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un seul est le mot juste.

Dialogue des morts en prose· Dialogue

L'Amour Platonique

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 2 personnages

Personnages

  • THOMASSINE SPINOLA
  • GABRIELLE D'ESTRÉES

L'AMOUR PLATONIQUE

DIALOGUE.

GABRIELLE

Ainsi vous prétendez me persuader que votre amour pour Louis XII n'était qu'un amour platonique, et que vous vous borniez tous deux à l'union des âmes ?

Gabrielle d'Estrées (1573-1599) : Maîtresse de Henri IV de 1591 à sa mort, elle eut du Roi trois enfants.

THOMASSINE

Oui, sans doute ; et la flamme dont je brûlai pour lui là-haut, fut aussi chaste, aussi pure, aussi peu matérielle, que celle dont je brûle ici-bas.

Thomassine Spinola : Aristocrate gênoise, elle éprouvât un inextinguible amour platonique pour le roi Luis XII. Elle mourut de chagrin huit jours auprès le roi du Roi de France. Elle écrivit des poèmes.

GABRIELLE

Vous aviez affaire à un Roi, et les Rois ne s'en tiennent pas au métaphysique de l'amour. Mon Henri IV ne s'en serait pas contenté ; et je crois que Louis XII, qui lui ressemblait par sa bonté, par son courage, dut lui ressembler aussi par sa manière d'aimer.

THOMASSINE

Vous vous trompez ; cette manière d'aimer dont Henri IV usait avec vous, Louis XII la réservait pour la Reine : il n'avait pour son amante qu'un penchant tout spirituel.

GABRIELLE

Voilà un partage bien singulier !

THOMASSINE

Le lot de la maîtresse n'est pas celui que vous auriez préféré ?

GABRIELLE

Je sais du moins que la plupart des maris font un partage tout contraire.

THOMASSINE

Je le sais comme vous ; mais Louis XII était trop au-dessus des autres hommes, pour suivre leur exemple.

GABRIELLE

Cet éloge de votre Héros ne prouve rien. L'amour que Henri IV avait pour moi est dans la Nature, et celui que vous prétendez avoir eu l'un pour l'autre n'exista jamais que dans les Romans.

THOMASSINE

Mais l'Histoire parle en termes très exprès de mon union intellectuelle avec Louis XII.

GABRIELLE

Voilà précisément ce que je vous disais ; cette union des âmes ne ne trouve que dans les Romans.

THOMASSINE

Quoi ! L'Historien Jean d'Authon est un Romancier ?

Jeahan d'Authon (1466-1528) : Historiographe, chroniquer de Louis XII, on a de lui Les "Annales du roi Louis XII".

GABRIELLE

Sans doute ; il fut le menteur du Roi et le vôtre.

THOMASSINE

Voilà une étrange calomnie !

GABRIELLE

Ce Jean d'Authon était-il présent à vos entretiens secrets ?

THOMASSINE

Non, sans doute ; et l'amour platonique ne serzit pas moins gêné que l'autre par la présence d'un tiers.

GABRIELLE

Quelle preuve cet Historien pouvait-il donc avoir de votre chasteté mutuelle ?

THOMASSINE

Quelle preuve ? La parole de Louis XII. Vous est-elle suspecte ?

GABRIELLE

Autant que la vôtre, dans cette matière.

THOMASSINE

Quoi ! Vous accuseriez d'un mensonge un Prince dont la foi était plus respectée dans l'Europe, que les traités les plus solennels ?

GABRIELLE

Celle de Henri IV ne l'était pas moins ; et s'il eût voulu persuader à la France, qu'entre lui et Gabrielle, il n'y avait que l'union des âmes, personne ne l'aurait cru. En vain aurait-il pensionné les plus intrépides Historiens pour le dire ; on aurait donné un démenti en face à Péréfixe lui-même, sans respect pour sa mitre.

THOMASSINE

Que vous connaissiez peu le vrai bonheur ! Si vous saviez quels plaisirs on goûte dans l'union des âmes ! Plaisirs purs, la jouissance ne vous épuise point ; l'absence même ne vous altère pas : les âmes, pour vous goûter, et pour se réunir, franchissent l'espace des temps et des lieux ; vous survivez à la destruction de tout ce qui est mortel dans l'homme : en mourant, il ne change point d'état, parce qu'aux Enfers il brûle toujours du même amour, et que cet amour est sa vie.

GABRIELLE

Voilà bien des mots, ma chère Thomassine.

THOMASSINE

Ils sont inintelligibles pour vous, Gabrielle ; mais, croyez moi, si le bonheur de votre amant vous eût été cher, vous l'auriez forcé à se borner avec vous à l'amour platonique.

GABRIELLE

Vraiment, vous me donnez-là un bon conseil. Henri IV eût été longtemps mon amant, si je l'avais réduit à ce régime métaphysique de l'union des âmes ! Une résistance, bien ménagée , enflamme l'amour en l'irritant ; mais une résistance trop longue, ne tarde pas à l'éteindre. Et comment avez-vous pu espérer de captiver longtemps un amant couronné, sans lui accorder quelques faveurs ?

THOMASSINE

Je voulus être digne de lui. L'âme de Louis XII était si grande, si sublime, que j'aurais cru l'outrager, si j'avais aimé dans lui autre chose qu'elle. Je m'enflammai sans l'avoir vu, sans même avoir vu son portrait.

GABRIELLE

Voilà certainement une flamme toute spirituelle. Mais suivons ses progrès, et nous la verrons peut-être se matérialiser un peu.

THOMASSINE

La renommée publiait partout sa bonté, sa justice, sa bonne foi, sa bravoure.

GABRIELLE

Et ne parlait-elle pas aussi de sa taille majestueuse, de ses grâces naturelles, de ses regards animés d'un feu tout céleste ?

THOMASSINE

Je ne m'en informai jamais. Le tableau seul de ses vertus fit naître dans mon coeur une flamme douce et pure.

GABRIELLE

Vous vous trompiez vous-même ; et, dans cette flamme, je ne vois que de l'estime et de l'admiration qui n'ont rien de brûlant.

THOMASSINE

Enfin on annonça que Louis XII allait faire son entrée dans Gênes.

GABRIELLE

Et votre coeur vola non au-devant de sa personne, mais au-devant de sa vertu ?

THOMASSINE

Les Dames Génoises avaient épuisé toutes les ressources de l'art pour leur parure.

GABRIELLE

Vous n'aviez pas négligé la vôtre ?

THOMASSINE

Non, sans doute. Le respect me faisait un devoir de la soigner. Me serais-je montrée en simple négligé devant le plus grand Roi du monde ?

GABRIELLE

J'entends ; la parure du corps est aussi un peu nécessaire à l'union des âmes.

THOMASSINE

Les rues étaient jonchées de fleurs ; des pyramides, élevées de distance en distance, étaient surchargées des trophées du Héros ; les enseignes qu'il avait enlevées aux Vénitiens flottaient dans les airs ; le bruit des fanfares se mêlait aux acclamations d'un peuple ivre de joie.

GABRIELLE

Au fait, au fait. Qu'importe toute cette pompe à l'union des âmes ?

THOMASSINE

Enfin sous un arc de triomphe je vis s'avancer le Héros.

GABRIELLE

C'est où je vous attends.

THOMASSINE

Il était tel que mon imagination me l'avait peint. Son port était noble, ses gestes cieux, mais point étudiés ; la douceur de ses regards tempérait leur ardeur martiale ; son sourire était celui de l'innocence ennobli par la majesté.

GABRIELLE

De sorte que son port, ses grâces, ses regards, son sourire, ne refroidirent point la flamme que sa vertu avait allumée ?

THOMASSINE

Non. Mais ils ne la rendirent pas plus brûlante ; et je vous assure que je ne vis, que je n'aimai en lui, que le père de la France, le vainqueur de Venise, et le protecteur de ma Patrie.

GABRIELLE

Mais si ce Héros avait été bossu, borgne ou boiteux ; s'il avait eu, par exemple, la figure de cet Ésope, qui, malgré la beauté de son âme, ne put trouver, dans toute la Grèce , une Thomassine Spinola, parlez sincèrement, l'auriez-vous autant aimé ?

THOMASSINE

Oui.

GABRIELLE

J'en doute.

THOMASSINE

Au milieu de cette pompe triomphale, je m'étais placée sur un balcon...

GABRIELLE

De manière que son âme pût apercevoir la vôtre ?

THOMASSINE

Il daigna me remarquer, et laisser tomber sur moi un regard de bonté. Je rougis.

GABRIELLE

L'amour métaphysique fait donc rougir aussi ? Avouez qu'il a bien des traits de ressemblance avec l'autre... Ensuite ?

THOMASSINE

Je cherchai l'occasion de le voir, de lui parler. Le rang que tenait ma famille me la présenta.

GABRIELLE

Ainsi les âmes qui franchissent l'espace des temps et des lieux, ont cependant besoin, pour converser ensemble, que les corps se rapprochent ?

THOMASSINE

Notre union n'était pas encore formée. Il devinait mes sentiments, je devinais les siens ; mais il fallait une explication, et par conséquent une entrevue. Tout étant spirituel dans mon amour, comme dans le sien, je ne balançai point à me déclarer la première.

GABRIELLE

Quoi ! Avec tant de décence et de vertu, vous fîtes des avances ?

THOMASSINE

Oui. Dans l'amour matériel notre sexe doit bien se garder d'en faire : mais les âmes n'ont point de sexe, et les suites de leur union n'ont rien de dangereux. Il est donc indifférent que ce soit l'une ou l'autre qui fasse les avances.

GABRIELLE

Voilà une recette excellente pour une coquette, à qui un amant timide et gauche n'oserait déclarer sa passion ! Elle n'a qu'à lui lui déclarer la sienne, en l'assurant qu'il ne s'agit que de l'union des âmes ; elle éludera ainsi les lois de la pudeur.

THOMASSINE

Ces lois n'étaient point faites pour nous, puisque les sens n'avaient point de part à notre union, et qu'il n'y avait entre nous, comme dit mon cher Historien d'Authon, qu'une accointance honorable et aimable intelligence.

GABRIELLE

Et cette accointance honorable, cette aimable intelligence, n'inquiétaient point votre époux ?

THOMASSINE

Point du tout.

GABRIELLE

Pour un Italien, c'était être bien peu jaloux. On n'accuse pas les maris de ce pays-là de croire beaucoup à l'amour métaphysique. Il en est peu qui eussent souffert l'accointance honorable de leur femme avec un amant. Mais on dit que dès l'instant où vous vîtes Louis XII, votre mari perdit tous ses droits sur vous ? C'était pousser la pudeur trop loin, et un mari qui cédait votre âme à ce Héros, méritait bien au moins que vous lui laissiez le reste... Et quelle sut la fin de ce beau roman.

THOMASSINE

Un faux bruit de la mort de Louis XII se répandit en Italie ; je le crus, et j'en mourus de douleur.

GABRIELLE

Et Louis XII n'en mourut pas lui-même, en apprenant votre mort ?

THOMASSINE

Non, et j'en fus étonné ; mais il fit faire quatre poèmes à ma gloire.

GABRIELLE

Vous n'eûtes pas du moins l'ennui de les lire , et c'est quelque chose... Ma chère Thomassine, vous m'avez vanté les douceurs de l'amour Platonique, leurs délices, leur durée ; je veux bien y croire par amitié pour vous. Mais je vous jure que, si nous pouvions, avec nos deux amants, revenir sur la terre, je ne troquerais pas mon Henri IV contre votre Louis XII.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0