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Comédie en vers

La Belle Alphrède

Jean de Rotrou· créée en 1635, imprimée en 1639· 5 actes· 1 976 vers· 14 personnages

Représenté pour le première fois en 1635.

Personnages

  • RODOLPHE, serviteur d'Alphrède
  • ALPHRÈDE, maîtresse de Rodolphe
  • ISABELLE, maîtresse d'Acaste et de Rodolphe
  • ORANTE, soeur d'Isabelle
  • ACASTE, frère d'Alphrède
  • FERRANDE, confident fanfaron
  • CLÉANDRE, confident d'Alphrède
  • AMYNTAS, père d'Alphrède
  • EURYLAS, père d'Isabelle
  • ÉRASTE, amoureux d'Isabelle
  • I. ARABE
  • AUTRES ARABES ET VALETS
  • LES DEUX AMIS D'ÉRASTE
  • [OLÉNIE]
Ma chère SYLVIE,

À SYLVIE.

Je vous fais un mauvais présent, après l'avoir si longtemps différé, mais enfin il vaut mieux donner peu, que rien du tout. Ce qu'on donne est toujours précieux quand il part du coeur, ou plutôt on ne peut plus rien offrir de précieux après avoir donné le coeur même. Vous savez combien absolument vous possédez le mien, et vous feriez tort à la plus véritable affection, qui fut jamais, si vous doutiez de l'Empire que vous avez sur moi. Ne recevez donc mon Alphrède que comme un divertissement d'une heure que je vous envoie, si vous la trouvez belle, vous pourrez croire aussi, que sa beauté est naturelle, que le Théâtre ne lui en a point donné, et que les fautes de l'impression lui en ont beaucoup ôté : telle qu'elle est, elle est de moi. Et vous me souffrez assez de vanité, pour que je croie, que tout ce qui en vient, vous est agréable. Je vous parle sans artifice, comme vous voulez que soient nos entretiens, et comme sincèrement, et sans fard, Je suis

Ma chère SYLVIE

Votre très humble, et très fidèle serviteur ROTROU.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Alphrède, Cléandre, sur le bord de la mer regardant le débris d'un vaisseau.

ALPHRÈDE

Qui n'a jamais senti la force de ses armes, Le voyant en autrui le trouve plein de charmes, Il tient tout au-dessous du bonheur des amants, Et ne croit point de biens si doux que leurs tourments, Ainsi, qui voit le feu, préfère à toutes choses L'aimable pureté de sa couleur de roses ; Rien n'est à ses regards ni plus beau, ni plus cher ; Mais qu'il les dément bien, s'il ose en approcher, Quel si cruel serpent, quel monstre si farouche, Avec moins de pitié dévore qui le touche ; Il s'attache, s'accroît, force, vole, s'étend, Il faut que tout lui cède, et rien ne s'en défend. Tel est ce Dieu cruel, ce tyran de nos âmes, Telles plaisent aux yeux, et telles sont ses flammes ; Depuis que ses attraits ont vaincu nos mépris, Et qu'il s'est fait passage en de jeunes esprits, Il faut que tout se rende à sa force indomptable, Il n'est tigre plus fort, lion plus redoutable, Il n'épargne tourments, gênes, flammes, ni fers, Il passe en cruauté, la mort et les enfers ; Il presse, oppresse, brûle, étouffe, désespère, Fait naître pleurs, soupirs, sanglots, plaintes, colère, Fait souhaiter la mort, et mépriser le jour, Et tout Amour qu'il est, il n'a rien moins qu'amour ; Quelque droit toutefois qu'ait pris sur ma pensée, De cet aveugle Dieu la fureur insensée, Il perdrait contre moi le nom de triomphant, Et fille j'abattrais l'orgueil de cet enfant ; Si… mais las ! à ce mot, et de rage, et de honte, Je sens que tout mon sang au visage me monte.

ALPHRÈDE

Quelle foi, justes Dieux ! De quels traîtres serments, En ces occasions se servent les Amants ? Je me laissai chétive abuser de la sorte ; Je ne puis démentir le témoin que j'en porte, Quelque art et quelques soins dont je voulusse user, Je sens bien que le temps est prêt de m'accuser. Apprends donc en deux mots, quel est pour mon dommage, Le sujet qui me porte à ce triste voyage ; Tu sais que le Soleil a fait deux fois son cours, Depuis qu'il est témoin de nos jeunes amours ; Et Barcelone eût vu durant ces deux années, Le beau noeud d'hyménée unir nos destinées, Si par des soins constants j'eusse pu conserver ; Mais juge ce qui suit, je ne puis achever. Mes faveurs toutefois semblaient croître ses flammes, Et plus fort chaque jour s'unissaient nos deux âmes, Son amour semblait croître avecque ses plaisirs, Je me laissais régir à ses jeunes désirs, Et lui laissai sur moi prendre tant d'avantage, Qu'il m'en a fait enfin porter le témoignage ; Mais écoute le reste ; ô moeurs ! Ô piété ! Ô Ciel ! Qui vit jamais semblable lâcheté ? Attiré par les bruits d'un appareil de guerre, Sous l'aveu de son père, il passe en Angleterre, Se fait voir quelques mois en ce fatal séjour, Et comme il vaut beaucoup, charme toute la Cour. Quelque jeune beauté de ses charmes éprise, Sans doute en ce pays, captive sa franchise : Car depuis quelque temps s'étant rendu chez soi, J'ai vu que cet ingrat au mépris de sa foi, A traité mon amour de tant d'indifférence, Et flatté mes désirs de si peu d'espérance, Qu'à ma confusion, j'éprouve bien, hélas ! Qu'il nuit de bien aimer, et ne connaître pas. Enfin ces jours passés, j'appris que ce volage, Tenait prêts des vaisseaux pour un second voyage, Et ce perfide coeur (ô cruel désespoir !) M'a dédaignée au point de partir sans me voir. Juge, quelle je fus, si tu sais quelle rage, La jalousie excite en un jeune courage ; Et ce, qu'outre l'amour, l'intérêt de l'honneur Me fit dire et penser, contre ce suborneur ; Mais tous deux me livraient de trop vives atteintes, Pour n'avoir que des pleurs, ni pousser que des plaintes ; Ce sont de nos affronts des vengeurs imparfaits, Qui ressent vivement doit passer aux effets, J'ai déguisé mon sexe, et suivais l'infidèle, Pour divertir l'effet de son ardeur nouvelle, Quand la rage des vents, ces fiers tyrans des eaux, En ce bord étranger a jeté nos vaisseaux ;

Rodolphe, et Ferrande paraissent poursuivis de quatre pirates l'ép1ée à la main.

Mais Dieux en quel état, et dans quelle aventure, Le Ciel à mes regards expose ce parjure ! Donnons, mon cher Cléandre, et par cette action, Fais-moi preuve aujourd'hui de ton affection.

SCÈNE II. Rodolphe, Les arabes, Cléandre, Alphrède, Ferrande.

PREMIER ARABE, tombant mort

Ô rigueur de mon sort !

DEUXIÈME ARABE

Cédons au nombre, amis, fuyons, Timandre est mort.

Ils s'enfuient, et Rodolphe, Alphrède et Cléandre les poursuivent.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Alphrède, Rodolphe, Cléandre, Ferrande, tous l'épée nue à la main.

RODOLPHE

Et moi loin de trouver ces propos ennuyeux J'en attends les effets, comme un présent des Dieux ; Et ne puis recevoir qu'avec beaucoup de joie Ce qui me vient par vous et que le Ciel m'envoie : Mais je ne puis forcer l'agréable prison, Où de nouveaux liens arrêtent ma raison, Tel était mon dessein, tels étaient ses caprices, Qu'une autre à vos beautés ôtât mes sacrifices ; Isabelle est son nom ; et Londres le séjour, De ce fatal aimant des puissances d'amour ; Je ne désire point vous vanter sa puissance Pour faire en quelque sorte excuser mon offense ; Il suffit de vous dire, (et c'est avec regret) Que je résiste en vain, à ce pouvoir secret, Qui fait rompre la foi qui vous était donnée, Et qui range mon coeur sous un autre hyménée ; Déjà ce sacré noeud des belles volontés, Aurait à mêmes lois soumis nos libertés, Si le vent qui me prit presque en quittant la terre, Ne m'avait détourné des routes d'Angleterre, En ces barbares lieux, dont le peuple assassin, Veut qu'à sa cruauté je serve de butin ; Quatre Arabes, sans vous, m'allaient priver de vie, Et par vous elle est prête encor d'être ravie, Si vous croyez devoir à votre passion, Cette juste (il est vrai) mais sanglante action, Que je sois donc l'objet de la fureur d'Alphrède, Je ne puis à vos maux offrir d'autre remède, Qu'à ce prix s'il se peut vos voeux soient satisfaits, Ce fer est dans mes mains, un inutile faix ; Ou, s'il vous est suspect le voilà, qui vous laisse Le moyen d'accomplir le désir qui vous presse ;

Il jette son épée.

Alphrède, suivez donc votre ressentiment, Le courroux s'alentit par le retardement.

SCÈNE V. Troupe d'arabes, Rodolphe, Alphrède, Ferrande, Cléandre.

PREMIER ARABE, se saisissant d'eux

Saisissons ces mutins, L'occasion est belle !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Amyntas, vieux chef des Arabes, Acaste, son fils, trois Arabes, le suivant avec des arcs, à leur mode.

SCÈNE II. Amyntas, Acaste, Les arabes.

SCÈNE III. Amyntas, Ferrande, Acaste, Les arabes ;

AMYNTAS

Vous, Géraste, écoutez ;

Il parle à l'oreille d'un des Arabes.

PREMIER ARABE

Je vous vais obéir.

Il sort.

AMYNTAS

Allez ne tardez point.

Il s'en va.

SCÈNE IV. Amyntas, Ferrande, deux arabes.

SCÈNE V. Amyntas, Ferrande, Alphrède, Acaste, un des arabes.

SCÈNE VI. [Alphrède, Amyntas, Acaste, Ferrande,] Géraste, Arabe suivi de deux autres et d'une vieille femme tenant une Simarre en broderie, et des perles.

AMYNTAS

Mais tu sais quel orage Amena nos vaisseaux jusques à ce rivage, Où, puisqu'il plut aux Dieux, tel fut notre destin, Que de ses habitants nous fûmes le butin. Ta beauté plut aux yeux de certaine Étrangère, Qui t'acheta, mais las ! Dans les bras de ton père, Tu me fus arrachée, et la même rigueur Qui t'ôta de mon sein m'en arracha le coeur ; Elle partit sur l'heure, et je ne pus apprendre, Vers quelles régions ses vaisseaux devaient tendre ; Ton frère me resta, pendant à mes genoux, Et sa grâce d'abord le fit chérir de tous, Entre autres sa beauté plut aux yeux d'une Dame, Qui nous fit acheter, et depuis fut ma femme Car m'ayant daigné voir et pratiquer souvent, Et su si bien sonder qu'on ne peut plus avant, Soit qu'en mon entretien elle eût trouvé des charmes Soit qu'elle me jugeât être expert dans les armes, Soit qu'elle fût portée à me vouloir du bien, Par la conformité de son âge, et du mien, Son instinct à m'aimer me tirant de servage, Ne me laissa pour fers que ceux du mariage, Me trouvant veuf comme elle et veuf de tous mes biens, Je m'offris sans contrainte à ces derniers liens, Qui depuis m'ont acquis dedans cette Province, Une charge de chef dans les troupes du Prince ; Tel depuis quatorze ans j'ai vécu dans ces lieux, Sans qu'on m'ait interdit le culte de nos Dieux ; Le noir bras de la Mort a depuis deux années, De ma chère moitié tranché les destinées. Et le Ciel m'empêcha d'accompagner ses pas, Afin que ce bonheur précédât mon trépas. Fais-moi part à ton tour du récit de ta vie.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Rodolphe, Cléandre, en une chambre d'une prison, les fers aux mains.

SCÈNE II. Rodolphe, Cléandre, Ferrande.

FERRANDE

Il vous souvient du jour, Qu'on tira de ce lieu, ce miracle d'amour ; Aussitôt, on l'amène au logis du Pirate À l'abord, sa constance, en son visage éclate ; Elle entre d'un pas grave, et parle à ce voleur, Sans qu'aucun changement altère sa couleur ; Sa grâce, en cet état, lui paraît sans exemple, Plus il la trouve ferme, et plus il la contemple, Il voit d'un oeil charmé sa résolution, Admire son parler, son port, son action, Et tout confus enfin, lui parle en ce langage, Dieux ! De quel front (dit-il) vous portez le servage ! Si telle dans les fers est votre égalité, Quel paraîtriez-vous dans la prospérité ? Elle, par ces deux mots, rompit lors son silence, Je fuis le désespoir, je fuirais l'insolence, J'aurais les mêmes yeux, dont je vois les ennuis, Et je serais moi-même, autant que je la suis. Ce fatal mot de (la) fut lâché par mégarde, Le vieillard attentif aussitôt la regarde, Et reconnaît bientôt des charmes en son teint, Qui passent la douceur du sexe qu'elle feint. Même, il voit que sa bouche est à peine fermée, Que par une rougeur sa voix est confirmée, Et que son oeil en bas tristement attaché Témoigne le regret du mot qu'elle a lâché ; On nous ouvre aussitôt une chambre prochaine Où ce vieillard, pensif, commande qu'on nous mène, Et nous avions à peine encor parlé deux mots, Qu'entré seul, il l'aborde, et lui tient ce propos ; De quel pays, dit-il, belle prison des âmes Apportez-vous si loin des chaînes, et des flammes ? Quelle heureuse Médée à ce mourant Éson, Vient rendre de ses jours la première saison ? Là, je vois qu'elle tremble, et [d']un regard farouche Contemple sans parler cette amoureuse souche ; Ne sait que repartir, mais par son action, L'informe clairement de son aversion. Lui, pour comprendre en peu cette triste infortune, Devenu plus ardent, sans cesse l'importune ; Et cent fois à genoux, mais en vain, lui promit, Une part en son sceptre aussi bien qu'en son lit. D'une trop belle ardeur son âme était pressée, Rodolphe trop avant régnait dans sa pensée, Sa foi demeura pure, et malgré vos mépris, Vous seul, aviez pouvoir de toucher ses esprits.

RODOLPHE

Ô Ciel !

SCÈNE III. Amyntas, Deux arabes, Rodolphe, Cléandre, Ferrande.

[SCÈNE IV. Rodolphe, Cléandre, Ferrande.]

RODOLPHE

Ô vous qu'à son besoin l'innocence réclame, Auteurs d'un si beau corps, et d'une si belle âme, Vengez de leurs accords le malheureux débris, De notre liberté trop regrettable prix ; Frappez ce malheureux ; non pas de ce tonnerre Dont fut puni l'orgueil des enfants de la terre ; Un peu d'air corrompu, le moindre coup de vent, Un souffle, détruira ce squelette mouvant. Mais, ô vaine fureur, vengeur lâche, et timide, De chercher hors de toi l'auteur de l'homicide, Rodolphe, quel bourreau, que ta déloyauté, A le coup de sa mort en son beau sein porté ; Contre lui ton remords injustement t'anime, Ne lui souhaite point la peine de ton crime, Il est bien moins cruel, que tu n'es inhumain, Et ton coeur a failli beaucoup plus que sa main ; Au moins, lâche fureur, si de la seule vie De cet objet d'amour, tu t'étais assouvie, Tu serais pardonnable, on voit des trahisons, Et mon ingratitude a des comparaisons ; Mais tu ne voulais pas pouvoir être égalée Et jusques à mon sang ta rigueur est allée, Pour commettre un forfait seul comparable à soi, J'ai voulu, sans mourir être meurtrier de moi, Et je me suis cherché jusqu'au ventre d'Alphrède, Pour soûler cette rage à qui toute autre cède ; Ainsi le fruit naissant de nos tristes amours, Sans avoir vu le jour, a terminé ses jours, Ainsi je l'ai frustré du bien de la lumière, Et le lieu de son être est devenu sa bière ; La mort ferme ses yeux avant qu'ils soient ouverts Et devant qu'être au monde, il descend aux enfers ; Quel mortel ennemi, quel Monstre, quelle peste, Quel tigre, quel serpent est aux siens si funeste ; Parents infortunés, toi Thyeste qui fis De ton sein malheureux le tombeau de tes fils, Et toi triste vieillard, dont les mains parricides, Privèrent de clarté les yeux toujours humides, Vous pleuriez innocents, et traître que je suis, Les yeux secs, je l'envoie aux éternelles nuits.

SCÈNE V. Eurylas, père d'Isabelle, Éraste, Gentilhomme, avec deux autres, tous trois masqués, et tenant Eurylas, l'épée à la main, dans un bois.

La scène [est] auprès de Londres.

SCÈNE VI. Alphrède, sous le nom de Cléomède, Acaste, Éraste, Eurylas, les deux Soldats.

PREMIER SOLDAT

Dieux cruels !

DEUXIÈME SOLDAT

Je suis mort.

SCÈNE VII. Isabelle, tenue par beaucoup de Valets, Orante, sa soeur.

Une tapisserie se tire.

SCÈNE VIII. Isabelle, Orante, les valets, Alphrède, Acaste, Eurylas.

Eurylas fait de loin un signe de main.

EURYLAS, ôtant le masque

Ma fille, quel respect, quel devoir de nature Te permet ce transport ?

Tous se démasquent.

ALPHRÈDE

Ô Dieux !

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Alphrède, Acaste.

SCÈNE II.

ORANTE, seule

Enfin, importune contrainte, Laisse ouvrir ma bouche à la plainte ; C'est trop, qu'avec le coeur, je perde aussi la voix, Vous découvrir au vrai quelle est ma maladie, Souffre que je la die, Et que je nomme, Amour, pour la première fois. Quoi passe-temps pleins d'innocence, Doux exercices de l'enfance, Mes chères libertés, mes ébats, mes plaisirs, Innocents entretiens de ma jeune pensée, Vous m'avez délaissée ? Et vous m'abandonnez à de nouveaux désirs ? Moi, qui comme d'une chimère, Parlais d'Amour, et de sa mère, Je dois sacrifier à leurs divinités, Moi, qui jusques ici ne les croyais capables De faire que des fables, J'entends qu'enfin mon coeur m'en dit des vérités. Ce feu que je crus de nature, À ne nous brûler qu'en peinture, Et n'avoir pour flambeau, qu'un pinceau seulement, Je sens qu'il me dévore, et qu'il est en mon âme, Une si vive flamme, Qu'Etna ne brûle pas d'un feu si véhément. Mais que sa violence est douce ! Et que les soupirs que je pousse Procèdent bien d'un mal plus cher que la santé ! Que la mort dont je meurs vaut bien mieux que la vie, Et qu'avec peu d'envie, Parmi de si beaux fers, je vois la liberté.

Elle continue.

Beaux yeux, belles prisons d'une innocente esclave, Nouveaux soleils des bords, que la Tamise lave, Chers, et premiers auteurs de mes affections, Beaux objets de mes voeux, mes douces passions, Uniques souverains que mon âme désire, D'où venez-vous si loin établir votre Empire ? Et qui relèvera de deux maîtres si doux, S'il faut que vos sujets soient parfaits comme vous ; Ô Dieux faites mon mal capable de remède, Ou faites mes attraits dignes de Cléomède ; Mais quelle peur me trouble, et sur quel fondement, Ai-je pris de moi-même un mauvais sentiment ? Parmi quelques beautés j'ai parfois trouvé place, Quelquefois, sans horreur, j'ai consulté ma glace.

Elle se regarde en une fontaine. Alphrède vient et l'écoute.

Et j'en crois ces ruisseaux, dont le cristal mouvant, M'a trouvée agréable, ou m'a menti souvent.

Elle prend les fleurs d'un bouquet qu'elle a au côté.

SCÈNE III. Alphrède, Orante.

ALPHRÈDE, cachée

Ô le doux passe-temps.

ORANTE

De moi ;

ALPHRÈDE

Quelle ?

SCÈNE IV. Orante, Isabelle.

SCÈNE V. Acaste, Isabelle.

SCÈNE VI. Acaste, Isabelle, Eurylas, Orante, Alphrède.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Rodolphe, Cléandre, Ferrande.

RODOLPHE

Eh bien ?

SCÈNE II.

ORANTE

Le pauvre, qui chez soi voit la table déserte, Lorsque de mets exquis ailleurs elle est couverte, Et qui ne peut goûter que des yeux seulement Les douceurs d'un festin dressé superbement ; Celui-là te ressemble, Orante infortunée, À toi, qui sans goûter vois les fruits d'hyménée, À toi qui vois ta soeur au comble des plaisirs, Et qui n'oses passer les bornes des désirs, Je nourris je l'avoue, avec trop de licence, Cet importun penser dont mon sexe s'offense, Et l'honneur me défend de toucher de si près, Ces mystères d'amour, et ses plus doux secrets, Mais quelque sage avis que la raison apporte, Il faut une constance, et bien rare, et bien forte, Pour voir de deux Amants les désirs satisfaits, Ne posséder rien, pas même des souhaits, Je le confesse, honneur, que ma triste pensée, S'est à quelques désirs peut-être dispensée, Mais ces désirs hélas ! s'exerçaient vainement, La peine de Tantale était mon châtiment. Cependant que le bal occupe tout le monde, Je vois ces deux Amants, (ô douceur sans seconde) Retirés seul à seul à l'ombre d'un faux jour, Se pâmer de baisers, et consommer d'amour : À regards dérobés, et d'un oeil plein d'envie, Je vois l'excès de joie, où ma soeur est ravie, Et la laissant enfin en ce ravissement, Des yeux, et du penser je cherche mon Amant, Je tire l'orgueilleux du milieu de la presse, Soupire, l'entretiens, lui ris, lui fais caresse, Mais ses yeux peu courtois tournant de toutes parts, S'égarent sans souci de rendre mes regards, Et je connais enfin qu'au prix de leurs délices, Nos plus doux entretiens ne sont que des supplices ; Je lui trouve une humeur bien contraire à mes voeux ; Espérons toutefois, cherchons ce dédaigneux.

SCÈNE III. Acaste, Isabelle.

SCÈNE IV. [Isabelle, Acaste, Le page.]

SCÈNE V.

La chambre s'ouvre, et une pantalonnade déjà commencée se danse devant le Père, Orante, l'Oncle, et autres parents.

Pantalonnade : Espèce de danse irrégulière et extravagante que dansent ordinairement les bouffons et les pantalons. Bouffon, ou mascarade qui fait des danses par saut, et des postures irrégulières et extravagantes. [F]

SCÈNE VI. [Les mêmes,] Acaste et Isabelle entrent et prennent place.

LE PÈRE

Asseyons-nous, et voyons cette entrée.

Là le ballet se danse, et la première entrée est de Ferrande qui après avoir un peu dansé distribue les vers, et parlant à l'oreille à Acaste, lui dit lui donnant le cartel.

ACASTE

Fais bonne mine, adieu.

Là Ferrande sort, et Acaste continue.

ACASTE

Que ce ballet me dure, S'il retarde longtemps cette heureuse aventure, Quelle sera ma soeur, dans le ravissement Qu'elle va recevoir de cet événement !

Là le ballet se danse, et le sujet est de deux Espagnols qui font les braves, et sont enfin déconfits par deux Français. Le ballet étant dansé les baladins sortent et les autres se lèvent.

LE PÈRE, rentrant avec la compagnie

Il est temps que le verre, à la danse succède ;

ACASTE, se dérobant d'eux

Il est temps que ma soeur tente un dernier remède,

La toile se tire.

SCÈNE VII. Rodolphe, Cléandre.

SCÈNE VIII. Rodolphe, Cléandre, Ferrande.

SCÈNE IX. Acaste, Le page, Rodolphe.

SCÈNE X. Isabelle, Le page, Acaste, Rodolphe.

SCÈNE XI. Alphrède, en femme, Le page, Rodolphe, Acaste, Ferrande, Isabelle, Cléandre.

1 976 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica