant servir le_Christ.

ANDRONIQUE

Quoique cette brute soit privée de raison, son oreille au moins n'est pas sourde ; elle a entendu sur-le-champ votre ordre.

JEAN

Ce n'est pas à ma puissance, mais à celle du Christ qu'elle a obéi.

ANDRONIQUE

Aussi a-t-elle disparu plus vite que la parole.

JEAN

Dieu infini, et que nul espace ne peut contenir ; être simple et incommensurable, qui seul es ce que tu es ; qui, réunissant deux substances dissemblables, as de l'une et de l'autre créé l'homme, et qui, désunissant ces deux principes, divises ce qui ne formait qu'un tout ordonne que le souffle de vie rentre dans ce corps ; permets que l'union rompue se rétablisse et que Callimaque ressuscite homme parfait comme auparavant, et tu seras glorifié par toutes les créatures, toi qui peux seul opérer de tels miracles !

ANDRONIQUE

Amen. Tenez ! Regardez ! Voici Callimaque qui commence à respirer l'air vital ! Seulement la stupeur le rend encore immobile.

JEAN

Jeune homme, au nom du Christ, levez-vous ! Et quelques crimes que vous ayez commis, confessez-les ; à quelques tentations coupables que vous ayez été exposé, dites-le, pour que la vérité ne nous reste pas cachée.

CALLIMAQUE

Je ne puis nier que je ne sois venu ici dans une intention criminelle. J'étais consumé par une mélancolie funeste ; je ne pouvais apaiser le feu de mes désirs pervers.

JEAN

Quelle démence, quelle frénésie s'était emparée de vous pour oser vouloir outrager les restes de cette chaste femme ?

CALLIMAQUE

J'étais entraîné par ma propre folie et par les suggestions captieuses de ce Fortunatus.

JEAN

Avez-vous eu, trois fois infortuné, le malheur de parvenir à commettre le mal que vous désiriez ?

CALLIMAQUE

Non ; j'eus la possibilité de vouloir, mais le pouvoir d'exécuter m'a manqué.

JEAN

Quel obstacle vous arrêta ?

CALLIMAQUE

À peine avais-je écarté le suaire et posé une main profane sur ce corps inanimé, que Fortunatus, le fauteur et l'instigateur de ce crime, périt sous les morsures d'un serpent.

ANDRONIQUE

Ô juste punition !

CALLIMAQUE

Alors je vis un jeune homme d'un aspect terrible ; sa main recouvrit respectueusement le corps ; de sa face rayonnante des étincelles jaillirent sur le tombeau ; une d'elles atteignit mon visage, et, en même temps, une voix se fit entendre qui me cria : « Callimaque, il faut que tu meures pour vivre » ! À ces mots j'expirai.

JEAN

Oeuvre de la grâce céleste, qui ne se complaît pas dans la perte des impies !

CALLIMAQUE

Vous avez entendu les misères de ma chute ; ne tardez pas à m'accorder le remède de votre miséricorde.

JEAN

Je ne différerai pas.

CALLIMAQUE

Car je suis confus et contristé jusqu'au fond de l'âme ; je souffre, je gémis, je pleure sur mon horrible sacrilège.

JEAN

Ce n'est pas sans raison ; un si grave délit attend le remède d'une pénitence qui ne peut pas être légère.

CALLIMAQUE

Oh ! Plût à Dieu que je pusse vous découvrir le fond de mon coeur ! Vous y verriez l'amertume du regret qui m'accable, et vous compatiriez à mon repentir.

JEAN

Je me réjouis de cette douleur ; je sens que cette tristesse ne peut que vous être salutaire.

CALLIMAQUE

J'ai en horreur ma vie passée ; je n'ai plus que du dégoût pour les plaisirs illicites.

JEAN

C'est avec raison.

CALLIMAQUE

Je me repens du crime que j'ai commis.

JEAN

Vous le devez.

CALLIMAQUE

J'ai tant de déplaisir de ce que j'ai fait que je ne saurais goûter ni le désir ni le bonheur de vivre, à moins que, renaissant en Jésus-Christ, je ne mérite de devenir meilleur.

JEAN

Je ne doute pas que la grâce d'en-haut ne se manifeste en vous.

CALLIMAQUE

Ne tardez donc pas, ne différez pas à relever mon abattement, à adoucir ma tristesse par vos consolations, afin qu'aidé de vos avis et sous votre direction, de gentil je devienne chrétien, et de mondain que j'étais je devienne chaste, pour que sous votre conduite, j'entre dans la voie de la vérité et vive selon les préceptes de la promission divine.

JEAN

Béni soit le fils unique du Tout-Puissant, qui a bien voulu participer à notre faiblesse ! Ô mon fils Callimaque ! Béni soit le Christ dont la clémence vous a tué et qui vous a vivifié par la mort ! Béni soit celui qui, par ce faux semblant de trépas, a délivré sa créature de la mort de l'âme !

ANDRONIQUE

Chose inouïe et digne de toute notre admiration !

JEAN

Ô Christ ! Rédemption du monde, holocauste offert pour nos péchés ! Je ne sais par quelles louanges te célébrer dignement. J'adore avec crainte ta bénigne clémence et ta clémente patience, Christ, qui tantôt traites les pécheurs avec une douceur de père, tantôt les châties avec une juste sévérité et les forces à la pénitence.

ANDRONIQUE

Gloire à sa divine miséricorde !

JEAN

Qui aurait osé le croire ? Qui l'aurait espéré ? La mort trouve Callimaque occupé à satisfaire ses désirs coupables ; elle l'enlève au milieu du crime, et ta miséricorde, ô Seigneur ! Daigne le rappeler à la vie et lui rendre des chances de pardon ! Que ton saint nom soit béni dans tous les siècles, ô toi qui seul opères de si éclatants prodiges !

ANDRONIQUE

Et moi, ô bienheureux Jean ! Ne tardez pas à me consoler ! car l'amour que je porte à Drusiana ne laissera aucun repos à mon âme jusqu'à ce que je l'aie vue elle aussi ressuscitée.

JEAN

Drusiana ! Que notre Seigneur Jésus-Christ vous ressuscite !

DRUSIANA

Gloire et honneur à vous, Jésus-Christ, qui me faites revivre !

CALLIMAQUE

Ô ma Drusiana ! Que grâces soient rendues à celui qui vous sauve, à celui qui vous fait renaître dans la joie, vous dont le dernier jour fut accablé d'affliction !

DRUSIANA

Ô mon vénérable père, bienheureux Jean, il est digne de votre sainteté qu'après avoir ressuscité Callimaque qui m'aima d'un amour coupable, vous ressuscitiez aussi l'esclave qui a violé mon tombeau.

CALLIMAQUE

Apôtre du Christ, ne croyez point qu'il soit digne de vous de délivrer des liens de la mort ce traître, ce malfaiteur qui m'a trompé, qui m'a séduit, qui m'a provoqué à commettre un horrible attentat.

JEAN

Vous ne devez point lui envier la grâce de la clémence divine.

CALLIMAQUE

Non, il ne mérite pas la résurrection, celui qui fut cause de la perte de son prochain.

JEAN

La loi de notre religion nous enseigne qu'un homme doit remettre ses offenses à un autre homme, s'il souhaite que Dieu lui remette les siennes.

ANDRONIQUE

Cela est juste.

JEAN

Car le fils unique de Dieu, le premier né de la Vierge, qui seul est venu au monde pur, immaculé et exempt de la tache du péché_originel, a rencontré tous les hommes courbés sous le poids du péché.

ANDRONIQUE

Cela est vrai.

JEAN

Il ne trouva aucun juste, aucun homme digne de sa miséricorde, et cependant il ne méprisa personne, il n'excepta personne de sa grâce et de sa charité ; mais il s'offrit lui-même et donna sa vie précieuse pour le salut de tous.

ANDRONIQUE

Si l'innocent n'eût pas été mis à mort, nul homme n'eût été justement sauvé.

JEAN

Aussi ne se réjouit-il pas de la perte des hommes, lui qui se rappelle les avoir rachetés de son sang précieux !

ANDRONIQUE

Grâces lui soient rendues !

JEAN

C'est pourquoi nous ne devons pas envier à notre prochain la miséricorde divine, que nous voyons avec joie abonder en nous sans que nous l'ayons méritée.

CALLIMAQUE

Votre remontrance m'a effrayé.

JEAN

Néanmoins, pour ne pas paraître résister à votre désir, Fortunatus ne sera pas ressuscité par moi, mais par Drusiana, qui en a reçu le pouvoir de Dieu.

DRUSIANA

Substance divine, qui seule es vraiment immatériellement sans forme ! Toi qui as modelé l'homme à ton image et qui as inspiré à ta créature le souffle de vie, permets que le corps matériel de Fortunatus recouvre sa chaleur et redevienne une âme vivante, afin que notre triple résurrection tourne à ta louange, vénérable Trinité !

JEAN

Amen.

DRUSIANA

Réveillez-vous, Fortunatus, et, par l'ordre du Christ, rompez les liens de la mort !

FORTUNATUS

Qui me prend par la main et me relève ? Qui a parlé pour me faire revivre ?

JEAN

Drusiana.

FORTUNATUS

Eh quoi ! C'est Drusiana qui me ressuscite !

DRUSIANA

Elle-même.

FORTUNATUS

N'avait-elle pas succombé, il y a quelques jours, à une mort imprévue ?

JEAN

Oui, mais elle vit maintenant en Jésus-Christ.

FORTUNATUS

Et pourquoi Callimaque a-t-il cet air grave et modeste ? Pourquoi ne laisse-t-il pas éclater, selon sa coutume, son amour effréné pour Drusiana ?

ANDRONIQUE

Parce que, renonçant à sa passion coupable, il s'est transformé en un vrai disciple du Christ.

FORTUNATUS

Non, cela n'est pas.

JEAN

Il en est ainsi.

FORTUNATUS

Eh bien ! Si, comme vous me l'assurez, Drusiana m'a ressuscité, et si Callimaque croit en Jésus-Christ, je rejette la vie, je fais volontairement choix de la mort ; j'aime mieux ne pas exister que de voir abonder à ce point en eux la grâce et la vertu.

JEAN

Ô étonnante envie du démon ! Ô malice de l'antique serpent qui fit goûter la coupe de la mort à nos premiers pères et qui ne cesse de gémir sur la gloire des justes ! Ce malheureux Fortunatus, rempli d'un venin diabolique ressemble à un mauvais arbre qui ne produit que des fruits amers. Qu'il soit donc retranché du collège des justes et rejeté de la société de ceux qui craignent le Seigneur ; qu'il soit précipité dans le feu d'un éternel supplice pour y être torturé sans jouir d'un seul intervalle de rafraîchissement.

ANDRONIQUE

Voyez comme les blessures que le serpent lui a faites se gonflent ! Il tourne de nouveau à la mort ; il trépassera plus vite que je n'aurai parlé.

JEAN

Qu'il meure et qu'il devienne un des colons de l'enfer, lui qui par haine de son prochain a refusé de vivre.

ANDRONIQUE

Punition effroyable !

JEAN

Rien n'est plus effroyable que l'envieux ; nul n'est plus coupable que le superbe.

ANDRONIQUE

Ils sont tous deux à plaindre.

JEAN

Le même homme est toujours en proie à ces deux vices ; l'un ne va jamais sans l'autre.

ANDRONIQUE

Expliquez-moi votre pensée plus clairement.

JEAN

Le superbe est envieux et l'envieux est superbe, parce qu'un esprit rongé par l'envie ne pouvant souffrir d'entendre l'éloge du prochain et cherchant à déprimer ceux qui le surpassent en perfection, s'irrite d'être placé au-dessous des plus dignes et s'efforce orgueilleusement d'être mis au-dessus de ses égaux.

ANDRONIQUE

Effectivement.

JEAN

De là vint que ce misérable était blessé au fond du coeur et qu'il ne put supporter l'humiliation de se reconnaître inférieur à ceux dans lesquels il voyait briller avec plus d'éclat la grâce divine.

ANDRONIQUE

Je comprends enfin maintenant pourquoi Fortunatus n'a pas été admis au nombre de ceux qui se sont levés de leur tombe, et pourquoi il devait mourir plus tôt qu'eux.

JEAN

Il méritait ce double trépas, d'abord pour avoir outragé une sépulture qui lui était confiée, ensuite pour avoir poursuivi de sa haine injuste ceux qui étaient ressuscités.

ANDRONIQUE

Il a cessé de vivre, le malheureux !

JEAN

Retirons-nous et laissons le démon reprendre son fils. Nous, cependant, pour célébrer dignement la conversion miraculeuse de Callimaque et cette double résurrection, passons ce jour dans la joie, rendant grâces à Dieu, ce juge équitable, ce pénétrant scrutateur de toutes les consciences, qui seul voit tout, dispose tout comme il convient, et distribue à chacun, selon qu'il l'en reconnaît digne, les récompenses ou le supplice. À lui seul l'honneur, la vertu, la force, la victoire ! À lui seul la gloire et le triomphe pendant la durée infinie des siècles !

Amen.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0