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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose

Le Gascon Joué

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 1 vers· 4 personnages

Personnages

  • MONSIEUR SERINGUET, Apothicaire
  • MADAME SERINGUET
  • UN ABBÉ
  • UNE DAME

LE GASCON JOUÉ

SCÈNE PREMIÈRE.

MADAME SERINGUET

Mon mari va revenir, et l'Abbé n'est point venu ! Le petit fripon ! Me laisser seule quand mon mari n'est pas à la maison : cela est abominable. En vérité il n'y a plus de moeurs : nous vivons dans un siècle affreux. Je parie que ce Gascon que je déteste, ce Gascon qui me vante sans cesse des bonnes fortunes qu'il n'a pas eues, des exploits qu'il n'a pas faits ; je parie qu'il viendra lui, parce que je ne l'attends pas. C'est un espion clairvoyant, importun. Il faut l'exclure ; oui : c'est un parti pris, il faut l'exclure. J'ai, pour y réussir, une Comédie toute préparée... Mais quoi ! Mon mari revient déjà !

SCÈNE II. Monsieur Seringuet, Madame Seringuet.

MADAME SERINGUET

Eh bien ! Mon petit coeur, vous voilà revenu ? Comme vous êtes échauffé ! Vous vous êtes trop pressé ; vous vous rendrez malade, mon bon ami. Vous suez, mon chou, souffrez que je vous essuie. Quand vous revenez à la maison, ne courez donc pas si vite. Eh bien, mon petit homme, qu'est-ce que les commissaires ont dit de votre mémoire ? L'ont-ils réduit de beaucoup ?

MONSIEUR SERINGUET

De trois cents livres. Ce n'est pas trop pour un mémoire d'Apothicaire.

MADAME SERINGUET

Et à combien l'aviez-vous porté ?

MONSIEUR SERINGUET

À quatre cents livres.

MADAME SERINGUET

Comment ! Ils l'ont réduit des trois quarts ! Ah ! Les gens détestables !

MONSIEUR SERINGUET

Ne t'affliges pas, ma chère moitié, ne t'affliges pas. Sur les cent francs que leur décision nous laisse, nous avons encore cinquante-une livres dix sols neuf deniers de gain clair et net.

MADAME SERINGUET

C'est du moins une consolation... J'oubliais de te dire que, pendant ton absence, on est venu chercher les drogues en question pour...

MONSIEUR SERINGUET

Paix, ne le nomme pas : ces gens-là paient ma discrétion.

MADAME SERINGUET

Il vaudrait mieux leur faire payer la mienne. La discrétion d'une femme doit être mise à plus haut prix que celle d'un homme.

MONSIEUR SERINGUET

Et notre Chirurgien Gascon, Forfantas, n'est point encore arrivé ? Il tarde bien à venir.

MADAME SERINGUET

Plût à Dieu qu'il ne vînt jamais !

MONSIEUR SERINGUET

Pourquoi donc ? Ses saillies m'amusent beaucoup.

MADAME SERINGUET

Si vous soupçonniez le but de ses visites, elles ne vous amuseraient pas tant. Jusqu'à ce jour j'ai gardé le silence ; mais enfin il faut parler. Sachez, mon coeur, que cet effronté Gascon en veut à mon honneur et au vôtre, et que, toutes les fois que vous n'y êtes pas, il me persécute ....

MONSIEUR SERINGUET

Ah ! Le petit scélérat ! Qui l'aurait cru ? Que je suis heureux d'avoir une femme si fidèle ! Combien d'autres, à sa place !...

MADAME SERINGUET

Il faut dès aujourd'hui lui fermer la porte pour jamais. Ce n'est pas que je craigne le danger ; mais il est des moments...

MONSIEUR SERINGUET

Tu doutes de ta vertu, ma poule ; ce doute même est une nouvelle preuve de ta vertu.

MADAME SERINGUET

Écoute, il va venir ; cache-toi ici près. Il me pressera, il se jettera à mes genoux : alors je frapperai un coup de pied, et tu entreras. Le garçon que j'ai prévenu te mettra au fait. Cache-toi vite, j'entends Forfantas.

MONSIEUR SERINGUET, s'en allant

Mais n'oublie pas de frapper le coup de pied bien à propos, et n'attends pas...

MADAME SERINGUET

Ne crains rien, cache-toi au plutôt.

SCÈNE III. Forfantas, Madame Seringuet.

FORFANTAS, à part

Sandis, j'en veux bien à la nature de m'a voir fait si beau garçon. Se voir ainsi persécuté par toutes les Belles ; bourgeoises, marquises, prudes, coquettes, je ne sais à qui entendre. Eh ! Mesdames, un peu de compassion ; les plus grands conquérants font des suspensions d'armes quelquefois. Ce n'est pas une paix perpétuelle que je vous demande, c'est une trêve de quelque temps.

À Madame Seringuet.

Ah ! Vous voilà, ma charmante : Eh bien ! Comment vont les plaisirs ? Vous me paraissez avoir un peu d'humeur ; j'en soupçonne la cause, c'est que je suis venu trop tard : mais que voulez-vous ? On se bat, on se tue pour m'avoir.

MADAME SERINGUET

Hélas !

FORFANTAS

Vous soupirez ! D'amour, sans doute ? Mais consolez-vous, mignonne ; on n'a pas un coeur de roc, et je me surprends aussi à soupirer quelquefois.

MADAME SERINGUET

Si je soupire, ce n'est point d'amour, mais de douleur. Ah ! L'abominable homme que ce Monsieur Seringuet ; croiriez-vous qu'il a poussé la cruauté jusqu'à me battre ?

FORFANTAS

Ah ! Le barbare ! Où étais-tu, Forfantas ?

Mais je saurai venger Inès, n'ayant pu la défendre.

Si votre mari était un homme d'épée, il mordrait déjà la poussière : mais j'ai une méthode plus douce pour venger une jolie femme outragée par une tête à perruque. Informez-vous de moi à toutes les femmes battues, elles vous en rendront bon compte ; je suis le vengeur général du beau sexe outragé par les maris. Seriez-vous la seule que je ne vengerais pas ?

Citation du vers 796 de "Inès de Castro" de La Motte (1723) : "J'irais venger Inès, n'ayant pu la défendre ;"

MADAME SERINGUET

Hélas !

FORFANTAS

Faut-il que je doive ce soupir plutôt à la haine que vous avez conçue contre Monsieur Seringuet, qu'à l'amour que vous avez pour moi ?

MADAME SERINGUET

Oui, je hais beaucoup ce Monsieur Seringuet. Mais...

FORFANTAS

Mais vous m'aimez plus encore, n'est ce pas ? J'entends à demi mot. Eh bien ! Ma chère, pourquoi différez-vous mon bonheur ? Quelle crainte peut vous retenir ? Ah ! Par cette belle main que je serre contre mon coeur qui palpite, par ces beaux yeux qui m'ont enflamme, par ces genoux que j'embrasse...

Il se met à genoux.

SCÈNE III. Forfantas, Monsieur Seringuet, Madame Seringuet.

MONSIEUR SERINGUET

Comment ! Forfantas aux genoux de ma femme ! Ah ! Scélérat ! Et toi, perfide...

MADAME SERINGUET

Mon bon ami, ne nous condamnez pas sans nous entendre. Monsieur s'est trouvé... surpris tout-à-coup... d'une colique des plus violentes : il est tombé ; et moi, je faisais effort pour le relever.

À Forfantas.

Grimacez, tordez-vous, comme si vous aviez la colique.

FORFANTAS, se jetant dans un fauteuil

Ah ! Je me meurs, je n'en puis plus ! À mon secours, Monsieur Seringuet, à mon secours.

MONSIEUR SERINGUET

Pardon, ma femme, pardon, Monsieur, si je vous ai soupçonnés. Que je fuis malheureux ! Vite un lavement pour Monsieur, vite un lavement. Heureusement il y en a un tout préparé là-bas.

FORFANTAS

Le nom seul de lavement a fait effet. Je sens ma colique qui s'apaise.

MADAME SERINGUET, bas à Forfantas

Si vous ne soutenez pas votre rôle, il va s'apercevoir que c'est une feinte.

MONSIEUR SERINGUET, d'un ton ferme

Cette colique-là se calme bien vite !

FORFANTAS

Ah ! Je la sens qui redouble.

MONSIEUR SERINGUET

Eh bien ! Monsieur, prenez donc ce lavement.

FORFANTAS

Pour vous épargner cet embarras, si vous voulez, j'emporterai ce remède, et le prendrai chez moi.

MADAME SERINGUET, bas à Forfantas

Prenez-le ici pour l'amour de moi. Si vous ne le prenez pas, il va tout découvrir. Songez que c'est le plus soupçonneux et le plus vindicatif de tous les hommes.

J'ai cru que la scène des Apothicaires dans Pourceaugnac, celle du Malade imaginaire, celle du Légataire, pouvaient autoriser celle-ci, qui d'ailleurs n'est faire que pour être jouée en société. [NdA]

FORFANTAS, bas à Madame Seringuet

Eh bien ! Je vais le prendre. Mais consultez votre conscience, et jugez ce que vaut un pareil sacrifice.

À Monsieur Seringuet.

Monsieur, je suis à vos ordres.

SCÈNE V.

MADAME SERINGUET, seule

J'espère qu'après cette aventure je serai délivré de ce maudit Gascon ; il n'est pas encore au bout de l'aventure, et je veux jouir un moment de son embarras. Je parle qu'en sortant d'ici, il ira publier que j'ai été battue, et que je l'ai choisi pour mon vengeur.

SCÈNE VI. Monsieur Seringuet, Madame Seringuet, Forfantas.

MADAME SERINGUET

Eh quoi ! C'est déjà fait ?

MONSIEUR SERINGUET

Oui, ma femme, j'ai voulu le lui donner de main de maître ; je n'aurais pas confié à d'autres qu'à moi le soin de la santé du meilleur de mes amis.

FORFANTAS

Ah ! Déjà je sens... Monsieur... Madame... Excusez... Je sens déjà que ce remède... Je me sauve.

SCÈNE VII. Les Acteurs précédent, Une Dame.

LA DAME, arrêtant Forfantas

Monsieur, où courez-vous donc si vite ? Est-ce moi qui vous fais fuir ?

FORFANTAS

Non, Madame, j'ai des affaires très pressées.

LA DAME, l'arrêtant toujours

Deux mots, je vous en conjure, deux mots seulement.

FORFANTAS

Je n'ai pas le temps : je vous ai dit que j'ai des affaires très pressées.

LA DAME

Quelque rendez-vous, sans doute ? Mais de quelle espèce ? Est-ce affaire de coeur ? Est-ce affaire d'honneur ?

FORFANTAS

C'est bien pis que tout cela : je vous quitte.

LA DAME

Non : je ne vous laisserai point aller, avant de vous avoir fait une confidence essentielle.

À Madame Seringuet.

Vous le permettez, Madame ?

Bas à Forfantas.

Depuis que vous n'êtes venu au logis, il s'est passé d'étranges scènes. Mon brutal de mari... Vous connaissez sa fureur... Eh bien, il a eu l'audace...

FORFANTAS

De vous battre, n'est ce pas ? Et vous voudriez être vengée ? Mais je ne suis pas aujourd'hui dans mon jour de vengeance. A Diu fias.

SCÈNE VIII. Les Acteurs précédents, Un Abbé.

L'ABBÉ, arrêtant encore Forfantas

Ah ! Vous voilà, Monsieur Forfantas ! Que je suis enchanté d'une si heureuse rencontre !

FORFANTAS

J'en suis charmé aussi : mais je cours où j'ai affaire. Adieu.

L'ABBÉ, l'arrêtant toujours

Non pas, s'il vous plaît ; je vous tiens, et ne vous lâcherai pas, que je ne sache ce que vous penserez d'un petit Madrigal de ma composition. Madame en sera le sujet.

Madrigal : petite poésie amoureuse composée d'un petit nombre de vers libres inégaux, qui n'a ni la gêne d'un sonnet, ni la subtilité d'une épigramme, mais qui se contente d'une pensée tendre et agréable. [F]

FORFANTAS

Je ne me connais point en Madrigaux.

L'ABBÉ

La modestie est toujours la preuve du mérite. On connaît votre goût, vos lumières.

FORFANTAS

Eh bien ! Votre Madrigal est charmant ; laissez-moi partir.

L'ABBÉ

Comment pouvez-vous le juger, ne l'ayant pas entendu ?

FORFANTAS

Un de vos amis me l'a lu ce matin ; je l'ai trouvé délicieux.

L'ABBÉ

Cela ne se peut pas, puisqu'il n'est point encore fait ; c'est un impromptu que je vais faire devant vous... Attendez.

FORFANTAS

Je n'ai pas le temps d'attendre.

À part.

Tout ceci était un jeu préparé. Madame Seringuet, vous me le paierez. Je ne veux plus vous revoir.

L'ABBÉ

Je ne suis pas long dans mes impromptus. Demandez à Madame ; ce n'est pas le premier que j'aie fait pour elle. Voyons... L'Amour... l'Amour...

MADAME SERINGUET

Tous les Madrigaux que vous faites pour moi commencent par l'amour. Ce début est bien fade.

L'ABBÉ

Madame, on ne peut pas faire l'éloge de la mère sans dire deux mots du fils... Continuons : L'Amour, l' Amour... Ah ! Je n'ai pas la mémoire heureuse aujourd'hui.

Forfantas se débarrasse des bras de l'Abbé, et s'enfuit.

MADAME SERINGUET

Adieu donc, vengeur général du beau sexe outragé par les maris.

1 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0