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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose

Dulcitius

Roswitha, Charles Magnin· imprimée en 1826· 9 personnages

Personnages

  • DIOCLÉTIEN
  • AGAPÉ
  • CHIONIE
  • IRÈNE.
  • DULCITIUS
  • LA FEMME DE DULCITIUS
  • SISINNIUS
  • HUISSIERS DU PALAIS IMPÉRIAL
  • GARDES
ARGUMENT

Martyre des saintes vierges Agapé, Chionie et Irène. Dulcitius, commandant des gardes de l'Empereur, va trouver furtivement ces pieuses filles pendant le silence de la nuit, dans une intention criminelle ; mais à peine est-il entré que, perdant tout à coup la raison, il saisit, au lieu des vierges, des marmites et des lèchefrites, et les couvre de baisers, au point que sa figure et ses vêtements en sont horriblement noircis. Ensuite, par ordre de Dioclétien, il livre ces saintes prisonnières au comte Sisinnius, chargé de les punir. Le comte est à son tour le jouet des plus singulières illusions. Enfin Sisinnius fait brûler Agapé et Chionie, et percer Irène à coups de flèches.

DULCITIUS

SCÈNE I. L'Empereur Dioclétien, Agapé, Chionie, Irène.

DIOCLÉTIEN

L'illustration de votre famille, votre haute naissance, l'éclat de votre beauté, exigent que vous soyez unies par les noeuds de l'hymen aux premiers officiers de mon palais. Ma puissance ne s'opposera pas à ce qu'il en soit ainsi, pourvu que vous consentiez à renier le Christ et à sacrifier à nos dieux.

AGAPÉ

Vous pouvez vous épargner un pareil souci et ne pas vous inquiéter des apprêts de nos noces, car rien au monde ne pourra nous forcer à renier un nom que nous devons confesser, ni à souiller notre virginité.

DIOCLÉTIEN

Que signifie, Agapé, la folie qui vous agite ?

AGAPÉ

Quel signe de folie découvrez-vous en moi ?

DIOCLÉTIEN

Un signe évident et notable.

AGAPÉ

En quoi donc suis-je folle ?

DIOCLÉTIEN

D'abord en ce que, renonçant à l'observance d'une antique religion, vous embrassez les nouveautés futiles de la superstition chrétienne.

AGAPÉ

Votre témérité calomnie l'existence du Dieu tout-puissant. Il y a péril !

DIOCLÉTIEN

Pour qui ?

AGAPÉ

Pour vous et pour la république que vous administrez.

DIOCLÉTIEN

Cette fille est folle ; qu'on l'éloigne !

CHIONIE

Ma soeur n'est point folle ; elle blâme votre égarement stupide, elle a raison.

DIOCLÉTIEN

Cette seconde Ménade est encore plus délirante que la première ; qu'on l'éloigne aussi de ma présence et qu'on fasse approcher la troisième !

Ménade : Nom de femmes qui, chez les anciens, célébraient les fêtes de Bacchus, et se livraient à tous les emportements de ce culte. [L]

IRÈNE

Vous trouverez la troisième également rebelle à vos ordres et prête à vous résister opiniâtrement.

DIOCLÉTIEN

Irène, bien que tu sois la plus jeune, tu peux devenir la première en dignité.

IRÈNE

Dites-moi comment,je vous prie.

DIOCLÉTIEN

Courbe la tête devant nos dieux, et sois pour tes soeurs un exemple qui les corrige et qui les sauve.

IRÈNE

Que les hommes qui veulent encourir la colère du Très-Haut se souillent en sacrifiant à vos idoles ; pour moi, je ne déshonorerai point ma tête, sur laquelle a coulé l'onction du roi céleste, en l'abaissant aux pieds de vos dieux faits de bronze et de pierre.

DIOCLÉTIEN

Le culte des dieux, loin d'être honteux, honore ceux qui le pratiquent.

IRÈNE

Y a-t-il bassesse plus honteuse, y a-t-il turpitude plus grande que de rendre aux esclaves l'hommage que l'on doit aux maîtres ?

DIOCLÉTIEN

Je ne vous engage pas à adorer des esclaves, mais les dieux des maîtres et des princes.

IRÈNE

N'est-il pas l'esclave du premier venu le dieu qu'un artisan vend comme une marchandise pour un peu d'or ?

DIOCLÉTIEN

Il faut que les supplices mettent fin à ce présomptueux verbiage.

IRÈNE

C'est là notre souhait ; nous aspirons au bonheur de subir des supplices pour l'amour du Christ.

DIOCLÉTIEN

Que ces femmes opiniâtres, qui luttent contre nos édits, soient chargées de chaînes et retenues dans les ténèbres d'un cachot, pour être examinées par Dulcitius, le chef de nos gardes.

SCÈNE II. Dulcitius, gardes.

DULCITIUS

Amenez, soldats, amenez ici vos prisonnières.

SCÈNE III. Les précédents, Agapé, Chionie, Irène.

LES GARDES

Voici celles que vous demandez.

DULCITIUS

Dieux ! Qu'elles sont belles ! Que ces jeunes filles ont de grâces et d'attraits !

LES GARDES

Assurément, elles sont très belles.

DULCITIUS

Je me sens épris de leur beauté.

LES GARDES

Cela est facile à croire.

DULCITIUS

Je brûle de leur faire partager mon amour.

LES GARDES

Il nous paraît douteux que vous réussissiez.

DULCITIUS

Pourquoi ?

LES GARDES

Parce qu'elles sont inébranlables dans leur foi.

DULCITIUS

Et si je les gagne par de douces paroles ?

LES GARDES

Elles les méprisent.

DULCITIUS

Et si je les effraie par la vue des supplices ?

LES GARDES

Elles les dédaignent.

DULCITIUS

Que faire donc ?

LES GARDES

Pensez-y.

DULCITIUS

Enfermez-les dans la salle intérieure de l'office, dont le vestibule contient les ustensiles de cuisine.

LES GARDES

Pourquoi dans ce lieu ?

DULCITIUS

Pour que je sois à portée de les visiter plus fréquemment.

LES GARDES

Il sera fait selon vos ordres.

SCÈNE IV. Dulcitius, les gardes.

DULCITIUS

Soldats, que font nos captives a cette heure de nuit ?

LES GARDES

Elles s'occupent à chanter des hymnes.

DULCITIUS

Approchons.

LES GARDES

Nous entendons dans l'éloignement le son de leurs voix argentines.

DULCITIUS

Veillez à cette porte avec des flambeaux, moi j'entrerai et je jouirai de leurs embrassements désirés.

LES GARDES

Allez ; nous vous attendrons.

SCÈNE V. Agapé, Chionie, Irène.

AGAPÉ

Quel bruit entends-je à la première porte ?

IRÈNE

C'est le misérable Dulcitius qui entre.

CHIONIE

Que Dieu nous protège !

AGAPÉ

Amen.

CHIONIE

Que signifie ce cliquetis de marmites, de chaudrons et de lèchefrites qui s'entrechoquent ?

Lèchefrites : Ustensile de cuisine, ordinairement de fer, destiné à recevoir la graisse et le jus qui dégouttent de la viande que l'on fait rôtir.

IRÈNE

Je vais voir ce que c'est. Ah ! Venez, approchez je vous prie, mes soeurs ; regardez, à travers les fentes de cette porte.

AGAPÉ

Qu'y a-t-il ?

IRÈNE

Voyez ! Cet insensé a perdu la raison ; il croit jouir de nos embrassements.

AGAPÉ

Que fait-il ?

IRÈNE

Tantôt il presse tendrement sur son sein des marmites ; tantôt il embrasse des chaudrons et des poêles_à_frire, et leur donne d'amoureux baisers.

CHIONIE

Que cela est risible !

IRÈNE

Déjà son visage, ses mains, ses vêtements, sont tellement salis et noircis qu'il offre tout-à-fait l'aspect d'un Éthiopien.

AGAPÉ

Il est juste que son corps soit tel que son âme possédée par le démon.

IRÈNE

Voilà qu'il se dispose à sortir ; voyons ce que vont faire à sa vue les soldats qui l'attendent à la porte.

SCÈNE VI. Dulcitius, Les gardes.

LES GARDES

Quel est ce démoniaque, ou plutôt ce démon qui sort ? Fuyons !

DULCITIUS

Soldats, où fuyez-vous ? Restez ; attendez ; conduisez-moi avec vos flambeaux à ma demeure.

LES GARDES

C'est la voix de notre commandant, mais c'est l'image du diable. Ne nous arrêtons pas ; pressons notre fuite ; ce fantôme veut nous maltraiter.

DULCITIUS

Je vais au palais et j'apprendrai aux princes comment on m'outrage.

SCÈNE VII. Dulcitius, Les huissiers du Palais.

DULCITIUS

Huissiers, introduisez-moi dans le palais ; j'ai à parler en particulier à l'Empereur.

LES HUISSIERS

Quel est ce monstre horrible et dégoûtant, couvert de haillons noirs et déchirés ? Gourmons-le et précipitons-le du haut des degrés ; il ne faut pas qu'il pénètre plus avant.

Gourmer : Battre à coups de poings. [L]

SCÈNE VIII.

DULCITIUS, seul

Malheur, malheur à moi ! Que m'est-il arrivé ? Ne suis-je pas paré de mes vêtements les plus riches ? Toute ma personne n'est-elle pas éclatante de propreté ? Et cependant tous ceux que j'aborde témoignent à ma vue autant de dégoût qu'à l'aspect d'un monstre horrible. Je vais retourner près de ma femme ; j'apprendrai d'elle ce qui m'est arrivé. Mais la voici ; elle accourt les cheveux épars ; toute sa maison la suit en larmes.

SCÈNE IX. Dulcitius, sa femme, gardes.

LA FEMME DE DULCITIUS

Hélas ! Hélas ! Monseigneur, à quel mal êtes-vous en proie ? Vous n'avez plus votre raison, Dulcitius vous êtes devenu un objet de risée pour les chrétiens.

DULCITIUS

Oui, je le sens enfin ; j'ai été le jouet des maléfices de ces femmes.

LA FEMME DE DULCITIUS

Ce qui me confondait surtout, ce qui me contristait le plus, c'est que vous ne connussiez pas votre mal.

DULCITIUS, aux gardes

J'ordonne qu'on expose en place publique ces filles impudiques, qu'on leur arrache leurs vêtements et qu'on les livre aux regards du peuple. Il faut, à leur tour, qu'elles sachent à quels outrages nous pouvons les condamner.

SCÈNE X. Les gardes, Dulcitius, endormi sur son tribunal.

LES GARDES

Nous nous fatiguons en vain, nos efforts sont inutiles, les vêtements de ces vierges tiennent à leurs corps autant que leur peau. Et ce n'est pas tout, Dulcitius lui-même, qui nous pressait de les dépouiller, s'est endormi et ronfle sur son siège, il n'y a pas moyen de le réveiller. Allons trouver l'Empereur et informons-le des choses qui se passent.

SCÈNE XI.

L'EMPEREUR DIOCLÉTIEN, seul

J'apprends avec peine que le commandant de mes gardes, Dulcitius, a été en butte aux insultes, aux outrages et à la calomnie. Mais pour que ces méprisables femmelettes ne puissent se vanter d'insulter impunément nos dieux et se jouer de ceux qui les adorent, je vais charger le comte Sisinnius d'être l'exécuteur de ma vengeance.

SCÈNE XII. Le Comte Sisinnius, les gardes.

SISINNIUS

Soldats, où sont ces filles impudiques qui doivent subir la torture ?

LES GARDES

Elles sont en prison.

SISINNIUS

Retenez Irène et faites avancer les autres.

LES GARDES

Pourquoi exceptez-vous la seule Irène ?

SISINNIUS

Par pitié pour sa jeunesse. Peut-être sera-t-elle convertie plus aisément, si elle n'est point intimidée par la présence de ses soeurs.

LES GARDES

Sans doute.

SCÈNE XIII. Les précédents, Agapé, Chionie.

LES GARDES

Voici celles que vous demandez.

SISINNIUS

Agapé, Chionie, suivez mes conseils.

AGAPÉ

Non ; nous ne les suivrons pas.

SISINNIUS

Venez offrir des libations aux dieux.

IRÈNE

Nous offrons sans cesse un sacrifice de louanges à Dieu le père véritable et éternel, à son fils co-éternel et à leur saint Paraclet.

SISINNIUS

Ce n'est point là ce que je vous conseille ; je vous interdis au contraire ces pratiques sous les peines les plus sévères.

AGAPÉ

Vos défenses sont vaines ; jamais nous ne sacrifierons aux démons.

SISINNIUS

Que votre coeur cesse de s'endurcir ; sacrifiez aux dieux ; sinon je vous ferai mettre à mort, suivant les ordres de l'Empereur Dioclétien.

CHIONIE

Il est juste que, lorsque votre Empereur ordonne notre mort, vous lui obéissiez, vous qui savez que nous méprisons ses édits ; si même la pitié vous faisait tarder à lui obéir, il serait juste que vous périssiez.

SISINNIUS

Sans délai, soldats ! Sans délai, saisissez ces blasphématrices et jetez-les vivantes au milieu des flammes.

LES GARDES

Hâtons-nous de construire un bûcher et livrons ces femmes à la fureur des flammes pour mettre un terme à leur insolence.

AGAPÉ

Non, ce ne serait pas, ô mon Dieu ! Un effet extraordinaire de votre puissance que d'ordonner aux flammes d'oublier leur violence et de les forcer à vous obéir. Mais tout ce qui nous retient plus longtemps ici-bas nous fatigue. Nous vous supplions donc, Seigneur, de rompre les liens qui retiennent nos âmes, afin que, nos corps étant consumés, nous nous réjouissions avec vous dans le ciel !

LES GARDES

Ô prodige nouveau et inexplicable ! Les âmes de ces femmes ont quitté leurs corps sans qu'on puisse apercevoir aucune trace de l'action du feu. Ni leurs cheveux, ni leurs vêtements n'ont été atteints par les flammes, encore moins leurs corps.

SISINNIUS

Faites venir Irène.

LES GARDES

Oui, Seigneur.

SCÈNE XIV. Sisinnius, Irène, les gardes.

SISINNIUS

Redoutez, Irène, le sort de vos soeurs et craignez de périr comme elles.

IRÈNE

Je souhaite suivre leur exemple et mourir pour mériter de me réjouir éternellement avec elles.

SISINNIUS

Cède, cède à mes conseils.

IRÈNE

Je ne céderai point à celui qui me conseille le crime.

SISINNIUS

Si tu t'obstines dans tes refus, je ne t'accorderai pas une mort prompte, mais je la différerai et chaque jour je multiplierai et je renouvellerai tes supplices.

IRÈNE

Plus nombreuses seront mes tortures, plus grande sera ma gloire.

SISINNIUS

Tu ne crains pas les supplices ; mais j'en saurai trouver un qui te fera horreur.

IRÈNE

Avec l'aide du Christ j'échapperai à tout ce que vous inventerez contre moi.

SISINNIUS

Je te ferai conduire dans un lieu de débauche où ton corps sera exposé aux plus honteux outrages.

IRÈNE

Il vaut mieux que mon corps soit livré à toutes sortes d'outrages, que mon âme souillée par le culte des idoles.

SISINNIUS

Si tu deviens la compagne des courtisanes, tu ne pourras plus, ainsi déshonorée, être comptée dans la phalange des vierges.

IRÈNE

La volupté est suivie du châtiment, mais la nécessité donne la couronne céleste. On n'est déclaré coupable que des fautes auxquelles l'âme a consenti.

SISINNIUS

En vain je l'épargnais ; en vain j'avais pitié de son enfance.

LES GARDES

Nous savions, bien que rien ne la pourrait forcer à adorer les dieux et que la terreur ne pourrait la vaincre.

SISINNIUS

Je ne l'épargnerai pas plus longtemps.

LES GARDES

Vous avez raison.

SISINNIUS

Saisissez-la sans pitié, traînez-la sans miséricorde et enfermez-la honteusement dans un lieu de prostitution.

IRÈNE

Ils ne m'y conduiront pas.

SISINNIUS

Qui pourra les en empêcher ?

IRÈNE

Celui dont la providence régit le monde.

SISINNIUS

Nous verrons.

IRÈNE

Plus tôt que tu ne voudras.

SISINNIUS

Soldats, ne vous laissez pas effrayer par les fausses prédictions de cette blasphématrice.

LES GARDES

Elles ne nous effraient point ; nous allons obéir à vos ordres.

SCÈNE XV. Sisinnius, ensuite les gardes.

SISINNIUS

Quels sont ces hommes qui s'approchent ? Comme ils ressemblent aux soldats auxquels j'ai livré Irène. Ce sont eux.

Aux gardes.

Pourquoi revenez-vous ? où courez-vous ainsi hors d'haleine ?

LES GARDES

C'est vous que nous cherchons.

SISINNIUS

Et où est celle que vous avez emmenée ?

LES GARDES

Sur le sommet de la montagne.

SISINNIUS

De quelle montagne ?

LES GARDES

De la montagne voisine.

SISINNIUS

Ô hommes stupides et insensés ! Êtes-vous privés de toute raison ?

LES GARDES

Pourquoi ces reproches ? Pourquoi ces regards et cette voix menaçante ?

SISINNIUS

Que le ciel vous foudroie !

LES GARDES

Quel crime avons-nous commis contre vous ? Quelle injure vous avons-nous faite ? Auquel de vos ordres avons-nous désobéi ?

SISINNIUS

Ne vous ai-je pas ordonné de traîner dans un lieu d'ignominie cette fille rebelle à nos dieux ?

LES GARDES

Oui ; et nous étions occupés à vous obéir, quand deux jeunes inconnus sont survenus et nous ont assurés que vous les aviez envoyés pour nous transmettre l'ordre de conduire Irène au haut de la montagne.

SISINNIUS

C'est vous qui me l'apprenez.

LES GARDES

Nous le voyons.

SISINNIUS

Quel aspect avaient ces inconnus ?

LES GARDES

Leurs vêtements étaient éclatants ; leurs traits imposants et graves.

SISINNIUS

Ne les suivîtes vous pas ?

LES GARDES

Nous les avons suivis.

SISINNIUS

Qu'ont-ils fait ?

LES GARDES

Ils se placèrent aux deux côtés d'Irène et nous envoyèrent ici pour vous informer de la conclusion de cette affaire.

SISINNIUS

Il ne me reste plus qu'à monter à cheval pour aller voir qui se donne les airs de se jouer ainsi de nous.

LES GARDES

Nous y courrons aussi.

SCÈNE XVI. Les précédents, Irène.

SISINNIUS, à cheval

Qu'est-ce ? Je ne sais ce que je fais ; je suis ensorcelé par les chrétiens. Voyez ; je tourne incessamment autour de cette montagne, et si je parviens à trouver un sentier, je ne puis ni monter ni revenir sur mes pas.

LES GARDES

Nous sommes tous ici les jouets des enchantements les plus étranges ; la fatigue nous accable. Si vous laissez vivre plus longtemps cette femme insensée, vous serez la cause de votre perte et de la nôtre.

SISINNIUS

Qu'un des miens, quel qu'il soit, tende son arc, lance une flèche et perce cette femme criminelle.

IRÈNE

Malheureux ! Rougis de te voir honteusement vaincu ; gémis de n'avoir pu triompher que par la force des armes de l'enfance d'une faible vierge.

SISINNIUS

Je me résigne aisément à cette honte, car je suis sûr que tu vas mourir.

IRÈNE

C'est pour moi le comble de la joie et pour toi un sujet d'affliction ; car, en punition de ta méchanceté, tu seras damné dans le Tartare, et moi j'irai recevoir la palme du martyre et la couronne de la virginité dans le palais aérien du Roi éternel, à qui appartiennent l'honneur et la gloire dans tous les siècles.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0