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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Iphigénie

Jean de Rotrou· créée en 1640, imprimée en 1641· 5 actes· 1 910 vers· 13 personnages

Représenté pour la première à Paris en 1640 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • AGAMEMNON, Général d'armée
  • CLYTEMNESTRE, femme d'Agamemnon
  • ACHILLE
  • MÉNÉLAS, frère d'Agamemnon
  • ULYSSE
  • IPHIGÉNIE, fille d'Agamemnon
  • ARDÉLIE, suivante
  • CALCAS, sacrificateur
  • TALTIBIE, trompette
  • AMYNTAS, vieillard
  • ORONTE, valet de chambre d'Aga »
  • SOLDATS GRECS
  • GARDES

ACTE I

SCÈNE I.

AGAMEMNON, dans un Cabinet déchirant une lettre

Non je n'avouerai point, cette lâche écriture Conseillère importune, indiscrète nature, Ton avis vient trop tard, il n'est plus de saison. Et tu n'as point de voix où parle la raison Et toi trop aimable, aux tendresses d'un père : Ma main de mes pensées si prompte secrétaire, Consulte-moi deux fois, et de ton mouvement Ne prévient pas ton ordre, et mon commandement. La guerre à d'autres soins appelle ton usage, Néglige ma pitié pour sévir mon courage. Sois sourde à la Nature et soutiens bien mon rang N'écrit que d'une épée, et qu'en lettre de sang. En moi seul aujourd'hui toute la Grèce espère Sers-moi comme bon chef, et non comme bon père.

Il rêve longtemps.

Mais songes-tu cruel que ce raisonnement, Ôte à l'humanité son premier sentiment, Que le devoir du sang souffre en cette aventure, Que le premier des droits est celui de nature, Que les enfants d'un Roi sont ses premiers sujets Et de sa passion les plus dignes objets : Quel siège entreprends-tu, si ta fille est la proie Par où doit commencer le pillage de Troie, Si pour répandre un jour le sang des Phrygiens, Il faut dès à présent verser celui des tiens ; Si te voyant encor si loin de leur murailles Déjà dans ton armée il font des funérailles , Et si déjà vainqueurs et déjà triomphants. Ils portent de si loin la mort à tes enfants Encor serait-ce peu, mais que pour ce carnage Il me faille servir d'instrument à leur rage : Que le premier des traits dont ils me vont blesser, Attende de ma main le soin de l'adresser, Et que plus qu'eux enfin bourreau de ma famille, Je conduise leurs coups dans le sein de ma fille Plutôt subsiste Troie et ses murs orgueilleux D'immortels artisans ouvrages merveilleux, Des hommes et des Dieux défiant les tempêtes : Aillent percer le ciel ; de leurs superbes têtes :

Reprenant du papier et une plume.

Achevons donc Nature, achevons ton dessein À ma fille innocente ôtons le fer du sein, Que le fort se déclare, ou nuisible ou prospère, Je serai mauvais chef, plutôt que mauvais père,

Deux valets entrent, il dit à un.

Voyez, si Damyntas par mon ordre rendu À quelque pas d'ici je suis pas attendu.

Il écrit.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le Valet de chambre, Amyntas, Agamemnon.

LE VALET DE CHAMBRE

Est-ce vous Amyntas ?

SCÈNE IV. Agamemnon, Le Valet de chambre.

AGAMEMNON

Et bien.

LE VALET DE CHAMBRE

Il vous attend.

AGAMEMNON

Près d'ici ?

LE VALET

Sur la rive.

SCÈNE V. Agamemnon, avec une lanterne sourde, Amyntas.

AGAMEMNON

Et dans ma Cour depuis, j'ai su quelle créance, T'acquit en son esprit ton âge, et ta prudence : C'est la raison aussi qui fait qu'en ce besoin J'ai recours à ton zèle, et fais choix de ton soin. Pour te déclarer donc, quel devoir j'en exige, Écoute en peu de mots le sujet qui m afflige : Tyndare eut de Léda trois filles, trois beautés, Ou trois vivants écueils des jeunes libertés, Dont ma femme fut une, et Phoebe, et cette Hélène, Jadis : l'honneur des Grecs, et maintenant leur haine, Depuis que son caprice à leur repos fatal, Leur produit tant de trouble et promet tant de mal, Les charmes infinis qui paraient son visage, 'Presque incroyablement s'accrurent avec l'âge : Bientôt au jugement et des yeux et des coeurs, Comme un autre Soleil, elle effaça ses soeurs. Partout elle lançait d'inévitables flammes. Chaque trait de ses jeux lui soumettait des âmes, Et tant de libertés révérèrent ses lois. Que son père en perdit la liberté du choix : Enfin de tant d'amants qui soupiraient pour elle, Entre les principaux naquit une querelle, Par qui, tous menaçaient de furieux combats Celui pour qui le sort destinait ses appas : Ce fatal différent ou chacun se déclare, Excite un trouble étrange en l'esprit de Tyndare : Il consulte longtemps, et longtemps en souci, Ne la peut ni donner ni refuser aussi ; Mais il résout enfin cette doute fatale, Et voici par quel fil il sort de ce dédale : Il exige de nous que mutuellement Nous nous obligions tous d'un solennel serment, Par là tu peux juger que j'étais de la presse > À cette nécessaire et fatale promesse, De prêter assistance à celui d'entre-nous Que le Ciel destinait pour être son époux, S'il arrivait un jour qu'elle lui fut ravie, Et qu'on la peut ravoir au danger de sa vie : Chacun flatté d'espoir d'en être possesseur, Souscrit à cet arrêt contre le ravisseur, Et transporté qu'il est de cet amour extrême Oblige ses sujets, ses armes et soi-même.

Doute est usuellement masculin. Antoine Furetière indique qu'il était autrefois féminin sans indiquer de date.

AGAMEMNON

Lors Ménélas confus et forcenant de rage, Déteste, mais trop tard, ce fatal mariage, Et pour nous engager dans son juste courroux, Nous sommes du serment qui nous oblige tous, Comme sa plainte est juste, on arme à sa requête, Au bout de quelque mois toute l'armée est prête, On prend le rendez-vous, on se rend sur ses bords, Et là je suis nommé pour chef de ce grand corps : Hélas que le plus vain peut bien voir sans envie, Cet honneur si fatal au repos de ma vie, Puisque le Ciel m'oblige à payer de mon sang L'importune splendeur de ce funeste rang, Quand tous prêts nous pensions aller lancer la foudre Qui doit des Phrygiens mettre, la ville en poudre, Une tranquille paix, des vents avec les eaux, Au rivage d'Aulide arrêta nos vaisseaux, C'est ce calme importun qui retient la tempête. Que pour battre Ilion nous avions toute prête, Calchas enfin pressé de l'esprit furieux, Qui prononce aux mortels les réponses des Dieux. De la part de Diane a rendu cet Oracle.

ORACLE.

Pour naviguer sans obstacle, Et gagner en ce siège un renom immortel,- Du sang d'Iphigénie arroser mon autel. Hélas ! Peu s'en fallut que ma douleur extrême, À cet arrêt fatal ne m'immolât moi-même, Et que pour ne point voir ce que le sang défend, Le père sur le champ ne payât pour l'enfant, Lors je n'affecte honneur, pouvoir ni renommée, Et veux faire au Héros congédier l'armée, Ne pouvant consentir à l'arrêt d'une mort, Qui fait sur la nature un si barbare effort, > Mais mon frère qui brûle et qui ressent dans l'âme, Au point qu'on peut juger la perte de sa femme, N'imagina raison ni d'honneur ni d'état Dont il ne m'assaillit, et qu'il ne m'objectât Pour me faire résoudre à quoi qui se propose, Et qui soit nécessaire au dessein de sa cause : Étourdi donc de cris, et d'importuns propos, Je me laisse gagner, je dépêche en Argos, Et pour tromper ma femme écris qu'Iphigénie Doit au fils de Thétis par l'Hymen être unie, Et qu'il a refusé de partir avec nous, Qu'emportant de ce lieu le nom de son époux, Sous ce prétexte faux, bourreau de ma famille Je disposais la mère à m'envoyer la fille, Résolu d'accomplir cette barbare loi, Que mon frère sait seul, Calchas , Ulysse et moi ; Mais depuis par une aigre et secrete défense, Nature qui ne peut souffrir que je l'offense, M'ayant fait rétracter ce funeste dessein, M'a pour les détromper mis la plume à la main, J'écris à Clytemnestre une seconde lettre, Qu'à ta discrétion t'oserai bien commettre^ Assuré que ton zèle et ta fidélité Te porteront assez à cette piété ; Prends ce soin pour ton Roi, prends-le pour la nature, Va, mais auparavant entends-en la lecture, Afin que se perdant comme il peut avenir. Elle se retrouvât dedans ton souvenir. À CLYTEMNESTRE. Digne compagne de ma couche Illustre sang de tant de Rois, Ma main au défaut de ma bouche > Te parle une seconde fois. Ne presse rien, retiens ta fille, Achille a modéré l'ardeur de son amour Et remis à notre retour L'alliance qu'il prend dedans notre famille. Agamemnon.

Phrygiens : habitant de la Phrygie où se trouvait Troie.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Agamemnon, Oronte, Valet de Chambre.

AGAMEMNON

Oronte ?

ORONTE, sortant de la tente

Quoi Seigneur ?

AGAMEMNON

Va tôt.

ORONTE

Où ?

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Ménélas, surprend Amyntas portant la lettre, Gardes.

AMYNTAS, se défendant de rendre la lettre

Sire mon devoir souffre en cette violence.

SCÈNE II. Agamemnon, suivi de ses Gentilshommes, Ménélas, Amyntas.

AGAMEMNON

Qu'une langue diserte est souvent un grand mal.

Disert : Qui parle avec abondance et non sans élégance. [L]

MÉNELAS

C'en est un bien plus grand qu'un esprit inégal : Je me condamnerai si vous pouvez répondre Aux pressantes raisons dont je vous vais confondre, Et ne récusez point un esprit irrité, Je ne vous convaincrai qu'avec la vérité, Ne vous souvient-il pas avec combien d'adresse Vous vous êtes fait chef des troupes de la Grèce. Ha comme ce grand coeur se savait abaisser, Le font ne portait pas l'image du penser : Et votre modestie alors incomparable : Fut un adroit chemin à ce rang honorable. Jamais pour s'élever on ne se mit si bas, Vous offriez à l'un, a l'autre ouvriez les bras : Serriez à l'un la main, jetiez les yeux sur l'autre, Portiez votre intérêt, beaucoup moins que le nôtre : De qui vous demandait vous préveniez les pas, Portiez, à qui voulait et qui ne voulait pas, Et lors votre maison à tout le monde ouverte, Jusques aux basses courts n'était jamais déserte. Mais quand cette affectée et fausse humilité, Vous eut de notre chef acquis la qualité, Un soudain changement de moeurs et de visage, Fut de cet artifice un trop clair témoignage, Vous devîntes plus grave, et comme auparavant, Ne nous parûtes plus, cet ami si fervent, Vous fermâtes au peuple et l'oreille et la porte, Vous marchâtes suivi, d'une pompeuse escorte, Et jamais on ne vit avec telle splendeur, Du rang que vous tenez, souvenir la grandeur, Sachez qu'à des esprits commis aux grandes choses, Rien n'est plus messéant que ces métamorphoses : Et qu'il n'est d'un grand Roi, ni d'un homme de bien, De promettre beaucoup, et n'exécuter rien : Plus un ami sincère à la fortune amie, Plus son affection en doit être affermie, Les moyens de servir la doivent enflammer, Plus on devient utile et plus on doit aimer. Le ciel qui pèse tout d'une égale balance, N'a pas longtemps aussi souffert votre insolence, Il tient la clef des vents elle est dans ses trésors, Il les peut enfermer ou les mettre dehors, Et c'est de cette clef que fermant leur passage, Et nous les déniant, il rompt notre voyage. Votre esprit jusqu'alors si confiant et si fort, S'humilia bientôt à ce revers du sort. Ce calme vous agite autant qu'il nous arrête, Il excite en votre âme une étrange tempête, Et certes le débris de votre autorité Importe assez aussi pour être redouté. L'entreprise avortée eut laissé la mémoire D'une si méprisable et ridicule histoire, Que vous n'ignorez pas que Troie eut eu longtemps D'agréables sujets de rire à vos dépens, Vous prîtes donc conseil des sages de l'armée. De qui l'expérience est la plus confirmée : Et s'il vous en souvient ne dédaignâtes point, Qu'à leurs opinions mon sentiment fut joint. Mon frère, disiez-vous, faisons nous une voie, Qui conduise au trépas ou qui nous mène à Troie. Êtes-vous satisfait, et le traître Pâris, Du rapt de votre femme, est-il quitte à ce prix ? Mais la perte en effet que vous plaigniez dans l'âme, Était de votre rang et non pas de ma femme : C'est de votre intérêt que vous êtes jaloux, Et d'inclination vous ne servez que vous, Quand vous sûtes enfin par la voie de l'Oracle. Consulté par Calchas pour lever cet obstacle, Qu'immolant votre fille on pourrait naviguer, Vous l'offrîtes plutôt qu'on n'osa l'exiger, Et pour ne tenter pas un message inutile, La mandâtes au nom de maîtresse d'Achile, Couvrant de ce prétexte adroit et spécieux, Le généreux dessein de satisfaire aux cieux. Mais quelle attente enfin nous avez vous donnée, Puisque vous l'étouffez aussitôt qu'elle est née, Et par une autre lettre et de la même main, Révoquez lâchement ce glorieux dessein : Y fûtes-vous-forcé, vous l'avons nous fait faire, Vous ne le diriez pas trop savant du contraire> Es-ce donc bien user d'un souverain pouvoir, Que sans nécessité à donner un faux espoir, Que de promettre hier le pillage de Troie, Et priver aujourd'hui de cette fausse joie, Ce mal est ordinaire, à un homme ambitieux, De monter s'il pouvait jusqu'au trône des Dieux : Puis quand il tient un rang, dont il est incapable, Il le quitte avec honte, et sa charge l'accable. Je plains en ce malheur à la Grèce fatal. Beaucoup plus que le mien l'intérêt général : Et je vois a regret tant de brave jeunesse, Bouillante comme elle est d'éprouver son adresse : De voir pleine de honte et de confusion, Mettre des armes bas à votre occasion, Les trésors ne sont pas les biens que je désire, À qui dessus autrui possède de l'Empire. La sagesse d'un Prince est son souverain bien, Qui la possède a tout, qui ne l'a pas n'a rien, Avecque la sagesse un homme est tous les hommes, Sans elle ce n'est rien que tout ce que nous sommes. Qu'une grande machine, et qu'un énorme corps,. De qui rien ne gouverne et ne meut les ressorts.

AGAMEMNON

Plus juste qu'éloquent, je ne veux par des mots, Répondre à ce torrent d'inutiles propos, Vous savez mieux parler, moi je me sais mieux taire, Et mieux considérer que vous êtes mon frère. Il sied moins d'offenser, à qui plus est permis, Et je respecterais jusques à mes ennemis. Quel sang répondez-moi, forme ce coeur barbare, Qui contre son sang même, enragé se déclare, Qui vous a fait ce sang que vous voulez verser, Que vous a fait ce sein que vous voulez percer : Et quel fruit vous naîtra de ce funeste ouvrage, En retablirez-vous un heureux mariage, Vous redonnera-t-il une honnête moitié, Digne de vos baisers et de votre amitié. Ne vous imprimez, pas cette créance vaine, Jugez plus sainement du procédé d'Hélène : Que de vous figurer que son enlèvement, Ne fut pas avoué de son consentement. La beauté, ce tableau de l'essence divine. Ce trésor de son sang est souvent sa ruine, C'est un présent des cieux à la vertu fatal, Un bonheur malheureux, un bien source de mal. Et pour dire en deux mots mon sens de votre femme, Le visage en est beau, mais je doute de l'âme, Sa jeunesse eut en vous un mauvais gouverneur, Qui l'a sut mal guider au chemin de l'honneur, Et de cette indulgence et liberté de vie, Sa mauvaise conduite et sa perte est suivie, S'il est donc de la sorte, est-il juste en effet, Que je répare un mal que vous vous êtes fait, Et que je rétablisse aux dépens de ma fille, Le désordre arrivé dedans votre famille : Pour ce que ses baisers sans doute vous sont doux, Devez-vous au mépris de l'honneur et de nous, Recouvrer ces serveurs peut être après la proie, Maintenant le rebut de ce mignon de Troie Est-ce ainsi que l'honneur gouverne vos désirs, Honnête portez-vous à d'honnêtes plaisirs ; Et ne devenez pas l'esclave d'une femme, Qui vous sourit des yeux, et vous trahit en l'âme, Si j'ai changé d'avis je l'ai fait par raison, Tandis que le remède est encor de saison Tandis que mon sang parle et que je puis l'entendre, Tandis que mon devoir m'oblige à le défendre, Et qu'il dépend de moi de ne l'exposer pas, Au redoutable acier du couteau de Calchas, Et voilà, dites-vous, ce défaut de sagesse, Funeste a mon honneur, et fatal à la Grèce, Je vous tiens bien plus lâche et plus fol en effet, De rechercher un mal dont vous êtes défait, Et de nous obliger à battre la campagne, Pour vous rendre une ingrate et perfide compagne, Qui ne vous voyant plus se rit de votre amour, Et vous étouffera peut être à son retour, Pour la nécessité du serment qui nous lie, Étant touchés d'amour nous l'étions de folie : Et le droit qui connaît des crimes des amants, Relève à cet égard de semblables serments : À Dieu y contentez-vous de ce peu de paroles, Contre tant de raisons absurdes et frivoles, Et pour conclusion de tout notre entretien, Faites votre devoir, moi je ferai le mien.

SCÈNE III. Ulysse, amenant un Messager, Le Messager, Agamemnon, Ménelas, Amyntas.

ULYSSE

Si c'est de Ménélas que j'entends ce langage, Si sa voix à ce point a trahi son courage, Je ne le connais plus, je l'ignore aujourd'hui, Et je ne puis en lui trouver rien moins que lui : Mais il connaît son frère, et quoi qu'il lui expose, Il sait qu'il ne peut nuire au succès de sa cause, Et qu'il peut sans danger de l'exécution, Donner cette requête à sa compassion. Autrement qui croirait qu'en ce besoin extrême, Sans égard de l'honneur, sans égard de soi-même, Au mépris de l'Oracle, au mépris des autels, Et du sacré respect qu'il doit aux immortels, Et la confusion d'un milLion de tentes, Et de mille vaisseaux mille forêts flottantes, À la honte des Grecs et l'honneur des Troyens, Il voulut de ce siège empêcher les moyens : Non il sait qu'il attaque une vertu plus forte, Que l'assaut qu'il lui livre et les coups qu'il lui porte, Que sans peur d'abstenir il vous peut demander Et qu'il vous peut prier sans vous persuader, Il a su séparer de la vertu commune, La vôtre inébranlable aux coups de la Fortune, Qui stable et tenant fort dessus ses fondements, Est prête et résolue à tous événements : C'est sur cette vertu que tant d'illustres âmes, A l'honneur de la Grèce et l'effroi des Pergames, Battissent des desseins dont les succès fameux, Passeront quelque jour la foi de nos ne neveux, Pour honorer l'armée, et faire un choix utile Nestor ni Ménélas n'ont point été nommés, Quoi que tous si puissants et tous si renommés, Moi-même justement défiant de moi-même, N'ai pas osé prétendre à cet honneur extrême, Un seul Agamemnon s'est parmi tant de Rois, Trouvé un digne objet de la commune voix, Comme celui de tous dont le zèle et l'adresse, Devait porter plus loin l'intérêt de la Grèce, Et qui doit embrasser avecque plus d'ardeur, Le pénible travail qui soutient sa grandeur, S'il s'expose sans crainte et s'il porte avec joie, Tout ce qu'il a de sang à la brèche de Troie, Qu'a-t-il de précieux qu'il ne doive exposer, Et quel plus digne sang nous peut-il refuser : Diane pour les Grecs lui demande sa fille : Mais que lui font les Grecs, font-il pas sa famille : Et s'avouant leur chef, ne s'avouait-il pas, Père d'autant d'enfants qu'il voyait de soldats. Qu'a-t-il commis de lâche et par quelle faiblesse, L'a-t-on vu de son sang démentir la noblesse, Pour appréhender rien en cette occasion, Qui puisse retourner à sa confusion, Pour craindre qu'au désir dont tout le monde brûle, Il soit le moins ardent, et le premier recule : Non, non, il est aux Grecs un trop solide appui, Espérons mieux pour nous, et jugeons mieux de lui S'il faut encore Électre avec Iphigénie, Ne craignons pas qu'il faille et qu'il nous l'a dénie, Tous doivent tout pour lui, seul il doit tout pour tous, Tout notre sang est sien, tout le sien est à nous.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Clytemnestre, Iphigénie, Ardélie suivante, un écuyer.

SCÈNE II. Agamemnon, Clytemnestre, Ardelie, Iphigénie, L'écuyer, des Valets.

SCÈNE III. Clytemnestre, Agamemnon, Les Valets.

AGAMEMNON

Obéissez.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Achille, Clytemnestre.

SCÈNE VI. Amyntas, Achille, Clytemnestre, Nestre.

CLYTEMNESTRE, aux genoux d'Achille, qui la relève en pleurant

Seigneur ?

CLYTEMNESTRE

Le fils d'une Déesse, Peut souffrir que mortelle à ses pieds je m'abaisse, Je ne puis apporter trop de soumission, À m'obtenir sa grâce et sa protection, Pour m'être favorable et pour plaindre ma peine, Ne me regardez point en qualité de Reine : Je ne perds pas un Sceptre, et je ne voudrais pas, Pour son recouvrement employer votre bras : La perte d'un enfant nous est plus amère ; Considérez moi donc en qualité de mère, Et mère d'une fille à qui vous êtes cher, Qui ne se rend ici que pour vous y chercher, Dont l'ardeur d'être à vous est la première flamme, Et que l'on a mandée au nom de votre femme. Quoi que de cet hymen l'espoir lui soit ôté, Révérez toutefois le nom quelle a porté, Et soyez à ses jours un salutaire asile, Voudriez, vous qu'un bûcher lui fut le lit d'Achille, Et qu'où je la menais pour vous tendre les bras, Elle tendit le col au couteau de Calchas ? Pour le respect du sang où l'honneur vous convie, Par les flancs immortels dont vous tenez la vie, Par ces foudres vivants, ces bras toujours vainqueurs, Et par ce port si beau, l'objet de tant de coeurs, Conservez-moi ma fille et détournez sa perte, On vous l'imputerait si vous l'aviez soufferte ; Ce coup qui la tuerait viendrait de votre nom, Bien plus que de Calchas ou que d'Agamemnon,. Il serait dangereux d'être votre Maîtresse, Si l'on payait ainsi les voeux qu'on vous adresse : Et vous seriez au sexe un objet de mépris, Si du bien qu'il vous veut la mort était le prix.

ACHILLE

Je sens mon coeur s'enfler, et mon courage extrême, S'étendre et s'élever au delà de soi-même : Ce n'est pas que rebelle au joug d'un souverain, Je fasse vanité d'en secouer le frein : Mais je veux que ses lois comme ses moeurs soient bonnes, C'est par où se maintient le respect des couronnes, Où je pardonnerais à mes propres sujets, Les troubles excités, par mes mauvais projets ; Partout ou la raison réglera la puissance, On pourra s'assurer de mon obéissance : Où je verrai manquer cette condition, Là manquera mon zèle et ma soumission, La raison est le chef qui m'a conduit à Troie, Bien plus qu'Agamemnon c'est elle qui m'emploie, Et ce bras tout ardent et tout bouillant qu'il est, Est un foudre immobile ou la raison se tait, Arrêtez donc le cours de ce torrent de larmes, Et tout ce qui se peut attendre de mes armes, Dont on ne peut douter que je ne m'aide bien, Espérez-le, Madame, et n'en exceptez rien, Je suis le plus abject de tout ce que nous sommes, Le plus lâche des Grecs et le moindre des hommes, Si sans empêchement je laisse Agamemnon, Vous ourdir cette fraude, abuser de mon nom, Le crime qu'il propose est mien si je l'endure, Sans tenir le couteau je ferais la blessure : Et pour être appelé l'auteur de son trépas, N'importe qui la tue, ou mon nom ou mon bras : Par le sang de Thétis, par celui de Nerée, Par leur autorité des flots si révérée, Par le jour que je tiens d'une divinité, Par l'honneur que je dois à votre Majesté ; De ce meurtre le Roi rétractera l'envie, Et d'autres que sa fille y laisseront la vie, Partout je suis Achille et le fer s'il le faut, N'attendra pas à Troie à montrer ce qu'il vaut : Quiconque de ce bras voudra forcer l'asile, À sa honte apprendra quel est le bras d'Achille, Et ne publiera pas que de la main des Dieux, Le tonnerre lancé tombe plus furieux.

ACTE IV

SCÈNE I. Iphigénie, Ardélie.

SCÈNE II. Agamemnon, Iphigénie.

SCÈNE III. Clytemneste, Ardélie, Agamemnon, Iphigénie.

CLYTEMNESTRE

Ce silence est l'effet du remords qui vous touche, Ouvrez l'oreille au moins si vous n'ouvrez la bouche, Parlons avec franchises et ne nous servons plus Des énigmes obscurs d'un sens double et confus, Ce n'est pas d'aujourd'hui que je dois être instruite, De votre procédure est de votre conduite : J'ai reconnu trop tôt, et trop tard pour mon bien. Ce mauvais naturel qui ne respecte rien, Votre première vue à mon repos fatale, Me coûta mon époux le malheureux Tantale, Dont votre violence acheva ce dessein, Pour donner en mon lit place à son assassin, Votre force m'acquit bien plus que votre flamme, Et je fus votre rapt et non pas votre femme : Vous plongeâtes depuis cette cruelle main, Au sang d'un de mes fils arraché de mon sein, De ses membres mourants bâtites les murailles, Et de ces flancs ouverts tirâtes les entrailles : Le coeur me saigne encorde cet acte odieux, Car ce fameux exploit se commit à mes yeux : Alors pour vous livrer une mortelle guerre : Mes frères de soldats épuisèrent leur terre, Ils vinrent en Argos, mais votre repentir, En obtint votre grâce et les en fit sortir, Mon frère confirma ce subit hyménée, J'avais été ravie et je vous fus donnée, Quant notre lit fut calme et que l'affection En chassa le désordre et la dissension, Je vous fis admirer la grandeur de ma vie, Jamais mes actions n'ont fait parler l'envie, J'ai reçu sans reproches et jamais suborneur N'a que de vains efforts assailli mon honneur, Comme la pureté rend la couche seconde, Bientôt de trois beautés la nôtre orna le monde, Et comme les enfants sont d'agréables noeuds, Qui resserrent les coeurs et réchauffent les voeux. Ces fruits de notre hymen en accrurent la flamme, Nous ne faisions qu'un coeur, nous ne faisions qu'une âme. Et ce Dieu n'a jamais dans la maison des Rois, Plus glorieusement vu révérer ses lois ; Aujourd'hui quel Démon de divorce et de haine, Veut de cet union détacher une chaîne, Et misérablement priver du bien du jour, Le gage le plus cher que j'ai de votre amour : C'est ouvrage est celui que vous voulez défaire, Ne vous souvient-il point que vous êtes sont père : Cet auguste maintien, cet oeil modeste et doux, Ne vous montrait-il point quelque chose de vous. Si vous ne respectez votre propre famille, C'est un fatal honneur que d'être votre fille, Elle vous doit le jour sa vie est votre bien, Mais si vous l'en privez elle ne vous en doit rien : Si vous n'avez pour elle un naturel de père, Laissez-lui pour le moins ce quelle a de sa mère : Ne la dépouillez point de ce qui m'appartient, Ne tirez pas de moi la moitié qu'elle en tient, Quelle effet produira cette mort inhumaine, Le repos d'un jaloux et le retour d'Hélène. Ô Dieux l'illustre exploit que vous entreprenez, Et bien digne du soin que vous vous en donnez : C'est prendre bien avant les intérêts d'un frère, Et mettre à haute estime une femme adultère, Que de la ramener au lit de son époux, Au prix du plus pur sang qui soit sorti de nous, Quant vous rendrez au ciel ce triste sacrifice, De quoi le privez-vous, de vous être propice, Quels raisonnables voeux pourrez-vous concevoir En un si sacrilège et barbare devoir : Ne doutez de ses soins ni de ses assistances, Si pour des parricides il doit des récompenses, Et si pour plaire aux Dieux il ne faut que pécher, Sauvez votre dessein vous leur ferez bien cher : Peut être espérez vous qu'après le sac de Troie, On vous vienne au devant recevoir avec joie, Et vous féliciter de vos faits triomphants : Mais qui sera-ce, moi seront-ce vos enfants, Serez-vous désiré dedans votre famille, Ayant meurtri leur soeur ayant tué ma fille, Et ne pourrons nous pas redouter justement, De sortir étouffée de votre embrassement, Plutôt, plutôt, Seigneur, renoncez à la gloire D'une si périlleuse et funeste victoire, Et plutôt à jamais demeurent vos vaisseaux, Un immobile faix sur la plaine des eaux.

IPHIGÉNIE

Grand Prince, car d'oser vous appeler mon père, À votre intention ce titre est bien contraire, Et vous avez pour moi trop d'inhumanité, Pour ne renoncer pas à cette qualité, S'il vous souvient pourtant que je suis la première, Qui vous ait appelle de ce doux nom de père, Qui vous ait fait caresse et qui sur vos genoux, Vous ait servi longtemps d'un passe-temps si doux, Ne vous étonnez pas que cette mort m'étonne, Je ne l'attendais pas du bras qui me la donne : Et je me plains bien moins en mon mauvais destin, D'un tel assassinat que d'un tel assassin,„ La mort est un écueil fatal à tous les hommes, Nous y sommes sujets dès l'instant que nous sommes, Oui, Seigneur, la première et dernière des lois, Est la nécessité de mourir une fois, Je mourrai sans regret, mais par une aventure, Qui semble bien contraire aux lois de la nature, Et ma mère a sujet d'un juste étonnement En vous voyant pour moi si peu de sentiment, Vous reconnaîtrez bien les douleurs de sa couche, Et certes mon malheur très justement la touche : Quand vous semblez en moi désavouer son fruit Comme si vous doutiez et que vous l'ayez produit : Ai-je quelque intérêt aux affaires d'Hélène, Est-ce à moi d'épouser son amour ni sa haine, De défendre son coeur des voeux de ses amants, Et de répondre aux Dieux de ses déportements, Si quelqu'un doit périr si Diane l'ordonne, Ménélas son époux n'a-t-il pas Hermione, Qui plus qu'elle, est leur sang, et qui de ses parents, N'a plus de part moi dans tous leurs différents, D'avoir recours aux pleurs, d'implorer votre grâce, Un si vil procédé sent trop son âme basse : C'est une lâcheté que leur sang me défend, En cela connaissez que je suis votre enfant, Plus vous me témoignez de n'être plus mon père, Plus je m'efforcerai d'éprouver le contraire, Le sang qui sortira de ce sein innocent, Prouvera malgré vous sa source en se versant.

SCÈNE IV. Clytemnestre, Iphigénie, Ardélie.

SCÈNE V. Clytemnestre, Iphigénie, Ardélie, Achille.

CLYTEMNESTRE

Ô dieux !

CLYTEMNESTRE

Seul.

CLYTEMNESTRE

Contre tant.

IPHIGÉNIE

Je tremble.

SCÈNE VI. Deux valets apportants des armes, Clytemnestre, Achille, Iphigénie, Ardélie.

IPHIGÉNIE

Quand je perdrais pour vous une seconde vie, Je reconnaitrais mal une si noble envie : Cette courtoise humeur joint à ce coeur si bon, Souffre aussi peu de prix que de comparaison : Mais tous grands, tous puissants, et tous forts que nous sommes, Qu'est-ce contre les Dieux que la force des hommes : C'est un arbre sans fruit que ce zèle indiscret, Qui tente l'impossible achète un vain regret, Et j'ai tant vu d'efforts de mon mauvais génie, Qu'il peut bien perdre Achille avec Iphigénie, Et qu'au pieux destin d'empêcher mon trépas, Vous pourriez bien périr et ne me sauver pas, Écoutez donc enfin ce que je délibère, Agréez-le, Seigneur, vous souffrez-le ma mère : J'ai le coeur assez bon et l'esprit assez fort, Pour ne reculer pas au chemin de la mort, Ne m'ôtez point l'honneur de mourir avec gloire, Et d'en laisser aux Grecs une heureuse mémoire, Il importe fort peu que le coup que j'attends, Soit l'ouvrage d'un homme ou l'ouvrage du temps : Aussitôt que le sort nous déclare sa haine, Mourir n'est plus mourir, c'est tirer de peine Qui souffre le mérite : et tout coeur généreux Doit mourir sans regret, s'il ne peut vivre heureux. Je puis seule accomplir tous les voeux de la Grèce : La plainte des Nochers à moi feule s adresse, Partout l'ancre est levée, et le timon est prêt L'armée pour sortir n'attend que mon arrêt. Je soutiens en vivant l'insolence de Troie, Et je puis en mourant vous la donner en proie ; Sachant que le bonheur naîtra de mon trépas, N'est-ce pas lâcheté que de n'y courir pas ? Le Prince est tout aux siens, comme tout est au Prince : Vous m'avez engendrée à toute la Province ; Si vos soins, si vos voeux, si votre sang est sien, Puisque je suis à vous, vous lui devez le mien. Vous souffrez le Seigneur, vous ne sauriez sans blâme Tenir contre les Grecs le parti d'une femme : Un coeur si relevé répugne en cet emploi ; Je trahis mon pays, si vous mourez pour moi : Je ruine les Grecs, si je leur ôte Achille, J'ôte aux bons un refuge, aux faibles un asile, À la vengeance un foudre, à la justice un bras, L'intelligence aux chefs, et le coeur aux soldats. Laissez donc accomplir les voeux de la Déesse : Je lui donne mon sang je le donne à la Grèce, Tirez le-moi du sein, arrosez en l'autel ; Ce n'est pas trop payer un renom immortel : Fille a mille vaisseaux j'aurai tracé la voie, J'aurai puni Pâris, j'aurai saccagé Troie, Vengé l'honneur des Grecs, satisfait Ménelas, Et pour tous ces exploits, il ne faut qu'un trépas.

Nocher : Dans le langage poétique ou élevé, synonyme de pilote. [L]

Timon : Terme de marine. D'abord la barre du gouvernail, puis, par extension, le gouvernail lui-même. Fig. Direction de ce qui est comparé à un navire. [L]

ACTE V

SCÈNE I. Calchas, Agamemnon, Taltybie, Ménélas, et autres gens dans un bois.

CALCHAS

Dieux ! J'entends ce discours, et nous sommes en peine Pourquoi le Ciel permet l'enlèvement d'Hélène, Sur qui peut justement éclater son courroux, Si voyant ce mépris, il éclate sur nous L'air que nous respirons, la terre qui nous porte, Ce que son sein fécond tous les ans nous rapporte, Tout ce que nos souhaits fournit chaque élément, L'or dont il a semé, le haut du firmament, Celui qu'on trouve au sein de notre vieille mère L'or qui nous enrichit, et l'or qui nous altère Et tout ce que requiert le besoin des humains ; L'aise le tenons-nous d'autre que de ses mains : Tout ce qui n'a point d'âme, et tout ce qui respire Par son ordre éternel, reconnaît notre Empire ; Nous avons des captifs jusqu'au profond des mers, Nous avons des sujets jusqu'au milieu des airs ; Et les feux immortels, auteurs de tant de lustres, Nous sont jusques au Ciel des esclaves illustres ; Son cours même, son cours, l'étonnement des yeux N'est-il pas à la terre un tribut glorieux, Dont un être immortel, aux mortels rend hommage, Et dont ce grand ouvrier honore son ouvrage ; Que vente Agamemnon, que vente Ménélas, Et qu'ont tous les humains qui ne lui doivent pas : C'est lui qui sur vos fronts a mis votre couronne, Vos sujets, vos enfants, c'est lui qui vous les donne, Et votre complaisance à peine se résout À donner une chose à qui vous donne tout ; Bien refusé, au Ciel le sang d'Iphigénie, Il saura bien l'avoir, si l'on le lui dénie. Celui de tous les Grecs et de tous les mortels, Peut s'il veut dès ce soir arrouser ses autels, Et s'il veut à ses pieds voir tout le monde en poudre, Il n'en peut à ses mains coûter qu'un coup de foudre. Hélas ! Les Dieux, Seigneur, qui vous parlent par moi, Vous puissent affranchir des maux que je prévois : Mais je crains bien pour vous, que sourd à leur requête, VOUS ne payez un jour de votre propre tête, Et que m'ayant commis à payer de leur part, Vous ne vous repentiez et de m'avoir cru trop tard.

SCÈNE II. Iphigénie, Ulysse, Clytemnestre, Arédélie, Suite de soldats Grecs, Agamemnon, Ménélas, Talthibie, Calchas.

CLYTEMNESTRE

Hé ! Ma fille.

SCÈNE III. Achille, Agamemnon, Iphigénie, Ménélas, Ardélie, Clytemnestre, Ulysse, Calchas, Talthibie, Soldats grecs.

ULYSSE

Donc une seule fille entre tant que nous sommes, Prend le parti des Dieux contre celui des hommes, Et seule soutenant leurs honneurs immortels, Dispute contre nous l'intérêt des autels, Et nous nous proposons la conquête de Troie, Et notre vanité en fait déjà sa proie. Ô Grèce ! Peuple lâche entre tous les humains, Laisse tomber le fer de tes indignes mains, Ou contre l'insolence et l'orgueil des Pergames Épargne notre sexe, et n'arme que tes femmes, Puisque (ô sujet de honte et de confusion !) Ce sexe seul est mâle en cette occasion. Pour ce nouvel Amant, on sait que sa coutume Est de faire l'amour quand la guerre s'allume ; Ma plainte aussi l'excepte, et ne l'attaque pas, Je parle à tout le camp, je parle à Ménélas, Qui la langue liée en sa propre querelle, Pour Diane et pour soi montre si peu de zèle, Et pour nous, que sommez il a vu sitôt prêts, Est sitôt engagé dedans ses intérêts. Certes, c'est mal venger l'enlèvement d'Hélène, Que de se contenter d'une alarme si vaine ; Et c'est traiter celui qui lui ravit l'honneur, Bien plus de son mignon, que de son suborneur. Il faut bien qu'en effet elle soit soupçonnée D'avoir eu part au crime, s'être abandonnée, Puis qu'on paraît si lâche en ce ressentiment, Et que cette vengeance agit si mollement. Pour elle notre ardeur a peu de violence, Puisqu'un seul homme à tous impose le silence, Et peut rompre un dessein si prêt, si confirmé, C'est Achille, il est vrai, mais nu, mais désarmé.

IPHIGÉNIE

Sans trop d'aveuglement et trop d'ingratitude, Je ne saurais douter de votre inquiétude ; Et si le coeur aussi se voyait clairement, Vous ne douteriez pas de mon ressentiment : Mais quoi, morte autant vaut, et veuve de moi-même, Que saurais-je accorder à votre amour extrême ? À qui puis-je appeler de cet arrêt fatal, Et qui ne doit céder ou le Ciel est rival ? Qui se rend de bonne heure où la défense est vaine, En a plus de mérite, et se fait moins de peine. Après tous vos travaux tous vos cris, tous vos soins, Le coup dont je mourrai ne me tuera pas moins. Pour vous, dont la valeur, telle et si confirmée, Sert de nerfs à ce corps, et d'âme à cette armée, Faites contre vous-même un généreux effort : Et quand vous ne vivriez que pour venger ma mort, Et me sacrifier les dépouilles de Troie, Vivez, et laissez-moi vous en tracer la voie, Laissez-moi du combat porter les premiers coups, Autrement je croirai que vous êtes jaloux, Et me voulez priver de la gloire suprême, D'être aux Grecs plus qu'Ulysse, et plus qu'Achille même ; D'accorder avec eux, et les vents, et les eaux, D'avoir fait de ce port démarrer leurs vaisseaux, Et d'avoir commencé la plus célèbre guerre, Sous qui jamais le Ciel ait vu trembler la terre : Laissez-moi mériter un renom si fameux. Pour dernière raison, veuillez ce que je veux, Et prouvez moi l'amour dont vous me croyez digne, En ne me niant point cette faveur insigne ; C'est le dernier devoir que j'exige de vous, Et si ce n'est assez, je l'implore à genoux.

1 910 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica