Compliment en vers
Compliment Fait à la Clôture du Théâtre Italien, le Samedi 14 Mars 1750.
Personnages
- MONSIEUR SOLY
- MADEMOISELLE ASTRAUDY
- ARLEQUIN
COMPLIMENT.
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Soly, Mademoiselle Astraudy.
MONSIEUR SOLY
Haranguer le Public ? Vous ! Quelle extravagance !MADEMOISELLE ASTRAUDY
Monsieur, prenez un ton un peu plus radouci.MONSIEUR SOLY
Vous réglerez mon ton, je pense !MADEMOISELLE ASTRAUDY
En faveur de mon sexe un peu de complaisance.MONSIEUR SOLY
Le sexe en tout pays n'a que trop de puissance ; Dans notre République il n'en est pas ainsi, Tout est dans la même balance.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Eh bien ! Ne suis-je pas Comédienne aussi ?MADEMOISELLE ASTRAUDY
Mon âge est, comme on sait, l'âge de l'espérance, Et le Parterre a voulu de tout temps Favoriser le germe des talents : Notre faiblesse attire l'indulgence.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Moins j'ai d'acquit, plus je dois l'implorer. Ainsi le Compliment est à ma bienséance.MADEMOISELLE ASTRAUDY
L'éloquence a l'air apprêté, Et contr'elle on est en défense ; Au moins l'ingénuité À mon âge est naturelle ; Quand je promettrai du zèle, Beaucoup de docilité, Ce serment dans ma bouche a lieu d'être écouté.MONSIEUR SOLY
Votre jeunesse encor !MADEMOISELLE ASTRAUDY
Ressource telle quelle.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Je ne m'en pique pas, et je me rends justice.MONSIEUR SOLY
La beauté ne fait pas l'Actrice.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Le Public seul la forme, et c'est par ses leçons Que dans notre Art nous avançons.MONSIEUR SOLY
Et les auteurs aussi La belle découverte !MADEMOISELLE ASTRAUDY
L'Auteur les prend de loin à loin : Mais pour nous tous les soirs c'est une école ouverte.MONSIEUR SOLY
On attend vos progrès.MADEMOISELLE ASTRAUDY
J'y mettrai tout mon soin.MONSIEUR SOLY
Croyez-vous en avoir besoin ? Vous dansez ; le mérite est léger et frivole ; Depuis qu'on vous a fait monter Jusqu'à l'honneur de réciter, La présomption vous rend folle.MONSIEUR SOLY
Pour votre compliment, faites la capriole.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Eh ! Mais, Monsieur, vous m'insultez.MONSIEUR SOLY
Je vous prie humblement me céder la place.SCÈNE II. Arlequin, Mademoiselle Astraudy, Monsieur Soly.
ARLEQUIN
Montrons nous. C'est à moi de les morigéner. Qu'est-ce donc ! Que de bruit ! Eh quoi ? Petits Comiques, Qui ne devez que badiner, Parbleu c'est bien à vous de vous passionner Sur le ton des acteurs tragiques ?MONSIEUR SOLY et MADEMOISELLLE ASTRAUDY
Écoutez-moi...ARLEQUIN
Vous riez : je ne m'en fâche pas, Car j'aime assez à faire rire. Je sais concilier les plus aigres humeurs, Aux pieds de l'intérêt courber l'antipathie. J'ai mis ces jours passés d'accord deux procureurs,MADEMOISELLE ASTRAUDY
Comment ?ARLEQUIN
Par le profit, boussole des grands coeurs, L'un à l'autre vendit les droits de sa partie. Le lendemain je fis embrasser deux auteurs. .MONSIEUR SOLY
Le miracle est plus fort.ARLEQUIN
Après dix ans de guerre À l'aide du sifflet je sus les rapprocher : Tous deux également bafoués du parterre, N'eurent rien à se reprocher. Pour une opulente douairière Deux Gascons allaient s'égorger, Je les rendis amis.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Eh ! De quelle manière ?MONSIEUR SOLY
Est-ce en les faisant partager ?MONSIEUR SOLY
Oui, l'intérêt cessant fait cesser la querelle ; Mais l'intérêt, l'honneur beaucoup plus cher que lui. Nous font disputer aujourd'hui.ARLEQUIN
Et vous dérangent la cervelle.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Sans offenser Monsieur.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Je voulais donc...MONSIEUR SOLY
Je veux...ARLEQUIN
C'est à moi de vouloir.MONSIEUR SOLY
À vous ?MONSIEUR SOLY
Ah ! Pour un Arlequin la phrase est bien hautaine.ARLEQUIN
Ah ! Nous ne sommes pas ici chez Melpomène. Là les plus grands héros, Turcs, ou Grecs, ou Romains, Européens, ou Mexicains, Sont alternatifs sur la scène ; L'un y succède à l'autre, et chacun a son tour : Ici j'ai toute la semaine, Point de pièces sans moi ; fête ou non, c'est mon jour : Partant je suis dans mon domaine. Et toute la troupe est ma Cour.ARLEQUIN
Que d'honnêtes gens dans le monde , De qui le masque impose et dont l'habit fait tout ! Mais voici du Public la dernière audience, Faut-il par nos débats lasser sa patience ? Il adoucit pour nous la rigueur de ses lois, Pour moi surtout, moi qu'il a tant de fois Prévenu de sa bienveillance, J'étouffe sous le poids de la reconnaissance. Je veux bien avec vous mettre en commun mes droits, Quoique sûr de la préséance. Ça parlons ensemble tous trois.ARLEQUIN, à Mlle Astraudi
Vous décampez aussi, je crois.SCÈNE III.
ARLEQUIN
Puisque le champ me reste, il faut avec éclat se tirer d'un pas délicat. Messieurs, je suis balourd, confus dans mon langage, Court de mémoire, dont j'enrage, D'autres diraient, un peu distrait, Assez enclin au verbiage, Ainsi que tous porteurs de robe et de bonnet, Mais se connaître en effet Est le chef-d'oeuvre du sage, Et du comédien surtout, dont l'apanage, Est de se croire parfait. Vous nous passez trop de défauts sans doute, Mais nous ne les adoptons pas. Nous nous corrigerons, Messieurs, quoiqu'il en coûte, J'en jure sur ce coutelas. Cet auguste serment est mon plus digne hommage. Je n'en dirai pas davantage. Le discours le plus beau déplaît par la longueur ; Après le créancier, est-il quelque visage Plus maussade qu'un harangueur ?Le défaut d'espace nous oblige de renvoyer au mois prochain le Compliment que Monsieur Roy a composé pour l'ouverture du même théâtre.
135 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0