opuscule en prose· Opuscule Dramatique
Le Menteur
Personnages
- LONGCOURS, Capitaine de Vaisseau
- VALÈRE
- LUCINDE
- ISABELLE, Soeur de Lucinde
Citation
De telles gens il est beaucoup Qui prendroient Vaugirard pour Rome ; Et qui, caquetant au plus dru, Parlent de tout, et n'ont rien vu.La Fontaine.
LE MENTEUR
SCÈNE PREMIÈRE. Le Capitaine, Lucinde.
Le Capitaine tient à la main un plan de Pondichéri, et fait remarquer à Lucinde les principaux édifices de la Ville.
LUCINDE
Ainsi, Pondichéri est, si je vous en crois, une fort belle ville ? Pour moi, je pensais qu'il n'y avait au monde, que Paris, qui méritât d'être vu.
LE CAPITAINE
Détrompez-vous, belle Lucinde ; Pondichéri ne serait point indigne de vos regards. Eh ! Que je serai heureux, si je puis jamais vous déterminer à faire ce voyage dans mon vaisseau !
LUCINDE
Non, non, il y aurait plus d'un naufrage à craindre dans un trajet si long.
LE CAPITAINE
Quoi ! L'espoir d'y rejoindre vos parents qui y jouissent d'une assez belle fortune ; le plaisir d'habiter une ville, dont les édifices réguliers offrent un aspect agréable, entourée d'une plaine riante et féconde, tout cela ne vous déterminerait pas ? Il ne manque qu'un ornement à Pondichéri, c'est de posséder une si belle citoyenne.
LUCINDE
Vous êtes trop galant pour un marin... Mais ma soeur ne revient point ; elle est sortie avec ce fou de Valère.
LE CAPITAINE
Quoi ! Ce jeune étourdi que j'ai entrevu tantôt ?
LUCINDE
Lui-même ! Depuis qu'elle est veuve, des gens estimables ont recherché sa main, elle les a dédaignés. Depuis trois jours un fou lui parle au bal, et l'en voilà coiffée. Une jolie figure est tout son mérite ; babiller sans rien dire est son talent. Menteur intrépide, parlez lui d'un homme de qualité, il est de ses amis ; d'une jolie femme, elle fut sa conquête ; d'une ville étrangère, il y demeura ; il y fut adoré. À peine a-t-il vingt ans, et l'on ferait un volume in-folio de toutes les aventures merveilleuses, dont il embellit son histoire. Ah ! Capitaine, que vous nous rendriez un grand service, il vous pouviez dégoûter ma soeur de ce fat insupportable ! Elle ferme les yeux sur ses contradictions perpétuelles ; et les mensonges les plus grossiers, lorsqu'ils sortent de la bouche de cet étourdi, sont pour elle des vérités incontestables.
LE CAPITAINE
Laissez faire ; je saurai le mettre en défaut...
LUCINDE
Les voici. Admirez vous l'air conquérant de cet éventé ? Ah ! Ma soeur, ma soeur, que je vous plains !
SCÈNE II. Le Capitaine, Valère, Lucinde, Isabelle.
LUCINDE
Hé bien, ma soeur, comment vous trouvez-vous de votre promenade ?
ISABELLE
Un peu fatiguée, et beaucoup plus effrayée.
LUCINDE
Quoi donc ? Qu'est-il arrivé ?
ISABELLE
Rien du tout. Mais peut-on guérir de la peur ? Vous savez combien je crains l'eau. Monsieur a voulu absolument passer la rivière : quand je me suis vue au milieu de cet océan, un tremblement subit m'a saisie ; et, si Valère ne m'eût retenue, je crois que la crainte de me noyer m'aurait fait tomber dans l'eau.
VALÈRE, riant
Un si petit trajet vous épouvante ! Que serait-ce donc, si, comme moi, vous aviez été à Pondichéri, s'il vous avait fallu passer six grands mois sur des mers orageuses ?
ISABELLE
Quoi, Monsieur, vous avez été aux Indes ?
VALÈRE
Oui, Madame ; si je ne vous l'ai pas dit encore, c'est que depuis que je vous connais, occupé de vous seule, je n'ai pas encore songé un moment à vous parler de moi. Mais rien n'est plus vrai que ce voyage. Je suis revenu sur le vaisseau Le_Menteur, monté de deux_cents pièces de canon, sans compter les pierriers.
LUCINDE, au Capitaine
Je suis étonnée qu'on ne l'ait pas fait Capitaine d'un vaisseau qui porte un si beau nom !
LE CAPITAINE
Ah ! Monsieur, que je suis enchanté de rencontrer un voyageur. N'ayant jamais osé voyager moi-même, j'interroge avec avidité tous ceux qui ont couru le monde. Dites-moi, Monsieur, tout ce que j'ai entendu raconter de Pondichéri est-il vrai ? Cette Ville est-elle si mal bâtie qu'on le prétend ? Les rues y font-elles si malpropres ? Les montagnes qui l'entourent sont-elles si hautes ?
VALÈRE
Il est difficile de s'en faire une idée. Peignez-vous un demi-cercle formé par six montagnes énormes, perpétuellement couvertes de neiges, et dont la cime se perd dans les nuages.
LUCINDE, à part
Voilà mon menteur en bon train.
VALÈRE
Des torrents, causés par la fonte_des_neiges, roulent avec fracas de leur sommet, entraînent les terres dans leur cours, et inondent Pondichéri d'un déluge de boue. Ajoutez à cela des maisons couvertes de chaume, et si mal bâties, que je ne voudrais pas faire mon écurie du Palais_du_Gouverneur.
LUCINDE, au Capitaine
Courage !... Cela va bien, Capitaine, appuyez.
LE CAPITAINE
Mais, Monsieur, quel plaisir peut donc attirer tant de Français dans une ville si désagréable ?
VALÈRE
C'est le plaisir des parties sur l'eau ; la mer y est calme en tout temps, comme ici la Seine auprès du Pont-Royal : des gondoles légères, sculptées avec goût, promènent sur les ondes les amants fortunés. Oh ! Quelque jour, charmante Isabelle, il faut que je vous y régale d'une collation ; car je m'entends à ordonner ces repas galants. Vous dirai-je une aventure ?... Mais non, ce serait être indiscret ... : au reste, cette femme est à six_mille_lieues d'ici... D'ailleurs je ne la nommerai pas... Mais, Isabelle, me pardonnerez-vous cette infidélité ! Je ne vous connaissais point encore ; il vous était réservé de fixer ce coeur volage.
LE CAPITAINE
Venons à l'aventure.
VALÈRE
La femme d'un négociant, jeune et jolie, se prit de belle passion pour moi. Son mari s'appelait... attendez ... Il y a tant d'autres maris dont j'ai oublié le nom, et qui devraient bien se souvenir du mien.
LE CAPITAINE
Il me semble qu'un Voyageur m'a raconté cette anecdote. Ce Négociant ne s'appelait-il pas Décan ?
VALÈRE
Justement. Rendez-vous donné sur une gondole... La belle arrive, nous partons ? On eût dit que l'Amour, du vent de ses ailes, enflait nos voiles de soie.
LE CAPITAINE
Hé bien... Poursuivez.
VALÈRE
Oh ! Parbleu, le reste se devine assez. Vous me pardonnez cette licence, Madame : mais puisque j'ai commencé à vous faire l'aveu de mes folies, il faut que je vous en conte une aune ; car je suis franc, moi, je suis modeste, et je conviens de mes fautes sans effort .... Il ne s'agit plus d'une simple bourgeoise : c'était parbleu la Princesse_Almanza, fille d'un petit souverain du pays ; car les Princesses de ce pays-là s'estiment fort heureuses, quand un Français veut bien jeter sur elles un regard passionné. Celle-ci ne voulait pas moins que partager avec moi son patrimoine : mais elle était trop brune ; je ne voulus ni d'elle, ni de ses États.
LE CAPITAINE
Vous retournerez sans_doute aux Indes ?
VALÈRE
Non, parbleu. Quand on a le bonheur de connaître Isabelle, on oublie le reste du monde...
LE CAPITAINE
Quoi ! Vous n'aurez pas pitié de la Princesse_Almanza, qui languit, qui se dessèche sur son trône, en attendant que les vents lui ramènent l'aimable ingrat, dont elle pleure l'absence ?
LUCINDE
Peut-être qu'en ce moment même, errante sur le rivage, les cheveux épars, le désespoir dans le coeur, elle fixe sur la mer ses yeux mouillés de larmes, tressaillant de joie. Dès qu'elle aperçoit une voile, et prenant chaque Vaisseau qui paraît, pour le vôtre. Quoi ! Vous n'aurez pas compassion de ses tourments, coeur farouche ?
VALÈRE
Ah ! S'il fallait consoler toutes les femmes affligées de nous perdre, on aurait trop à faire.
LE CAPITAINE
À votre place je retournerais du moins aux Indes, pour voir les révolutions prodigieuses, qui ont changé la face de cette contrée. Je les ai vues ; je viens d'arriver sur la Frégate La_Vérité que j'ai commandée.
VALÈRE, troublé
Quoi ! Vous revenez de Pondichéri ?... Mesdames, je vous fais mes excuses ; il est six_heures, je cours à l'Opéra.
LE CAPITAINE
Un instant, de grâce, un instant.
VALÈRE
L'Auteur du nouvel Opéra est de mes amis. Je lui ai promis de contribuer au succès de son ouvrage. Je suis un des Oracles du Parterre, et le plus infaillible, et le plus consulté ; et vous voyez que ce serait manquer à l'amitié...
LE CAPITAINE, le retenant
L'intérêt que vous prenez à cet Opéra le cède à celui que vous devez prendre à un pays où vous avez goûté tant de plaisirs... Ah ! Monsieur, qu'il arrive d'étranges révolutions dans la Nature ! Ces montagnes que vous avez vues, se sont enfoncées dans les entrailles de la terre ; et, à l'instant où je vous parle, Pondichéri est dans une plaine.
VALÈRE
Monsieur, laissez-moi donc partir : la toile est levée ; j'arriverai trop tard.
LE CAPITAINE, se retenant toujours
Par une espèce d'enchantement, les chaumières ont disparu ; et tout_à_coup on a vu ; s'élever une Ville bâtie avec autant d'élégance que de régularité. Vous ne verrez point dans votre nouvel Opéra de changements de décoration aussi étonnants. Enfin la mer voyant que tout changeait sur la terre, a voulu changer aussi. Cette mer autrefois plus calme que la Seine, cette mer qui s'aplanissait pour favoriser vos plaisirs, est devenue très orageuse. Mais voici une métamorphose qui vous surprendra davantage, et auprès de laquelle toutes les métamorphoses d'Ovide ne font rien ; ce Monsieur_Décan, ce négociant dont la femme eut le bonheur de vous plaire ... Eh bien !... C'est maintenant une vaste province. Avouez que voilà des changements qui tiennent du prodige, et qui méritent bien que vous fassiez une seconde fois le voyage.
VALÈRE
Il est vrai : mais l'heure me talonne. Adieu ; je pars toujours plein de mon amour.
ISABELLE
Je n'y crois plus, vous avez un peu trop voyagé ; je serais votre dupe. Je m'exposerais à avoir le sort de la Princesse_Almanza. Peut-être après l'avoir quittée pour moi, me quitteriez-vous pour elle. D'ailleurs, quand vous nous avez parlé de Madame_Décan, j'ai cru entrevoir dans votre coeur quelque étincelle d'un amour mal éteint. Enfin je me défie des gens qui ont été aux Indes : À beau mentir qui vient de loin.
4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0