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Tragédie en vers

Le Bélissaire

Jean de Rotrou· créée en 1646, imprimée en 1644· 5 actes· 1 991 vers· 12 personnages

Représenté pour la première en 1646.

Personnages

  • CÉSAR, Empereur de Constantinople [son vrai nom : Justinien 1er]
  • THÉODORE, Impératrice [son vrai nom : Théodora]
  • BÉLISSAIRE, Général d'armée
  • NARSÈS, Confident de César
  • PHILIPPE, Confident de César
  • LÉONSE, Confident de César
  • ALVARE, Confident de Bélisaire
  • FABRICE, Confident de Bélisaire
  • ANTHONIE, Maîtresse de Bélisaire
  • CAMILLE, suivante de l'Impératrice
  • TROUPE DE SOLDATS
  • GARDES
MONSIEUR,

À TRÈS-HAUT, TRÈS PUISSANT, ET Très Illustre Prince, Monseigneur HENRY DE LORRAINE, Duc de Guise, Prince de Joinville, Sénéchal héréditaire de Champagne, Comte d'Eu, Pair de France.

Bélisaire a été trop cruellement traversé pendant sa vie, pour espérer de ne l'être point après sa mort, et quoiqu'il ait été l'admiration de tout le monde, il n'a pas laissé d'être la haine de quelques-uns, parce qu'il en a été l'envie : son histoire ne doit pas être plus privilégiée que sa vie, ni sa représentation, que lui-même ; et si ceux mêmes qui l'aimèrent le plus, furent ceux qui le calomnièrent davantage, et qui lui firent le plus de mal ; il est visible, que son sort est d'être persécuté, quoiqu'il soit admiré, et d'être condamné par des passionnés et par des jaloux. Mais ces traverses lui sont peu sensibles, MONSEIGNEUR, après avoir appris que vous lui faites l'honneur d'être un de ses approbateurs ; une personne de votre naissance et de votre mérite, peut bien donner plus d'estime, qu'une infinité d'autres n'est capable d'en ôter ; et si votre Altesse a trouvé Bélisaire digne de son approbation, sa gloire est achevée, et sa vertu dignement récompensée. Il y a longtemps que je vous cherchais dans mes veilles, quelque reconnaissance de l'Honneur que vous m'avez fait autrefois, MONSEIGNEUR, de souffrir, et les représentations de mes ouvrages, et les protestations de mes très humbles services : mais comme l'établissement de mes affaires ne m'a pas permis depuis longtemps un grand commerce avec les Muses, je me suis acquitté bien tard de cette dette, que je prie très humblement votre Altesse, de recevoir par les mains de Bélisaire, qui tiendra l'honneur de votre amitié pour la plus digne de ses conquêtes, et qui ne peut trouver contre ses envieux, ni de plus noble, ni de plus heureuse, protection que celle d'un si grand Prince. Accordez-lui, s'il vous plaît, cette faveur, MONSEIGNEUR, et à son Auteur, la permission de se dire

De votre ALTESSE,

Le très humble et très obéissant serviteur,

ROTROU.

ACTE I

SCÈNE I. Bélisaire entrant dans Constantinople, Alvare, Fabrice, Suite de Soldats.

SCÈNE II. Léonse en habit de Pèlerin, Bélisaire, Alvare, Fabrice.

ALVARE, tirant l'épée

Quel respect nous retient ?

SCÈNE III. Camille, Théodore.

SCÈNE IV. Anthonie, Théodore.

SCÈNE V. L'Empereur, Narsès, Philippe, Théodore, Anthonie, Camille, Gardes.

SCÈNE VI. Bélisaire, Alvare, Fabrice, Troupe de Soldats, L'Empereur, Narsès, Philippe, Théodore, Anthonie, Camille, Léonse, Gardes.

BÉLISSAIRE, embrassé par l'Empereur, lui dit

De ces faveurs, Seigneur, un vassal est indigne.

BÉLISSAIRE

Oui, Seigneur, sous vos lois tout l'Orient respire, Le jour baise en naissant les pieds de votre Empire ; Et certes je m'étonne, avec juste raison, Qu'avecque tant d'audace, et si hors de saison, Lorsque Justinien tient les rênes du monde, La Perse ait osé rompre une paix si profonde, Heurtant l'Aigle fatale à tant de régions, Qui cent fois de l'Afrique a dompté les Lions, Et cent fois affronté les tigres de l'Asie, Quand l'orgueil l'a portée à cette frénésie ; Mais enfin nous avons dans ce superbe État, Laissé des châtiments dignes de l'attentat ; Et si jamais, Seigneur, vous avez vu le foudre Tailler une maison, et la réduire en poudre, Les ravages d'un fleuve en son débordement, Et les tristes effets d'un prompt embrasement, Marchant pour ruiner cette fatale trame, Nous étions ce torrent, ce foudre et cette flamme ; Le bruit seul de nos faits domptait vos ennemis, Et nul ne s'est sauvé qui ne se soit soumis ; En vain leurs Éléphants et leurs tranchants ivoires, Ont voulut retarder le cours de nos victoires, Et de leurs tours en vain, quand leurs rangs approchaient, Ils ont caché le Ciel des traits qu'ils décochaient ; J'ai malgré leurs efforts soumis à votre règne Ce que le Tigre lave, et que le Gange baigne, Et l'Euphrate ravi d'un servage si doux Ne reconnaît plus rien que le Soleil et vous ; La prise des deux Rois de Pare et de Médie, De cette guerre, enfin, ferme la tragédie, Et tous deux plus chargés d'opprobres que de fers, Vous viennent témoigner de quel bras je vous sers.

Médie : C'est le nom propre d'un ancien Royaume de l'Asie, dont les Rois possédèrent pendant cent cinquante ans l'Empire d'Asie. [T]

LÉONSE, aux pieds de l'Empereur

À vos pieds prosterné, je reçois cette grâce.

THÉODORE

Narsès.

NARSÈS

Madame.

ACTE II

SCÈNE I.

SCÈNE II. Philippe, Anthonie.

SCÈNE III. Théodore, Anthonie.

SCÈNE IV. Bélisaire, Anthonie, Théodore à la fenêtre.

BÉLISSAIRE, sans voir Théodore

Sensiblement atteint d'un soin qui me traverse, Et plus votre vaincu, que vainqueur de la Perse, Je viens prendre à vos pieds les ordres de mon sort, Pour assurer ma vie, ou résoudre ma mort ; J'ai comme un cher dépôt conservé la première, Tant que j'ai pu juger qu'elle vous était chère ; J'ai si bien ménagé tous mes gestes guerriers, Que fort peu de mon sang a taché mes lauriers, Il s'en versait des mers, s'il m'en coûtait des gouttes, Mes veines, peut s'en faut, vous les rapportent toutes, Et de mes jours, enfin, j'ai prolongé le cours, Comme de votre bien, non comme de mes jours ; Mais je crains bien qu'au lieu de vous avoir servie, Comme j'ai cru le faire en conservant ma vie, Ce soin ne vous déplaise, et ne vous ait été Un office ennuyeux, et fort peu souhaité, Puisqu'en vous mon retour, contre mon espérance, Trouve tant de froideur, et tant d'indifférence, Et que vous semblez voir d'un esprit irrité La gloire de l'Empire, et ma prospérité ; Peut-être croyez-vous que dessous mes trophées L'absence ait de mes feux les ardeurs étouffées, Que Mars ôte aux beautés les tributs qu'on leur rend, Et que l'on ne puisse être esclave et conquérant ; Mais comme assez de gloire assez d'amour me presse Pour servir à la fois mon Maître et ma Maîtresse. J'ai servi l'Empereur du coeur dont je vous sers, Mais dessous mes lauriers je rapporte mes fers ; Si c'est qu'absolument ma mort soit résolue, Dites-moi seulement que vous l'avez conclue, Elle me sera chère, et pour ne rien penser, Qui vous doive déplaire, ou vous puisse offenser, Je veux être inventif à me forger des crimes, Qui rendent votre haine et sa fin légitimes ; J'en préviendrai le coup, ou sans le rejeter Quand il m'arrivera, croirai le mériter.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. L'Empereur, Gardes, Bélisaire.

SCÈNE VII.

BÉLISSAIRE, seul

Sans ta faveur, Amour, toute autre m'importune, Un peu plus de la tienne, et moins de la Fortune ; Tu m'obligeras plus d'un trait de ta pitié, Qu'elle de son crédit, et ce son amitié :

Il lit les requêtes.

Par celle-ci Narsès prétend la préférence, Par celle-ci Philippe en conçoit l'espérance, Par cet autre, Léonse ; en qui puis-je des trois Pour ce rang éminent faire un plus juste choix ? De tous trois la vertu pareille et sans seconde, Mérite le timon de la barque du monde, Et tous trois signalés par d'illustres effets, Savent servir en guerre, et commander en paix ; Ma voix de chacun d'eux justement prétendue, Par cette égalité demeure suspendue ; Laissons ce choix au sort, dont rarement le soin Permet que je m'abuse et me manque au besoin, Et qui plus que mon bras travaillant pour ma gloire, Semple avoir à mon char enchaîné la Victoire ; Jamais son changement n'a trahi ma valeur, Et celui d'Anthonie est mon premier malheur.

Il brouille les mémoires.

Rome, voici celui que le sort te destine,

Il en tire un.

Voyons ; c'est pour Narsès que la faveur incline, Cet heur injustement lui serait débattu, Et ce grade éminent est peu pour sa vertu ;

Il écrit sur le mémoire.

Confirmons son bonheur, et d'une voix commune, Souscrivons à l'arrêt qu'a rendu la Fortune.

Il s'endort.

Que tu viens à propos, sommeil officieux, Donner trêve à mon coeur, en me fermant les yeux, Et m'offrir le repos qu'un ingrate me nie ; Je m'abandonne à toi, toute crainte bannie ; Le Ciel dessus les siens veille soigneusement, Et qui fait bien à tous peut dormir sûrement.

SCÈNE VIII. Narsès, Bélisaire endormi.

NARSÈS

Vice commun des cours, de tous le plus extrême, Insatiable ardeur, supplice de toi-même, Avide faim d'honneur, fatal poison des coeurs, Maudite ambition, jusqu'où vont tes rigueurs ; Mais pourquoi consulter des choses résolues, Et ne poursuivre pas comme on les a conclues ; À tout prix un grand coeur achète un grand crédit, Et tout crime est permis quand il vous agrandit ; Qui ne s'est obligé qu'à la perte d'un homme, Acquiert à peu de frais la régence de Rome ; Puis les devoirs qu'on rend à des fronts couronnés, Doivent s'exécuter sans être examinés.

Il tire un poignard.

Avisant Bélisaire.

Le voici, qu'à propos sans suite et sans défense, Le sommeil m'abandonne et livre en ma puissance ; En ce facile accès que ses gens m'ont permis, Leur feignant un secret que César m'a commis, Et dont il me défend de verser les merveilles, Ni devant d'autres yeux, ni dans d'autres oreilles ; La mort prévient mon bras, et ce repos fatal N'est pas tant son portrait que son original : Ô triste et vrai tableau des misères humaines, Combien de grands desseins, que d'espérances vaines, La Parque qui tournait ce précieux fuseau Est prête de trancher d'un seul coup de ciseau : Mais souvent un instant ruine une entreprise, Nul ne nous aperçoit, et tout nous favorise, Donnons tôt : mon courage et ma condition Ont peine à consentir cette lâche action ; Voyons auparavant comment sur ces mémoires Il aura disposé du fruit de ses victoires, Et qui sera pourvu des charges de l'État.

Il lit.

J'y reconnais le mien, ô mille fois ingrat ! Quand de sa propre main ma requête remplie, Me nomme à l'Empereur, Gouverneur d'Italie, La mienne de ses jours éteindra le flambeau, Et de mon bien facteur je serai le bourreau :

Il lit.

C'est Narsès que je nomme ; ô preuve non commune Du grand soin qu'ont de lui son astre et sa fortune ; Puis-je après ce bienfait être méconnaissant Jusqu'à plonger ce fer en son sang innocent ? Non, Théodore, non, et de quelque disgrâce Que pour ce coup manqué ta fureur me menace, Par cette même main qui t'offrit son secours,

Il écrit sur le mémoire.

Il saura le péril qui menaçait ses jours, Sa vertu le mérite, et le Ciel me l'ordonne,

Il pique le poignard sur le mémoire de Narsès.

Ce fer justifiera l'avis que je lui donne ; Qui se plaît à bien faire, et sait l'art d'obliger, Repose sans péril au milieu du danger.

Il s'en va.

SCÈNE IX.

BÉLISSAIRE, s'éveillant

L'Amour ne m'a pas seul soumis à sa puissance, Le sommeil, comme lui, m'a trouvé sa défense, Tous deux sans grand travail se rendent nos vainqueurs, L'un en fermant nos yeux, l'autre en ouvrant nos coeurs ; Et de quelque vigueur qu'une âme soit pourvue :

Voyant le poignard.

Mais quel funeste objet se présente à ma vue ? Ce fer si prêt de moi sur l'écrit de Narsès, De ma juste frayeur renouvelle l'accès ; Ce tragique instrument ou de haine, ou d'envie, Pour la seconde fois entreprend sur ma vie, Et menace en ma tête un des Chefs de l'État ; Me préserve le Ciel du troisième attentat : Au bas de ce papier cette fraîche écriture Nous pourra de l'énigme expliquer l'aventure ; Ces damnables complots sont les jeux de la Cour, Voyons : Avoir bien fait t'a conservé le jour. Et plus bas : Garde-toi du courroux d'une femme. Quoi tant de haine, ingrate, à ma perte t'enflamme, Que deux fois pour un jour elle ait d'un vain effort, Au mépris de mes voeux, sollicité ma mort ; Je vois par cet acier planté sur ce mémoire, Que le péril, sans doute, est proche de la gloire ; L'alliance d'une arme et d'un Gouvernement, N'est pas une union digne d'étonnement ; Le sort donne aux plus Grands par d'infinis exemples, De sa légèreté des marques assez amples. Mais puisque qui fait bien n'a rien à redouter, Quel trouble, ou quel effroi me peut inquiéter ; Ne craignons point d'injure en n'en faisant aucune, Et par notre vertu désarmons la Fortune.

SCÈNE X. L'Empereur, Gardes, Bélisaire.

SCÈNE XI.

SCÈNE XII. Narsès, L'Empereur, Gardes.

SCÈNE XIII. Théodore, L'Empereur, Gardes.

SCÈNE XIV.

SCÈNE XV. Philippe, Théodore.

SCÈNE XVI. Léonse, Narsès voulant entrer, avisent Théodore, et Philippe.

SCÈNE XVII.

SCÈNE XVIII. Philippe, Bélisaire l'épée à la main.

Il se fait un bruit d'épées dans un parc la nuit.

SCÈNE XIX.

ACTE III

SCÈNE I. Alvare, Bélisaire.

ALVARE

Ô Dieux ! Quel intérêt, ou plutôt quel caprice, Peut à vous traverser porter l'Impératrice ?

Traverser : Fig. Susciter des obstacles, des embarras. [L]

SCÈNE II. Philippe, Bélisaire en son cabinet, Gardes.

BÉLISSAIRE

Est-ce Camille ?

BÉLISSAIRE

Et Murcie ?

BÉLISSAIRE

Olinde ?

PHILIPPE

Adieu.

BÉLISSAIRE

Tu ne dis mot ?

BÉLISSAIRE

M'aimes-tu ?

PHILIPPE

Je n'ai plus rien à dire.

Il s'en va.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Narsès, L'Empereur, Bélisaire, Alvare, Gardes.

SCÈNE V. Théodore, Philippe, [L'Empereur, Bélisaire, Alvare, Narsès].

THÉODORE

Ô Ciel !

L'EMPEREUR

Tais-toi, te dis-je, Je sais bien les devoirs où l'équité m'oblige ; Et que le fondement d'un si noir attentat, Et de tel préjudice à celui de l'État, N'est que le déplaisir qu'il faille que sa gloire Des plus grands de ma cour efface la mémoire, Et que malgré mes soins, Philippe ton parent Vois au-dessus de lui ce fameux Conquérant, Posséder un objet pour qui son coeur soupire, Et m'aider à porter les rênes de l'Empire ; Mais ne puis-je pas dire, avec juste raison, Que ton ingratitude est sans comparaison, De souhaiter sa perte, et voir d'un oeil d'envie L'éclat d'une fortune, et le cours d'une vie, Par qui l'Empire a fait de si fameux progrès, Et de qui tout l'emploi passe en nos intérêts ; A-t-il à sa valeur permis jamais de trêve ? N'est-ce pas plus son bras que le mien qui l'élève ? Et ne s'est-il pas fait et tracé de son sang, Un chemin pour monter à cet illustre rang ? Il a si loin d'ici sa valeur signalée, Que l'Aigle pour le suivre a forcé sa volée, Et que jamais Trajan n'a vu nos bords si loin, Qu'on les voit de mon règne, étendus par son soin ; Ses célèbres exploits ont étonné les Parques, Ils ont à mon pouvoir soumis douze Monarques, Et ce grand coeur, l'effroi des peuples et des Rois, Triomphera demain pour la quinzième fois ; Tous les jours pour ma gloire il court la terre et l'onde, Et rival du Soleil en l'Empire du monde, Fait briller sa valeur presque en autant de lieux, Que brillent les rayons de ce Flambeau des Cieux ; Tu veux désespérée ôter par ta furie Un Ministre à l'État, un Père à la patrie, Au trône une colonne, au Prince un favori, Aux hommes un chef-d'oeuvre où le Ciel s'est tari, Un miracle à la paix, un prodige à la guerre, Et l'ornement, enfin, d'un Héros à la terre ; Mais ta haine entreprend, en ce dessein pervers, Un Lion Africain qui dort les yeux ouverts ; Celui dort sûrement qui dort dans l'innocence, Et tous les yeux du Ciel veillent pour sa défense ; C'est pour le garantir, et t'arrêter le bras, Que son soin provident adresse ici mes pas ; Et, je jure le Ciel, et cette même vie, À qui tant de vertu procure tant d'envie, Depuis que sur ses soins mon trône se soutient, Que sans quelque respect dont l'honneur me retient, Ce fer ; mais modérons l'ardeur qui nous emporte, Je suis Prince et chrétien, de qui l'exemple importe ; Mais pour ne faire pas qu'il me soit imputé, Que recueillant le droit, je manque d'équité, Er réduisant les lois dans l'ordre où je les range, Je sois impunément le premier qui les change, Je dois les yeux bandés peser d'un poids égal, Comme le prix du bien, l'importance du mal, Et punir le dernier comme le droit l'ordonne, Fût-ce, au lieu de ma femme en ma propre personne ; Holà, quelqu'un.

BÉLISSAIRE, feignant de s'éveiller en sursaut

Seigneur.

NARSÈS, vient et dit

Seigneur.

SCÈNE VI. Narsès, Bélisaire, L'Empereur, Théodore, Philippe, Léonse, Gardes.

SCÈNE VII. Léonse tenant un bassin d'argent, dans lequel il y a une Couronne de lauriers et un Sceptre, L'Empereur, Théodore, Narsès, Philippe, Bélisaire, Gardes.

BÉLISSAIRE

Seigneur !

L'EMPEREUR

Que dis-tu ?

L'EMPEREUR

Achève.

BÉLISSAIRE

Que Madame.

THÉODORE

Ha cruel !

ACTE IV

SCÈNE I. Théodore, Camille.

THÉODORE

Après tous les moyens qu'une mortelle haine, Pouvait faire tomber en l'esprit d'une Reine ; Que le fer quatre fois mis en usage en vain, M'a paru de sa mort un moyen peu certain ; Que j'ai cru le poison une douteuse voie, Vu l'éminent péril de celui qui l'emploie ; Que je n'ai pas jugé qu'on lui pût sur l'État Imposer d'apparent, ni croyable attentat, Non plus que lui former de parti, ni de ligue, Dont par sa vigilance il n'éventât la brigue ; Enfin, je n'ai jugé, pour lui ravir le jour, Lui pouvoir susciter autre ennemi qu'Amour ; Je veux avec tout l'art et toutes les caresses, Qui pourraient d'un barbare arracher des tendresses, Et par qui sur un coeur un autre peut régner, Pour perdre cet ingrat, tâcher de le gagner ; Et si par tous les soins, dont mon sexe est capable, Je puis embarrasser cet esprit indomptable, Le dessein de sa perte est si bien concerté, Que ses jours de bien près suivront sa liberté ; Nise, en qui l'Empereur, plus qu'en nulle a créance, M'a touchant ce dessein promit son assistance ; L'offre de tel parti qu'elle voudra choisir, Jointe à quelques présents, la range à mon désir : S'il ne m'aima sujette, il a l'âme assez vaine Pour donner dans le piège, et m'aimer Souveraine ; Et la Couronne a joint au peu que j'ai d'appas, De nouvelles splendeurs, qu'alors je n'avais pas ; Quant au lieu de sa perte, où tend mon entreprise, Je n'obtiendrais que l'heur d'engager sa franchise, Pour punir cet esprit autrefois si glacé, Par mes dédains présents de son mépris passé, Je l'en verrais, peut-être, avecque moins de peine, Et sa confusion dissiperait ma haine ; Mon courroux satisfait pourrait souffrir les jours, Et ma juste vengeance arrête là son cours. Le voilà, souviens-toi que cette confidence, Commet ma propre vie au soin de ta prudence ; Adieu ; faites mes yeux mieux que n'a fait ma main.

CAMILLE

Camille se retire disant.

Que d'inhumanité dedans un coeur humain.

SCÈNE II. Bélisaire, Théodore.

BÉLISSAIRE, se voulant retirer

Dieu !

THÉODORE, laissant tomber un de ses gants sur l'écharpe :

À part.

Ce gant dessus l'écharpe adressera sa vue.

BÉLISSAIRE, tenant sa lettre

Dans la main en passant coulons-lui ce papier.

Il baille sa lettre à Anthonie qui la met dans sa manche.

SCÈNE III. Anthonie, Bélisaire, Théodore.

BÉLISSAIRE, à part, se retirant

Le piège est échappé, fuyons, retirons-nous.

SCÈNE IV. Théodore, Anthonie.

ANTHONIE

Cette écharpe et ce gant ne sont pas sans mystère, Mais mon salut dépend de voir et de me taire.

Elle lève l'écharpe et le gant, et les donne à Théodore.

ANTHONIE

Quel ?

THÉODORE, prenant la lettre de Bélisaire dans la manche d'Anthonie

Que vous me cachez ?

ANTHONIE

Madame.

SCÈNE V.

THÉODORE, seule

Je vous ferai laisser sur votre liberté, L'honneur d'une absolue et pleine autorité. Enfin tu reconnais, chétive Souveraine, Qu'aussi bien que l'effet, la feinte encor t'est vaine ; Que sans fruit le mensonge entreprend aujourd'hui, Ce que la vérité n'a pu gagner sur lui ; Que de ce fier rocher toute approche est bannie, Et que sans différence, hors celui d'Anthonie, Il foule tous les coeurs à ses pieds abattus, Et tient de grands mépris pour de grandes vertus : Essayons toutefois un moyen qui succède, À nouvel accident trouvons nouveau remède ; Assurons, en vengeant un amour irrité, Et notre bonne estime, et notre autorité ; Nuisons sans répugnance à qui nous pourrait nuire, Détruisons un gant, qui nous pourrait détruire ; J'ai de quoi triompher de ce superbe esprit,

Elle lit la lettre de Bélisaire.

Le sort m'offre à propos une arme en cet écrit. Leurs plus secrets pensers, leur propre intelligence, Quand je perds tout espoir, s'offrent à ma vengeance ; Voici de quoi détruire, et de quoi renverser Ce Colosse orgueilleux, si fort à terrasser Contre qui la fureur n'a que de vaines armes, Et pour qui l'Amour même a d'inutiles charmes : Commençons donc l'ouvrage, ô mes justes douleurs, Fournissez-moi de cris, de sanglots et de pleurs ; Intéressez mon sein, et mes yeux, et ma bouche, Autrefois si courtois à cet esprit farouche, À venger les soupirs, les regards et les voeux, Qui le purent laisser insensible à mes feux : Ha !

SCÈNE VI. Théodore, L'Empereur, Gardes.

THÉODORE

Quel ami, juste Ciel, et quel solide appui, Et vous, et votre État, rencontrez-vous en lui ? Hélas ! Souhaitez-vous le débris de l'Empire, Et, s'il se peut encor, quelque chose de pire, Procurez-vous sa haine et son hostilité, Plutôt qu'une amitié de cette qualité ; Croyez qu'il ne vous a, depuis quinze ans de guerre, Subjugué d'ennemi, ni sur mer, ni sur terre, Qui vous ait fait le tort qu'il vous fait aujourd'hui, Et ne vous ait été moins ennemi que lui ; L'Enfer ne peut former de si noire pratique, Il n'est tigre d'Asie, il n'est lion d'Afrique, Ni monstre si funeste, et si fort à dompter, Qu'au prix de cet ami, vous deviez redouter ; J'ai trop longtemps, hélas ! Sous la clef du silence, De cet audacieux retenu l'insolence ; Et ne pouvant, enfin, en divertir le cours, J'en faisais à l'effet, précéder le discours, Croyant qu'aux attentats qui vont à votre couche, La main, impunément, pût dénoncer la bouche, Et l'exécution en prévenir l'arrêt ; Vous m'avez vu le bras et le poignard tout prêt ; Mais vous l'avez soustrait à ma fureur extrême, Et pris son intérêt contre le vôtre même ; J'ai reçu pour le moins, ce fruit de mon malheur, De connaître à quel prix vous mettez ma valeur, De savoir quel degré j'occupe en votre grâce, Et de quel avantage un vassal m'y surpasse ; Contre toute justice, et contre toute loi, Quand j'ai voulu parler, on m'a tranché la voix, Et l'on m'a refusé ce que sans tyrannie, Aux plus noirs de forfaits jamais on ne dénie ; J'eusse reçu d'un Scythe un traitement plus doux, Et j'avais toutefois mon Juge en mon Époux ; Votre seul intérêt me rendait criminelle, Je n'avais pris le fer que pour votre querelle, Et l'arrêt d'un exil, des blâmes, des mépris, Ont d'une foi sincère été le juste prix.

Elle lui donne la lettre de Bélisaire.

Elle tombe comme évanouie.

Ce papier vous peut dire au défaut de ma bouche, Si je suis véritable, et si l'affront vous touche ; Nise encor, que ce traître a voulu suborner, Et par qui l'insolent a cru me gouverner, Peut, si vous l'enquérez, joindre à ce témoignage, Combien pour vous celer un si sensible outrage, Contre mes sentiments j'ai longtemps combattu ; Et le Ciel, cependant, va payer ma vertu, Il veut par mon trépas vous en ravir la gloire, Et lui seul a des prix dignes de ma victoire.

SCÈNE VII. Camille, Pages, L'Empereur.

CAMILLE

Seigneur.

CAMILLE

Madame !

SCÈNE VIII.

L'EMPEREUR, seul

Ô revers de fortune, à mon repos contraire ! J'en connais l'écriture, elle est de Bélisaire ; Et le défaut d'adresse en marque le secret ; Je répugne à l'apprendre, et m'instruis à regret.

Il lit la lettre de Bélisaire.

Quand j'ai cru que ma mort vous devait être chère, Et que vos belles mains s'en proposaient l'effort, Tout ce que je possède, et tout ce que j'espère, Me satisfait moins qu'une si belle mort. Qu'importait à mon coeur languissant dans vos chaînes, De mourir par les coups, ou des yeux, ou des mains ; Si vos mains, en effet étaient mes souveraines, Aussi bien que vos yeux étaient mes souverains.

BÉLISSAIRE.

Il continue.

Le foudre, ce vengeur des querelles des Cieux, Grondant à mon oreille, et tombant à mes yeux, Ni le commun débris de toute la nature, Ne m'étonnerait pas, comme cette aventure ; Quoi, celui que jamais grandeur n'a pu tenter, Que le respect d'un trône empêche d'y monter, Qui content de s'en voir la plus ferme colonne, Et soutenir du bras le faix de ma Couronne, Se défend par respect de s'en charger le front, T'a voulu, mon honneur, couvrir de cet affront Libre d'ambition, permet qu'Amour le touche, Et refusant mon trône, entreprend sur ma couche ; Je dois être immortel, si de mes tristes jours, Ce sensible accident ne termine le cours ; Les devoirs qu'il lui rend, et sa paix qu'il réclame, Assez visiblement manifestent sa flamme, Cette soumission, ce pardon généreux, Est moins une pitié, qu'un effet amoureux ; L'Amour seul, dont le joug tient son âme asservie, Pardonne aux attentats qui vont jusqu'à la vie ; Lui seul en est capable, et la compassion N'étend pas ses effets jusqu'à cette action ; Par quel caprice, hélas ! Le sort a-t-il pu faire, De mon plus grand ami, mon plus grand adversaire, De l'objet de mes voeux celui de mon horreur, Et d'un bras de l'État, le fléau de l'Empereur ! Que de ce même coeur, si jaloux de ma gloire, Il ait pu proposer de flétrir ma mémoire ! Inutile douleur, aveugle affection ! Vains intérêts d'État, frivole ambition ! Injustes conseillers d'une lâche indulgence, Je n'ouvre qu'aux avis qui vont à la vengeance ; Je vous ferme l'oreille, et de peur de pencher Du côté du coupable, à son Juge si cher, Et croire la pitié qui me pourrait surprendre, J'éviterai sa vue, et ne veux point l'entendre, Je douterais d'un crime amplement avéré, Et qu'assez, sans sa voix, sa main a déclaré. Mais il vient ; que mon coeur souffre de violence ! Impose, mon honneur, impose-moi silence ; Tiens ferme, ma constance, agis sans t'émouvoir, Ma raison, ma vertu, faites votre devoir, Ne m'abandonnez pas en ce combat extrême, Où j'ai si grand besoin de moi contre moi-même, Où d'un si fort instinct je me sens incliner, Pour le fatal parti que je dois condamner.

Fléau : Fléau d'armes, masse métallique d'une forme variable, sphérique ou allongée, armée ou non de pointes, et réunie par une chaîne à l'extrémité d'un manche. [L]

SCÈNE IX. Bélisaire, L'Empereur.

SCÈNE X.

ACTE V

SCÈNE I.

SCÈNE II. Léonse, Bélisaire.

SCÈNE III. Narsès, Bélisaire.

NARSÈS, entrant dans son Cabinet, où il prend ses papiers

Croyez que sa disgrâce avec vous m'est commune.

SCÈNE IV. Philippe, Bélisaire, Archers.

SCÈNE V. L'Empereur, suite de Gardes, Philippe, Bélisaire, Archers.

L'EMPEREUR, s'en allant, dit à Philippe à qui il baille un papier

Exécuter cet ordre, et m'en rendez bon compte.

BÉLISSAIRE, l'arrêtant et se jetant à ses pieds

Prince l'espoir des bons, et l'effroi des pervers, Une image de Dieu, Roi du bas univers, Arbitre souverain des fortunes humaines, Si pour distribuer et le prix et les peines, Et discuter le droit avec un juste soin, De l'une et l'autre oreille un Monarque a besoin ; Après avoir ouï ma mauvaise fortune, L'équité vous oblige à m'en accorder une, Pour vous justifier la plus sincère foi, Qu'un fidèle vassal eut jamais pour son Roi ; Quand le Tigre effrayé de ses grottes profondes, Jusqu'aux monts d'alentour fît dégorger ses ondes, À dessein d'éloigner, ou d'engloutir en vous ; Le sujet de l'effroi d'où naissait son courroux ; Lors, s'il vous en souvient, hors de course et d'haleine, Votre cheval bronchant, vous laissait dans la plaine, Et ce débordement à l'Empire fatal, Vous menaçait tout vif d'un tombeau de cristal ; Quand pour rendre sa rage et ses menaces vaines, Guidé de ces deux bras, ces deux rames humaines, Ce corps que l'amitié fît servir de vaisseau, S'alla charger du vôtre, et vous tira de l'eau ; Et lorsque du coteau qui faisait le rivage, Je vous fis contempler le péril du naufrage, Avecque vos esprits, votre voix de retour, Reconnut qu'en effet vous me deviez le jour ; S'il vous souvient encor du combat où les Perses, Après tant de refus et de fuites diverses, En un lieu favorable, enfin venus aux mains, Eurent sitôt rompu les escadrons Romains, Vous suivant de la vue, au plus fort de la presse, Où vous précipita votre ardente jeunesse, Je vis votre cheval percé de mille coups, Vous manquer comme l'autre, et se coucher sous vous, Et presque en même temps dans le fort des alarmes, En mille éclats d'acier choir et voler vos armes ; Mon coeur à cet objet saisi d'une chaleur, Dont les bouillants effets passèrent ma valeur, Me fît fendre les rangs, et sans toucher à terre, Sur ceux qui vous pressaient fondre comme un tonnerre, Là de tous mes efforts dont je n'espérais rien, De votre cheval mort, je vous mis sur le mien, Vous rendis la vigueur, qui vous était ravie, Et vous fis un chemin de la mort à la vie ; Je crois bien que le sort, bien plus que ma valeur, D'un si triste accident divertit le malheur, Et que vous destinant à ce degré suprême, Et devant à ce front l'éclat d'un diadème, Il ne put s'oublier dedans vos intérêts, Sans faire préjudice à ses propres décrets ; Mais à ses soins, enfin, c'était joindre mon zèle, Comme il vous était bon, je vous étais fidèle, Si je ne vous causai, je vous voulus du bien, Et mon dessein vous fut un instrument du sien ; Depuis, comme à votre heur, toute chose conspire, Votre oncle encore vivant vous résigna l'Empire ; Et j'étendis ses bords jusqu'aux fameux déserts, Qu'arrose le grand fleuve émulateur des mers, Qui dedans son sépulcre entre avec violence, Et dedans son berceau garde un si doux silence, Que le lieu de sa source est encore douteux, Le Nil qui meurt si vain, et qui naît si honteux. Sous combien de climats, et sur combien de terres, N'ai-je à l'Aigle Romain fait étendre ses terres, Ne l'ai-je pas rendu depuis que je vous sers, Monarque de la terre, aussi bien que des airs ? Je l'ai conduit si loin, que j'en ai fait dépendre, Presque tous les pays ignorés d'Alexandre ; Le Gange dont le jour voit la source en naissant, Par l'heur de mes travaux, vous est obéissant ; Par moi l'une et l'autre Inde est sujette à l'Empire, Par moi dessous vos lois tout l'Occident respire, Et, si je l'ose dire à votre Majesté, Elle a par ma valeur plus acquis qu'hérité. Mais outre tant d'éclat joint à votre couronne, Combien ai-je servi votre propre personne ? Combien ai-je arrêté par un heureux effort, De bras déjà levés pour vous porter la mort ; S'il ne vous en souvient, nul que vous ne l'ignore, Et du traître Archytas la cendre fume encore ; Accroître vos États, et vous sauvez le jour, Sont-ce d'indignes fruits d'une sincère amour ? Je sais qu'avec excès vos mains Impériales, Des charges de l'État m'ont été libérales ; Mais vous n'aviez dessein en m'élevant si haut, Que de me faire après choir d'un plus rude saut, Et m'abaisser autant que l'on m'avait en butte, Chaque pas de ma gloire en est un de ma chute, Et le seul souvenir restant de vos présents, Fait de mes biens passés autant de maux présents ; Le médiocre état d'une fortune basse, M'eût bien été, sans doute, une plus légère grâce, Que celle des grandeurs qui me coûtent si cher, Et du rang éminent dont il faut trébucher ; En me faisant du bien vous me fûtes barbare, En m'obligeant, cruel, en me donnant, avare ; Le Crocodile, ainsi, tue en versant des pleurs, La sirène en chantant, et l'aspic sous les fleurs ; Si par quelque rapport ma foi vous est suspecte, Est-il rien que l'envie ou n'attaque, ou n'infecte ? Ce monstre si cruel, sous un front si courtois, N'a-t-il pas l'accès libre en la maison des Rois ? Quels siècles et quels temps n'ont pas porté des traîtres, En ont-ils exempté les Cours de vos ancêtres ? Et l'oeil d'un Empereur, non plus que d'un sujet, Peut-il lire en un coeur, ni savoir son projet ? Dieu seul de nos esprits pénètre les abîmes, Si j'avais pu faillir, j'aurais pu de beaux crimes, J'ai pu m'assujettir cent lieux où vous régnez, Retenant les États que je vous ai gagnés, Mais je vous ai gardé cette vertu sincère, Que le fils, pour régner, ne garde pas au père, Et faisant tout pour vous, n'ai souhaité pour moi, Que la gloire et le bruit d'une immuable foi ; Les Rois ne sont plus Rois depuis que leur puissance Laisse à la calomnie opprimer l'innocence, Vous dépouillerez-vous de cette qualité, Et pour moi seul, hélas ! N'est-il point d'équité ? En quel lieu qu'à vos pieds faut-il que je l'attende.

À genoux.

Vous m'y voyez, Seigneur, et je vous le demande, Apprenez-moi le crime, auparavant l'arrêt, Ma conservation est de votre intérêt ; Admettez l'innocence à réprimer l'outrage, Et ne vous hâtez pas d'effacer votre image.

L'Empereur lui tourne le dos, et s'en va.

SCÈNE VI. L'Empereur, Léonse, Narsès.

SCÈNE VII. Camille, L'Empereur, Léonse, Narsès, Gardes.

SCÈNE VIII. Philippe, Archers, L'Empereur, Narsès, Léonse, Camille, Gardes.

L'EMPEREUR

Ô funeste disgrâce ! Ô douleur non prévue ! De quel aveuglement décillez-vous ma vue ? Bélisaire n'est plus ! Hélas ! Il paraît bien Que mon aveuglement a précédé le sien, Et qu'il faut que l'Enfer d'un étrange nuage, De ma raison charmée ait offusquée l'usage, Pour m'avoir fait trouver dedans sa pureté, Quelque ombre de faiblesse et d'infidélité ; Lourd et grossier abus, croyance ridicule, Incroyable à moi-même, aujourd'hui si crédule ; Hélas ! Quel est le gouffre où vous m'avez plongé ? Ai-je appris ce trépas, ou si je l'ai songé ? Ai-je, méchante femme, assez servi ta haine ? Ô Ciel ! Il paraît bien que la prudence humaine, Qui fait gloire ici-bas des efforts les plus hauts, Tombe, quand il te plaît, en d'indignes défauts. Cherche, indigne sujet de mes feux légitimes, Barbare, cherche ailleurs l'instrument de tes crimes ; Et ne te promets plus, objet de mon horreur, Ni de part en mon lit, ni d'accès en mon coeur ! Ha ! S'il m'était permis, après cette aventure, De répandre le sang dessus ta sépulture, Et prévenir du Ciel l'inviolable arrêt, Agréable ennemi, que tu m'y verrais prêt ! Du pied du Tribunal, où tu vas rendre compte D'une si belle vie, et d'une mort si prompte, Chère âme, obtiens-moi l'heur d'expier ton trépas, Par celui de te joindre, et de suivre tes pas ; Aussi bien, après toi, quelle attente me reste Ta mort est un malheur à tout l'État funeste, Et dont le coup fatal saignera trop longtemps, Pour frustrer mon espoir de celle que j'attends.

1 991 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica