Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose

La Médisance

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 7 personnages

Personnages

  • MADAME PRUDELLE
  • COLETTE
  • VALÈRE
  • MADAME PERRIN
  • MADAME ORGON
  • MADAME RAISON
  • MARTHE

SCÈNE PREMIÈRE. Valère, Colette.

COLETTE

Nous sommes perdus, mon pauvre Valère, nous sommes perdus.

VALÈRE

Que dites-vous ?

COLETTE

Ma tante...

VALÈRE

Eh bien, votre tante ?...

COLETTE

Doit aujourd'hui vous défendre de me voir.

VALÈRE

Quel mal lui ai-je donc fait ?

COLETTE

Celui de me plaire.

VALÈRE

Quoi ! Vous la croyez envieuse ?

COLETTE

Peut-être même jalouse.

VALÈRE

Et vous pensez qu'elle a des vues sur moi ?

COLETTE

Je le crains.

VALÈRE

Quoi ! Une Dévote, qui marche les yeux baissés, rougit à l'aspect d'un homme , ne s'occupe que d'exercices pieux et ne soupire que vers le Ciel, sentirait quelque affection terrestre, et songerait à prendre un mari ?

COLETTE

Un mari est un être de plus à faire enrager ; et c'est ce que cherche sa charité.

VALÈRE

Je n'ai jamais surpris d'elle un seul regard qui m'ait dit qu'elle m'aimait.

COLETTE

Je suis plus clairvoyante que vous ; et je me fuis aperçue, plus d'une fois , que lorsqu'elle faisait semblant de lire, ses yeux se détournaient sur vous à la dérobée.

VALÈRE

Je vous jure que je ne me suis jamais senti la moindre envie de la distraire, lorsqu'elle médite.

COLETTE

Enfin, depuis quelque temps, elle semble négliger tous ses autres Patrons, pour ne fêter que celui qu'on invoque pour les mariages.

VALÈRE

Je doute fort que ses voeux soient exaucés.

COLETTE

Il faut cependant bien que quelqu'un me remplace auprès d'elle, et que, puisqu'elle se prive de moi, elle ait du moins un mari qu'elle puisse gronder, lorsqu'elle revient de l'église.

VALÈRE

Vous la quittez, Colette ? Où allez-vous ?

COLETTE

Au Couvent.

VALÈRE

Ciel ! Qu'ai-je entendu ?

COLETTE

Une vérité bien cruelle pour tous deux.

VALÈRE

Eh mais ! Gardez-vous bien de mettre le pied dans un cloître. Savez-vous bien qu'elle pourrait vous y laisser longtemps ?

COLETTE

Elle veut que j'y reste toute ma vie, que je prenne le voile, et que je renonce au monde pour jamais. J'y renoncerais volontiers pour être à vous ; mais sans vous, cher Valère, quel exil ! Cependant elle le veut, elle l'ordonne...

VALÈRE

Et vous obéirez ?

COLETTE

Je résisterai jusqu'à la dernière extrémité.

VALÈRE

Mais si elle persiste, vous céderez ?

COLETTE

Non... Je n'aurai jamais le courage d'obéir.

VALÈRE

Mais depuis quand cette cruelle extravagance est-elle entrée dans sa tête ?

COLETTE

Depuis huit jours elle m'assure que j'ai une vocation décidée pour le cloître.

VALÈRE

Et vous ne l'assurez pas du contraire ?

COLETTE

En vain je lui répète que, loin d'avoir le moindre goût pour le cloître, l'idée seule d'une grille me fait frémir ; elle me répond qu'elle fait mieux que moi ce qui se passe au fond de mon âme.

VALÈRE

La folle !

COLETTE

Elle entend, dit-elle, chaque jour une voix céleste qui m'appelle du fond d'une cellule.

Cellule : Petite chambre d'un religieux ou d'une religieuse. [L]

VALÈRE

Et vous ne réfutez pas ces visions ?

COLETTE

Elle en a bien d'autres ! Cette nuit elle m'a vue toute rayonnante de gloire et de joie, le voile fur le front, entrer dans un couvent, d'un pas ferme et décidé. En vain je lui ai dit qu'un songe n'était qu'un songe ; elle veut le réaliser.

VALÈRE

Et ne voyez-vous pas que cette fausse dévote ne veut vous précipiter dans un cloître, que pour s'emparer de votre bien ?

COLETTE

Ou plutôt de mon amant.

VALÈRE

Oh ! Parbleu, je l'en défie.

COLETTE

Elle doit aujourd'hui vous prier de ne revenir au logis, que lorsque je n'y ferai plus.

VALÈRE

Appas bien puissant pour m'y attirer alors !

COLETTE

Mais ma résolution est prise ; et quelque chose qu'elle puisse faire, je n'irai point m'ensevelir dans un cloître. J'aurai recours aux Magistrats, s'il le faut... Cependant, je ne vous verrai plus ; et sans vous, cette maison sera pour moi un séjour aussi triste qu'un couvent.

VALÈRE

Mais si vous pouviez me faire avertir, lorsque votre tante est à l'église ?...

COLETTE

Eh ! À qui puis-je me fier ? Sa vieille Marthe est une hypocrite, qui flatte ses goûts, ses caprices, et qui lui fait sa cour en égayant sa charité par le récit de toutes les anecdotes scandaleuses dont elle s'informe avec foin. L'espoir certain d'un legs considérable, lui fait rapporter les humeurs de ma tante.

SCÈNE II. Valère, Colette, Marthe.

Marthe s'avance fur la pointe des pieds, se cache derrière un paravent, et écoute.

MARTHE

Je suis donc une hypocrite à leur compte !

VALÈRE

Quoi ! Vous pensez qu'avec quelques pistoles, il ne serait pas possible de la gagner ?

Pistole : Pièce d'or qui n'était point battue au coin de France et qui valait onze livres et quelques sous. [L]

COLETTE

Elle prendrait l'argent pour satisfaire son avarice, et nous trahirait pour acquitter sa conscience.

VALÈRE

Allons, n'y pensons plus... Mais ne pourrions-nous pas convenir d'un signal ?

MARTHE

Écoutons ; ceci est important...

COLETTE

Eh ! Quel signal voulez-vous que je vous donne ?

VALÈRE

Il en est mille. Par exemple, aussitôt que votre tante et Marthe seront sorties, descendez, entrouvrez la porte, et tracez-y votre chiffre et le mien. Je passerai : si j'aperçois le signal, j'entrerai ; si je ne le vois pas, je continuerai ma route.

Chiffre : Entrelacement des lettres initiales. [L]

COLETTE

Oui, ce signal est praticable ; il faut nous y tenir.

VALÈRE

Ainsi nous n'aurons pas besoin de cette détestable vieille, dont l'âme est aussi hideuse que la figure.

MARTHE, à part

Comme ils me traitent ! Je leur pardonne ; et comme il faut rendre le bien pour le mal, je vais prendre soin de leur salut, en rompant de très dangereuses entrevues, et rendre compte de tout à Madame.

Elle disparaît un moment.

SCÈNE III. Valère, Colette.

VALÈRE

Parbleu, si elle était cachée quelque part, et qu'elle pût nous entendre, sa modestie souffrirait beaucoup.

COLETTE

Nous préserve le Ciel d'un tel malheur ! Elle gouverne ma tante, et saurait se venger.

VALÈRE

J'entends du bruit : on vient.

COLETTE

Fuyez, c'est ma tante !... Fuyez !

VALÈRE

Pourquoi fuir ? Elle ne m'a point encore congédié ; ma fuite autoriserait d'injustes soupçons.

SCENE IV. Madame Prudelle, Valère, Colette, Marthe.

Madame Prudelle et Marthe se parlent quelque-temps à l'oreille.

MADAME PRUDELLE, haut

J'entends... Il suffit.

MARTHE

Madame n'a rien à m'ordonner pour exercer mon obéissance ou ma charité ?

MADAME PRUDELLE

Non... Eh mais, où allez-vous ? Revenez ... Vous êtes toujours prête à vous enfuir, comme si ma présence vous fatiguait... Avez-vous été avertir la vieille Émilie, que sa fille, à son insu, a été Vendredi dernier à l'Opéra ?

MARTHE

Oui, Madame.

MADAME PRUDELLE

Avez-vous été dire au Chanoine Rondon que nous avons surpris sa nièce lisant un roman ?

MARTHE

Oui, Madame.

MADAME PRUDELLE

Et qu'a-t-il dit ?

MARTHE

Qu'il s'en inquiétait fort peu, et que vous Vous chargiez d'un soin qui ne vous regardait pas.

MADAME PRUDELLE, en colère

Insolente ! Le salut de mon prochain ne me regarde pas ?

MARTHE

Eh ! Madame, ce n'est pas moi, c'est le chanoine...

Chanoine : Clerc séculier, membre d'un corps dit chapitre qui, attaché à une église cathédrale ou collégiale, sert de conseil à l'évêque. [L]

MADAME PRUDELLE

Enfin, nous avons rempli notre devoir ; tant pis pour lui, s'il ne remplit pas le sien... Est-ce tout ?

MARTHE

J'ai encore prévenu Madame Gertrude que sa fille, lorsqu'elle sort sans elle, met du rouge, et qu'elle l'ôte avant de rentrer à la maison.

MADAME PRUDELLE

Je ne vous avais point donné cette commission-là.

MARTHE

Non, Madame, je l'ai faite de mon chef.

MADAME PRUDELLE

De quoi vous chargez-vous ?

MARTHE

Du salut de mon prochain.

MADAME PRUDELLE

Écoutez, Marthe. Je suis loin de blâmer une action si louable : mais comme je vous donne part au mérite de mes bonnes oeuvres, en vous chargeant de les exécuter, vous devez me donner part aux vôtres, en me consultant, avant de les entreprendre.

MARTHE

Cela est juste.

MADAME PRUDELLE

Tenez, voilà un billet doux que j'ai trouvé dans l'église ; tâchez de savoir quelle est la femme à qui il s'adresse, quel est son galant, et remettez fidèlement la lettre au mari.

MARTHE

J'y cours.

MADAME PRUDELLE

Et où allez-vous si vite ? Vous ne vous corrigerez jamais de cette pétulance ? Quelle tête qu'on ne peut gouverner ! Allez trouver de ma part la Supérieure du Couvent où je fus hier ; dites-lui qu'un jeune homme qui se donnait pour le frère de la petite Lise, a baisé, à travers la grille, la main de cette pensionnaire... Eh bien, vous ne partez pas ? Que faites-vous-là ? Vous êtes d'une lenteur !

Pétulance : Vivacité impétueuse. [L]

MARTHE

Eh mais, Madame, si je pars, vous me grondez ; si je reste, vous me grondez encore ! Que voulez-vous donc que je fafle ?

MADAME PRUDELLE

Que vous vous taisiez.

MARTHE

Allons... Il faut souffrir.

MADAME PRUDELLE

Avec vos sots raisonnements, vous alliez me faire oublier la commission la plus importante... Allez porter cet argent que j'ai recueilli dans la bourse de mes amis, pour ces malheureux qui ont imploré ma pitié. Ce sont des Nobles ruinés. Faites-leur bien sentir que c'est leur faute qui les a mis en cet état, que leur orgueil les a perdus, et que s'ils m'avaient pris pour modèle, le Ciel les aurait fait prospérer.

MARTHE

Faut-il rester ou partir, Madame ?

MADAME PRUDELLE

Ah ! Partez , et ne m'impatientez pas... Cette fille-là m'a fait commettre aujourd'hui vingt fois le péché de la colère ! Heureusement le reste du jour a été employé en oeuvres méritoires.

SCÈNE V. Madame Prudelle, Valère, Colette.

MADAME PRUDELLE

Monsieur, ma nièce a dû vous dire qu'elle avait choisi un couvent pour asile.

COLETTE

Je l'ai choisi, moi, ma tante ?

MADAME PRUDELLE

Oui, Mademoiselle, votre vocation n'est pas équivoque.

VALÈRE

Non, certes ; car elle en a une très décidée pour le mariage.

MADAME PRUDELLE

Oui, lorsqu'elle est avec vous ; mais lorsqu'elle sera au couvent, alors la grâce parlera. Au reste , ma nièce, vous avez entendu ma volonté ; je n'en ai d'autre que celle du Ciel : obéissez, allez dans votre chambre, lisez , et lisez avec fruit le livre que je vous ai prêté sur l'excellence de la retraite... Pour moi, j'irai dans un moment à l'église prier le Ciel de vous appeler à la vie religieuse, d'une manière qui ne laisse plus de doute dans votre esprit.

VALÈRE, bas à Colette qui s'en va

Elle va sortir : songez au signal, dès qu'elle aura mis le pied hors de la maison.

SCÈNE VI. Madame Prudelle, Valère.

MADAME PRUDELLE

Où allez-vous, Valère ?

VALÈRE

Je vais faire aussi quelque lecture morale.

MADAME PRUDELLE

Demeurez, ma conversation vaut bien une lecture.

VALÈRE

Mais je suis peut-être un obstacle à votre salut : peut-être, sans ma présence, sentiriez-vous quelque vocation pour le couvent.

MADAME PRUDELLE

Le Ciel ne m'a point fait cette faveur ; il m'en a jugée indigne. C'est à ma nièce qu'il la réservait. Pour moi, dont la faiblesse ne peut aspirer à ce haut point de perfection, il a voulu que je reste dans le monde.

VALÈRE, à part

Pour le faire enrager.

MADAME PRUDELLE

Il veut aussi que vous y demeuriez, Valère.

VALÈRE

Oh ! je le crois ; à cet égard, ma vocation n'est pas douteuse.

MADAME PRUDELLE

Mais, le connaissez-vous, ce monde ou vous vivez ?

VALÈRE

Je suis trop jeune encore pour le connaître, mais je l'étudie.

MADAME PRUDELLE

Vous ignorez de combien d'écueils est semée cette mer fameuse en naufrages.

VALÈRE

J'en ai déjà rencontré plusieurs, soit bonheur, soit prudence, je les ai évités.

MADAME PRUDELLE

Si vous saviez à combien de périls, la jeunesse est exposée, combien de pièges on tend à son innocence !...

VALÈRE

Des pièges, Madame ! Je ne me flatte pas de les éviter tous. Mais il en est dans lesquels je ne donnerai pas, je vous en réponds.

MADAME PRUDELLE

Quel siècle que celui où la séduction est un art, et presque un mérite ! Je tremble pour vous, Valère, je tremble pour vous. Vous êtes jeune.

VALÈRE

J'ai ce malheur, il est vrai ; et telle qui m'en plaint, me l'envie peut-être.

MADAME PRUDELLE

Vous êtes sensible.

VALÈRE

Colette me l'a appris.

MADAME PRUDELLE

Vous êtes sans expérience.

VALÈRE

J'ai celle qu'on peut avoir à mon âge.

MADAME PRUDELLE

Ah ! Si une âme aussi belle que la vôtre allait se perdre, j'en serais inconsolable. Vous ne voyez pas le précipice ; les bords en sont couverts de fleurs ! Vous êtes perdu, si une main charitable et sûre ne vous guide à travers tant de périls.

VALÈRE

Mes guides font ma raison et ma conscience.

MADAME PRUDELLE

Ils font bien trompeur ?

VALÈRE

Quel autre voulez-vous donc que je choisisse ?

MADAME PRUDELLE

Une compagne sage, pieuse...

VALÈRE

Eh bien, mariez-moi avec Colette.

MADAME PRUDELLE

Et quels conseils, quels secours pouvez-vous attendre d'une jeune étourdie, dont l'inexpérience rendrait votre perte infaillible ?

VALÈRE

J'entends : c'est pour le salut de mon âme, que vous mettez votre nièce au couvent ?

MADAME PRUDELLE

Il vous faut une femme d'un âge mûr, qui ait beaucoup d'expérience.

VALÈRE

Vous en avez beaucoup, je n'en doute pas.

MADAME PRUDELLE

Qui ait un grand fonds de patience, pour supporter vos petits défauts.

VALÈRE, à part

Et un grand fonds de méchanceté, pour s'exercer ma patience.

MADAME PRUDELLE

Une femme enfin d'une piété éclairée, d'une vertu à toute épreuve,

VALÈRE

Et cette Compagne que vous me proposez, c'est vous-même ?

MADAME PRUDELLE

Après la mort de mon époux, je m'étais bien promis de ne pas m'engager dans de nouveaux liens...

VALÈRE

Tenez-vous parole, Madame, tenez-vous parole.

MADAME PRUDELLE

Mais pour vous préserver des dangers qui vous environnent...

VALÈRE

Vous consentiriez à m'épouser, si je vous en pressais ?... Madame, je vois maintenant de quelle nature est la vocation de votre nièce pour le cloître... Tout eft éclairci... Mais retenez bien ce que je vais vous dire. Ces temps de tyrannie sont passés, où des parents avides, guidés par des motifs plus_ou_moins criminels, pouvaient ensevelir dans un cloître une fille innocente à qui ce tombeau faisait horreur. Il est des magistrats , conservateurs de la liberté et du patrimoine des orphelins. Les Mineurs sont sous la garde des lois... Je ne vous en dis pas davantage... Adieu.

SCÈNE VII.

MADAME PRUDELLE, seule

L'impertinent ! Le fat ! Oh ! Je saurai me venger. L'intérêt du Ciel se joint au mien dans cette affaire. Car enfin c'est lui enlever une âme, que de fermer à ma nièce l'entrée du couvent. Ah ! Monsieur Valère, vous me menacez de l'autorité des magistrats ? Eh bien, je saurai faire en forte que ces magistrats mêmes me prêteront leur autorité pour faire enfermer Colette. Marthe !... Marthe !...

SCÈNE VIII. Madame Prudelle, Marthe.

MADAME PRUDELLE

Marthe !... C'est la plus indocile créature.

MARTHE

Madame...

MADAME PRUDELLE

Être incorrigible, ne perdrez-vous pas l'habitude de crier si haut ?

MARTHE

Mais, Madame...

MADAME PRUDELLE

Allez-vous encore vous justifier ? Eh ! Pourquoi n'êtes-vous pas en course ? Pourquoi n'êtes-vous pas allée faire les commissions dont je vous ai chargée.

MARTHE

J'attendais que...

MADAME PRUDELLE

Vous n'avez nul zèle, nulle charité, et votre tiédeur s'accroît tous les jours.

MARTHE

J'allais partir, lorsque ces Dames sont arrivées. Vous étiez tête à tête avec Valère ; je ne voulais pas les faire entrer. Qui fait ce qu'elles auraient pendé de cet entretien !

MADAME PRUDELLE

Écoutez... Et faites ponctuellement ce que je vais vous dire.

MARTHE

Vous ferez satisfaite de mon exactitude.

MADAME PRUDELLE

Ah ! Vous m'interrompez toujours... Faites entrer ces dames ; et dès qu'elles seront assemblées, allez tracer sur la porte. que vous laisserez entrouverte, le signal dont Valère et Colette sont convenus ensemble.

MARTHE

J'entends... Ah ! Madame, l'heureux stratagème que le Ciel vous a suggéré-là ?

SCÈNE IX.

MADAME PRUDELLE, seule

Le Ciel, pour mes péchés, m'a donné à gouverner cette indocile créature. En vérité, et dans l'un et dans l'autre sexe, j'aperçois tant de défauts, tant de caprices, que je ne vois que moi dont l'humeur soit égale et douce. J'en rends grâces au Ciel ; car je sais bien que ce n'est qu'à lui que j'en fuis redevable.

SCÈNE X. Madame Prudelle, Madame Orgon, Madame Perrin, Marthe.

MADAME PRUDELLE

Ah ! Mesdames, je loue le Ciel qui vous conduit ici pour m'aider à vaincre l'opiniâtreté de ma nièce.

MADAME ORGON

Si une personne aussi sage que vous n'a pu y réussir, nous devons attendre peu de succès de nos foins.

MADAME PRUDELLE, à Marthe

Eh ! Donnez donc des sièges !... Faut-il vous le répéter vingt fois ?

MARTHE

Vous ne me l'avez pas encore dit, Madame !

MADAME PRUDELLE

Eh ! Faut-il vous le dire ? Marthe, lorsque vous ne manquez qu'à moi, jamais je ne m'en plains, jamais je ne vous gronde, vous le savez. Mais ne manquez pas à mes amies, car je ne vous le pardonnerais pas... Mesdames, ne soyez pas étonnées si j'ai une servante si maladroite ; je l'ai choisie ainsi pour exercer ma patience.

MADAME PERRIN

Ah ! Je réponds que ma Lison l'emporte en maladresse, en lenteur sur votre Marthe. C'est une petite malheureuse, à qui j'ai donné un asile par charité ; et, pour la tirer des dangers auxquels la jeunesse est exposée dans le monde, je me fuis condamnée au supplice d'être servie par elle.

MADAME PRUDELLE, bas à Marthe,

Allez faire ce que je vous ai ordonné , et tenez-vous en embuscade près de la porte.

SCÈNE XI. Madame Prudelle, Madame Orgon, Madame Perrin.

MADAME PRUDELLE

Vous m'aviez promis d'amener avec vous Madame Raison ; pourquoi n'est-elle pas venue ?

MADAME ORGON

Elle est sans doute avec son Directeur : il lui fait de fréquentes visites.

MADAME PERRIN

La charité nous ordonne de tirer le voile sur ces mystères. Mais ce Directeur est bien jeune, et leurs entretiens font bien longs.

MADAME ORGON

Pour moi, je romprai bientôt avec elle. Connaissez-vous une prude plus insupportable que celle-là ?

MADAME PRUDELLE

C'est un censeur éternel, qui ose traiter de médisances les entretiens que nous avons sur les défauts du prochain dans la seule vue de les corriger.

MADAME ORGON

Tout en criant contre la médisance, on entrevoit qu'elle a du plaisir à l'entendre.

MADAME PERRIN

Je ne sais, mais sa vertu m'est bien suspecte. Croiriez-vous qu'elle a prononcé deux fois devant moi le mot de tolérance, que nous avons banni de la conversation ?

MADAME ORGON

Le mot de tolérance !

MADAME PRUDELLE

Elle l'a prononcé ?

MADAME PERRIN

Deux fois.

MADAME ORGON

On m'a cité d'elle un trait bien plus affreux. Mais j'ai refusé de le croire ; je ne me hâte, jamais de condamner mon prochain.

MADAME PERRIN

Eh ! Que vous a-t-on dit ?

MADAME PRUDELLE

Vous ne pouvez nous le taire en conscience.

MADAME ORGON

On m'a dit qu'elle avait distribué des aumônes à des Protestants, qui étaient tombés dans l'indigence.

MADAME PRUDELLE

À des Protestants ?

MADAME PERRIN

Cela est-il possible ?

MADAME ORGON

Rien n'est plus vrai. Et vous sentez qu'en rapprochant cette action et le mot de tolérance, on pourrait en conclure...

MADAME PRUDELLE

Paix, La voici qui arrive.

SCÈNE XII. Madame Orgon, Madame Perrin, Madame Prudelle, Madame Raison.

MADAME RAISON

Vous m'avez attendue, Mesdames ?

MADAME PRUDELLE

Avec impatience, et je vous en voudrais si j'avais la force de vous en vouloir.

MADAME RAISON

Ce n'est point à moi qu'il faut vous en prendre ; c'est à Madame Argant, qui m'a arrêtée une heure dans la rue.

MADAME PERRIN

Oh ! Je devine ce qu'elle vous a dit.

MADAME PRUDELLE

Quelque médisance certainement ?

MADAME ORGON

Médisance ! Le terme est modeste ; et lorsqu'elle ne va point jusqu'à la calomnie, elle est fort satisfaite de sa charité.

MADAME PRUDELLE

C'est la langue la plus méchante !

MADAME PERRIN

Je parie qu'elle vous a parlé de l'aventure de sa petite cousine ? Car elle la conte à qui veut l'entendre, et toujours sous la loi du secret. Enfin cette anecdote est de la nuit dernière ; et ce matin , ayant passé la nuit en prières, j'avais à peine fermé les yeux qu'elle est venue me réveiller pour me la dire.

MADAME RAISON

Puisque vous la savez, laissez-lui le soin de la répandre, et n'ajoutez pas votre indiscrétion à la sienne.

MADAME PRUDELLE

Quelle aventure ? De quoi s'agit-il ?

MADAME ORGON

Et quelle est l'héroïne de l'aventure ?

MADAME PERRIN

C'est la petite Victorine.

MADAME PRUDELLE

Quoi ! Cette petite fille si modeste, si sage ?

MADAME PERRIN

Si sage ! Vous allez voir jusqu'où va sa sagesse. Cette nuit un homme avait appliqué une échelle pour monter à sa fenêtre : la Garde a paru ; le Galant s'est enfui, mais l'échelle est restée.

MADAME RAISON

Et comment pouvez-vous assurer que ce n'était pas un voleur qui voulait entrer dans la maison pour la piller ?

MADAME PERRIN

Un voleur ! Un voleur ! Vous me la donnez belle. Le Galant est connu, c'est le fils de Lisimon.

MADAME ORGON

De ce marchand, que des pertes imprévues ont forcé à faire banqueroute ?

MADAME PRUDELLE

Des pertes imprévues ! Vous croyez à ces malheurs-là ? Je vous assure, moi, que c'est une banqueroute frauduleuse.

MADAME PERRIN

Afin de persuader à ses créanciers qu'il était sans ressource, il s'est retiré chez son neveu le Prieur de Prénille.

Prieur : Prieur conventuel régulier, ou, simplement, prieur, celui qui régit des religieux en communauté ; il est opposé à prieur conventuel séculier et commendataire ; il ne diffère de l'abbé que de nom ; il en a toute l'autorité. [L]

MADAME ORGON

Celui à qui l'Abbé Harpon a vendu son prieuré ?

MADAME PRUDELLE

Pourquoi ne l'aurait-il pas vendu ? Il l'avait acheté.

MADAME PERRIN

Je m'en souviens : il l'avait eu par l'entremise de cette femme de chambre qui faisait commerce de bénéfices, et qui vient d'acheter la Terre du jeune Philinte.

MADAME ORGON

Quoi ! Le jeune Philinte a vendu sa Terre ? Il n'y a pas six mois que son père la lui a laissée.

MADAME PERRIN

Faut-il s'en étonner ? C'était un joueur.

MADAME PRUDELLE

Heureux, s'il n'avait que ce défaut-là : mais il n'est point de vices dont son âme ne soit souillée.

MADAME ORGON

N'est-ce pas lui qui eut cette aventure au bal avec la femme de ce Magistrat intègre, qui jamais n'a reçu de présents ?

MADAME PRUDELLE

Il les refusait, il est vrai ; mais son Secrétaire les recevait, et ils partageaient ensemble.

MADAME RAISON

Avez-vous été l'arbitre du partage, Madame ?

MADAME PRUDELLE

Eh ! Qui ne fait pas cela ? Fallait-il y être présente, pour en être sûre.

MADAME RAISON

Madame, vous m'avez appelée pour me consulter sur la vocation de votre nièce, et vous oubliez le sujet de ma visite.

MADAME PRUDELLE

Vous consulter ? À quoi bon ! Sa vocation est claire.

MADAME RAISON

Pourquoi donc m'avez-vous invitée à me rendre ici ?

MADAME PRUDELLE

Pour m'aider à vaincre l'horreur que Colette a pour le couvent.

MADAME RAISON

Elle a le couvent en horreur, et elle y est appelée ! Voilà une singulière vocation !

SCÈNE XIII. Madame Prudelle, Madame ORGON, Madame Perrin, Madame Raison, Colette.

COLETTE, à Madame Raison

Ah ! Madame, secourez une orpheline infortunée, qu'on veut ensevelir malgré elle dans un cloître. Tenez-moi lieu et de père et de mère. Je n'espère qu'en vous, daignez embrasser ma défense.

MADAME PERRIN

Vous êtes belle, Colette ; mais sous le voile, vous feriez cent fois plus charmante.

MADAME ORGON

Oui ; le voile donnerait un nouvel éclat à vos attraits.

MADAME PERRIN, à Madame Orgon

Flattons son amour-propre, c'est le moyen de réussir.

MADAME RAISON

Après ce que Colette vient de dire, je m'étonne que vous délibériez encore. Dieu veut des serviteurs, et non pas des esclaves. Il faut, pour lui plaire, que le sacrifice de la liberté même soit libre. Lorsqu'il appelle les âmes à la retrait , il les y entraîne par un penchant décidé. Si le monde a ses périls, pensez-vous que le cloître n'ait pas les liens pour une infortunée qui haïra des devoirs qu'elle n'a pas choisis, qui maudira dans son désespoir sa main tyrannique qui enchaîna les siennes ?

SCÈNE XIV. Madame Orgon, Madame Perrin, Madame Prudelle, Madame Raison, Colette, Marthe.

MARTHE, bas à Madame Pruddle

Madame, tout est prêt, le signal est donné.

MADAME PRUDELLE

Et Valère ?

MARTHE

Il vient d'entrer.

MADAME PRUDELLE

Fort bien...

Haut.

Éloignez ces flambeaux, ils me font mal aux yeux.

SCÈNE XV. Madame Orgon, Madame Perrin, Madame Prudelle, Madame Raison, Valère, Colette.

La Scène se passe dans une demi-obscurité.

MADAME PRUDELLE

Il me semble que j'entends quelqu'un vers cette porte ; viendrait-on nous écouter ?

VALÈRE entre, et se jette au cou de Madame Prudelle qu'il prend pour Colette

Nous sommes donc seuls et libres, chère Amante...

Reconnaissant Madame Prudelle.

Ah Dieux, qu'ai-je fait ?

COLETTE

Je suis perdue.

MADAME PRUDELLE, criant

À moi ! Mesdames, à moi ! Secourez-moi contre un infâme ravisseur !

MADAME PERRIN, accourant

Un homme ose vous faire chez vous une pareille insulte !

MADAME ORGON

Un Commissaire ; vite , un Commissaire !

MADAME PRUDELLE, à Madame Perrin

Soutenez-moi, ma bonne amie ; je succombe à mon saisissement.

COLETTE, bas à Valère

Eh ! Pourquoi entrer, quand le lignai n'est pas donné ?

VALÈRE

Il l'était.

COLETTE

Par qui ?

VALÈRE

Je ne sais.

COLETTE

C'est cette coquine de Marthe qui nous aura trahis,

MADAME PRUDELLE

Jugez de toute l'horreur de ma situation. J'avais juré à mon époux d'être fidèle à sa mémoire, et me voilà forcée, pour sauver mon honneur, d'épouser cet audacieux.

VALÈRE

M'épouser, moi, Madame ?

MADAME PRUDELLE

Mesdames, n'allez pas croire que, par la plus légère faveur, j'aie jamais autorisé l'outrage qu'il vient de me faire.

MADAME PERRIN

Nous sommes loin d'avoir un pareil soupçon.

MADAME PRUDELLE

Cher époux , il faudra donc que ta veuve trahisse les serments qu'elle t'avait faits ! Pardonne ; le soin de ma réputation m'impose cette dure loi. Mais je te jure, même en présence de cet audacieux, que, dans ses bras, je ne brûlerai que pour ta cendre.

VALÈRE

Quoi ! Madame, vous croiriez que mon dessein était ?...

MADAME PRUDELLE

Si cet outrage s'adressait à ma nièce, je dois la faire enfermer. S'il s'adressait à moi, les lois de l'honneur me forcent à vous épouser. Choisissez.

VALÈRE

Cruelle alternative !

MADAME PRUDELLE

Ah ! Dieux, quel préjugé fatal que celui qui nous force à prendre pour époux et pour maître celui qui nous outrage ?

MADAME RAISON

Madame, il est clair que votre nièce était l'objet de la démarche imprudente de Valère. Vous ne pouvez sauver l'honneur de Colette ; qu'en les mariant. Si vous ne le faites pas, le Public dira qu'en secret éprise de Valère...

MADAME PRUDELLE

Quoi ! Vous pourriez penser ?...

MADAME RAISON

Je ne le crois pas, Madame, mais le Public le croira. Et pouvez-vous rejeter ce moyen honnête, de demeurer fidèle à la mémoire d'un époux qui vous est si cher encore ?

MADAME PERRIN

En effet, je ne vois pas d'autre parti à prendre.

MADAME ORGON

Il faut vous y résoudre.

MADAME PRUDELLE

Eh bien, je m'y résous pour les faire enrager ; et j'espère qu'un jour Colette, en butte aux caprices de son mari, regrettera l'asile sacré que je voulais lui ouvrir.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0