Compliment en vers
Compliment pour l'Ouverture du Théâtre Italien, le 7 Avril 1750.
Personnages
- MONSIEUR MIRACLE
- LA MARQUISE
- MADEMOISELLE ASTRAUDY
COMPLIMENT DU 7 avril 1750
Ce Compliment, ainsi que celui qui se trouve dans le dernier Mercure, a été composé par M. Roy.
SCÈNE PREMIÈRE. La Marquise, Monsieur Miracle.
MONSIEUR MIRACLE
D'un comique pareil se peut-on affoler ?MONSIEUR MIRACLE
Les miens qui m'ont mis au pinacle Sont fixes, sont des lois. Voulez-vous exceller ? Êtes-vous mon élève ? Il faut me ressembler.LA MARQUISE
Quand je dois composer, vous êtes mon Oracle. Pour mes amusements, mon cher Monsieur Miracle, Mon choix, fantasque ou non, vaut-il de quereller ?MONSIEUR MIRACLE
Le bon air jusques-là peut il se ravaler ? Après un mois d'absence, affamé de spectacle, Est-ce aux Italiens qu'on vient se régaler ?La relâche des spectacles durait du carême à Pâques. En 1750, la relâche dura du 17 mars au 7 avril.
LA MARQUISE
Voulant me réjouir, où fallait-il aller ?MONSIEUR MIRACLE
Chez les Français, morbleu : le succulent Tragique, Farci de sentiments, et fort de politique ; Le haut Comique assaisonné De morale et de pathétique, Voila des aliments pour un goût raffiné. Ici quel est le mets délicat, ou solide ? C'est l'ombre d'un repas ; on en sort toujours vide, C'est du sec, c'est du vent, de la mousse, des riens.LA MARQUISE
Soit, j'ai moins d'appétit que vous, je soutiens Que ce que vous nommez le plus léger service, Est celui qui souvent amène la gaîté.LA MARQUISE
Sur ce point chacun vous rend justice.MONSIEUR MIRACLE
N'a t'on pas vu souvent ces ineptes farceurs, Mauvais singes en tout, par leurs froids batelages Dégrader, disloquer les plus grands personnages, Des Grecs et des Romains, des Rois, des Empereurs ; Avec de fausses couleurs Défigurer les ouvrages Des plus célèbres auteurs, Dont le public devrait encenser les images ?Batelage : Emploi métaphorique. Allées et venues incessantes.
LA MARQUISE
Mais de ces illustres rimeurs La parodie a-t-elle excité les clameurs ? En ont-ils éprouvé du déchet à leur gloire ? Non, l'Agnès de Chaillot chez plus d'un curieux De la tragique Inés rafraîchit la mémoire : C'est Castor et Pollux, ces jumeaux si fameux Immortels l'un par l'autre.Agnès de Chaillot, comédie de Biancollelli (1723). C'est la parodie d'Inès de Castro d'Antoine Houdard de la Motte.
M. AMiracle
Ah ! Quel blasphème affreux !LA MARQUISE
Calmez-vous : à présent on fait des tragédies Portant en soi leurs parodies ; Et le Théatre Italien Chargerait sans ajouter rien. Mais son silence aux auteurs dramatiques Épargne-t'il les plus âpres critiques ? . Qu'y gagnent ces Messieurs ? Au fond des cabinets, Des feuilles périodiques Vont remplacer les sifflets : Un instant, au théâtre, eût fait couler ces traits : Mais le lecteur, à tête reposée, Savoure l'analyse avec art composée ; Il y voit relever jusqu'aux moindres erreurs : Le public détrompé, rétracte des suffrages Mendiés à genoux chez tant de protecteurs, Ou payés par avance à des clients à gages.MONSIEUR MIRACLE
Mais on peut riposter à ces malins écrits ; On arme sa cabale, on partage Taris : L'Italien déclare une plus rude guerre ; Plaide-t-on contre le parterre ?MONSIEUR MIRACLE
Je le sais, mais enfin ce lieu choque ma vue.MONSIEUR MIRACLE
J'ai tant d'aversion pour ce séjour d'ennui, Que j'évite toujours de passer dans la rue. Mais le Compliment fait, je sors.LA MARQUISE
Quoi, vous me laisseriez ?LA MARQUISE
Oui, l'Orateur s'avance.MONSIEUR MIRACLE
Comment ? C'est une fille !LA MARQUISE
Oui : la jeune Astraudy.SCÈNE II. Mademoiselle Astraudy, La Marquise, Monsieur Miracle.
LA MARQUISE
Bonjour, ma chere enfant, je vous donne audience ; Et Monsieur, qui n'a rien de comparable à lui.MONSIEUR MIRACLE, à Mademoiselle Astraudy
Comment ! Elle a des yeux, un fort joli visage. Avez-vous de l'esprit ?MONSIEUR MIRACLE
Le vôtre vaut mieux, je gage.MADEMOISELLE ASTRAUDY
Vous me flattez.MONSIEUR MIRACLE
Non, c'est de bonne foi. Ce qu'on vous a prêté sera, comme je crois, De quelque auteur chétif le doucereux langage. Mignonne, viens demain me haranguer chez moi.Il sort.
MADEMOISELLE ASTRAUDY
À quelle heure, Monsieur ?SCÈNE III. La Marquise, Mademoiselle Astraudy.
LA MARQUISE
Vous savez donc qui c'est ?MADEMOISELLE ASTRAUDY
Qui ne le connaît pas ?LA MARQUISE
C'est un grand personnage, Il a quelques écarts, et c'est par là qu'il plaît. Je crois qu'il est parti.MADEMOISELLE ASTRAUDY
J'apprêtais son éloge.SCÈNE IV.
MADEMOISELLE ASTRAUDY
Messieurs, soit écrivains connus, soit anonymes, Qui pourront réussir à votre amusement, Tous les choix également Nous paraîtront légitimes. Je suis encor bien loin du fin discernement ; Mon âge est ma première excuse ; Et ce n'est point ma voix qui reçoit ou refuse Ce qu'on vient présenter à notre jugement. Vous m'apprendrez à m'y connaître, Et les comédiens les plus accrédités , Ou d'eux-mêmes plus entêtés, Ne trouvent point de meilleur maître. Vos bontés cette année ont surpassé nos voeux, Et depuis que la troupe est introduite en France, On ne se souvient pas d'un succès plus heureux. Le zèle s'accroîtra par la reconnaissance. Si l'avenir le plus doux M'offre de belles années, Je ne les veux que pour vous ; Vos suffrages, seul bien dont mon coeur est jaloux, Rempliront mes destinées ; Eh ! Quelle autre conquête aussi chère pour nous !122 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0