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Tragi-comédie en vers

Don Lope de Cardone

Jean de Rotrou· imprimée en 1636· 5 actes· 1 807 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois, en 1649.

Personnages

  • DON PHILIPPE, roi d'Aragon
  • DON PÈDRE, fils de don Philippe
  • DON LOPE DE CARDONE, général d'armée
  • DON SANCHE DE MONCADE, général d'armée
  • DON FERNAND DE MONCADE, père de don Sanche
  • THÉODORE, infante d'Aragon
  • CYNTHIE, dame d'honneur de Théodore
  • ÉLISE DE CARDONE, soeur de don Lope
  • LUCIE, suivante d'Élise de Cardone
  • OCTAVE, gentilhomme de Don Pèdre
  • GARDES

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Élise, Lucie.

ÉLISE

Offrant tout l'univers à mon ambition, Il n'ébranlerait pas cette obstination. Je veux, ferme ennemie et généreuse amante, Faire voir à mon siècle une fille constante, Et, par une vertu qu'on ne puisse émouvoir, Honorer notre sexe et marquer son pouvoir. Ton adresse, Lucie, est un art inutile, Et fait un vain effort contre un coeur immobile. Quand son bras n'aurait pas dedans le monument Enfermé mon amour avecque mon amant, Et quand aux mouvements d'une nouvelle flamme Mon deuil aurait laissé l'accès libre en mon âme, Il sait mal m'obliger à lui vouloir du bien, Et par son amour même est indigne du mien. Je porte une âme haute, ou, si tu veux, altière, Qui répugne à rien voir de bas ni de vulgaire ; Ces vils abaissements, ces lâches désespoirs, Et ces efféminés et serviles devoirs, Sentent leur âme basse et leur esprit malade, Et n'ont rien qui me touche et qui me persuade. Le sceptre qu'il attend, son rang, ses dignités, Ne peuvent m'éblouir parmi ces lâchetés. Un généreux dépit, un courroux magnanime, Une noble fureur, s'obtiendraient mon estime, Et qui me peut souffrir après tant de rigueur Ne peut beaucoup m'aimer avec si peu de coeur. Souffre au deuil qui m'occupe, et dont tu m'as distraite, Dans cette solitude un moment de retraite, Et vois si le courrier qu'on attend chez le roi Sait que mon frère arrive, et s'il n'a rien pour moi.

Lucie sort.

Reviens, cher entretien de ma triste mémoire, Appuyer ma constance et soutenir ma gloire : Tout mort et tout sanglant, reviens dedans mon coeur, Ô mon cher Don_Louis, combattre ton vainqueur. Il apporte au combat de dangereuses armes ; De l'espoir d'un empire il emprunte les charmes. Il marche environné de toute la splendeur Que d'un puissant monarque étale la grandeur : Et toi, dedans la nuit éternellement sombre, Ne lui peux opposer qu'un fantôme et qu'une ombre : Mais cette ombre en mon coeur efface son orgueil ; Je ne puis préférer son trône à ton cercueil, Et je sacrifierai, d'un dessein noble et ferme, Tous les feux de mon âme aux cendres qu'il enferme. Son faste en vain prétend enchanter mes douleurs ; Rien ne plaît à mes yeux au travers de mes pleurs ; Tu fus toute ma gloire, et ma triste aventure Enferma tous mes voeux dedans ta sépulture. Mais, dieux ! Le Prince ici ! Quels assez sombres lieux Sous ces arbres pourront me cacher à ses yeux ?

Elle sort.

SCÈNE II. Don Pèdre, Octave.

SCÈNE III. Lucie, Don Pèdre.

DON PÈDRE

Je vais l'attendre ; avance et me cache à ses yeux.

Il entre dans un cabinet de verdure.

SCÈNE IV. Lucie, Don Pèdre, Élise.

LUCIE

Tenez.

DON PÈDRE

Vous pourriez descendre Ou du sang de César ou du sang d'Alexandre, Que je ne vous pourrais souffrir la vanité De m'être si barbare avec impunité. J'ai, par tous les efforts qu'un vrai zèle a pu faire, Comblé d'heur et de gloire et vous et votre frère ; Pour le rendre célèbre et signaler son nom, J'ai mis entre ses mains les armes d'Aragon ; Et, pour voir tout ployer sous son obéissance, Je me suis dépouillé de ma propre puissance. Si je pouvais sans honte, en un juste courroux, Rappeler à vos yeux ce que j'ai fait pour vous, Et ce que vous payez d'un traitement si rude, Je vous ferais rougir de votre ingratitude. J'ai vu pour vous servir cent climats étrangers, J'ai traversé cent mers et franchi cent dangers Que tout autre peut-être eut crus inévitables, Et que n'ont pas tentés tous les héros des fables. La seule ardeur de plaire à ce coeur inhumain Me mit presque en naissant les armes à la main. Dedans tous les succès dont j'ai rempli l'histoire, Je n'ai, quoi qu'on ait cru, rempli que votre gloire ; Je n'ai servi l'état que par l'ambition D'accroître ou conserver votre possession, D'en affermir pour vous l'autorité suprême, Et joindre des brillants à votre diadème. L'Espagne a vu pour vous l'effroi sur ses deux mers ; Ces bras victorieux traînaient partout vos fers : J'ai tout vaincu pour vous, et vous seule invincible Opposez à ma flamme un coeur inaccessible. Mais puisqu'on ne peut rien soumis ni conquérant, Que vous avez horreur d'un Prince soupirant, Qu'avec tout mon respect je ne vous saurais plaire, Mon amour irrité se saura satisfaire, Et, pour justifier l'horreur que je vous fais, Passera sans respect des plaintes aux effets.

DON PÈDRE

Vos mépris...

LUCIE, l'arrêtant

Seigneur...

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Théodore, Cynthie, Don Pèdre.

SCÈNE II. Théodore, Cynthie, Don Pèdre, Don Philippe, Gardes.

SCÈNE III. Théodore, Cynthie, Don Pèdre, Don Philippe, Octave, Gardes.

SCÈNE IV. Don Lope, Don Fernand, Don Sanche, Don Philippe, Don Pèdre, Théodore, Octave, Suite.

DON LOPE

Je ne m'exprime pas comme vous méritez, Mais sans faste, sans art, je dis des vérités. Victorieux d'Alfach, nous crûmes de Valence Devoir sans différer attaquer l'insolence. À ce noble projet aucun ne balança ; Nous résolvons le siège et chacun s'avança. Mais Gusman de Giron, qui gardait ses murailles, Aimant mieux hasarder le destin des batailles, Assemble ce qu'il a de plus fameux soldats, Sort et marche vers nous pour nous couper le pas : De son camp approchant les sons nous réjouissent ; Les coeurs moins résolus d'aise s'épanouissent ; Déjà d'un noble orgueil tous s'estiment vainqueurs, Les fronts pleins de fierté promettent tout des coeurs, Et l'un et l'autre camp plus tôt aux mains qu'en face, Se dispute âprement la victoire et la place. Je ne vous peindrai point l'image de l'horreur Qu'y tracèrent de sang la Mort et la Fureur ; Il suffit, pour bien peindre une guerre allumée, Qu'on était Espagnol en l'une et l'autre armée ; Et que tantôt poussants, et tantôt repoussés, Aucuns rangs de longtemps ne furent enfoncés : Enfin ne pouvant plus voir la victoire en doute, Et d'aucuns qui ployaient craignant notre déroute, Ce grand homme, inspiré d'un généreux avis, Change avec un soldat et d'armes et d'habits, Et, prenant cent des siens pour marcher à sa suite, Dans le camp ennemi feint une lâche fuite, Couvre d'une infamie une haute vertu, Se feint comme le bras le courage abattu, Et, demandant parti, conjure qu'on les rende Aux pieds victorieux de celui qui commande : Arrivés à son char, don Gusman apprend d'eux Des armes d'Aragon l'événement douteux, Et que, nés Castillans sous un sort plus propice, Ils viennent à leur maître immoler leur service : Leur chétif équipage et leur simple façon Au sein du général ne jette aucun soupçon ; Par son soin seulement leur bande désarmée Est mise aux derniers rangs qui composent l'armée. Où, n'étant observés d'aucun des ennemis, Et tirant de longs fers cachés sous leurs habits, Avant qu'aucun vers eux pense à tourner visage, Ils en font un si prompt et si sanglant carnage, Qu'au spectacle des morts dont ils jonchent le champ Une confuse horreur s'étend par tout le camp. Sur les piles de corps, dont ils prennent les armes, Leurs cris jettent partout de mortelles alarmes, Et l'ennemi, surpris d'un accident si prompt, Et réduit à combattre et de queue et de front, Fuit, s'écarte, s'empresse, et, contre notre attente, Laisse choir en nos mains la victoire flottante. Don Sanche en ce combat toujours au premier rang, Tout couvert de sueur, de poussière et de sang, Cherche où Gusman commande, y fait passage, y vole, Et lui tranche la vie avecque la parole : Sa mort est la dernière, et le coup qui l'abat Nous laisse l'avantage et le champ du combat.

DON SANCHE

Mes services, sire, Ont pour objet un prix plus grand que votre empire. Ne bornez point celui que vous leur destinez, Que leur suite plus loin n'ait vos états bornés, Et, dans ce que Don_Lope a tu par modestie, Oyez de nos progrès la meilleure partie : Valence, en ce combat, dont on lui fait rapport, De sa rébellion n'arrête pas l'effort ; Elle a pour elle encor l'abri d'une muraille, Et veut qu'on tente un siège après une bataille. La défense en effet ne lui défaillait pas, Et ses murs enfermaient encor de bons soldats. Les traits qu'à notre abord la garnison décoche, D'une effroyable grêle en défendent l'approche, Où, laissant avancer quelques audacieux, Les font marcher à l'ombre et leur cachent les cieux, Quand pour un temps enfin cet orage s'apaise. Que d'Annibal, seigneur, Carthage ici se taise, Et qu'aux siècles futurs Don_Lope seulement Excite de l'estime et de l'étonnement. Ce grand coeur, qui peut tout, quoi qu'il ose entreprendre, A fait des vérités des fables d'Alexandre, Et, par une action qui ternit tous nos faits, S'est acquis une gloire à ne mourir jamais. Impatient qu'il est de l'espoir des rebelles, Il ordonne l'assaut, fait planter les échelles ; Et voyant quelque temps nos gens délibérer, Au mépris des dangers qu'il avait à parer, Monte, vole aux créneaux, s'en rend maître, s'y plante, Au sein des ennemis y jette l'épouvante, Reçoit dans son écu les traits de toutes parts, Et des plus assurés étonne les regards. De ces grêles de traits sa suite traversée, Des premiers échelons trébuche renversée ; Et, seul aux yeux d'un peuple et d'un camp étonné, Comme dans un désert il semble abandonné.

DON SANCHE

Au point que par des cris aussi tendres que vains Nous l'appelions à nous et lui tendions les mains ; Les fossés se comblant de mille funérailles, Il se précipita dans l'enclos des murailles, Incertain d'y périr et trouver son tombeau, Par la main d'un soldat ou celle d'un bourreau, Puisque sans un grand heur cette chute inouïe Vif le pouvait livrer à la ville ennemie ; Mais par un heur insigne, en s'y précipitant, Il tomba sur ses pieds et s'y tint combattant. Enfin parmi cent morts dont il couvrit la place, Un dard, par un défaut où joignait la cuirasse, L'atteignit au côté d'un coup si violent, Que le genou ployé, pâle, froid et sanglant, Ne pouvant s'arracher l'arme qui le traverse, Sans force et comme mort sa douleur le renverse. Le soldat, qu'avec droit ce coup dut animer, Ravi d'un tel succès, court pour le désarmer, Jette les armes bas, croit l'aborder sans peine, Et qu'en l'état qu'il est la prévoyance est vaine ; Mais sa main ose à peine approcher de son corps Que ce Mars expirant ramassant ses efforts, Pendant qu'à cet office il la sent occupée, Au flanc qu'il trouve nu lui plante son épée. Lors d'un lieu mal gardé surprenant le défaut, Nous en gagnons l'accès par un nouvel assaut, Et faisant, sans égards ni de sexe ni d'âge, De la ville effrayée un horrible carnage, Arrivés au secours de ce héros mourant, L'enlevons de ce lieu froid et presque expirant : Enfin, par le bonheur qui suit votre couronne, Et contre notre espoir, le ciel nous le redonne, Ne peut priver la cour d'un si brillant éclat, Et vous rend avec lui le repos de l'état.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Don Lope, Don Sanche.

DON LOPE

De quoi ?

DON SANCHE

De jalousie.

SCÈNE III. Don Lope, Don Sanche, Don Fernand.

DON FERNAND

Trêve, illustres guerriers. Quelles lois rigoureuses Portent à ces discords vos âmes généreuses ? Quel différent, cruels, suscitant ce combat, Divise contre soi les forces de l'état, Rend de si chers amis de mortels adversaires, Et des deux bras d'un corps fait deux partis contraires ? Mouillerez-vous de sang ce triomphe fameux Qu'un seul et même emploi vous acquiert à tous deux ? Quoi ! Comte, quoi ! Mon fils, ces fameuses épées, En même occasion si souvent occupées, Dont le commun effort et le fer rencontré Dans une même plaie est si souvent entré, Et que même valeur et pareille fortune En deux bras différents n'ont si souvent fait qu'une, Elles dont la furie et les efforts unis, Désertant la Grenade, en ont peuplé Tunis ; Ces remparts de l'état, ces mouvantes murailles, Ces nobles instruments de tant de funérailles, Qui tant de fois ont fait de leur zèle indompté Une fidèle preuve à l'infidélité, L'une à l'autre opposées, ont rompu l'alliance Où l'Aragon fondait toute sa confiance, Et s'efforcent d'ôter par un même attentat, Deux favoris au roi et deux bras à l'état ? Sans crime pouvez-vous écouter la furie Qui veut de ses appuis priver votre patrie, Et, pour quelques raisons qui vous puissent armer, Verser le meilleur sang qui la puisse animer ? A-t-elle quelque part dedans votre querelle, Et devez-vous combattre et mourir que pour elle ? Si mon sang me promet quelque respect d'un fils, Votre jeunesse en doit, comte, à mes cheveux gris. Si vous refusez donc vos jours à votre Prince, À l'amour du pays, aux voeux de la province, Que par quelque respect j'apprenne au moins de vous Le sujet de ma crainte et de votre courroux. Si c'est un différent ou d'amour ou de gloire, J'en puis être l'arbitre et vous m'en devez croire ; De cet aveugle enfant j'ai ressenti les lois, Et je n'ai pas sans fruit vieilli sous le harnois : Si dedans ce combat l'honneur vous intéresse C'est moi qui vous y porte, et moi qui vous en presse, Vous engageant l'estime où j'ai toujours vécu D'assister le vainqueur et plaindre le vaincu, Et de ne point mêler les droits de la nature Parmi votre triomphe ou votre sépulture.

DON SANCHE

Si vous l'êtes si fort, vous avez oublié Ce que si hautement son père a publié ; Qu'irrité du refus qu'Alphonse de Castille Pour gage de la paix avait fait de sa fille, Il fermerait l'oreille aux autres potentats, Et prendrait alliance en ses propres états : S'il est ainsi, quel sang touche plus la couronne Que celui de Moncade, ou celui de Cardone ? Quels bras méritent mieux d'en être le soutien Que celui de Don_Lope, ou le votre et le mien ? Enfin laissons l'empire, et parlons de l'infante : J'ai voué tous mes soins à cette noble attente : Les charmes de ses yeux, bien plus chers que son rang, M'ont fait à leur poursuite exposer tout mon sang ; Et quand d'un faux espoir ma vanité flattée Ne doute plus d'atteindre où mes voeux l'ont portée, Je trouve, par un sort à cet espoir fatal, En mon plus cher ami mon plus fâcheux rival. Hier, après qu'une nuit sans lune et sans étoiles Eut caché le soleil dans ses plus sombres voiles, Passant sous le balcon où cet astre d'amour Peut des plus noires nuits enclore un si beau jour, Un homme par hasard trouvé sous sa fenêtre, Qu'en cette obscurité je ne pus reconnaître, S'en tirant me heurta, peut-être sans dessein ; À l'instant, un peu prompt, j'eus l'épée à la main, Et, trop imprudemment poursuivant sa retraite, Payai d'un coup au bras cette ardeur indiscrète. Après quelque défense où je l'avais forcé, J'ois tomber de ses mains le fer qui m'a blessé, Et le cherchant en vain dans une nuit si sombre, Il m'évite, s'écarte, et s'égare dans l'ombre. Me retirant enfin, et trouvant sous mes pas Ce fer mouillé du sang qu'il m'a tiré du bras, Je l'emporte, et chez moi je reconnais l'épée Qu'en tant d'occasions tant de sang a trempée, Et qui, si glorieux en son dernier emploi, A si bien soutenu la gloire de son roi. Enfin, ne doutant plus, après cette aventure, De ce que je savais déjà par conjecture, Et devant un effort à cet illustre amour, Qui m'ôtât un rival ou qui m'ôtât le jour, J'ai tenté ce combat et cru que la victoire En mettrait notre estime à sa plus haute gloire. Et que ce que nos bras ont fait de plus fameux N'égalait pas l'honneur de vaincre un de nous deux.

SCÈNE IV. Don Pèdre, venant d'un côté, Élise et LUCIE, de l'autre.

SCÈNE V. Théodore, Cynthie, Don Pèdre.

DON PÈDRE

Ils vous cherchent. Adieu.

Il sort.

SCÈNE VI. Don Sanche, Don Lope, Théodore, Cynthie.

DON SANCHE

Madame.

DON LOPE

Ma princesse.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Don Lope, Élise, Lucie.

SCÈNE II. Don Sanche, Don Lope.

DON SANCHE

Voyons donc.

DON SANCHE

Où l'honneur et l'amour s'intéressent, Toutes lois, tous respects, toutes défenses cessent. Quand la fureur du roi serait à redouter, Ce que nous poursuivons nous peut-il trop coûter ? Et ne vaut-il pas mieux que notre amour s'exprime Paf un si beau combat et par un si beau crime, Qui de nos sentiments marque toute l'ardeur, Que par un mou respect qui sente la froideur ? Mais ce que font les rois pour imprimer des craintes, Ces défenses souvent veulent bien être enfreintes, Et, par raison d'état, contre de tels combats Ils ordonnent souvent ce qu'ils n'approuvent pas. Quand cent raisons enfin feraient à sa justice De cet excès d'amour résoudre le supplice, Ses propres intérêts forceraient son courroux ; La princesse, l'état, tout parlerait pour nous ; De trop récents travaux laissent en sa mémoire Votre dernier trophée et ma dernière gloire, Pour laisser immoler aux rigueurs de ses lois Un sang pour son service exposé tant de fois : Il en sait les ardeurs, il en connaît la flamme ; Et, s'il vous faut enfin ouvrir toute mon âme, La main qu'en me laissant on vous donne à mes yeux, A rendu mon amour assez capricieux Pour ne pouvoir languir entre son espérance Et la crainte qu'il a de votre préférence : J'ai fait ce que j'ai pu pour me guérir d'un mal De qui la guérison vous ôtât un rival ; Mais plus je le combats et plus il me possède ; Cet aimable tourment s'accroît par son remède, Et je connais qu'il faut, après ces vains combats, Malgré moi le souffrir pour ne l'accroître pas.

SCÈNE III. Don Pèdre, Octave.

OCTAVE, à part

Ô le lâche respect !

SCÈNE IV. Don Pèdre, Octave, Lucie.

SCÈNE V. Élise, sur sa porte, Don Pèdre, Octave, Lucie.

LUCIE

Dieux !

Elle sort.

SCÈNE VI. Théodore, Cynthie, Don Pèdre, Octave.

THÉODORE

Ciel !

DON PÈDRE

L'affaire en est conclue.

Il sort avec Octave.

CYNTHIE

Comment ?

SCÈNE VII. Don Lope, en désordre, Théodore, Cynthie.

SCÈNE VIII. Don Lope, Théodore, Cynthie, Don Philippe, Gardes.

DON LOPE

J'obéis.

THÉODORE

Seigneur...

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Don Lope, dans la chambre ou il est arrête, Élise.

ÉLISE

Quand vous me reprochez que du sang qui m'anime Je ressens trop la force et soutiens trop l'estime, Je ne vous conçois plus dans cet illustre rang, Où vous portiez si haut l'honneur du même sang, Et vous trouvant vous-même à vous-même contraire, En mon frère aujourd'hui ne connais plus mon frère. Un si vaillant guerrier que vous l'aurez été Peut-il rien souhaiter par une lâcheté ? Un si généreux frère, et du sang de Cardone, Peut-il rien accepter que l'honneur ne lui donne ? Et vous voulez tenir et l'infante et le jour D'une lâche faiblesse et d'un honteux amour ? Vous m'appelez ingrate, orgueilleuse, inhumaine, Si je ne me soumets à l'objet de ma haine, Et n'immole à ses voeux tout le ressentiment Que me laissent l'amour et la mort d'un amant. J'embrasserais la mort avec plus d'allégresse Que je ne commettrais cette indigne faiblesse. Je dois tout et puis tout pour le noeud qui nous joint ; Mais pour des lâchetés ne m'en demandez point. On n'exécute pas toujours comme on menace ; On commande parfois afin de faire grâce. Vos services du roi fléchiront le courroux ; Les rebelles vaincus lui parleront pour vous ; Il vous doit conserver s'il ne veut se détruire, Ou d'une rude atteinte ébranler son empire. Si le Prince me tient pour un objet d'horreur, S'il me hait en effet j'aigrirais sa fureur ; S'il m'aime, il doit pourvoir où cet amour l'invite, Et s'employer pour vous sans qu'on l'en sollicite. Ainsi je ne ferais que perdre un lâche soin, Puisque je le prierais sans fruit ou sans besoin.

SCÈNE II. Don Lope, Élise, Don Philippe, Gardes, ensuite Théodore, Cynthie, Lucie.

DON LOPE

Si de cet attentat mon roi me croit capable, Qu'on me mène à la mort, gardes, je suis coupable ; Je garde trop longtemps le sang que je lui dois : Un bon sujet doit tout au repos de son roi. Je dois à ce soupçon ma tête en sacrifice : Mon propre bras, grand Prince, en fera-t-il l'office ? Fera-t-il choir aux pieds de votre majesté Cette victime due à votre sûreté ? Par un fréquent usage où ses emplois l'instruisent, Il sait bien mettre à bas les têtes qui vous nuisent ; Vous n'avez rien haï qu'il n'ait bien su ranger ; Il ne pardonne point quand il faut vous venger.

Théodore, Cynthie, Lucie, entrent. À Théodore.

Adieu, de mon destin trop digne souveraine, De ma témérité je vais porter la peine ; On ne l'a pu souffrir, Madame, et mon orgueil Me fait moins mériter votre lit qu'un cercueil ; Pour me perdre il est vain de chercher d'autre crime, Quand mon ambition rend ma mort légitime ; Et je fus criminel sitôt que je vous vis, Car mes jours à l'instant vous furent asservis ; Dès ce fatal moment je cédai sans défense Au beau feu qui me brûle et qui fait mon offense ; Je conçus des pensers que je devais bannir, Et sans autre prétexte on eût pu m'en punir ; J'approuve que mon sang de ce crime me lave, Mais au moins souffrez-moi de mourir votre esclave ; Cent rois pourraient prétendre à cette qualité, Mais nul n'aura pour vous tant de fidélité, Et jamais passion avec tant de silence N'exerça tant d'empire et tant de violence.

THÉODORE

Jusqu'ici ce grand coeur qui sort de votre sang A satisfait mon sexe et soutenu mon rang, Et contre les devoirs que l'amour en exige A fait tous les efforts où l'un et l'autre obligé ; Non qu'il fût insensible, hélas ! Il a brûlé, Il a conçu des voeux, mais il n'a point parlé ; Et, par un noble orgueil, a trop longtemps remise La déclaration que vous m'avez permise : Mais aujourd'hui, seigneur, aujourd'hui que je vois Que la mort est le prix de qui combat pour moi, Cet orgueil me sied mal, et je suis une ingrate Si mon coeur ne s'explique et mon amour n'éclate. Je le puis avouer, vous me l'avez permis, Don Lope m'a vaincue avec vos ennemis ; Par le sang qu'il versait il allumait ma flamme, Chacun de ses progrès l'avançait en mon âme ; Mon estime en secret couronnait ses combats, Il accroissait mes voeux accroissant vos états ; Et son dernier triomphe achevant ma conquête, À la main d'un bourreau vous destinez sa tête ! Quelle équité, seigneur, doit à votre courroux Le jour de mon hymen immoler mon époux ? Pour quel crime faut-il, et par quelle justice, Que le jour du triomphe un conquérant périsse ? Il n'examina pas, à l'appel d'un rival, D'un respect violé l'événement fatal ; Il n'a pu d'un combat observer la défense ; Et tout ce qu'il a fait périt par cette offense : Ah ! Que ce coup, seigneur, blessera vos états ! Que sa tête tombant fera tomber de bras ! Que sa mort saignera dans les plus grandes âmes, Et que de vous servir elle éteindra les flammes, Si l'ardeur n'en produit qu'un espoir si douteux, Et l'ombre d'une offense un trépas si honteux !

SCÈNE III. Don Lope, Élise, Don Philippe, Gardes, Théodore, Cynthie, Lucie, Don Fernand.

SCÈNE IV. Don Pèdre, Octave, Don Philippe, Théodore, Élise, Don Lope, Don Fernand, Cynthie, Lucie, Gardes.

1 807 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica