Opuscule dramatique en prose
Le Gascon Joué
Personnages
- MONSIEUR SERINGUET, Apothicaire
- MADAME SERINGUET
- UN ABBÉ
- UNE DAME
LE GASCON JOUÉ
SCÈNE PREMIÈRE.
MADAME SERINGUET
Mon mari va revenir, et l'Abbé n'est point venu ! Le petit fripon ! Me laisser seule quand mon mari n'est pas à la maison : cela est abominable. En vérité il n'y a plus de moeurs : nous vivons dans un siècle affreux. Je parie que ce Gascon que je déteste, ce Gascon qui me vante sans cesse des bonnes fortunes qu'il n'a pas eues, des exploits qu'il n'a pas faits ; je parie qu'il viendra lui, parce que je ne l'attends pas. C'est un espion clairvoyant, importun. Il faut l'exclure ; oui : c'est un parti pris, il faut l'exclure. J'ai, pour y réussir, une Comédie toute préparée... Mais quoi ! Mon mari revient déjà !
SCÈNE II. Monsieur Seringuet, Madame Seringuet.
MADAME SERINGUET
Eh bien ! Mon petit coeur, vous voilà revenu ? Comme vous êtes échauffé ! Vous vous êtes trop pressé ; vous vous rendrez malade, mon bon ami. Vous suez, mon chou, souffrez que je vous essuie. Quand vous revenez à la maison, ne courez donc pas si vite. Eh bien, mon petit homme, qu'est-ce que les commissaires ont dit de votre mémoire ? L'ont-ils réduit de beaucoup ?
MONSIEUR SERINGUET
De trois cents livres. Ce n'est pas trop pour un mémoire d'Apothicaire.
MADAME SERINGUET
Et à combien l'aviez-vous porté ?
MONSIEUR SERINGUET
À quatre cents livres.
MADAME SERINGUET
Comment ! Ils l'ont réduit des trois quarts ! Ah ! Les gens détestables !
MONSIEUR SERINGUET
Ne t'affliges pas, ma chère moitié, ne t'affliges pas. Sur les cent francs que leur décision nous laisse, nous avons encore cinquante-une livres dix sols neuf deniers de gain clair et net.
MADAME SERINGUET
C'est du moins une consolation... J'oubliais de te dire que, pendant ton absence, on est venu chercher les drogues en question pour...
MONSIEUR SERINGUET
Paix, ne le nomme pas : ces gens-là paient ma discrétion.
MADAME SERINGUET
Il vaudrait mieux leur faire payer la mienne. La discrétion d'une femme doit être mise à plus haut prix que celle d'un homme.
MONSIEUR SERINGUET
Et notre Chirurgien Gascon, Forfantas, n'est point encore arrivé ? Il tarde bien à venir.
MADAME SERINGUET
Plût à Dieu qu'il ne vînt jamais !
MONSIEUR SERINGUET
Pourquoi donc ? Ses saillies m'amusent beaucoup.
MADAME SERINGUET
Si vous soupçonniez le but de ses visites, elles ne vous amuseraient pas tant. Jusqu'à ce jour j'ai gardé le silence ; mais enfin il faut parler. Sachez, mon coeur, que cet effronté Gascon en veut à mon honneur et au vôtre, et que, toutes les fois que vous n'y êtes pas, il me persécute ....
MONSIEUR SERINGUET
Ah ! Le petit scélérat ! Qui l'aurait cru ? Que je suis heureux d'avoir une femme si fidèle ! Combien d'autres, à sa place !...
MADAME SERINGUET
Il faut dès aujourd'hui lui fermer la porte pour jamais. Ce n'est pas que je craigne le danger ; mais il est des moments...
MONSIEUR SERINGUET
Tu doutes de ta vertu, ma poule ; ce doute même est une nouvelle preuve de ta vertu.
MADAME SERINGUET
Écoute, il va venir ; cache-toi ici près. Il me pressera, il se jettera à mes genoux : alors je frapperai un coup de pied, et tu entreras. Le garçon que j'ai prévenu te mettra au fait. Cache-toi vite, j'entends Forfantas.
MONSIEUR SERINGUET, s'en allant
Mais n'oublie pas de frapper le coup de pied bien à propos, et n'attends pas...
MADAME SERINGUET
Ne crains rien, cache-toi au plutôt.
SCÈNE III. Forfantas, Madame Seringuet.
FORFANTAS, à part
Sandis, j'en veux bien à la nature de m'a voir fait si beau garçon. Se voir ainsi persécuté par toutes les Belles ; bourgeoises, marquises, prudes, coquettes, je ne sais à qui entendre. Eh ! Mesdames, un peu de compassion ; les plus grands conquérants font des suspensions d'armes quelquefois. Ce n'est pas une paix perpétuelle que je vous demande, c'est une trêve de quelque temps.
À Madame Seringuet.
Ah ! Vous voilà, ma charmante : Eh bien ! Comment vont les plaisirs ? Vous me paraissez avoir un peu d'humeur ; j'en soupçonne la cause, c'est que je suis venu trop tard : mais que voulez-vous ? On se bat, on se tue pour m'avoir.
MADAME SERINGUET
Hélas !
FORFANTAS
Vous soupirez ! D'amour, sans doute ? Mais consolez-vous, mignonne ; on n'a pas un coeur de roc, et je me surprends aussi à soupirer quelquefois.
MADAME SERINGUET
Si je soupire, ce n'est point d'amour, mais de douleur. Ah ! L'abominable homme que ce Monsieur Seringuet ; croiriez-vous qu'il a poussé la cruauté jusqu'à me battre ?
FORFANTAS
Ah ! Le barbare ! Où étais-tu, Forfantas ?
Mais je saurai venger Inès, n'ayant pu la défendre.Si votre mari était un homme d'épée, il mordrait déjà la poussière : mais j'ai une méthode plus douce pour venger une jolie femme outragée par une tête à perruque. Informez-vous de moi à toutes les femmes battues, elles vous en rendront bon compte ; je suis le vengeur général du beau sexe outragé par les maris. Seriez-vous la seule que je ne vengerais pas ?
Citation du vers 796 de "Inès de Castro" de La Motte (1723) : "J'irais venger Inès, n'ayant pu la défendre ;"
MADAME SERINGUET
Hélas !
FORFANTAS
Faut-il que je doive ce soupir plutôt à la haine que vous avez conçue contre Monsieur Seringuet, qu'à l'amour que vous avez pour moi ?
MADAME SERINGUET
Oui, je hais beaucoup ce Monsieur Seringuet. Mais...
FORFANTAS
Mais vous m'aimez plus encore, n'est ce pas ? J'entends à demi mot. Eh bien ! Ma chère, pourquoi différez-vous mon bonheur ? Quelle crainte peut vous retenir ? Ah ! Par cette belle main que je serre contre mon coeur qui palpite, par ces beaux yeux qui m'ont enflamme, par ces genoux que j'embrasse...
Il se met à genoux.
SCÈNE III. Forfantas, Monsieur Seringuet, Madame Seringuet.
MONSIEUR SERINGUET
Comment ! Forfantas aux genoux de ma femme ! Ah ! Scélérat ! Et toi, perfide...
MADAME SERINGUET
Mon bon ami, ne nous condamnez pas sans nous entendre. Monsieur s'est trouvé... surpris tout-à-coup... d'une colique des plus violentes : il est tombé ; et moi, je faisais effort pour le relever.
À Forfantas.
Grimacez, tordez-vous, comme si vous aviez la colique.
FORFANTAS, se jetant dans un fauteuil
Ah ! Je me meurs, je n'en puis plus ! À mon secours, Monsieur Seringuet, à mon secours.
MONSIEUR SERINGUET
Pardon, ma femme, pardon, Monsieur, si je vous ai soupçonnés. Que je fuis malheureux ! Vite un lavement pour Monsieur, vite un lavement. Heureusement il y en a un tout préparé là-bas.
FORFANTAS
Le nom seul de lavement a fait effet. Je sens ma colique qui s'apaise.
MADAME SERINGUET, bas à Forfantas
Si vous ne soutenez pas votre rôle, il va s'apercevoir que c'est une feinte.
MONSIEUR SERINGUET, d'un ton ferme
Cette colique-là se calme bien vite !
FORFANTAS
Ah ! Je la sens qui redouble.
MONSIEUR SERINGUET
Eh bien ! Monsieur, prenez donc ce lavement.
FORFANTAS
Pour vous épargner cet embarras, si vous voulez, j'emporterai ce remède, et le prendrai chez moi.
MADAME SERINGUET, bas à Forfantas
Prenez-le ici pour l'amour de moi. Si vous ne le prenez pas, il va tout découvrir. Songez que c'est le plus soupçonneux et le plus vindicatif de tous les hommes.
J'ai cru que la scène des Apothicaires dans Pourceaugnac, celle du Malade imaginaire, celle du Légataire, pouvaient autoriser celle-ci, qui d'ailleurs n'est faire que pour être jouée en société. [NdA]
FORFANTAS, bas à Madame Seringuet
Eh bien ! Je vais le prendre. Mais consultez votre conscience, et jugez ce que vaut un pareil sacrifice.
À Monsieur Seringuet.
Monsieur, je suis à vos ordres.
SCÈNE V.
MADAME SERINGUET, seule
J'espère qu'après cette aventure je serai délivré de ce maudit Gascon ; il n'est pas encore au bout de l'aventure, et je veux jouir un moment de son embarras. Je parle qu'en sortant d'ici, il ira publier que j'ai été battue, et que je l'ai choisi pour mon vengeur.
SCÈNE VI. Monsieur Seringuet, Madame Seringuet, Forfantas.
MADAME SERINGUET
Eh quoi ! C'est déjà fait ?
MONSIEUR SERINGUET
Oui, ma femme, j'ai voulu le lui donner de main de maître ; je n'aurais pas confié à d'autres qu'à moi le soin de la santé du meilleur de mes amis.
FORFANTAS
Ah ! Déjà je sens... Monsieur... Madame... Excusez... Je sens déjà que ce remède... Je me sauve.
SCÈNE VII. Les Acteurs précédent, Une Dame.
LA DAME, arrêtant Forfantas
Monsieur, où courez-vous donc si vite ? Est-ce moi qui vous fais fuir ?
FORFANTAS
Non, Madame, j'ai des affaires très pressées.
LA DAME, l'arrêtant toujours
Deux mots, je vous en conjure, deux mots seulement.
FORFANTAS
Je n'ai pas le temps : je vous ai dit que j'ai des affaires très pressées.
LA DAME
Quelque rendez-vous, sans doute ? Mais de quelle espèce ? Est-ce affaire de coeur ? Est-ce affaire d'honneur ?
FORFANTAS
C'est bien pis que tout cela : je vous quitte.
LA DAME
Non : je ne vous laisserai point aller, avant de vous avoir fait une confidence essentielle.
À Madame Seringuet.
Vous le permettez, Madame ?
Bas à Forfantas.
Depuis que vous n'êtes venu au logis, il s'est passé d'étranges scènes. Mon brutal de mari... Vous connaissez sa fureur... Eh bien, il a eu l'audace...
FORFANTAS
De vous battre, n'est ce pas ? Et vous voudriez être vengée ? Mais je ne suis pas aujourd'hui dans mon jour de vengeance. A Diu fias.
SCÈNE VIII. Les Acteurs précédents, Un Abbé.
L'ABBÉ, arrêtant encore Forfantas
Ah ! Vous voilà, Monsieur Forfantas ! Que je suis enchanté d'une si heureuse rencontre !
FORFANTAS
J'en suis charmé aussi : mais je cours où j'ai affaire. Adieu.
L'ABBÉ, l'arrêtant toujours
Non pas, s'il vous plaît ; je vous tiens, et ne vous lâcherai pas, que je ne sache ce que vous penserez d'un petit Madrigal de ma composition. Madame en sera le sujet.
Madrigal : petite poésie amoureuse composée d'un petit nombre de vers libres inégaux, qui n'a ni la gêne d'un sonnet, ni la subtilité d'une épigramme, mais qui se contente d'une pensée tendre et agréable. [F]
FORFANTAS
Je ne me connais point en Madrigaux.
L'ABBÉ
La modestie est toujours la preuve du mérite. On connaît votre goût, vos lumières.
FORFANTAS
Eh bien ! Votre Madrigal est charmant ; laissez-moi partir.
L'ABBÉ
Comment pouvez-vous le juger, ne l'ayant pas entendu ?
FORFANTAS
Un de vos amis me l'a lu ce matin ; je l'ai trouvé délicieux.
L'ABBÉ
Cela ne se peut pas, puisqu'il n'est point encore fait ; c'est un impromptu que je vais faire devant vous... Attendez.
FORFANTAS
Je n'ai pas le temps d'attendre.
À part.
Tout ceci était un jeu préparé. Madame Seringuet, vous me le paierez. Je ne veux plus vous revoir.
L'ABBÉ
Je ne suis pas long dans mes impromptus. Demandez à Madame ; ce n'est pas le premier que j'aie fait pour elle. Voyons... L'Amour... l'Amour...
MADAME SERINGUET
Tous les Madrigaux que vous faites pour moi commencent par l'amour. Ce début est bien fade.
L'ABBÉ
Madame, on ne peut pas faire l'éloge de la mère sans dire deux mots du fils... Continuons : L'Amour, l' Amour... Ah ! Je n'ai pas la mémoire heureuse aujourd'hui.
Forfantas se débarrasse des bras de l'Abbé, et s'enfuit.
MADAME SERINGUET
Adieu donc, vengeur général du beau sexe outragé par les maris.
1 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0