Dialogue des morts en prose· Dialogue
Agnès Sorel
Personnages
- D'ORFEUIL, comédien
- L'ABBESSE DE MONTMARTRE
AGNÈS SOREL
DIALOGUE.
L'ABBESSE
* L'Abbesse de Montmartre, dont il s'agit ici, est celle qui gouvernait cette maison pétulant les troubles de la Ligue. Tous les historiens ont reproché à Henri IV les moments qu'il passa près de cette belle personne, beaucoup plus excusable que lui. Elle conquit un coeur envié par toutes les femmes sensibles ; et ce Héros, par son assiduité auprès d'elle, manqua, du moins pour quelque temps, la conquête de Paris. Tout occupé de sa passion, il laissa échapper des instants précieux, dont il répara difficilement la perte.
Quittez, s'il vous plaît, cet air familier, ce ton de confidence que vous, affectez avec moi ; et songez que, malgré cette égalité que les petites gens ont voulu introduire chez les morts, le métier que vous fîtes là haut, et la profession que j'y exerçai, doivent mettre quelque distance entre nous.
AGNÈS
Ce dédain m'étonne encore plus qu'il ne m'offense. Une héroïne aussi célèbre par sa vertu que par ses exploits, daigna m'accorder son amitié. Elle prenait soin de la gloire de Charles VII ; je prenais soin de son bonheur. Elle ne crut pas se compromettre en me traitant, et d'égale, et d'amie.
L'ABBESSE
Ah ! Vous voulez parler de votre paysanne de Dom Remi, de la Pucelle d'Orléans ! Prétendez-vous me confondre avec elle ?
AGNÈS
Bon Dieu ! Je n'ai garde de faire une pareille méprise.
L'ABBESSE
On se pare de la vertu des autres, quand on en a peu soi-même. Mais la réputation de votre amie n'est pas aussi intacte, et j'entendais réciter l'autre jour quelques vers de certain poème...
AGNÈS
La calomnie ne s'acharne pas seulement aux vivants ; elle se nourrit aussi quelquefois de la cendre des morts : et lorsqu'elle craint d'entrer dans les palais, elle trouve plus de sûreté à descendre dans les tombeaux.
L'ABBESSE
Quoi qu'il en soit, je dois me respecter ici-bas.
AGNÈS
Il eût mieux valu vous respecter là-haut.
L'ABBESSE
En quoi ai-je manqué au respect que je me devais ?
AGNÈS
Mais vous-même, quel reproche avez-vous à me faire ? Et pourquoi mon amitié vous offense-t-elle ?
L'ABBESSE
Quoi ! L'on verrait une vestale !...
AGNÈS
Qui laissa plus d'une fois éteindre le feu sacré.
L'ABBESSE
Descendre à des confidences avec une femme qui, jetant le masque de la pudeur, fut aux yeux de toute l'Europe la maîtresse d'un roi faible et malheureux.
AGNÈS
Ce que je fis en public, vous le fîtes en secrets ce que je fus par sensibilité, vous ne le fûtes, peut-être, que par ambition ou par faiblesse.
L'ABBESSE
Voilà la plus audacieuse absurdité qu'on ait entendue dans les Enfers. Songez-vous à qui vous parlez. Ah ! Quel dommage qu'il n'y ait pas ici-bas un Tribunal de l'Inquisition.
AGNÈS
Ce serait assez sa place : mais revenons. Vous m'avez reproché mon penchant pour Charles VII.
L'ABBESSE
En vous le reprochant, j'ai été l'écho de toute la France.
AGNÈS
Et celui de mon coeur. Mon repentir est aussi connu que ma faiblesse. Il l'a, je crois, effacée, et je n'en éprouve plus qu'un ici-bas, celui d'avoir légué tant de biens à ces Chanoines de Loches. Les ingrats ! Ils proposèrent à Louis XI de démolir ma tombe, et de jeter hors de leur église les restes de leur bienfaitrice. Mais lorsque ce Prince leur dit que, pour avoir le droit d'expulser ma cendre, il fallait restituer tous les biens dont je les avais comblés, ils avouèrent que mon tombeau ne profanait pas l'enceinte de leur Temple. Oui, je sens qu'il eût été plus juste et plus sage, de laisser de quoi doter de jeunes filles que l'indigence et les charmes de la séduction peuvent entraîner dans les désordres qui m'ont coûté tant de pleurs. Au reste, tout le monde ne m'a pas jugée avec autant de sévérité que vous, et vous savez qu'un grand Roi écrivit lui-même ces vers au bas de mon portrait.
Gentille Agnès, plus de los tu mérite, La cause étant de France recouvrer, Que ce que peut dedans un Cloître ouvrer, Close Nonnain, ou bien dévot Hermite.L'ABBESSE
Et c'est ce Jugement qui vous rend fi vaine ? Quand le Pape lui-même aurait fait ces vers, ils n'en seraient ni moins erronés ni moins indécents. Ciel ! Comparer la volupté aux travaux innocents des Vestales chrétiennes, et lui donner la préférence ! François Ier était en délire, lorsqu'il fit ce quatrain.
AGNÈS
Non : ce ne sont point mes faiblesses que ce héros a louées ; c'est le parti que je sus tirer de celles de Charles VII. Endormi dans mes bras, il oublia d'abord et la France et lui-même. L'Anglais prenait des villes, gagnait des batailles, tandis que le Roi me donnait des soupers fins. Je réveillai son courage par le dépit et par la honte. « Un Amant sans couronne, lui dis-je, est indigne de moi : en perdant la vôtre, vous allez perdre mon coeur, j'irai l'offrir au Roi d'Angleterre ».
L'ABBESSE
Vous vous en feriez bien gardée. Le Roi d'Angleterre était alors enfant, et un amant de six ans eût encore été moins de votre goût, qu'un amant détrôné.
AGNÈS
Oui : j'étais loin d'accomplir ma menace, non parce que le Roi d'Angleterre était enfant, mais parce que le coeur de Charles VII m'était plus cher que tous les sceptres du monde.
L'ABBESSE
S'il est ainsi, pourquoi l'avez-vous tant excité à reprendre le sien ? Vous qui m'accusez d'ambition, en fûtes-vous exempte ? Si dans Charles VII vous n'aimiez que lui même, il fallait, au fond d'une retraite obscure, oublier avec lui le faste du Trône, les intrigues ses Cours, les hommages des Peuples, et ne recevoir que le sien.
AGNÈS
C'eût été mon bonheur sans doute. Mais le sien, mais celui de la France m'étaient plus précieux. Ma Patrie allait recevoir un joug odieux ; la race des Valois tombait du Trône. Cette idée me fit frémir. Je voyais à quels périls j'allais exposer une tête si chère : je savais que le tumulte des camps, l'embarras des affaires allaient me dérober les moments les plus doux de ma vie. J'envoyai mon amant aux combats. Je pris, non le ton d'une Amante, mais celui d'une Reine. Je parlai, je fus écoutée ; je commandai, je fus obéie.
L'ABBESSE
Le beau triomphe d'avoir subjugué un Prince aussi faible !
AGNÈS
Je fus du moins fixer son coeur, lui inspirer une passion durable, et Henri IV n'eut pour vous qu'un caprice passager.
L'ABBESSE
Il est plus glorieux, je crois, d'avoir captivé Henri IV un moment, que Charles VII toute sa vie.
AGNÈS
Chaste Vestale, vous attacher donc de la gloire à captiver le coeur d'un homme qui ne peut être votre époux ! Pour moi, la vanité n'entra point dans le sentiment qui m'attachait à mon Roi.
L'ABBESSE
En effet, il n'y avait pas de quoi être fort vaine,
AGNÈS
Vous vous trompez : j'avoue que mon amant parut d'abord peu digne du trône, où il était appelé. Mais dès l'instant où il prit l'épée, il mérita le sceptre. On le vit intrépide au champ d'honneur, sage dans le conseil, reconquérir ses États. J'eus la gloire d'y avoir contribué ; et vous, vous avez fait tout le contraire.
L'ABBESSE
Comment !
AGNÈS
Oui : rappelez-vous que vous reteniez Henri dans vos bras, au moment où il pouvait entrer vainqueur dans la Capitale. Votre couvent fut, peu s'en faut, pour lui, ce que Capoue fut pour Annibal. En faisant perdre à votre amant un moment précieux, vous avez prolongé une guerre désastreuse ; et les plaisirs que vous avez goûtés avec lui, ont coûté la vie à des milliers de Français. Osez donc maintenant mépriser Agnès ; osez rejeter l'offre qu'elle vous a faite de son amitié. Nos fautes sont également connues : mais l'Histoire a excusé les miennes, parce qu'elles furent le salut de la France, et elle ne vous a pardonné les vôtres, que parce qu'on ne peut haïr ce que le bon Henri aima un moment. Mais j'aperçois l'ombre de Charles VII qui se promène dans ces bosquets ; il est seul ; il m'attend.
L'ABBESSE
Et vous allez courir au rendez-vous ?
AGNÈS
Sans doute.
L'ABBESSE
Belle pénitente, qu'est devenu ce repentir dont vous m'avez tant parlé ?
AGNÈS
Ce repentir n'interdit point à mon ombre quelques entretiens innocents avec Charles VII. Qui vous empêche de vous entretenir de même avec Henri IV ? Vous le voyez vers cette grotte profonde. Il n'est pas seul, comme mon amant. Plus de vingt femmes rangées autour de lui lui font la Cour. On y voit des duchesses, des bourgeoises, des paysannes, des religieuses ; allez-y, vous augmenterez la bonne compagnie.
L'ABBESSE
Et la vanité n'entre pour rien dans votre amour ? Et l'ambition d'être seule aimée ne caresse point votre orgueil ? Mais ne vous y trompez pas. Cette fidélité de Charles VII, dont vous êtes si fière, n'est qu'un abandon. Il serait plus recherché, s'il était plus aimable ; et l'infidélité, chez les hommes, est presque toujours une preuve de leur mérite.
AGNÈS
Si vous attachez tant de prix aux regards d'un volage, allez les briguer et vous mettre sur les rangs. Henri IV se souviendra peut-être de vous.
L'ABBESSE
Sans doute, il s'en souviendrait. Mais j'ai renoncé à une passion criminelle.
AGNÈS
Oh ! Les passions sont ici-bas sans conséquence ; et c'est peut-être pour cela que vous êtes si peu empressée à retourner vers votre héros. Pour moi, je vais rejoindre le mien. Adieu.
4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0