Tragi-comédie en vers· Comédie
La Soeur
Représentée pour la première fois, en 1649.
Personnages
- LÉLIE, amant d'Éroxène, crue Aurélie
- ÉRASTE, amant d'Aurélie, crue Éroxène
- ANSELME, père de Lélie
- ORGIE, oncle d'Éroxène
- AURÉLIE
- ÉROXÈNE
- CONSTANCE, mère d'Aurélie
- LYDIE, suivante d'Aurélie, crue Éroxène
- ERGASTE, valet de Lélie
- GÉRONTE, vieillard
- HORACE, fils de Géronte
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Lélie, Ergaste.
ERGASTE
Oui.LÉLIE
Que pour Éroxène il destine ma foi, Qu'il doit absolument m'imposer cette loi, Qu'il promet Aurélie aux voeux de Polydore ?ERGASTE
Dès ce soir.ERGASTE
Sans feinte.LÉLIE
Ah ! Si d'amour tu ressentais l'atteinte, Tu plaindrais moins ces mots qui te coûtent si cher, Et qu'avec tant de peine il te faut arracher, Et cette avare Écho, qui répond par ta bouche, Serait plus indulgente à l'ennui qui me touche.ERGASTE
Comme on m'a tout appris, je vous l'ai rapporté ; Je n'ai rien oublié, je n'ai rien ajouté. Que désirez-vous plus ?LÉLIE
Aux choses d'importance Oublier quelquefois la moindre circonstance, Un regard, un souris, un mot, une action, Ruine absolument notre prétention ; Et sachant à quel point cet entretien m'importe, Je t'y puis voir, cruel, répugner de la sorte ?ERGASTE
Ne vous touchant pas tant, j'y répugnerais moins ; Mais cette amour enfin vous coûte trop de soins.LÉLIE
Il m'en coûte, il est vrai, mais j'en aime les causes ; Les épines d'amour ne sont point sans leurs roses, Et quand il faut souffrir pour de si doux appas, Je tiens pour malheureux celui qui ne l'est pas. Au reste, étant l'auteur de mon inquiétude, La peux-tu négliger sans trop d'ingratitude ? Sans tes conseils...ERGASTE
Eh bien, n'est-on pas malheureux De vouer son service à ces fous d'amoureux ! Faites que le succès réponde à leur caprice, On leur rend un devoir, non pas un bon office ; Le péril d'un gibet est le moindre danger Où, pour servir leur flamme, on se doit engager ; Mais si quelque accident par malheur les menace, On est absolument auteur de leur disgrâce ; Soit que le sort enfin leur soit cruel ou doux, Tout le bien leur est dû, tout le mal vient de nous. Votre confusion est l'effet que mérite La bouillante chaleur d'une amour illicite ; J'en avais bien prévu ce triste repentir, Et je n'ai pas manqué de vous en avertir ; Mais malgré ces avis qui ne profitaient guères, Je ne puis refuser mes soins à vos prières.ERGASTE
Le temps vous rend savant, l'épreuve vous fait sage ; Mais vous étiez bien loin de tenir ce langage, Quand d'une impatience égale à vos douleurs, Pendant à mes genoux, les yeux baignés de pleurs, Confus et dépourvu de tout autre remède, Vous réclamiez mes soins ou la mort à votre aide.LÉLIE
J'en concevrais enfin des regrets superflus Quand l'affaire est au point de n'en consulter plus. Mais ce que tu m'apprends m'est de telle importance, Qu'il s'agit de ma mort ou de ton assistance, De perdre la lumière ou conserver mes voeux À qui je suis lié d'indissolubles noeuds. Dis donc, que ferons-nous ? romps ce fâcheux silence.ERGASTE
Mais il est bien aisé de l'en désabuser, Et d'obtenir de lui ce favorable office, En faisant qu'il se serve en vous rendant service.SCÈNE II. Lydie, Éraste.
LYDIE, à part
Pauvre Éroxène, hélas ! quelle âme impitoyable Ne serait pas sensible à ta peine incroyable ?À Éraste.
Je vous cherchais, Éraste.ÉRASTE
Et j'étais en souci En quel lieu je pourrais te rencontrer aussi, Toi qui, brillant rayon du soleil qui m'éclaire, Toi qui de notre amour fidèle secrétaire, Toi qui, l'appui...LYDIE
Très mauvaise, au contraire, et pour vous et pour elle, Et pour qui comme moi prend part en vos ennuis.ÉRASTE
Quelle encor ?LYDIE
Éroxène...ÉRASTE
Achève.LYDIE
Je ne puis.LYDIE
Est promise à Lélie.LYDIE
Ce n'est pas tout.ÉRASTE
Quoi donc ?LYDIE
Ils épousent ce soir : Ainsi les courts moments qui restent à votre aide, Vous privant de conseil, vous privent de remède.ÉRASTE
Ô fatale nouvelle, et funeste à mes voeux ! Je n'en redoutais qu'une, et tu m'en apprends deux.LYDIE
Une troisième suit.ÉRASTE
Poursuis donc et m'achève ; C'est trop longtemps languir, je ne veux plus de trêve, Et de tous ses efforts ma constance est à bout.LYDIE
Pour chercher du remède, il vous faut dire tout ; Son oncle, se doutant de notre confidence, M'a fait aujourd'hui même une expresse défense De plus sortir, vous voir, ni vous parler jamais.ÉRASTE
Que le ciel sur mon chef éclate désormais. Quelque ardent et mortel que son foudre puisse être, Un fruit de ma ruine est qu'il ne peut l'accroître.LYDIE
Puisqu'il vous faut tout dire, et d'un coeur confident, Vous avez à combattre un quatrième accident.ÉRASTE
Après qu'à tant d'ennuis ma mort est impossible, Frappe, accable, poursuis, je ne suis plus sensible.ÉRASTE
D'Éroxène, Lydie !ÉRASTE
C'est à ce dernier coup qu'il faut que je succombe, Que le nuage crève, et que le foudre tombe.LYDIE
Vous dissimulez bien ! le coeur vous reviendra, Et ce n'est pas encor le coup qui vous tuera. À des yeux clairvoyants la feinte est inutile ; Certains bruits en un mot s'épandent par la ville, Et non sans fondement et sans quelque raison, Qui vous rendent suspect...ÉRASTE
De quoi ?LYDIE
De trahison, Ou, pour mieux en parler, d'amour pour Aurélie, Au mépris de la foi dont le serment vous lie. Son frère, qui vous suit inséparablement, Semble être à ce soupçon un juste fondement.ÉRASTE
Juste ciel !LYDIE
Et l'amour règne, s'il le faut dire, Dans les yeux d'Aurélie avecque tant d'empire, Qu'outre les cruautés et les meurtres secrets Que ce tyran commet avecque leurs attraits, Dans les plus résolus et plus fermes courages, L'inconstance peut bien être un de ses ouvrages, Et pourrait bien avoir à des charmes si doux Acquis l'autorité qu'un autre avait sur vous : C'est sur ce fondement...LYDIE, le retenant
Où courez-vous ?LYDIE
Comment ?LYDIE
Le mal n'est pas si grand que je vous l'ai fait croire. Cette peur était plus mon soupçon que le sien ; Ne vous en troublez point, nous l'en guérirons bien. Le fréquent entretien de vous et de Lélie Me faisait redouter le pouvoir d'Amélie ; Mais je vois qu'il n'a point altéré votre amour.ÉRASTE
Je t'en eusse éclaircie en me privant du jour, Et ma mort t'eût fait voir qu'il n'est pas nécessaire D'être amant de la soeur pour être ami du frère ; Tu saurais, si l'amour avait pu t'enflammer, Quel tort fait un reproche à qui sait bien aimer ; Cruelle, tu saurais si pour causer ma peine L'Amour puise des traits hors des yeux d'Éroxène, Et si les miens enfin conservant la clarté, L'usage leur en plaît que pour voir sa beauté.LYDIE
Au besoin qui la presse elle implore votre aide, Et vous mande le mal pour chercher le remède. Vous lui ferez bien mieux paraître votre amour, Détournant cet hymen que vous privant du jour.LYDIE
Eh bien ?SCÈNE III. Éraste, Lélie, Ergaste.
LÉLIE, à part
C'est lui !ÉRASTE, à part
Quelque apparence où l'amitié se fonde, Ne cherchons plus ni foi ni vertu dans le monde ; L'amitié, les serments et la foi d'aujourd'hui Ne servent qu'à tromper la bonne foi d'autrui. Mais enfin je suivrai l'exemple qu'on me donne, Et, trahi de chacun, n'épargnerai personne.LÉLIE, à Ergaste
Il discourt en lui-même.ÉRASTE, à part
Si mon bras ne l'immole à ma juste colère, Je veux bien que le ciel ne me soit pas prospère.ERGASTE, à Lélie
Que ne lui parlez-vous ?ÉRASTE
Je compatis, Lélie, aux misères du monde, Où tout souci, tout trouble et tout malheur abonde Depuis que l'amitié n'y connaît plus de loi, Et que la foi n'y sert qu'à séduire la foi. Mon plus cher confident travaille à ma ruine, Et mon meilleur ami me trompe et m'assassine.ÉRASTE
Je ne le tiens aussi qu'en qualité de traître, Et le déteste autant qu'il est digne de l'être.LÉLIE
Sans vous en mettre en peine, apprenez-moi son nom, Éraste, et laissez-moi vous en faire raison.ÉRASTE
Il est de vos amis.ÉRASTE
Quoique infiniment traître, il ne me peut trahir ; Ni vous, quoique odieux, ne le pouvez haïr.LÉLIE
Vous le nommez...ÉRASTE
Lélie.ÉRASTE
C'est vous-même, cruel, vous qui m'êtes parjure, Vous que pour mon ami j'ai tort de réputer, Vous que par votre avis je dois tant détester.LÉLIE
J'ai part en votre peine, et plains le trouble extrême Qui si visiblement vous met hors de vous-même.ÉRASTE, mettant la main sur la garde de son épée
Et moi j'ai grande part en votre trahison ; Mais vous m'avez offert de m'en faire raison.ÉRASTE
Je vous le dis assez, sans nommer Éroxène ; Et ce secret remords, qui nous sait tourmenter Et punir nos forfaits sans nous exécuter, Témoin, juge et bourreau de votre perfidie, Vous la reproche assez sans que je vous la die.LÉLIE
Si votre aveuglement ne me faisait pitié, Ou bien si je pouvais vous manquer d'amitié, D'un bras qui rarement attend qu'on le convie Je vous aurais déjà fait passer votre envie, Mais sans avoir donné, du penser seulement, À vos jaloux soupçons le moindre fondement.LÉLIE
Je crains plus son amour que je ne fais sa haine ; Le soir qui sous ses lois rangerait mon destin Serait suivi pour moi d'une nuit sans matin. Mais il faut pardonner à votre jalousie, Et, pour vous bien guérir de cette frénésie, Vous fiant mon secret, vous apprendre en deux mots Combien un tel dessein répugne à mon repos.LÉLIE
Quand de la reine Bonne, et d'effet et de nom, En Pologne mon père eut l'heur d'être échanson, Assez considéré par l'honneur de lui plaire, Pour vous le faire court, il y manda ma mère ; Et, nous voulant à tous partager son crédit, Souhaita que ma soeur encore s'y rendît, Que ma mère élevait en sa plus tendre enfance ; Car pour moi, déjà grand et hors de sa puissance, J'avais suivi mon père, et, sorti de son sang, Dedans la cour déjà possédais quelque rang ; Elles partirent donc, et croyant la fortune Avoir trop fait pour nous pour leur être importune, L'une en quête d'un père, et l'autre d'un mari, Vinrent, pour nous trouver, s'embarquer en Bari ; Mais le pilote à peine eut laissé choir les voiles, Qu'un vent impétueux, en déchirant les toiles, Les écarta si loin que l'on crut leurs vaisseaux Le débris d'un écueil ou le butin des eaux ; Quinze ans s'étaient coulés sans qu'aucunes nouvelles En Pologne ou dans Nole eussent rien appris d'elles ; Et comme, après des soins si longs et superflus, Mon père n'en cherchait ni n'en espérait plus, Depuis deux ans enfin il a su que ma mère, Tombée avec ma soeur au pouvoir d'un corsaire, Près d'une île écartée où le vent les poussa, Avait été vendue aux agents d'un bassa ; Qu'à l'égard de ma soeur elle en fut séparée, Et suivit un marchand de quelque autre contrée. Mon père à ce bonheur se sentit transporter, Et ne jugeant que moi qui les pût racheter, Outre six cents ducats, me fit pour ce voyage Ordonner l'appareil d'un honnête équipage. Venise, où j'arrivai pour mon embarquement, Vit finir mon voyage et naître mon tourment ; Et l'endroit où je crus laisser ma lassitude M'excita tant de peine et tant d'inquiétude, Mais de peine si chère et si douce à souffrir, Que jusques à présent je n'en ai pu guérir : À l'heure du souper, la table fut couverte Par des mains dont Amour avait juré ma perte, Les mains d'une beauté dont l'abord me ravit, Et qui m'asservit plus qu'elle ne me servit : Sophie était le nom de ce charme visible, Qui, surprenant un coeur jusqu'alors insensible, En fit en ce repas, par ses regards vainqueurs, Un mets à ce tyran qui ne vit que de coeurs. Enfin, blessé d'amour, je fis lever la table, Espérant perdre au lit ce tourment agréable ; Mais le sommeil, qui lors charmait tout l'univers, Ne put fermer les yeux qu'Amour avait ouverts. L'exercice du jour endort l'inquiétude ; Mais la nuit elle veille et nous devient plus rude : Le lendemain Ergaste, ignorant mon amour, Se rendit en ma chambre aussitôt que le jour, Et me dit qu'un vaisseau m'attendait à la rade.ÉRASTE
Vous partîtes ?LÉLIE
Rien moins, je me feignis malade : Mais que dis-je, feignis ? blessé de tant d'appas, Je l'étais bien sans doute, et ne le feignis pas ; L'aimable servitude où ma raison s'engage M'ayant fait de ma mère oublier le servage, Je compose avec l'hôte, et dedans sa maison Du mal que je feignais attends la guérison ; Mais le mal que je feins n'ayant pas besoin d'aide, Le vrai mal que je cache y devient sans remède. Je me hasarde enfin, et force le respect Que de l'objet aimé nous imprime l'aspect ; Et mon feu me pressant, je découvre à Sophie Et le coeur et les voeux que je lui sacrifie. Mais en vain mon adresse, avec tout son effort, Tente de son honneur l'inexpugnable fort ; Et j'apprends, à la fin de mes poursuites vaines, Que je ne puis prétendre autre fruit de mes peines Que la confusion d'un frivole séjour, Ou le pudique fruit d'un légitime amour ; Qu'elle était de naissance assez considérable Pour aspirer au joug d'un hymen honorable ; Mais que son mauvais sort, infidèle à son sang, En l'état d'une esclave avait changé son rang. L'amour, qui me rendait ma franchise importune, Fit en moi ce qu'en elle avait fait la fortune, Me mit d'un état libre en un rang où je sers : Je délivrai l'objet qui me tenait aux fers ; Je rachetai Sophie, et la prenant pour femme, En délivrant son corps, m'assujettis son âme.ERGASTE
Si de ce long récit vous n'abrégez le cours, Le jour achèvera plus tôt que ce discours. Laissez-le moi finir avec une parole :À Éraste.
Cinq ou six mois après, nous nous rendons à Nole, Où de Constantinople on crut notre retour ; Et là, par mon avis et par celui d'Amour, Nous étant concertés, je fis croire à son père Le rachat de sa soeur et la mort de sa mère. De Sophie à présent Aurélie est le nom ; Le père en cette erreur la souffre en sa maison, Où, d'une chaste amour satisfaisant la flamme, Elle est fille le jour, et la nuit elle est femme. Jugez par ce récit si vraisemblablement Votre jaloux soupçon a quelque fondement, Et si, quoi qu'on propose, il peut souffrir sans peine La proposition qu'on leur fait d'Éroxène.ÉRASTE
Dieux ! Jamais comédie, en sa narration, N'excita tant de joie et tant d'attention ; Et l'éclaircissement, qui dissipe ma crainte, M'interdit toute excuse et condamne ma plainte ; Mais de quelle arme enfin espérez-vous parer L'hymen...LÉLIE
Nous vous cherchions pour en délibérer. J'ai fait mon personnage en cette comédie ; Pour ce qui reste, il faut qu'Ergaste y remédie.ERGASTE
J'ai pendant ce récit eu le temps d'y rêver ; Voyez si ce moyen se pourrait approuver : Au vieillard Polydore Anselme offre Sophie, Ou plutôt pour ses biens il la lui sacrifie, Voyant qu'il s'est offert de la prendre sans dot.LÉLIE
Il est vrai.ERGASTE
Mon avis est qu'Éraste, en un mot, Lui faisant la même offre, obtienne sa parole, Et rende du vieillard l'espérance frivole : L'honneur qu'il recevra d'un si puissant appui, Et le peu de rapport de Polydore à lui, Lui feront trop des deux faire la différence, Pour devoir hésiter en cette préférence. Vous, Lélie, il faudra que vous feigniez aussi Qu'Éroxène causant votre plus doux souci, Votre plus grand bonheur est qu'hymen vous assemble, Et lors il est aisé de vous loger ensemble, Et que, par cet intrigue adroitement conduit...LÉLIE
Et bien ?ERGASTE
La soeur du jour soit la femme la nuit, Tant que de vos vieillards, qui n'ont plus guère à vivre, La mort, qui change tout, de ces soins vous délivre.ÉRASTE
Comment sans épouser posséder leurs appas, Ou comment épousant ne les posséder pas ? N'est-ce pas te confondre, ou d'un double adultère De ce lien sacré profaner le mystère ?ERGASTE
Un ami travesti, vos parents assemblés, Vous peut-il pas unir de ces noeuds simulés ? Puis leur mort arrivant, un hymen légitime Des faveurs d'Éroxène effacera le crime.LÉLIE
Un plus rare moyen ne se peut concevoir, Et tu me rends la vie en me rendant l'espoir : Par cet heureux avis, qui nous tire de peine, Je conserve Aurélie.ÉRASTE
Et j'épouse Éroxène.ERGASTE, à part
Moi peut-être un gibet, si l'art est éventé. Mais n'en consultons plus, le sort en est jeté.ERGASTE
Ni refuser aussi ne fut jamais le mien. Tous alors qu'on vous sert, vous en promettez bien, Mais toujours pour effets vous baillez des attentes ; Vos assignations ne sont jamais contentes ; De vos profusions on n'est jamais surpris. N'importe, la vertu de soi-même est le prix. Je vais trouver Anselme et commencer mon rôle ; Ou, si de mes efforts le succès n'est frivole, Il sera bien adroit s'il nous peut échapper ; Et, s'il ne court bien fort, je saurai l'attraper.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Lélie, Aurélie, Ergaste.
AURÉLIE, à Lélie
Qui vous a retenus ? Il était temps, Lélie, De tirer mon esprit de sa mélancolie ; Et, tardant un moment, la mort l'en eût tiré.AURÉLIE
Quel plus grand déplaisir faut-il que votre absence, À qui sans aucun bien, sans nom, sans connaissance, Pour support, pour amis, pour parents, pour époux, Pour tout refuge enfin, ne reconnaît que vous ? Le sort, dès le berceau me déclarant la guerre, De libre que j'étais en ma natale terre, M'en tira pour m'ôter ce précieux trésor, Et m'arracha du sein qui m'allaitait encor : Je perdis d'un seul trait que lança la furie, Ma liberté, mon nom, mes parents, ma patrie ; Et pour toute richesse il ne m'était resté Qu'un coeur libre et constant que vous m'avez ôté ; Quand je croyais enfin que, changeant mon servage, Ce cruel ennemi m'eût changé de visage, Et que le cher présent qu'il m'a fait de vos fers Dût guérir tous les maux que j'ai jamais soufferts. Je vois qu'il entreprend ma dernière ruine, Et veut, par le succès des maux qu'il me destine, M'ôtant jusqu'à l'espoir, me dépouiller d'un bien Qui malgré lui demeure à qui ne reste rien.LÉLIE
Vous savez que mes yeux, dépourvus de défense, Mirent sitôt mon coeur dessous votre puissance, Que, sans rien mériter par ma captivité, Je ne fis qu'obéir à la nécessité. Par cette conjoncture il est aisé de croire Que l'honneur d'être à vous faisant toute ma gloire, Le malheur de vous perdre et de ne vous plus voir Ferait mon infaillible et dernier désespoir.AURÉLIE
S'il faut donc par la fuite éviter la disgrâce Dont un père importun aujourd'hui nous menace, Proposez-moi l'horreur des plus affreux déserts, Des plus sombres forêts, des plus pénibles mers, Je vous suivrai sans peine au bord des précipices ; Tous travaux avec vous me seront des délices.ERGASTE
Combattons la fortune avec tout notre soin, Mais n'allons point chercher à la vaincre si loin : Sitôt qu'on lève l'ancre, et qu'il faut perdre terre, Je crois m'être exposé dans un vaisseau de verre, À qui le moindre flot est un funeste écueil Dont le choc va m'ouvrir un liquide cercueil.AURÉLIE
Si de nos importuns l'espérance n'est vaine, Ce soir, qui de nos voeux nous doit ôter le fruit, Sera suivi pour nous d'une éternelle nuit : En cette extrémité, faisons avec courage Ce qu'en même besoin fait un qui fait naufrage, Qui sans perdre courage est constant jusqu'au bout, De l'oeil et de la main cherche et s'attache à tout.SCÈNE II. Anselme, Ergaste.
ERGASTE
Dans sa chambre ; pourquoi ?ANSELME
Seul ?ERGASTE
Avec Aurélie.ANSELME
M'étant tu si longtemps, je l'avoue aujourd'hui, Je suis mal satisfait d'Aurélie et de lui. Il semble, s'il te faut parler d'une âme ouverte, Que rachetant sa soeur, il acheta sa perte, Et que Constantinople est un séjour fatal Où tout bien se corrompt et dégénère en mal. Si l'étude autrefois l'a mis en quelque estime, Il semble n'être plus qu'un corps que rien n'anime ; Et son oisiveté semble le mettre au rang Des objets dépourvus et de vie et de sang. Il ne saurait trouver, pour son inquiétude, Dans sa bizarre humeur assez de solitude ; Et l'église, autrefois le premier de ses soins, Est aujourd'hui le lieu qu'il fréquente le moins.ERGASTE
Le proverbe est certain, et l'épreuve constante, Que l'on sait qui l'on est en sachant qui l'on hante ; Et vous plaindre de lui n'est que lui reprocher Qu'avecque les boiteux on apprend à clocher. Nous venons de Turquie, et dans cette contrée Des plus religieux l'église est ignorée ; C'est un climat de maux, dépourvu de tous biens, Car les Turcs, comme on sait, sont fort mauvais chrétiens : Les livres en ce lieu n'entrent point en commerce, En aucun art illustre aucun d'eux ne s'exerce, Et l'on y tient quiconque est autre qu'ignorant Pour catalaméchis, qui sont gens de néant.ANSELME
Plus jaloux de sa soeur qu'on n'est d'une maîtresse, Jamais il ne la quitte, ils se parlent sans cesse, Me raillent, se font signe, et, se moquant de moi, Ne s'aperçoivent pas que je m'en aperçois.ERGASTE
Là, chacun à gausser librement se dispense ; La raillerie est libre et n'est point une offense ; Et, si je m'en souviens, on appelle en ces lieux Urchec, ou gens d'esprit, ceux qui raillent le mieux.ANSELME
Ils en usent pour Nole avec trop de licence ; Et, quoique leur amour ait beaucoup d'innocence, Je ne puis approuver ces baisers assidus, D'une ardeur mutuelle et donnés et rendus, Ces discours à l'oreille et ces tendres caresses, Plus dignes passe-temps d'amants et de maîtresses, Qu'ils ne sont en effet d'un frère et d'une soeur.ERGASTE
Se peuvent-ils chérir avec trop de douceur ? Et, proches comme ils sont, peut-on sans injustice Interdire à leur sang de faire son office ?ANSELME
Je crains que cet office excède leur devoir ; Je n'en puis mal juger, mais il faut tout prévoir.ERGASTE
La loi de Mahomet, par une charge expresse, Enjoint ces sentiments d'amour et de tendresse, Que le sang justifie et semble autoriser ; Mais le temps le pourra démahométiser ; Ils appellent tubalch cette ardeur fraternelle, Ou boram, qui veut dire intime et naturelle.ANSELME
S'il m'est enfin permis de ne te point mentir, Et si d'une bonne oeuvre on se peut repentir, De leurs déportements mon âme inquiétée Conçoit quelque regret de l'avoir rachetée, Puisqu'en la recouvrant je perdis mon repos, Que ce soin importun traverse à tout propos.ANSELME
Et toi, traître, avecque ta Turquie, Avecque ta loi turque, avec ton Mahomet, Tu veux autoriser cet usage indiscret, Et, sous un voile turc me chargeant d'infamie, M'affronter à la turque et couvrir leur folie ; Mais le soin que tu prends de les justifier Me les rend plus suspects et m'en fait défier. J'entends, si chez les Turcs ils suivaient leur méthode, Que parmi les chrétiens ils vivent à leur mode.ERGASTE
La fille ayant atteint l'âge de la raison Est un meuble importun dedans une maison, Et dont aux plus soigneux la garde est incertaine : Un mariage enfin vous tirerait de peine, Et bornerait vos soins en terminant ses voeux.ERGASTE
Oui, la nièce d'Orgie ?ERGASTE
S'il obtient par vos soins ce favorable choix, Vous lui donnez la vie une seconde fois, Puisqu'il aime Éroxène à l'égal de son âme, Et que son seul respect lui fait cacher sa flamme.ANSELME
Je rends grâces au ciel qu'une, fois pour son bien Son choix toujours contraire ait rencontré le mien ; Mais, outre cet hymen, j'ai d'Aurélie encore Arrêté l'alliance avecque Polydore.ANSELME
Eh bien ?ERGASTE
Ne vous hâtez pas tant.ANSELME
Et qu'est donc Polydore ?ERGASTE
Il n'est plus, autant vaut.ERGASTE
Non, mais il est trop jeune ; attendez qu'il ait l'âge, Et puisse satisfaire aux devoirs du ménage. Oh ! que de ses pareils le feu doit être ardent !ANSELME
Il n'a pas cinquante ans !ERGASTE
Et plus, pas une dent. Il n'est dans la nature homme qui ne le juge Du siècle de Saturne ou du temps du déluge ; Des trois pieds dont il marche il en a deux goutteux, Et ressemble en marchant à ces ânes boiteux, Qui presque à chaque pas trébuchent de faiblesse, Et qu'il faut soutenir ou relever sans cesse.ANSELME
Quel Fabrice ?ANSELME
Et que t'en a-t-il dit ?ERGASTE
Que bien loin de l'enfler, Il vidait sa finance à force de souffler ; Et que pensant l'accroître avec de la fumée, En fumée au contraire il l'avait consommée ; Qu'au reste, on vit chez lui de mets si délicats, Qu'on meurt toujours de faim à la fin du repas ; Baste, encor, pour avoir la fortune contraire, À bien d'honnêtes gens elle n'est pas prospère ; Mais son esprit mordant, envieux et jaloux, Ne pardonne à personne et se prend jusqu'à vous : Déchiffrant votre vie avec d'autres critiques, Par tous les carrefours il en fait des chroniques, Et ne se plaît à rien tant qu'à vous éplucher. Mais en vous disant tout je vous pourrais fâcher.ANSELME
Achève, je le veux.ERGASTE
J'ai honte de le dire.ERGASTE
Il vous veut imputer certaine infirmité Par qui de tous les nez le vôtre est évité, Et dit qu'un vieil pourrit, dont le corps vous démange, Vous oblige sans cesse à quelque geste étrange.ANSELME
Le sot ment par sa gorge.ERGASTE
Et dit le bien savoir De gens qui tous les jours ont l'honneur de vous voir ; Même de vos amis.ANSELME
Il ment par ses oreilles.ANSELME
Il ment par l'odorat.ERGASTE
Et que le vôtre étant et si court et si plat, Cette incommodité qui vous est naturelle Est facile à juger.ANSELME
Il ment par la cervelle.ERGASTE
Quoiqu'il n'ait pas raison, car je sais bien qu'il ment, L'accès qu'il a chez vous le fait croire aisément.ERGASTE
Épargnez sa vertu bien plutôt que sa dot, Car toute femme enfin n'en peut faire qu'un sot ; Et tout père puissant qui pourvoit mal sa fille Rend pour le moins suspect l'honneur de sa famille ; Mais Éraste qui l'aime, et sans comparaison Plus sortable de biens, et d'âge et de maison, Pressé d'un feu secret, incessamment aspire, Sans l'oser déclarer, au joug de son empire, Vous fera la même offre et la prendra sans dot ; Il s'enhardit hier de m'en toucher un mot.ANSELME
Éraste !ERGASTE
Non-seulement sans dot, mais sans habits encor, Et la croit toute nue un si riche trésor, Que...ANSELME
Fais-le moi parler, et concluons l'affaire ; Pour l'autre, il peut ailleurs se pourvoir d'un beau-père J'ai du respect pour lui comme il en a pour moi ; En me calomniant, il dégage ma foi, Et recherchant ma fille, il m'a dû mieux connaître.ANSELME
C'est un traître.ERGASTE
Un fourbe.ANSELME
Un archi-fourbe.ERGASTE
Un calomniateur.ANSELME
Un médisant.ERGASTE
Un lâche.ANSELME
Un gueux.ERGASTE
Un imposteur.ANSELME
Un infâme.ERGASTE
Un faquin.ANSELME
Un reste de galère. Mais insensiblement tu m'a mis en colère ; Et si dans cette humeur je l'avais rencontré, Je serais homme encore à le voir sur le pré.SCÈNE III. Éroxène, Lydie.
ÉROXÈNE
Va, rends ce bon office au feu qui me consomme : Il me promet beaucoup ; mais, Lydie, il est homme, C'est-à-dire d'un sexe où l'on fait vanité D'oubli, de perfidie et d'infidélité ; Et s'il me fait le tort dont mon soupçon l'accuse, Aurélie a des yeux qui portent son excuse.LYDIE
Je l'irai bien chercher ; mais qu'apprendrai-je enfin, Après tous les serments qu'il m'a faits ce matin ; Quel abord lui ferai-je ! Et que lui dois-je dire ?ÉROXÈNE
Confesse-lui ma crainte, et dis-lui mon martyre ; Que l'accès qu'un ami lui donne en sa maison Me le rend, en un mot, suspect de trahison. Mais non, ne touche rien de ce jaloux ombrage ; C'est à sa vanité donner trop d'avantage : Dis-lui que puisqu'il m'aime, et qu'il sait qu'aux amants Une heure sans se voir est un an de tourments, Il m'afflige aujourd'hui d'une trop longue absence. Non, il me voudrait voir avec trop de licence : Dis-lui que, dans le doute où me tient sa santé... Mais puisque tu l'as vu, puis-je en avoir douté ? Flattant trop un amant, une amante inexperte Par ses soins superflus en hasarde la perte. Va, Lydie, et dis-lui ce que pour mon repos Tu crois de plus séant et de plus à propos. Va, rends-moi l'espérance, ou fais que j'y renonce ; Ne dis rien si tu veux, mais j'attends sa réponse.ÉROXÈNE
Le silence parfois est un docte entretien ; Et le voir de ma part, sans lui pouvoir rien dire, C'est lui faire sur moi connaître son empire ; C'est d'un style éloquent et digne de ses voeux Expliquer mes soupçons, mes soupirs et mes feux. Ô sexe malheureux et chétif que le nôtre, Où l'amour se trouvant naturel comme à l'autre, Son pouvoir redoutable et ses succès douteux, L'aveu n'en est pas libre et s'en trouve honteux, Où l'on permet d'aimer, non d'avouer qu'on aime, Où la pudeur travaille autant que l'amour même !SCÈNE IV. Éraste, Lydie.
LYDIE
De quoi ?ÉRASTE
Que je travaille à vous tirer de peine, Qu'un prompt événement lui prouvera ma foi,Apercevant Anselme qui sort.
Et que malgré le sort... Mais va, retire-toi.LYDIE
De la façon ?ÉRASTE, à part
Anselme en aurait pu concevoir du soupçon.LYDIE, à part
Ô dieux !SCÈNE V. Anselme, Éraste, Lydie, sans être vue.
LYDIE, à part
N'avoir pu lui tirer ni dire une parole ; Me fuir, me rebuter et me quitter ainsi ! Ma maîtresse a raison de s'en mettre en souci. Anselme vient à lui : quelque trame se brasse. Ne nous éloignons point, sachons ce qui se passe.ANSELME
Venez, mon cher Éraste, ou plutôt mon cher fils, Puisque par votre amour ce nom vous est acquis : Vous avez pu savoir d'Ergaste ou de Lélie À quel point je tiens cher le bonheur d'Aurélie.ÉRASTE
Je crois pareillement qu'ils vous auront appris À quel prix je tiendrai cette faveur sans prix.ANSELME
Le témoignage exprès qu'ils viennent de m'en rendre Fait que je vous salue en qualité de gendre, Et vous offre chez moi toute l'autorité Que vous y pouvez prendre en cette qualité.LYDIE, à part
Qu'entends-je, ô juste ciel !ANSELME
Ils vous ont dit encore Qu'à quelque si haut point que ce bonheur m'honore, Je ne puis autrement encor l'avantager. Mes biens après ma mort se pourront partager ; Mais comme j'en ai peu, sa dot sera petite.ÉRASTE
Ne comptez-vous pour rien sa grâce et son mérite, Ces rares qualités, ces précieux trésors, Dont le ciel enrichit son esprit et son corps ? En soi seule elle apporte une richesse extrême, Et je ne prétends d'elle autre dot qu'elle-même.LYDIE, à part
Et puis assurons-nous en la foi d'un amant ! Mais je pense veiller, et dors assurément.ANSELME
Je crois, puisque sans fard il faut ouvrir nos âmes, Qu'il ne vous reste rien de vos premières flammes ; Qu'Éroxène en un mot n'a plus l'autorité Qu'on m'a dit qu'elle avait sur votre liberté ; Quelque nouvelle amour dont le feu nous consume, Notre premier brasier aisément se rallume, Pour peu que sous sa cendre il reste de chaleur ; Et ce mal ne produit que haine et que malheur.ÉRASTE
J'ai pour me divertir d'une humeur sotte et vaine, Pris plaisir, il est vrai, d'abuser Éroxène ; Mais si jamais l'Amour n'était victorieux Par de plus dignes traits que par ceux de ses yeux, Ce monarque absolu sur tout ce qui respire N'aurait pas bien avant étendu son empire.LYDIE, à part
Et, lâches, nous prisons un bien si peu constant, Dont la perte et le gain se fait en même instant !ANSELME
C'est assez, elle est vôtre, et d'un même lien J'engage sous vos lois et son coeur et le mien.ÉRASTE
Et par ce cher présent votre bonté me donne Plus que la plus brillante et plus riche couronne. Souffrez que j'aille offrir l'hommage que je dois À la divinité dont j'adore la loi, Et lui sacrifier le beau feu qui me presse.LYDIE, à part
Que ne puis-je arracher cette langue traîtresse !ANSELME
Allons, nous prendrons jour pour la solennité D'un joug si précieux à votre liberté.Il sort avec Éraste.
LYDIE, seule
Ô noire perfidie ! ô siècle ! ô monde immonde ! Source en crimes, en fraude, en misères féconde ! Vil théâtre des jeux et du sort et du temps, Qui se peut garantir des lacs que tu nous tends ? Triste objet de pitié, trop fidèle Éroxène, Ou trop simple plutôt, trop crédule et trop vaine, D'avoir cru posséder assez d'autorité Pour obliger ce sexe à quelque fermeté ; Un sexe qui du nôtre incessamment se joue, Plus changeant que le sort, moins stable que sa roue, Et pour qui toutefois, malgré son changement, Notre sexe imbécile a tant d'attachement ; Fais maintenant état des devoirs de ces traîtres, Si peu nos serviteurs, et si longtemps nos maîtres, Et dont ou l'inconstance ou la possession Du jour au lendemain éteint l'affection ; Si larges en serments, si riches en promesses, Qui par tant d'artifice excitent nos tendresses ; Qui mourants, languissants, et si près de leur fin, Ressuscitent le soir de la mort du matin. Porter le coup mortel dans le sein d'Éroxène, Est travailler, dit-il, pour la tirer de peine ! Que feras-tu, chétive ? et, pour tant de douleurs, Deux yeux te pourront-ils fournir assez de pleurs ? Jamais, jamais du sort les plus sanglants outrages N'ont produit de sanglots, de désespoirs, de rages, De troubles, de transports ni de forcènements Sensibles à l'égal de tes ressentiments ! T'imite qui voudra, ton mal me rendra sage ; J'éviterai l'écueil où j'ai vu le naufrage ; Tous les charmes d'amour auront beau me tenter, Et qui m'attrapera s'en pourra bien vanter.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Géronte, Horace, tous deux vêtus a la turque.
GÉRONTE
Enfin, après un long et pénible voyage, Si souvent menacé des vents et de l'orage, Grâce à l'heureux démon qui gouverne mon sort, Je revois mon pays et me retrouve au port, En état de te rendre, ô ma chère patrie, Quand la parque voudra disposer de ma vie, De ces membres usés les cendres et les os, Et remettre en ton sein ces funèbres dépôts. Ne vois-je pas Anselme ? Ô l'heureuse nouvelle Dont je vais réjouir un ami si fidèle ! Anselme ? Mais d'où vient qu'il détourne ses pas ? Quoi, mon plus cher ami ne me reconnaît pas ? Et de Géronte Anselme a perdu la mémoire !SCÈNE II. Géronte, Horace, Anselme.
ANSELME
Vous, Géronte !GÉRONTE
Voyez !ANSELME
Hé Dieu, qui l'eût pu croire À voir ce corps tremblant et ce visage usé, L'un et l'autre si vieil, si maigre et déguisé ! Qui vous a pu causer ce changement extrême ?ANSELME
À quoi ces habits turcs ? Dansez-vous un ballet ? Portez-vous un momon ?Momon : Espèce de danse exécutée par des masques. [L]
GÉRONTE
Oui, mais l'on s'y plaît moins à railler ses amis. Sachez qu'où la faim presse et la bourse s'altère, Il n'est rien de si dur que le corps ne digère. Pour vous, plus j'en confère avec mon souvenir, Plus je vois que le temps vous a fait rajeunir, Et cette gaieté d'humeur et de visage Cache aux yeux les plus fins la moitié de votre âge : Il n'est pays si sain que son natal séjour.GÉRONTE, montrant Horace
De racheter mon fils, ravi par des corsaires, Et fait le triste objet de quinze ans de misères, Dans la fameuse ville où le grand Constantin Avait de l'Orient établi le destin.GÉRONTE
Le sang m'y conviait.ANSELME
Vous l'appelez...GÉRONTE
Horace.ANSELME, l'embrassant
Le ciel, mon cher Horace, après ce long ennui...GÉRONTE
Il ne vous entend point, je vous réponds pour lui, Car il n'a jamais su sa langue naturelle. Je vous apporte, au reste, une bonne nouvelle.ANSELME
Quelle ? Que le grand-turc n'arme point cette été, Ou veut faire alliance avec la chrétienté ?GÉRONTE
Je dis bonne pour vous : votre femme Constance, Hors le sensible ennui qu'elle a de votre absence, En assez bon état peu devant mon départ, Me vit et me chargea de vous voir de sa part.ANSELME
Ô dieux ! vous devez donc, si ce n'est raillerie, Venir de l'autre monde, et non pas de Turquie !GÉRONTE
C'est bien un autre monde, où les chrétiens aux fers, Haïs, persécutés, souffrent plus qu'aux enfers.ANSELME
Ah ! Géronte, raillons, mais non jusqu'à l'injure. Quel plaisir prenez-vous à rouvrir ma blessure, Et me faire mourir par un second effort, En me renouvelant la douleur de sa mort ?GÉRONTE
Ô la vaine douleur, et la plainte frivole ! Depuis trois ans, Anselme, est-ce un usage à Nole De regretter la mort de qui se porte bien ?ANSELME
En est-ce un chez les Turcs de ne regretter rien, Et, d'une extravagance à mille autre seconde, Assurer la santé de qui n'est plus au monde ?GÉRONTE
Qui vous a dit sa mort ?ANSELME
J'en suis trop informé ; Et le temps et l'argent qu'en vain j'ai consommé, Pour un voyage exprès d'Ergaste et de Lélie, Ne m'ont pu par leur soin recouvrer qu'Aurélie : Pour Constance, l'année a fait six fois son cours Depuis que le soleil a vu borner ses jours.GÉRONTE
Quoiqu'en mon occident, j'ai la vue excellente ; Je connais trop Constance, et sais qu'elle est vivante, Et je démentirais, sur un sujet pareil, Vous, Lélie, Aurélie, Ergaste et le soleil : Pour votre fille...ANSELME
Et bien ?GÉRONTE
Sa mère la croit morte.ANSELME
Vous me feriez mourir de parler de la sorte, Et vous viendriez à bout des esprits les plus forts ; Vous tuez les vivants et ranimez les morts : Celle que vous sauvez est en terre et pourrie ; Celle que vous tuez aujourd'hui se marie ; Et je dois à vous seul ajouter plus de foi Qu'à mes gens, qu'à mon fils, qu'à ma fille et qu'à moi ?GÉRONTE
Je n'entreprendrai pas d'éclaircir ces mystères ; Mais souvent les enfants en imposent aux pères, Et, pour tirer l'argent qu'on leur veut épargner, Vont quelquefois bien loin sans beaucoup s'éloigner. Constance croit enfin le trépas d'Aurélie, Et dans Constantinople on n'a point vu Lélie.GÉRONTE
Non, je ne vous dis pas que ces lieux se ressemblent ; Mais dans Sainte-Sophie, où les chrétiens s'assemblent Pour l'office divin qui s'y fait avec soin, Chacun fait connaissance et s'assiste au besoin. Mais ne m'en croyez pas, croyez-en cette lettre Qu'à mon soin en partant elle a voulu commettre : Le doute où sans raison vous semblez insister Me faisait oublier de vous la présenter. Tenez, en saurez-vous connaître l'écriture ?ANSELME, baisant la lettre
Ô joie inespérée ! incroyable aventure ! Pour contester ce gage il est trop précieux, Et démentir sa main est démentir ses yeux. Hélas ! quels sentiments d'amour et de tendresse ? Que direz-vous, Géronte ? Excusez ma faiblesse ; Je ne puis refuser ces baisers ni ces pleurs À ce crayon parlant de ses vives douleurs. Mais tu te plains à tort de mon ingratitude, Ô cher et doux sujet, de mon inquiétude ! Ce reproche est injuste, et le ciel m'est témoin Si j'ai manqué pour toi ni d'amour ni de soin.ANSELME
J'avais tort, je me rends, mais avec avantage ; Et je gagne en perdant bien plus que je ne perds, Si je puis de Constance un jour briser les fers. Mais si je m'obstinais, trouvez bon qu'Aurélie Quant à ce qui me touche au moins me justifie. Descendez, Aurélie.SCÈNE III. Géronte, Horace, Anselme, Aurélie.
AURÉLIE
Que voulez-vous, mon père ?ANSELME
Approchez, Aurélie. Cet ami, de Turquie aujourd'hui de retour, M'apprend que votre mère y respire le jour.AURÉLIE, à part
Voici l'instant fatal d'où dépendait ma perte : Notre art est éventé, la fourbe est découverte ; Je ne sais qu'avouer, ni que nier aussi. Que dirai-je ? Ah ! qu'Ergaste au moins n'est-il ici ?ANSELME
Vous ne répondez rien ?AURÉLIE
Hélas ! Ce nom de mère Renouvelle en mon coeur une douleur amère Qui me ferme la bouche et m'étouffe la voix. Ah ! Si pour la revoir seulement une fois, Et lui vérifier cette fausse nouvelle, Il ne fallait qu'offrir le sang que je tiens d'elle, Avec quel doux plaisir je quitterais le jour ! Et par un acte saint de devoir et d'amour, Soit au fer, soit au feu, soit au poison réduite, Mourant, reproduirais celle qui m'a produite, Et vous redonnerais, par un malheur si doux, Celle qui souffrit tant pour me donner à vous !À Géronte.
Qui vous a dit encor ces frivoles nouvelles ?AURÉLIE
On répond aisément où rien n'est à risquer ; Mais vos témoins sont vieux et près de vous manquer.GÉRONTE, la regardant attentivement
Vous avez bien raison, ne les pouvant séduire, De les rendre suspects, car ils vous peuvent nuire.AURÉLIE
C'est qu'ils sont dangereux, et pleins de tant d'attraits, Que l'on a grand sujet d'en redouter les traits.GÉRONTE
Quand soixante soleils ont tourné sur nos têtes, Nos yeux n'ont plus dessein de faire des conquêtes. Je sais bien que l'amour veut plus d'égalité : S'ils vous peuvent blesser, c'est par la vérité.AURÉLIE
Moi fourber, imposteur !GÉRONTE
Quand une fourbe éclate on s'emporte aisément, Et la confusion ôte le jugement ; Mais je la convaincrai mieux que vous ma folie : Osez-vous, dites-moi, passer pour Aurélie ?GÉRONTE
J'ai bien su qu'à ce mot je vous mettrais en peine, Et cette question est pour vous une gêne ; Aussi par quelle audace usurpez-vous chez lui La qualité, le nom et la place d'autrui, Vous qui, simple servante en une hôtellerie, Dans Venise...AURÉLIE
Ô mon père !ANSELME
Dieux !GÉRONTE
Et, quoiqu'en effet et si jeune et si belle, Vous mettiez le couvert, apportiez la chandelle ; Teniez prêts et nos lits et nos habillements ? Il n'en faut point rougir, vous savez si je mens. Ne connaissez-vous pas Tyndare ?AURÉLIE
Quel Tyndare ?GÉRONTE
C'est que je parle arabe, ou chinois, ou tartare ; Ou vous pouviez servir dedans une maison Sans en connaître l'hôte, et sans savoir son nom !GÉRONTE
Vous peut-elle fourber avec cette arrogance, Elle qui dans Venise, un mois entier et plus, Affligé que j'étais d'un bras presque perclus, M'a servi chez Tyndare ?ANSELME
Et s'appelait...GÉRONTE
Sophie.ANSELME
Vous vous êtes mépris : son nom est Aurélie ; Mais leur rapport peut-être a produit son erreur.AURÉLIE
Souffrez...ANSELME
On peut bien imposer, mais non à la nature : Quelque dol spécieux qui la puisse assaillir, Le sang est trop bon juge et ne saurait faillir.Dol : Terme de jurisprudence. Tromperie, fraude. [L]
GÉRONTE
Ainsi donc vous croyez quand on vous dissimule, Et quand on vous dit vrai vous êtes incrédule ?GÉRONTE
Ne me réputez plus du rang de vos amis, Ou croyez-moi blessé d'une folie extrême, Si vous n'êtes trompé d'eux, d'elle et de vous-même. Quelque trame s'ourdit ! prévenez-en l'effet, Et craignez... Voyez-vous quel signe elle me fait ?AURÉLIE
Moi signe ? infâme, traître ! Ah Dieu ! je désespère De devoir par respect contenir ma colère, Et n'être pas d'un sexe où de ta trahison Aux dépens de mon sang je pusse avoir raison. Faut-il qu'un scélérat impunément m'affronte ?Elle sort.
ANSELME
Ne vous emportez point, rentrez. Et vous, Géronte, Laissant ce différent pour une autre saison, Venez vous délasser et prenez ma maison, Attendant...HORACE
Bel sem.ANSELME, à part
Ô rencontre à la fois et propice et fatale ! Quelle confusion à la mienne est égale ? Quand je crois que Constance a perdu la clarté, Je reconnais sa main qui prit ma liberté ; Et si j'ai d'Aurélie observé le visage, Il ne rend pas pour elle un heureux témoignage, Et dans ses changements a mal dissimulé ; Joint qu'Ergaste est un fourbe entre tous signalé, Qui peut pour mon argent m'en avoir fait accroire, Et qui plus il m'attrape et plus il en fait gloire ; En débauche Lélie, et croit bien réussir. Mais s'il faut... Les voici, je m'en veux éclaircir.SCÈNE IV. Lélie, Ergaste, Anselme, Horace.
ERGASTE, à Lélie
Ne vous hâtez point tant, c'est pour toute la vie, Et deux nuits vous feront en passer votre envie.ANSELME
Qu'est-ce ?ANSELME
Peu de temps réglera l'amour qui vous transporte.À Ergaste.
Mais viens ça ; qui t'a dit que ma femme était morte ? Quand à Constantinople as-tu porté tes pas ? Tu t'accuses, perfide, en ne répondant pas : Qui hésite est surpris et médite une excuse.ERGASTE
Adieu mon personnage.LÉLIE
Et tôt.ERGASTE
Source d'infirmités, déplorable vieillesse, Plus je veux pénétrer tes abîmes profonds, Plus je te considère, et plus je me confonds : Comme un logis tombant accable qui l'habite, Tu fais qu'avec le corps l'esprit se débilite, Que le temps avec l'âge emporte la raison, Et que l'hôte renverse avecque la maison.ANSELME
Que veux-tu dire enfin ?ERGASTE
Que votre défiance Fait que vous avez trop et trop peu de créance, Et que cette faiblesse est un effet du temps Qui pour notre malheur marque vos derniers ans. Qui vous fait croire autrui contre notre parole ? Qui vous a dans l'esprit mis ce soupçon frivole ?ANSELME
Géronte, un mien ami...LÉLIE, à Ergaste
Ne te relâche pas.ANSELME
Qui de Constantinople arrivé de ce pas, Pendant un tour ou deux qu'il fait pour ses affaires, M'a laissé ce sien fils racheté des corsaires, M'assure d'avoir vu Constance à son départ, Et de plus m'a rendu cet écrit de sa part, Dit qu'il n'a rien au vrai pu savoir d'Aurélie, Mais qu'elle la croit morte.LÉLIE
Ô fortune ennemie, Qui jusques en Turquie as été susciter Des moyens et des gens pour nous persécuter !LÉLIE, à part
Dieux !ERGASTE
Il vous en a bien dit. J'ai tort, s'il a raison : Mais il est bien aisé de vous faire paraître Que les fourbes sont ceux qui m'accusent de l'être, Et je veux que son fils vous demeure d'accord...ANSELME
De quoi ?ERGASTE
Que j'ai raison, et que Géronte à tort.À Horace.
Viens ça, ne nous mens point : sur quelle conjecture Ton père avance-t-il cette noire imposture ? Voyez-vous qu'il se trouble, et dit en se taisant Que son père est un traître, un fourbe, un médisant ?ERGASTE
Eh bien, lui parlant turc, je sais bien le confondre.Cabrisciam ogni Boraf, embusaim, Constantinopola ?
HORACE
Ben Belmen, ne sensulez.
ANSELME
Eh bien, que veut-il dire ?ERGASTE
Qu'en vous en imposant son père a voulu rire ; Qu'il est d'humeur railleuse, et n'a jamais été En Turquie.ERGASTE, à Horace
Carigar camboco, ma io ossasando ?
HORACE
Bensem, Belmen.
ERGASTE
À Lipse en Négrepont.ERGASTE
Ossasando, nequet, nequet, poter lever cosir Nola ?
HORACE
Sachina, Basumbasce, agrir se.
ANSELME
La froide raillerie et la franche sottise, De venir de si loin, et si mal à propos, Rire aux dépens des morts et troubler leur repos ! Quel siècle, quelles moeurs, et quelle frénésie !ERGASTE
Il faudrait faire un monde à votre fantaisie ! N'est-ce pas de tout temps, et non pas d'aujourd'hui, Que toujours quelque fou rit aux dépens d'autrui ? Au reste, en Négrepont c'est un art ordinaire D'imiter l'écriture et de la contrefaire ; Et s'en étant instruits, ils peuvent aisément, Ou pour en éprouver le divertissement, Ou pour tirer de vous quelque reconnaissance, Avoir falsifié la lettre de Constance.ANSELME
J'ai cru qu'il avait bu ; ses yeux étincelants, Sa face enluminée et ses pas chancelants, Semblaient tacitement en rendre témoignage ; Le feu semblait surtout lui sortir du visage, Et le vin qu'il soufflait m'a porté jusqu'au nez.HORACE
Vare hec.
ERGASTE
Vous devinez. Il dit qu'ils sont entrés dans une hôtellerie, Où, trinquant à l'honneur de leur chère patrie, Et d'un peu de bon temps régalant leurs esprits, Son père en a tant pris qu'il s'en est trouvé pris ; Qu'il n'en a pu sortir sans une peine extrême, Et ne pouvait porter ni son vin ni soi-même.ANSELME
Il voulait rire enfin, et j'attends son retour Pour lui rendre la pièce et pour rire à mon tour. Amène Éraste ici ; va tôt. Et vous, Lélie, Allez voir Éroxène, et disposez Orgie À consentir ce soir le succès de vos voeux.ERGASTE, s'en allant
La défaite est plaisante, et la dupe en vaut deux !SCÈNE V. Géronte, Anselme, Horace.
ANSELME
Le voilà.GÉRONTE
Grâce au ciel, à mes souhaits prospère, Ayant passé chez moi j'ai rencontré mon frère, Qui, me sollicitant d'accepter son logis, M'oblige à revenir pour reprendre mon fils. J'en usais librement ; excusez, je vous prie.ANSELME
Non : ma fille servante, Un voyage en Turquie, et ma femme vivante ! Tout ce conte à plaisir est une vérité ?ANSELME
Vous avez, dites-vous, vu Constance en Turquie. Vous osez soutenir qu'Aurélie est Sophie ; Vous parlez de Venise, et vous avez le front, N'ayant qu'été par mer_de_Nole en Négrepont, De dire...GÉRONTE, à Horace
Soler ?HORACE
Man.ANSELME
Et bien plus, chose à votre âge infâme, Que vous avez tantôt trouvé le vin si bon, Que vous n'en avez pas oublié la raison, Mais, en la faisant trop, l'aviez bien égarée : Vos discours m'en étaient une marque assurée.GÉRONTE, à Horace
Dieux ! Qu'entends-je ?Jerusalasy adhuc moluc acoceras maristo, viscelei,
Huvi havete carbulach.
HORACE
Eracercheter biradam suledi, ben belmen, ne sulodii.
ANSELME
Que vous dit-il encor ?ANSELME
M'aurait-il attrapé ? le trait serait subtil ! Mais s'il ne l'entendait, que lui répondait-il ?GÉRONTE, à Horace
Acciam sembilir bel mes, mie sulmes ?
HORACE
Acciam bien croch soler, sen belmen, sen chroch soler.
GÉRONTE
Qu'il ne l'entendait point, et croit que son langage N'était qu'un faux jargon qui n'est point en usage. Croyez encore un coup qu'il est un faux vaurien, Un fourbe, un archi-fourbe, et gardez-vous-en bien. Je vous suis inutile, et vais trouver mon frère. Adieu.GÉRONTE, à Horace, s'en allant
Ghidelum anglan Cic !
HORACE, le suivant
Ghidelum Baba !
ANSELME, seul
De leur filet enfin je n'ai pu m'affranchir ; La prudence n'est pas ce qui me fait blanchir. Avec mes cheveux gris, avecque ma vieillesse, Je trouve que je perds et finance et finesse ; Et dupé que je suis, interdit et confus, Perdant encor le sens, ne perdrais guère plus. Ils m'ont tous affronté, chacun d'eux y conspire ; Mais si je ne m'en venge, ils auront lieu d'en rire ; Et surtout on verra rougir de mon affront Les épaules d'Ergaste, aussi_bien que mon front.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Lélie, Ergaste.
ERGASTE
Grâce au ciel, la tempête enfin s'est apaisée, Ce vent impétueux s'est réduit en rosée, Et j'ai de votre sort avec art redressé L'édifice penchant et presque renversé.LÉLIE
Ce malheureux vieillard, sans dessein de nous nuire, Et d'une âme ingénue, a pensé tout détruire ; Mais ton langage turc en a paré le coup.ERGASTE
Une fourbe à propos quelquefois vaut beaucoup. Je ne sais quel génie, en ce besoin extrême, Me dictait un jargon que j'ignore moi-même ; Mais je suis assuré que je ne lui parlais Persan, turc, esclavon, arabe ni chinois ; Et que s'il m'eût enquis du chemin de Turquie, J'eusse été bien mêlé dans ma géographie ; J'eusse bien vu du monde, et, sans savoir par où, Arpenté le Japon, l'Égypte et le Pérou. Enfin... Mais qu'est ceci ? Cette femme, à sa mine, Doit de Turquie encore être une pèlerine : Je crois que le grand-turc, né pour nous tourmenter, Les envoie à dessein pour nous persécuter.SCÈNE II. Lélie, Ergaste, Constance, vêtue à la turque.
CONSTANCE
Et Lélie, un sien fils ?ERGASTE, à part
Ne voilà pas encor des traits de la Turquie, Ce malheureux pays, si fatal aux chrétiens, Si fertile en tous maux, si stérile en tous biens !À Constance.
Quel bon office enfin ont-ils lieu de vous rendre, Et quel est votre nom ? ne pouvons-nous l'apprendre ?CONSTANCE
Ma venue à tous deux importe au dernier point ; Mais c'est un intérêt qui ne vous touche point.CONSTANCE, l'embrassant
Lélie ! à qui le sang d'un si cher noeud me lie ! L'heureux fruit de mes voeux, de mon lit, de mon flanc ! Lélie enfin, mon fils, et le sang de mon sang !ERGASTE, à part
Voici le coup fatal qui nous met hors d'escrime, Et nous voilà tombés d'un gouffre en un abîme !LÉLIE
Quoi ! Vous êtes ma mère ! Ô dure loi du sort, Qui mêle l'amertume à cet heureux transport, Et dont l'ordre fatal veut que dans la nature On ne goûte jamais de douceur toute pure ! En recouvrant un bien qui m'est si précieux, Je perds le plus grand bien que je tenais des cieux. Pour voir ma mère, hélas ! J'eusse exposé ma vie, Et voudrais la voyant qu'elle me fût ravie ; Ce m'est un désespoir sensible au même point, Que l'ennui de la voir et de ne la voir point. Quoi ! Vous êtes Constance ?CONSTANCE
Oui, cette infortunée Qui croyait aujourd'hui sa misère bornée, Et qui, par la froideur dont vous la recevez, Voit ses malheurs changés et non pas achevés. Quel temps, injuste sort, terminera ta rage, S'il ne lui suffit pas de seize ans de servage, S'il faut qu'après des fers portés si constamment La liberté pour moi soit encore un tourment ? Ne puis-je apprendre au moins l'ennui qui vous possède, Afin que le causant j'en cherche le remède ? Le mal me sera doux d'où naîtra votre bien, Et pour votre repos j'altérerai le mien.LÉLIE
Je ne puis déclarer mon ennui sans l'accroître, Et mon seul désespoir vous le fera connaître. Entrez, ma chère mère ; il est plus qu'à propos Qu'à seize ans de travail succède le repos. Mais vous en souhaitant moi-même je m'en prive, Vous me mettez aux fers cessant d'être captive, Vous revenez à Noie et vous m'en bannissez, Entrant dans la maison, enfin vous m'en chassez.CONSTANCE
Croyez qu'il n'est pour moi servage si sensible Que celui que j'aurais de vous être nuisible ; Je puis encor souffrir les maux que j'ai soufferts, Et retrouver les lieux où j'ai laissé mes fers.LÉLIE
En vous le déclarant, je perdrais votre estime, Et, coupable envers vous, n'ose avouer mon crime.LÉLIE
Si, loin de m'en haïr et de m'être contraire, Je pouvais espérer votre aide envers mon père, Je vous avouerais tout. Mais, hélas !CONSTANCE
Point de mais ; Rien ne peut altérer ce que je vous promets. Je ne réserve rien, et je serai ravie De vous pouvoir servir aux dépens de ma vie.LÉLIE
Ô rare excès d'amour, et qui ne m'est point dû ! Je vous parlerai bas, de peur d'être entendu.Il lui parle à l'oreille.
ERGASTE, à part
Plus je rumine enfin contre cette disgrâce, Plus ma faible raison s'égare et s'embarrasse ; J'en examine tout, et partout je n'y vois Que du mal pour Lélie et du péril pour moi ; Rien ne peut garantir mes mains ou mes épaules Du malheur de la rame ou de celui des gaules ; Après tant d'accidents survenus pour un jour, Je renonce au métier de conseiller d'amour, Et ne me puis assez promettre d'industrie Pour parer tous les coups qui viennent de Turquie Toujours au pis aller quelques coups de bâton Ou quelque an de galère en feront la raison.CONSTANCE
Dieux ! et c'est là d'où naît votre mélancolie ! Si je dis qu'en effet Sophie est Aurélie, Serez-vous satisfait ?CONSTANCE
Votre hymen l'admettant dedans notre famille, Dès à présent, mon fils, je la tiens pour ma fille. Hélas ! ignorez-vous les tendres sentiments Des mères pour leurs fils et pour leurs fils amants, De leurs soins assidus pour eux envers leurs pères ?ERGASTE, à part
Ô la divine femme ! ô rare honneur des mères ! Il est donc à propos de la voir du même oeil, Et de la recevoir avec le même accueil Qu'on pourrait espérer pour votre fille même ?CONSTANCE
Mon esprit n'est ni grand, ni mon adresse extrême : Mais, outre que mon sexe, à franchement parler, Est plus savant que l'autre à bien dissimuler, Pour servir à son sang il n'est point d'aventure Où l'art puisse employer tant d'art que la nature. Entrons, et vous verrez que pour votre repos Je saurai faire, dire et me taire à propos.ERGASTE, à Constance
Pour ne rien hasarder, n'entrez point que Sophie, Par mes instructions amplement avertie, Ne se soit préparée à feindre avecque vous : Je ferai cependant descendre votre époux.CONSTANCE
Fais donc.SCÈNE III. Lélie, Constance.
LÉLIE
C'est à présent que le sang me convie, Ô flambeau de mes jours et source de ma vie, À m'abandonner tout à l'aimable transport Que l'amour ne m'a pu permettre à votre abord ! Et certes je puis dire, après cette aventure, Que je suis moins à vous par les droits de nature Que par l'étroit lien et l'obligation Que produit cet excès de votre affection ; Qu'en me donnant la vie et le jour qui m'éclaire, Vous vous acquîtes moins le titre de ma mère Qu'en me les conservant, et qu'en m'ôtant l'ennui Qui, sans votre faveur, m'en privait aujourd'hui.SCÈNE IV. Anselme, Constance, Lélie.
ANSELME, embrassant Constance
Cher trésor de mon coeur, tant de fois désiré, Chaste moitié d'un tout si longtemps séparé, Constance, aimable objet de ma constance extrême, Est-ce vous, ma chère âme, ou bien suis-je moi-même ? Oui, c'est vous, oui, mon coeur reconnaît son vainqueur Au cher portrait qu'Amour m'en grave dans le coeur.CONSTANCE
Ô Dieu ! Quel intérêt on tire de sa perte, Après l'avoir pleurée et qu'on l'a recouverte ! Le bien de vous revoir a pour moi des appas Que je crains de songer et ne posséder pas.ANSELME
Déserts toujours de glace et de neige couverts, Froids et tristes jouets des rigueurs des hivers, Pologne où je vivais séparé de mon âme, Hélas ! que ton séjour fut fatal à ma flamme ! Qu'à tort je voulus voir cet objet de mes voeux, Sous les mornes climats de ton sein froidureux ! Et que l'effet trop prompt de votre obéissance M'a coûté de sanglots, ô ma chère Constance ! Depuis que les rapports d'Ergaste et de mon fils, Pour votre liberté par mon ordre commis, M'apprirent, contre l'heur que le ciel me renvoie, La fin de votre vie et celle de ma joie.CONSTANCE
Ils purent en Turquie apprendre mon trépas, Et, trompés les premiers, ne vous abusaient pas, Puisque le sort, qui mit ma franchise en commerce, Voulut qu'assez longtemps je fusse esclave en Perse, D'où le bruit de ma mort chez les Turcs s'épandit, Tant que ce même sort de nouveau m'y rendit.ANSELME
Elle est trop manifeste : appelez Aurélie ;Lélie sort.
Il est juste qu'ayant partagé notre ennui, Elle ait part au bonheur qui le suit aujourd'hui.ANSELME
Quelle heureuse aventure a pu rendre à mes yeux, Après seize ans d'absence, un bien si précieux ?CONSTANCE
De mes longues erreurs la déplorable histoire Veut et beaucoup de temps et beaucoup de mémoire : Je ne puis à présent que vous dire en deux mots Que le ciel, dont les soins veillaient pour mon repos, A voulu que Sélim, à qui je fus vendue, En faveur d'une charge ardemment prétendue, De maître du sérail, ou bostangirassi, Où ses prétentions ont enfin réussi, À tous ses serfs chrétiens ait donné la franchise.SCÈNE V. Aurélie, Anselme, Constance, Lélie, Ergaste.
AURÉLIE
Quoi ! Ma mère, c'est vous ?CONSTANCE
C'est vous, ma chère fille ? Quoi ! l'oeil qui tant de fois pleura votre trépas, Vous retrouve aujourd'hui pleine de tant d'appas, Et ce beau corps enferme encor cette belle âme !LÉLIE, à Ergaste
Elle feint bien, Ergaste !ERGASTE
Ô dieux, l'habile femme !AURÉLIE
Ah ! Qu'il est vrai qu'un bien ardemment désiré, Nous est d'autant plus cher qu'il est moins espéré ! Quel doux plaisir succède à ma mélancolie ? J'ignore à ce transport si je suis Aurélie.CONSTANCE
Je n'ai trouvé mes maux ni mes fers importuns Tant qu'avec vous, ma fille, ils m'ont été communs ; Mais votre éloignement me fit sentir mes peines, Et connaître à mes bras le fardeau de mes chaînes.ERGASTE, à Lélie
Peut-elle avec tant d'art laisser aucuns soupçons ? Je n'en fais point le fin, j'en prendrais des leçons.SCÈNE VI. Ergaste, Constance, Lélie.
ERGASTE
Je croyais savoir feindre et m'en escrimer bien, Mais j'avoue aujourd'hui que je n'y connais rien, Et qu'il faut que mon art le cède à votre adresse. Madame, les effets ont passé la promesse ; Et, voyant vos transports, moi-même j'ai douté Si votre feinte était ou feinte ou vérité.CONSTANCE
Il en eût eu raison, puisqu'elle est votre soeur, Et que ces sentiments d'amour et de douceur Ne partent point, mon fils, d'un coeur qui dissimule.ERGASTE
Êtes-vous si crédule, Et ne voyez-vous pas que, pour nous signaler Et sa rare industrie et l'art de l'étaler, Elle voudrait encor par cette adresse extrême, Vous tenir en suspens et vous tromper vous-même, Comme on voit au théâtre un excellent acteur Rendre un ouvrage feint douteux à son auteur ?CONSTANCE
Comme moi votre mère. Le flanc qui vous porta fut son premier séjour ; Comme il vous mit au monde, il lui donna le jour.LÉLIE
Ô déplorable effet de ma triste fortune, Qui ne sait m'obliger que pour m'être importune, Qui ne me peut souffrir de biens qu'infortunés, Dont les plus chers présents me sont empoisonnés ; Qui, sous couleur d'hymen, me rend par un inceste Le succès de mes voeux détestable et funeste ! Étrange événement d'un bonheur si parfait ! Quel supplice assez grand expira mon forfait ? Quoi ! je puis être, ô tache à votre sang infâme ! Et mari de ma soeur et frère de ma femme, Père de mes neveux, oncle de mes enfants ? Et votre gendre enfin est sorti de vos flancs ?CONSTANCE
Ayant cru contracter un hymen légitime, Vous n'avez point péché ; l'erreur n'est pas un crime, Et n'a point fait d'outrage à ses chastes appas, Pourvu qu'à l'avenir vous n'en abusiez pas.LÉLIE
Incroyables plaisirs, félicité passée, Ne conserver de vous que la seule pensée ! Te bannir de mon âme, ô chère passion ! Renoncer au bonheur de ta possession ! Te perdre, te quitter, ô ma chère Aurélie ! Ah ! perdons, renonçons, quittons plutôt la vie !CONSTANCE
Nole vous peut fournir assez d'autres beautés Pour changer vos liens, si vous ne les quittez.LÉLIE
L'Amour ne peut changer le beau noeud qui me lie, Sans changer Aurélie en une autre Aurélie ; Je doute quel des deux est moins m'assassiner, Ou de la retenir, ou de l'abandonner ; Et ce m'est une peine également cruelle Que de vivre avec elle et de vivre sans elle ; Oh ! que l'esprit humain discourt ignoramment, Lorsque son seul instinct conduit son jugement ! Mon coeur surpris d'abord, et ma raison émue, Ne purent discerner à sa première vue Les mouvements du sang d'avecque ceux d'amour, Et cet aveuglement me coûtera le jour. Je ne puis accorder mon sang avec ma flamme ; Je recouvre une soeur, et je perds une femme ; Et toi, divine soeur, par cet événement, Tu recouvres un frère et tu perds un amant. Mon sang à mon amour fait un juste reproche ; Si je te l'étais moins, je te serais plus proche : Tu m'es trop et trop peu ; mon mal naît de mon bien Et tu m'es tant enfin que tu ne m'es plus rien. Quel conseil dois-je suivre en ce désordre extrême ? De vous quitter, ma mère, et me quitter moi-même, Puisque me séparer d'un bien qui m'est si cher Est à moi-même, hélas ! moi-même m'arracher. Souffrez-moi sans regret hors de votre famille ; En vous ôtant un fils je vous rends une fille ; Et, par la triste loi qui condamne mes feux, Vous ne pouvez sans crime y souffrir qu'un des deux.SCÈNE VII. Lélie, Ergaste.
LÉLIE
Adieu, toi dont le soin M'a si souvent été si propice au besoin. Le sort à mes malheurs ajoute l'impuissance D'en produire les fruits par ma reconnaissance ; Mais si le souvenir joint à l'affection Acquitte en quelque sorte une obligation, Crois que tu ne me peux blâmer d'ingratitude, Et que si le destin ne m'eût été si rude...ERGASTE
Hélas ! n'achevez point : de quels traits de douleur De crainte et de pitié vous me percez le coeur ! Si mon affection et mon obéissance Méritent quelque estime ou quelque récompense, Celle que je demande est de mieux consulter Ce que le désespoir vous fait précipiter. Prenons l'avis d'Éraste ; en un malheur extrême, On est mal conseillé ne croyant que soi-même : C'est un mal dangereux qu'un trop prompt désespoir, Et pire que celui qui le fait concevoir.SCÈNE VIII. Éraste, Éroxène.
ÉRASTE
Le ciel, belle Éroxène, Vous comble d'autant d'heur et de prospérité Que sur votre visage il a mis de beauté !ÉROXÈNE
Le même ciel, perfide, ou te comble ou t'accable De tous les châtiments dont un traître est capable !ÉROXÈNE, s'en allant
Retire-toi, perfide, et ne me vois jamais.SCÈNE IX.
ÉRASTE, seul
Quel courroux, juste ciel ! quelle fureur l'enflamme ? Quel tigre est si cruel que la plus belle femme, Quand de quelque façon, ou de quelque dépit, Ou l'amour ou la haine altèrent son esprit ? Quelqu'un m'aurait-il pu desservir auprès d'elle, Et lui rendre suspecte une ardeur si fidèle ? Ce sexe est plus que l'air et léger et mouvant, Et qui conçoit de l'air ne produit que du vent.SCÈNE X. Lydie, Éraste
LYDIE, à part
Le voilà, l'affronteur !ÉRASTE
Lydie, un mot, de grâce.ÉRASTE
Parles-tu tout de bon ?LYDIE
Perfide, en doutez-vous ? n'en ai-je pas raison ? Où sont ces beaux projets, ces ardeurs tant vantées ?ÉRASTE, à part
L'une et l'autre me joue, et se sont concertées.LYDIE
Laisser une beauté qui lui voulait du bien, D'un peuple médisant la fable et l'entretien, Est sans doute un exploit bien digne de mémoire, Et pour un gentilhomme un beau sujet de gloire !LYDIE
J'en ai trop écouté, traître, pour son repos, Et pour l'honneur encor de toute sa famille. Ah ! S'il me fut jamais déplaisant d'être fille, C'est à présent, ingrat, que de ces faibles mains Je ne puis t'arracher ces yeux trompeurs et vains, Et que j'aurais besoin, âme double et traîtresse, Des forces de ton sexe à punir ta faiblesse !SCÈNE XI. Orgie, Lydie.
LYDIE
Il est vrai, je suis bonne, et crois, sans me vanter, N'avoir point jusqu'ici donné lieu d'en douter.ORGIE
Non, tout ce vain salut n'est que franche cabale Qui n'est point sans dessein, non plus que sans scandale ; Et j'ai toujours appris que jamais suborneur De fille de maison n'a corrompu l'honneur Que par l'intelligence et par le ministère Tantôt de sa servante et tantôt de sa mère : C'est toi qui de ma nièce animant les souhaits, Lui portes l'ambassade et lui rends les poulets ; Qui, traitant pour Éraste, as enfin, malheureuse, Mis aux termes qu'elle est leur ardeur amoureuse.ORGIE
Tu reconnais bien mieux l'honneur qu'en ma famille On t'a toujours rendu comme à ma propre fille.LYDIE
Si cet honneur m'est grand, le bonheur de m'avoir Est le plus grand aussi qu'elle ait pu recevoir.ORGIE
Ailleurs que dans la rue, indiscrète, impudente, Je te ferais cracher cette langue insolente, Et rentrer dans le sein cet orgueilleux propos. Mais viens dans la maison, nous en dirons deux mots.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Lydie, ensuite Anselme
LYDIE, seule
Je serais bien sans coeur, sans honneur et sans âme, Si, me voyant traitée et d'esclave et d'infâme, Noire de coups de pied, de poing et de bâton, M'en pouvant ressentir, je n'en tirais raison ! On a gagné la mort par ses mauvaises grâces ; La roue et les gibets sont ses moindres menaces ! Mais si dès aujourd'hui je ne m'en satisfais, Je veux bien de la haine encourir les effets ! Je ne veux que ma langue à servir mon courage, Et des pieds et des poings me réparer l'outrage ; Ma vengeance dépend seulement de deux mots. Allons chercher Anselme. Oh ! qu'il sort à propos !SCÈNE II. Lydie, Anselme.
LYDIE
Puis-je obtenir, Anselme, un moment d'audience, Et pour votre intérêt et pour ma conscience ? Je ne vous veux qu'un mot.ANSELME
Parle, j'en suis content.LYDIE
Je vous viens déclarer un secret important, Qui comble d'autant d'heur la fin de votre vie Qu'il doit de désespoir combler celle d'Orgie.ANSELME
Tu sais qu'on ne doit pas, sans des sujets bien grands, Entre deux vieux amis semer des différends ; Car après quelque éclat, quand moins on le présume, Leur courroux s'éteignant, l'amitié se rallume : La paix renaît entre eux, mais du donneur_d_avis Ils deviennent tous deux les communs ennemis.LYDIE
Après le beau paiement dont il m'a satisfaite, L'état qu'il fait de moi, les coups dont il me traite, Je ne prétends plus rien en son affection, Et sais que vous m'aurez une obligation.ANSELME
Parle donc, je t'entends.LYDIE
Vous saurez qu'Aurélie, Dont le rachat coûta tant de pas à Lélie, Et qui de votre fille aujourd'hui tient le rang, Ne vous appartient point et n'est point votre sang : Éroxène est son nom, Pamphile fut son père.LYDIE
Ma mère avant sa mort m'apprit toute l'histoire. Écoutez seulement : ce fruit de votre amour Des flancs qui le portaient étant à peine au jour, Il vous peut souvenir qu'on lui choisit Fénice, Femme de ce Pamphile...ANSELME
Il est vrai, pour nourrice.LYDIE
Mais il n'arriva pas selon votre dessein : À sa fille Éroxène elle garda son sein, Et commit Aurélie à nourrir à ma mère, Sous le nom d'Éroxène.ANSELME
Quel ?LYDIE
La nécessité, qui pressait leur famille ; Et leur espoir était que vous donnant leur fille, Vous la devriez un jour pourvoir si richement, Qu'ils en pourraient tirer quelque soulagement, Quand, ne la voyant plus dessous votre puissance, Ils lui feraient savoir son nom et sa naissance.LYDIE
Oui ; mais par ceux de Dieu qu'on ne peut pénétrer, Et qui des plus subtils passent l'intelligence, D'un outrage inconnu vous tirâtes vengeance ; Car enfin il advint que leurs biens augmentés, Et leurs possessions passant vos facultés, Au point qu'ils méditaient et se trouvaient en peine, De vous rendre Aurélie et reprendre Éroxène, Le ciel permit sa perte, et cet événement, De leur crime secret visible châtiment, Fut pour l'un et pour l'autre une atteinte funeste Qui leur coûta le jour. Mais oyez ce qui reste. Pamphile, sur le point de partir de ce lieu, Et d'aller rendre compte au tribunal de Dieu, Disposa de ses biens en faveur de son frère, Ce traître à qui le ciel soit à jamais contraire ! Ce malheureux Orgie, aux charges néanmoins Qu'au rachat d'Éroxène apportant tous ses soins, S'il la tirait des mains de ce peuple infidèle, Il lui devait choisir un parti digne d'elle, Et pour le rencontrer sortable à ses appas, La doter sur son bien de dix mille ducats ; Ou qu'arrivant qu'enfin sa recherche fût vaine, Votre vraie Aurélie et la fausse Éroxène, Par un article exprès du même testament, En prendrait par ses mains deux mille seulement. Faisant voir maintenant que celle qu'en Turquie Votre fils racheta sous le nom d'Aurélie Est la vraie Éroxène, et sa nièce en effet, Jugez s'il aura lieu d'en être satisfait, Et si son plus beau bien retournant à sa source, Et dix mille ducats lui sortant de sa bourse, Qui sont dix mille traits qui lui fendront le sein, Il se pourra vanter que mon courroux soit vain ! Ainsi je divertis un fatal mariage, Vous redonne une fille et venge mon outrage.LYDIE
Outre le testament qui vous en fera foi, Outre que votre sang en rendra témoignage, Outre votre rapport de poil et de visage, Votre seul souvenir vous peut convaincre enfin Par une marque au bras en forme de raisin.ANSELME
Il m'en souvient, Lydie, et ce signe visible Nous en sera la preuve et la marque infaillible ; Il me souvient de plus (ciel, tu le peux savoir) Qu'il ne m'est de ma vie arrivé de la voir, Que ces doux mouvements dont le sang s'interprète N'aient semblé m'avertir par une voix secrète (À laquelle pourtant je ne m'arrêtais point) De l'étroite union dont nature nous joint. J'en avais pour Lélie arrêté l'alliance, Où, non sans une longue et juste répugnance, Orgie avait enfin lâchement consenti ; Et j'en eusse accepté l'incestueux parti, Sans ton heureux avis pour nous si salutaire.ANSELME
Je m'y rends de ce pas. Entre chez moi, Lydie, et ne t'éloigne pas ; Que je m'acquitte à toi d'une dette équitable, Si ce que tu me dis se trouve véritable.LYDIE
Allez, vous trouverez que je ne vous mens point ; Mais le prix que j'en veux à ma vengeance est joint ; Déchargeant ma colère avec ma conscience, Du bien que je vous fais j'ai pris la récompense. J'entrerai toutefois, et d'un oeil satisfait Verrai de ma vengeance et le cours et l'effet.Ils sortent.
SCÈNE III.
ORGIE, seul
Maudite passion, dangereuse colère, Faiblesse des vieux ans, mauvaise conseillère, Qui dessus la raison donnes l'empire aux sens, Je crains bien de t'avoir trop crue à mes dépens, D'être de mes malheurs moi-même le ministre, Et d'obliger Lydie à quelque effet sinistre. Une sotte réponse, un parler indiscret, M'ont fait mal à propos hasarder un secret, De telle conséquence à toute ma famille, Et qui n'est guère sûr dans le sein d'une fille : Elle entre chez Anselme et vient de lui parler. Ô vérité trop forte, et qu'on ne peut celer ! Que tu m'es d'un notable et fatal préjudice, Et que tu me peux rendre un redoutable office ! Tu ne perds point ta force à force de vieillir ! Aucun siècle, aucun temps ne peut t'ensevelir ; Tu renais quand tu veux plus brillante et plus claire, Et te sais reproduire aussi_bien que ton père. Ton respect m'obligeait à ne m'emporter pas, Et je crois toujours voir Anselme sur mes pas, Accuser justement mon peu de conscience De cette incestueuse et fatale alliance. Mais, ou mon oeil s'abuse, ou c'est lui que je vois ! C'est lui ! Que lui dirai-je ? Ô ciel, assiste-moi ! Ne puis-je l'éviter ?SCÈNE IV. Anselme, Orgie.
ANSELME
Un mot, un mot, Orgie !ORGIE, à part
Rien ne peut plus, chétif, te sauver sans magie.ANSELME
Nous sommes vieux, Orgie, et tantôt sur le point De partir pour un lieu d'où l'on ne revient point : Sans miracle jamais ce retour ne s'accorde.ANSELME
Vous savez qu'étant morts, Notre premier devoir, au sortir de ce corps, Est de rendre à l'instant compte de notre vie À qui nous l'a donnée et qui nous l'a ravie ; Et qu'en ce compte exact que nous rendons à Dieu, La restitution tiendra le premier lieu : Par elle seulement notre offense s'efface, Et sans elle un pécheur ne trouve point de grâce.ORGIE, à part
Quand il faut demander nous faisons des sermons, Mais à restituer nous sommes des démons.ANSELME
Vivants, si nous voulons nos oeuvres sont utiles, Mais après le trépas elles sont infertiles, Et c'est en l'autre monde un souvenir bien doux Qu'ici-bas nos péchés soient morts premiers que nous. Malheureux, qui, croyant ses affaires secrètes, Laisse à ses héritiers la charge de ses dettes ! Puisqu'alors que les biens sont une fois vendus, Le bien et mal acquis ne se séparent plus ; C'est une idole d'or que le plus sage adore.ANSELME
Attendez, m'y voici ; Je ne vous en aurai que trop tôt éclairci. Votre frère de bonne et d'heureuse mémoire...ANSELME
M'a par un crime énorme, et pour moi tout nouveau, Changé, pour faire court, une fille au berceau.ORGIE
Écoutez.ANSELME
Mais, de grâce, écoutez-moi vous-même, De peur que commençant dedans ce trouble extrême Le déni d'un forfait avéré clairement, Vous ne le souteniez après obstinément, Et qu'il n'en faille enfin passer aux violences Qui font de la justice exercer les balances. Ne vous promettez plus d'éblouir nos esprits ; J'ai vu le testament par qui j'ai tout appris, Qui veut...ORGIE
Encor qu'avec raison je pusse m'excuser Du tort qu'en ce rencontre on voudrait m'imposer, N'ayant point eu de part en la sourde pratique...ORGIE
Ne lâchez point la bride à votre passion : Votre fille est à vous, vous la pouvez reprendre ; Mais ne nous ôtez point ce qui ne se peut rendre, L'honneur, qui ne s'acquiert ni se perd qu'une fois, Et modérez un peu l'accent de votre voix : Vous obtiendrez autant avec moins de furie.ANSELME
L'injustice est muette, et la justice crie ; Rendez grâces au ciel, dont le soin provident De cet énorme hymen divertit l'accident ; Car, quoique vous n'ayez qu'avecque répugnance Consenti cette injuste et funeste alliance, Vous n'encouriez pas moins un supplice éternel : Qui pèche y répugnant en est plus criminel : Mais, pour n'intéresser mon droit ni votre estime, De vous-même et sans bruit réparez-en le crime ; Et puisque cet intrigue est assez éclairci, Allons prendre Aurélie, et la rendons ici.Provident : Terme de philosophie. Qui est doué de l'attribut appelé providence. [L]
SCÈNE V. Constance, Aurélie, Lydie.
CONSTANCE
Ô ciel ! Comment répondre à des faveurs si grandes ? Tes libéralités excèdent mes demandes : Par les événements tu surpasses mes voeux ; Je cherchais une fille, et j'en recouvre deux ! Comme sans jalousie, aussi sans préférence, Le sang m'a produit l'une, et l'autre l'alliance.AURÉLIE
Je me trouve moi-même et m'égare à la fois Dans l'excès du plaisir qui m'interdit la voix. Quel miracle inouï, rendant nos voeux sans crime, Me fait de votre fils femme et soeur légitime, Et, d'un événement heureusement confus, Demeurer votre fille après ne l'être plus ? Chère Lydie, hélas ! comment te rendre grâce ?SCÈNE VI. Constance, Aurélie, Lydie, Anselme, Orgie, Éroxène.
ÉROXÈNE
Agréable devoir !CONSTANCE, l'embrassant
Ma fille ! Ah ! Quelle aimable et douce violence M'interdit la parole et m'oblige au silence !ÉROXÈNE
Ma mère ! Ce cher nom est tout mon compliment ! Mon sang veut parler seul en ce doux mouvement !ANSELME
Je cache en vain mes pleurs ; par un tendre caprice, De la douleur la joie emprunte ici l'office : Vous hier Aurélie, Éroxène aujourd'hui, Reconnaissez votre oncle, et possédez chez lui Ce que vous ont laissé ceux dont vous tenez l'être.AURÉLIE, à Orgie
Je préfère à tous biens celui de le connaître.ORGIE
Cet heur est réciproque entre les vrais parents, Et je recouvre en vous plus que je ne vous rends ; Une autre a trop longtemps votre place occupée.LYDIE, à part
La bête ne mord plus lorsqu'elle est attrapée.ANSELME
Il reste une faveur que j'implore de vous : Qu'un généreux oubli forçant votre courroux, De ce crime obligeant Lydie obtienne grâce.LYDIE, paraissant, et se jetant a ses pieds
Je la viens recevoir et faire en même temps ; Vous protestant aussi d'oublier ces caresses Dont je n'ai pas raison de vanter les tendresses, Qui ne procédaient point d'un violent amour, Et dont le dos enfin me cuira plus d'un jour.À Eroxène.
Vous, madame, apprenez une heureuse nouvelle : Éraste...CONSTANCE
Je demande une grâce.CONSTANCE
Elle l'est en effet, puisque plus de deux ans Ont déjà vu durer l'hymen que je prétends, De la vraie Éroxène, ou la fausse Aurélie, Que Lélie épousa sous le nom de Sophie ; Hymen qui, traversé par une courte erreur, Qui semait parmi nous la tristesse et l'horreur, Ne nous inspirait plus que des pensers funèbres.ORGIE
Cet heur est le plus grand qu'elle ait pu s'acquérir, Et nous honore trop pour ne le pas chérir.SCÈNE VII. Constance, Aurélie, Lydie, Anselme, Orgie, Éroxène, Lélie, Éraste, Ergaste.
ANSELME
Satisfaites, Lélie, aux jugements célestes ; D'un profond repentir détestez vos incestes, Et pour les réparer, renoncez à nos yeux Aux plaisirs interdits d'un hymen vicieux : Épousez Éroxène, et quittez Aurélie.LÉLIE
Vous êtes, comme auteur, maître aussi de ma vie ; Mais je ne le suis pas de mes voeux ni de moi, Pour si facilement disposer de ma foi. S'il faut que mon forfait par mes remords s'efface, J'en veux mourir coupable, et ne veux point de grâce.ÉROXÈNE
Et toi, pour satisfaire à mon coeur irrité, Et lui faire raison de ta légèreté, Traître, oublie Éroxène, et qu'au sort d'Aurélie Un serment solennel aveuglément te lie.ERGASTE
Et si sans vous contraindre, ou vous rendre coupables, De ces deux changements je vous rendais capables ?ÉRASTE
Le ciel ne le peut pas.CONSTANCE
Ô l'agréable erreur !ANSELME
Ô plaisirs pleins d'appas !CONSTANCE
C'est trop vous voir souffrir et vous laisser en peine : Aurélie aujourd'hui se trouve être Éroxène ; Et l'astre dominant dessus notre maison A fait que d'Éroxène Aurélie est le nom. Par ce rare incident votre hymen est sans crime, Et ce qu'on vous prescrit se trouve légitime.ANSELME
Oui, mon fils, oui, mon gendre, et cette vérité Semble un jeu pour notre heur dans le ciel concerté Ainsi, sa providence aux siens est salutaire. Mais allons à loisir éclaircir ce mystère, Par qui, mon cher Éraste, Aurélie est à vous, Et de la soeur le frère est légitime époux.ÉRASTE
À qui dépend de vous cette excuse est frivole, L'excès de mon bonheur m'interdit la parole.Ils sortent tous, excepté Ergaste et Lydie.
ERGASTE
Que t'en semble, Lydie ?ERGASTE
Si je t'offrais mes voeux ?ERGASTE
Si tu veux, je suis tien.ERGASTE
Je parle tout de bon.ERGASTE, lui touchant dans la main
Va, jamais autre objet n'aura ma liberté.1 820 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica