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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Ou le Mort Amoureux

L'Hypocondriaque

Jean de Rotrou· créée en 1630, imprimée en 1631· 5 actes· 2 124 vers· 16 personnages

Personnages

  • CLORIDAN, serviteur de Perside
  • PERSIDE
  • CLÉONICE, maîtresse d'Aliaste
  • ALIASTE, parent de Perside
  • PHIDAMANT, page
  • LA NOURRICE DE CLÉONICE
  • LISIDOR, serviteur de Cléonice
  • ÉRISTHÈNE, ami de Lisidor
  • CÉLINDE, devineresse
  • ÉRIMAND, père de Cléonice
  • ORONTE, père de Perside
  • CLARINDE, mère de Perside
  • LES DEUX VOLEURS
  • ÉRIANTE, faisant le mort
  • LYSYS, faisant le mort
  • LES MUSICIENS
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE COMTE DE SOISSONS

Quelque puissante impression qui possède l'esprit de ce Prince amoureux dont vous avez désiré la vue, il fait une action d'un jugement si sain, en l'hommage qu'il vient rendre à votre Grandeur, que vous aurez de la peine à croire qu'il soit Hypocondriaque. Les belles qualités que vous tenez du Ciel, sont si généralement reconnues par tout le monde, que ce Prince, qui doute même de sa vie, ne doute pas de votre Vertu ; et quelques appas qu'il trouve en la mort, il souhaite le bien de vivre dans votre Hôtel. Je crois, que parmi ses rêveries il vous dira de bonnes choses, et s'il vous est importun, j'espère que vous excuserez l'affection d'un de vos plus humbles sujets, qui vous le présente, et qui n'a point jusques ici trouvé d'autre moyen de vous témoigner son inclination particulière au service de votre Grandeur, et l'extrême désir qu'il a d'être estimé de vous,

Monseigneur,

Votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet.

ROTROU.

ARGVMENT

Cloridan, jeune Seigneur de Grèce, ayant reçu commandement de son père d'aller à la Cour, prend congé de Persìde sa maîtresse ; en cet adieu ils se font mille protestations mutuelles de s'aimer inviolablement. Ce jeune Seigneur allant à Corinthe, Ville capitale de Grèce, où était la Cour rencontre sur les chemins deux gentilshommes qui veulent enlever une Damoiselle ; il est touché par les plaintes, et les pleurs de cette fille, met l'épée à la main, et tue ces deux ravisseurs. Cléonice (c'est le nom de cette Damoiselle) se jette aux pieds de Cloridan, et tâche de satisfaire à l'obligation qu'elle lui a par d'assez digues remerciements : mais la beauté de ce Seigneur la surprend tellement, qu'elle ne peut faire autre chose, que le conjurer de la conduire chez son père, et d'y séjourner quelque temps, afin qu'elle eut moyen de mieux connaître celui dont elle venait de recevoir un si bon office. La courtoisie de Cloridan le porte à lui obéir, il la conduit en son château, salue le père de cette fille, et promet à leurs prières de s'y arrêter quelques jours. Durant ce temps Cléonice est passionnée d'amour pour Cloridan, mais il ne peut oublier Perside pour aimer celle-ci, qui tente tous les moyens de gagner son affection. Un jour qu'elle est seule dans le bois proche du Château, et que là elle se plaint de la froideur de Cloridan, Phidamant, page de Perside, qui allait à la Cour, porter des lettres à ce Seigneur de la part de sa maîtresse, entend Cléonice accuser Cloridan de cruauté ; il s'arrête et s'enquiert du sujet qu'elle avait d'en parler en si mauvais termes : Cléonice apprend qu'il est page de Perside, et qu'il cherche Cloridan, elle le corrompt par présents, l'assure que ce Seigneur est demeuré en son château, obtient la lettre qu'il porte, et en change le sens en sorte qu'elle devait faire croire à Cloridan que Perfide était morte incontinent après l'avoir écrire ; de plus Phidamant lui promet d'assurer Cloridan que sa maîtresse n'est plus. Ce Page entre au château, Cléonice le fait conduire en un jardin où est ce Seigneur, qui recevant la lettre changée, et la fausse nouvelle de la mort de Perside s'évanouit ; et quelque temps après sortant de cet évanouissement, croit être mort et cherche Perside par tout le château, qu'il prend pour les enfers. II méconnaît tout le monde, prend quelques fois Cléonice pour l'ombre de Perside, et profère de si étranges extravagances, qu'on croit en ce château qu'il fait le fol, à dessein de se tirer des mains de Cléoníce, et d'achever son voyage ; toutefois il continue si longtemps en cette folie, qu'elle commence d'en croire la vérité, et tâche par raisons, et par les inventions les plus subtiles qu'elle peut imaginer de le faire sortir de cette erreur. Un jour qu'il se plaint de ne pouvoir trouver le fonds des enfers, où sans doute, dit-il, sa maîtresse repose, Cléonice voir qu'il se veut échapper, et sortir du château, pour chercher un lieu plus obscur ; cette fille pour le retenir lui promet de le conduire au lieu le plus sombre de tous les enfers, et d'y chercher elle-même sa maîtresse. En ce pays il y avait dans les maisons de noblesse certaines caves fort noires, où les morts des logis étaient portés dans des cercueils de plomb : ce fut là que Cléonice mena Cloridan, y ayant fait porter un cercueil où ce Seigneur reposait, attendant qu'on eut trouvé Perside ; ce lieu était si conforme à son impression qu'il y demeura assez longtemps sans en vouloir sortir, et durant ce temps Cléonice usa de mille artifices, et d'autant de prières, pour le faire manger, le tirer de son erreur, et se faire aimer de lui ; elle obtient le premier point, mais elle travailla en vain pour les deux autres. Durant que ces choses se passent, Perside fort étonnée de n'entendre point de nouvelles de son serviteur, et ne voyant point revenir son page, s'afflige, et craint qu'il ne soit arrivé quelque sinistre accident à ce jeune Seigneur ; elle a un cousin nommé Aliaste, qui est serviteur de cette Cléonice amante de Cloridan, c'est lui dont elle choisit la confidence, et à qui elle déclare son appréhension ; elle apprend de lui qu'il aime Cléonice, et le prie puisqu'il est amoureux, et séparé aussi bien qu'elle de l'objet qu'il aime, qu'il aille consulter Célinde, devineresse sur l'issue de leurs amours : comme ils font en ce discours, Célinde passe, Perside lui demande qui elle devait épouser, elle répond la mort : Aliaste l'interroge si sa maîtresse l'aimait encore, il apprend qu'un mort lui est préféré. Ces réponses obscures font résoudre ces deux amants d'aller vers Corinthe pour apprendre des nouvelles, l'une de son serviteur, et l'autre de sa maîtresse ; mais une difficulté se présente, savoir le soin avec lequel on veillait sur les actions de Perside, et la peine qu'elle aurait de sortir seule de la maison pour se mettre en chemin avec Aliaste néanmoins comme ces deux parents se ressemblaient fort, ils surent si bien tromper les parents de Perside par leur changement d'habits, qu'ils s'échappèrent de leurs mains ; ils prennent le chemin de Corinthe, et passants par le château de Cléonice, Aliaste le monstre à Perside et lui dit que c'est 1e lieu où ils doivent voir sa maîtresse : allant droit à ce château, ils trouvent le Page lié à un arbre, que deux voleurs avaient dépouillé et mis en cet état, ils apprennent de lui que Cloridan n'a point passé ce château, il leur confesse comme étant corrompu par les présents de Cléonice, il a porté la fausse nouvelle de la mort de Perside à ce Seigneur, leur dit le changement de la lettre par Cléonice, et la maladie de Cloridan. Perside pardonne à ce page et le délie : il les conduit chez Cléonice où ils la trouvent en la cave des tombeaux auprès de celui de Cloridan, qui voyant sa maîtresse court l'embrasser et lui demande où elle a si longtemps séjourné depuis sa mort. Cependant Aliaste accuse Cléonice d'infidélité, elle se répand, l'embrasse, oublie Cloridan et proteste de n'aimer jamais que lui. Le père de Perside cherchant sa fille arrive là, lui pardonne et consent qu'elle épouse Cloridan quand il sera guéri ; comme aussi le père de Cléonice désire qu'Alìaste épouse sa fille, et tous d'une commune affection se portent au dessein de tirer ce jeune Prince de son erreur ; ce qu'ils font enfin par une excellente musique, et la supposition de deux morts qui semblent ressusciter par la vertu de ces agréables concerts ; on fait voir à Cloridan que s'il était mort la Musique aurait un même effet sur lui, que sur les autres, mais ne le voyait pas encore entièrement hors de l'impression d'être mort, un de ceux qu'il avait vus ressusciter se plaignant qu'à son occasion on l'avait tiré du repos des morts, tire un pistolet chargé seulement de poudre contre le corps de ce Seigneur, qui par l'extrême appréhension qu'il a, perd ce qui lui reste de cette fausse impression : ce sujet semble est étrange, mais il est véritable ; et le seul commandement de Monseigneur le COMTE DE SOISSONS, et non pas la vanité de l'impression, m'a porté à lui faire voir le jour. Si les Censeurs y trouvent des défauts, ils doivent être satisfaits par ce mot ; il y a d'excellents poètes, mais non pas à l'âge de vingt ans.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Cloridan, Perside.

CLORIDAN

Rigoureux ennemi de mes chastes désirs, Auteur de ma naissance et de mes déplaisirs, Une fois seulement tu m'as donné la vie, Et déjà ta rigueur me l'a cent fois ravie. Les termes dont ta voix m'exprime ton dessein Me sont autant de traits qui me percent le sein. Ah ! Si jamais ce dieu qui préside à nos âmes T'avait mis dans le coeur un rayon de ses flammes ; Si ta raison captive avait jamais compris Les droits qu'un beau visage a dessus nos esprits, Qu'un semblable départ t'eût causé de tristesse ! Que tu serais sensible au tourment qui me blesse ! Mes pleurs te fléchiraient, et ton affection Aurait plus d'indulgence et moins d'ambition. Que puis-je souhaiter des princes de l'empire ? Le ciel a mis ici tout le bien où j'aspire ; Hors de ce rare objet peut-on voir des appas ? Et la cour peut-elle être où ma reine n'est pas ? Possible que ces bras auront, près des monarques, Des sujets d'étouffer l'autorité des Parques, De signaler mon nom que les objets présents Ne pourraient affranchir de l'injure des ans. Vaines impressions : triompher de Perside, C'est effacer l'éclat des victoires d'Alcide : La douceur de ses yeux nous impose des lois Qui pourraient asservir la majesté des rois. Cependant ses beautés, en ce comble de gloire, Estiment à faveur d'avouer ma victoire : Après un peu d'effort, ses esprits languissants Partagent la douceur de mes feux innocents. Le dieu qui nous gouverne aurait vidé sa trousse Pour faire naître encore une amitié si douce ; Et, sachant que nos feux seulement sont parfaits, Ne cherche plus de gloire en ses autres effets. Fâcheux ressouvenir d'une chose si chère. S'il faut que j'obéisse aux volontés d'un père, Si mes soumissions n'ont que de vains efforts, Enfin si mon départ doit séparer nos corps : Rien ne peut divertir la sentence homicide Qui me doit aujourd'hui séparer de Perside.

Perside entre.

Mais, dieux ! Je l'aperçois ; que son oeil gracieux Donne un charmant éclat aux objets de ces lieux !... La contrainte m'oblige à vous parler en termes Qui pourraient émouvoir les âmes les plus fermes, Si jamais ici bas on a vu la pitié Favoriser l'ardeur d'une sainte amitié.

SCÈNE II. Lisidor, Cléonice.

SCÈNE III. Éristhène, Lisidor.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉONICE, seule

Enfin ces vains objets me tournent à mépris. Spectres, ne paraissez qu'à de faibles esprits, Et n'allez annoncer vos fausses prophéties Qu'aux âmes seulement que le crime a noircies, Seules à qui le ciel prédit des châtiments. Il a pour mon sujet de meilleurs sentiments : Ces horreurs à mes yeux ne sont que des fumées : Qui l'aime ne voit point ses foudres allumées ; Et quelque objet qui puisse épouvanter les sens, Les coeurs sont assurés quand ils sont innocents. Mais, quelque fermeté que la raison m'enseigne, Il semble que ce bois à mon sujet se plaigne ; Que mon proche malheur attriste les oiseaux, Même qu'il ait troublé le murmure des eaux ; Qu'aujourd'hui le soleil n'ose éclairer le monde, Et qu'au lieu de souffler, le vent soupire et gronde ; Qu'il accuse le ciel de verser trop de pleurs. Et de ravir l'odeur et la grâce des fleurs. Dans ces illusions où la crainte me plonge, La chute d'une feuille autorise mon songe ; Le vent avec ces bois choque aussi mon bonheur, L'eau qui souille ces fleurs menace mon honneur ; Il semble qu'à dessein mille horreurs retenues Gravent l'ire des dieux et mon mal dans les nues. Mon oeil s'attache en l'air, et d'un peu de vapeur Forme, abusé qu'il est, les sujets de sa peur : Que ces tombeaux ouverts sont d'un fatal augure ! Que ce bouc me paraît d'une affreuse figure ! Quel est ce bras armé qui lui perce le flanc, Et de cet amas d'eau fait un fleuve de sang ? Mais comme en un moment la vapeur séparée A soustrait ces objets à ma vue égarée ! Mon oeil rendu plus sain ne peut plus s'occuper Au plaisir qu'il a pris lui-même à se tromper : Lasse d'être attentive à ces vaines matières, Je sens que le sommeil coule sous mes paupières ; Le vent n'agite plus ces petits arbrisseaux ; Le silence à dessein fait dormir les ruisseaux ; Le repos même a peur que ces fleurs ne se baisent ; Écho ne s'ose plaindre, et les oiseaux se taisent : C'est veiller trop longtemps en ce rare séjour Où la nuit s'est acquis plus de droit que le jour.

Elle sort.

SCÈNE II. Lisidor, Éristhène, Cléonice.

LISIDOR

C'est un dieu qui l'ordonne : il le faut, Cléonice, Que la force ou l'amour aujourd'hui nous unisse ; Que cette nuit mes maux, en plaisirs convertis, Fassent les entretiens du Soleil à Thétis. Ce dieu doit approuver ces douces violences, Après avoir commis de pires insolences ; Le laurier n'aurait point encore orné de fronts, S'il n'eût eu des desseins moins justes et plus prompts. Jamais intentions ni saintes ni licites N'autorisaient jadis l'effort de ses poursuites ; Son amour n'eut jamais pour but que ses plaisirs, Une heure faisait naître et mourir ses désirs. Jamais un vrai tourment ne l'a réduit aux plaintes ; Elles furent toujours ou légères ou feintes : Et le rusé qu'il est, s'il a versé des pleurs, Ce n'était seulement que pour nourrir les fleurs. Mais cette affection dont l'ardeur me transporte Est plus juste et plus sainte, ainsi qu'elle est plus forte ; Et, comme le respect enfin m'est un poison, La force est un conseil qui vient de la raison. Ami vraiment parfait, si dans ce siècle infâme Un esprit peut brûler d'une éternelle flamme, Et, de tout autre objet entièrement démis, Prouver qu'il est encor de sincères amis ; Toi, que nul intérêt n'attache à ma fortune, Qui trouve même ici ma louange importune, Éristhène, où le droit n'est que trop évident On ne peut redouter de sinistre accident : Favorisés d'un dieu qui fait trembler les autres, Tous les desseins du sort doivent céder aux nôtres ; Allons, un doux espoir, qui sur ton front se lit. M'anime et me promet ce soleil dans mon lit.

LISIDOR

Si Tantale aux enfers peut oublier ses fruits. Qu'elle triomphe alors de mes desseins détruits. Ah, que tu juges mal du sujet qui m'anime ! Et qu'une jouissance est froide en ton estime ! Que tu mets peu d'appas en ce contentement ! Que tu m'ôtes à tort la qualité d'amant ! Et que le dieu des dieux aurait de faibles armes, Si ceux qu'il a blessés guérissaient par des larmes ! Non, tout respect à part, mon repos m'est si cher... Mais, dieux ! Comme à propos je vois ce beau rocher ! Approuve mon dessein, vois que tout l'autorise, Comme sans l'espérer le ciel me favorise, Que l'ombre et le soleil conspirent à mon bien, Et que l'eau dit tout bas que ce trésor est mien.

Il baise Cléonice endormie.

Que le vent est hardi qui fait mouvoir ces arbres, Qu'avec peu de respect l'eau coule sur ces marbres ; Et toi, qu'un sort étrange arrête dans ce lieu, Écho, ne parle plus, crains d'éveiller un dieu : Sais-tu pas que l'auteur de ta métamorphose, Armé d'arc et de traits, dans ces beaux yeux repose ? Imite mon respect, et lis dans ma langueur Que ce tyran me traite avec plus de rigueur. Ah ! Plût à cet ingrat qui captive mon âme, Que ce coeur fût plutôt de roche que de flamme ! Il serait insensible à tant de cruautés.

Il parle à son ami.

Mais que fais-tu, cruel, auprès de ces beautés ? Stupide, quel excès de haine ou d'ignorance Conseille à ton devoir si peu de révérence ? N'es-tu pas tout de flamme ? Et peux-tu, coeur abject, Voir avec ces froideurs un si divin objet ? N'as-tu pour tant d'attraits ni soupirs, ni louanges ?

Il baise l'ombre de Cléonice.

Apprends, barbare, apprends à révérer les anges ; Offre-lui, prosterné, tes désirs et ta foi, Et viens baiser son ombre et ses pas comme moi. Il est vrai que, craignant d'approcher ce visage, L'amour et le respect ôtent bien le courage, Et que, si ta prudence ici ne me conduit...

SCÈNE III. Cloridan, Lisidor, Éristhène, Cléonice.

SCÈNE IV.

PERSIDE, seule

Coulez, ruisseaux de pleurs ; me contraindre en ce terme, C'est témoigner un coeur plus barbare que ferme ; Les entretiens sont vains, les attraits superflus, Et les ris criminels où Cloridan n'est plus ? Je veux que ma douleur grave sur mon visage Combien l'éloignement est un sensible outrage ; Que Cloridan abhorre après ce long séjour Ce qu'il nomma jadis son espoir et son jour. Mais qu'un puissant respect à ma douleur s'oppose, Que mon prince a de part au mal que je me cause ; Quel heur puis-je espérer de ces appas perdus, Et dois-je disposer des biens qui lui sont dus ? Dures extrémités où me met son absence ! Rire, c'est le trahir, et pleurant je l'offense. Que tu fus inhumain, barbare, quand tu fis Un si lâche dessein que d'exiler ton fils ! Le devais-tu forcer à perdre ce qu'il aime, Et peux-tu consentir à le perdre toi-même ? Toi dont la vanité règle les passions, Dont l'humeur n'a d'objet que les possessions ; Dont l'oeil veille sans cesse, et la main cache et serre Avecque tant de soins des excréments de terre : Pouvais-tu sans contrainte éloigner de tes yeux Un trésor bien plus rare, et que tu tiens des cieux ? Dieux ! Que ne fîtes-vous des yeux à la nature, Son pouvoir ici-bas n'agit qu'à l'aventure : Car, pouvant conférer ses faveurs justement, Ce tigre produirait des tigres seulement ; Et l'aimable sujet que mon âme révère Aurait reçu le jour d'un parent moins sévère. Mais, quoique sa rigueur nous ait pu désunir, Il nous reste un moyen de nous entretenir. Lignes qu'en ce papier l'amour même a tracées, Portez à mon amant mes plus chères pensées ; Voeux, atteignez dans peu cet aimable vainqueur, Animés du dessein de rentrer en mon coeur.

Le page vient.

Page, que mon amant ait dans peu ces nouvelles : Qu'ici l'affection vous attache des ailes ; Et, si vous désirez obliger mon amour, On n'y peut réussir...

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Cléonice, Le Page.

CLÉONICE

Puissant dieu des amants ! Seul auteur de mes peines, Que ton droit est fatal aux voluptés humaines ! Ah ! Qu'on ignore bien ta nature en ces lieux, Et qu'on est aveuglé de te peindre sans yeux ! Que nous sert ton bandeau, vu que la moindre faute Que commet un mortel le dénoue, et te l'ôte ; Que tu lis d'un trait d'oeil au fond de nos esprits, Et que des traits de feu punissent nos mépris ? Encor si la raison restreignait ta vengeance À des maux dont je pusse espérer l'allégeance ! Et s'il te suffisait de mon repos perdu, J'aurais baisé mes fers ; ce supplice m'est dû : Souffrant si justement, je rirais dans les gênes, Et me plairais moi-même à resserrer mes chaînes. Mais, après ce repos que tes feux m'ont ôté, Me faire idolâtrer la même cruauté ; Ne tirer de mes feux et de ma servitude, Qu'un peu de flatterie et tant d'ingratitude ; Nommer un qui me fait ma gloire et mon souhait ; Brûler pour de la glace, adorer qui me hait ! C'est là que ta rigueur commet une injustice, C'est où le châtiment est pire que le vice, Où tu ne parais plus au rang des immortels, Où ta rage nous porte à rompre tes autels ; C'est où ta cruauté fait mépriser l'essence D'un faux dieu, dont l'excès témoigne l'impuissance ; Qui vit aux passions comme nous attaché, Et ne peut égaler le supplice au péché. Qu'ont oublié jamais et mon front et mon geste De tout ce qui peut rendre un beau feu manifeste ! Et toutefois je frappe avec tous ces appas Un rocher qui répond, mais qui ne ressent pas.

Le page passe derrière elle.

Ah ! Cloridan, cruel et barbare homicide, Quel objet peut donc vivre en ton âme ?

LE PAGE

Perside !

SCÈNE II. Cloridan, Le Page.

CLORIDAN, seul

Solliciter mes sens à trahir ma constance ; Croire que ces moyens vainquent ma résistance ; Qu'un souverain pouvoir offert en ta maison Bannisse de ce coeur l'amour et la raison ; Que ta voix me fléchisse, et que tes pleurs éteignent Le plus saint des brasiers dont les amants se plaignent ; Simple, ta passion, choquant un si beau feu, M'importune beaucoup, et profite bien peu ; Ah ! Ne prolonge point mon séjour davantage, Ici la courtoisie est pire que l'outrage ; Et ce coeur ne saurait avoir trop tôt quitté Un air contagieux à la fidélité. Mais non, ta passion peut achever nos peines, Fais que le fer agisse où les flammes sont vaines ; Et, si tu veux toi-même abhorrer ton dessein, Sois un peu plus cruelle et me perce le sein. Que cette violence oblige ta manie, Et t'accorde ce coeur que l'amour te dénie. Lors, s'il te reste encore un sentiment humain, Si tu n'as le courage aussi dur que la main ; Quoi qu'osent conseiller tes ardeurs insensées, Crois qu'un soudain respect bornera tes pensées ; Et qu'il n'est point ici d'esprits si dépravés, Qui n'adorent les traits qu'on y verra gravés : Perside y défend bien qu'un autre le partage Ses tresses que nature a teintes dans le Tage ; Son beau front que les ans ne pourront offenser, Et ses yeux dont l'éclat excède le penser ; D'où l'amour ne sort point que pour baiser des roses En boutons sur le sein, et sur le teint écloses ; Ces deux monts que ce dieu voit enfler peu à peu, Où le lait et la neige ont trêve avec le feu, Autels où seul il est l'idolâtre et l'idole, Où ce jaloux soi-même à soi-même s'immole ; Tant d'attraits qu'on ne dut concevoir qu'à genoux, Furent peints dans ce coeur par un pinceau si doux, Qu'ils pourront aisément calmer ta violence, Et se faire adorer à la même insolence ; Les sentiments alors te seront plus parfaits, Et jamais le respect n'eut de si prompts effets.

Le page paraît.

Alors tu me loueras d'avoir été fidèle, Et tes feux... Mais ce page appartient à ma belle. Dieux ! Ce front peu serein et ces yeux abaissés M'ont presqu'en ce moment tous les esprits glacés ; Que viens-tu m'annoncer ou d'heureux ou d'étrange ? Ne diffère : en quel point as-tu laissé mon ange ?

CLORIDAN

Funeste messager, bourreau, cruel, infâme, Dont la mort et l'enfer guident ici les pas, Tu consultes encor, tigre, tu ne fuis pas ? Tu ne crois pas ici la fuite nécessaire, Tu contemples celui que tu viens de défaire.

Le page fuit dans le bois, et s'y tient pour voir à quoi se résoudra Cloridan.

En quel lieu trop secret te peux-tu confiner, Meurtrier, qui d'un seul mot viens de m'assassiner ? Quoi, mon soleil est mort ? Quoi, Perside est sans vie ? Destins, cruels bourreaux qui me l'avez ravie, Ah ! Que vous montrez bien, par ce coup odieux, Que le pouvoir du sort est au-dessus des dieux ? Ils n'ont pu garantir ma déesse et leur reine Du criminel effet de sa coupable haine ? Petits dieux comme nous infirmes et mortels, Après un coup si lâche il vous faut des autels ? Et vos mains ont bâti cette voûte azurée ? Et votre essence encor veut être révérée ? Et vous croyez encore, injustes, impuissants, Voir abaisser nos coeurs et monter nos encens ? C'est trop, c'est trop souffrir ces erreurs sans exemples, Je romprai vos autels, je détruirai vos temples, Et dans ce mouvement, de la raison réglé, Punirai les mortels de leur zèle aveuglé ; Ennemi conjuré de quiconque vous prie, Son sang me répondra de son idolâtrie ; Je le prive du jour pour vous priver de voeux, Et je rends votre essence odieuse aux neveux, Malgré tous les efforts et de Mars et d'Alcide, J'enferme votre gloire au tombeau de Perside ; Et vos noms pour jamais vont être ensevelis Avec ce corps jadis de roses et de lis. Ah ! Soleil, que ce jour n'a tes courses bornées ! Ta chaleur veut encore diviser les années ? Barbare, tu peux voir ton semblable au cercueil, Et tu ne laisses pas tout l'univers en deuil ! Crains, crains que les destins n'éteignent ta lumière, Et de ton corps de feu fassent de la poussière : Ils ont pour te détruire encor les mêmes bras ; Ne mets point tant de peine à servir des ingrats ; Qu'un repos éternel te retienne dans l'onde, Et que la nuit succède à l'empire du monde. Mais ce corps pâle et froid succombe à la douleur. Ah ! Mort, seule tu peux réparer mon malheur ; Éteins ces faibles yeux que le jour importune, Tes traits m'affranchiront des traits de la fortune, Et mon âme, soustraite aux injures des cieux, Reconnaîtra là-bas tes soins officieux. D'une éternelle nuit mes tristes yeux se couvrent, Les portes des enfers à ma prière s'ouvrent : Mes esprits languissants font leur dernier effort ; Reçois, Perside...

Il s'évanouit.

CLORIDAN, devenu hypocondriaque

Ô mort, que je bénis tes soins officieux ! Pourrai-je reconnaître un acte si pieux ? L'astre qui fait le jour n'a point ici d'empire, Je n'entends plus, ni vois, ni touche, ni respire, Et je suis seulement, dans ces lieux innocents,

Le page apporte de l'eau dans son chapeau ; mais il fuit, le voyant levé.

Un esprit dégagé du commerce des sens : Mon corps enseveli n'est plus ma sépulture, Je me sens maintenant d'une essence plus pure ; Quoiqu'une froide lame ait ses membres couverts, Et qu'il serve déjà de nourriture aux vers, Qu'il n'ait plus ni de traits, ni d'apparence humaine, J'éprouve que le ciel a converti sa haine ; Et vous me faites voir, justes divinités, Une amour sans limite en mes jours limités. Ah ! Que votre grandeur me donne peu d'envie, Que je prise bien plus ma mort que votre vie : Si Perside est ici, les tourments y sont doux, Et le moindre des morts est plus heureux que vous. Vante, dieu des amants, vante ton avantage, Tes frères désormais envieront ton partage ; Ils n'ont jamais trouvé de miracles si beaux, Dans l'empire des cieux ni dans le sein des eaux, Et les moindres appas dont ma belle est pourvue ; Mais qu'au moins tes plaisirs soient bornés de la vue ! Dieux ! Que je m'entretiens d'inutiles propos, Et que je me tourmente en ce lieu de repos ! Ah ! Que sensiblement un rival vous outrage, Mortels, si même une ombre est capable d'ombrage ! Quittons ces vains discours, et parmi tant d'esprits Tâchons à découvrir celui de ma Cypris. Mais, quoi ! Rien ne paraît en ce mortel empire, Et j'entends seulement que quelque ombre y soupire ; Suivons ce petit bruit, et cherchons pas à pas Quelqu'un qui nous apprenne où brillent ses appas. Belle âme, si ma voix ici ne t'importune, Cet esprit que la mort a joint à ta fortune, Et qui sort fraîchement de son vivant cercueil, Conjure ta pitié d'un favorable accueil ; Fais connaître à mon ombre, à cet abord saisie, Que même dans l'enfer règne la courtoisie ; Par les droits les plus beaux que l'amour y prétend, Viens me conduire aux lieux où Perside m'attend. Mais, dieux ! Comme elle fuit, cette ombre impitoyable ! Craintive, as-tu trouvé mon abord effroyable ? Ai-je encor de là-haut quelque trait retenu, Et ne suis-je à tes yeux un esprit assez nu ? Si je vis plus longtemps dans cette inquiétude, Enfin tu répondras de ton ingratitude ; Mon beau soleil, sensible à ces affronts soufferts, Peut tout anéantir ce qui vit aux enfers ; Et, s'il daigne éclairer sur ces rivages sombres, Vous mourrez à l'instant, vaines et faibles ombres.

Cléonice et sa nourrice arrivent.

SCÈNE III. Érimand, père de Cléonice, La Nourrice, Cléonice.

SCÈNE IV. Perside, Aliaste.

PERSIDE

Et quel ?

CÉLINDE

Un mort.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

CLORIDAN, hypocondre

Il est vrai, je le suis, l'auteur de ma disgrâce ; Perside me parler, souffrir que je l'embrasse, Me jurer que la mort n'a pas ses feux éteints, Donner de son amour des signes si certains, Me nommer, me répondre, et sans fard et sans nue M'exposer la candeur de sa belle âme nue ; Et toutefois douter, simple, aveugle, imprudent, D'un feu que l'ignorance avouerait évident ; Et toutefois j'ai cru, sacrilège pensée ! Qu'un autre commandait à sa raison blessée. Ah ! Sa fidélité se fit connaître assez ; Quel dieu m'avait alors les sentiments glacés ? Dénier ces cheveux au désir de ma reine ! La quitter, craindre plus leur perte que sa haine ! Au lieu que son dessein me devait réjouir. Les fers sont superflus alors qu'on peut jouir ; Il est bon d'enchaîner l'amour en sa naissance, Mais on lui donne après une entière licence : Ainsi par la faveur qui m'eût trop obligé Mon esprit malheureux se sentit outragé. Ah ! Ne les baisons plus, brisons ces tresses blondes, Qu'elles soient désormais le jouet de ces ondes : Adieu, gages sacrés, que mon esprit jaloux Éprouve maintenant plus nuisibles que doux. Entretenez ces eaux de mon amour passée ; Et, si vous êtes vus de ma belle offensée, Témoignez qui je suis, et quel est son pouvoir ; Qu'enfin j'ai reconnu ma faute et mon devoir !... Mais puis-je réparer un crime par un crime ; De ses gages sacrés ne faire plus d'estime, Mépriser ses faveurs afin de l'obliger, Et pour les mériter les perdre et m'outrager ? Donner aux eaux ce prix qu'ont obtenu mes flammes, Par qui jadis l'amour a captivé tant d'âmes ? Il le faut, toutefois, Perside l'a voulu.

Il jette un bracelet de cheveux.

C'est disputer les droits d'un empire absolu. Noires nymphes du Styx, riches de mes ruines, Que vous verrez d'appas en ces tresses divines ; Que mon affliction vous va causer de voeux, Si ces liens dorés sont pris pour vos cheveux ; Les déités du ciel envieront vos ténèbres, Et ce trésor rendra leurs serments plus célèbres ; Mais l'onde par respect ne les fait point mouvoir, Et me permet encor le bonheur de les voir. Mes soupirs l'ont touchée, et son marbre liquide, Afin de m'obliger prend un être solide. Qui vous fait, effrontés, approcher de ces eaux ? Sortez, esprits ingrats, du fond de ces roseaux ; Vous craignez vos bourreaux, moi je crains leurs reproches, Tirez vos muids percés, allez porter vos roches ; Quel sort vous a tirés hors de vos noires tours, Et qui vous a soustraits à la faim des vautours ? Qui vous a relâchés, et quel dieu vous avoue D'abandonner les fers, et la flamme et la roue ? Adieu, quittez ces bords, vos esprits criminels Profanent ces objets de mes voeux éternels ; Vous chérissez Perside, et vos ombres traîtresses N'entrent dans ces roseaux que pour ravir ses tresses, Et, me rendant suspect à sa divinité, Succéder à l'honneur de ma captivité.

Cléonice arrive.

Toi qui souillas jadis, meurtrière, ingrate, infâme, Du sang de ton mari le sacré nom de femme, Qui donne tant de trêve à tes membres lassés, Et te fait éloigner de tes tonneaux percés ? Ne dois-tu plus souffrir ; et, depuis tant d'années Que ton bras obéit aux lois des destinées, A-t-il puisé tant d'eau, que jadis ton courroux T'a fait tirer du sang du sein de ton époux ?

SCÈNE II.

CLORIDAN, hypocondre, au lit

Impuissant à fléchir sa rigueur obstinée, Ses dédains ont enfin ma poursuite bornée. Enfin je suis lassé de suivre ses beautés, Qui vont par tout l'enfer gagner des libertés : Tout cède à ses appas ; les plus vains lui déférent ; Mille princes défunts en son amour espèrent, Et je vois, malheureux, après ces longs travaux, Mon espoir étouffé sous l'effort des rivaux ! Et je nourris encore une amour si parfaite ! Et cette ingrate encor préside à ma défaite ! Et ma douleur consulte et n'ose me venger ! Je puis être de flamme et n'être pas léger ! Léger, dieux ! Qu'ai-je dit ? Ah ! Pardonne, ma reine, Une âme en ce penser est digne de ta haine. Un esprit tout de feu, pour froide que tu sois, A le fruit de ses voeux lorsque tu les reçois ; Et, lorsque ta beauté souffre qu'on l'importune, Qui soupire pour toi doit chérir sa fortune. Mais à quel accident reprocher mon malheur ? N'es-tu pas cet objet qui flattait ma douleur ? Un roi peut-il vanter sa fortune seconde, Après les privautés que je goûtais au monde ? N'ai-je pas mille fois, sur les fleurs de ton sein, Confirmé les arrêts de mon chaste dessein ? Je vois la même bouche où mon âme ravie A cent fois en un jour pris et perdu la vie. Combien dessus ton col ai-je foulé de lis, Qu'après ce doux effort je trouvais embellis ? Combien de fois goûté dessus tes lèvres closes La douceur du nectar sous la couleur des roses ? Encor la préférais-je au vin délicieux Que verse Ganymède en la coupe des dieux. Combien cette faveur, à mon amour rendue, A-t-elle vu d'instants ma lèvre suspendue, Incertaine souvent, en son ardent désir, Quoi des yeux, ou du col, ou des lèvres choisir ? Combien de fois ton oeil, par un doux artifice, Afin de m'animer, parut-il moins propice ? Enfin combien de fois, après ces doux combats, Sans contrainte as-tu pris ton supplice en mes bras ? Tu ne le peux nier, et toutefois, cruelle, Tu me peux refuser une ardeur mutuelle ; Et ces lieux, où l'on voit tous les crimes punis, T'ont rendu criminelle et nous ont désunis.

Érimand père de Cléonice arrive.

CLORIDAN, voulant parler de Perside

L'espoir de la fléchir me console et me flatte.

CLORIDAN

Si jamais ta promesse est de l'effet suivie, Si jamais ta faveur me peut rendre la vie, Si tu donnes tes soins à mes chastes désirs, Tes pas à mon repos, ta peine à mes plaisirs, Et si, par ton avis, sa beauté languissante Vient soulager l'ardeur de ma flamme innocente... Ah, dieux ! Que ce penser me flatte doucement ! Je proteste l'enfer, les eaux, le firmament, Et tout ce que je dusse avoir de vénérable, Que ta divinité seule m'est adorable ; Que cet heureux esprit ne veut tenir de loi Que du sacré pouvoir de ma reine et de toi. Mais aux lieux où je suis la lumière m'offense, L'enfer en cet endroit fait trop peu de défense ; Le soleil semble luire, et venir sur ces bords. Épier si Perside est dans le rang des morts : S'il pense en être aimé, que son estime est fausse ! Ah ! Sois content, bel oeil, d'éclairer sur sa fosse : Si tu l'aimas jadis, fais voir sur son tombeau Tout ce que dans le sein la terre a de plus beau ; Exerce en cet endroit tes passions discrètes, Fais languir ta lumière entre les violettes : Un corps si précieux doit terminer tes voeux : Fais des lis de son teint, de l'or de ses cheveux, De ses yeux des oeillets, de ses lèvres des roses, Et dors en ce tombeau, si jamais tu reposes ; Mais laisse-moi l'esprit, n'attente plus avant ; Ton amour, comme toi, se repaîtrait de vent. Que différez-vous plus, ombres officieuses ? Afin que vos faveurs me soient plus précieuses, Quittons ce clair séjour et me daignez mener En lieux où ce jaloux n'ose m'importuner.

SCÈNE III. Perside, sous l'habit d'Aliaste, Oronte, père de Perside.

SCÈNE IV. Oronte, père de Perside, Clarinde, mère de Perside.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

CLORIDAN, seul, dans un cercueil

Esprits, qui sans repos cherchez des vérités Qu'on voit si clairement dans ces obscurités ; Vous qui bravez le sort et ses métamorphoses, Qui pensez voir à nu la nature des choses, Et qu'un ordre si beau n'ait point de fondements Qui ne soient découverts à vos entendements ; Simples, ne sondez plus des mystères si sombres ; De pareilles clartés n'appartiennent qu'aux ombres. Ici le jugement est du tout ennobli, Il apprend toute chose aux rives de l'Oubli. Ici la vérité s'accorde aux apparences. Le sort n'est point celui qui fait les différences ; La crainte ni l'espoir n'y sont point de saison, Les sens n'y choquent point les droits de la raison. Ici le faux objet des vanités passées Ne sème point d'appas à nos saintes pensées : Qui juge rien de ferme au monde, n'a point d'yeux, Ce n'est qu'entre les morts qu'on vit comme les dieux. Le peuple foule aux pieds, dans ces noires provinces, L'or qu'il a vu briller sur la tête des princes ; De tant d'objets divers qui traînent sous nos pas, Le sceptre et la houlette ont de mêmes appas ; Les marbres qui pavaient tant de maisons superbes, Cèdent ici le prix à la beauté des herbes ; Les plus ambitieux se trouvent conviés À plaindre maintenant ceux qu'ils ont enviés : Ce qui leur fît aussi mépriser les supplices, Étouffer les vertus, entretenir les vices, Ces vaines dignités sont des objets si faux, Qu'ils n'élèvent souvent que sur des échafauds. D'un mot faire trembler tant de mers et de terres, Avoir, comme les dieux, l'usage des tonnerres, Tenir en son pouvoir tous les coeurs enchaînés, Voir autour de son char des monarques traînés, Disposer des humains avec toute licence, Ne vous est pas, mortels, une entière puissance ; Les sens gagnent sur vous le titre de vainqueurs, Et mille passions tyrannisent vos coeurs. Au milieu de la paix les soucis vous combattent, Vos esprits sont gênés quand vos sujets s'ébattent. Ah ! Qu'on vous donne à tort ces titres relevés ! On vous nomme seigneurs de ceux que vous servez ; Pouvant juger au vrai du poids d'une couronne, Qu'on priserait bien peu l'éclat qui l'environne ! Et qu'elle trouve en vous des courages parfaits, Si le chef aussitôt ne courbe sous le faix ! Moi, dont un sort plus humble a gouverné la vie, Et qui ne crus jamais aux conseils de l'envie ; Qui tiens qu'un homme à tort prend cette qualité, Quand son courage est vain contre la vanité,

Cléonice entre dans la chambre.

J'ai, laissant toute chose, emporté cette gloire, Que rien de vicieux ne tache ma mémoire ; Et l'oubli désormais doit avouer ce point, Que contre la vertu son fleuve n'en a point.

CLORIDAN

Dieux ! Tirez-moi du rang de ces ombres parjures ! Cruelle, et ne m'as-tu promis que des injures ? Vomir ces vains propos contre un coeur innocent, Est-ce remédier aux douleurs qu'il ressent ? Et me faire l'objet de ton injuste plainte, Est-ce me procurer les faveurs de ma sainte ? Mais ne cèles-tu point sa venue, à dessein De me rendre plus doux les charmes de son sein ; Et le pieux désir d'accroître mes délices, Ne sert-il point de cause à tes douces malices ? Ah ! Ne fais point, mauvaise, à nos voeux mutuels Acheter ta douceur par des maux si cruels : Et, si jamais ton âme a fait l'expérience De ce que peut l'amour jointe à l'impatience, Ne réduis point la mienne aux furieux desseins Qui nous font violer les respects les plus saints. Vois quelle intention mon amour se propose : Si dans peu je n'apprends où Perside repose, Ces deux bras, animés d'un généreux effort, Iront meurtrir Cerbère et désarmer la Mort, Étouffer pour jamais la puissance des Parques : On n'aura plus ici de nochers, ni de barques ; Et les mortels, encor revêtus de leurs corps, Pourront en assurance habiter sur ces bords : Le ciel ne craindra plus d'y prêter sa lumière, Telle qu'elle est au monde en la saison première ; Même, si mes desseins ont un heureux succès, Les oiseaux dans ces lieux auront un libre accès, Et les ruisseaux affreux qui coulent dans ces plaines Changeront leur nature en celle des fontaines ; L'astre qui n'a point vu ces rivages encor, Du soufre et du limon fera du sable d'or, Et produira partout la fleur la plus charmante Que vit jamais Zéphire au sein de son amante, Où les ombres liront quel sort m'aura fait roi, Et baiseront les noms de Perside et de moi. Alors je souffrirai que sur les violettes Chacun se licencie à des faveurs secrètes ; Du nombre des vertus j'ôterai le respect, On n'aura ni témoin, ni juge pour suspect ; Cette fleur, dont le prix rend la fille superbe, Pourra sans châtiment se cueillir dessus l'herbe ; Et Perside vaincue, après ces longs efforts, Obéira sans honte à mes plus doux transports.

SCÈNE II. Le Page, Les Voleurs, se battant.

SCÈNE III. Perside, Aliaste, Le Page.

SCÈNE IV. Cléonice, Cloridan au tombeau.

CLÉONICE, seule

Rien ne l'a pu dompter, ce superbe courage, Ni l'amour, ni l'humeur, ni la beauté, ni l'âge ; Et les plus orgueilleux ont trouvé des appas En ces conditions qui ne le touchent pas. N'avez-vous plus, mes yeux, ces qualités exquises, À qui les plus parfaits ont soumis leurs franchises ? Et le temps aurait-il effacé les attraits Dont tant de coeurs atteints ont adoré les traits ? Quel sort injurieux aurait terni des roses Qu'on voit dessus mon teint n'être qu'à peine écloses ? Quelle fatalité, changeant l'ordre du temps, M'aurait pu faire vieille à l'âge de vingt ans ? Inutiles pensers ! Non je possède encore La même qualité que Florimant adore, Pour qui d'un vain espoir Dorame se nourrit, Que Lisidor aimait, qu'Aliaste chérit. Aliaste, ah ! Ce nom rappelle en ma mémoire La belle passion dont j'ai terni la gloire. Quoi, vous avez ailleurs engagé, traîtres sens, Une franchise due à ses voeux innocents ? Vous promettez un coeur dont un autre dispose ? Ingrats, puis-je donner deux fois la même chose ? Et ne sentez-vous plus ces violents transports Qu'Aliaste excitait avec des traits si forts ? De combien de souhaits ai-je flatté ses peines, Et de combien de noeuds ai-je serré ses chaînes ? Combien pour fomenter son amoureux souci, Ai-je redit ces mots : Mon coeur, je t'aime aussi ? Dieu ! Que son souvenir est doux à ma pensée ! Et je le puis quitter pour une âme glacée Qui, voulant éviter une heureuse prison Et conserver son coeur, a perdu sa raison. Ah ! C'est trop, Cléonice, avoir l'âme abattue ; C'est nourrir trop longtemps une amour qui te tue ; Étouffe ce brasier, reprends tes premiers feux, Et qu'Aliaste seul ait l'honneur de tes voeux.

Elle va parler à l'Hypocondriaque, qui est dans le cercueil.

Ne fuis plus l'entretien d'une humeur importune ; Le ciel, changeant mes fers, a changé ma fortune ; La raison ne me peut désormais reprocher Que je perde le temps à combattre un rocher. Que de plus beaux objets captivent ta pensée ; La plus sensible ardeur de ma flamme est passée ; Et de ces passions que produit l'amitié, Le ciel ne m'a laissé pour toi que la pitié.

SCÈNE V. Aliaste, Perside, Cléonice, Le Page.

SCÈNE VI. Cloridan, Cléonice, Perside, Aliaste, Le Page.

CLÉONICE

Que cette impression dans son âme a de charmes ! Ayons, ayons recours à de meilleures armes : Consultons, mes amis, sans perdre plus de temps, Ce qui le peut guérir et nous rendre contents.

Là on consulte ensemble du moyen de le guérir, sans sortir du théâtre ; pendant ce temps Oronte vient pailler à sa fille, et Érimand, père de Cléonice, arrive.

2 124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica