Bergerie en vers· Comédie en Trois Actes
L'Engagement Téméraire
Représenté pour la première fois en 1747 au Château de Chenonceau.
Personnages
- DORANTE, ami de Valère
- VALÈRE, ami de Dorante
- ISABELLE, veuve
- ÉLIANTE, cousine d'Isabelle
- LISETTE, suivante d'Isabelle
- CARLIN, valet de Dorante
- UN NOTAIRE
- UN LAQUAIS
AVERTISSEMENT
Rien n'est plus plat que cette pièce. Cependant j'ai gardé quelque attachement pour elle, à cause de la gaîté du troisième acte, et de la facilité avec laquelle elle fut faite en trois jours, grâce à la tranquillité et au contentement d'esprit où je vivais alors, sans connaître l'art d'écrire, et sans aucune prétention. Si je fais moi-même l'édition générale, j'espère avoir assez de raison pour en retrancher ce barbouillage, sinon je laisse à ceux que j'aurai charges de cette entreprise le soin de juger de ce qui convient, soit à sa mémoire, soit au goût présent du public.
ACTE I
SCÈNE I. Isabelle, Éliante.
ISABELLE
L'hymen va donc enfin serrer des noeuds si doux ; Valère, à son retour, doit être votre époux : Vous allez être heureuse. Ah ! Ma chère Éliante !Hymen : signifie aussi poétiquement le mariage. [F]
ÉLIANTE
Vous soupirez ? Eh bien ! Si l'exemple vous tente, Dorante vous adore, et vous le voyez bien. Pourquoi gêner ainsi votre coeur et le sien ? Car vous l'aimez un peu ; du moins je le soupçonne.ISABELLE
Non, l'hymen n'aura plus de droits sur ma personne, Cousine ; un premier choix m'a trop mal réussi.ISABELLE
Je veux suivre la loi que j'ai su me prescrire ; Ou du moins... Car Dorante a voulu me séduire, Sous le feint nom d'ami s'emparer de mon coeur ; Serais-je donc ainsi la dupe d'un trompeur ? Qui, par le succès même, en serait plus coupable, Et qui l'est trop, peut-être ?ÉLIANTE
Il est donc pardonnable.SCÈNE II.
SCÈNE III. Carlin, Dorante.
CARLIN
Monsieur ?DORANTE
Vois-tu bien ce château ?DORANTE
Qu'en dis-tu ?CARLIN
Qu'il est beau.DORANTE
Mais encor ?CARLIN
Selon : s'il nous restait garni ; Cuisine foisonnante, et cellier bien fourni ; Pour vos amusements, Isabelle, Éliante ; Pour ceux du sieur Carlin, Lisette la suivante ; Mais, oui, je m'y plairais.CARLIN
Acheté ?DORANTE
Non, mais gagné bientôt.CARLIN
Bon ! par quelle aventure ? Isabelle n'est pas d'âge ni de figure À perdre ses châteaux en quatre coups de déCARLIN
Peste ! La belle emplette ! Résolue à part vous ? C'est une affaire faite. Le château désormais ne saurait nous manquer.CARLIN
Oh ! Monsieur, je n'ai pas une tête si vive ; Et j'ai tant de lenteur dans l'imaginative, Que mon esprit grossier, toujours dans l'embarras, Ne sait jamais jouir des biens que je n'ai pas : Je serais un Crésus sans cette maladresse.Crésus : dernier roi de Lydie, de la race des Mermandes, célèbre par ses richesses, monta sur le trône en l'an 559 avant JC, et partagea son règne entre les plaisirs, la guerre et les arts. (...) [B]
DORANTE
Sais-tu, mon tendre ami, qu'avec ta gentillesse Tu pourrais bien, pour prix de ta moralité, Attirer sur ton dos quelque réalité ?CARLIN
Ah ! De moraliser je n'ai plus nulle envie. Comme on te traite, hélas ! Pauvre philosophie ! Çà, vous pouvez parler, j'écoute sans souffler.CARLIN
Voyons.DORANTE
J'aime Isabelle.DORANTE
Qui te l'a dit ?CARLIN
Vous.DORANTE
Moi ?CARLIN
Oui, vous : vous conduisez avec tant de mystère Vos intrigues d'amour, qu'en cherchant à les taire, Vos airs mystérieux, tous vos tours et retours En instruisent bientôt la ville et les faubourgs. Passons. À votre amour la belle répond-elle ?DORANTE
Sans doute.CARLIN
Oh ! Ce ton-là, ma foi, sent la bonne fortune ; Mais trop de confiance en fait manquer plus d'une, Vous le savez fort bien.DORANTE
Écoute jusqu'au bout. Cette veuve charmante À la fin de son deuil, déclara sans retour Que son coeur pour jamais renonçait à l'amour. Presque dès ce moment mon âme en fut touchée, Je la vis, je l'aimai ; mais toujours attachée Au voeu qu'elle avait fait, je sentis qu'il faudrait Ménager son esprit par un détour adroit : Je feignis pour l'hymen beaucoup d'antipathie, Et, réglant mes discours sur sa philosophie, Sous le tranquille nom d'une douce amitié, Dans ses amusements je fus mis de moitié.CARLIN
Peste ! Ceci va bien. En amusant les belles On vient au sérieux. Il faut rire auprès d'elles ; Ce qu'on fait en riant est autant d'avancé.Peste : se dit quelquefois par admiration ou par imprécation ou serment. [F]
DORANTE
Dans ces ménagements plus d'un an s'est passée Tu peux bien te douter qu'après toute une année, On est plus familier qu'après une journée ; Et mille aimables jeux se passent entre amis, Qu'avec un étranger on n'aurait pas permis. Or, depuis quelque temps j'aperçois qu'Isabelle Se comporte avec moi d'une façon nouvelle. Sa cousine toujours me reçoit du même oeil ; Mais, sous l'air affecté d'un favorable accueil, Avec tant de réserve Isabelle me traite, Qu'il faut ou qu'en secret prévoyant sa défaite Elle veuille éviter de m'en faire l'aveu, Ou que d'un autre amant elle approuve le feu.CARLIN
Eh ! Qui voudriez-vous qui pût ici lui plaire ? Il n'entre en ce château que vous seul et Valère, Qui, près de la cousine en esclave enchaîné, Va bientôt par l'hymen voir, son feu couronné.DORANTE
Moi donc, n'apercevant aucun rival à craindre, Ne dois-je pas juger que, voulant se contraindre, Isabelle aujourd'hui cherche à m'en imposer Sur les progrès d'un feu qu'elle veut déguiser ? Mais, avec quelque soin qu'elle cache sa flamme, Mon coeur a pénétré le secret de son âme ; Ses yeux ont sur les miens lancé ces traits charmants, Présages fortunés du bonheur des amants. Je suis aimé, te dis-je ; un retour plein de charmes Paie enfin mes soupirs, mes transports et mes larmes...CARLIN
Économisez mieux ces exclamations ; Il est, pour les placer, d'autres occasions Où cela fait merveille. Or, quant à notre affaire, Je ne vois pas encor ce que mon ministère, Si vous êtes aimé, peut en votre faveur : Que vous faut-il de plus ?DORANTE
L'aveu de mon bonheur. Il faut qu'en ce château... Mais j'aperçois Lisette. Va m'attendre au logis. Surtout, bouche discrète.SCÈNE IV. Dorante, Lisette.
DORANTE
Ah ! c'est toi, belle enfant ! Eh ! bonjour, ma Lisette : Comment, vont les galants ? À ta mine coquette On pourrait bien gager au moins pour deux ou trois : Plus le nombre en est grand, et mieux on fait son choix.DORANTE
Bon, bon, point de colère. Tiens, avec ces traits-là, Lisette, par ta foi, Peux-tu défendre aux gens d'être amoureux de toi ?LISETTE
Fort bien. Vous débitez la fleurette à merveilles, Et vos galants discours enchantent les oreilles, Mais au fait, croyez-moi.LISETTE
Tout doux ! monsieur !LISETTE
Je le vois. Malepeste ! Comme a m'interpréter, monsieur, vous êtes leste ! Je m'entends autrement, et sais qu'auprès de nous Ce jargon séduisant de messieurs tels que vous Montre, par ricochet, où le discours s'adresse.LISETTE
Moi ? je ne pense rien : mais, si vous m'en croyez, Vous porterez ailleurs des feux trop mal payés.DORANTE, vivement
Ah ! je l'avais prévu : l'ingrate a vu ma flamme, Et c'est pour m'accabler qu'elle a lu dans mon âme.LISETTE
Qui vous a dit cela ?DORANTE
Qui nie l'a dit ? c'est toi.LISETTE
Moi ? je n'y songe pas.DORANTE
Comment ?LISETTE
Non, par ma foi.LISETTE
Et pourquoi si longtemps, vous, me faire un mystère D'un secret dont je dois être dépositaire ? J'ai voulu vous punir par un peu de souci Isabelle n'a rien aperçu jusqu'ici.À part.
C'est mentir.Haut.
Mais gardez qu'elle ne vous soupçonne ; Car je doute en ce cas que son coeur vous pardonne. Vous ne sauriez penser jusqu'où va sa fierté.SCÈNE V. Isabelle, Dorante, Lisette.
ISABELLE
Ah ! Dorante, bonjour. Quoi ! Tous deux tête à tête ! Eh mais ! vous faisiez donc votre cour à Lisette ? Elle est vraiment gentille et de bon entretien.DORANTE
Madame, il me suffit qu'elle vous appartient Pour rechercher en tout le bonheur de lui plaire.ISABELLE
Si c'est là votre objet, rien ne vous reste a faire, Car Lisette s'attache a tous mes sentiments.DORANTE
Ah ! Madame...ISABELLE
Oh ! surtout, quittons les compliments, Et laissons aux amants ce vulgaire langage. La sincère amitié, de son froid étalage A toujours dédaigné le fade et vain secours : On n'aime point assez quand on le dit toujours.LISETTE, bas
Taisez-vous donc, jaseur.ISABELLE
J'oserais bien prédire Que, sur le ton touchant dont vous vous exprimez. Vous aimerez bientôt, si déjà vous n'aimez.DORANTE
Moi, madame ?ISABELLE
Oui, vous.LISETTE, à part
Oh ! ma foi, pour le coup mon homme est en déroute.DORANTE
Haut, à Lisette, avec affectation.
Madame, en vérité... Pour lui faire ma cour, Faut-il en convenir ?LISETTE, bas, vivement
Gardez de...ISABELLE
Sur ce ton positif, je n'ai plus rien à dire : Vous ne voudriez pas, je crois, m'en imposer.ISABELLE
Ainsi donc votre coeur, qu'aucun objet ne tente, Les a tous dédaignés, et jusques aujourd'hui N'en a point rencontré qui fût digne de lui ?DORANTE, à part
Ciel ! Se vit-on jamais en pareille détresse !LISETTE
Madame, il n'ose pas, par pure politesse, Donner à ce discours son approbation ; Mais je sais que l'amour est son aversion.Bas, à Dorante.
Il faut ici du coeur.ISABELLE
Eh bien ! J'en suis charmée, Voilà notre amitié pour jamais confirmée, Si, ne sentant du moins nul penchant à l'amour, Vous y voulez pour moi renoncer sans retour.ISABELLE
Ce ne sont point des lois, Dorante, que j'impose ; Et si vous répugnez à ce que je propose, Nous pouvons dès ce jour nous quitter bons amis.ISABELLE
Vous êtes complaisant, je veux être indulgente ; Et pour vous en donner une preuve évidente, Je déclare à présent qu'un seul jour, un objet, Doivent borner le voeu qu'ici vous avez fait. Tenez pour ce jour seul votre coeur en défense ; Évitez de l'amour jusques à l'apparence Envers un seul objet que je vous nommerai ; Résistez aujourd'hui, demain je vous ferai Un don...DORANTE, vivement
À mon choix ?ISABELLE
Soit, il faut vous satisfaire ; Et je vous laisserai régler votre salaire. Je n'en excepte rien que les lois de l'honneur : Je voudrais que le prix fût digne du vainqueur.ISABELLE
Oui : mais si vous manquez un moment de prudence, Le moindre acte d'amour, un soupir, un regard, Un trait de jalousie enfin, de votre part, Vous privent à l'instant du droit que je vous laisse : Je punirai sur moi votre propre faiblesse, En vous voyant alors pour la dernière fois : Telles sont du pari les immuables lois.DORANTE
Ah ! Que vous m'épargnez de mortelles alarmes ! Mais quel est donc enfin cet objet plein de charmes Dont les attraits pour moi sont tant à redouter ?DORANTE
Et c'est ?ISABELLE
C'est moi.DORANTE
Vous ?ISABELLE
Oui, moi-même.DORANTE
Qu'entends-je !ISABELLE
D'où vous vient cette surprise extrême ? Si le combat avait moins de facilité, Le prix ne vaudrait pas ce qu'il aurait coûté.DORANTE, à part
Non, je n'en reviens pas. Mais il faut me contraindre. Cherchons en cet instant à remettre mes sens. Mon coeur contre soi-même a lutté trop longtemps ; Il faut un peu de trêve à cet excès de peine. La cruelle a trop vu le penchant qui m'entraîne, Et je ne sais prévoir, à force d'y penser, Si l'on veut me punir ou me récompenser.SCÈNE VI. Isabelle, Lisette.
LISETTE
De ce pauvre garçon le sort me touche l'âme. Vous vous plaisez par trop à maltraiter sa flamme, Et vous le punissez de sa fidélité.ISABELLE
Va, Lisette, il n'a rien qu'il n'ait bien mérité. Quoi ! pendant si longtemps il m'aura pu séduire, Dans ses pièges adroits il m'aura su conduire ; Il aura, sous le nom d'une douce amitié...LISETTE
Fait prospérer l'amour ?ISABELLE
Et j'en aurais pitié ! Il faut que ces trompeurs trouvent dans nos caprices Le juste châtiment de tous leurs artifices. Tandis qu'ils sont amants, ils dépendent de nous : Leur tour ne vient que trop sitôt qu'ils sont époux.LISETTE
Ce sont bien, il est vrai, les plus francs hypocrites ! Ils vous savent longtemps faire les chattemites : Et puis gare la griffe. Oh ! d'avance auprès d'eux Prenons notre revanche.ISABELLE, en soi-même
Oui, le tour est heureux.À Lisette.
Je médite à Dorante une assez bonne pièce Où nous aurons besoin de toute ton adresse. Valère en peu de jours doit venir de Paris ?ISABELLE
Valère et ma cousine, unis d'un même amour, Doivent se marier peut-être dès ce jour. Je veux de mon dessein la faire confidente.LISETTE
Que ferez-vous, hélas ! de la pauvre Éliante ? Elle gâtera tout. Avez-vous oublié Qu'elle est la bonté même, et que, peu délié, Son esprit n'est pas fait pour le moindre artifice, Et moins encor son coeur pour la moindre malice ?ISABELLE
Tu dis fort bien, vraiment ; mais pourtant mon projet Demanderait... Attends... Mais oui, voilà le fait. Nous pouvons aisément la tromper elle-même ; Cela n'en fait que mieux pour notre stratagème.LISETTE
Mais si Dorante, enfin, par l'amour emporté, Tombe dans quelque piège où vous l'aurez jeté, Vous ne pousserez pas, du moins, la raillerie Plus loin que ne permet une plaisanterie ?ISABELLE
Qu'appelles-tu, plus loin ? Ce sont ici des jeux, Mais dont l'événement doit être sérieux. Si Dorante est vainqueur et si Dorante m'aime, Qu'il demande ma main, il l'a dès l'instant même ; Mais si son faible coeur ne peut exécuter La loi que par ma bouche il s'est laissé dicter, Si son étourderie un peu trop loin l'entraîne, Un éternel adieu va devenir la peine Dont je me vengerai de sa séduction, Et dont je punirai son indiscrétion.ACTE II
SCÈNE I. Isabelle, Lisette.
LISETTE
Oui, tout a réussi, madame, par merveilles. Éliante écoutait de toutes ses oreilles, Et sur nos propos feints, dans sa vaine terreur, Nous donne bien, je pense, au diable de bon coeur.LISETTE
Et que trouvez-vous là que de fort ordinaire ? D'une amie en secret s'approprier l'amant, Dame ! attrape qui peut.LISETTE
Vous n'aimez point l'amant qui sait lui plaire, Et la vertu vous dit de lui laisser son bien. Ah ! qu'on est généreux quand il n'en coûte rien !LISETTE
Très malin.ISABELLE
Mais...SCÈNE II.
CARLIN
Valère est arrivé ; moi j'accours à l'instant, Et voilà la façon dont Dorante m'attend. Où diable le chercher ? Hom, qu'il m'en doit de belles ! On dit qu'au dieu Mercure on a donné des ailes : Il en faut en effet pour servir un amant, S'il ne nourrit son monde assez légèrement Pour compenser cela. Quelle maudite vie Que d'être assujettis à tant de fantaisie ! Parbleu ! ces maîtres-là sont de plaisants sujets ! Ils prennent, par ma foi, leurs gens pour leurs valets !SCÈNE III. Éliante, Carlin.
ÉLIANTE, sans voir Carlin
Ciel ! Que viens-je d'entendre ? Et qui voudra le croire ? Inventa-t-on jamais perfidie aussi noire ?ÉLIANTE
Cours appeler Dorante, et dis-lui qu'Isabelle, Lisette, et son ami, nous trahissent tous trois.CARLIN
Je le cherche moi-même, et déjà par deux fois J'ai couru jusqu'ici pour lui pouvoir apprendre Que Valère au logis est resté pour l'attendre.ÉLIANTE
Valère ? Ah ! Le perfide ! Il méprise mon coeur, Il épouse Isabelle ; et sa coupable ardeur, À son ami Dorante arrachant sa maîtresse, Outrage en même temps l'honneur et la tendresse.ÉLIANTE
J'en ai, pour mon malheur, la preuve trop certaine. J'étais par pur hasard dans la chambre prochaine ; Isabelle et Lisette arrangeaient leur complot. À travers la cloison, jusques au moindre mot, J'ai tout entendu...CARLIN
Mais, c'est de quoi me confondre ; À cette preuve-là je n'ai rien à répondre. Que puis-je cependant faire pour vous servir ?ÉLIANTE
Lisette en peu d'instants sûrement doit sortir Pour porter à Valère elle-même une lettre Qu'Isabelle en ses mains tantôt a dû remettre. Tâche de la surprendre, ouvre-la, porte-la Sur-le-champ à Dorante ; il pourra voir par là De tout leur noir complot la trame criminelle. Qu'il tâche à prévenir cette injure cruelle, Mon outrage est le sien.SCÈNE IV.
CARLIN
Souviens-toi ! c'est bien dit ; mais pour exécuter Le vol qu'elle demande, il y faut méditer. Lisette n'est pas grue, et le diable m'emporte Si l'on prend ce qu'elle a que de la bonne sorte. Je n'y vois qu'embarras. Examinons pourtant Si l'on ne pourrait point... Le cas est important ; Mais il s'agit ici de ne point nous commettre, Car mon dos... C'est Lisette, et j'aperçois la lettre. Éliante, ma foi, ne s'est trompée en rien.SCÈNE V. Carlin, Lisette, avec une lettre dans le sein.
LISETTE, à part
Voilà déjà mon drôle aux aguets : tout va bien.LISETTE
Je ne te voyais pas ; on dirait qu'en vedette Quelqu'un t'aurait mis là pour détrousser les gens.LISETTE
Aussi peu redoutables ?CARLIN
Carlin de ce rien-là s'accommoderait bien.Essayant d'escamoter la lettre.
Par exemple, d'abord je tâcherais de prendre...LISETTE
Fort bien ; mais de ma part tâchant de me défendre, Vous ne prendriez rien, du moins pour le moment.Elle met la lettre dans la poche de son tablier du côté de Carlin.
CARLIN
Il faudrait donc tâcher de m'y prendre autrement. Qu'est-ce que cette lettre ? où vas-tu donc la mettre ?LISETTE, feignant d'être embarrassée
Cette lettre. Carlin ? Eh mais, c'est une lettre... Que je mets dans ma poche.CARLIN
Oh ! vraiment, je le vois. Mais voudrais-tu me dire à qui ?...Il tâche encore de prendre la lettre.
LISETTE, mettant la lettre dans l'autre poche opposée à Carlin
Déjà deux fois Vous avez essayé de la prendre par ruse. Je voudrais bien savoir...CARLIN
Je te demande excuse ; Je dois à tes secrets ne prendre aucune part. Je voulais seulement savoir si par hasard Cette lettre n'est point pour Valère ou Dorante.LISETTE
Et si c'était pour eux...CARLIN
D'abord, je me présente, Ainsi que je ferais même en tout autre cas, Pour la porter moi-même et vous sauver des pas.LISETTE
Elle est pour d'autres gens.LISETTE
Et si, vous la donnant, je vous faisais promettre De ne la point montrer, me le tiendriez-vous ?LISETTE
Vous m'apprenez comment il faudra me conduire. De ne la point montrer on a su me prescrire ; J'ai promis en honneur.CARLIN
Ah ! vous êtes cachée ! Je connais maintenant quel est votre motif. Votre esprit en détours serait moins inventif, Si la lettre touchait un autre que vous-même : Un traître rival est l'objet du stratagème, Et j'ai, pour mon malheur, trop su le pénétrer Par vos précautions pour ne la point montrer.CARLIN, en déclamant
Oui, perfide, je vois que vous me trahissez Sans retour pour mes soins, pour mes travaux passés ; Quand je vous promenais par toutes les guinguettes, Lorsque je vous aidais à plisser vos cornettes, Quand je vous faisais voir la Foire ou l'Opéra, Toujours, me disiez-vous, notre amour durera. Mais déjà d'autres feux ont chassé de ton âme Le charmant souvenir de ton ancienne flamme. Je sens que le regret m'accable de vapeurs ; Barbare, c'en est fait, c'est pour toi que je meurs !LISETTE
Non, je t'aime toujours. Mais il tombe en faiblesse.Pendant que Lisette le soutient et lui fait sentir son flacon, Carlin lui vole la lettre.
Pourquoi vouloir aussi lui cacher ma tendresse ? C'est moi qui, l'assassine. Eh ! vite mon flacon.À part.
Sens, sens, mon pauvre enfant. Ah ! le rusé fripon !Haut.
Comment te trouves-tu ?CARLIN
Je reviens à la vie.SCÈNE VI.
CARLIN
À la fin je triomphe, et voici ma conquête. Ce n'est pas tout ; il faut encore un coup de tête : Car, à Dorante ainsi si je vais la porter, Il la rend aussitôt sans la décacheter ; La chose est immanquable : et cependant Valère Vous lui souffle Isabelle, et, sous mon ministère, Je verrai ses appas, je verrai ses écus Passer en d'autres mains, et mes projets perdus ! Il faut ouvrir la lettre... Eh ! oui ; mais si je l'ouvre, Et par quelque malheur que mon vol se découvre, Valère pourrait bien... La peste soit du sot ! Qui diable le saura ? moi, je n'en dirai mot. Lisette aura sur moi quelque soupçon peut-être : Eh bien ! nous mentirons... Allons, servons mon maître, Et contentons surtout ma curiosité. La cire ne tient point, tout est déjà sauté ; Tant mieux : la refermer sera chose facile...Il lit en parcourant.
Diable ! voyons ceci.« Je vous préviens par cette lettre, mon cher Valère, supposant que vous arriverez aujourd'hui, comme nous en sommes convenus. Dorante est notre dupe plus que jamais : il est toujours persuadé que c'est à Éliante que vous en voulez, et j'ai imaginé là-dessus un stratagème assez plaisant pour nous amuser à ses dépens, et l'empêcher de troubler notre mariage. J'ai fait avec lui une espèce de pari, par lequel il s'est engagé à ne me donner d'ici à demain aucune marque d'amour ni de jalousie, sous peine de ne me voir jamais. Pour le séduire plus sûrement, je l'accablerai de tendresses outrées, que vous ne devez prendre à son égard que pour ce qu'elles valent ; s'il manque à son engagement, il m'autorise à rompre avec lui sans détour ; et s'il l'observe, il nous délivre de ses importunités jusqu'à la conclusion de l'affaire. Adieu. Le notaire est déjà mandé : tout est prêt pour l'heure marquée, et je puis être à vous dès ce soir. »
SCÈNE VII. Dorante, Carlin.
DORANTE
Qu'est-ce que ce discours ?CARLIN
Point de courroux. Je sais bien qu'Isabelle Dans le fond de son coeur vous aime uniquement ; Mais, pour nourrir toujours un si doux sentiment, Voyez comme de vous elle parle à Valère.DORANTE
L'écriture, en effet, est de son caractère.Il lit la lettre.
Que vois-je ? malheureux ! d'où te vient ce billet ?DORANTE
D'Éliante ! Comment ?CARLIN
Elle avait découvert Toute la trahison qu'arrangeaient de concert Isabelle et Lisette, et pour vous en instruire, Jusqu'en ce vestibule a couru me le dire. La pauvre enfant pleurait.DORANTE
Ah ! Je suis confondu ! Aveuglé que j'étais ! comment n'ai-je pas dû, Dans leurs airs affectés, voir leur intelligence ? On abuse aisément un coeur sans défiance. Ils se riaient ainsi de ma simplicité !DORANTE
Chez moi-même à l'instant ayant trouvé Valère, J'aurais dû voir, au ton dont parlant de leurs noeuds D'Éliante avec art il faisait l'amoureux, Que l'ingrat ne cherchait qu'à me donner le change.DORANTE
Je veux voir Isabelle, et, feignant d'ignorer Le prix qu'à ma tendresse elle a su préparer, Pour la mieux détester je prétends me contraindre, Et sur son propre exemple apprendre l'art de feindre. Toi, va tout préparer pour partir dès ce soir.CARLIN, va et revient
Peut-être...DORANTE
Quoi ?CARLIN
J'y cours.SCÈNE VIII. Isabelle, Dorante.
ISABELLE
Dorante, il n'est plus temps d'affecter désormais Sur mes vrais sentiments un secret inutile. Quand la chose nous touche ; on voit la moins habile À l'erreur qu'elle feint se livrer rarement. Je prétends avec vous agir plus franchement. Je vous aime, Dorante ; et ma flamme sincère, Quittant ces vains dehors d'une sagesse austère Dont le faste sert mal à déguiser le coeur, Veut bien à vos regards dévoiler son ardeur. Après avoir longtemps vanté l'indifférence, Après avoir souffert un an de violence, Vous ne sentez que trop qu'il n'en coûte pas peu Quand on se voit réduite à faire un tel aveu.DORANTE
Il faut en convenir ; je n'avais pas l'audace De m'attendre, madame, à cet excès de grâce. Cet aveu me confond, et je ne puis douter Combien, en le faisant, il a dû vous coûter.ISABELLE
Votre discrétion, vos feux, votre constance, Ne méritaient pas moins que cette récompense ; C'est au plus tendre amour, à l'amour éprouvé, Qu'il faut rendre l'espoir dont je l'avais privé. Plus vous auriez d'ardeur, plus, craignant ma colère, Vous vous attacheriez à ne pas me déplaire ; Et mon exemple seul a pu vous dispenser De me cacher un feu qui devait m'offenser. Mais quand à vos regards toute ma flamme éclate, Sur vos vrais sentiments peut-être je me flatte, Et je ne les vois point ici se déclarer Tels qu'après cet aveu j'aurais pu l'espérer.DORANTE
Madame, pardonnez au trouble qui me gêne, Mon bonheur est trop grand pour le croire sans peine. Quand je songe quel prix vous m'avez destiné, De vos rares bontés je me sens étonné. Mais moins à ces bontés j'avais droit de prétendre, Plus au retour trop dû vous devez vous attendre. Croyez, sous ces dehors de la tranquillité, Que le fond de mon coeur n'est pas moins agité.ISABELLE
Non, je ne trouve point que votre air soit tranquille ; Mais il semble annoncer plus de torrents de bile Que de transports d'amour : je ne crois pas pourtant Que mon discours, pour vous, ait eu rien d'insultant, Et sans trop me flatter, d'autres à votre place L'auraient pu recevoir d'un peu meilleure grâce.DORANTE
À d'autres, en effet, il eût convenu mieux. Avec autant de goût on a de meilleurs yeux, Et je ne trouve point, sans doute, en mon mérite, De quoi justifier ici votre conduite : Mais je vois qu'avec moi vous voulez plaisanter ; C'est à moi de savoir, madame, m'y prêter.ISABELLE
Dorante, c'est pousser bien loin la modestie : Ceci n'a point trop l'air d'une plaisanterie : Il nous en coûte assez en déclarant nos feux, Pour ne pas faire un jeu de semblables aveux. Mais je crois pénétrer le secret de votre âme ; Vous craignez que, cherchant à tromper votre flamme, Je ne veuille abuser du défi de tantôt Pour tâcher aujourd'hui de vous prendre en défaut. Je ne vous cache point qu'il me paraît étrange Qu'avec autant d'esprit on prenne ainsi le change : Pensez-vous que des feux qu'allument nos attraits Nous redoutions si fort les transports indiscrets, Et qu'un amour ardent jusqu'à l'extravagance Ne nous flatte pas mieux qu'un excès de prudence ? Croyez, si votre sort dépendait du pari, Que c'est de le gagner que vous seriez puni.DORANTE
Madame, vous jouez fort bien la comédie ; Votre talent m'étonne, il me fait même envie ; Et, pour savoir répondre à des discours si doux, Je voudrais en cet art exceller comme vous : Mais, pour vouloir trop loin pousser le badinage, Je pourrais à la fin manquer mon personnage, Et reprenant peut-être un ton trop sérieux...ISABELLE
À la plaisanterie il n'en ferait que mieux. Tout de bon, je ne sais où de cette boutade Votre esprit a péché la grotesque incartade. Je m'en amuserais beaucoup en d'autres temps. Je ne veux point ici vous gêner plus longtemps. Si vous prenez ce ton par pure gentillesse, Vous pourriez l'assortir avec la politesse ; Si vos mépris par moi veulent se signaler, Il faudra bien chercher de quoi m'en consoler.DORANTE, en fureur
Ah ! per...ISABELLE, l'interrompant vivement
Quoi !DORANTE, faisant effort pour se calmer
Je me taisISABELLE, à part
De peur d'étourderie, Allons faire en secret veiller sur sa furie. Dans ses emportements je vois tout son amour... Je crains bien à la fin de l'aimer à mon tour.Elle sort en faisant d'un air poli, mais railleur, une révérence à Dorante.
SCÈNE IX.
DORANTE
Me suis-je assez longtemps contraint en sa présence ? Ai-je montré près d'elle assez de patience ? Ai-je assez observé ses perfides noirceurs ? Suis-je assez poignardé de ses fausses douleurs ? Douceurs pleines de fiel, d'amertume et de larmes, Grands dieux ! que pour mon coeur vous eussiez eu de charmes ! Si sa bouche, parlant avec sincérité, N'eût pas au fond du sien trahi la vérité ! J'en ai trop enduré, je devais la confondre ; À cette lettre enfin qu'eût-elle osé répondre ? Je devais à mes yeux un peu l'humilier ; Je devais... Mais plutôt songeons à l'oublier. Fuyons, éloignons-nous de ce séjour funeste ; Achevons d'étouffer un feu que je déteste Mais ne partons qu'après avoir tiré raison Du perfide Valère et de sa trahison.ACTE III
SCÈNE I. Lisette, Dorante, Valère.
LISETTE
Que vous êtes tous deux ardents à la colère ! Sans moi vous alliez faire une fort belle affaire ! Voilà mes bons amis si prompts à s'engager ; Ils sont encor plus prompts souvent à s'égorger ;DORANTE
J'ai tort, mon cher Valère, et t'en demande excuse : Mais pouvais-je prévoir une semblable ruse ? Qu'un coeur bien amoureux est facile à duper ! Il n'en fallait pas tant, hélas ! pour me tromper.VALÈRE
Ami, je suis charmé du bonheur de la flamme. Il manquait à celui qui pénètre mon âme De trouver dans ton coeur les mêmes sentiments, Et de nous voir heureux tous deux en même temps.LISETTE, à Valère
Vous pouvez en parler tout-à-fait à votre aise ; Mais pour monsieur Dorante, il faut, ne lui déplaise, Qu'il nous fasse l'honneur de prendre son congé.DORANTE
Quoi ! songes-tu ?LISETTE
C'est vous qui n'avez pas songé À la loi qu'aujourd'hui vous prescrit Isabelle. On peut se battre, au fond, pour une bagatelle, Avec les gens qu'on croit qu'elle veut épouser : Mais Isabelle est femme à s'en formaliser ; Elle va, par orgueil, mettre en sa fantaisie Qu'un tel combat s'est fait par pure jalousie ; Et, sur de tels exploits, je vous laisse à juger Quel prix à vos lauriers elle doit adjuger.DORANTE
Lisette, ah ! mon enfant, serais-tu bien capable De trahir mon amour en me rendant coupable ? Ta maîtresse de tout se rapporte à ta foi ; Si tu veux me sauver cela dépend de toi.LISETTE
Très noble chevalier, Jamais un paladin ne s'abaisse à prier : Tuer d'abord les gens, c'est la bonne manière.Paladin : Héros, ou ancien aventurier, ou chevalier errant, dont il est fait beaucoup de mention dans les romans, fondé sur ce que la plupart étaient des plus notables officiers de la Cour et du Palais de Charlemagne. [F]
VALÈRE
Peux-tu voir de sang froid comme il se désespère, Lisette ? Ah ! Sa douleur aurait dû t'attendrir.LISETTE
Oh ! Le rare secret : Mais il est du vieux temps, j'en ai bien du regret ; C'était un beau prétexte.VALÈRE
Eh ! Ma pauvre Lisette, Laisse de ces propos l'inutile défaite ; Sers-nous si tu le peux, si tu le veux du moins, Et compte que nos coeurs acquitteront tes soins.DORANTE
Si tu rends de mes feux l'espérance accomplie, Dispose de mes biens, dispose de ma vie ; Cette bague d'abord...LISETTE, prenant la bague
Quelle nécessité ? Je prétends vous servir par générosité Je veux vous protéger auprès de ma maîtresse Il faut qu'elle partage enfin votre tendresse ; Et voici mon projet. Prévoyant de vos coups, Elle m'avait tantôt envoyé près de vous Pour empêcher le mal, et ramener Valère, Afin qu'il ne vous pût éclaircir ce mystère ; Que si je ne pouvais autrement tout parer, Elle m'avait chargé de vous tout déclarer. C'est donc ce que j'ai fait quand vous vouliez vous battre, Et qu'il vous a fallu, monsieur, tenir à quatre. Mais je devais, de plus, observer avec soin Les gestes, dits et faits dont je serais témoin, Pour voir si vous étiez fidèle à la gageure. Or, si je m'en tenais à la vérité pure, Vous sentez bien, je crois, que c'est fait de vos feux : Il faudra donc mentir ; mais pour la tromper mieux Il me vient dans l'esprit une nouvelle idée...DORANTE
Qu'est-ce ?VALÈRE
Dis-nous un peu...DORANTE
Morbleu !LISETTE
Mais à quoi bon tant de soins superflus ? L'idée est toute simple ; écoutez bien, Dorante : Sur ce que je dirai, bientôt impatiente, Isabelle chez vous va vous faire appeler. Venez ; mais comme si j'avais su vous celer Le projet qu'aujourd'hui sur vous elle médite, Vous viendrez sur le pied d'une simple visite, Approuvant froidement tout ce qu'elle dira, Ne contredisant rien de ce qu'elle voudra. Ce soir un feint contrat pour elle et pour Valère Vous sera proposé pour vous mettre en colère : Signez-le sans façon ; vous pouvez être sûr D'y voir partout du blanc pour le nom du futur. Si vous vous tirez bien de votre petit rôle, Isabelle, obligée à tenir sa parole, Vous cède le pari peut-être dès ce soir, Et le prix, par la loi, reste en votre pouvoir.DORANTE
Dieux ! quel espoir flatteur succède à ma souffrance ! Mais n'abuses-tu point ma crédule espérance ? Puis-je compter sur toi ?SCÈNE II.
DORANTE
Je verrais terminer tant de peines cruelles ! Je pourrais voir enfin mon amour couronné ! Dieux ! À tant de plaisirs serais-je destiné ? Je sens que les dangers ont irrité ma flamme ; Avec moins de fureur elle brûlait mon âme Quand je me figurais, par trop de vanité, Tenir déjà le prix dont je m'étais flatté. Quelqu'un vient. Évitons de me laisser connaître. Avant le temps prescrit je ne dois point paraître. Hélas ! mon faible coeur ne peut se rassurer, Et je crains encor plus que je n'ose espérer.SCÈNE III. Éliante, Valère.
ÉLIANTE
Oui, Valère, déjà de tout je suis instruite ; Avec beaucoup d'adresse elles m'avaient séduite Par un entretien feint entre elles concerté, Et que, sans m'en douter, j'avais trop écouté.VALÈRE
Eh quoi ! Belle Éliante, avez-vous donc pu croire Que Valère, à ce point ennemi de sa gloire. De son bonheur surtout, cherchât en d'autres noeuds Le prix dont vos bontés avaient flatté ses voeux ? Ah ! que vous avez mal jugé de ma tendresse !ÉLIANTE
Je conviens avec vous de toute ma faiblesse. Mais que j'ai bien payé trop de crédulité ! Que n'avez-vous pu voir ce qu'il m'en a coûté ! Isabelle, à la fin par mes pleurs attendrie, A par un franc aveu calmé ma jalousie ; Mais cet aveu pourtant, en exigeant de moi Que sur un tel secret je donnasse ma foi Que Dorante par moi n'en aurait nul indice. À mon amour pour vous j'ai fait ce sacrifice : Mais il m'en coûte fort pour le tromper ainsi.SCÈNE IV. Isabelle, Éliante, Valère, et Lisette un peu après.
ISABELLE, en soi-même
Ce sang-froid de Dorante et me pique et m'outrage. Il m'aime donc bien peu, s'il n'a pas le courage De rechercher du moins un éclaircissement !LISETTE, arrivant
Dorante va venir, madame, en un moment. J'ai fait en même temps appeler le notaire.ISABELLE
Mais il nous faut encor le secours de Valère. Je crois qu'il voudra bien nous servir aujourd'hui. J'ai bonne caution qui me répond de lui.ÉLIANTE
Eh mais ! il faudra voir. Comment ! il vous faut donc des cautions, cousine, Pour pleiger vos maris ?Pleiger : cautionner en justice, répondre pour quelqu'un, et s'obliger de payer le jugé. [F]
ISABELLE, à Valère
Hé bien ! qu'en dites-vous ?SCÈNE V. Isabelle, Dorante, Éliante, Valère, Lisette.
ISABELLE
Ah ! vous voilà, Dorante ! De vous voir aussi peu je ne suis pas contente Pourquoi me fuyez-vous ? Trop de présomption M'a fait croire, il est vrai, qu'un peu de passion De vos soins près de moi pouvait être la cause : Mais faut-il pour cela prendre si mal la chose ? Quand j'ai voulu tantôt, par de trop doux aveux, Engager votre coeur à dévoiler ses feux, Je n'avais pas pensé que ce fût une offense À troubler entre nous la bonne intelligence ; Vous m'avez cependant, par des airs suffisants, Marqué trop clairement vos mépris offensants ; Mais, si l'amant méprise un si faible esclavage, Il faut bien que l'ami du moins m'en dédommage ; Ma tendresse n'est pas un tel affront, je croi, Qu'il faille m'en punir en rompant avec moi.DORANTE
Je sens ce que je dois à vos bontés, madame : Mais vos sages leçons ont si touché mon âme, Que, pour vous rendre ici même sincérité, Peut-être mieux que vous j'en aurai profité.ISABELLE, bas, à Lisette
Lisette, qu'il est froid ! il a l'air tout de glace.ISABELLE
Depuis notre entretien, vous serez bien surpris D'apprendre en cet instant le parti que j'ai pris. Je vais me marier.DORANTE, froidement
Vous marier ! vous-même ?DORANTE
Qui ?ISABELLE
Valère.ISABELLE
Me cède son amant.LISETTE
Avant le mariage, oui, le fait est bizarre ; Car si c'était après, ah ! qu'on en céderait Pour se débarrasser !ISABELLE, à part
Périssent mon caprice et mes jeux insensés.UN LAQUAIS
Le notaire est ici.ISABELLE, bas
S'il signe, c'en est fait, il faut que j'y renonce.SCÈNE VI. Le Notaire, Isbelle, Dorante, Élante, Valère, Lisette.
VALÈRE
Non, monsieur le notaire ; on s'en rapporte en tout À ce qu'a fait madame ; il suffit qu'à son goût Le contrat soit passé.ISABELLE, regardant Dorante d'un air de dépit
Je n'ai pas lieu de craindre Que de ce qu'il contient personne ait à se plaindre.LE NOTAIRE
Or, puisqu'il est ainsi, je vais sommairement, En bref, succinctement, compendieusement, Résumer, expliquer, en style laconique, Les points articulés en cet acte authentique, Et jouxte la minute entre mes mains restant, Ainsi que selon droit et coutume s'entend. D'abord pour les futurs. Item pour leurs familles, Bisaïeuls, trisaïeuls, père, enfants, fils et filles, Du moins réputés tels, ainsi que par la loi Quem nuptioe monstrant, il appert faire foi. Item pour leur pays, séjour et domicile. Passé, présent, futur, tant aux champs qu'à la ville. Item pour tous leurs biens, acquêts, conquêts, dotaux, Préciput, hypothèque, et biens paraphernaux. Item encor pour ceux de leur estoc et ligne...LISETTE
Item vous nous feriez une faveur insigne Si, de ces mots cornus le poumon dégagé, Il vous plaisait, monsieur, abréger l'abrégé.VALÈRE
Au vrai, tous ces détails nous sont fort inutiles. Nous croyons le contrat plein de clauses subtiles ; Mais on n'a nul désir de les voir aujourd'hui.ISABELLE
Eh ! mon_Dieu ! non. Dorante veut-il bien nous faire aussi la grâce ?...Elle lui présente la plume.
ISABELLE, à part
Le coeur me bat : je crains la fin de tout ceci.DORANTE, à part
Le futur est en blanc ; tout va bien jusqu'ici.ISABELLE, bas
Il signe sans façon !... À la fin je soupçonne...À Lisette.
Ne me trompez-vous point ?ISABELLE
Hélas ! Et plût au ciel que vous me trompassiez ! Je serais sûre au moins de l'amour de Dorante.LISETTE
Pour en faire quoi ?ISABELLE
Rien. Mais je serais contente.LISETTE, à part
Que les pauvres enfants se contraignent tous deux !ISABELLE, à Valère
Valère, enfin l'hymen va couronner nos voeux ; Pour en serrer les noeuds sous un heureux auspice Faisons, en les formant, un acte de justice. À Dorante à l'instant je cède le pari. J'avais cru qu'il m'aimait, mais mon esprit guéri. S'aperçoit de combien je m'étais abusée. En secret mille fois je m'étais accusée De le désespérer par trop de cruauté. Dans un piège assez fin il s'est précipité ; Mais il ne m'est resté, pour fruit de mon adresse, Que le regret de voir que son coeur sans tendresse Bravait également et la ruse et l'amour. Choisissez donc, Dorante, et nommez en ce jour Le prix que vous mettez au gain de la gageure : Je dépends d'un époux, mais je me tiens bien sûre. Qu'il est trop généreux pour vous le disputer.ISABELLE
Eh bien ! quoi ?DORANTE
La liberté d'écrire.ISABELLE
D'écrire ?LISETTE
Il est donc fou ?VALÈRE
Que demandes-tu là ?ISABELLE
Ah ! vous m'avez trahie !SCÈNE VII. Carlin, botté, et un fouet à la main ; Le Notaire, Isabelle, Dorante, Éliante, Valère, Lisette.
DORANTE
La peste des valets !DORANTE
Te tairas-tu ?...ÉLIANTE
Lisette, explique-lui...CARLIN, un peu vite
Eh ! Parle, au nom du ciel ! Avant qu'on parle, parle : Parle, pendant qu'on parle : et, quand on a parlé, Parle encor, pour finir sans avoir déparlé.DORANTE
Toi déparleras-tu, parleur impitoyable ?À Isabelle.
Puis-je enfin me flatter qu'un penchant favorable Confirmera le don que vos lois m'ont promis ?ISABELLE
Je ne sais si ce don vous est si bien acquis, Et j'entrevois ici de la friponnerie. Mais, en punition de mon étourderie, Je vous donne ma main et vous laisse mon coeur.DORANTE, baisant la main d'Isabelle
Ah ! Vous mettez par là le comble à mon bonheur.LISETTE
Jamais comparaison ne fut moins méritée, Au bien de mon prochain toujours je suis portée ; Tu vois que par mes soins ici tout est content, Ils vont se marier, en veux-tu faire autant ?934 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0