Comédie en vers
Le Filandre
Représenté pour le première fois en 1635.
Personnages
- THÉANE, maîtresse de Thimante
- CÉPHISE, soeur de Théane
- THIMANTE, amant de Théane
- FILANDRE, rival de Thimante
- CÉLIDOR, amant de Nérée
- NÉRÉE, maîtresse de Célidor
- DORILAS, berger
- MÉNALQUE, batelier
- DAMÈTE, paysan
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
THÉANE, seule dans un jardin
SCÈNE II. Céphise, Théane.
THÉANE
Dieux ! Je parle une fois, Et ce timide coeur est trahi par ma voix. J'espérais seulement en ces lieux solitaires Devoir entretenir de muets secrétaires ; Je croyais n'avouer mes naissantes douleurs Qu'à la fidélité des arbres et des fleurs, Et je n'ai pu cacher cette ardeur amoureuse Aux soucis importuns d'une soeur curieuse. Eh bien, fâcheuse soeur, tes voeux sont satisfaits, Et tu feras tes jeux du dessein que je fais : Cette superbe fille à la fin s'est rendue ; Je perds ma liberté si longtemps défendue. Tu riras de ma honte et de ma vanité.CÉPHISE
Je rirais bien plutôt de ma simplicité. Puis-je, car tu m'as crue, et tu sais trop que j'aime, Blâmer un mal en toi qui m'est cher en moi-même ? J'aime, et j'aime en ce point plus lâchement que toi, Qu'un ingrat me captive et possède ma foi ; Célidor me rebute, et je l'estime encore ; Et tu fais lâcheté de chérir qui t'adore !THÉANE
Songe à mon changement, et plains-moi si tu sais Combien on est timide en ces premiers accès. Veux-tu que ma raison, si longtemps absolue, À ce prompt changement soit sitôt résolue ?CÉPHISE
Ma soeur, un changement est aisé s'il est doux : Je me plaignais de même, et toutes comme nous. Notre sexe rougit d'actions innocentes ; La honte dans nos coeurs suit ces ardeurs naissantes ; Mais elle se dissipe, et le temps à la fin Nous fait de notre amour bénir notre destin : Il est doux d'obéir à son pouvoir suprême ; Je trouve des plaisirs dans la tristesse même ; Et, quoique je révère un ingrat qui me fuit, Qui me vient conseiller de l'oublier me nuit.THÉANE
Ma fortune est meilleure, et j'ai cet avantage Que ce que j'ai d'amour Thimante le partage ; Je possède ses voeux, et cet aimable amant Me considère seule, ou feint subtilement. Mille fois mes rigueurs l'ont réduit à se plaindre : Il est vrai qu'il est homme, et tout homme sait feindre ; La nature pour nous lui prescrit des regrets Qui, comme ils sont communs, doivent être suspects. Toutes ont des appas, toutes semblent leur plaire, Et son sexe lui rend ce vice nécessaire ; Il prise un beau visage, et, complaisant qu'il est, Prise souvent aussi celui qui lui déplaît.CÉPHISE
L'homme doit tout priser, au moins en la présence ; La nature l'oblige à cette complaisance. Mais par ses actions on connaît aisément S'il parle en courtisan ou s'il parle en amant : Pour l'une il a des voeux, pour les autres des feintes ; Celle qu'il n'aime point lui cause peu de plaintes ; S'il la voit sans dessein et n'est qu'officieux, Elle ne tire point de larmes de ses yeux, Il ne l'appelle point du nom d'inexorable, Il ne répute point son destin misérable. Notre coeur par nos yeux ne se peut démentir ; Et pour bien exprimer il faut bien ressentir. Les plaintes, les respects et les pleurs de Thimante, Vous figurent assez l'ennui qui le tourmente. Que n'est-il Célidor, ou que cet inhumain N'a-t-il pour mon sujet un aimable dessein !CÉPHISE
Oui, l'aime et le captive : Il vous donne des voeux lorsque sa soeur m'en prive ; Il vous offre son coeur tandis qu'elle me perd ; La soeur me désespère, et le frère vous sert : Mais qu'il ait tous les biens que le ciel lui destine, Et que mon intérêt ne soit point sa ruine. Vouez votre franchise à ce fidèle amant, Et ne reculez point pour mon avancement ; Que son repos, ma soeur, succède à ses supplices ; Et mon soulagement naîtra de vos délices. Voyant en son bonheur la justice d'Amour, Je vivrai dans l'espoir de l'obtenir un jour. Ses maux sont infinis, et votre résistance Aurait pu ruiner la plus forte constance.THÉANE, tirant un papier de sa poche
Il a beaucoup souffert, si ces lignes au moins Sont de sa passion de fidèles témoins. Je les reçus hier ; écoute en quel langage Sa plume a figuré sa peine et son servage.CÉPHISE
Donnez que je les lise.CÉPHISE
Voici Filandre.SCÈNE III. Filandre, Céphise.
FILANDRE, à Théane
Elle va s'asseoir sous des arbres.
Un mot, belle insensible ! Elle fuit, l'inhumaine ! Je remarque partout des effets de sa haine. Après tant de refus l'aimant si lâchement, Filandre, son mépris te punit justement.CÉPHISE
Plaignons-nous à l'envi, pleurons par compagnie De deux cruels vainqueurs l'aveugle tyrannie. Je ne soupire pas pour un objet plus doux : Mais plutôt à l'envi, crois-moi, consolons-nous ; Puisque nos désespoirs, nos soupirs et nos larmes, Contre leurs cruautés sont d'inutiles armes ; Joignons, si tu me crois, le repos à l'amour ; Aimons, mais sans haïr la lumière du jour. Quoique pour Célidor mon amour soit extrême, Je l'aime toutefois un peu moins que moi-même ; Mon mal est violent, mais il n'est pas mortel : Suis mes sages conseils, et le tien sera tel. Ton frère m'est ingrat, et ma soeur t'est cruelle ; Je soupire pour lui, tu soupires pour elle ; Par un commun dessein modérons nos douleurs, Et dispensons nos yeux de la honte des pleurs.FILANDRE
Ton amour est légère, un faible noeud t'engage Et qui parle en amant tient un autre langage. Il n'est point de tourment égal à mon souci : Quand l'amour est extrême, il est extrême aussi. Les résolutions prouvent de la réserve Et de la liberté que le coeur se conserve : Sans trêve les amants soupirent, sont jaloux ; Ils n'ont point de repos.CÉPHISE
Oui, mais les amants fous. Depuis qu'on a conçu tant de mélancolie, Et qu'on l'appelle amour, je l'appelle folie. Ma peine est supportable, et le plaisir d'aimer Modère de ce coeur le mal le plus amer. Pour fléchir toutefois cet esprit insensible, Il le faut avouer, je ferais l'impossible, Mais sans lui témoigner ces furieux transports Qui joignent seulement la honte à nos efforts.FILANDRE
Si tu veux m'assister...CÉPHISE
Eh bien ?CÉPHISE
Importunant ton frère ?FILANDRE
Et faisant plus encor. Il n'est pas malaisé d'aveugler Célidor : C'est un esprit jaloux ; et le moindre artifice Obtient un prompt effet où préside ce vice. Laisse-moi seulement tramer ce que je veux ; Je porterai son coeur à recevoir tes voeux.CÉPHISE
Si j'obtiens de tes soins cet effet désirable, Filandre, heureux ami, que tu m'es favorable ! Que puis-je pour ton bien, et quelle invention Tenterai-je en faveur de ton affection ?FILANDRE
Par des moyens pareils, par de mêmes services, Tu peux faire à mes maux succéder les délices. Peins Thimante inconstant aux beaux yeux de ta soeur, Arrache-lui ses voeux s'il en est possesseur ; Fais, mais subtilement, juger à cette belle Que tes yeux ont blessé cet esprit infidèle, Que ta grâce a charmé ce malheureux amant, Et qu'il te fait par moi découvrir son tourment. Tes soins me changeront cette belle inhumaine, Tu feras de Thimante un objet de sa haine : J'aurai trahi mon frère, et tu m'auras rendu Par un office égal ce que tu m'auras dû.CÉPHISE
Oui, mais trahir ma soeur ! Ô frivole pensée ! Le ciel me l'a permis quand un dieu m'a blessée : Aux esprits amoureux ces crimes sont remis, Et chacun se doit plus qu'à ses meilleurs amis. Donc ne différons plus ce dessein nécessaire, Et trompons à l'envi, moi ma soeur, toi ton frère ; Tirons de leurs ennuis notre contentement. Mais qu'allons-nous tenter, peut-être vainement ?FILANDRE
Les résolutions, généreuse Céphise, Font plus de la moitié d'une haute entreprise. Rien ne peut succéder à des coeurs engourdis, Mais le sort fait beaucoup en faveur des hardis.CÉPHISE
C'est fait, j'embrasserai ce soin illégitime : Mais, tout se découvrant, réponds-tu de mon crime ?FILANDRE
Lorsque je suis l'objet de tout le châtiment... Mais j'en espère mieux : commençons seulement.CÉPHISE
As-tu quelque papier ? Tire-le de ta poche ; Fais que ma soeur le voie : elle est bien près, approche ; Presse-moi de le prendre et parlons un peu haut : Tu verras ce dessein réussir comme il faut.Filandre tire de sa poche une fausse lettre qu'il présente à Céphise, comme de la part de Thimante, serviteur de Théane..
FILANDRE
Au moins reçois sa lettre, ingrate, inexorable ; Et cesse d'affliger cet amant misérable Qui hait à ton sujet le céleste flambeau, Et dont ta cruauté va creuser le tombeau.THÉANE, parmi les arbres
De qui lui parle-t-il ?CÉPHISE
Donne.FILANDRE
Elle reçoit la lettre et la déchire.
Ingrate, barbare, Indigne de l'honneur d'une amitié si rare, Insensible beauté, tu la romps, et ta main Seconde les rigueurs de ce coeur inhumain ?FILANDRE
Ô ciel ! Peux-tu souffrir ?...SCÈNE IV. Théane, Céphise.
CÉPHISE
Un compliment commun.CÉPHISE, froidement
Il ne m'entretenait de rien qui vous importe.THÉANE
Quoi ! Mais possible Que, trouvant mon esprit à ses voeux insensible, Il a dessous tes lois engagé son désir. Ô dieux ! Qu'il m'aurait fait un sensible plaisir !CÉPHISE
Il ne trouve qu'en vous le sujet de sa peine ; Et quand il m'aimerait, son amour serait vaine.THÉANE
Enfin, ma chère soeur, ne dissimule point : Un secret déplaisir à ta froideur est joint ; Et l'altération qu'on voit en ton visage, D'amour ou de mépris est un clair témoignage. Filandre te plaît-il ?CÉPHISE
Comme il plaît à vos yeux.THÉANE
Il n'est à mon sujet ni vain ni glorieux ; Il vanterait à tort les noms que je lui donne : Je crois qu'il est si bon qu'il ne blesse personne.CÉPHISE
Je ne l'abaisse point : il a des qualités Capables d'asservir beaucoup de libertés ; Mais il adresse ailleurs ses yeux et sa pensée, Et je n'ai pas dessein d'en être caressée.CÉPHISE
Non.CÉPHISE
Un amant par sa voix implorait mon secours. Mais brisons, je vous prie, ou changeons de discours.THÉANE
Tu m'offenses, ma soeur : quelle injuste croyance, Quel aveugle soupçon cause ta défiance ? T'es-tu dessus ma foi fiée à tes dépens, Et parlé-je de rien si tu me le défends ?CÉPHISE
Qu'en l'esprit des mortels l'inconstance est commune ! Mais j'ai trop dit ; adieu, ce discours m'importune.THÉANE, la retenant
Achève-le pourtant, tout importun qu'il est ; Car ce discours, sans doute, est de mon intérêt. Tu sembles me chérir d'une ardeur si parfaite, Et tu pourrais, ma soeur, être amie et secrète ! Tous ces efforts sont vains : je ne te quitte point, Ou tu contenteras mon esprit sur ce point.CÉPHISE
Thimante est trop coupable, il faut que je le die : Prépare tes desseins contre sa perfidie ; Éteins ces feux naissants, et perds le sentiment Que tu m'as témoigné pour cet indigne amant. Vois ce léger esprit d'un oeil aussi sévère Que tu me verras sourde à sa lâche prière. Filandre en sa faveur implorait ma pitié. Que dis-tu là-dessus ? Vante son amitié, Juge s'il obtiendra ma faveur implorée : J'ai chassé son ami, sa lettre déchirée, Et reparti de sorte aux discours qu'il m'a faits, Que Thimante est bien vain s'il m'approche jamais. Que je te plains, ma soeur, si ton mal est extrême !SCÈNE V. Thimante, Céphise.
THIMANTE
À quoi songe Céphise ?CÉPHISE
À quoi songe Thimante, D'importuner de voeux une orgueilleuse amante ? Crois-tu la disposer à recevoir ta foi ?THIMANTE
Le temps peut tout changer.CÉPHISE
Il ne peut rien pour toi.THIMANTE
Il calme la fureur des plus fières tempêtes, Il abat des rochers les orgueilleuses têtes, Il change tout le monde, et tu penses qu'un coeur Puisse éviter longtemps ce glorieux vainqueur !CÉPHISE
Il peut tout sur nos corps, il détruit la nature ; On ne peut éviter sa défaite future : Mais l'esprit ne suit pas le changement des ans, Et ne relève point de l'empire du temps.THIMANTE
Qui t'oblige à ces mots ? Cette reine des belles Combat-elle mes voeux par des rigueurs nouvelles ? Apprends-moi mon malheur.CÉPHISE
Tu le connais assez. Ne te suffît-il pas de ses mépris passés ? Peux-tu prétendre encor le bien qu'elle te nie, Et crois-tu vaincre un jour sa rigueur infinie ?THIMANTE
La pitié peut changer les mépris les plus forts. Mon trépas, après tout, suivra mes vains efforts.CÉPHISE
Meurs donc sans plus attendre, et t'épargne la peine Qu'on te verrait souffrir en sa recherche vaine. Thimante, il est aisé de parler du trépas : Je veux mourir, souvent, et ne me hâte pas. La vie est à chacun une belle maîtresse ; Tous l'aiment ardemment, quelque autre qui les blesse. La mort est en ce temps un rare effet d'amour ; Et pour quoi qu'on en ait, on en a pour le jour.THIMANTE
Depuis qu'on a perdu l'espoir dont on se flatte Le jour est odieux. Mais voyons cette ingrate.CÉPHISE, le retenant
Où vas-tu, malheureux ? Adresse ailleurs tes pas ; Théane assurément ne te souffrira pas.THIMANTE
Obtiens-moi ce bonheur.CÉPHISE
Son expresse défense Doit obliger tes yeux à souffrir son absence. Je sers ta passion, je parle de tes feux, Et je la sollicite à recevoir tes voeux ; Mais je ne puis fléchir ce superbe courage : J'avancerais autant en priant son image. « Ma soeur, m'a-t-elle dit, cet importun amant Pour mon occasion endure un vain tourment ; Mon dessein n'a point fait son ardeur importune, Et je ne réponds point des coups de la fortune : Tâche de m'exempter de l'importunité D'un amant si parfait, mais si peu souhaité. Dis qu'un mal de côté m'arrête au lit encore, Ou que je suis sortie au lever de l'aurore. »THIMANTE, voulant tirer son épée
Perds, malheureux amant, pour ton mal si constant. Le jour après l'espoir.CÉPHISE, le retenant
Ne te hâte pas tant : Invente, si tu peux, des moyens salutaires ; Mais ta mort ne saurait avancer tes affaires.THIMANTE
Je vivrai pour servir cet objet précieux ; Je chérirai mes maux s'ils lui sont glorieux. En mourant je l'offense, et je la fais coupable De ce tragique effet de mon sort lamentable. J'ai le prix de ma peine, et je suis satisfait Si sa gloire dépend du mal qu'elle me fait. Adieu, je t'obéis.CÉPHISE
Que ta constance est rare ! J'emploierai tous mes soins contre cette barbare ; Et s'ils ont quelque effet, je te mande en ce lieu.THIMANTE
Je n'espère qu'en toi.CÉPHISE
Crains toutefois ; adieu.Thimante sort.
Enfin un rare effet succède à mon adresse : Je trompe également l'amant et la maîtresse, Et je puis espérer la fin de mon tourment Si Filandre me sert aussi fidèlement. C'est trahir toutefois des amants que j'estime ; Un secret repentir me reproche mon crime. Mais forçons tout respect, et tentons jusqu'au bout Une fille amoureuse est capable de tout.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Filandre, Célidor.
CÉLIDOR
Que dis-tu là-dessus ?FILANDRE
Il est vrai que Nérée Peut d'un coeur amoureux sans crime être adorée. Ce dieu qui range tout sous le joug de ses lois, Ce glorieux vainqueur des peuples et des rois, Tire de sa beauté d'inévitables armes, Et par ses propres traits fait moins que par ses charmes. Mais Céphise, mon frère, a d'autres qualités : Son oeil est un vainqueur fatal aux libertés ; Son esprit est charmant ; et son mérite extrême, Si l'Amour a des yeux, captive l'Amour même. Tu ne peux toutefois partager ses douleurs, Et tu vois d'un oeil sec ses yeux mouillés de pleurs. Est-ce que la beauté fait la tristesse belle ? Pour cette occasion sa douleur te plaît-elle ? L'aimes-tu malheureuse et triste comme elle est, Et la fais-tu souffrir parce qu'elle te plaît ?CÉLIDOR
Veux-tu qu'un même coeur souffre un double martyre, Que sur moi deux objets aient un égal empire ; Et puis-je, sous le joug de leurs diverses lois, Entretenir Céphise et Nérée à la fois ?FILANDRE
Connais-tu bien Nérée ?CÉLIDOR
Assez pour la défendre Contre l'injuste effort du mépris de Filandre. Qui ne cède à ses yeux, et quels astres pareils Égalent la clarté de ces jeunes soleils ?CÉLIDOR
J'ose sans vanité m'assurer de sa flamme ; Et je la trouve aveugle en ce point seulement Qu'elle pousse des voeux pour un indigne amant.CÉLIDOR
Quoi ?FILANDRE
Je n'achève point ; ce mot te doit suffire. Nourris le vain tourment dont ton coeur est atteint.FILANDRE
Je ne vois point encor son âme préparée Aux aveugles soupçons de la foi de Nérée ; Et leur amour est tel qu'il est bien malaisé De désunir leurs coeurs comme j'ai proposé. Mais en moi leurs desseins ont un fort adversaire. Je respecterai peu la qualité de frère. Je vais chercher Nérée aux vallons d'alentour, Et pour mon intérêt desservir leur amour. Qu'elle vient à propos !SCÈNE II. Nérée, Filandre.
FILANDRE
Quel accident étrange Porte si lâchement vos deux esprits au change ? Que t'a fait Célidor, et de quel traitement As-tu pu rebuter ce malheureux amant ?FILANDRE
A-t-il à tes merveilles Trouvé des qualités et des grâces pareilles ? A-t-il en ses discours, ou dans quelque action, Manqué de courtoisie ou de discrétion ?FILANDRE
Son respect et sa flamme Étaient-ils ou suspects ou capables de blâme ? Tes yeux n'étaient-ils pas les vainqueurs absolus De ce coeur inconstant qu'ils ne possèdent plus ?FILANDRE
Un esprit moins subtil te croirait, à te voir Quand tu feins d'ignorer ce que je veux savoir. Ton coeur ne peut fier ce discours à ta bouche ; Tu n'oses témoigner que ce malheur te touche ; Et, connaissant ta faute et ta légèreté, Tu veux à ton regret joindre la vanité.FILANDRE
Que tu fais l'ignorante ! As-tu pour Célidor une âme indifférente ? Cruelle, trouvais-tu son service ennuyeux, Et ne plut-il jamais à tes superbes yeux ?NÉRÉE
Que tu me fais languir ! Au nom d'Amour, Filandre, Apprends-moi là-dessus ce que j'en puis entendre. J'ignore le sujet des discours que tu fais : Crois ce que je te dis, ou ne me crois jamais.NÉRÉE
Achève, je te prie.FILANDRE
En cette même place, « Mon frère, m'a-t-il dit, j'implore ici ta grâce, Je perds sans ta faveur la lumière du jour ; Sers le plus malheureux des prisonniers d'Amour. » « Quoi ! Me suis-je écrié, l'infidèle Nérée A-t-elle de tes feux sa flamme séparée ? D'autres ont-ils atteint cet objet amoureux ? » « Plût au ciel ! M'a-t-il dit, je m'emploierais pour eux, Céphise est la beauté dont mon âme est ravie ; Va faire à cette belle une offre de ma vie. Ne m'interroge point dessus ce changement ; Dans peu tu sauras tout : parle-lui seulement. » Il eût continué, mais, t'ayant aperçue, Cet infidèle amant s'est soustrait à ma vue, Et j'attendais de toi cette confession Que tu n'oses fier à ma discrétion. Dis-moi tout.NÉRÉE
L'innocent qu'on accuse d'un crime, Entendant de sa mort l'arrêt illégitime, À moins d'étonnement et de confusion Que ce coeur n'en ressent en cette occasion. Le traître aime Céphise ! Et ce lâche homicide Est capable une fois du titre de perfide ! Il gouvernait mon coeur par des hommages feints ! Ce tyran de mes voeux attirait mes desseins ! J'immolais des soupirs à cet esprit volage, Et ma lâche raison chérissait son servage ! Tu m'obliges, Filandre, et cet heureux avis Dégagera mes sens sous ses lois asservis. Il est vrai, je l'aimais, et ma fureur extrême Rendrait un moindre esprit dangereux à soi-même : Ce sensible mépris armerait des humains, Contre leurs propres jours, les plus timides mains. Mais j'ai l'esprit plus fort, et partout cette rage Est capable de tout, sinon en mon courage. Un généreux dessein peut vaincre ces douleurs, Et je suis préparée à de pires malheurs.NÉRÉE
C'est beaucoup qu'une fois il ait pu m'enflammer Qu'il aime cette belle, ou qu'il cesse d'aimer.NÉRÉE, avec colère
Qu'il suive tes avis, et qu'en cette espérance Il tente mon ardeur et ma persévérance ; Et dans ce changement, par mes justes mépris, Apprends l'art de punir de volages esprits. Les visibles effets d'une peine infinie, La voix de tout le monde en sa faveur unie, Ses yeux qui l'ont trahi, ces lâches criminels Changés par ses remords en ruisseaux éternels ; Son visage mourant, sa main et son épée En son perfide sang devant mes yeux trempée, Son coeur mis en mes mains, l'instant de son trépas Et son dernier soupir, ne me toucheraient pas. Je verrais d'un même oeil son mépris et sa peine ; Ce coeur, comme en l'amour, est constant en sa haine. Porte-le de ma part à ne me voir jamais : Cet avis est encore un bien que je lui fais. Adieu.FILANDRE, à part
Quelle fureur agite sa pensée ! Et quel trouble saisit une amante offensée !Il sort.
SCÈNE III. Nérée, Célidor.
CÉLIDOR, la retenant
Ô dieux ! Quelle froideur sur ce visage est peinte ! Nérée, ajoute un mot et dissipe ma crainte. Tu trembles, tu pâlis... Dieux ! Qu'est-ce que je vois ?CÉLIDOR, seul
D'où provient, dieux cruels, ce changement extrême ? Est-elle encor Nérée, ou suis-je encor moi-même ? Dieux ! Quel juste sujet de haine et de rigueur Altère ses attraits et me change son coeur ? Nérée, ai-je trahi l'amitié qui nous lie ? Tu tremblais à ma vue, et ta face est pâlie ! Ô dieux, qu'opposerai-je à mes naissants ennuis, Et qui me peut tirer de la peine où je suis ? Ai-je par imprudence excité sa colère ? J'ai soumis toute chose au dessein de lui plaire ; J'ai gouverné ma vie avecque tous les soins Qui pouvaient de mes voeux rendre ses yeux témoins. Je n'ai vu que Nérée, et même ma pensée À d'autres entretiens ne s'est point dispensée. Depuis l'heureux moment que son bel oeil me prit, Il plaît seul à mes yeux et seul à mon esprit : L'ingrate toutefois, sitôt qu'elle m'a vue, De mes tristes regards a détourné sa vue. Je reçois des mépris d'où j'attendais des voeux ; La cruelle me nie un moment que je veux ; Et, sans m'entretenir du sujet de sa haine, Elle laisse ma vie et ma mort incertaine. Ma mort te plaira-t-elle, inhumaine beauté ? Rage, pleurs, désespoir, aidez sa cruauté : Vous trouvez à vos coups une âme préparée ; Finissez une vie odieuse à Nérée. Mort, sur mes tristes jours exerce ton pouvoir, Puisque je ne puis vivre et cesser de la voir. Beaux lieux, chers confidents des secrets de ma dame, Quel accident fatal me chasse de son âme ? Peut-elle aimer ailleurs, et puis-je innocemment Reprocher à son coeur ce honteux changement ? Sois témoin de mes pleurs, fidèle secrétaire ; Peux-tu voir sa beauté me trahir, et le taire ? Mais, ô frivoles craintes, inutiles discours ! Comme elle ces déserts sont et muets et sourds, Et, s'ils ne l'étaient pas après cette aventure, Ils tiendraient à faveur de changer de nature. Ces timides objets, honorés de ses pas, Voudraient perdre la voix pour ne la trahir pas. Enfin ce corps lassé succombe à ma tristesse : La chasse et mes ennuis causent cette faiblesse. Sommeil, sois éternel ; et perdez, tristes yeux, Perdant votre soleil, la lumière des cieux.Il s'endort.
SCÈNE IV. Céphise, Célidor, endormi.
CÉPHISE
Redoublez vos accès, amoureuses atteintes : Je vois l'indigne objet de mes secrètes plaintes. Que d'un prompt changement mes esprits sont touchés ! Céphise, que crains-tu ? Tes vainqueurs sont cachés : Un aimable repos tient ses paupières closes ; Tu ne verras en lui que des lis et des roses ; Il n'offre à tes regards que ses moindres appas, Et ces astres couverts ne t'éblouiront pas. Psyché, le coeur saisi d'une crainte pareille, S'approche quelquefois de l'Amour qui sommeille, Et Vénus, observant ces respects infinis, En faveur du sommeil va baiser Adonis. En ce ravissement que l'amour et la crainte En l'esprit d'une fille apportent de contrainte ! Hélas ! Qu'opposerai-je à ce doux ennemi Quand il est éveillé, s'il me blesse endormi ? Mais, ô frivoles pleurs ! Ménageons sa présenceElle se met à genoux auprès de lui.
Que je dois au sommeil plus qu'à sa complaisance. Voyons avec plaisir ce visage charmant, Si doux et si fatal à mon contentement ; Admirons en repos ces attraits qui m'en privent, Et baisons sans rougir ces mains qui me captivent. Croissez, saintes ardeurs qui consumez mon coeur : Il est doux de souffrir pour un si beau vainqueur.Lui touchant ses cheveux.
Chers liens des esprits, jadis des mêmes tresses Le roi de la lumière enchaînait ses maîtresses. Votre nombre infini, beaux chaînons déliés, N'égalent pas celui des coeurs que vous liez. Céphise, use du temps, et que ces belles chaînes, Si tes soupirs sont vains, au moins payent tes peines.Elle tire des ciseaux d'un étui qu'elle a en sa poche.
Coupe de ces cheveux, mais si subtilement Que tu n'éveilles pas cet agréable amant. Ô larcin précieux ! Ce trésor estimable Est le sujet du crime, et liera le coupable.SCÈNE V. Céphise, Célidor, endormi, Filandre.
FILANDRE, de loin
Céphise, que fais-tu ?FILANDRE
Tu ne peux contenir ton ardeur apparente ;Elle se lève et va à lui.
Et quand je plains mes maux tu fais l'indifférente.CÉPHISE
Je ne prévoyais pas tes regards indiscrets ; Et tous effets d'amour sont beaux s'ils sont secrets. Je ne me cachais pas aux objets de ces plaines ; Je ne redoutais point ces fleurs ni ces fontaines ; Comme elles ce rocher n'entend, ni voit, ni sent, Et toi seul as connu ce larcin innocent. Ta vue eût diverti cette jeune licence ; Mais c'est à Célidor une légère offense.FILANDRE
Ses cheveux lui sont chers.CÉPHISE
Mon coeur m'est cher aussi, Et l'ingrat me l'a pris. Mais tirons-nous d'ici, Et viens sous ce feuillage en quatre mots apprendre Ce que j'ai fait tantôt en faveur de Filandre.CÉLIDOR, dormant
Ils s'en vont dans le bois.
Ô merveille adorable aux yeux de tout le monde, Nérée, arrête ici ta course vagabonde ; Vois la sueur épaisse et les ruisseaux de pleurs Dont j'arrose tes pas imprimés sur ces fleurs. Elle fuit, l'inhumaine, et sa vitesse extrême Égale en ces déserts celle du foudre même. Hélas ! Je ne vois plus cet objet précieux ; Ses détours infinis l'ont ravie à mes yeux.Il se soulève.
Cours, malheureux amant, emploie ici ta peine, Et perds en la servant la vie après l'haleine. Que vois-je, que poursuis-je, insensé que je suis ?Il s'éveille.
Ô réveil importun ! Ô clarté que je fuis, Porte ailleurs tes rayons ; laisse au feu du tonnerre Le soin d'illuminer cet endroit de la terre. Ma mort sera le prix du jour qu'il donnera, Et mes jours achevés, ton astre éclairera.Il se lève.
Enfin que résoudra ma douteuse pensée En l'extrême douleur dont mon âme est pressée ? Ferai-je à cette ingrate et perfide beauté Voir le dernier effet de sa légèreté ? Ma main teinte en mon sang, et ma vue égarée Me procurera-t-elle un soupir de Nérée ? Ah ! Que je trouverais mon destin glorieux Si, mourant, je tirais des larmes de ses yeux ! Que je préférerais une mort regrettée À la possession d'une âme rejetée, D'un rebut de Nérée !SCÈNE VI. Filandre, Céphise, Célidor.
CÉPHISE, à Filandre
Il nous voit, avançons.CÉLIDOR, à part
J'espère par ces gens éclaircir mes soupçons. Mais pour les écouter, avant que de paraître, Cachons-nous un moment à l'ombre de ce hêtre.FILANDRE
Il se cache à nos yeux, et cette occasion Nous servira, Céphise, à sa confusion. Parle-moi de Nérée et de son inconstance, Et crois qu'il nous écoute. Approchons-nous, commence.CÉPHISE, haut
Ô dieux ! Que me dis-tu ?FILANDRE
Je dis la vérité.FILANDRE
Écoute ; je faisais au récit de mes peines Répondre les échos des bois et des fontaines ; Et ces rochers, touchés des douleurs que je sens, Imitaient mes soupirs et mes derniers accents : Je louais de ta soeur la beauté sans pareille, Quand une voix plaintive arrive à mon oreille : « Filandre, ai-je entendu ? Théane a des appas, Mais ton oeil en a vu qui ne leur cèdent pas. » Moi, surpris à ces mots, et la vue égarée, J'avance dans le bois et j'aperçois Nérée.CÉPHISE
Que lui répondis-tu ?FILANDRE
Que je tenais ses yeux Entre les doux vainqueurs qui règnent en ces lieux ; Que j'aimais sa vertu ; que son mérite extrême Pourrait prétendre un prix avec Théane même ; Que mon frère éprouvait la force de ses traits...CÉPHISE
Et que dit-elle ?FILANDRE
Attends, tu le sauras après. Mais, ajoutai-je alors, mon amour me convie À soutenir Théane aux dépens de ma vie : J'estime que tout cède à ses doux ornements. Cette croyance est libre aux esprits des amants. « Il est vrai, me dit-elle, et je puis sans offense Avoir en ta faveur une égale croyance. Je crois que tes attraits sont les plus doux vainqueurs Qui servent à l'Amour à captiver les coeurs, Et je te viens enfin, toute honte bannie, Avouer les effets de leur force infinie. Mon oeil t'en a parlé ; mais tu ne l'entends points Et ton aveuglement à mon malheur est joint. J'ai, pour te faire mieux savoir mon infortune, Souffert de Célidor la recherche importune : Je recevais ses voeux, je l'ai vu sans mépris ; Mais toi seul cependant engageais mes esprits, Et je ne le souffrais que pour être soufferte De tes yeux, d'où dépend mon repos ou ma perte. » Jugez quel je devins : « Madame, dis-je alors. Je sais que cette gloire excède mes efforts : Vous feignez seulement cette amoureuse peine Pour avoir le plaisir de rendre une âme vaine, Mais il est malaisé, connaissant mes défauts ; Je sais votre mérite et le peu que je vaux ; Honorez Célidor de cette courtoisie, Et l'aimant, prévoyez sa juste jalousie. » Mon respect à ces mots joignit de longs discours Dont Nérée en colère interrompit le cours. « Bien, ingrat ! me dit-elle, un moyen nécessaire Me fera mépriser et l'un et l'autre frère : Puisque par ta rigueur mes voeux sont rejetés, Célidor se plaindra des mêmes cruautés. » Cette fille, à ces mots, se perdit dans les ombres, Et me laissa confus sous ces feuillages sombres.SCÈNE VII. Célidor, sortant du bois, Céphise.
CÉPHISE, se tournant vers Filandre
Filandre, le voici... Mais il ne m'entend plus.CÉLIDOR
Dieu ! Vous laissez le jour à cette criminelle, Et vous n'avez ni mains ni supplices pour elle ! Vous punissez le vice, arbitres des mortels, Et vous souffrez Nérée au pied de vos autels ! Ou sur elle ou sur moi montrez votre puissance ; Que la mort soit sa peine ou soit ma récompense.CÉPHISE
Exauce en ma faveur de semblables souhaits ; Ciel, punis cet auteur des plaintes que je fais ; Que mon mal ou le sien témoigne ta justice ; Que son trépas me venge ou le mien me guérisse. Mais vivons, Célidor, et vivons satisfaits : Fuis ce que tu chéris, aime ce que tu hais ; Reconnais la fidèle, et punis l'inconstante ; Rends Nérée enragée, et Céphise contente. Tu ne me parles pas ?CÉLIDOR
Importune beauté, Oblige un autre objet de ta fidélité : Tu ne peux m'honorer d'une amour légitime ; Quand tu m'offres des voeux tu taches ton estime. Qui me connaît me fuit, et j'attire tes pas ! Tu poursuis le rebut de qui ne te vaut pas !CÉPHISE
T'offensant tu me nuis ; ton mérite est extrême : Cruel, en t'estimant, estime ce que j'aime. Tu sais ce que tu vaux, insensible vainqueur ; Mais cette modestie importe à ta rigueur ; Ton coeur se met si bas pour être inaccessible, Et ton abaissement est un refus visible.CÉLIDOR
Crois ce qui te plaira ; mais tu sais mes ennuis. N'attends point de réponse en l'état où je suis.CÉPHISE
Tes yeux aussi, cruel, sont témoins de mes peines : Je combats vainement tes rigueurs inhumaines ; Et lorsque je te dis l'excès de mon tourment Tu ne m'honores pas d'un regard seulement. Cruel, ingrat auteur de mon inquiétude, Quel vice est comparable à ton ingratitude ?CÉPHISE, lui tirant son épée, et se retirer de lui
Elle la regarde longtemps. Elle fait mine de se vouloir tuer. Célidor la regarde sans s'étonner.
Eh bien ! Lâche sujet de ma longue infortune, Il faut cesser de vivre et de t'être importune. Je dois finir ma vie avec cet entretien, Et j'ai trop prolongé mon martyre et le tien : Ce fer m'ouvrant le sein, au moins ouvre la bouche, Et dis-moi seulement que mon malheur te touche... Non, je fais ce dessein un peu légèrement. Et tu m'aurais vendu ce mot trop chèrement. Quoi ! Tu vois sous ce fer ma gorge découverte, Et ne détournes pas le dessein de ma perte ?Elle jette l'épée.
CÉLIDOR, reprenant son épée, que Céphise a jeté à bas
Pour attenter sur toi ton esprit est trop sain, Et je sais que tes mains ont trop peu de dessein. Je connais trop Céphise, et son humeur joyeuse Se rit des mouvements d'une âme furieuse. Mais juge de mes maux par cette extrémité : Tu sais mourir par feinte, et-moi par vérité. Céphise, par ce coup je punis le coupable, Dont le mal que tu sens rend la mort équitable. Vois périr d'un oeil sec l'auteur de ton tourment, Et ne détourne point son juste châtiment.Céphise le regardant en riant, il la regarde, et puis dit en remettant son épée.
Il est plus à propos d'imiter ta sagesse : Ton exemple s'oppose au dessein qui me presse ; Le ciel ne consent pas à cet acte inhumain ; Et puis mes maux feront ce qu'aurait fait ma main.CÉPHISE, riant
Un plus simple eût suivi les conseils de la rage, Que j'appelle sottise, et les autres courage. Je t'attends, Célidor, au temps qui t'est prescrit : Le mépris et l'amour changeront ton esprit. Songe à ma récompense ; et, de quoi que je rie, Ne tiens pas pour un jeu ma triste rêverie. Je sens pour ton sujet de véritables feux.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE.
THÉANE, seule
SCÈNE II. Thimante, Théane.
THIMANTE, courant après
Théane, où fuyez-vous ? Âme insensible et fière,Il tient Théane par sa robe.
Des amants de ces lieux orgueilleuse meurtrière, Prêtez un seul moment l'oreille à mes discours ; Je ne veux implorer ni pitié ni secours.THÉANE
Que te profiteraient de si dures contraintes ? Tu n'es plus en état de m'adresser tes plaintes. Effronté, laisse-moi.THIMANTE, le voyant fuir
Cours, ingrate beauté, Et fais plus que tes jours durer ta cruauté ; Égale à tes attraits ta rigueur inhumaine ; Un généreux dessein me peut tirer de peine. Je ne tenterai point des efforts superflus. Sans changer ton esprit je puis ne souffrir plus : La mort me tirera des fers où je soupire, Et, ce dernier des maux finira mon martyre.SCÈNE III. Thimante, Filandre.
FILANDRE
Ton coeur est-il sensible aux traits qu'Amour te tire ? Un homme comme toi préside en son empire ; Les plus rares beautés t'importunent de voeux. Et tu prescris des lois à celles que tu veux[.]THIMANTE
Ajoute à mes malheurs encor ta raillerie, Il ne m'importe ; adieu, laisse-moi, je t'en prie.Filandre le veut retenir.
FILANDRE, seul
Théane a rebuté ce malheureux amant :Il s'en va.
Céphise en ma faveur a feint subtilement. Poursuivons désormais cette orgueilleuse amante, Tirons notre bonheur du malheur de Thimante, Établissons l'amour où règne le mépris : Par droit ou par esprit nos voeux auront leur prix. Je vois ce beau sujet du feu qui me dévore, Et je tremble à l'aspect de ces yeux que j'adore.SCÈNE IV. Filandre, Théane, Nérée.
THÉANE, à Nérée
Je hais cet importun autant que le trépas.THÉANE
Je suivrai ton avis.FILANDRE
Belle prison des âmes,Théane parle toujours à Nérée sans le regarder.
Doux miracle d'amour, source de tant de flammes, Enfin que produiront mes soupirs et mes pleurs, Et quel terme est prescrit à mes longues douleurs ? Quels voeux succéderont à votre résistance ? Pour qui triompheront l'amour et la constance ? Ces yeux qui charment tout, ces vainqueurs absolus, Sont-ils dessus ce choix encore irrésolus ? Honorez d'un regard une de vos conquêtes ; Accordez un mot seul à ses justes requêtes. Me fermez-vous l'oreille, et ne voyez-vous pas Un malheureux captif qui marche sur vos pas ?FILANDRE
Ô rigueur infinie ! T'implore un seul regard, et l'on me le dénie. Insensible Théane, accordez un moment Au récit des douleurs d'un misérable amant.THÉANE, à Nérée
Ô dieux ! Que m'as-tu dit ?FILANDRE
Ingrate, inexorable, Fais-moi voir ce bel oeil sévère ou favorable. Cruelle, je consens que mes soupirs soient vains ; Mais ouvre au moins sur moi ces astres inhumains, Et ne refuse pas à ma douleur profonde Ce que ta courtoisie accorde à tout le monde. Orgueilleuse, esprit rare entre les vains mépris, Quelle rigueur insigne égale tes esprits ?FILANDRE, à Théane, qui continue de ne point l'écouter
Indigne objet que j'aime, Que le ciel irrité te traite un jour de même ; Que la douleur préside en ce coeur de rocher, Et qu'alors tes soupirs ne le puissent toucher ; Qu'il te rende un exemple horrible à tes pareilles ; Qu'il ferme à tes souhaits les yeux et les oreilles ; Qu'il s'oppose à tes voeux, et que tes vanités Exercent la rigueur de ses divinités. Le temps est absolu sur les plus belles choses : Il n'épargnera pas ni ces lis ni ces roses ; Un léger accident peut gâter ce beau teint, Et changer les couleurs dont ce visage est peint. Tu peux ne causer plus ni passion ni peine, Et d'un objet d'amour être un objet de haine. Comme ta cruauté me chasse de ce lieu, Ta laideur quelque jour m'en peut chasser. Adieu.NÉRÉE
Pour leur fermer la bouche, il ne faut que se taire. Mais sachant quel malheur traverse mon amour Théane, tu me dois du conseil à ton tour.THÉANE
Fuis sans délibérer un ingrat qui t'oublie ; D'un généreux effort romps le noeud qui vous lie : Le temps éloignera cet objet odieux De ton triste penser, s'il est loin de tes yeux. Le temps et la raison font ces métamorphoses ; Ils sont maîtres d'Amour, qui l'est de toutes choses. Mais j'offre du remède au point de mon trépas ; Je donne des avis et je n'en use pas.NÉRÉE
Comment ?THÉANE
Hélas ! Il faut que je confesse... Mais te dois-je avouer cette ardeur qui me presse ? Que me sert de t'ouvrir les secrets de mon sein, Qu'à me rendre plus lâche et ton frère plus vain ?NÉRÉE
Ô glorieux effet d'amour et de justice, Il n'est point de rigueur que le temps ne bannisse. Il craignait ton abord, et, s'il osait te voir, Les foudres de tes yeux étouffaient son espoir. Jamais l'aversion n'a paru si constante Qu'à combattre en ton coeur les désirs de Thimante. Ta rigueur si longtemps l'a traité de refus, Et tu lui donnes tout quand il n'espère plus. Il n'attend que la mort, mélancolique, sombre, Triste, pâle, défait, et déjà moins qu'une ombre : Mais s'il ne te déplaît, si ton dessein est tel, Courons, faisons un dieu de l'ombre d'un mortel. Seule, irai-je finir sa triste rêverie ? Je reviens de ce pas ; laisse-moi, je te prie.THÉANE, la retenant
Non, non, que veux-tu faire ? Eh quoi ! Ne sais-tu pas...NÉRÉE
J'ai dessein seulement d'empêcher son trépas. Je ne parlerai point de ta naissante peine ; J'arrêterai son âme ; et, sans la rendre vaine, Il laissera bientôt le dessein de mourir S'il apprend seulement que tu le peux souffrir.THÉANE, la retenant toujours
Demeure ici, Nérée. Hélas ! Cette nouvelle Toucherait froidement cet esprit infidèle : De là part de ma soeur il en serait charmé ; Mais venant d'un objet qui n'en est plus aimé, Il en peut seulement tirer la vaine gloire De vaincre et de pouvoir mépriser sa victoire.SCÈNE V. Théane, Nérée, Céphise.
CÉPHISE, baisant les cheveux de Célidor
Célidor, seul espoir...CÉPHISE, feignant la surprise
Nérée, arrête-toi.NÉRÉE, lui ouvrant la main
Ta résistance est vaine.CÉPHISE
Quoi ?NÉRÉE, regardant les cheveux
Sont-ils de Célidor ? Sa chevelure est blonde. Ô perfide ! Ô cruel, le plus traître du monde ! Qui te les a donnés ?CÉPHISE
Mon désir et ma main, Car je les ai coupés. Mais ce discours est vain : Tu ne peux sans regret savoir d'où vient ce gage ; Et d'autres entretiens te plairont davantage.CÉPHISE
Te l'a-t-il confessé ?NÉRÉE
Depuis que ce volage À tes rares beautés rend un secret hommage, J'évite sa rencontre et je crains son abord Plus que les criminels ne redoutent la mort ; Je fuis les faux appas de cette âme traîtresse. Tu l'honores beaucoup d'avoir pris cette tresse.CÉPHISE
Tu sais que mes douleurs ont gagné sa pitié, Que son coeur est sensible à ma longue amitié. Il t'a longtemps servie ; et je jure, Nérée, Que j'ai longtemps aussi ton amour révérée. Le respect que j'avais pour tes voeux innocents M'a fait longtemps cacher les douleurs que je sens : Je souffrais tes plaisirs aux dépens de ma joie, Et n'osais demander ce que le ciel m'octroie. Mais qui vit sans se plaindre au milieu des tourments, Et quel respect enfin ne forcent les amants ? Je n'osais desservir ton amour si connue : Mais le désir croissant, la crainte diminue ; Et j'ai fait à l'Amour employer tous ses traits Pour toucher cet auteur des plaintes que tu fais ; J'ai tenté tous moyens, tant qu'enfin mon adresse Ou sa facilité m'établit sa maîtresse. Il feint subtilement et ses serments sont vains, Ou je donne des lois au plus beau des humains. Mais écoute comment j'ai pris ces belles chaînes À cet aimable auteur de nos communes peines : J'employai la prière, et son humilité Lui fit blâmer longtemps ma curiosité. Les cheveux, me dit-il, sont des présents des dames Qui montrent d'agréer le servage des âmes ; Mais on n'a jamais vu qu'une fille ait porté Ces signes de bassesse et de captivité. Céphise, dis-je alors, sera donc la première ; Là mon autorité succède à ma prière ; J'approche les ciseaux, et coupe ces cheveux Que n'osait m'accorder cet objet de mes voeux. Rend-les-moi. Que fais-tu ?CÉPHISE
Ô dieux !NÉRÉE
J'oblige encor cet infidèle amant Par des signes honteux de mon ressentiment : Le sujet de sa gloire est joint à son supplice, Et c'est l'avoir aimé que de punir son vice.CÉPHISE
Fais ce qui te plaira ; mais que ta passion Exerce à mes dépens ton indiscrétion, Notre seule amitié rend ce mal supportable, Et d'autres t'en feraient une peine équitable.NÉRÉE
T'imputé-je les maux dont mes jours sont suivis, Et t'ai-je reproché ce que tu me ravis ? Tu poursuis Célidor, et, perdant sa franchise, Je ne t'accuse pas toutefois de sa prise : Aime ce beau vainqueur, tout coupable qu'il est. Dieux ! Qu'il est malaisé d'oublier ce qui plaît !THÉANE
Donc pour Céphise on quitte et Théane et Nérée ; Celle qui la fut moins est la plus honorée. Peut-être ton malheur avait charmé les yeux Quand tu ne plaisais pas aux amants de ces lieux : Mais aujourd'hui tout cède à tes grâces divines ; Tu peux tout maintenant, riche de nos ruines. Thimante t'a-t-il fait agréer son souci, Et ne portes-tu point de ses cheveux aussi ? Ils ne déplaisent pas, sa chevelure est belle.CÉPHISE, à part
Ô_Dieux ! Je suis perdue. Aventure cruelle !Haut.
La chaleur du soleil, importune en ce lieu, M'oblige à vous quitter : je vais chez nous, adieu.NÉRÉE, la retenant
Non, non, parle un moment de l'amour de Thimante : La chaleur aujourd'hui n'est point si violente. Il implore tes voeux : en est-il possesseur ? Tu considères trop l'intérêt de ta soeur.CÉPHISE
Il m'aime, je l'avoue, et sa recherche est vaine. J'ai condamné Thimante à sa première peine : Il pousse en mon sujet d'inutiles soupirs ; Et des dieux ne pourraient partager mes désirs.NÉRÉE, feignant l'étonnement
Céphise en donne ainsi ?CÉPHISE
Oh ! Cette vanité Serait d'un moindre honneur que je n'ai mérité ; Et j'ai porté les yeux plus haut que ce volage Qui rompt si lâchement le beau noeud qui l'engage. Ce perfide est ton frère, et cette qualité Me fait seule souffrir son importunité. Mais il travaille en vain.CÉPHISE
Oui, ton frère.CÉPHISE
Je ne rougis, Nérée, au sujet de personne. Tu connais peu l'amour si ce discours t'étonne : Il fait en mille coeurs des changements pareils ; Mille pour une étoile ont quitté des soleils. Il tait de son amour la douce violence, Et sa discrétion paraît en son silence. Lui celant quels objets ont pour toi des appas, La qualité de soeur ne te condamne pas : Avec l'extrême amour le respect est extrême ; Et tel voudrait cacher ce respect à soi-même. Thimante parle en frère, et se tait en amant : Mais je plains son malheur d'aimer si vainement ; L'amour de Célidor rend ses recherches vaines : Accusez ce sujet de vos communes peines.NÉRÉE
Ô redoutable esprit, j'ignore ton dessein. Mais porte à cet amant un poignard dans le sein ; Contre cet innocent dispose ton courage À tout ce que t'ordonne et la haine et la rage : Les plus cruels tourments pourraient moins l'affliger Que ce subtil moyen de le désobliger. Théane, ouvre l'oreille au discours véritable Qui te rendra suspect cet esprit redoutable. Si comme ta beauté mon frère aime le jour ; Si la plus forte ardeur égale son amour ; Si d'autres ont touché ni ses yeux ni son âme, Et s'il ne meurt plutôt que sa première flamme, Que je sois à ta vue un objet odieux Et le but des mépris des hommes et des dieux. Souffre que je le voie, et qu'aux yeux de Céphise Par ses propres serments mon discours l'autorise. Je veux qu'aucun tourment n'égale mes malheurs Si ses moindres regards ne t'arrachent des pleurs.CÉPHISE
Si ton occasion l'oblige à se contraindre, Thimante étant un homme est capable de feindre. Mais va, fais que ma soeur en juge utilement, Et crois qu'on connaît moins un frère qu'un amant.Elle sort.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE.
THIMANTE, seul
Ne délibère plus d'une mort nécessaire ; Achève, malheureux, tes jours et ta misère ; Tu ne peux oublier cette ingrate beauté, Ni perdre ton amour sans perdre la clarté. Sachant qu'elle est pour toi de pitié dépourvue, Délivre ses beaux yeux de l'horreur de ta vue : Fuyant en sa faveur la lumière du jour, Tu prouveras ensemble et perdras ton amour. Sus, quel moyen propice à ta funeste envie Par une prompte mort terminera ta vie ? Le fer en ce dessein ne te peut secourir, Puisque des traits plus forts t'ont blessé sans mourir. Croire que de tes maux le poison te délivre ; Le plus fort des poisons te laisse encore vivre : Tu souffres sans danger ce poison amoureux Que te mit dans le coeur cet objet rigoureux. Enfin le vaste sein de Marne ou de la Seine S'offre d'ensevelir et ton corps et ta peine. Suis ce dernier moyen ; meurs, déplorable amant, Et passe d'un ingrat en un traître élément : Cours, et, t'entretenant du repos qui t'arrive, Marche sans discerner son eau d'avec sa rive.SCÈNE II. Nérée, Thimante.
NÉRÉE
Mon frère, attends un peu, ta maîtresse te prie... Mais je ne le vois plus, c'est en vain que je crie. Ô malheur de mes jours ! Un dessein furieux Lui fait abandonner la lumière des cieux ; Son oeil ardent et triste, et sa course légère, Témoignent ce qu'enfin la rage lui suggère. Théane, joins tes pleurs à mon cruel tourment.SCÈNE III. Théane, Nérée.
THÉANE
Comment ?THÉANE
Et qui l'a fait mourir ?SCÈNE IV.
FILANDRE, seul
Durez pour mon repos, salutaires pensées ; Vos conseils éteindront mes ardeurs insensées. Il est vrai que Théane a peu de doux attraits, Et que mon faible coeur cède à de faibles traits. Son esprit est commun, son humeur si farouche, Que tout nuit à ses yeux et que rien ne la touche ; Elle fait vanité des droits de sa raison, Et son ingratitude est sans comparaison : Ainsi que sa beauté sa naissance est commune ; Je pouvais aspirer plus haut que sa fortune ; D'autres me rangeraient sous de plus dignes lois... Inutiles discours ! Mon coeur dément ma voix. Pour flatter mon tourment j'en méprise la cause ; Mon sentiment détruit ce que je me propose : Théane est adorable, et les maux que je sens Sont un léger effet de ses charmes puissants ; Tout prise, tout révère une beauté si rare ; Et qui s'en peut défendre est aveugle ou barbare. Je plains injustement les maux que j'ai soufferts : Des princes seraient vains de l'honneur de ses fers. Mais qu'espéré-je enfin d'un glorieux servage ? Ne pouvant par raison, forçons-le par courage ; Publions sans dessein qu'elle a beaucoup d'appas ; Estimons sa prison, mais n'y demeurons pas. Ô frivole entretien ! Un captif délibère Et parle absolument de ce qu'il ne peut faire ; Il parle de souffrir ou violer ses lois, Comme si sa beauté m'en permettait le choix, Et ne conservait pas sans dessein les franchises Que sans dessein aussi cette insensible a prises. Enfin que résoudrai-je entre tant de desseins ? Puisqu'à me secourir tant de discours sont vains, Ne délibérons plus et souffrons toute chose, Puisqu'il faut endurer, quoi que je me propose. Je vois ce rare objet qui gouverne mon sort : Devais-je souhaiter ou craindre son abord ?SCÈNE V. Nérée, Théane, Filandre.
THÉANE
Sèche tes pleurs, Nérée, et n'en sois plus en peine ; Nous l'aurions découvert autour de cette plaine. Un malheureux amant court toujours au trépas ; Il en fait les desseins, mais il ne les suit pas. Nous préférons la mort au mal qui nous tourmente ; Mais au point de nous prendre elle nous épouvante. Tel armait contre soi son courage inhumain De qui le fer enfin est tombé de la main ; Le plus désespéré... Mais j'aperçois Filandre. Sachons si ce rival n'en a pu rien apprendre.FILANDRE
Non depuis ce matin ; mais je crois que Céphise Captive sa présence autant que sa franchise : Il ne la quitte point.FILANDRE
En quoi, belle Nérée, ai-je paru menteur ? Quelqu'un ignore-t-il qu'il aime cette belle, Et vous a-t-il caché sa passion nouvelle ?NÉRÉE
Oh ! Le vain artifice ! On ne douterait plus de sa légèreté : Mais fais nos yeux témoins de cette vérité. Les a-t-elle reçus ?FILANDRE
Le vent en dispersa les morceaux déchirés. J'ai quitté cette ingrate, et conseillé Thimante D'étouffer, pour son bien, sa passion naissante ; Car je l'estime plus rival que malheureux.NÉRÉE
Ô conseil favorable ! Ô l'ami généreux ! Traître ! On verra Thimante ; et l'instant de ta perte Suivra, s'il est vivant, ta fourbe découverte ; Et si ton artifice a causé son trépas, Tous les efforts humains ne te sauveraient pas. On verra la fureur, si le soleil m'éclaire, Par les mains de la soeur venger la mort du frère ; Et, revivant cent fois, cent trépas différents Immoleraient ta vie à ses mânes errants.Elle dit à Théane.
Pour obtenir de vous une injuste allégeance Il attire Céphise à son intelligence : Mais je perdrai le jour si mes serments sont vains Et si la vérité ne confond leurs desseins. Tu ris, tu parais froid après cette imposture, Et tu ne rougis pas, horreur de la nature !SCÈNE VI. Nérée, Théane, Filandre, Célidor.
CÉLIDOR, à Nérée
Quoi ! C'est par ces discours que vous traitez l'amour ? Ce sont vos compliments, et les noms de maîtresses Se peuvent accorder avecque ces caresses ? Dieux ! Que peuvent prouver ces regards menaçants ? Filandre n'est-il plus le charme de vos sens ?FILANDRE
Ô fatale amertume !NÉRÉE
Ingrat, quelle manie Joint l'humeur de railler à ta faute infinie ? Traître, superbe esprit, vain sujet de mes pleurs, N'ajoute point la honte à tes autres douleurs.CÉLIDOR
Mais vous, n'ajoutez point la feinte à votre offense ; Suivez le changement où ce coeur se dispense ; Confessez que mon frère a vos sens enchantés ; Ne désavouez point ce que vous ressentez : Vous n'obscurcirez point votre rare mérite, Et le nombre aujourd'hui rend ce crime licite.NÉRÉE
Qui moi ! J'aime Filandre ? Il a la vanité De prétendre du droit dessus ma liberté ? Ses aimables regards ont mon âme embrasée ? Aurais-je tant brûlé sans m'en être avisée ? Ai-je poussé pour lui des soupirs amoureux ? Que ma fortune est grande et mon destin heureux !FILANDRE
Pour vous estimer tant, le sort ni la naissance N'ont point en si haut lieu porté votre puissance ; Je ne serais pas vain de votre affection, Et ce n'est pas l'objet de mon ambition. Croyez-vous au rapport de ce mélancolique, Dont la jalouse humeur rend l'esprit frénétique ; Qui croit que tout objet se rend à vos appas ; Qui voit tout ce qu'il craint, et tout ce qui n'est pas ?CÉLIDOR
J'ai cru ce que j'ai dit, s'il est vrai que je veille ; Et l'on dément en vain mon oeil et mon oreille. Hier tu vis Céphise, et j'entendis ta voix : De quoi lui parlais-tu sur le bord de ce bois ?FILANDRE
D'adoucir de sa soeur la rigueur inhumaine, Et de rendre son coeur plus sensible à ma peine.CÉLIDOR
De cela seulement ?CÉLIDOR
Que Nérée, imposteur, t'importunait de plaintes, Mais que tu résistais à ses douces atteintes ; Que tu plaignais son mal et ne l'allégeais pas, Parce que tu languis pour de plus doux appas.FILANDRE
Combien la jalousie Cause d'illusions en notre fantaisie ! Ô_Dieux ! Comme l'amour trouble le jugement, Et comme ce qu'on craint on le craint aisément !CÉLIDOR
Je conçois, malheureux, où tendait ta malice. C'est trop ; n'ajoute point l'outrage à l'artifice : Qu'un autre soit l'objet des fourbes que tu fais, Et ne m'oblige pas aux extrêmes effets. Ni raison d'amitié, ni respect de nature, Ne me divertiraient de punir l'imposture ; Nous ne pourrions sans bruit calmer nos différents ; L'Amour n'entend raison d'amis ni de parents.FILANDRE, en riant
Si le jour te déplaît, et si tu hais ta vie, Je pourrais là-dessus contenter ton envie.CÉLIDOR
C'est trop délibérer, monstre indigne du jour.À Nérée.
Madame, que sa mort vous prouve mon amour.NÉRÉE
Arrêtez, Célidor ; dieux ! Quelle ardeur extrême Vous fait tant oublier mon respect et vous-même ?FILANDRE, en riant
Modère un peu, mauvais, des transports si soudains. Que tu t'emportes, frère, à d'étranges desseins ! Peins de ses premiers traits ce visage sévère ; Épargne un peu mes jours ; ma mort te coûte un frère. Ton courage est trop prompt, et ne peut m'affliger De la perte du jour sans te désobliger.CÉLIDOR
Que deux puissants respects, l'amour et la naissance Te servent aujourd'hui d'une heureuse défense !FILANDRE
Il conserve mes jours !CÉLIDOR
Avec ta lâcheté.CÉLIDOR
Ton exemple le prouve.FILANDRE, tirant son épée
Enfin ton arrogance Porte ta vaine humeur à trop d'extravagance : Ton discours si superbe et si respectueux Fait souffrir trop longtemps un coeur impétueux.Comme il se veulent battre, les deux soeurs leur ôtent leurs épées.
Non, non, dispensez-nous de plus longues contraintes : Un moment finira sa folie et vos craintes.THÉANE
Quoi, mon autorité s'exerce vainement ! Tout respect est banni de l'esprit d'un amant ! Filandre, où songez-vous ?CÉLIDOR, à Nérée, lui voulant ôter son épée
Souffrez, belle Nérée...NÉRÉE
Non, calme les transports de ton âme altérée ; Cesse d'aimer Céphise, ou respecte sa soeur Qui peut de ses beautés te rendre possesseur.Célidor la regarde tout interdit.
La crainte de rougir du titre d'infidèle T'empêche d'avouer que tu souffres pour elle : Mais suis, perfide esprit, tes aveugles désirs ; Que sa possession te comble de plaisirs ; Je ne m'oppose point à ton ardeur nouvelle ; J'offre de te servir auprès de cette belle, Si ce charmant objet de ton affection Ne partage avec toi ton inclination.FILANDRE
Ô sensible malheur !CÉLIDOR
Insensible, inhumaine, Si vous ne finissez, n'accroissez point ma peine. Que les yeux de Céphise aient rien pu dessus moi ! Et que je les préfère aux astres que je vois ! Que ce coeur seulement pût rendre sa franchise À des charmes plus forts que tous ceux de Céphise ! Ayez, belle Nérée, un meilleur sentiment Et de votre mérite et de mon jugement. Retirant de vos fers mon âme prisonnière, Et perdant mon amour, je perdrai la lumière, Quelle animosité fatale à mon repos Vous a fait pour ma perte entendre ce propos ?NÉRÉE, le retenant
Tu rendras, lâche auteur de mes tristes soucis, Par ta confession mes soupçons éclaircis. Tu tâches de sauver ta honte par ta fuite, Pour tramer à ta fourbe une fatale suite ; Mais je puis, et je veux, en cette occasion, Tirer notre repos de ta confession. Avec combien d'adresse et combien d'artifice M'as-tu rendu suspect son fidèle service ! Il avait, disais-tu, rompu ses premiers noeuds, Et Céphise, à t'ouïr, possédait tous ses voeux ; Tu m'as de leur amour dépeint la violence, Et cette trahison paraît en ton silence. Où tend cette imposture, et quelle intention Oppose tes efforts à notre affection ? Tu ne me réponds rien ?CÉLIDOR
Ô malice infinie !FILANDRE
Dieux ! Quelle extravagance égale sa manie ! Que des plus sains esprits l'amour trouble les sens ! Ce mal est-il commun aux ardeurs que je sens ? Et, sans m'apercevoir d'une égale folie, Ne la puis-je éviter dans le noeud qui me lie ? Me peut-on accuser de ces honteux accès Que l'amour violent produit en son excès ?NÉRÉE
C'est trop ; n'ajoute point, lâche, traître, parjure, Le mépris à la fourbe et l'outrage à l'injure. Hier que me dis-tu ? Qu'entendis-je en ce bois ? Peux-tu par tes discours désavouer ta voix ?FILANDRE
Adieu, dispense-moi d'ouïr tes rêveries, Et je t'obligerai de quoi que tu me pries. Ton discours d'un grand trouble est un signe apparent ; Le lit t'est de besoin ; crois-moi, ton mal est grand.Il s'en va en les regardant de côté.
NÉRÉE
Tu ris, lâche imposteur ! Mais tu dois à ton frère La modération de ma juste colère ; Et Thimante au besoin...FILANDRE, s'en allant
J'épargne ta folie ; adieu.SCÈNE VII. Nérée, Théane, Célidor.
NÉRÉE
Eh ! Quelle adresse ! Il ruinait tes voeux et l'ardeur qui me presse : Tu partages les feux que mon âme ressent, J'avais en Célidor un esclave innocent. Que je suis obligée à sa lâche imposture, Qui rend à mes travaux leur fruit avec usure ! En mon contentement sois aussi satisfait, Et ne me venge point du plaisir qu'il m'a fait.CÉLIDOR
Traitez comme il vous plaît son offense infinie ; Vous étant découverte, elle est assez punie. Votre commandement lui conserve le jour, Et j'aurai seulement des sentiments d'amour. Bannissez tout soupçon, et croyez que Céphise Se vanterait à tort du plaisir de ma prise : Je ne méprise point ses rares qualités, Mais vos charmes plus doux ont mes yeux enchantés.CÉLIDOR
Ô vanité frivole !CÉLIDOR
Des miens ?NÉRÉE
Oui, je le crois.CÉLIDOR
Perdez ce sentiment : Elle vous rend suspect un trop fidèle amant. On dit qu'elle m'estime à l'égal de sa vie ; Mon frère contre vous seconde son envie, Et croyait ruiner notre commun dessein : Mais, grâces à l'Amour, leur artifice est vain, Nos esprits réunis, leur fourbe découverte, Et mes jours conservés au moment de ma perte.NÉRÉE
Je défie avec toi les traverses du sort : Tout mon plaisir renaît si mon frère n'est mort ; Mais déjà de son corps son âme est séparée, Si ma crainte n'est vaine...ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Filandre, Céphise.
FILANDRE
Notre commune ardeur éprouve en son excès D'un malheureux dessein un malheureux succès ; Et le ciel, qui sait tout, a fait voir sa puissance À montrer l'imposture et prouver l'innocence. Notre artifice est vain.CÉPHISE
Je n'espérais pas mieux : Le malheur suit toujours un dessein vicieux. Quelque adresse qu'on ait à causer ces ombrages, La vérité paraît et force tous nuages. Nous pouvions pour un temps désunir leurs esprits ; Mais un parfait amour obtient toujours son prix. Ainsi toute espérance enfin nous abandonne : Souffrons pour leur repos puisque le ciel l'ordonne, Et laissons prospérer un légitime amour. Tu vas m'entretenir de la perte du jour ; Et, si je connais bien ton débile courage, Tu ne vas témoigner que désespoir, que rage, Tu vas à ton secours implorer le trépas ; Fais ce qui te plaira, mais je ne mourrai pas. Ne crois pas qu'au besoin ma constance me laisse : J'ai part en ton malheur, et non en ta faiblesse.FILANDRE
Mon coeur serait plus fort en cette adversité Si je croyais mes yeux dignes de la clarté ; Mais je crois que le ciel ne me luit qu'avec peine ; Je suis de tous objets et l'horreur et la haine, Et je naquis pourvu de la nécessité De déplaire à chacun et d'être rebuté.CÉPHISE
Ta seule modestie est si considérable Qu'elle te rend partout un objet adorable. Ne te rebute point des mépris de ma soeur : Un qui ne te vaut pas en sera possesseur ; Et je connais, Filandre, une fille aussi rare Que tu n'éprouverais ni sourde ni barbare, Et qui, plus favorable à tes moindres tourments, Te donnerait de toi de meilleurs sentiments.FILANDRE
Un avertissement de pareille importance, Si tu me dis son nom, sera ta récompense ; Je connais un captif qui recevrait tes fers, Et qui les baiserait se les voyant offerts.CÉPHISE
Je n'ai pas ce malheur d'être tant méprisée ; Et si je déplais fort, je suis fort abusée. J'estime que mon sort n'est pas si rigoureux Que je ne pusse plaire à quelque malheureux : Quelques-uns par pitié partageraient mes peines. Mais quel est ce captif qui baiserait mes chaînes ?CÉPHISE
Ô sensible plaisir !FILANDRE
Ô bonheur de mes jours !FILANDRE
Je jure d'oublier une ingrate maîtresse Si tu joins tes désirs à l'ardeur qui me presse ; Je jure de tes yeux l'agréable douceur Que tu n'as rien qui cède aux attraits de ta soeur. Et mon aveuglement était incomparable Quand je ne trouvais pas ce visage adorable.CÉPHISE, à part
Voilà Filandre pris, et ce beau compliment Est toujours le premier des discours d'un amant.À Filandre.
Mais si ma soeur encor t'offrait cette assistance Que son ingrate humeur dénie à ta constance, Rien ne serait égal à ses moindres appas ; Et, quand je vaudrais plus, je ne la vaudrais pas.FILANDRE
Il est vrai, cet objet du tourment que j'endure Avec fort peu d'efforts rouvrirait ma blessure ; Mais tes yeux, secourus de la force du temps, L'ôteront de mon coeur, et nous serons contents.CÉPHISE
Ce discours me contente, et j'aime ta franchise, Si nue et si conforme à l'humeur de Céphise ; Et, sans t'entretenir de discours superflus, Si Célidor m'aimait, je ne t'aimerais plus. Mais, perdant tout espoir, suivons notre entreprise, Et faisons par dessein ce qu'ils font par surprise : Oublions au besoin ces objets inhumains, Et pour nous entr'aimer blessons-nous de nos mains.SCÈNE II. Filandre, Céphise, Dorilas.
FILANDRE
Qui t'afflige, berger ?FILANDRE
Assez proche d'ici. Pourquoi ? Que lui veux-tu ? Tire-nous de souci. Qui cause tes soupirs ? Et de quelle nouvelle Vas-tu, triste berger, affliger cette belle ?FILANDRE
Ô perte indubitable !DORILAS
Oyez de son trépas le discours véritable. Entre mille pensers qui me divertissaient En ces lieux écartés où mes troupeaux paissaient, Ses plaintes dans les cieux ingratement poussées M'ont fait tourner la vue et cesser mes pensées : J'ai vu ce jeune amant, les yeux mouillés de pleurs, Fouler à pas pressés les herbes et les fleurs, Et redoubler sa course à six pas de la Seine, Près de s'ensevelir en son humide plaine : Ses sens étaient saisis de l'horreur du trépas ; Passant, il me sentait et ne me voyait pas ; Il suivait sans égard sa course vagabonde, Et ne discernait point ni la terre ni l'onde : Enfin pour l'arrêter j'ai fait un prompt effort, Et de quelques moments j'ai différé sa mort. Théane vient et l'écoute sans se montrer. Ce déplorable amant, la couleur altérée,La voix basse et confuse, et la vue égarée :
« Qui que tu sois, dit-il, dont le pieux dessein Veut différer l'arrêt de mon sort inhumain, Par le triste discours de ma peine infinie Tu saurais que ton soin m'est une tyrannie, Que mon trépas est juste, et que je suis l'amant Qui sais le mieux aimer et le plus constamment. Si tu ne connais pas l'ingrate qui me tue, C'est Théane... » À ces mots sa voix interrompue A laissé succéder des soupirs si pressants Qu'ils auraient affligé les plus barbares sens. Ce jeune amant enfin, en cette violence, Par ce dernier discours a forcé son silence : « Assure sa beauté de la fin de mon sort, Et ne divertis point ce généreux effort. Adieu ; mon bien dépend de ce dessein funeste. » À ces mots il unit la vigueur qui lui reste, Et par un tel effort se tire de mes bras, Que ma force ne peut divertir son trépas : Il s'est précipité ; l'onde s'en est émue, Et son front s'est ridé d'horreur qu'elle a reçue. Elle tient toutefois ce corps si précieux Qu'elle ne permet plus qu'il paraisse à nos yeux ; Et ses flots aplatis n'ont point laissé de marques Sur l'endroit qui retient ce beau butin des Parques. Je ne figure point mes pleurs ni mes soupirs ; J'obéis seulement à ses derniers désirs ; Et je vais annoncer à cette indigne amante La déplorable fin du malheureux Thimante, Le pitoyable objet d'un sort si rigoureux, Le plus beau des mortels et le plus malheureux.CÉPHISE
Ô sensible douleur !FILANDRE
Triste effet de mon crime !SCÈNE III. Filandre, Céphise, Dorilas, Théane.
THÉANE, avec colère
Sus, de quoi s'armera mon dessein légitime ? Aveugles ennemis d'une si belle amour, Traîtres, Thimante est mort, et vous voyez le jour ! Suivons les mouvements de la haine enragée Que produit en ce coeur mon amour outragée, Et par un juste effort étouffons de ces mains Ces monstres, le mépris et l'horreur des humains.FILANDRE, à genoux
Coupable de sa mort, auteur de l'artifice, Je confesse le crime et j'attends le supplice. Thimante était constant, j'ai trahi ses desseins ; Céphise me servait, et nos efforts sont vains. Un tragique succès a suivi l'imposture ; Et ma mort doit finir enfin cette aventure. Vous épargnez un traître, et vos bras engourdis Sentent en ma faveur leurs efforts refroidis. Le soleil en pâlit, et cet astre s'irrite De quoi vous différez la mort que je mérite. Privez-moi de sa vue, et vengez librement Sur ce coupable corps le trépas d'un amant. Je suis dû pour victime à son âme ravie, Et sans aveu des dieux j'ai ce reste de vie. Si l'on a vu mon crime, on murmure là-bas De quoi le ciel diffère un si juste trépas.THÉANE
Si contre ma fureur tu restes sans défense, Ton châtiment dépend de ton obéissance : Pour recevoir ta peine obéis seulement, Et consens à l'effet de mon commandement.FILANDRE
Ne différez donc plus : quel arrêt équitable Peut réparer le crime et punir le coupable, Ce traître, le plus vil des amants de ces lieux, Le mépris de la terre et la haine des cieux ?THÉANE
Je ne trouverais pas en la fin de ta vie Ni Thimante vengé, ni ma rage assouvie ? Mais ton obéissance accomplit ce dessein Si tu portes ce fer en ce barbare sein.Montrant sa gorge.
Ici ma passion implore ton courage : Force pour mon repos ce respect qui m'outrage ; Joins au crime d'amour un crime de raison, Et par ta cruauté lave ta trahison : Répare, lâche auteur du deuil qui me tourmente, Le trépas de l'amant par la mort de l'amante : Que j'aie en son malheur une commune part ; Ouvre ce coeur ingrat qui s'est ouvert trop tard ; Je bénirai ta main, quelque effort qu'elle fasse : Deviens un peu barbare, et ton crime s'efface.FILANDRE
Vivez, vivez, Madame, et cherchez en ma mort À vos cruels ennuis un peu de réconfort ; Pour votre allégement rendez-la plus cruelle ; Obtenez de là-haut qu'elle soit éternelle, Que je souffre à vos yeux un trépas renaissant Qui punisse le crime et venge l'innocent.CÉPHISE
Si Filandre a failli, j'aurai, comme en son crime, En sa punition une part légitime. N'épargnez point mes jours, et votre allégement S'augmentera, ma soeur, par ce commun tourment. J'ai feint en sa faveur votre amant infidèle ; J'ai d'un couple aussi rare excité la querelle, Peint Nérée inconstante aux yeux de Célidor, Qui l'aime toutefois et qui la sert encor. Ainsi le ciel est juste, et mon âme déçue À d'un mauvais dessein une mauvaise issue. Joignez votre colère à l'intérêt des dieux, Qui ne peuvent souffrir ce forfait odieux.THÉANE
Cherchons sur le rivage, en ce malheur extrême, Ce butin non du sort, mais butin de soi-même ; Et si nous le trouvons, par ses propres efforts Que chacun à l'envi s'immole à ce beau corps.Au berger.
Toi qui sais où la Seine a terminé sa vie, Conduis-nous en ce lieu, contente mon envie ; Et, voyant sur le sien nos corps privés du jour, Viens apprendre chez nous ce triste effet d'amour.FILANDRE
Puisque vous différez le trépas nécessaire Qui répare mon crime et finit ma misère, Je vais trouver sa soeur, dont le ressentiment Pourra contre ma vie agir plus librement.Théane, Céphise et Dorilas sortent.
Les objets animés de cette plaine verte N'ouïront plus de mon coeur plaindre la douce perte, Et je n'entendrai plus les amoureux accents Dont ces chantres de l'air me ravissent les sens. Pour la dernière fois mon pied foule les herbes, Mon oeil de ces rochers voit les têtes superbes, Et mon oreille entend pour la dernière fois Répondre à mes discours les échos de ces bois. Mais j'aperçois Nérée.SCÈNE IV. Nérée, Célidor, Filandre.
NÉRÉE
Hélas ! Quelle apparence Doit après tant de pas nourrir mon espérance ? Non, Thimante n'est plus.FILANDRE, à genoux, lui donnant son épée
Coupable de sa mort, Je fais vos belles mains maîtresses de mon sort. Vous trouvez en ce corps, généreuse Nérée, À son juste supplice une âme préparée. Punissez de ce fer le pire des mortels Qu'avec peine les dieux souffrent à leurs autels, Le mépris et l'horreur du séjour où nous sommes, Qui n'a reçu le jour que pour l'ôter aux hommes, Qui, né pour traverser le repos des amants, Fut si longtemps auteur de vos communs tourments. Pour trouver du remède au mal qui me tourmente J'ai trahi votre amour et l'amour de Thimante ; Céphise me servait, je la servais aussi ; Nous tentions tous moyens, et rien n'a réussi : Nos efforts n'ont produit que la fin déplorable D'un frère si parfait et si considérable. Pourquoi différez-vous l'instant de mon trépas ? Est-ce que ce discours ne vous afflige pas, Ou que vous réservez à mon propre courage La résolution de venger cet outrage ?CÉLIDOR
Thimante ne vit plus ?FILANDRE
Changez-en des effets ces discours superflus : Ordonnez ou donnez un sévère supplice, Et vos regrets enfin suivront votre justice.FILANDRE
Un perfide élément en a borné le cours. Un pasteur de ces lieux dans le sein de la Seine L'a vu précipiter et sa vie et sa peine : Théane fait chercher ce butin du trépas.NÉRÉE, courant vers la Seine
Ô ciel ! Ô dieux cruels !SCÈNE V.
THIMANTE, sortant d'une île
Destins, dont la rigueur s'obstine à me poursuivre, Enfin permettez-moi de mourir ou de vivre ; Que l'astre de mes jours force sa cruauté, Ou que par sa rigueur le jour me soit ôté. L'enfer, d'intelligence avec cette inhumaine Qui nourrit si longtemps ma douleur et sa haine, Comme elle, a rebuté le tribut de mes jours ; La Mort comme l'Amour me manque de secours : Je revois ces beautés dont la plaine est pourvue, Et le soleil encor se présente à ma vue. Qui t'a fait, inhumain et barbare élément, Avec cette beauté compléter mon tourment ? Vaste empire des vents, triste lieu des naufrages, Tombeau de tant de morts, source de tant d'orages Que ton sein à ce corps refuse un doux trépas, Et que tu m'es cruel en ne me l'étant pas ! Ta rage si souvent a fait des homicides, Et tu m'as rejeté de tes grottes humides ! Quel accident fatal a remis sur tes bords Ce triste, languissant et déplorable corps ?SCÈNE VI. Théane, Céphise, Dorilas, et Thimante, qui d'abord ne les voit point.
THÉANE, étonnée
C'est lui, n'en doutons plus.CÉPHISE
Ô destin favorable !THIMANTE
Mais quel doit être enfin l'espoir d'un misérable Dont l'amour ni la mort, notre dernier recours, Ne peuvent consentir d'accorder le secours ?CÉPHISE
Connaissant qu'elle sert de preuve à ton pouvoir, Fille vaine et superbe, il t'est doux de la voir.THIMANTE
Tente, amant déplorable, en ta douleur profonde, Une seconde fois la cruauté de l'onde ; Par un dernier effort suis ton premier dessein, Et perds l'âme et la vie en son humide sein.Il court vers la Seine.
THÉANE, le retenant et l'embrassant
Mais sur ce sein plutôt reprends l'âme et la vie Que par sa dureté cent fois il t'a ravie. Ce moment doit finir les rigueurs de ton sort, Et ce sein, cher Thimante, est ton onde et ta mort. D'où vient qu'en ce bonheur, qu'enfin le ciel t'envoie, Tu tardes si longtemps à témoigner ta joie ? Est-ce un léger effet de bénir ton destin, Et sens-tu tes désirs refroidis par leur fin ?THIMANTE
Pareil au criminel qui, la face bandée, Lorsqu'il attend le coup voit sa mort retardée, Son bandeau détaché, ses juges satisfaits, Le peuple souriant et ses liens défaits : Tel, les sens étonnés et le coeur tout de glace, Je demeure confus au moment de ma grâce ; Tel mon esprit balance entre l'étonnement De l'appréhension d'un juste châtiment ; Car avoir sous vos lois ma franchise asservie, Cette offense me rend indigne de la vie. Le ciel doit un supplice à mon ambition, Et je cherche en la mort cette punition. Ne me prescrivez point la douce loi de vivre, Si vous savez l'ennui dont ma mort vous délivre. Abandonnez, Madame, à l'horreur du trépas Cet indigne butin de vos rares appas : Vous me verrez égal à l'arrêt de ma peine ; Je vous estimerai plus juste qu'inhumaine ; Notre commun repos naîtra de mon malheur, Et ma perte dépend d'un moment de douleur. Cette onde a vu ma vie à sa rage exposée ; Mais, pour vous imiter, elle l'a refusée, Et je sollicitais à finir mon tourment Pour la seconde fois ce superbe élément, Quand cette belle main a ma course arrêtée, Et différé la mort que j'ai trop méritée.THÉANE
J'ai douté si longtemps d'une si belle amour ; Et dans ce déplaisir je conserve le jour ! Rare objet de mes voeux, vainqueur de ma franchise, Charmant et digne auteur de ma première prise, Invente pour ma faute un supplice inhumain ; Ce coeur te plaira-t-il arraché de ta main ? N'épargne point mes jours, et fends ce sein barbare Qui rebutait l'honneur d'une amitié si rare ; Laisse à ce coeur ingrat le dessein de mourir, Et cherche à ses dépens le moyen de guérir. Mais avant qu'en ma mort expier mon offense, Sur ce sein, si tu veux, prends quelque récompense ; Baise-le s'il te plaît et s'il a des attraits, Et pour sa cruauté tu le fendras après.THIMANTE, lui baisant le sein
Mon coeur, ravi de joie au transport qui l'enflamme, Perd son premier dessein : ne mourons point, Madame ; Savourons à l'envi ce doux fruit de nos maux, Et goûtons les plaisirs après tant de travaux.CÉPHISE
Ô rare effet d'amour, dont la rage assouvie À tant de vaines morts fait succéder la vie ! Je pâlissais déjà de l'horreur du trépas ; Autant que je pouvais j'en retirais mes pas, Et je n'avais pas fait sans une peine extrême Ce funeste dessein d'attenter sur moi-même : Le jour m'était plus cher que cette vanité De mourir ardemment pour l'avoir mérité. Mais le ciel favorise une amitié si sainte ;À Thimante.
Il conserve Thimante, il dissipe ma crainte. Ma soeur est innocente ; accuse de ton mal Le dessein que j'avais de punir ton rival. Je t'ai peint infidèle en faveur de Filandre, Et j'ai feint qu'à mes yeux tu t'es laissé surprendre. Mais j'ai contre ton bien tenu de vains propos : La vérité plus forte établit ton repos ; Et ce coeur repentant bénit sa destinée Par qui pour ton bonheur ma fourbe est ruinée. Par un trait de pitié rends mes désirs contents, Et ne diffère point le pardon que j'attends.SCÈNE VII. Théane, Céphise, Dorilas, Thimante, Ménalque, Damète.
MÉNALQUE, à Damète
Attends, il n'est pas mort : le voilà si je veille ; Son oeil revoit le jour. Ô céleste merveille !THIMANTE
Que nous veulent ces gens ?MÉNALQUE, à Damète
Je l'ai vu toutefois Étendu sur ces bords sans vigueur et sans voix : Son oeil avait perdu la lumière du monde Au point qu'en mon esquif je le tirai de l'onde ; Et pour le transporter mes efforts étant vains, Je suis allé chercher le secours de tes mains.DAMÈTE
Ô dieux !THIMANTE, l'ayant entendu
Heureux vieillard à qui je dois la vie, Que tes prospérités égalent ton envie ! M'as-tu mis sur ces bords, et lui disais-tu pas Que ton heureux secours m'a sauvé du trépas ?MÉNALQUE
Oui, je vous ai rendu l'assistance opportune Que vous me devez moins qu'au soin de la fortune. Assis dessus ces bords j'attendais les passants, Quand un objet d'horreur a saisi tous mes sens : J'ai vu sans mouvement, sans force et sans haleine Ce corps flottant au gré du vent et de la Seine. Ce spectacle d'horreur m'arrêtait sur ces bords, Et mon étonnement retardait mes efforts ; Mais enfin j'ai forcé la frayeur inutile Qui laissait en ma main cette rame immobile : J'ai d'un bras animé fait courir mon bateau Et rendu ce beau corps aux rives de cette eau. Je croyais votre vie hors d'espoir de remède.DAMÈTE
Et pour vous transporter il réclamait mon aide. Mais mon secours est vain, grâce au secours divin ; Je ne vous puis servir que d'un verre de vin.SCÈNE VIII. Filandre, Nérée, Célidor, Théane, Céphise, Thimante, caché.
FILANDRE
Ces beaux yeux pleins de pleurs Montrent de son trépas les visibles douleurs : Thimante ne vit plus, et sa perte assurée Attire en son malheur et Théane et Nérée. Sus, qui se vengera sur ce coupable corps Qu'expose sans défense un sensible remords ? Toutes deux ressentant la perte de Thimante, Je ne puis éviter ou la soeur ou l'amante : Ma mort est nécessaire, et ces retardements Font un juste reproche à vos ressentiments.THÉANE, prenant l'épée de Célidor
Traître, à ton châtiment cette main occupée, Tient le fil de ta vie au bout de cette épée : Ce coup te ravira la lumière des cieux, Et ton sang rougira les herbes de ces lieux. Va conter à Thimante, en ces campagnes sombres Où son âme sans corps erre parmi les ombres, Que j'ai grossi de pleurs son humide cercueil, Et qu'il a dans ta mort des preuves de mon deuil : Assure cet objet dont mon âme est ravie Que de ma perte aussi ta mort sera suivie ; Que là-bas ce vainqueur s'apprête à butiner Les plus chères faveurs qu'un esprit peut donner. Mais c'est trop différer un trépas légitime : Il faut que par son coup ton sang lave ton crime.NÉRÉE, voulant lui arracher l'épée
Non, non, donnez ce fer, puisque la loi du sang M'oblige davantage à lui percer le flanc : Sa mort par votre main ne peut me satisfaire ; Permettez à la soeur la vengeance du frère. Ô refus importun qui prolonge son sort, Et qui diffère tant le moment de sa mort ! Puisqu'on n'accorde point cette épée à mes larmes, Faisons contre ses jours servir ses propres armes. Reçois, lâche imposteur...THIMANTE, sortant l'épée à la main
Votre ressentiment N'emploiera pour sa mort que ce bras seulement. Thimante m'était cher, j'entreprends sa vengeance ; Ne me disputez point cette juste allégeance, Et redoutez de voir dessus ces belles mains Le sang que verserait cette horreur des humains.CÉLIDOR
Ô destin favorable !FILANDRE
Voyant ce que je vois, Dieux ! Me puis-je assurer moi-même d'être moi ? Je consens toutefois à l'effet de sa haine, Et ne désire point qu'on diffère ma peine. J'ai causé ses tourments, j'ai trahi ses desseins, Et la raison ne peut me sauver de ses mains.THIMANTE
Puisqu'à mes longs ennuis tant de bonheur succède, Que nos maux soient finis par un commun remède. Me cédant ce trésor vous réparez assez Le sujet importun de mes malheurs passés ; Et les crimes d'amour, après la repentance, Ne sont ni reprochés ni punis sans offense. Je vois cette beauté qui me tient sous ses lois Disposée à donner ce pardon de sa voix.THÉANE
Je hais la trahison ; mais, quoi que je propose, Je la dois pardonner puisque j'en suis la cause. Filandre, vis content.FILANDRE
Puisque vous l'ordonnez, Je conserve mes jours au malheur destinés ; Je vivrai pour vous rendre un éternel hommage.CÉPHISE
Ô résolution d'un généreux courage ! Dans le dessein de vivre il semble autant souffrir Qu'un autre souffrirait au dessein de mourir. Filandre, est-il pas vrai ? Parle d'une âme saine, Tu te vois délivré d'une sensible peine. L'honneur te défendait d'éviter le trépas ; Mais, si je te connais, il ne te plaisait pas.FILANDRE
Puisqu'enfin ton amour est l'objet où j'aspire, Je dois tout avouer et ne t'ose dédire. Enfin que ferons-nous, puisque nos voeux sont vains ? Désires-tu l'effet de nos communs destins ? Un heureux mariage unira-t-il nos âmes ? Et ressens-tu pour moi de mutuelles flammes ?CÉPHISE
Éprouvons quelque temps nos désirs et nos voeux ; Songeons-y mûrement ; nous sommes fins tous deux. Ce serait un malheur fort plaisant que le nôtre, Si, les ayant trompés, nous nous trompions l'un l'autre. Songe plus d'une fois au dessein que tu fais : Tes regards par les miens seront-ils satisfaits ? Chéris-tu mon humeur, ma façon et ma taille ? Ont-elles à tes yeux quelque chose qui vaille ? Peux-tu sans violence offrir ta liberté À celle en qui l'Amour mit si peu de beauté ?FILANDRE
Tes vertus sont un charme à qui les examine ; Ta taille est d'importance, et ta grâce divine : Tu feras aisément par tes perfections De ma naissante ardeur de fortes passions.CÉPHISE
Je te plais, c'est beaucoup ; il n'est plus nécessaire Que de considérer si tu me pourras plaire : Le temps, et tes vertus achèveront ce point. Je ris, mais sans dessein ; ne désespère point. Si je m'y connais bien, je sens quelque étincelle Capable de produire une ardeur mutuelle : Tu peux attendre un mois.FILANDRE
J'en puis attendre deux.CÉPHISE
Ce dessein te plaît-il ?FILANDRE
Je veux ce que tu veux.THÉANE
L'aimable passe-temps ! Sus, qu'une aise commune Nous fasse en ce bonheur bénir notre fortune. Toi, pieux messager, et toi de qui l'effort A conservé Thimante et diverti ma mort, Qu'après vos longs travaux le soin des destinées Vous accorde la paix et de longues années. Bénissez avec nous le démon des amants, Qui satisfait nos voeux et finit nos tourments.1 835 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica