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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose

La Harangue

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 7 personnages

Personnages

  • LE COMTE D'HÉBERVILLE
  • PASQUIN, Valet du Comte
  • LUCAS, jeune paysan
  • COLETTE, jeune Paysanne
  • RUSTAUD, Fermier
  • GALONNIER, Tailleur
  • TROUPE DE PAYSANS

SCÈNE PREMIÈRE. Le Comte, Pasquin.

PASQUIN

Vous voilà donc enfin dans la Terre que vous venez d'acheter ! Cette acquisition me plaît fort.

LE COMTE

Vous voulez donc bien l'approuver, Monsieur Pasquin ?

PASQUIN

Ma foi, quand vous l'auriez faite uniquement pour me plaire, vous ne pouviez mieux réussir.

LE COMTE

Le Château vous paraît bien bâti ?

PASQUIN

C'est un Palais.

LE COMTE

Le Parc vous semble bien planté ?

PASQUIN

C'est un jardin des Fées.

LE COMTE

Et le site vous est agréable ?

PASQUIN

Il m'enchante.

LE COMTE

Je suis charmé d'avoir rencontré votre goût. Sans votre approbation, j'étais le plus malheureux des hommes.

PASQUIN

Une seule chose me déplaît.

LE COMTE

Et quelle est-elle ?

PASQUIN

C'est que vous soyiez venu ici incognito, et que vous n'ayiez pas fait annoncer notre arrivée dans le Village. À notre approche, on aurait sonné toutes les cloches ; les Paysans auraient pris les armes ; leurs filles vêtues de blanc se seraient rangées sur notre passage ; Messieurs de l'Arbalète seraient venus au-devant de nous avec leurs tambours et leurs drapeaux ; le Magifter nous aurait harangués : on nous aurait rendu enfin les honneurs qui nous sont dus.

LE COMTE

Je suis bien fâché, Monsieur Pasquin, de vous priver de tous ces honneurs-là, mais vous savez que je hais le cérémonial.

PASQUIN

Pour moi, je l'aime fort. Quand on sent ce que l'on vaut, on ne se refuse point aux hommages que le Public veut nous rendre,

LE COMTE

Nos goûts font, en cela, différents, et vous aurez la complaisance de vous conformer au mien. Je ne veux point de tous ces honneurs dispendieux pour ceux qui les rendent, ennuyeux pour celui qui les reçoit. Je vais me reposer dans mon appartement ; j'y veux être seul. Si mes vassaux soupçonnent que je suis arrivé, s'ils viennent pour me saluer, dis leur que je leur fais gré de leur visite ; qu'ils suppriment tout cérémonial avec moi ; que je veux que nous ne faisions ensemble qu'une famille, dont je ferai le père ; que je les dispense des présents d'usage que la tyrannie féodale exigeait, et que j'irai chez eux tous faire connaissance avec eux, et leur donner des preuves de mon amitié.

PASQUIN

Monsieur, je fuis obligé de vous représenter que, renoncer aux droits que vous donnent votre Seigneurie et votre naissance, x'est vous manquer à vous-même.

LE COMTE

On ne peut mieux prouver sa noblesse, qu'en renonçant à d'injustes prérogatives, qui humilient l'utile et respectable laboureur, sans nous élever davantage.

PASQUIN

Je n'entends rien à vos principes. J'ai servi un noble de deux jours, qui pensait tout autrement. Il venait d'acheter une Terre ; il la mangea toute entière à plaider contre ses vassaux, parce qu'à son arrivée, les arbalétriers n'avaient pas voulu baisser leur drapeau devant lui.

LE COMTE

Trêve de conseils et d'exemples... Mais j'entends quelqu'un...

SCÈNE II. Le Comte, Pasquin, Galonnier.

PASQUIN, au Comte

C'est votre tailleur, qui vient vous apporter cet habit de campagne qu'il n'a pu finir avant votre départ de Paris.

GALONNIER

Monsieur_le_Comte veut-il l'essayer ?

LE COMTE

Cet essai est inutile ! Vous avez ma mesure, vous êtes habile.

GALONNIER

Le plus savant homme peut se tromper, et si Monsieur_le_Comte voulait avoir un peu de complaisance...

LE COMTE

Je n'ai pas ce loisir. Toi, si mes vassaux viennent, n'oublies pas de leur dire que je fuis indisposé, et que je ne puis les recevoir.

SCÈNE III. Galonnier, Pasquin.

GALONNIER

Cher Monsieur Pafquin , je vais vous faire une confidence ; vous êtes discret ?

PASQUIN

Si je suis discret ! Vous savez comme j'en use, toutes les fois que mon Maître me charge de régler ses comptes avec vous. Trahir vos secrets, ne serait-ce pas me nuire à moi-même, puisque nous partageons ensemble ? Parlez avec confiance.

GALONNIER

Il m'importe beaucoup de savoir si cet habit peut aller à la taille de Monsieur_le_Comte.

PASQUIN

Quoi ! Ne l'avez-vous pas fait sur sa mesure ?

GALONNIER

Non ; je l'ai fait pour un jeune Seigneur qui fait des affaires. Le prix était convenu à huit cent livres ; je l'ai racheté pour cent écus comptant, et mon jeune fou m'a fait son billet de huit cents francs.

PASQUIN

Fort bien : et vous voudriez le vendre vingt-cinq louis à mon maître ?

GALONNIER

Justement. Vous avez la même taille que Monsieur_le_Comte. Votre mesure est la sienne. Faites-moi le plaisir de l'essayer ; s'il vous convient, il lui conviendra.

PASQUIN

J'y consens ; allons, ôtez mon habit... Peste du maladroit !... Eh ! Vite, donnez-moi l'autre...

Il se revêt de l'habit du Comte.

Que vous êtes gauche ! Ah ! Vous m'estropiez... Au Diable soit le maroufle !... Parbleu, cet habit me sied, on ne peut davantage. N'ai-je pas l'air d'un Petit-Maître de la Cour ?... Regardez-moi... Que dites- vous de cette démarche ?... N'ai-je pas l'air plus fier que mon Maître ?... La broderie est élégante ; la couleur est tendre... Mais vous voulez vendre cela vingt-cinq louis ?... Monsieur Galonnier, vous êtes un fripon.

GALONNIER

Ah ! Je ne puis en conscience...

PASQUIN

La conscience d'un tailleur ! Vous plaisantez.

GALONNIER

Je ne plaisante point.

PASQUIN

Allons, il faut bien faire tout ce que veulent ces coquins-là. Vous aurez six cents livres ; mais moi, combien puis-je vendre cet habit-là à Monsieur_le_Comte... là... en confcience ?

GALONNIER

Sept cents francs.

PASQUIN

Cent francs pour mon droit de courtage ! Ce n'est pas trop... Eh bien, Monsieur Galonnier, que dites-vous de notre Terre, de notre Château, de notre Parc ?

GALONNIER

Tout cela est magnifique.

PASQUIN

N'ai-je pas bien conduit cette affaire ? Mon maître se rendait difficile sur le prix ; il marchandait : mais j'ai vaincu son irrésolution, et j'ai su l'engager à donner douze mille francs plus que la Terre ne valait.

GALONNIER

Et combien les vendeurs vous ont-ils rendu ?

PASQUIN

Deux cents louis.

GALONNIER

C'est bien peu : Monsieur Pasquin, vous avez trop de conscience. Mais votre fortune va s'accroître ; il y aura des baux à renouveler, des préférences à accorder, des pots-de-vin à recevoir. Vous êtes un heureux mortel. Les biens vous viennent en dormant, tandis que nous autres, pauvres Diables, il nous faut travailler comme des forçats, pour acquérir quelques chétives rentes ; encore ose-t-on nous dire que c'est du bien mal acquis.

PASQUIN

Pensez-vous donc que je sois oisif dans cette maison ? Ne fuis-je pas valet-de-chambre, intendant, secrétaire ? Monsieur_le_Comte a toujours voulu avoir peu de Domestiques, pour être mieux servi. Ce système est fort bon pour lui ? Mais non pas pour moi.

GALONNIER

Qu'est-ce que j'entends ? Quel bruit !... Ah ! C'est la députation du Village.

SCÈNE IV. Pasquin, Galonnier, Rustaut, Lucas, Colette, Troupe de Paysans.

Les villageois entrent brusquement, de manière que Pasquin n'a pas le temps de se dépouiller de l'habit au Comte.

PASQUIN, à Galonnier

Que faire ? Quel parti prendre ?

GALONNIER

Tenez ferme ; payez d'impudence ; donnez-vous pour le Seigneur du Village.

RUSTAUD, à Lucas

Allons, porte la parole.

LUCAS, à Rustaut

Eh ! Parle toi-même : sa présence m'interdit.

PASQUIN, à Galonnier

Mais puis-je jouer ici le rôle de Monsieur_le_Comte, sans qu'il en soit informé ?

GALONNIER, à Pasquin

Ne saura-t-il pas qu'on vous a trouvé revêtu de son habit ? Peut-on contenir des langues de village ? Fier comme il est, il ne vous pardonnerait pas plus d'avoir porté son habit, que d'avoir été son représentant. Croyez-moi, tirez parti de cette circonstance.

PASQUIN,à Galonnier

Et quel parti puis-je en tirer, si ce n'est d'attirer sur mes épaules une grêle de coups ? Monsieur_le_Comte n'est pas de ces maîtres complaisants, que l'on joue impunément.

RUSTAUD, à Lucas

Il parle en confidence à quelqu'un de ses gens.

COLETTE, à Lucas

Je ne sais ; mais, selon moi , ni le maître ni le valet n'ont l'air fort noble.

LUCAS, à Colette

Paix !... S'il t'entendoit...

GALONNIER, à Pasquin

On m'a assuré que les habitants de ce village apportaient une bourse au Seigneur le jour de son arrivée.

PASQUIN

En ce cas, c'est moi qui suis le Seigneur du village...

Aux Villageois.

Que voulez-vous, mes enfants ?

RUSTAUD, s'approche d'un pas timide, et parle en tremblant

Monsieur... le Comte...

PASQUIN

Monsieur_le_Comte !... Ce titre est bien mesquin ! Je crois que, sans vous abaisser, vous pouvez me donner du Monseigneur ?

RUSTAUD

Monseigneur...

PASQUIN

Parlez plus haut.

RUSTAUD

Monseigneur, vos très humbles vassaux.

PASQUIN

Fort bien !... Très humbles vassaux... Après ?

RUSTAUD

Viennent très respectueusement...

PASQUIN

À merveille.

RUSTAUD

Suivant un usage anciennement établi, vous présenter, à votre arrivée, une bourse de vingt-cinq louis.

PASQUIN

Fort bien : jamais Seigneur n'a été harangué d'une manière plus éloquente.

Il prend la bourse et ne leur donne rien.

Allez, mes enfants, buvez à ma santé.

RUSTAUD

Monseigneur...

PASQUIN

Eh bien !

RUSTAUD

Nous espérons que vous ne nous refuserez pas...

PASQUIN

Ma protection ? Je vous l'accorde. Mais laissez-moi, je veux être seul : je suis indisposé... fatigué... harassé... J'arrive de Paris ; ces Duchesses sont de terribles femmes. Laissez-moi : je hais le cérémonial... Vous n'avez plus de présents à me faire ?

RUSTAUD

Monseigneur, nous espérions que vous daigneriez vous conformer à l'usage.

PASQUIN

Et quel est cet usage ?

RUSTAUD

C'est que le Seigneur nous rend les vingt-cinq louis, et y en ajoute vingt-cinq autres de sa bourse.

PASQUIN

Morbleu, ce n'est point un usage, c'est un abus ; je le réforme.

RUSTAUD

Tous vos prédécesseurs l'ont suivi.

PASQUIN

Oh ! Mes Prédécesseurs étaient des gens inimitables.

LUCAS, bas à Colette

Fi ! Le vilain Seigneur que nous avons là !

RUSTAUD

Monseigneur, nous réservions ces cinquante louis pour marier Lucas et Colette ; il était digne de vous de contribuer à cette bonne oeuvre.

PASQUIN

Parbleu, la Colette est jolie. Approchez, la belle enfant... Encore... Est-ce qu'un joli homme vous fait peur ? Je ne suis pas toujours grand Seigneur ; je déroge quelquefois. Parbleu , voilà le minois le plus fripon.

Il veut l'embrasser, elle le repousse.

Vous faites la cruelle ? Je ne suis pas accoutumé à essuyer des refus.

COLETTE

Il faudra vous y accoutumer, Monseigneur. Nous n'avons pas votre naissance, vos richesses ; mais nous avons la vertu, qu'on ne trouve guère dans vos familles.

LUCAS

Monseigneur, je vous prie d'être à l'avenir un peu plus retenu ; ou je vous ferai voir, tout paysan que je suis...

PASQUIN

Il ose me menacer ! Voilà un insolent maraud. Ah ! Tu t'avises d'être jaloux ! Parbleu tu auras de quoi l'être. Je viens de retrouver dans mon chartrier certains titres qui donnent au Seigneur certains droits, lorsque ses vassaux se marient...

Chartrier : Recueil de ces chartes.

LUCAS

Oh ! Je vous défie d'exercer ces droits-là l

PASQUIN

Tu voudrais t'opposer à des titres imprescriptibles ?

LUCAS

Je m'en moque.

PASQUIN

Je te plaiderai.

LUCAS

Je ne vous crains pas.

PASQUIN

Je te ruinerai.

LUCAS

Je vous mets à pis faire.

PASQUIN

Sais-tu bien que j'ai deux cousins dans la robe ?

LUCAS

Quand vous en auriez cent, ils ne me condamneront pas par arrêt à laisser cajoler ma femme.

SCÈNE V. Le Comte, Lucas, Pasquin, Rustaut, Galonnier, Colette, Troupe de paysans.

LE COMTE, derrière la coulisse, et dans l'éloignement

Pasquin !...

PASQUIN, à Galonnier

Monsieur_le_Comte m'appelle. Ah ! Je suis perdu, tout va se découvrir.

GALONNIER

Pourquoi perdez-vous votre temps à cajoler cette villageoise ?

LE COMTE, toujours derrière la coulisse, et dans l'éloignement

Pasquin !...

LUCAS

Quelle voix vient de se faire entendre ?

PASQUIN, avec embarras

C'est mon Intendant qui appelle mon secrétaire.

RUSTAUD

Et ce secrétaire se nomme Monsieur Pasquin ?

LE COMTE, derrière la coulisse, mais plus près

Pasquin !... Eh bien, ce maraud-là ne viendra point !

LUCAS

Votre Intendant traite un peu cavalièrement votre secrétaire.

PASQUIN

Oui : ils ont pris ensemble un ton familier qui me déplaît.

LE COMTE

Il s'approche, et avance la tête hors de la coulisse, sans être aperçu.

Quoi ! Ce drôle-là est revêtu de mon habit, il reçoit les hommages de mes Vassaux ! Il faut que je me déguise, et que j'aille aussi lui présenter les miens.

SCÈNE VI. Pasquin, Galonnier, Lucas, Rustaut, Colette, Troupe de paysans.

PASQUIN

Ce Secrétaire est mon homme de confiance ; c'est un garçon très intelligent, très honnête. C'est à lui que vous vous adresserez, quand vous aurez quelques droits à payer, quelque grâce à demander, ou des baux à renouveler.

À Galonnier.

Monsieur_le_Comte n'appelle-t-il pas ?

GALONNIER

Non, il se sera lassé de crier ; tout va bien.

PASQUIN

J'approuve tout ce que fait Pasquin ; je ne m'en rapporte qu'à lui, je ne le désavoue en rien. Ainsi, vous sentez combien il vous importe de gagner son amitié. Croyez-moi, rendez-lui ce soir une visite dont il puisse être satisfait.

GALONNIER, à Pasquin

La précaution que vous prenez est fort sage. Tirez aujourd'hui tout ce que vous pourrez de ces gens-là ; car demain, si tout se découvre, vous ferez renvoyé.

PASQUIN

Mais quelle est cette figure noire qui s'avance ?... C'est mon Bailli sans doute ?

SCÈNE VII. Le Comte, Galonnier, Pasquin, Rustaut, Lucas, Colette, Troupe de paysans.

Le Comte est vêtu de noir, enveloppé dans un manteau, par dessous lequel il cache un bâton. Il porte une grande perruque noire, et un large chapeau, rabattu de manière qu'il lui couvre le visage.

LE COMTE

Monseigneur, je suis le dernier des Vassaux de votre Grandeur...

PASQUIN

De ma Grandeur !... Ce drôle-là sait vivre.

LE COMTE

Et je viens, en toute humilité, la supplier de me permettre de la haranguer.

PASQUIN

Harangue, mon ami, tant que tu voudras. Mais doit on haranguer son Seigneur le chapeau sur la tête ?

LE COMTE

Monseigneur, c'est pour me garantir de ma timidité naturelle, que je me couvre les yeux ; si je voyais l'auguste face de votre Grandeur, je tremblerais en lui parlant.

PASQUIN

En ce cas ne te découvre point, je te le permets... Mais, dis-moi, seras-tu long ?

LE COMTE

Je le serais, Monseigneur, si je voulais faire l'énumération de toutes les perfections, qu'on admire dans votre Grandeur ; mais je ferai court, pour ne pas faire souffrir votre modestie.

PASQUIN, à Gallonier

Vraiment, ce maraud là n'est pas sot.

GALONNIER, bas à Pasquin

Je ne sais, mais cet Orateur m'est suspect ; on ne parle point ainsi au village.

PASQUIN, bas à Galonnier

Il me semble que Monsieur_le_Comte vient de m'appeler ?

GALONNIER

Non, je n'ai rien entendu.

PASQUIN

Allons, mon ami, hâte-toi de débiter ta harangue ; car il faut que j'aille parler à mon Intendant, qui m'attend dans la pièce voisine.

LE COMTE

Monseigneur, nous avons tous béni le Ciel, lorsque nous avons appris qu'il nous donnait un Seigneur, dont la haute noblesse se décèle d'abord par tous les traits de son visage...

PASQUIN, bas à Galonnier

Ce drôle-là est physionomiste... Monsieur_le_Comte ne m'appelle-t-il pas ?

GALONNIER, à Pasquin

Eh non, vous dis-je.

PASQUIN, à Galonnier

Je crains qu'il ne s'impatiente, et qu'il ne vienne ici troubler l'Orateur...

Au Comte.

Allons, mon ami, enhardis-toi, et hâte-toi de conclure.

LE COMTE

Je finis... Un Seigneur généreux, libéral...

RUSTAUD, bas à l'Orateur

Ma foi il ne l'est guère ; car, loin de nous rien donner, il nous a extorqué vingt-cinq louis.

LE COMTE

Un Seigneur équitable et sévère, qui protégera ses vassaux contre l'injustice de ses gens.

PASQUIN, à part

Tout ceci commence à m'inquiéter ; et quoique ma Grandeur soit au milieu de ses vassaux, je ne la crois pas en sûreté.

LE COMTE

Et qui, si quelqu'un de ses valets, fourbe et fripon, s'avisait de les tromper et de les voler, saurait le châtier et lui donner les étrivières.

Le Comte jette à bas son chapeau et sa perruque, et poursuit Pasquin sur le théâtre à coups de bâton.

Ah ! Maître filou !

Etrivières : Courroie à laquelle est suspendu l'étrier. Au plur. Coups d'étrivières. Recevoir les étrivières. Fig. Tout mauvais traitement qui humilie ou déshonore. [L]

PASQUIN

À moi, mes vassaux, à moi !

LES VILLAGEOIS, ensemble

Défendons Monseigneur, défendons Monseigneur.

LE COMTE

Mes amis, ce misérable n'est point votre Seigneur ; c'est mon Valet. C'est moi qui suis le Comte_d'Héberville, et qui voyant Pasquin revêtu de mon habit, ai pris celui-ci pour venir le complimenter. Ah ! Si vous vous êtes avancés pour défendre ce maraud qui vous a volés, que ferez-vous pour moi quand vous connaîtrez mon coeur ?

LES VILLAGEOIS, ensemble

Monseigneur ! ...

LE COMTE

Point de Monseigneur, mes enfants ; je suis votre père, votre ami.

RUSTAUD, à Pasquin

Monseigneur, nous permettez-vous d'aller rendre à ce Secrétaire qui a la confiance de votre Grandeur, une visite dont il soit satisfait.

LUCAS

Monseigneur, je me marie ce soir... Venez, avec vos titres , vous présenter pour user de vos droits... Vous ferez bien reçu.

LE COMTE

Quoi ! Mon ami , vous vous mariez ; et voilà sans doute la future ?

RUSTAUD

Oui, Monsieur_le_Comte ; nous réservions pour le mariage de ces deux enfants le présent que nous offrons au Seigneur, et celui qu'il a coutume d'y ajouter en nous rendant le nôtre.

LE COMTE

Mes enfants, tout vous sera restitué. Je donne de plus cinquante louis aux deux époux, et je fais les frais de la noce... Toi, misérable, je sais où je dois loger ta Grandeur.

COLETTE

Ah ! Monsieur_le_Comte, pardonnez-lui que ce jour soit un jour d'allégresse et de clémence !

LE COMTE

Je ne puis rien vous refuser, ma belle enfant ; je lui pardonne. Mais je veux, mes amis, que, pour quelqu'affaire que ce puisse être, vous ne traitiez jamais avec mes gens, et que vous vous adressiez toujours directement à moi. Un père ne souffre point de tiers entre ses enfants et lui.

À Pasquin.

Hé bien, Monsieur Pasquin, pensez-vous que je fois un bon orateur ? Êtes-vous content de ma harangue ?

PASQUIN

Je me serais bien passé de la péroraison.

Péroraison : Terme de rhétorique. Conclusion d'un discours. [L]

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0