Opuscule dramatique en prose· Ou la Double Infidélité
Le Fat de Province
Personnages
- DORVAL
- CÉPHISE
- NÉRINE
- CRISPIN
- LA FLEUR
SCÈNE PREMIÈRE. Céphise, Nérine.
NÉRINE
En vérité, Madame, depuis quelques jours je ne vous reconnais plus.
CÉPHISE
Que dis-tu ?
NÉRINE
Non, Madame, ce n'est plus vous, ce n'est plus Céphise.
CÉPHISE
Quel changement trouves-tu dans ma manière d'être ?
NÉRINE
Quel changement ? Vous en seriez effrayée vous même, si vous le voyiez comme je le vois.
CÉPHISE
Quoi ! Mon teint n'a-t-il plus le même éclat ? Ces couleurs naturelles que m'envient tant de femmes forcées de recourir à l'art, seraient-elles effacées ? Tu m'alarmes, Nérine,
NÉRINE
Non, Madame, vos charmes ne font que s'accroître ; mais vous n'avez plus cette gaieté vive et brillante qui faisait en Province les délices des Sociétés. Paris est le séjour des plaisirs, et vous n'y avez trouvé que l'ennui.
CÉPHISE
Tu te trompes, ma gaieté est toujours la même.
NÉRINE
Vous dites cela d'un ton bien triste ! En Province, vous parliez sans cesse, souvent sans raison, toujours avec esprit. Enfin en babil vous l'emportiez sur moi, qui, grâces au Ciel, m'en acquitte assez bien. Mais à Paris, toujours rêveuse et taciturne...
CÉPHISE
Ah ! Je n'ai que trop parlé !
NÉRINE
Est-ce qu'une femme peut trop parler ? En vérité, il sied bien à une veuve, jeune et belle, d'être mélancolique ! On serait tenté de croire que vous songez encore au défunt. Une veuve triste, en Province, passe encore : mais à Paris, votre air langoureux va vous donner un ridicule ineffaçable. On ne pardonne point la tristesse aux veuves dans cette Capitale. Allons, Madame, prenez le ton de la bonne Compagnie ; imitez Cidalise.
CÉPHISE
Quoi ! Cette jeune Prude qui a perdu son mari, il y a six mois ?
NÉRINE
Prude, Madame ; elle l'était du vivant de son époux. Mais à présent, c'est une femme adorable, folâtrant, riant, dansant, caquetant. Oh ! Le veuvage à Paris a des effets miraculeux. Voyez Florinde.
CÉPHISE
Quoi ! Cette folle à qui la mort de son mari a fait tourner la tête ?...
NÉRINE
Du plaisir d'être veuve. Enfin, Madame, que manque-t-il à votre bonheur ? Vous venez à Paris pour recueillir une succession ; vous la croyiez en mauvais ordre, vous craigniez des procès : vous trouvez un bien clair toutes les difficultés aplanies, et vous entrez en possession, sans payer à la Justice un tribut ruineux et fort ordinaire. Dorval arrive, Dorval se loge près de vous dans cet Hôtel garni. Il est sensible, vous êtes belle ; la connaissance est bientôt faite, et l'amour se met de la partie. Riches tous deux, tous deux maîtres de votre sort, il ne tient qu'à vous de conclure le mariage.
CÉPHISE
Hélas !
NÉRINE
Vous soupirez ? C'est donc pour la forme, et parce qu'il faut que l'Hymen soit toujours précédé de quelques soupirs. Pour moi, je vous assure que je ne perdrais pas mon temps a soupirer, si l'objet de mes désirs était en ma puissance.
CÉPHISE
Que tu connais mal l'état de mon coeur ?
NÉRINE
Vous aimez Dorval ?
CÉPHISE
Je l'ai cru.
NÉRINE
Vous l'avez cru ! Ce propos est singulier.
CÉPHISE
Oui, je l'ai cru ; mais je vois maintenant que je me suis trompée.
NÉRINE
Je pardonnerais cette erreur à un enfant de treize ans ; mais une veuve, qui se trompe sur cet article, n'est point excusable.
CÉPHISE
Que veux-tu ? Dorval a du mérite, il m'inspira de l'estime. Il est officieux, il se donna des droits sur ma reconnaissance.
NÉRINE
Et vous avez pris de l'estime et de la reconnaissance pour de l'amour ? Pour moi, je n'aurais pas fait une pareille méprise.
CÉPHISE
Dorval me déclara sa passion d'une manière si persuasive, il mit tant de feu dans ses discours, dans ses regards, que charmée de ma conquête, je crus partager fa flamme. Je pris pour de l'amour, l'effort que je faisais pour l'aimer.
NÉRINE
Ah ! Madame, on n'aime pas quand on s'efforce d'aimer ; et les efforts sont aussi infructueux pour faire naître un amour qui n'est pas, que pour lui résister, lorsqu'il est né.
CÉPHISE
Te dirai-je encore plus ? Le dépit aida encore à m'aveugler sur l'état de mon coeur.
NÉRINE
Le dépit ! Et quel en était l'objet ?
CÉPHISE
Ce Sainville qui m'adora dans ma Patrie, qui m'inspira une passion véritable, et qui, au moment où j'allais combler ses voeux, me quitta pour un autre objet.
NÉRINE
Quoi ! Vous y songez encore ?
CÉPHISE
Si j'y songe, Nérine ?
NÉRINE
En vérité, le séjour de Paris ne vous a guère formée, et vous êtes encore une franche Provinciale. Ici, Madame, on s'aime, on se quitte, on se trahit, sans daigner seulement se traiter de perfides ; et lorsque, par hasard, on se revoit, on se souvient à peine, et de s'être aimés, et de s'être quittés.
CÉPHISE
Ah ! Nérine, que je suis heureuse qu'une pareille indifférence n'ait pas succédé à la perfidie de Sainville !
NÉRINE
Eh ! Quoi, Madame, ce qui fit votre supplice...
CÉPHISE
Fait actuellement mon bonheur. Le repentir me le ramène.
NÉRINE
Et vous croyez au repentir des amants infidèles ? Cette crédulité sent encore la Province. Ma foi, sans me flatter, je me formerais plus à Paris en six jours que vous en six mois.
CÉPHISE
Ah ! Si tu lisais la lettre que Sainville m'a écrite ; il peint ses remords, son désespoir d'une manière si touchante, que, toi-même, tu en serais émue.
NÉRINE
Il faut bien de l'éloquence pour m'émouvoir. J'ai quelque expérience, et l'expérience endurcit le coeur.
CÉPHISE
De l'expérience, Nérine, de l'expérience ?
NÉRINE
Je voulais dire de la théorie : ne chicanons point sur les mots.
CÉPHISE
Eh bien ! Toute ta théorie ne tiendrait pas contre les remords de Sainville.
NÉRINE
Ainsi, vous voilà engagée de nouveau dans ses liens ?
CÉPHISE
Plus que jamais.
NÉRINE
Eh bien ! Madame, il n'y a qu'à congédier Dorval. Voulez-vous me charger de cette commission ? Je m'en acquitterai à merveille. Au fond, si vous voulez que je vous dise ce que j'en pense, ce Dorval n'est qu'un présomptueux, un Petit-Maître de Province, qui a tous les ridicules de ceux de Paris, et nulles de leurs grâces ; qui croit se jouer de toutes les femmes qui se jouent de lui, et qui n'a du mérite qu'à ses propres yeux et aux vôtres. Tant que j'ai cru que vous l'aimiez, je n'ai pas osé vous dire de quel oeil je le voyais. Mais, Madame, chargez-moi de lui donner un congé en bonne forme.
CÉPHISE
Mais que deviendra-t-il ?
NÉRINE
Tout ce qu'il pourra.
CÉPHISE
Mais qui sait jusqu'où son désespoir peut le porter ; s'il ne viendra pas l'épée à la main disputer à Sainville sa conquête, ou si, plus aveugle encore en sa fureur, il ne tournera pas contre lui-même cette arme meurtrière ?
NÉRINE
Bon ! Madame, Dorval a déjà pris le ton de la Cour et de Paris. Ces transports jaloux y sont inconnus ; et si l'on y voit quelques duels et quelques suicides, l'amour y a fort peu de part.
CÉPHISE
Tu ne connais pas Dorval ; tu ne sais pas jusqu'où va la violence de ses transports.
NÉRINE
Eh ! Qui sait, Madame, si son aventure n'est point pareille à la vôtre ; s'il n'est pas, comme vous, la dupe d'une méprise ; et si, à l'instant où vous cherchez à rompre votre chaîne, il ne cherche pas aussi à se dégager de la sienne ?
CÉPHISE
Qu'osez-vous dire, Mademoiselle ?
NÉRINE
Une conjecture toute simple, et que votre exemple justifie.
CÉPHISE
Doutez-vous du pouvoir de mes charmes ?
NÉRINE
Non, Madame.
CÉPHISE
Pensez-vous que mes yeux ne puissent pas allumer une passion véritable ?
NÉRINE
À Dieu ne plaise que j'aie une telle pensée ! Mais, Madame, que Dorval vous aime ou, ne vous aime pas, qu'importe, puisque Sainville vous adore ?
CÉPHISE
S'il m'adore ! Vous verrez ce soir, Mademoiselle, si mes charmes sont sans pouvoir ; si, lorsqu'on m'a quittée, on peut vivre heureux. Vous serez témoin des remords de Sainville.
NÉRINE
Quoi ! Madame, Sainville est à Paris !
CÉPHISE
Il arrive ce soir, je n'ai pu prévenir son voyage.
NÉRINE
Mais, s'il rencontre Dorval dans cet hôtel ?
CÉPHISE
Dorval va partir pour Fontainebleau. On lui mande que sa présence y est nécessaire pour obtenir l'emploi qu'il sollicite ; et je profiterai de son absence pour concerter avec Sainville et toi les moyens de rompre avec lui. On s'avance vers ce salon ; c'est quelqu'un des étrangers qui demeurent ici...
NÉRINE
Mais si c'était Dorval lui-même qui vînt prendre congé de vous ?
CÉPHISE
Alors avertis-moi ; je viendrai recevoir ses adieux, et je presserai son départ. Rentrons.
SCÈNE II. Dorval, Crispin.
CRISPIN
La chaise de poste est prête, Monsieur ; il est tard, nous n'arriverons à Fontainebleau que vers minuit.
DORVAL
Va, mon pauvre Crispin , nous n'allons pas si loin.
CRISPIN
Quoi ! Vous n'allez pas à la Cour ?
DORVAL
Eh ! Non, te dis-je.
CRISPIN
On ne vous y appelle pas pour vous donner cet emploi ?
DORVAL
Point du tout.
CRISPIN
Et cette lettre que vous avez reçue n'était pas du Ministre qui vous protège ?
DORVAL
Non, elle était d'une femme.
CRISPIN
J'entends : vous brûlez d'une flamme nouvelle ?
DORVAL
Il n'est que trop vrai.
CRISPIN
Et Céphise ?
DORVAL
Céphife ? Son sort m'inquiète en effet. Je rougis de l'abandonner... Mais Julie est si belle !... Cependant je ne suis point en paix avec moi-même ; le remords me déchire.
CRISPIN
Bon, des remords ! E Et ce qu'un joli homme doit les connaître ?
DORVAL
Je me rends justice : je sens bien qu'en cette occasion je ne suis pas honnête.
CRISPIN
Eh ! Se pique-t-on d'être honnête dans ce pays-ci ? Il suffit d'être aimable.
DORVAL
Ma foi, quoi qu'il arrive, le fort en est jeté : Julie a pris sur tous mes sens un empire absolu.
CRISPIN
Et cette passion durera-t-elle autant que la première ? Savez-vous bien, Monsieur, qu'il y a deux grands mois que vous êtes amoureux de Céphise ?
DORVAL
Amoureux ! Tu l'as cru ?
CRISPIN
Eh ! Qui ne l'aurait pas cru comme moi, en vous voyant si empressé à lui plaire ?
DORVAL
J'avais entendu dire dans ma Province, que le ton de la société de Paris était de tenir à toutes les femmes des propos galants, de déclarer sa passion à chaque beauté que l'on rencontrait, et que tout cela était sans conséquence de part et d'autre. J'arrive ; je crains de paraître gauche dans ces fortes d'entretiens, et je veux faire l'essai de mes talents.
CRISPIN
Je commence à comprendre.
DORVAL
Je vois Céphise dans cet hôtel garni ; elle est belle, elle a de l'esprit, des grâces.
CRISPIN
Et vous répétez votre rôle avec elle ?
DORVAL
Oui ; c'était une Comédie que je jouais. Persuadé qu'ayant pris le ton de la bonne compagnie, elle jouait aussi de son côté. Point du tout ; la belle prend la chose au sérieux.
CRISPIN
Et tout cela sans conséquence ?
DORVAL
Je m'en aperçus trop tard. Te le dirai-je enfin ? Il y eut quelques moments où je me crus amoureux ; mais en consultant bien mon coeur, je fus désabusé.
CRISPIN
Et Céphise ne le fut pas ?
DORVAL
Non, je te l'avoue ; je continuai à la tromper, pour prolonger à la fois son illusion et son bonheur.
CRISPIN
À merveille, Monsieur, à merveille. Le séjour de Paris vous corrige ; vous devenez imposteur ; vous prenez les beaux airs ; vous ferez bientôt un homme adorable.
DORVAL
Je sentis d'abord quelque scrupule d'abuser une femme respectable. Mais l'air de la Capitale est si contagieux, que je perdis bientôt ma conscience de Province, et que je me mis au-dessus des remords.
CRISPIN
Fort bien, Monsieur, vous me charmez. Lorsque vous retournerez dans votre Province , vous pourrez donner à nos Petits Maîtres des leçons de scélératesse en amour.
DORVAL
Enfin je vis à l'Opéra la charmante Julie ! Un trait vainqueur partit de ses yeux.
CRISPIN
Et un trait vainqueur partit aussi des vôtres ?
DORVAL
Oui : nos coeurs s'enflammèrent dans le même instant.
CRISPIN
Ainsi, vous vous croyez amoureux mais si vous vous trompiez, comme lorsque vous avez cru aimer Céphise ?
DORVAL
Ah ! Ma flamme est trop vive pour que je m'y trompe. La nuit, le jour, je ne vois que Julie. Lorsque je parle à Céphise d'un ton si passionné, c'est à Julie que je crois parler.
CRISPIN
Ainsi, ce Ministre d'État qui vous a écrit hier n'est autre que Julie ?
DORVAL
Justement...
CRISPIN
L'emploi qu'on vous accorde est celui de servir cette belle ?
DORVAL
En est-il un plus doux ?
CRISPIN
La maison de Julie est la Cour où nous allons figurer ?
DORVAL
Penses-tu qu'il ne vaut pas mieux obtenir ses bonnes grâces, que d'aller dans l'antichambre d'un Commis essuyer des refus ?
CRISPIN
Et votre famille qui vous envoie ici pour solliciter un emploi, se consolera de vous voir malheureux en affaires, lorsqu'elle vous verra heureux en amour ?
DORVAL
Sans doute. Julie est un parti considérable. Mais son sort dépend encore d'un oncle qui doit lui laisser une ample fortune. Elle est avec lui dans sa maison de campagne à Passy ; c'est par le conseil de Julie que j'ai loué une maison près de cette campagne. Je ferai connaissance avec cet oncle ; je lui plairai, et j'obtiendrai son aveu pour notre mariage. Alors je t'enverrai à Fontainebleau, d'où tu feras partir une lettre pour Céphise ; je lui manderai que la mort d'un de mes parents me force à retourner dans ma Province ; je lui peindrai mes regrets, mon désespoir...
CRISPIN
Et toutes les noirceurs d'usage. Mais, dites-moi , partez-vous sans aucune inquiétude sur le sort de Céphise ?
DORVAL
Non, je te l'avoue, je désirerais que son amour n'eut pas été plus sincère que le mien.
CRISPIN
Mais, si cela était ?
DORVAL
Malheureusement cela est impossible.
CRISPIN
Impossible, pourquoi ?
DORVAL
Regarde-moi, Crispin ; penses-tu qu'une femme puisse me voir impunément ?
CRISPIN
Fort bien. Vous voilà perfide, menteur et présomptueux : vous êtes un homme accompli ; et moi, qui prétendais être votre maître en fait de tromperies, je conviens que je ne suis que votre très humble disciple. Croyez-moi, Monsieur, ne quittons plus la Capitale ; nous ne sommes pas nés vous et moi pour la Province. Pour moi, je n'y retourne plus.
DORVAL
Il est temps de partir ; entre chez Céphise, et sache si elle peut recevoir mes adieux.
CRISPIN
Des adieux ! Ce mot me perce l'âme.
DORVAL
Entre donc.
CRISPIN
Des adieux ! Ah ! Je n'y puis tenir ; je sens mes larmes prêtes à couler.
SCÈNE III.
DORVAL
Lorsque je songe au rôle que je joue ici, je me trouve un homme bien détestable. J'ai beau faire, je ne puis me dissimuler mes noirceurs... Je fais le malheur d'une femme respectable... Si mon infidélité allait lui causer la mort !... Qu'ils font heureux, ces Seigneurs de la Cour, qui commettent chaque jour de ces petites atrocités, sans que leur repos soit troublé par le moindre remords !
SCÈNE IV. Dorval, Crispin.
CRISPIN
Ma foi, Monsieur, je ne sais si votre départ fera verser autant de pleurs que vous pensez.
DORVAL
Comment !
CRISPIN
Faut-il vous parler avec franchise ?
DORVAL
Tu vas me dire encore quelque impertinence ?
CRISPIN
Je suis entré d'un pas lent, l'air abattu ; l'oeil morne...
DORVAL
Achève donc, Bourreau.
CRISPIN
Eh ! Vous êtes aussi impatient, que si vous étiez amoureux... Puis d'une voix entrecoupée de sanglots, j'ai annoncé que nous allions partir.
DORVAL
Eh bien !
CRISPIN
Je croyais que Céphise allait jeter des cris, s'arracher les cheveux, ou perdre l'usage de ses sens.
DORVAL
Mais qu'a-t-elle dit enfin ?
CRISPIN
Rien du tout.
DORVAL
C'est que la douleur étouffait sa voix. Moments cruels pour une âme qui conserve un reste d'honnêteté ! Ah ! Que de chagrins je vais causer à Céphise !
CRISPIN
J'en doute fort.
DORVAL
Mais quelle preuve as-tu de son indifférence ?
CRISPIN
À peine ai-je prononcé en pleurant ce mot fatal : « Nous partons », que Céphise et Nérine se font regardées en souriant.
DORVAL
Tu oses soutenir que tu les as vu rire ?
CRISPIN
Oui, Monsieur, je l'ai vu.
DORVAL
Eh bien, c'est qu'elles ont ri de ta grimace. Tu as si peu de grâces à pleurer !
CRISPIN
Soit : mais j'ai de bons yeux, et je vois qu'on est aussi impatient de vous voir partir, que vous l'êtes vous-même de vous en aller.
DORVAL
Monsieur Crispin, trêve d'impertinence ; l'amour-propre ne m'aveugle pas. Personne n'est plus impartial que moi sur son propre compte ; et lorsque j'examine froidement ce que je vaux, je ne pense pas qu'une femme puisse me voir partir sans me regretter. On a beau être modeste, il faut pourtant se rendre justice ; et l'on ne peut se dissimuler une vérité qu'on sent au fond de son âme.
SCÈNE V. Céphise, Dorval, Nérine, Crispin.
DORVAL
Ah ! Madame, que la fortune est cruelle ! Pourquoi me force-t-elle à m'éloigner de vous ? Non, sans votre ordre, chère Céphise ; je ne partirais pas. Je renoncerais à cet emploi qui flatte mon ambition ; et j'aimerais mieux le voir passer aux mains de mon concurrent, que de vous quitter un seul jour : car un jour loin de vous, est un siècle pour moi.
CRISPIN, à Nérine
Tout ce qu'il dit à ta maîtresse, je le sens pour toi.
NÉRINE
Mais tu ne sollicites point d'emploi ?
CRISPIN
Comment ! Si mon Maître est en place, je serai son premier Commis ; je donnerai mes audiences, et j'aurai pour les audiences particulières un joli cabinet, où je recevrai les belles solliciteuses comme Nérine.
DORVAL
Vous l'ordonnez, il faut partir.
CRISPIN, bas à Dorval
Allons, Monsieur, des pleurs, des soupirs, des exclamations.... Échauffez-vous donc.
DORVAL
Ah, si je ne consultais que mon coeur, si votre intérêt ne m'était pas plus cher que le mien, je renoncerais à toute idée de fortune, pour ne m'occuper que du foin de. vous plaire.
CRISPIN, bas à Dorval
Ah ! Bon Dieu ! Que vous êtes froid ! Tenez , regardez-moi...
À Nérine.
Ah ! Séparation cruelle ! Instant affreux ! Quitter Nérine !... Plutôt la mort ! Plutôt mille morts !
CÉPHISE, à Dorval
Non, Dorval, si je vous avais retenue près de moi, je me reprocherais d'avoir nui à votre avancement ; vous me le reprocheriez vous-même un jour, car l'Amour passe, Dorval.
DORVAL
Ah ! Le mien durera autant que ma vie ; et si, dans la tombe, on est encore capable de quelque sentiment, l'Amour est le seul que je conserverai chez les Morts.
CRISPIN, bas à Dorval
Des phrases de roman ! Fi ! Cela sent la Province.
CÉPHISE, bas à Nérine
Le cruel homme ! Il s'obstine à rester. Comment nous en défaire ! Sainville va arriver.
À Dorval.
Les instants sont précieux, surtout à la Cour. Quelque doux que soient ceux que je passe avec vous, je dois précipiter votre départ : ne le différez pas davantage.
CRISPIN, bas à Dorval
Comme elle vous regrette ! Comme elle s'efforce de vous retenir !
DORVAL, à Céphise
Est-ce de votre bouche que je devais recevoir cet ordre cruel !
CÉPHISE
Il n'est pas moins cruel pour moi que pour vous ; mais il est nécessaire.
DORVAL
Ah ! Dieux, je n'y survivrai pas.
CÉPHISE, bas à Nerine
Ah ! Que je suis fâchée de lui voir tant d'amour et tant de regret de me quitter !
DORVAL, bas à Crispin
En vérité, je voudrais bien qu'elle me vît partir avec moins de chagrin. Sa douleur m'afflige.
CÉPHISE, à Dorval
Le Ministre vous appelle ; encore une fois, partez, je le veux.
DORVAL, bas à Crispin
Au ton dont elle me l'ordonne, on voit bien qu'elle craint que je n'obéisse.
CRISPIN, bas à Dorval,
Elle craint bien plutôt que vous n'obéissiez pas.
CÉPHISE, à Dorval
Pour ne pas prolonger les moments que vous perdez ici, je rentre dans mon appartement.
DORVAL
Ah ! Du moins permettez, cruelle... Elle me fuit ! Ô Ciel !
SCÈNE VI. Dorval, Crispin.
DORVAL
Enfin, nous en voilà délivrés... Partons... Je vais revoir la beauté qui me charme, et dont je suis aimé.
CRISPIN
Dont vous êtes aimé ?
DORVAL
Quoi ! Douteras-tu encore de l'amour de Julie ! Doutes de celui de Céphise tant que tu voudras : mais Julie ! elle m'aime ; que dis-je ? elle m'adore. Est-il un mortel plus heureux que moi ? Je vais demeurer près d'elle. Chaque jour, ses yeux me diront qu'elle m'aime ; chaque jour, sa bouche me le répétera. Partons , Crispin ; rien ne peut plus retenir mon impatience.
CRISPIN
Allons... Mais quelle est cette figure ?
SCÈNE VII. Dorval, Crispin, Lafleur.
LAFLEUR
Monsieur, je suis chargé de vous remettre cette lettre.
DORVAL
De quelle part ?
LAFLEUR
De la part de Julie.
DORVAL
Ah ! Je ne pouvais recevoir un message plus agréable... Mais je ne te connais point. Depuis quand es-tu à Julie ?
LAFLEUR
Je ne suis point à Julie ; c'est son oncle que je fers.
CRISPIN, à part
C'est le valet de l'oncle, qui apporte une lettre de la nièce ! Je n'augure rien de bon de tout ceci.
DORVAL
Tiens, mon ami, il me suffit que Julie t'ait employé une fois, pour que tu me fois cher, prends ces dix louis... Prends, te dis-je.
LAFLEUR, à part
S'il savait ce que contient l'épître, il ne serait pas zi généreux. Mais j'ai encore une lettre à remettre dans cet hôtel. Achevons notre message.
Il s'enfuit.
CRISPIN
Il s'enfuit bien vite !
SCÈNE VIII. Dorval, Crispin.
DORVAL
Tu vas voir si l'on m'aime !
CRISPIN
Je tremble à l'ouverture de la lettre.
DORVAL
Tu vas voir comme Julie exprime son impatience.
CRISPIN
Peut-être c'est du ton dont Céphise exprime la tienne.
DORVAL
Avant que je puisse baiser la belle main qui a tracé cette lettre, que je la baise du moins, cette aimable épître.
CRISPIN
Avant de la baiser, il faudrait savoir du moins ce qu'elle contient.
DORVAL
Ce qu'elle contient ? Je le sais déjà. Je te la réciterais sans l'avoir lue.
CRISPIN
Vous avez le don de deviner ?
DORVAL
Tiens, sans ouvrir la lettre, je parie que voilà ce qu'elle dit : « Que vous êtes cruel, cher Dorval , de me laisser languir dans l'impatience ! Si vous connaissiez comme moi ce supplice !.. Quoi ! Il est six heures, et vous n'êtes point encore arrivé ! Je compte les instants ; mon coeur vole au-devant de vous. »
CRISPIN
En vérité, vous vous écrivez à vous-même beaucoup plus tendrement, que vous n'écrivez à vos maîtresses.
DORVAL
Puis elle continue ainsi : « Ah ! Cher Dorval, si vous m'aimiez autant que je vous aime, montreriez-vous si peu d'empressement ? Mais venez me revoir, et tout est pardonné. »
CRISPIN
Vous êtes généreux ; vous pardonnez aisément. Quelle bonté ! Quelle clémence ! Et n'a-t-il rien de plus dans la lettre ?
DORVAL
Rien, que je sache.
CRISPIN
Elle est telle que vous me l'avez récitée !
DORVAL
Oui, je parie que c'est cela en substance. Si ce ne sont point les propres mots de Julie, ce sont du moins ses idées. »
CRISPIN
Ma foi, je ne vous conseille pas de soutenir la gageure jusqu'au bout.
DORVAL
Pourquoi donc ?
CRISPIN
Je ne sais ; mais l'air du messager, sa prompte fuite, tout cela m'inquiète.
DORVAL
Oh ! Tu es l'animal le plus timide que je connaisse.
CRISPIN
Dites le plus prudent.
DORVAL
Allons, il faut te convaincre par tes yeux. Ouvres-la, cette lettre, et lis-la toi-même.
CRISPIN
Mais, si par hasard elle renfermait qnelqu'impertinence, n'allez pas en punir le lecteur.
DORVAL
Eh ! Lis donc, bourreau.
CRISPIN
Ouvrons et lisons. De Passy, ce 16, à quatre heures.
DORVAL
Eh ! Qu'importe la date ? Au fait.
CRISPIN
La date importe plus que vous ne pensez ; et ce fera, dans l'histoire de vos amours, une époque dont vous vous souviendrez.
DORVAL
Ah ! Tu me feras perdre patience !
CRISPIN
Allons, vous voulez que je lise , il faut satisfaire.
Il lit.
Monsieur.
DORVAL
Comment, Monsieur ! Il n'y a point mon cher Dorval ?
CRISPIN
Non ; il y a, Monsieur.
DORVAL
Allons, cela ne se peut ; ce n'est pas son style.
CRISPIN
Parbleu, je sais lire. « Monsieur, la volonté de mon oncle, dont je dépends, me forces à choisir un autre époux ».
DORVAL
Que dis-tu ?
CRISPIN
Je lis ce qui est écrit : continuons. « Je n'aurais obéi qu'en pleurant, peut-être même n'aurais-je pas obéi, si je ne venais d'apprendre, qu'au mépris de la foi que vous m'avez jurée, vous avez, dans l'hôtel même où vous demeurez, d'autres amours et d'autres projets de mariage ».
DORVAL
Et qui peut le lui avoir dit ?
CRISPIN
Vous êtes si discret, que je ne serais pas surpris quand vous le lui auriez dit vous-même. La renommée n'a pas besoin de prendre sa trompette pour publier vos exploits, vous vous en acquitter beaucoup mieux qu'elle.
Vous savez vaincre et chanter vos victoires.Ce vers célèbre est une citation de Voltaire, La Henriade, Chant VII.
DORVAL
Trêve de plaisanterie : poursuis ?
CRISPIN
Jusques-là je ne vois pas une de vos phrases. Je cherche en vain : mon coeur vole au devant de vous, je compte les instants, et toutes les douceurs que vous vous écriviez à vous-même. Mais continuons ; la sévère Julie changera peut-être de style.
Il lit.
« Depuis que j'ai su cette intrigue, le bandeau est tombé de mes yeux, et je vous vois tel que vous êtes. »
DORVAL
Si elle me voit tel que je fuis, je ne pense pas que ce soit une raison de rompre avec toi.
CRISPIN, lit
« Si je voulais me venger de ma rivale, je lui conseillerais de vous épouser. » Le compliment n'est pas flatteur.
DORVAL
L'ingrate ! La perfide !
CRISPIN, lit
« Sachez, Monsieur, que si un Petit-Maître de Paris réussit rarement à tromper longtemps une honnête femme, un Petit-Maître de Province, encore gauche et novice, doit bien moins y réussir. Retenez bien cette leçon. »
DORVAL
Insolent maraud ! Je t'apprendrai...
CRISPIN
Eh ! Ce n'est point moi qui parle, c'est Julie.
Il lit.
« Retenez bien cette leçon ; mais oubliez pour jamais celle qui vous la donne. »
DORVAL
Ah ! Je ne croirai jamais que Julie ait écrit ces horreurs ; tu as forgé cette lettre.
CRISPIN
Lisez plutôt vous-même.
DORVAL, après avoir lu
Il n'est que trop vrai.
CRISPIN
Baisez-la donc, cette lettre, avant de baiser la belle main qui l'a tracée.
DORVAL
Vit-on jamais une trahison plus noire ! Hier elle m'écrit la lettre la plus passionnée, et aujourd'hui elle rompt avec moi ! Voilà les femmes : inconstance, mensonge, perfidie, toutes ces noirceurs leur font familières.
CRISPIN
Avouez que ces mêmes noirceurs ne vous coûtent pas beaucoup ; rendez-vous justice. Au reste, allez la revoir, et tout est pardonné,
DORVAL
La revoir ! Après cette perfidie ! Je serais assez lâche pour la revoir ! Non, non ; je fais mépriser qui m'offense. La revoir ! Non, jamais... jamais je ne la reverrai.
CRISPIN
Vous ferez bien.
DORVAL
Tiens, Crispin, quand elle m'écrirait une lettre dictée par le repentir le plus amer...
CRISPIN
Ne craignez rien, elle ne vous l'écrira pas.
DORVAL
Enfin, quand elle viendrait elle-même-ici, les cheveux épars, les yeux baignés de larmes, me dire : « Dorval, cher Dorval, je sais quel coup affreux j'ai porté à votre coeur ; mais l'amour et le repentir vous ramènent votre amante. Une fatale erreur égara ma main, lorsque je traçai cette lettre. Moi, vous quitter ! Julie rompre avec Dorval ! Non, jamais cette pensée affreuse n'est entrée dans mon âme. Rends-moi ton coeur, Dorval, rends-moi ton coeur... Non, perfide, non. Ce coeur n'est plus à vous ; il ne rentrera jamais sous vos loix. Il a brisé sa chaîne ; il est libre, et laisse à vos remords le soin de le venger. »
CRISPIN
J'approuve ce courroux.
DORVAL
« En vain vous me poursuivez. Non, je ne veux plus voir ces yeux qui m'avaient séduit. C'en est fait ; vous m'avez ordonné de vous fuir, je serai fidèle à cet ordre. Allez, engagez-vous sous les lois d'un autre époux ; c'est alors que vous connaîtrez le prix de ce que vous avez perdu. »
CRISPIN
Ferme ; appuyez, Monfieur. N'allez pas lui pardonner. Soyez inexorable.
DORVAL
Et toi, ne vas pas me parler en fa faveur !
CRISPIN
Je m'en garderai bien.
DORVAL
Ne vas pas m'engager à rentrer sous ses lois !
CRISPIN
Jamais je ne vous conseillerai une telle lâcheté.
DORVAL
Je parie qu'à présent elle se repent déjà de la rupture.
CRISPIN
Moi, je ne parie pas si légèrement.
DORVAL
Elle voudrait bien retenir cette lettre fatale.
CRISPIN
Avouez, Monsieur , que vous vous êtes trop pressé de faire le généreux envers le porteur de la lettre, et que ce sont dix louis bien mal placés.
DORVAL
C'est bien là le moment de songer à ces dix louis !
CRISPIN
Je ne suis pas fâché de vous donner cette leçon d'économie.
DORVAL
Laisse-là tes leçons.
CRISPIN
Non, Monsieur ; c'est le moment de vous en faire sentir l'importance. Sitôt qu'un laquais vient de la part d'une femme, vous croyez que sa maîtresse vous adore ; vous ouvrez votre bourse, avant d'ouvrir la lettre, et souvent cette lettre ne renferme qu'une défense de revenir chez celle qui l'a écrite. Généreux avec les valets des femmes même que vous ne connaissez pas, vous n'êtes économe qu'avec moi.
DORVAL
Crispin !
CRISPIN
Monsieur...
DORVAL
Il faut que je t'avoue ce qui se passe dans mon coeur, depuis que j'ai lu cette fatale lettre.
CRISPIN
Quoi ! Sentiriez-vous quelque retour vers Céphise ?
DORVAL
Justement. Depuis un instant je crois que j'en suis amoureux.
CRISPIN
Je vous en félicite.
DORVAL
Oui, Céphise a des yeux animés d'un feu tout céleste.
CRISPIN
Sans doute.
DORVAL
Une voix touchante...
CRISPIN
Une voix qui va chercher l'âme.
DORVAL
Des grâces naturelles...
CRISPIN
Un peu perfectionnées par l'art.
DORVAL
Une taille de Nymphe...
CRISPIN
Qu'on ne peut comparer qu'à celle de Nérine.
DORVAL
Un esprit vif et et délicat...
CRISPIN
Et des raisons ! C'est un prodige.
DORVAL
Julie était bien loin de toutes ces perfections.
CRISPIN
En vérité, je ne conçois pas comment Julie avait pu séduire un connoisseur tel que vous.
DORVAL
Oui, j'en suis sûr maintenant. J'aime, j'adore Céphise. Mon goût pour Julie n'était qu'un caprice passager ; mon penchant pour Céphise est un amour véritable.
SCENE IX. Dorval, Céphise, Nérine, Crispin.
CÉPHISE
Quoi, Monsieur, je vous retrouve ici ?
CRISPIN
Encore Monsieur ! Toujours Monsieur ! Gare une seconde rupture.
DORVAL
Ah ! Madame, je ne puis m'éloigner d'un séjour qu'embellissent vos attraits. J'ai voulu vous obéir ; je suis descendu, remonté, descendu, plus de dix fois, toujours prêt à partir, et toujours différant mon départ.
CÉPHISE, à part
Le fourbe !
NÉRINE, à Céphise
Voyons jusqu'où il poussera le mensonge.
DORVAL
Il semblait qu'un charme invincible arrêtait mes pas, me rappellait vers vous ; Crispin vous le dira.
CRISPIN
Rien n'est plus vrai, Madame.
DORVAL
Il est témoin des efforts que j'ai faits pour vous obéir. Il a vu mes transports, mes larmes , mes regrets.
CRISPIN
Je suis prêt à pleurer quand j'y pense. Si vous l'aviez vu, Madame, il vous aurait fendu le coeur.
NÉRINE, à Céphise
Le Valet est aussi fourbe que le Maître.
DORVAL
Non, Céphise, non ; je ne puis vivre sans vous. Qui sait combien de temps je serais retenu à la Cour ? Passer huit jours ! Que fais-je ? Peut-être un mois sans vous voir !
CÉPHISE
Ainsi vous manquerez au Ministre qui vous attend ?
DORVAL
Ah ! Je renonce à la fortune, aux honneurs ! Le seul que je désire, est de vous plaire, et de vous servir toute ma vie.
CÉPHISE
C'en est assez ; épargnez-vous de nouveaux mensonges.
DORVAL
Moi, vous tromper, Madame ! Que la foudre m'écrase...
CÉPHISE
Vous alliez à Fontainebleau ?
DORVAL
Oui, Madame ; si l'amour, plus puissant que l'ambition, ne m'eût retenu près de vous.
CÉPHISE
Le Ministre vous y appelait ?
DORVAL
Oui, sans doute. Les Grands ne savent pas qu'un regard de Céphife est préférable à toutes leurs faveurs.
CÉPHISE
Vos pas ne s'adressaient point à Passy ? Et Julie...
CRISPIN, bas à Dorval
Ah ! Nous sommes perdus.
DORVAL
Julie est une femme... que j'ai connue... par hasard...
CÉPHISE
Et que vous avez trahie, ainsi que moi. Voici ce qu'elle m'écrit.
CRISPIN
Monsieur, avant que Madame lise cette lettre, ne pourriez-vous pas deviner ce qu'elle contient, et me la réciter en substance ?
DORVAL
Tais-toi.
CRISPIN
Vous avez un talent singulier pour deviner, sur l'adresse seule d'une lettre, tout ce qu'elle renferme.
DORVAL
Te tairas-tu, maraud ?
CÉPHISE, lit
« J'aurais pu me venger de vous, Madame, en vous laissant votre erreur ; mais j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous ouvrir les yeux. Dorval, qui vous offrait sa main, me l'offrait en même temps. J'ai su, par une voie indirecte, qu'il vous avait annoncé son départ pour Fontainebleau ; mais il venait à Passy, sous le prétexte de faire connaissance avec mon oncle, et de me demander en mariage : il n'avait d'autre dessein que de nous tromper toutes deux... » Adieu, le plus perfide... le plus lâche de tous les hommes.
CRISPIN
Cet adieu est fort tendre.
NÉRINE
Rentrons, Madame ; j'entends une voiture, c'est probablement celle de Sainville. Allons le recevoir et lui pardonner : c'est un véritable amant, celui-là !
SCÈNE X. Dorval, Crispin.
DORVAL
Eh bien, Crispin ?
CRISPIN
Eh bien , Monsieur ?
DORVAL
Qu'en dis-tu ?
CRISPIN
Qu'il faut partir pour Fontainebleau, et voir si la fortune ne vous fera pas plus favorable que l'amour.
1 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0