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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Ou les Esclaves

Les Captifs

Jean de Rotrou· imprimée en 1640· 5 actes· 1 860 vers· 13 personnages

Personnages

  • HAEGÉE, Seigneur en AEtolie
  • PHILOCRATE, Gentilhomme d'Élide esclave
  • ÉRIMAND, Frère d'Haegée
  • TYNDARE, Fils d'Haegée et son esclave
  • CRISOPHORE, Second fils d'Haegée
  • PHILÉNIE, Maîtresse de Tyndare
  • OLYMPIE, Fille d'Haegée
  • CRISIMANT, Gentilhomme d'Élide esclave
  • PSEUDOLE, Geôlier
  • CÉLIE, Servante d'Haegée
  • ERGAZILE, Parasite
  • STALAGME, Vieil Esclave
  • AUTRES VALETS

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Olympie, Philénie.

OLYMPIE

Et quel ?

PHILÉNIE

Je n'ose.

PHILÉNIE

Quel papier ?

SCÈNE II. Ergazile, Parasite.

ERGAZILE

Ce squelette animé, cette larve au teint blême, Incompatible à tous, incommode à soi-même, La faim cet animal avide et ravissant, Qui ne cherche qu'à paître, et se tue en paissant : Ce spectre dont toujours l'indigence est suivie M'a porté dans ses flancs et m'a donné la vie, C'est d'elle assurément que je tiens la clarté, Car de ma vie encor elle ne m'a quitté, Elle me suit partout, jamais ne m'abandonne, Et me fait enrager du soin qu'elle se donne, Mes repas sont exquis, la rareté des mets Y fait qu'on ne s'en plaint ni s'en soûle jamais, Ils me laissent toujours le ventre, et vide, et large, Et ma mère a grand soin que rien ne me le charge, O faim fâcheuse mère et marâtre en effet, Que je t'ai bien rendu le bien que tu m'as fait, Depuis plus de trente ans pour neuf mois je te porte, Je t'étais bien léger, tu m'es pesante et forte : Je sens de jour en jour mes douleurs s'augmenter, Je fais tous mes efforts et ne puis t'enfanter. Quelle étoile nous luit, malheureux que nous sommes, Triste genre d'humains, nés pour manger les hommes, Que tout le monde fuit et qu'on trouve en tous lieux Incommodes partout et partout odieux, L'adresse de notre art consiste en la science D'endurer un soufflet avecque patience, De se voir imprimer un bâton sur le corps Rompre un pot sur la tête et puis mettre dehors. Ces incommodités suivent un parasite, Qui les sait supporter quelquefois en profite : Mais qui n'est patient jusqu'à ce dernier point Reçoit un pire affront, c'est de ne dîner point : C'est bien le plus sensible et de cette disgrâce, La rigueur de mon sort pour longtemps me menace, Puisque le seul, chez qui l'abord m'était permis, Est tombé par malheur aux mains des ennemis, Ainsi je sens la guerre et n'en ai point la vue, Ainsi ce fléau mortel, sans me toucher me tue, Et ne me pouvant voir les armes à la main, L'ennemi de son camp, me combat par la faim : Voilà mes tristes yeux la maison désolée, D'où ma dernière attente enfin s'est envolée, Et que vous laveriez d'un déluge de pleurs, Si comme je ressens vous voyez mes malheurs, Là, le père affligé du sort qui le traverse, A changé son repos en un honteux commerce, Et certes bien contraire à son humanité, D'acheter les Captifs qu'il croit de qualité Pour en trouver quelqu'un contre qui faire échange De son fils qui l'oblige à ce commerce étrange. Allons tenter fortune, il sort je l'aperçois, Et l'air de la cuisine est venu jusqu'à moi.

SCÈNE III. Haegée, Pseudole, autre Geôlier, Ergazile.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Célie, Pseudole.

SCÈNE II. Philénie, Pseudole, Célie.

SCÈNE III. Philénie, Célie.

PHILÉNIE

Ô ma chère Célie, Appelle ce transport ou raison ou folie, Trouve à redire ou non en ces propos confus, Je suis hors de moi-même, et ne me connais plus, Je ne reconnais point cet amour ordinaire Dont notre esprit se forme un être imaginaire, À qui notre faiblesse érige des autels, Et qu'elle ose placer entre les immortels, Ces traits qu'il a portés jusqu'au sein de sa mère, Ces flammes et ces fers ne sont qu'une chimère, On les pourrait éteindre, on les pourrait briser, Mais on se forge un Dieu pour les autoriser. L'amour qui me possède est une autre puissance, Effective, et qui part d'une réelle essence, Qui malgré moi résiste à ses persécuteurs, Les Dieux m'en sont témoins, car ils en sont auteurs, Leur dessein clairement, en cette amour éclate, Par un de leurs secrets je suis à Philocrate, Et dans les belles mains de ce jeune vainqueur, Ils ont visiblement mis la clef de mon coeur, Ma timide raison de conseil dépourvue, Est confuse, me quitte, et s'enfuit à sa vue, Au lieu qu'à cet objet tous mes sens curieux Accourent et voudraient se confondre en mes yeux, Et c'est en ce transport, dont mon âme est ravie, Que véritablement je sais goûter la vie, Et que j'apprends qu'on peut posséder en ces lieux Un repos aussi pur, qu'on le promet aux cieux. Au reste il sait braver, le malheur qui le brave, Il garde un libre esprit dedans un corps esclave : Ou si dans ses liens quelque objet le retient, C'est à moi seulement que cet heur appartient ; Haegée en a le corps, moi j'en possède l'âme, Il est sien par les fers, il est mien par la flamme, Et le pouvoir des Dieux, me l'ayant destiné, Me l'a mis dans les mains déjà tout enchaîné : Mais ô félicité que j'ai si tôt perdue ! Que ne vous ai-je encor, ou pourquoi vous ai-je eue ? Qui dérobe à mes yeux de si riches trésors ? En reviens-je, Célie, y vais-je, ou si j'en sors ?

SCÈNE IV. Philocrate, Tyndare, Pseudole, Un autre Geôlier.

TYNDARE

Hélas !

PSEUDOLE

Quel ?

PSEUDOLE

Oui,

À l'autre geôlier.

passons par ici,

À Tyndare et Philocrate.

vous prenez cette route,

Il sort avec l'autre geôlier.

SCÈNE V. Philocrate, Tyndare.

SCÈNE VI. Pseudole, Philocrate, Tyndare, L'autre Geôlier.

SCÈNE VII. Haegée, Philocrate, Tyndare, Pseudole, autre Geôlier.

PHILOCRATE

Oui.

PHILOCRATE

Tyndare.

PHILOCRATE

Théodore.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

ERGAZILE

Malheureux qui court tant pour un mauvais repas, Plus malheureux encor qui court et ne l'a pas, Et qui faible déjà de la faim qui le presse, À courir vainement croît encor sa faiblesse, Ô jour mélancolique, importun, ennuyeux, À qui si je pouvais je crèverais les yeux, Jaloux de mon espoir, tu fais à ta lumière, Pour prolonger ma faim, prolonger sa carrière : Et retardes la nuit contre l'ordre du temps, Afin de retarder le souper que j'attends, Mes dents assurément à faute d'exercice Si ce mauvais temps dure oublieront leur office. Maudit siècle de fer, où mon triste métier, Au sein des jeunes gens trouve des coeurs d'acier ; Combien es-tu contraire à cet âge doré, Qui coulait du Vieux temps de Saturne et de Rhé, Où l'on dit que jamais n'entraient dans l'entretien, Les termes malheureux, ni du mien ni du tien, Où nature régnait et non pas la fortune, Où la terre à chacun était mère commune, Où les hommes vivaient sous le couvert des bois, Tous grands et tous petits, tous sujets et tous Rois, On n'y connaissait point la misère où nous sommes, Les hommes n'étaient point les esclaves des hommes, Et la nécessité, cette mère des arts, Ne leur faisait courir ni honte ni hasards, Surtout notre métier que tout le monde affronte, Des plus méchants métiers et l'opprobre et la honte, Était un exercice aux mortels inconnu, Comme la pauvreté dont il est provenu, Encor cet art naissant était en quelque estime, Et s'en bien acquitter n'était honte ni crime, Aujourd'hui nous souffrons des mépris éternels, Et l'on nous fuit partout comme des criminels : Nos bons mots désormais passent tous pour frivoles, On ne se paye plus avecque des paroles, On ne donne à dîner qu'à celui qui le rend, On ne le donne pas, on le prête, on le vend : Et l'avarice va jusqu'à ce point extrême, Que pour ne rien donner chacun se sert soi-même, On nous a même ôté, les messages d'amour, Chacun pour soi travaille, et pour soi fait sa cour : Bien plus que leur amour, leur intérêt les presse, La bourse est à chacun sa plus belle maîtresse, Je les suis, les approche, et d'une accorte voix, Bonjour, dis-je, bonjour, dis-je encor une fois, Où va-t-on ce matin, où se fait la partie, À tout cela du vent, et point de répartie, Échauffons-nous, leur dis-je, allons charmer nos soins Point de réponse encor, allons boire, encor moins : Parlez donc : qui de vous commencera la fête, Mais rien à tout cela qu'un branlement de tête, Lors je lâche en riant un de mes meilleurs mots, Qui me devrait un mois faire vider les pots, Mais nul que moi n'en rit, et tous plus froids que glace S'en vont tournant la tête et me quittent la place, Ayant failli ceux-là, j'approche de ceux-ci, Tantôt je m'en vais là, tantôt je viens ici, Mais la honte pourtant m'invite à la retraite, Tous me traitent de même, et pas un ne me traite, Tous sont d'intelligence, et nul n'a d'un bon oeil, Vu mes soumissions, ni rendu mon accueil, Mais encor avec eux, le jour même conspire ; Car ne semble-t-il pas que la nuit se retire, Et le Soleil conduit par un mauvais destin Semble-t-il pas aller du couchant au matin : Faisons encor un tour quelque faim qui m'accable, Tandis que chez Haegée on dressera la table.

Il sort.

SCÈNE II. Haegée, Olympie.

SCÈNE III. Tyndare, Pseudole.

TYNDARE

Après ?

SCÈNE IV. Haegée, Crisimant, Tyndare, Pseudole.

CRISIMANT

Ô Dieux.

CRISIMANT

Et qui donc ?

TYNDARE

Philocrate.

TYNDARE

Qui veut l'être le soit.

V. 975, Aucun vers ne rime avec soit.

CRISIMANT

Il ment.

CRISIMANT

C'est lui.

SCÈNE V. Lychas, Arbax, Daniste, Haegée, Tyndare, Crisimant, Pseudole.

SCÈNE VI. Haegée, Crisimant.

SCÈNE VII. Ergazile, Haegée.

SCÈNE VIII.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Célie, Pseudole.

CÉLIE, en riant

Mon Ange,

PSEUDOLE

Quelle ?

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Philénie, Célie.

SCÈNE V. Tyndare, Philénie.

PHILÉNIE

Le sujet de ma plainte en ce point est extrême, Que tu me veux ravir jusqu'à la plainte même, Que ta confession a passé ton péché Pour ne permettre pas qu'il te fût reproché. Ah ! tu m'ôtes à tort cette faible vengeance, Des reproches, cruel, laisse-moi l'allégeance, Et ne détourne pas, si tu plains mon tourment, Ces armes de mon sexe à mon ressentiment ; Pour nous mieux abuser, je sais que la Nature A devant ton dessein commencé l'imposture ; Que ce visage auguste, et ce modeste port Ont menti les premiers, et démentent ton sort ; Mais je puis pour le moins me plaindre avec justice, De quoi tu fais ta voix de tes charmes complice, De quoi tu veux passer pour ce que tu n'es pas, Et de quoi ton discours ment comme tes appas ; Pour prix de mon amour tu t'en devais défendre, Puisque te connaissant tu n'y pouvais prétendre ; Elle n'aurait pas crû jusqu'à ce dernier point, Et tu l'aurais payée en ne l'acceptant point. Tu me diras, pourquoi, la fourbe était forgée, Qu'il fallait m'abuser pour abuser Haegée ; Tu crus qu'il importait que l'affront fût égal, À qui te veut du bien, et qui te fait du mal ; Qu'il nous fallait tromper par une même adresse, Et trahir à la fois, ton Maître, et ta Maîtresse. Non, non, crois que d'abord m'ayant ouvert ton sein, Bien loin de révéler, j'eusse aidé ton dessein, Et que ma passion en piété changée, Eût détaché mes soins des intérêts d'Haegée ; C'eût été mériter que je fisse pour toi, Et me donner beaucoup que me laisser à moi ; Mon amour n'exerçait qu'une faible puissance, Il fût mort aisément si près de sa naissance, Au lieu qu'au dernier point que je m'en sens presser, C'est un Tyran qui règne, et qu'on ne peut chasser, Un pouvoir qui s'étend, et qu'on ne peut restreindre, Un brasier qui dévore, et qu'on ne peut éteindre.

SCÈNE IV. Pseudole, Célie, Tyndare, Philénie.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Haegée, Ergazile.

ERGAZILE à la porte d'Haegée

Holà, qui m'ouvre ici,

HAEGÉE

Après.

ERGAZILE

Écoute.

HAEGÉE

Pourquoi.

ERGAZILE

Qu'est-ce ?

HAEGÉE

Mon fils.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Haegée, Philocrate, Crisophore, Pseudole.

SCÈNE II. Haegée, Crisophore, Philocrate, Érimand, Stalagme.

STALAGME

Deux talents.

PHILOCRATE

Depuis.

SCÈNE III. Tyndare, Pseudole, Philocrate, Crisophore, Haegée, Érimand, Stalagme.

HAEGÉE, en les embrassant

Ah ! mes fils :

SCÈNE IV. Olympie, Haegée, [Les Mêmes].

SCÈNE V. Haegée, Olympie, Philénie, Tyndare, Crisophore, [Philocrate,] Érimand, Pseudole, Stalagme.

PHILÉNIE

Son sang ne me conseille, et ne m'oblige pas De faire de ma vie un éternel trépas, En vouant mon repos à cette Loi sévère, Que je déteste autant que chacun la révère ; Je sais trop qui je suis, et ce que je vous dois, Pour vous laisser en moi faire un si mauvais choix ; De votre fils un jour vous en auriez du blâme, Et vous lui donneriez une mauvaise femme : Puisqu'un Hymen contraint, fait par nécessité Une source de maux de la même bonté ; La femme et le mari que la contrainte assemble, Sont deux fiers ennemis forcés de vivre ensemble, Dont par la seule mort la haine se résout, Chaque partie est là le bourreau de son tout ; Et la malheureuse âme à ce joug asservie, S'acquiert par cet enfer celui de l'autre vie. Oui, votre aveuglement souhaite à votre fils Un mal dont vous plaindriez même vos ennemis. Ce n'est pas que ce sein enferme un coeur barbare ; Il s'est laissé toucher aux charmes de Tyndare ; Et ce joug que j'appelle un enfer aujourd'hui, M'eût été, je l'avoue, un Ciel avecque lui ; Mais puisque sans souiller le sang dont je suis née, Je ne puis souhaiter cet heureux Hyménée, Et qu'amour a si mal porté ses premiers coups Qu'ils lui sont aussi vains comme ils me semblent doux ; Il peut sur d'autres coeurs et dessus d'autres âmes Éprouver désormais et ses traits et ses flammes. Tyndare ayant causé mes premières amours, Mes inutiles voeux lui dureront toujours ; Lui seul sans m'être rien me sera tout le monde, Et ma première amour n'aura point de seconde.

SCÈNE VI. Tyndare, etc.

PHILÉNIE

Que vois-je ?

OLYMPIE

Votre Amant.

TYNDARE

Philénie.

SCÈNE VII. CÉLIE avec deux cuisiniers, etc.

SCÈNE VIII. Ergazile, etc.

SCÈNE DERNIÈRE. Pseudole, Célie.

1 860 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica