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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Laure Persécutée

Jean de Rotrou· imprimée en 1639· 5 actes· 1 956 vers· 13 personnages

Personnages

  • LE ROI DE HONGRIE
  • ORANTÉE, Prince, fils du Roi de hongrie
  • LE COMTE
  • LAURE
  • LYDIE, demoiselle de Laure
  • OCTAVE, gentilhomme d'Orantée
  • CLIDAMAS, gouverneur de Laure
  • ARBAN, serviteur d'Orantée
  • CLÉONTE, gentilhomme du Roi
  • L'INFANTE
  • LES VALETS
  • LE CAPITAINE DES GARDES
  • LES GARDES, amoureux de Diane
MADEMOISELLE,

À MADEMOISELLE DE VERTUS

Vous allez apprendre une ambition et une témérité, que vous aurez de la peine à croire ; c'est la passion que j'ai de vous faire la révérence, et de ma présenter une des merveilles les plus achevées de notre siècle : c'est mal observer ce que j'ai plusieurs fois éprouvé, qu'il y a peu de personne à qui il soit à propos de se montrer, et à l'estime de qui il ne nuise, de se faire connaître ; si le Nature n'a mis en extérieur cette éloquence muette, et ce commencement de persuasion, qui donne d'abord une belle impression de foi.Il est dangereux de paraître devant celles qui vous ressemblent, et la présence hasarde extrêmement la réputation. La prison se devrait garder, aussi bien pour les imperfections que pour les crimes ; et pour les fautes de la Nature, que pour celles des moeurs. Mais quoi qu'il en soit, il m'est impossible, MADAMOISELLE, de me tenir plus longtemps caché et puisque je ne puis avoir l'honneur de vous faire voir sans me montrer, je me résous plutôt perdre le peu d'estime que mes ouvrages vous ont peut-être donnés de moi, que le bonheur d'admirer un moment en vous les merveilles que j'en ai entendues. Votre maison a cet avantage sur toutes les autres, de ne produire point de petits miracles ; tous les rameaux y sont dignes de leur tige : Et comme vous êtes née d'une mère, en qui la plus sévère censure n'eut su trouver de défaut, elle a porté des filles, en qui il n'y a rien ni à reprendre ni à excuser, et n'a mis que des soleils au jour. Il semblait qu'elle eut suffisamment satisfait à la Nature, pour les faveurs particulières qu'elle en avait reçues, en mettant au monde cette belle Duchesse qui passe dans l'estime de toute l'Europe, pour l'un des plus rares ornements de notre Cour qui a causé autant de jalousie qu'elle a vu de femmes, et fait autant d'innocents homicides qu'elle a regardé d'hommes. Il semblait dis-je que celle qui nous l'avait donné, et lui avoir rendu deux fois ce qu'elle n'en avait reçue qu'une. En effet, MADEMOISELLE, votre modestie ne se doit point offenser de mauvais compliment ; et tout le monde est d'accord que vous êtes entre les filles, ce que Madame votre soeur est entre les femmes ; c'est à dire l'une et l'autre, la gloire de votre sexe, le confusion du nôtre,et l'admiration de tous les deux. J'espère que mes yeux me confirmeront cette vérité ,et que si j'ai l'honneur de vous saluer, je verrai ce que j'ai entendu. Mais pour vous être présenté, j'ai besoin d'une personne, en faveur de qui cette grâce me soit accordée, et après l'avoir cherchée longtemps ; j'ai cru que LAURE aurait ce crédit auprès de vous, et que vous l'estimeriez assez pour lui ouvrir votre cabinet ; si elle n'obtient l'honneur de vous rendre mes très humbles soumissions, elle ne sera pas une chose ordinaire, et l'on pourra dire d'elle, que l'ouvrage aura présenté son auteur. C'est le fruit que j'attends de l'avoir produite ; et celui que je prétends de vous l'avoir donnée, est la permission de me dire,

MADAMOISELLE,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

ROTROU.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Orantée, Le Comte, Gardes.

ORANTÉE

Comte !

LE COMTE

Seigneur !

ORANTÉE

Et quoi ?

ORANTÉE

Allons.

SCÈNE II. Laure, Lydie.

SCÈNE III. Laure, Lydie, Octave.

LAURE

Quel ?

LAURE

Dieux ! Soyez mon recours.

Elle sort avec Octave.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Le Roi, Le Comte, Gardes.

LE COMTE

Le temps...

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Laure, Le Roi, Le Comte, Octave, Gardes.

LAURE, se cachant

Où fuirai-je ?

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Orantée, Laure.

LAURE, à part

Il ne me connaît pas.

SCÈNE X. Orantée, Laure, Le Roi, Le Comte, Gardes.

LAURE, à part

Voilà mes qualités.

LAURE, à Orantée

N'en crains rien.

ORANTÉE

Détrompé, je me range au parti qui vous plaît.

Le Roi, le comte et les gardes sortent.

SCÈNE XI. Laure, Orantée.

ORANTÉE

De l'amour.

ORANTÉE

De l'envie.

LAURE, l'embrassant

Mon prince ! Mon espoir !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Le Roi, Octave.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Le Comte, Le Roi.

SCÈNE V. Le Roi, Le Comte, Laure.

LAURE

Je vis donc avec lui mon espoir abattu ; J'héritai pour tout bien de sa seule vertu ; Mais le sort m'enviant encor cette richesse, M'a d'un puissant Tarquin fait la faible Lucrèce : Un jour dedans un temple où je priais les dieux, Un jeune cavalier porta sur moi les yeux ; Ce ne fut point au bal, ni sur une fenêtre Qu'il put m'entretenir ou qu'il me vit paraître ; Ce sont autant d'appâts qu'on tend aux libertés, Et que j'ai toujours fuis et toujours évités. Il me vit donc au temple, et là ces faibles charmes, Dont les tristes effets me coûtent tant de larmes, Sans qu'il s'en défendît par le respect des lieux, M'acquirent les devoirs qu'il venait rendre aux dieux : Il s'enquiert de mon nom, me suit, me rend visite, Brûle, promet, languit, m'écrit, me sollicite, Et ne fait rien enfin, avec tous ces efforts, Qu'accroître et qu'irriter d'inutiles transports. Mais comme assez souvent nous passions sur ces rives, Une autre fille et moi, quelques heures oisives, À contempler des flots les divers mouvements Ou bien de quelques fleurs faire des ornements, J'avise en un moment l'appareil de ma perte, Une superbe nef, de cent drapeaux couverte, Où trop artistement on avait peint pour moi Sur des croissants d'argent la terreur et l'effroi ; Le chef de ce vaisseau, le turban sur la tête, S'approche, fait du nôtre une prompte conquête, Puis s'enfuit glorieux du butin qu'il a fait ; Quand moi, qui le croyais être Turc en effet, Je hausse enfin les yeux, l'avise, le contemple, Et vois que c'est celui qui m'avait vue au temple, Qui, traître, me ravit sur un traître élément, Et que ma perte oblige à ce déguisement. Le ravisseur enfin use de l'avantage ; Dans un calme profond mon honneur fait naufrage : De ce mortel affront rien ne me peut sauver, Et la mer n'a pas d'eaux assez pour m'en laver. Vengeur de l'innocence et destructeur du vice, Grand prince, mon honneur vous demande justice Par les tristes ruisseaux des pleurs que j'ai versés, Et par ces saints genoux que je tiens embrassés.

SCÈNE VI. Le Comte, Laure.

LE COMTE

Et quand ?

SCÈNE VII. Le Roi, Le Comte.

SCÈNE VIII. Le Roi, Le Comte, Orantée.

SCÈNE IX. Le Roi, Le Comte.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Lydie, Octave.

OCTAVE

Adieu.

Lydie sort.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le Roi, Octave.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Laure, Octave.

LAURE

Le Roi.

SCÈNE VI. Le Roi, Orantée, Le Comte.

SCÈNE VII. Le Roi, Orantée, Le Comte, Lydie et Octaye, dans un cabinet.

LE ROI

Arrêtez.

OCTAVE

J'entends quelqu'un. Laure, retirons-nous.

Octave et Lydie se retirent.

SCÈNE VIII. Le Roi, Orantée, Le Comte.

LE ROI, au Comte

Allons, retirons-nous.

Le Roi et le Comte sortent.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Octave, Orantée.

ORANTÉE

La jalousie.

ORANTÉE

Tu le sais.

ORANTÉE

Non, fais tôt seulement.

Octave sort.

SCÈNE XI.

SCÈNE XII. Octave, Orantée, Gardes.

OCTAVE

Les voici.

ORANTÉE

Suivez-moi.

ORANTÉE

Entrons.

SCÈNE XIII. Octave, Orantée, Laure, Gardes.

ORANTÉE, à Octave

Elle feint bien.

OCTAVE

Fort bien.

ORANTÉE, à Octave

Mon cher Octave !

À Laure.

Infâme !

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Octave, Orantée.

ORANTÉE

Fais donc.

ORANTÉE

Oui.

OCTAVE

Laure !

SCÈNE III. Octave, Laure, Orantée.

SCÈNE IV. Octave, Orantée.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Laure, Orantée.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Laure, Lydie, un flambeau à la main, Orantée.

SCÈNE IX. Laure, Lydie, Orantée, Octave, Gardes.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Orantée, Laure, Clidamas, Lydie, Octave.

SCÈNE II. Orantée, Laure, Clidamas, Lydie, Octave, Arban.

ORANTÉE

Hélas !

OCTAVE

Belles prétentions, espérances passées, Hélas ! Que mon malheur vous a tôt effacées ; Et que les fruits semés sur une trahison, Atteignent rarement leur dernière saison.

Oranté s'en va avec Orctave.

L'indication de sortie des personnages est située dans l'original après le vers 1555. Nous la situons en fin de scène.

SCÈNE III. Clidamas, Laure, Lydie.

SCÈNE IV. Laure, Lydie.

SCÈNE V. Le Roi, Orantée, L'Infante, Le Comte, L'Ambassadeur, Les Valets.

SCÈNE VI. Orantée, L'Infante, Les Valets.

SCÈNE VII. Orantée, L'Infante, Octave, Lydie, Les Valets.

SCÈNE VIII. Orantée, L'Infante, Octave, Lydie, Laure, Les Valets.

LAURE, à genoux

Le ciel à mes malheurs destine du refuge, Puisque dedans mon sexe il a choisi mon juge, Et que, pour obtenir l'arrêt qu'on me rendra, Avecque mon bon droit nature parlera. Cet enfant redoutable à tout ce qui respire, Qui jusque sur vous-même établit son empire, Ce puissant Roi des coeurs est auteur du souci Qui consume ma vie et qui m'amène ici. Madame, ce discours me sied mal à la bouche ; Mais qui peut fuir l'amour ? Est-il rien qu'il ne touche ? En un si beau combat la force du vainqueur N'excuse-t-elle pas la faiblesse du coeur ? Je n'en rougis donc point : j'aime, et l'objet que j'aime Répond de même ardeur à mon amour extrême ; Ou, puisque le premier il engagea sa foi, Je paye, à dire mieux, l'amour qu'il a pour moi. Ce jour, qui vous est doux autant qu'il m'est contraire, Où d'un si bel hymen le flambeau vous éclaire ; Ce jour si désiré, si cher aux yeux de tous, Avec la même torche éclairerait pour nous, Si ma condition, à la sienne inégale, N'armait une puissance à nos désirs fatale, Qui destine plus haut la foi que j'ai de lui, Et nous comble tous deux de misère et d'ennui : D'un père ambitieux la rigueur importune À son contentement préfère sa fortune, D'un obstacle honteux traverse un beau dessein, Et veut que l'intérêt chasse un dieu de son sein : Mais ce fidèle amant soutiendra, je l'espère, L'autorité d'un dieu contre celle d'un père : Toujours de cet amour il révère la loi ; Ses serments chaque jour me confirment sa foi : Procurez m'en l'effet, ôtez-nous cet obstacle ; Prononcez un arrêt, ou plutôt un oracle Par qui nous revivions après un long trépas, Et qui fasse pour nous ce qu'un dieu ne peut pas.

L'INFANTE

Est-il ici ?

ORANTÉE

Madame, mon malheur va jusques à ce point ; Le rapport de vos yeux ne vous abuse point : Cet objet me possède, et notre amour extrême Ne trouve aucun recours contre vous que vous-même. Ce sont de mon destin de bizarres effets, Que vous m'assistiez même au tort que je vous fais, Que j'aie en ma partie un favorable juge, Et que, vous offensant, vous soyez mon refuge. Mais, quelque soit, hélas ! Votre ressentiment, Vous me plaindriez encor connaissant mon tourment, Et sachant comme moi quelle force infinie Au sort de cette fille attache mon génie : Je vous l'exprimerais, si d'extrêmes amours Se pouvaient figurer avecque le discours ; Mais qu'il est difficile aux maux insupportables De trouver au besoin des paroles sortables ! Toute l'intelligence en est au sentiment ; Autant on les dit bien, autant on les dément. Pour vous en dire assez, il suffit donc de dire Qu'un invincible effort m'attache à son empire, Et qu'un commun dessein engageait notre foi Avant qu'on m'eût parlé d'entrer sous votre loi. L'ambassadeur parti, j'appris cette nouvelle Qui me fut, je l'avoue, une atteinte mortelle ; Et, quelque extrême honneur qui me fût recherché, Ce cuisant déplaisir ne put être caché. On combattit longtemps le feu qui me dévore ; Mais, tâchant de l'éteindre, on l'accroissait encore, Et le soin que mon père a pris de me guérir M'a mis cent et cent fois aux termes de mourir. Enfin j'eus quelque espoir au secours d'une lettre Qu'en vos mains un des miens eut charge de remettre, Qui vous eût fait sans doute à l'attente du Roi Refuser par pitié l'honneur que je reçois ; Mais par un mauvais sort, ennemi de ma flamme, Le porteur en chemin laissa la lettre et l'âme ; Et c'est par ce malheur qu'en cette occasion, Mourant presque de honte et de confusion, Et n'osant de vos yeux soutenir la lumière, Je vous fais à regret cette digne prière, D'avouer votre arrêt en faveur d'un amour Qu'on ne nous peut ôter sans nous ôter le jour ; De servir qui vous nuit, et d'être favorable Aux sensibles transports d'un amant misérable, Qui, même en vous fuyant, n'a que vous de recours, Et qui, vous offensant, vous demande secours. Ainsi jamais souci ne trouble votre vie.

Il se met à genoux.

SCÈNE IX. Orantée, L'Infante, Octave, Lydie, Laure, Les Valets, Clidamas, Un Page.

CLIDAMAS, montrant Laure

Vous le voyez, Madame.

L'INFANTE, l'embrassant

Ah ! Le sang me la montre.

CLIDAMAS

Apprenez en deux mots quel caprice du sort Destinait son enfance au pouvoir de la mort : Elle fut condamnée, et par arrêt d'un père, À la perte du jour dès les flancs de sa mère, Et tout par la frayeur d'un songe, qui souvent, Comme il n'est que vapeur, ne produit que du vent. Chacun sait à quel point l'illusion des songes En un facile esprit imprime ses mensonges, Et que quelquefois même en leurs obscurités Sa superstition trouve des vérités. Or presque chaque nuit, du temps de la grossesse Qui promettait au jour cette belle princesse, Mêmes objets d'horreur toujours lui paraissants, Jusqu'à le rendre au lit, altérèrent ses sens : Ces frayeurs menaçaient sa maison d'une fille Qui de l'un de ses chefs priverait sa famille, Et, faisant d'une cour deux contraires partis, Contre un père régnant révolterait son fils, Effrayé de ce songe et de cette menace : « Qu'on retranche, dit-il, ce monstre de ma race ; Qu'il meure de la main qui naissant le prendra, Et qu'il perde le jour le jour qu'il y viendra. » La reine avait promis d'accomplir sa colère ; Mais son coeur fut touché d'un sentiment de mère, Qui lui fit redouter la justice des cieux Et mettre entre mes mains ce dépôt précieux. Elle fit croire au Roi que la fille était morte, Et m'ayant fait venir me parla de la sorte : « Va, sauve, Clidamas, et par un prompt départ, Ce gage que le ciel te commet de ma part. Je sais combien ton soin me fut toujours fidèle ; Garde encor que jamais ce secret se révèle, Si ce n'est quand les lois d'hyménée et d'amour Obligeront sa soeur à quitter cette cour. » Hélas ! Après ces mots, suivis de quelques autres, M'ayant mis dans les mains ce que je mets aux vôtres, Et m'ayant obligé d'un solennel serment À garder ce secret inviolablement, Soit d'effort de sa couche, ou d'excès de tristesse, La douleur de la mort saisit cette princesse ; Et moi, fuyant le Roi, me rendis en ces lieux, Où j'eus soin d'élever ce chef-d'oeuvre des cieux. Quand j'y pense depuis, la mort de votre mère, Et le long différent du prince et de son père, Ont été les effets du songe malheureux Qui menaçait ses jours d'un sort si rigoureux ; Le respect du serment que je fis à la reine M'a toujours empêché de les tirer de peine ; Et voici l'heureux jour, le jour si désiré Par qui de ce secret le temps est expiré.

SCÈNE X. Orantée, L'Infante, Octave, Lydie, Laure, Les Valets, Clidamas, Le Page, Le Roi, Le Comte.

1 956 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica