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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

La Céliane

Jean de Rotrou· imprimée en 1637· 5 actes· 1 821 vers· 7 personnages

Personnages

  • FLORIMANT, Amoureux de Céliane
  • PAMPHILE, Amoureux de Nise
  • NISE
  • CÉLIANE
  • PHILIDOR, Amoureux de Céliane
  • JULIE, Amoureuse de Philidor
  • LA NOURRICE
MADAME,

À MADAME, MADAME, LA MARQUISE DE PESÉ.

Ce n'est pas ici le présent dont je m'étais obligé, et je devrais au lieu de cette Comédie vous envoyer cet immortel ouvrage dont vous serez la matière. Vu que dès l'abord que j'eus l'honneur de vous faire la révérence la première fois, les merveilles que je vis en votre visage, m'imposèrent une secrète loi de les publier, et de faire d'elles un de ces tableaux parlants, où les Dames voient ce qu'elles sont, bien mieux que dans leurs miroirs ; Mais, MADAME, il y a bien loin des grands desseins à l'exécution, je me serais déjà acquitté de cette dette envers une moindre beauté que la vôtre : mais il faut que les louanges soient proportionnées à leurs sujets, et je ne sais point de paroles si belles que vous ; peut-être que le temps et l'étude m'en apprendront : et en attendant (MADAME) prenez la peine de vous divertir avec ma Céliane, et de juger par elle, si je dois espérer de réussir à ce grand poème, où je veux dire aussi éloquemment à toute la France, ce que vous êtes, que véritablement je vous vais dire ici que je suis,

MADAME,

Votre très humble, et très obéissant serviteur,

ROTROU.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Florimant, Pamphile.

SCÈNE II. Pamphile, Nise.

PAMPHILE seul, couché dans un bois, s'éveille au chant des rossignols

Mais d'un heureux repos le Ciel me favorise, Agréable sommeil entretiens-moi de Nise .

Il se rendort.

NISE, arrive près du bois, sans voir Pamphile qu'elle cherche

Elle continue.

Quels dieux à ma prière allègeront mes peines, Si celles que j'adresse à moi-même sont vaines, Mes transports à mes mains ont cent fois eu recours, Et cent fois elles m'ont refusé du secours . Après l'effort qui m'a l'espérance ravie, Hélas ! je me hais bien, d'aimer encor la vie. N'avez-vous point mes yeux assez versé de pleurs ? Et mon teint languissant a-t-il encore des fleurs ? En l'état où je suis ai-je droit de me plaindre, D'un feu que j'entretiens, et que je puis éteindre ? Simple , que de ce fer j'espère vainement, Percer un jour le coeur de ce perfide amant. Ce coeur, en qui jamais n'a régné la constance, Que tous objets nouveaux trouvent sans résistance. Esclave d'autant d'yeux qu'il en a vu d'ouverts, Et qu'une heure fait vivre en mille endroits divers. Irai-je pour punir ses passions traîtresses, Le chercher dans le sein de toutes ses maîtresses ? Ah, que profiterai-je en ces pas superflus ? Mille me l'ont ôté, qui ne l'ont déjà plus. Mille que cet ingrat a trahis de ses feintes, Pour un même sujet poussent de mêmes plaintes.

Elle tire son épée. Pamphile éveillé, voit Nise sans la connaître.

Non c'est trop consulter en ce lâche entretien, Laisse vivre son coeur, Nise, et punis le tien. Punis cet imprudent , ou plutôt le délivre Des honteuses fureurs, où l'amour le fait vivre. Que son repos succède à tant d'ennuis soufferts, Et par ce fer heureux, tire-le de ses fers.

PAMPHILE, reconnaissant sa maîtresse, et l'épée lui tombant des mains

Charmes, qui décevez mon oreille et mes yeux, Qui me parlez de Nise, en l'horreur de ces lieux : Cessez vaines erreurs de me former l'image De celle à qui je rends un éternel hommage. N'accusez point ici mon courage vainqueur, D'avoir éteint les yeux qui m'embrasent le coeur. Cieux ! enfers ! éléments ! quel sort me représente, Le port, le teint, la voix, et l'oeil de mon amante. Ah ! Ciel ta prévoyance a d'insignes défauts, Et ton soin n'est pas vrai si mon crime n'est faux. Tu sais combien l'ardeur qui nous conjoint est pure, Tu sais, injuste Ciel, que mon amour me dure, Que mon coeur a des voeux pour ses moindres appas, Enfin tu sais qu'il brûle, ou tu ne le vois pas. Et toutefois cruel, cette sanglante lame, À tes yeux a percé le beau sein de ma dame. Inutiles discours, adorable beauté, De quelle mort veux-tu punir ma cruauté ? Quel effort m'ouvrira le ténébreux empire ? Où ta juste fureur veut-elle que j'expire ? Si déjà ta belle âme habite dans le Ciel, Fais-le jeter sur moi tout ce qu'il a de fiel. Que ta plainte le touche et le fasse résoudre. À n'avoir que pour moi l'usage de la foudre Qu'il fasse en ta faveur par des soins éternels, Renaître, et remourir, ces membres criminels. Qu'amour ne vante plus sa grandeur souveraine, Toute sa dignité meurt avecque ma Reine. Le coup dont j'ai souillé ses innocents attraits, A rompu tous ses fers, et brisé tous ses traits. Déjà ce Dieu préside aux infernales rives, Son pouvoir ne fait plus que des ombres captives. Mais ! ô faibles discours, entretiens superflus, Que servent ces regrets si Nise ne vit plus. Mon Ange, mon souci, cher Soleil que j'adore, Tu ne peux être éteint, puisque je brûle encore.

PAMPHILE

Cruelle, qu'espéré-je en ma juste défense ? Puisque de mes raisons vous faites mon offense. Puisque vous employez pour accuser mes sens, Le seul moyen qu'ils ont de paraître innocents. Vous savez que mes yeux moins que mon infortune, Firent naître en Bélise une flamme importune. Et le Ciel est témoin, que jamais ses transports N'ont eu sur mon esprit que de faibles efforts. Toutefois, j'entendis que son âme était vaine, Jusqu'au point d'assurer que je flattais sa peine , Même que de l'espoir d'un glorieux succès, Son coeur entretenait ses amoureux accès, Et que sa vaine humeur en cette frénésie, Recevait pour faveur la moindre courtoisie. Nise avouez ce point , votre crédulité Vous fit mal estimer de ma fidélité. Et quelque passion que l'on vous eût jurée, Je vis trop clairement votre humeur altérée. Ah ! que la feinte est vaine en un esprit jaloux ! Vos yeux ne luisaient plus avec des traits si doux. Vos sens qui ne pouvaient forcer vos rêveries, Ne semaient plus d'appas à mes douces furies . Je ne vous voyais plus le visage si sain, Un linge plus serré me cachait ce beau sein, Un voile injurieux couvrait ces tresses blondes, Vous n'aviez plus le soin de les friser en ondes. J'endurai toutefois ce sensible tourment, Et je ne m'en plaignis que des yeux seulement. Enfin je résolus pour calmer cet orage, De donner quelque mois au plaisir d'un voyage . Plaisir si séparé de votre oeil mon vainqueur, Que quel contentement me peut toucher le coeur . Ma voix ne vous osa proposer ma sortie, Que votre autorité possible eût divertie. En ces lieux étrangers mes pensers les plus doux Ont été seulement ceux qui parlaient de vous. J'ai toujours dans le sein votre image gardée. J'ai toujours eu des voeux pour cette belle idée. Si tes yeux (juste Ciel) m'ont vu changer de fers, Pour me punir assez, fais de nouveaux enfers .

SCÈNE III. Florimant Gentilhomme de Crète, Philidor Gentilhomme de Cypre.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Florimant, Céliane.

FLORIMANT

Hé quoi ?

SCÈNE II. Nise, au lit, Pamphile.

SCÈNE III. Florimant, Philidor, Céliane, sortant du bois, [puis Pamphile.].

FLORIMANT

Elle est ?

PAMPHILE

Chez vous :

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Céliane, La Nourrice.

SCÈNE II. Florimant, Pamphile, Nise.

FLORIMANT, seul

Il continue.

Oui, mais tant de serments, dont ton âme profane, A lâchement déçu l'esprit de Céliane, Et les siens mutuels, ne condamnent-ils pas L'injure, que tu fais à ses chastes appas ? Les Dieux ne sont-ils plus maîtres de ces tempêtes, Dont ils ont foudroyé tant de coupables têtes ? Peuvent-ils approuver de te voir en ce point ? Et t'y souffriront-ils, s'ils ne l'approuvent point ? Et même, quand le Ciel avouerait ton offense,

Pamphile arrive, et l'entend sans se faire voir.

Que Nise s'offrirait à tes voeux sans défense, Qu'elle oublierait Pamphile, et que cette beauté Se donnerait pour prix de ta déloyauté : Traître, aurais-tu le coeur si lâche, et si barbare Que de souiller l'éclat d'une amitié si rare, Que d'oser assouvir ta sale passion Des faveurs qu'elle doit à son affection ? Pourrais-tu voir payer ses flammes de fumée, Et voudrais-tu cueillir les fleurs qu'il a semées ? Célestes qui voyez quel charme m'a séduit, Qui savez l'infortune où je me vois réduit, Que ma nouvelle ardeur ne fut point volontaire, Et que mon faible esprit tâche de s'en distraire, Traversez justes Dieux mes coupables desseins, Faites naître en mon coeur des mouvements plus saints, Ou si l'astre ennemi, qui gouverne ma vie , Me procure la fin de ma brutale envie, Entre les doux accès de ce contentement, Et ceux de mon trépas, ne mettez qu'un moment : Que le même linceul, où mon amour impure Éteindra son ardeur, serve à ma sépulture , Et qu'on grave au-dessus ; voici le monument D'un ami détestable, et d'un perfide amant.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Florimant, Céliane.

SCÈNE II. Florimant, Pamphile, Nise.

SCÈNE III. [Céliane, puis Philidor, puis Julie].

PHILIDOR, seul

Au lieu d'avoir rendu mon tourment adouci, Elle s'enfuit l'ingrate, et me laisse un souci. Donc je tiens tout le prix de mes longues poursuites, Des soucis, sont les fleurs, que ma peine a produites. Elle rit de ma flamme, et tant de cruauté Ne me fait pas quitter cette ingrate beauté . Tu ne peux Philidor supporter cet outrage, Elle a plus de rigueur, que tu n'as de courage ? Éteins, cruel, éteins, ces inutiles feux, Ne verse plus de pleurs, ne pousse plus de voeux ; Suivant encor la loi de cette âme intraitable , Toi-même, tu serais de ton malheur coupable. La vertu de garder une immuable foi, Après tant de rigueur serait un vice en toi. Étouffe ce brasier ; qu'un autre esprit te flatte ; [H] Et perds le soin honteux d'adorer une ingrate. Ô frivole discours, que je parle aisément ; Mais que j'aurais de peine à guérir ce tourment, Qu'un remède est aisé, dans l'esprit d'un malade, Et que facilement il se le persuade ; Mais lorsque l'abusé travaille à sa santé, Qu'il y remarque peu, cette facilité ; Depuis que cet enfant qui régit tout le monde, Fait révérer ses lois sur la terre, et sur l'onde. Depuis que tant de coeurs soupirent dans ses fers, Quel amant a souffert les maux, que j'ai soufferts. Il est constant aussi, qu'entre toutes les Dames, Céliane a fourni, ses plus ardentes flammes, Et les traits, les plus forts, et les plus acérés, Que ce superbe Dieu, nous ai jamais tirés. On se propose en vain d'oublier cette belle, Depuis qu'on l'a connue, il faut être fidèle, Les coeurs qu'elle a blessés, craignent leur guérison, Ôtant les libertés, elle ôte la raison.

JULIE la prend, et la rompt

Je la prends de ta main.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Julie, Nise, Céliane.

JULIE, surprend Nise

Et lui arrêtant le bras, dit.

Dieux que viens-je d'entendre ?

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Julie, Florimant.

JULIE

Adieu.

SCÈNE III. Nise, Céliane en jardinier, dans une chambre fermée, [ puis Julie, Florimant].

FLORIMANT, tout bas

Ô Dieux !

FLORIMANT

Attends-nous en ce lieu.

Il s'en va.

SCÈNE IV. Philidor, Julie, Nise, Céliane.

PHILIDOR, s'en allant

Adieu vivez contente.

PHILIDOR, revenant

Que voulez-vous ?

[SCÈNE V]. [Pamphile, puis Florimant].

PAMPHILE, seul dans le bois assis

Acquitté des devoirs qu'exigeait l'amitié , Pamphile sur toi-même exerce ta pitié, Que ta raison, par qui ton ami sort de peine, Ne perde pas pour toi la qualité d'humaine. Bel astre des saisons , qui sais combien d'ennuis Vont envoyer mon âme aux éternelles nuits : S'il te souvient encor des amoureuses flammes, Par qui ton sort fut joint au destin de nos âmes, Et si tu sais combien on souffre de trépas, Alors qu'on aime bien, et qu'on ne jouit pas ; Vois d'un visage égal la fin de ma fortune, Puisque je m'affranchis de mille morts, par une : L'amour qui te fit donc n'a pour moi que du fiel , Autrefois ses faveurs t'ont fait quitter le Ciel, Et ce Dieu se plaît tant à me livrer la guerre, Qu'aujourd'hui sa rigueur me fait quitter la terre.

Florimant vient, et l'écoute sans se faire voir.

Nise est à Florimant, tout espoir m'est ôté, Différer mon trépas, c'est une lâcheté, Encor parmi l'horreur de ce dessein funeste, Et parmi tant de maux, quelque plaisir me reste, Que je me servirai pour me percer le flanc, Du fer, que ma Déesse a vengé de son sang. Ayant osé couper ses délicates veines. Que tu m'obligerais de terminer mes peines ! Tu sais déjà l'endroit, que tu dois traverser, Tu me donnas au coeur, quand tu l'osas blesser . Mais je crains que ce fer contraire à mon envie, Au lieu de m'achever ne prolonge ma vie ; Et que le sang divin dont je le vois taché M'empêche de mourir, quand il m'avait touché . Inutiles discours ! lâche tu délibères, Tu crains plus (coeur abject) la mort que tes misères. Dans le gouffre d'ennuis où le sort t'a jeté, Redouter le trépas, c'est l'avoir mérité. Ouvrons, ouvrons ce flanc, et que chacun y lise Le pouvoir de l'amour, et des beaux yeux de Nise,

SCÈNE DERNIÈRE. Nise, Julie, Céliane dans la chambre, [puis Florimant, Pamphile, puis Philidor].

FLORIMANT

Approchons-nous sans bruit.

Ils viennent tous deux avec Julie.

NISE, en riant

Cache-toi mon souci.

JULIE, tout bas

Ô l'agréable ruse !

FLORIMANT

Ô Dieux ! c'est Céliane.

Le fer lui tombe des mains.

PHILIDOR, vient et dit à Julie

Je ne le trouve point ;

1 821 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica