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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Filandre

Jean de Rotrou· créée en 1635, imprimée en 1637· 5 actes· 1 835 vers· 9 personnages

Représenté pour le première fois en 1635.

Personnages

  • THÉANE, maîtresse de Thimante
  • CÉPHISE, soeur de Théane
  • THIMANTE, amant de Théane
  • FILANDRE, rival de Thimante
  • CÉLIDOR, amant de Nérée
  • NÉRÉE, maîtresse de Célidor
  • DORILAS, berger
  • MÉNALQUE, batelier
  • DAMÈTE, paysan

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Céphise, Théane.

SCÈNE III. Filandre, Céphise.

CÉPHISE

Eh bien ?

CÉPHISE

As-tu quelque papier ? Tire-le de ta poche ; Fais que ma soeur le voie : elle est bien près, approche ; Presse-moi de le prendre et parlons un peu haut : Tu verras ce dessein réussir comme il faut.

Filandre tire de sa poche une fausse lettre qu'il présente à Céphise, comme de la part de Thimante, serviteur de Théane..

THÉANE, parmi les arbres

De qui lui parle-t-il ?

CÉPHISE

Donne.

SCÈNE IV. Théane, Céphise.

CÉPHISE

Non.

SCÈNE V. Thimante, Céphise.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Filandre, Célidor.

CÉLIDOR

Quoi ?

SCÈNE II. Nérée, Filandre.

SCÈNE III. Nérée, Célidor.

CÉLIDOR, seul

D'où provient, dieux cruels, ce changement extrême ? Est-elle encor Nérée, ou suis-je encor moi-même ? Dieux ! Quel juste sujet de haine et de rigueur Altère ses attraits et me change son coeur ? Nérée, ai-je trahi l'amitié qui nous lie ? Tu tremblais à ma vue, et ta face est pâlie ! Ô dieux, qu'opposerai-je à mes naissants ennuis, Et qui me peut tirer de la peine où je suis ? Ai-je par imprudence excité sa colère ? J'ai soumis toute chose au dessein de lui plaire ; J'ai gouverné ma vie avecque tous les soins Qui pouvaient de mes voeux rendre ses yeux témoins. Je n'ai vu que Nérée, et même ma pensée À d'autres entretiens ne s'est point dispensée. Depuis l'heureux moment que son bel oeil me prit, Il plaît seul à mes yeux et seul à mon esprit : L'ingrate toutefois, sitôt qu'elle m'a vue, De mes tristes regards a détourné sa vue. Je reçois des mépris d'où j'attendais des voeux ; La cruelle me nie un moment que je veux ; Et, sans m'entretenir du sujet de sa haine, Elle laisse ma vie et ma mort incertaine. Ma mort te plaira-t-elle, inhumaine beauté ? Rage, pleurs, désespoir, aidez sa cruauté : Vous trouvez à vos coups une âme préparée ; Finissez une vie odieuse à Nérée. Mort, sur mes tristes jours exerce ton pouvoir, Puisque je ne puis vivre et cesser de la voir. Beaux lieux, chers confidents des secrets de ma dame, Quel accident fatal me chasse de son âme ? Peut-elle aimer ailleurs, et puis-je innocemment Reprocher à son coeur ce honteux changement ? Sois témoin de mes pleurs, fidèle secrétaire ; Peux-tu voir sa beauté me trahir, et le taire ? Mais, ô frivoles craintes, inutiles discours ! Comme elle ces déserts sont et muets et sourds, Et, s'ils ne l'étaient pas après cette aventure, Ils tiendraient à faveur de changer de nature. Ces timides objets, honorés de ses pas, Voudraient perdre la voix pour ne la trahir pas. Enfin ce corps lassé succombe à ma tristesse : La chasse et mes ennuis causent cette faiblesse. Sommeil, sois éternel ; et perdez, tristes yeux, Perdant votre soleil, la lumière des cieux.

Il s'endort.

SCÈNE IV. Céphise, Célidor, endormi.

CÉPHISE

Redoublez vos accès, amoureuses atteintes : Je vois l'indigne objet de mes secrètes plaintes. Que d'un prompt changement mes esprits sont touchés ! Céphise, que crains-tu ? Tes vainqueurs sont cachés : Un aimable repos tient ses paupières closes ; Tu ne verras en lui que des lis et des roses ; Il n'offre à tes regards que ses moindres appas, Et ces astres couverts ne t'éblouiront pas. Psyché, le coeur saisi d'une crainte pareille, S'approche quelquefois de l'Amour qui sommeille, Et Vénus, observant ces respects infinis, En faveur du sommeil va baiser Adonis. En ce ravissement que l'amour et la crainte En l'esprit d'une fille apportent de contrainte ! Hélas ! Qu'opposerai-je à ce doux ennemi Quand il est éveillé, s'il me blesse endormi ? Mais, ô frivoles pleurs ! Ménageons sa présence

Elle se met à genoux auprès de lui.

Que je dois au sommeil plus qu'à sa complaisance. Voyons avec plaisir ce visage charmant, Si doux et si fatal à mon contentement ; Admirons en repos ces attraits qui m'en privent, Et baisons sans rougir ces mains qui me captivent. Croissez, saintes ardeurs qui consumez mon coeur : Il est doux de souffrir pour un si beau vainqueur.

Lui touchant ses cheveux.

Chers liens des esprits, jadis des mêmes tresses Le roi de la lumière enchaînait ses maîtresses. Votre nombre infini, beaux chaînons déliés, N'égalent pas celui des coeurs que vous liez. Céphise, use du temps, et que ces belles chaînes, Si tes soupirs sont vains, au moins payent tes peines.

Elle tire des ciseaux d'un étui qu'elle a en sa poche.

Coupe de ces cheveux, mais si subtilement Que tu n'éveilles pas cet agréable amant. Ô larcin précieux ! Ce trésor estimable Est le sujet du crime, et liera le coupable.

SCÈNE V. Céphise, Célidor, endormi, Filandre.

FILANDRE, de loin

Céphise, que fais-tu ?

SCÈNE VI. Filandre, Céphise, Célidor.

CÉPHISE, à Filandre

Il nous voit, avançons.

FILANDRE

Attends, tu le sauras après. Mais, ajoutai-je alors, mon amour me convie À soutenir Théane aux dépens de ma vie : J'estime que tout cède à ses doux ornements. Cette croyance est libre aux esprits des amants. « Il est vrai, me dit-elle, et je puis sans offense Avoir en ta faveur une égale croyance. Je crois que tes attraits sont les plus doux vainqueurs Qui servent à l'Amour à captiver les coeurs, Et je te viens enfin, toute honte bannie, Avouer les effets de leur force infinie. Mon oeil t'en a parlé ; mais tu ne l'entends points Et ton aveuglement à mon malheur est joint. J'ai, pour te faire mieux savoir mon infortune, Souffert de Célidor la recherche importune : Je recevais ses voeux, je l'ai vu sans mépris ; Mais toi seul cependant engageais mes esprits, Et je ne le souffrais que pour être soufferte De tes yeux, d'où dépend mon repos ou ma perte. » Jugez quel je devins : « Madame, dis-je alors. Je sais que cette gloire excède mes efforts : Vous feignez seulement cette amoureuse peine Pour avoir le plaisir de rendre une âme vaine, Mais il est malaisé, connaissant mes défauts ; Je sais votre mérite et le peu que je vaux ; Honorez Célidor de cette courtoisie, Et l'aimant, prévoyez sa juste jalousie. » Mon respect à ces mots joignit de longs discours Dont Nérée en colère interrompit le cours. « Bien, ingrat ! me dit-elle, un moyen nécessaire Me fera mépriser et l'un et l'autre frère : Puisque par ta rigueur mes voeux sont rejetés, Célidor se plaindra des mêmes cruautés. » Cette fille, à ces mots, se perdit dans les ombres, Et me laissa confus sous ces feuillages sombres.

SCÈNE VII. Célidor, sortant du bois, Céphise.

CÉPHISE, se tournant vers Filandre

Filandre, le voici... Mais il ne m'entend plus.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉANE, seule

Ô frivole discours ! Tu pourrais, lâche amante, Conserver tes desseins en faveur de Thimante ! Tu souffres pour un traître alors qu'il est content ! Il te plaît infidèle, et t'a déplu constant ! Au moment de son crime il fait naître ta peine, Et tire ton amour du sujet de sa haine ! Indigne passion de ce superbe coeur Où l'on vit si longtemps présider la rigueur, Qui fut inaccessible au bel oeil qui le blesse, Et faillit par constance autant que par faiblesse ! Ne délibère plus, triste source d'ennuis ; Force l'état honteux où tes jours sont réduits. Ta raison peut dompter un dessein inutile, Puisque des maux naissants le remède est facile. Crains l'abord de Thimante, évite ses appas. Le voilà l'inconstant : fuis, cours, ne l'attends pas.

SCÈNE II. Thimante, Théane.

SCÈNE III. Thimante, Filandre.

SCÈNE IV. Filandre, Théane, Nérée.

THÉANE

Elle parlent toujours ensemble.

Que me dis-tu, Nérée ?

THÉANE

Importun, laissez-nous.

Elle continue à parler à Nérée.

NÉRÉE

Comment ?

SCÈNE V. Théane, Nérée, Céphise.

CÉPHISE, baisant les cheveux de Célidor

Célidor, seul espoir...

CÉPHISE, feignant la surprise

Nérée, arrête-toi.

NÉRÉE, lui ouvrant la main

Ta résistance est vaine.

CÉPHISE

Quoi ?

CÉPHISE

Ô dieux !

NÉRÉE, feignant l'étonnement

Céphise en donne ainsi ?

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Nérée, Thimante.

SCÈNE III. Théane, Nérée.

THÉANE

Comment ?

NÉRÉE

Tu vas perdre tes pas.

Elles sortent.

SCÈNE IV.

FILANDRE, seul

Durez pour mon repos, salutaires pensées ; Vos conseils éteindront mes ardeurs insensées. Il est vrai que Théane a peu de doux attraits, Et que mon faible coeur cède à de faibles traits. Son esprit est commun, son humeur si farouche, Que tout nuit à ses yeux et que rien ne la touche ; Elle fait vanité des droits de sa raison, Et son ingratitude est sans comparaison : Ainsi que sa beauté sa naissance est commune ; Je pouvais aspirer plus haut que sa fortune ; D'autres me rangeraient sous de plus dignes lois... Inutiles discours ! Mon coeur dément ma voix. Pour flatter mon tourment j'en méprise la cause ; Mon sentiment détruit ce que je me propose : Théane est adorable, et les maux que je sens Sont un léger effet de ses charmes puissants ; Tout prise, tout révère une beauté si rare ; Et qui s'en peut défendre est aveugle ou barbare. Je plains injustement les maux que j'ai soufferts : Des princes seraient vains de l'honneur de ses fers. Mais qu'espéré-je enfin d'un glorieux servage ? Ne pouvant par raison, forçons-le par courage ; Publions sans dessein qu'elle a beaucoup d'appas ; Estimons sa prison, mais n'y demeurons pas. Ô frivole entretien ! Un captif délibère Et parle absolument de ce qu'il ne peut faire ; Il parle de souffrir ou violer ses lois, Comme si sa beauté m'en permettait le choix, Et ne conservait pas sans dessein les franchises Que sans dessein aussi cette insensible a prises. Enfin que résoudrai-je entre tant de desseins ? Puisqu'à me secourir tant de discours sont vains, Ne délibérons plus et souffrons toute chose, Puisqu'il faut endurer, quoi que je me propose. Je vois ce rare objet qui gouverne mon sort : Devais-je souhaiter ou craindre son abord ?

SCÈNE V. Nérée, Théane, Filandre.

SCÈNE VI. Nérée, Théane, Filandre, Célidor.

CÉLIDOR, à Nérée, lui voulant ôter son épée

Souffrez, belle Nérée...

FILANDRE, s'en allant

J'épargne ta folie ; adieu.

SCÈNE VII. Nérée, Théane, Célidor.

CÉLIDOR

Des miens ?

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Filandre, Céphise.

SCÈNE II. Filandre, Céphise, Dorilas.

DORILAS

Oyez de son trépas le discours véritable. Entre mille pensers qui me divertissaient En ces lieux écartés où mes troupeaux paissaient, Ses plaintes dans les cieux ingratement poussées M'ont fait tourner la vue et cesser mes pensées : J'ai vu ce jeune amant, les yeux mouillés de pleurs, Fouler à pas pressés les herbes et les fleurs, Et redoubler sa course à six pas de la Seine, Près de s'ensevelir en son humide plaine : Ses sens étaient saisis de l'horreur du trépas ; Passant, il me sentait et ne me voyait pas ; Il suivait sans égard sa course vagabonde, Et ne discernait point ni la terre ni l'onde : Enfin pour l'arrêter j'ai fait un prompt effort, Et de quelques moments j'ai différé sa mort. Théane vient et l'écoute sans se montrer. Ce déplorable amant, la couleur altérée,

La voix basse et confuse, et la vue égarée :

« Qui que tu sois, dit-il, dont le pieux dessein Veut différer l'arrêt de mon sort inhumain, Par le triste discours de ma peine infinie Tu saurais que ton soin m'est une tyrannie, Que mon trépas est juste, et que je suis l'amant Qui sais le mieux aimer et le plus constamment. Si tu ne connais pas l'ingrate qui me tue, C'est Théane... » À ces mots sa voix interrompue A laissé succéder des soupirs si pressants Qu'ils auraient affligé les plus barbares sens. Ce jeune amant enfin, en cette violence, Par ce dernier discours a forcé son silence : « Assure sa beauté de la fin de mon sort, Et ne divertis point ce généreux effort. Adieu ; mon bien dépend de ce dessein funeste. » À ces mots il unit la vigueur qui lui reste, Et par un tel effort se tire de mes bras, Que ma force ne peut divertir son trépas : Il s'est précipité ; l'onde s'en est émue, Et son front s'est ridé d'horreur qu'elle a reçue. Elle tient toutefois ce corps si précieux Qu'elle ne permet plus qu'il paraisse à nos yeux ; Et ses flots aplatis n'ont point laissé de marques Sur l'endroit qui retient ce beau butin des Parques. Je ne figure point mes pleurs ni mes soupirs ; J'obéis seulement à ses derniers désirs ; Et je vais annoncer à cette indigne amante La déplorable fin du malheureux Thimante, Le pitoyable objet d'un sort si rigoureux, Le plus beau des mortels et le plus malheureux.

SCÈNE III. Filandre, Céphise, Dorilas, Théane.

SCÈNE IV. Nérée, Célidor, Filandre.

NÉRÉE, courant vers la Seine

Ô ciel ! Ô dieux cruels !

CÉLIDOR

Courons, suivons ses pas.

Ils sortent.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Théane, Céphise, Dorilas, et Thimante, qui d'abord ne les voit point.

SCÈNE VII. Théane, Céphise, Dorilas, Thimante, Ménalque, Damète.

DAMÈTE

Ô dieux !

SCÈNE VIII. Filandre, Nérée, Célidor, Théane, Céphise, Thimante, caché.

1 835 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica