Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Hercule Mourant

Jean de Rotrou· imprimée en 1636· 5 actes· 1 648 vers· 10 personnages

Personnages

  • HERCULE
  • DÉJANIRE, femme d'Hercule
  • IOLE, maîtresse d'Hercule
  • LUCINDE, suivante de Déjanire
  • ARSIDÉS, esclave d'Arcas
  • ARCAS, ami d'Iole
  • PHILOCTÈTE, confident d'Hercule
  • AGIS, confident d'Hercule
  • ALCMÈNE, mère d'Hercule
  • LICHAS, valet de Déjanire
À MONSEIGNEUR L'EMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU

ODE

Filles à Richelieu si chères, Muses, chastes soeurs du Soleil, Priez cet astre sans pareil D'ouvrir l'oreille à mes prières. En cette agréable saison Où les fleurs rompent la prison De l'élément qui les enserre, Il peut faire, par ses chaleurs, A mon esprit comme à la terre Produire de nouvelles fleurs. Ses forces ne sont pas bornées Par les été et les hivers, Il n'est pas moins père des vers Que des saisons et des années. Sa vertu s'étend plus avant Qu'à donner des jouets au vent Et faire des fleurs et des herbes. C'est elle qui fait les métaux ; Et les Ronsards et les Malherbes Se content parmi ses travaux. Mais toi, grand démon de la France, Autre soleil de notre temps, Qui donnes d'un si beau printemps Une si parfaite espérance, Richelieu, rare effort des deux, Juste étonnement de ces lieux, Si tu daignes prendre la peine De jeter un regard sur moi, Quel Apollon peut à ma veine Être plus Apollon que toi ? Pour toi, grand duc, elle est ouverte, C'est pour toi qu'elle veut couler ; Ma nef, commençons de cingler, Puisque notre Ourse est découverte. Je sais bien que sur cette mer Il est malaisé de ramer : Aussi n'est-il point de voyage Qui mérite un si grand effort, Et nous ferons un beau naufrage, Ou nous trouverons un beau port. Tel qu'on voit en son écliptique Le brillant prince des saisons, Le long de ses douze maisons Continuant sa course oblique (Quoi que son char n'arrête point), Ne passer d'un pas ny d'un point Les espaces de sa carrière, Et recevoir si constamment Du lieu d'où lui vient sa lumière Les règles de son mouvement. Tel on voit ton savant génie Au service de notre roi Conduire d'une égale foi Toutes les choses qu'il manie. On ne voit sa sincérité Gauchir d'un ni d'autre côté, Quoi que jamais il ne repose, Et dans ses travaux inouïs L'unique but qu'il se propose Est la volonté de Louis. Tes pas restreints en ces limites Ne savent point d'autre sentier ; Là tu mets ton esprit entier, Là tu bornes tous tes mérites. Là sont par les difficultés Tes hauts desseins sollicités ; Là ton ardeur rompt touts obstacles, Et produit de si grands effets, Que qui ne croit point aux miracles Doit douter de ce que tu faits. Ceux qu'on a vu de notre barque Devant toi régir le timon Ont aussi peu laissé dé nom Que leur vertu laissa de marque. Ou leur zélé s'est trouvé faux, Ou leur savoir eut des défauts, Et tous ont joint si peu de gloire À la beauté des fleurs de lys Qu'ils furent, eux et leur mémoire, En même jour ensevelis. Mais, Armand, loin de complaisance, Quels éloges n'ont mérité Et ton extrême probité , Et ton extrême suffisance ? Jusqu'où n'a-t-on vu ton ardeur De nos lys étendre l'odeur, Et qui de leurs tiges sacrées Peut si loin que toi repousser L'insolent souffle des Borées Qui tâchent de les renverser ? Ô combien du siècle où nous sommes Seront de siècles envieux ! Sois-tu de la race des dieux, Ou sois-tu de celle des hommes, Que les grands succès de tes soins Ont d'irréprochables témoins ! Que ta gloire est haut établie ! Et que le vieux père des ans, . Avant qu'il face qu'on t'oublie, Dévorera de ses enfants ! Je sais bien que nos maladies N'ont pas encor atteint leur fin, Et que notre mauvais destin Médite encor des tragédies. Mais, si tu nous veux conserver, Il ne les saurait achever, Et, quelque mal qui nous assaille, Nous ne pouvons avec raison Où tel Esculape travaille Douter de notre guérison. Il n'est force qui ne succombe Quand elle nous voudra heurter : Quelque foudre peut éclater, Mais tu ne crains pas qu'elle tombe. Outre que nos moindres guerriers Sont couverts de trop de lauriers Pour appréhender le tonnerre, Les grands appareils que tu faits Sont des menaces à la guerre Du proche retour de la paix. Quel plus beau séjour que la France Alors pourra charmer les yeux ! Et combien lui viendra des deux Et de repos et d'abondance ! L'hiver, courant d'un pas léger, De peur de la désobliger, N'y tiendra qu'un mois son empire. Après renaîtront les beaux jours, Et nous verrons cinq mois Zéphyr En l'entretien de ses amours. De l'or d'une perruque blonde La terre en fin se parera, Toute grosse qu'elle sera De l'aliment de tout le monde ; Et, lors que pour se soulager Elle se voudra décharger, Nous n'aurons arbre ni javelle D'où ne tombent tant de trésors, Qu'à peine encor soutiendra-t-elle Tout ce qu'elle aura mis dehors. Bientôt de tes ardentes veilles Nous naîtra ce siècle doré, Où tu seras considéré Comme auteur de tant de merveilles. Lors d'un long bruit en ta faveur, Poussé d'une sainte ferveur, Ta litière sera suivie, Et, si le Ciel entend nos voeux, Il te conservera la vie, Pour le siècle de nos neveux. Ô toi, puissance tutélaire, Qui, mise de la main de Dieu A la garde de Richelieu, Portes le flambeau qui l'éclaire, Saint ministre qui tiens chez lui La même place qu'aujourd'hui Il occupe en cette province, Sauve-le de tout accident, Puis qu'il n'est mal-heur où mon prince Pût tant perdre qu'en le perdant.

ROTROU.

MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR L'EMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU

Il aurait été avantageux à Hercule que vos gardes lui eussent dénié l'entrée de votre cabinet, ils lui auraient épargné la honte détrembler ; et de rougir, tout déifié qu'il est, lui qui n'étant encor que mortel ne sut jamais connaître la peur. Il s'oublie soi-même à l'abord de VOSTREEMINENCE, et reconnaît, MONSEIGNEUR,que vous faites aujourd'hui l'histoire dont Il n'a fait que la fable ; mais vous l'avez flatté d'une espérance capable de le rassurer, et vous abaissez si courtoisement les yeux sur les choses qui sont au dessous de vous, que sa honte est déjà passée, et qu'il préfère à son immortalité l'honneur qu'il va recevoir de vivre chez vous. Je supplie très humblement VOSTREEMINENCE,MONSEIGNEUR,de souffrir qu'il vous parle de moi, et d'agréer les adorations de la moindre mais de la plus passionnée de vos créatures. C'est tout ce que je demande à ma fortune que d'être souffert de VOSTRE EMINENCE en cette qualité, et c'est le bien sans lequel je renoncerais à tous les autres. Ce ne lui sera pas un petit ouvrage, vu le peu que je suis et que je vaux. Mais, MONSEIGNEUR, si je n'ai pas assez de mérite, vous avez assez de bonté, et vous estes trop généreux pour m'ôter jamais l'incomparable faveur que vous m'avez continuée depuis trois ans de permettre que je me qualifie,

MONSEIGNEUR, De Votre Éminence, Le très humble, très obéissant et très obligé serviteur,

ROTROU.

Sur son Hercule Mourant.

Ton Hercule mourant ta va rendre immortel,

Au ciel comme en la Terre, il publiera ta gloire,

Et laissant ici bas un temple à ta Mémoire,

Son bûcher servira, pour te faire un Autel.

MAGD. BEJART

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

HERCULE

Puissant moteur des cieux, ferme appui de la terre, Seul être souverain, seul maître du tonnerre, Goûte enfin, roi des dieux, le doux fruit de mes faits, Qui par tout l'univers t'ont établi la paix ; J'ai d'entre tes sujets la trahison bannie, J'ai des rois arrogants puni la tyrannie, Et rendu ton renom si puissant et si beau Que le foudre en tes mains n'est plus qu'un vain fardeau. Des objets de ton bras le mien est l'homicide, Et tu n'as rien à faire après les faits d'Alcide ; Tu n'as plus à tonner ; et le ciel toutefois M'est encor interdit après tous ces exploits. Parais-je encor un fils indigne de mon père ? Junon n'a-t-elle pas assouvi sa colère ? N'a-t-elle point assez, par son aversion, Fait paraître ma force et mon extraction ? N'ai-je pas sous mes lois asservi les deux pôles ? Et celui dont le ciel charge tant les épaules, Et sur qui ce fardeau repose pour jamais, Ne me peut-il porter avec ce rude faix ? Ainsi que mes exploits, rends ma gloire parfaite ; La Parque t'a remis le soin de ma défaite, Et, de quelques efforts qu'elle attaque mes jours, L'impuissante qu'elle est n'en peut borner le cours L'air, la terre, la mer, les infernales rives, Laissent enfin ma vie et mes forces oisives ; Et, voyant sans effet leurs monstres abattus, Ces faibles ennemis n'en reproduisent plus. Père de la clarté, grand astre, âme du monde, Quels termes n'a franchi ma course vagabonde ? Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés Où ces bras triomphants ne se soient signalés ? J'ai porté la terreur plus loin que ta carrière, Plus loin qu'où tes rayons ont porté ta lumière. J'ai forcé des pays que le jour ne voit pas, Et j'ai vu la nature au-delà de mes pas. Neptune et ses tritons ont vu d'un oeil timide Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide ; L'air tremble comme l'onde au seul bruit de mon nom Et n'ose plus servir la haine de Junon. Mais qu'en vain j'ai purgé le séjour où nous sommes ; Je donne aux immortels la peur que j'ôte aux hommes. Ces monstres, dont ma main a délivré ces lieux, Profitent de leur mort, et s'emparent des cieux. Le Soleil voit par eux ses maisons occupées, Sans en être chassés ils les ont usurpées. Ces vaincus, qui m'ont fait si célèbre aux neveux, Ont au ciel devant moi la place que j'y veux ; Junon, dont le courroux ne peut encor s'éteindre, En a peuplé le ciel pour me le faire craindre. Mais, qu'il en soit rempli de l'un à l'autre bout, Leurs efforts seront vains, ce bras forcera tout. D'une seule beauté le pouvoir redoutable Ôte à ce coeur si grand le titre d'indomptable, Iole seulement le pouvait asservir, Et ce lâche à ce nom d'aise se sent ravir. Allons voir si le temps ne l'a point résolue A rendre par ses voeux ma conquête absolue, Et si je dois enfin... Mais que mal à propos Cet objet importun vient troubler mon repos !

SCÈNE II. Déjanire, Hercule.

SCÈNE III. Hercule, Iole.

SCÈNE I.. Déjanire, Iole, Hercule.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Déjanire, Lucinde.

DÉJANIRE, furieuse

D'où que de tes rayons les cieux soient éclairés, Quelque endroit où tu sois en ces champs azurez, Épouse de Jupin, contente ma colère, Ton intérêt est joint à ma juste prière. Ô Junon ! perds ce traître, envoyé un monstre ici, Qui, te satisfaisant, me satisfasse aussi. S'il est quelque serpent, horrible, épouvantable, Capable d'étouffer ce vainqueur redoutable, Et qu'à cette action tu puisses provoquer, Qu'il vienne, qu'il paraisse, et qu'il l'aille attaquer. Ou, s'il n'est point de monstre assez fort pour ta haine, Fais moi capable d'être et son monstre et sa peine ; Change, si tu peux tout, ma figure, et rends moi Telle qu'on peint l'horreur, et la rage, et l'effroi ; Pourquoi perds-tu du temps à tirer de la terre Un monstre nécessaire à lui faire la guerre ? Pourquoi dans les enfers cherches-tu sans effet Tout ce qu'ils ont de pire et ce qu'il a défait ? Si je porte en mon sein de quoi te satisfaire Et si j'ai là-dedans sa Parque et son Cerbère, Tu trouveras en moi les armes qu'il te faut, Prépare seulement mon bras à cet assaut ; Qu'une fois cette main te soit officieuse, Sers-toi d'une enragée et d'une furieuse. Inspire moi, déesse, et m'enflamme le sein, Seconde ma fureur en ce juste dessein.

Jupin : nom donné par nos vieux poètes à Jupiter. [B]

Cerbère : [Dans la mythologie grecque,] chien à trois têtes, était chargé de la garde des Enfers, et veillait jour et nuit. [B]

Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]

LUCINDE

Quel ?

LUCINDE

Dites.

DÉJANIRE

De Nesse ; apprends quelle aventure De ce fameux centaure a purgé la nature ; Un jour, gaie et l'esprit plus content que jaloux. Je suivais en Argos cet infidèle époux, Quand, pensant approcher ce rivage d'Evene, Ce fleuve débordé couvrait toute la plaine. Nesse, qui s'y trouva, nous voyant consulter, Se vint en ce besoin offrir à me porter. Il me met sur sa croupe, où sa course rapide Me rend à l'autre bout et m'éloigne d'Alcide. Là ce monstre commence à bénir son destin : « Vous serez, me dit-il, mon prix et mon butin ; Ce grand, cet indompté, n'a plus de Déjanire. » Moi, je crie à ces mots, je pleure, je soupire ; Mais il rit de mes pleurs, et mes gémissements N'empêchent point sa course et ses embrassements. Hercule, qui nous voit écarter de la rive, Quoi qu'il ne pût alors ouïr ma voix plaintive, Reconnut aisément son lubrique dessein. Il crie, appelle, court ; mais il travaille en vain ; Ce monstre espérait bien par sa course légère Éviter les effets de sa juste col7re. Enfin, las de nous suivre et le voyant voler : « Mes traits iront, dit-il, où je ne puis aller, Ils t'ôteront la vie et ce que tu me voles. » Il eut tiré plutôt qu'achevé ces paroles, Et le monstre, aussitôt blessé mortellement : « Je ne pouvais, dit-il, mourir plus noblement. » Là, de ses fortes mains une corne il s'arrache, Et pleine de son sang : « Tiens, me dit-il, et tache Un de ses vêtements de ce sang précieux, S'il est jamais blessé d'autres que de tes yeux. Il aura la vertu de te rendre son âme, Et le fera brûler de sa première flamme ; Des mages ont prédit qu'au coeur le plus glacé Il pourrait... » Là sa vie et sa voix ont cessé. Il tombe, et ce grand corps couvre un si grand espace Que six hommes ensemble occupent moins de place. J'ai gardé ce présent, éprouvons s'il est tel, Mouillons-en l'ornement qu'il doit prendre à l'autel ; Ce sang, qu'à la couleur il pourrait reconnaître, N'est plus qu'une eau rougeâtre et qui n'y peut paraître.

SCÈNE III. Déjanire, Iole, Arsidès, Lucinde.

IOLE, pleurant et la retenant

Madame !

SCÈNE I.. Arcas, Iole, Arsidès.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Hercule au Temple, Philoctète, Agis, Lychas.

Le Temple s'ouvre.

HERCULE

Oyez si mon esprit conçoit une prière Séante dans ma bouche et digne de mon père.

Ils se mettent tous à genoux.

Que ce globe azuré soit constant en son cours, Qu'à jamais le soleil y divise les jours, Que d'un ordre éternel sa soeur brillante et pure Aux heures de la nuit éclaire la nature ; Que la terre donnée en partage aux humains Ne soit jamais ingrate au travail de leurs mains ; Que le fer désormais ne serve plus au monde Qu'à couper de Cérès la chevelure blonde ; Qu'une éternelle paix règne entre les mortels, Qu'on ne verse du sang que dessus les autels ; Que la mer soit sans flots, que jamais vent n'excite Contre l'art des Nochers le courroux d'Amphitrite, Et que le foudre en fin demeure après mes faits Dans les mains de mon père un inutile faix !

Se levant, il dit :

Mais quelle prompte flamme en mes veines s'allume ? Quelle soudaine ardeur jusqu'aux os me consume ? Quel poison communique à ce linge fatal La vertu qui me brûle ? Ô tourment sans égal ! Ouvre Enfer à mes cris tes cavernes profondes, Prête contre ce feu le secours de tes ondes ; Souffre Alcide là bas, non pas comme autrefois Pour désarmer la Parque et ruiner ses lois, Mais Alcide souffrant d'insupportables peines, Et qui porte déjà les enfers dans ses veines. Quoi ? Ce linge brûlant, à mon corps attaché, Par mes propres efforts n'en peut être arraché ? De moment en moment ce poison devient pire ? Ô rage ! Ô désespoir ! Ô sensible martyre !

Amphitrite : Déesse de la Mer, fille de Nérée ou de l'Océan et de Doris, était l'épouse de Neptune.

SCÈNE II. Hercule, Agis le suivant, Philoctète.

HERCULE

Ce fleuve m'a reçu dans ses grottes profondes, Mais autour de mon corps j'ai vu bouillir ses ondes, Et ce brasier est tel, dont je me sens atteint, Qu'il peut tout enflammer et que rien ne l'éteint. J'ai du sang de Lychas ces flammes arrosé, Mais j'ai sur moi, sans fruit, ses veines épuisées, Et ce tourment, qu'un Dieu ne pourrait supporter, S'accroît par le secours que j'y veux apporter. Moi qui d'un seul regard fais trembler les monarques, Qui force les enfers, qui désarme les Parques, Qui fus toujours vainqueur, je succombe à mon tour, Et ce n'est pas un fer qui me prive du jour ! Pour sauver du mépris ma constance abattue, Je ne puis exalter l'ennemi qui me tue ; Je combats sans effet d'invisibles efforts, Et ce n'est pas un mont qui m'écrase le corps. Je me sens étouffer, je rends l'âme, et ma fosse N'est pas sous Pelion, sous Olympe ou sous Osse, Je doute de quel trait la mort touche mon coeur, Je me trouve vaincu sans savoir mon vainqueur, Et je meurs, ô malheur sur tous incomparable, Sans pouvoir en ma mort faire un coup mémorable ! Ô Ciel ! Ô dieux cruels ! Ô sévère destin ! Ô d'une belle vie honteuse et lâche fin ! Une femme sans plus sera victorieuse D'une si noble vie et si laborieuse ! S'il était résolu par les arrêts du sort Que ce sexe impuissant fut auteur de ma mort, La haine de Junon devait m'être funeste ; C'est une femme aussi, mais son être est céleste. Au lieu que je péris, non contre son souhait, Mais par une autre qu'elle et même qu'elle hait. Peux-tu, faible Junon, vanter cette journée Et voir d'un oeil content finir ma destinée ? Une autre a sur ma perte établi son bonheur, Une mortelle main t'a ravi cet honneur, Une femme à ta honte accomplit son attente, Sa haine a son effet, la tienne est impuissante.

SCÈNE III. Déjanire, Lucinde.

SCÈNE IV. Agis, Déjanire, Lucinde.

DÉJANIRE

Et bien ?

DÉJANIRE

Hercule va quitter sa dépouille mortelle, Et tu consultes, lâche, après cette nouvelle ? Hercule va mourir, et ce coupable sein Ne peut former encor qu'un timide dessein ; Que diffère mon bras, et que tarde une épée D'être en ce lâche coeur jusqu'aux gardes trempée ? Cette main, cette main a donné le poison, Le fils de Jupiter meurt par ma trahison ; Ses yeux perdent le jour, et moi je le respire, La main qui tue Hercule épargne Déjanire. Toi, son père et son dieu, jette les yeux ici, Et, puisque tu peux tout, sois son vengeur aussi. Frappe ce lâche sein du trait de ton tonnerre Le plus fort que jamais tu dardes sur la terre, Et dont le pire monstre aurait été vaincu, Si pour te soulager Alcide n'eut vécu ; Lance dessus mon chef le même trait de foudre Dont de tant de géants tu fis si peu de poudre, Ou celui qui causa le funeste accident, D'un qui voulut du jour mener le char ardent. Mais que veux-je du Ciel ; quoi ! La femme d'Hercule Au chemin de la mort est timide, et recule, Elle implore des dieux le moyen de mourir, Et de sa propre main ne se peut secourir ? Lâche, je permettrai qu'on m'impute le blâme Qu'Hercule ait un vengeur plus zélé que sa femme : Non, non, si sous le fer ce bras est engourdi, Si pour fendre ce flanc il n'est assez hardi, Que de cette montagne à tant d'autres fatale Ce corps précipité jusqu'aux enfers dévale ; Que mon sang sur ce mont fasse mille ruisseaux, Qu'à ces pierres mon corps laisse autant de morceaux, Qu'en un endroit du roc ma main reste pendue, Et ma peau déchirée, en d'autres étendue ; Une mort est trop douce, il la faut prolonger, Et mourir d'un seul coup, c'est trop peu le venger.

Vers 844, allusion à Phaéton, fils du soleil qui voulut guider son cher et qui mourut foudroyé pour en avoir perdu le contrôle.

DÉJANIRE

Ô frivole raison ! En un malheur semblable, La plus pure innocence est encor trop coupable ; Au lieu que ton esprit est touché de mon mal, Tu devrais en mon sein porter le coup fatal. Que tarde mon trépas ? Que la terre troublée, Ne fait de tout le monde une seule assemblée, Et qu'en mille morceaux ne vient-on déchirer Les membres de ce corps, si digne d'endurer ; Que chaque nation à l'envi me punisse, Toutes ont intérêt en mon juste supplice, Elles n'ont plus d'appui, de roi, de protecteur, Et de cet accident mon bras seul est auteur. Ha ! Je découvre enfin l'appareil de ma perte, D'affreuses légions la campagne est couverte, Le juste bras du Ciel sur ma tête descend, Les enfers vont s'ouvrir et la terre se fend ; Déjà Mégère sort, et ses noires couleuvres Vont ajouter ma perte à leurs tragiques oeuvres. Que faut-il ? Ce héros ne veut-il que mon sang ? Il est prêt à sortir, piquez, percez ce flanc. Mais quel dieu, quel démon ou quel bras redoutable Lance contre mon chef ce roc épouvantable ? À ce coup, à ce coup, je vais perdre le jour, Pardon, mon crime, ô Ciel ! N'est qu'un crime d'amour : Mais, que dis-je ? Ma mort est encor incertaine, Et je veux différer une si juste peine ; Non, non, ces ennemis ont un courroux trop lent, Je saurai bien mourir d'un coup plus violent. La main qui tue Hercule est assez généreuse, Pour ne rebrousser pas contre une malheureuse ; Allons de mille coups sur ce coupable corps, Réparer une mort pire que mille morts.

Mégère : une des Furies, divinités infernales, Filles de la Nuit et de l'Achéron, étaient chargées de punir les crimes de hommes dans les Enfers, et quelquefois sur la Terre. [B]

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Hercule, Philoctète.

SCÈNE II. Alcmène, Hercule, Philoctète.

ALCMÈNE, pleurant

Quel Cerbère nouveau, quel monstre acherontide, Quel lion ou quelle Hydre a triomphé d'Alcide ?

Achérontide : qui est issu du fleuve Achéron, branche de la rivière souterraine Styx et donc associé aux Enfers.

ALCMÈNE

Mais quel ?

HERCULE

La jalousie.

ALCMÈNE, à Philoctète

Hélas ! Suivez ses pas.

HERCULE

Dans le sein de Pénée Courons précipiter cette ardeur, obstinée ; Tentons une autre fois la faveur de son eau, Qu'il me soit favorable ou qu'il soit mon tombeau

Il sort.

Pénée : Fleuve de Thessalie, avait sa source au noeud du Pinde et des monts Cambunieris, sur les confins de la Thésalie et de la Macédoine. (...) Selon la Fable, le fleuve Pénée était père de Daphné, qui fut changé en laurier. [B]

SCÈNE III. Agis, Alcmène.

AGIS

Quand elle a su par nous l'accident malheureux Qui sur Alcide exerce un mal si rigoureux, Cette femme aussitôt, furieuse, enragée, De cent coups inhumains à sa face outragée, Et ses yeux pleins de feu, vers les astres portés, Ont grossi d'un torrent de pleurs qu'elle a jetés. « Comment ! a-t-elle dit, quand il cesse de vivre, Je résiste aux assauts que la douleur me livre ! Que tarde, malheureuse, un généreux effort, De venger son injure et réparer sa mort ? » Là, plus vite qu'un cerf qui court d'un pas agile, Poursuivi des chasseurs, se chercher un asile, Elle s'est retirée aux vallons d'alentour, Non pour se conserver, mais pour perdre le jour ; Nous la suivons en vain, et, dès notre venue, Elle avait le poignard contre sa gorge nue ; Lucinde à deux genoux, pleurant, joignant les bras De loin la conjurait de ne s'outrager pas, Et j'allais la saisir, lorsque cette cruelle A porté dans son sein la blessure mortelle. Sur les fleurs d'alentour le sang en a jailli, Ses yeux se sont troublés et son teint est pâli. Elle a fini sa vie avec cette parole : « Agis, m'a-t-elle dit, un seul point me console ; J'ai sans intention tramé cet accident, Et mon dessein fut moins criminel qu'imprudent. Par le linge fatal imbu du sang de Nesse, J'espérais seulement l'effet de sa promesse, Et croyais que ce sang, mortel à ce héros, Me dût rendre ses voeux sans troubler mon repos. » Là, cette triste reine, en mes bras étendue, Par un dernier soupir a son âme rendue.

SCÈNE IV. Hercule, Philoctète, Agis, Alcmène.

ACTE V

SCÈNE PREMIERE. Lucinde, Philoctète.

PHILOCTÈTE

Quand il eut résolu cette mort inhumaine, Il fit nos propres mains complices de sa peine. En la forêt d'Oethé, chacun, le fer en main, Sur ses arbres sacrés accomplit son dessein ; Lui-même le premier travaille à sa ruine, Il coupe, arrache, rompt, jusques à la racine. La forêt retentit à ce trouble nouveau, L'un frappe sur le chêne et l'autre sur l'ormeau ; La terre s'ébranla, les dryades gémirent, Et de crainte et d'horreur tous les faunes frémirent. Les arbres, dépouillés de leurs feuillages verts, Se virent bien plus nus qu'au milieu des hivers ; Les cerfs sont étonnés d'y perdre leurs ombrages, Et d'un pas incertain cherchent d'autres feuillages. Le plus petit oiseau ne peut où s'y percher, Et toute la forêt ne devient qu'un bûcher. Il nous presse, et lui-même en de diverses formes Range les troncs coupés des chênes et des ormes. Il dresse avec plaisir ce qui doit l'embraser, Et veut que sa massue aide à le composer. Il y jette la peau du monstre de Némée : « Elle y sera, dit-il, avec moi consumée. » Lors on s'efforce en vain de cacher ses douleurs, Tous se trouvent saisis, et chacun fond en pleurs. Mais sa mère surtout relâche son courage : Elle rompt ses cheveux, déchire son visage, Pousse des cris au ciel, meurtrit son sein de coups, Et plus que ce héros se fait plaindre de tous. « Réprimez, lui dit-il, cette douleur cruelle, Vous ôtez à ma mort la qualité de belle ; Voulez vous de vos pleurs obscurcir mon renom, Et rendre mon trépas agréable à Junon ? » Là de ses propres mains la flamme est allumée, L'air noircit à l'entour d'une épaisse fumée Et l'on voit aussitôt un tel embrasement Que la flamme atteignit jusqu'à son élément. Si proche de sa fin, l'oeil riant, la voix saine : « Quoi ! Vous pleurez, dit-il en s'approchant d'Alcmène, Vous plaignez mon destin quand mon père m'attend, Vous vivrez affligée, et je meurs si content, Ma mère ! » achevait-il... Elle, à ce nom de mère, De nouveau s'abandonne à sa douleur amère, Crie, accuse le Ciel, nomme les dieux jaloux, Et va tomber pâmée à quelques pas de nous. C'est là que la constance eut d'inutiles armes, C'est là qu'il soupira, son oeil versa des larmes, Il cessa d'être Alcide en ce moment fatal, Et plaignit les regrets dont on plaignait son mal. Mais que cette douleur fut bientôt consolée Et qu'il rétablit tôt sa constance ébranlée ! « Fidèle compagnon, dit-il en m'embrassant, Ranime la couleur de ton teint languissant, Et, si tu fus toujours conforme à mon envie, Ne pleure point la mort dont j'achète la vie ; Accompli, seulement l'arrêt qui t'est prescrit, Et fais que sur ma tombe Arcas rende l'esprit. » À ces mots, le teint doux, l'oeil gai, la face ouverte, Il nous embrasse tous, et tous pleurent sa perte. Il paraît seul content, et, riant de nos pleurs, Entre dans ce bûcher comme en un lit de fleurs. Jamais roi triomphant environné de palme Ne parut en son char plus joyeux ni plus calme ; Son esprit toujours sain ne fut point altéré, Mais presque en un moment son corps fut dévoré.

SCÈNE II. Alcmène, Philoctère, Agis, Lucinde.

PHILOCTÈTE, se défendant

Madame !

SCÈNE III. Phiploctète, Lucinde, Agis, Ddeux Valest amenant Arcas, Iole.

On lie Arcas au tombeau.

LUCINDE

Ô parfaite amitié !

Là on entend un grand tonnerre, et le ciel s'ouvre.

SCÈNE DERNIÈRE. Hercule descendant du ciel.

1 648 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica