Opuscule dramatique en prose
La Médisance
Personnages
- MADAME PRUDELLE
- COLETTE
- VALÈRE
- MADAME PERRIN
- MADAME ORGON
- MADAME RAISON
- MARTHE
SCÈNE PREMIÈRE. Valère, Colette.
COLETTE
Nous sommes perdus, mon pauvre Valère, nous sommes perdus.
VALÈRE
Que dites-vous ?
COLETTE
Ma tante...
VALÈRE
Eh bien, votre tante ?...
COLETTE
Doit aujourd'hui vous défendre de me voir.
VALÈRE
Quel mal lui ai-je donc fait ?
COLETTE
Celui de me plaire.
VALÈRE
Quoi ! Vous la croyez envieuse ?
COLETTE
Peut-être même jalouse.
VALÈRE
Et vous pensez qu'elle a des vues sur moi ?
COLETTE
Je le crains.
VALÈRE
Quoi ! Une Dévote, qui marche les yeux baissés, rougit à l'aspect d'un homme , ne s'occupe que d'exercices pieux et ne soupire que vers le Ciel, sentirait quelque affection terrestre, et songerait à prendre un mari ?
COLETTE
Un mari est un être de plus à faire enrager ; et c'est ce que cherche sa charité.
VALÈRE
Je n'ai jamais surpris d'elle un seul regard qui m'ait dit qu'elle m'aimait.
COLETTE
Je suis plus clairvoyante que vous ; et je me fuis aperçue, plus d'une fois , que lorsqu'elle faisait semblant de lire, ses yeux se détournaient sur vous à la dérobée.
VALÈRE
Je vous jure que je ne me suis jamais senti la moindre envie de la distraire, lorsqu'elle médite.
COLETTE
Enfin, depuis quelque temps, elle semble négliger tous ses autres Patrons, pour ne fêter que celui qu'on invoque pour les mariages.
VALÈRE
Je doute fort que ses voeux soient exaucés.
COLETTE
Il faut cependant bien que quelqu'un me remplace auprès d'elle, et que, puisqu'elle se prive de moi, elle ait du moins un mari qu'elle puisse gronder, lorsqu'elle revient de l'église.
VALÈRE
Vous la quittez, Colette ? Où allez-vous ?
COLETTE
Au Couvent.
VALÈRE
Ciel ! Qu'ai-je entendu ?
COLETTE
Une vérité bien cruelle pour tous deux.
VALÈRE
Eh mais ! Gardez-vous bien de mettre le pied dans un cloître. Savez-vous bien qu'elle pourrait vous y laisser longtemps ?
COLETTE
Elle veut que j'y reste toute ma vie, que je prenne le voile, et que je renonce au monde pour jamais. J'y renoncerais volontiers pour être à vous ; mais sans vous, cher Valère, quel exil ! Cependant elle le veut, elle l'ordonne...
VALÈRE
Et vous obéirez ?
COLETTE
Je résisterai jusqu'à la dernière extrémité.
VALÈRE
Mais si elle persiste, vous céderez ?
COLETTE
Non... Je n'aurai jamais le courage d'obéir.
VALÈRE
Mais depuis quand cette cruelle extravagance est-elle entrée dans sa tête ?
COLETTE
Depuis huit jours elle m'assure que j'ai une vocation décidée pour le cloître.
VALÈRE
Et vous ne l'assurez pas du contraire ?
COLETTE
En vain je lui répète que, loin d'avoir le moindre goût pour le cloître, l'idée seule d'une grille me fait frémir ; elle me répond qu'elle fait mieux que moi ce qui se passe au fond de mon âme.
VALÈRE
La folle !
COLETTE
Elle entend, dit-elle, chaque jour une voix céleste qui m'appelle du fond d'une cellule.
Cellule : Petite chambre d'un religieux ou d'une religieuse. [L]
VALÈRE
Et vous ne réfutez pas ces visions ?
COLETTE
Elle en a bien d'autres ! Cette nuit elle m'a vue toute rayonnante de gloire et de joie, le voile fur le front, entrer dans un couvent, d'un pas ferme et décidé. En vain je lui ai dit qu'un songe n'était qu'un songe ; elle veut le réaliser.
VALÈRE
Et ne voyez-vous pas que cette fausse dévote ne veut vous précipiter dans un cloître, que pour s'emparer de votre bien ?
COLETTE
Ou plutôt de mon amant.
VALÈRE
Oh ! Parbleu, je l'en défie.
COLETTE
Elle doit aujourd'hui vous prier de ne revenir au logis, que lorsque je n'y ferai plus.
VALÈRE
Appas bien puissant pour m'y attirer alors !
COLETTE
Mais ma résolution est prise ; et quelque chose qu'elle puisse faire, je n'irai point m'ensevelir dans un cloître. J'aurai recours aux Magistrats, s'il le faut... Cependant, je ne vous verrai plus ; et sans vous, cette maison sera pour moi un séjour aussi triste qu'un couvent.
VALÈRE
Mais si vous pouviez me faire avertir, lorsque votre tante est à l'église ?...
COLETTE
Eh ! À qui puis-je me fier ? Sa vieille Marthe est une hypocrite, qui flatte ses goûts, ses caprices, et qui lui fait sa cour en égayant sa charité par le récit de toutes les anecdotes scandaleuses dont elle s'informe avec foin. L'espoir certain d'un legs considérable, lui fait rapporter les humeurs de ma tante.
SCÈNE II. Valère, Colette, Marthe.
Marthe s'avance fur la pointe des pieds, se cache derrière un paravent, et écoute.
MARTHE
Je suis donc une hypocrite à leur compte !
VALÈRE
Quoi ! Vous pensez qu'avec quelques pistoles, il ne serait pas possible de la gagner ?
Pistole : Pièce d'or qui n'était point battue au coin de France et qui valait onze livres et quelques sous. [L]
COLETTE
Elle prendrait l'argent pour satisfaire son avarice, et nous trahirait pour acquitter sa conscience.
VALÈRE
Allons, n'y pensons plus... Mais ne pourrions-nous pas convenir d'un signal ?
MARTHE
Écoutons ; ceci est important...
COLETTE
Eh ! Quel signal voulez-vous que je vous donne ?
VALÈRE
Il en est mille. Par exemple, aussitôt que votre tante et Marthe seront sorties, descendez, entrouvrez la porte, et tracez-y votre chiffre et le mien. Je passerai : si j'aperçois le signal, j'entrerai ; si je ne le vois pas, je continuerai ma route.
Chiffre : Entrelacement des lettres initiales. [L]
COLETTE
Oui, ce signal est praticable ; il faut nous y tenir.
VALÈRE
Ainsi nous n'aurons pas besoin de cette détestable vieille, dont l'âme est aussi hideuse que la figure.
MARTHE, à part
Comme ils me traitent ! Je leur pardonne ; et comme il faut rendre le bien pour le mal, je vais prendre soin de leur salut, en rompant de très dangereuses entrevues, et rendre compte de tout à Madame.
Elle disparaît un moment.
SCÈNE III. Valère, Colette.
VALÈRE
Parbleu, si elle était cachée quelque part, et qu'elle pût nous entendre, sa modestie souffrirait beaucoup.
COLETTE
Nous préserve le Ciel d'un tel malheur ! Elle gouverne ma tante, et saurait se venger.
VALÈRE
J'entends du bruit : on vient.
COLETTE
Fuyez, c'est ma tante !... Fuyez !
VALÈRE
Pourquoi fuir ? Elle ne m'a point encore congédié ; ma fuite autoriserait d'injustes soupçons.
SCENE IV. Madame Prudelle, Valère, Colette, Marthe.
Madame Prudelle et Marthe se parlent quelque-temps à l'oreille.
MADAME PRUDELLE, haut
J'entends... Il suffit.
MARTHE
Madame n'a rien à m'ordonner pour exercer mon obéissance ou ma charité ?
MADAME PRUDELLE
Non... Eh mais, où allez-vous ? Revenez ... Vous êtes toujours prête à vous enfuir, comme si ma présence vous fatiguait... Avez-vous été avertir la vieille Émilie, que sa fille, à son insu, a été Vendredi dernier à l'Opéra ?
MARTHE
Oui, Madame.
MADAME PRUDELLE
Avez-vous été dire au Chanoine Rondon que nous avons surpris sa nièce lisant un roman ?
MARTHE
Oui, Madame.
MADAME PRUDELLE
Et qu'a-t-il dit ?
MARTHE
Qu'il s'en inquiétait fort peu, et que vous Vous chargiez d'un soin qui ne vous regardait pas.
MADAME PRUDELLE, en colère
Insolente ! Le salut de mon prochain ne me regarde pas ?
MARTHE
Eh ! Madame, ce n'est pas moi, c'est le chanoine...
Chanoine : Clerc séculier, membre d'un corps dit chapitre qui, attaché à une église cathédrale ou collégiale, sert de conseil à l'évêque. [L]
MADAME PRUDELLE
Enfin, nous avons rempli notre devoir ; tant pis pour lui, s'il ne remplit pas le sien... Est-ce tout ?
MARTHE
J'ai encore prévenu Madame Gertrude que sa fille, lorsqu'elle sort sans elle, met du rouge, et qu'elle l'ôte avant de rentrer à la maison.
MADAME PRUDELLE
Je ne vous avais point donné cette commission-là.
MARTHE
Non, Madame, je l'ai faite de mon chef.
MADAME PRUDELLE
De quoi vous chargez-vous ?
MARTHE
Du salut de mon prochain.
MADAME PRUDELLE
Écoutez, Marthe. Je suis loin de blâmer une action si louable : mais comme je vous donne part au mérite de mes bonnes oeuvres, en vous chargeant de les exécuter, vous devez me donner part aux vôtres, en me consultant, avant de les entreprendre.
MARTHE
Cela est juste.
MADAME PRUDELLE
Tenez, voilà un billet doux que j'ai trouvé dans l'église ; tâchez de savoir quelle est la femme à qui il s'adresse, quel est son galant, et remettez fidèlement la lettre au mari.
MARTHE
J'y cours.
MADAME PRUDELLE
Et où allez-vous si vite ? Vous ne vous corrigerez jamais de cette pétulance ? Quelle tête qu'on ne peut gouverner ! Allez trouver de ma part la Supérieure du Couvent où je fus hier ; dites-lui qu'un jeune homme qui se donnait pour le frère de la petite Lise, a baisé, à travers la grille, la main de cette pensionnaire... Eh bien, vous ne partez pas ? Que faites-vous-là ? Vous êtes d'une lenteur !
Pétulance : Vivacité impétueuse. [L]
MARTHE
Eh mais, Madame, si je pars, vous me grondez ; si je reste, vous me grondez encore ! Que voulez-vous donc que je fafle ?
MADAME PRUDELLE
Que vous vous taisiez.
MARTHE
Allons... Il faut souffrir.
MADAME PRUDELLE
Avec vos sots raisonnements, vous alliez me faire oublier la commission la plus importante... Allez porter cet argent que j'ai recueilli dans la bourse de mes amis, pour ces malheureux qui ont imploré ma pitié. Ce sont des Nobles ruinés. Faites-leur bien sentir que c'est leur faute qui les a mis en cet état, que leur orgueil les a perdus, et que s'ils m'avaient pris pour modèle, le Ciel les aurait fait prospérer.
MARTHE
Faut-il rester ou partir, Madame ?
MADAME PRUDELLE
Ah ! Partez , et ne m'impatientez pas... Cette fille-là m'a fait commettre aujourd'hui vingt fois le péché de la colère ! Heureusement le reste du jour a été employé en oeuvres méritoires.
SCÈNE V. Madame Prudelle, Valère, Colette.
MADAME PRUDELLE
Monsieur, ma nièce a dû vous dire qu'elle avait choisi un couvent pour asile.
COLETTE
Je l'ai choisi, moi, ma tante ?
MADAME PRUDELLE
Oui, Mademoiselle, votre vocation n'est pas équivoque.
VALÈRE
Non, certes ; car elle en a une très décidée pour le mariage.
MADAME PRUDELLE
Oui, lorsqu'elle est avec vous ; mais lorsqu'elle sera au couvent, alors la grâce parlera. Au reste , ma nièce, vous avez entendu ma volonté ; je n'en ai d'autre que celle du Ciel : obéissez, allez dans votre chambre, lisez , et lisez avec fruit le livre que je vous ai prêté sur l'excellence de la retraite... Pour moi, j'irai dans un moment à l'église prier le Ciel de vous appeler à la vie religieuse, d'une manière qui ne laisse plus de doute dans votre esprit.
VALÈRE, bas à Colette qui s'en va
Elle va sortir : songez au signal, dès qu'elle aura mis le pied hors de la maison.
SCÈNE VI. Madame Prudelle, Valère.
MADAME PRUDELLE
Où allez-vous, Valère ?
VALÈRE
Je vais faire aussi quelque lecture morale.
MADAME PRUDELLE
Demeurez, ma conversation vaut bien une lecture.
VALÈRE
Mais je suis peut-être un obstacle à votre salut : peut-être, sans ma présence, sentiriez-vous quelque vocation pour le couvent.
MADAME PRUDELLE
Le Ciel ne m'a point fait cette faveur ; il m'en a jugée indigne. C'est à ma nièce qu'il la réservait. Pour moi, dont la faiblesse ne peut aspirer à ce haut point de perfection, il a voulu que je reste dans le monde.
VALÈRE, à part
Pour le faire enrager.
MADAME PRUDELLE
Il veut aussi que vous y demeuriez, Valère.
VALÈRE
Oh ! je le crois ; à cet égard, ma vocation n'est pas douteuse.
MADAME PRUDELLE
Mais, le connaissez-vous, ce monde ou vous vivez ?
VALÈRE
Je suis trop jeune encore pour le connaître, mais je l'étudie.
MADAME PRUDELLE
Vous ignorez de combien d'écueils est semée cette mer fameuse en naufrages.
VALÈRE
J'en ai déjà rencontré plusieurs, soit bonheur, soit prudence, je les ai évités.
MADAME PRUDELLE
Si vous saviez à combien de périls, la jeunesse est exposée, combien de pièges on tend à son innocence !...
VALÈRE
Des pièges, Madame ! Je ne me flatte pas de les éviter tous. Mais il en est dans lesquels je ne donnerai pas, je vous en réponds.
MADAME PRUDELLE
Quel siècle que celui où la séduction est un art, et presque un mérite ! Je tremble pour vous, Valère, je tremble pour vous. Vous êtes jeune.
VALÈRE
J'ai ce malheur, il est vrai ; et telle qui m'en plaint, me l'envie peut-être.
MADAME PRUDELLE
Vous êtes sensible.
VALÈRE
Colette me l'a appris.
MADAME PRUDELLE
Vous êtes sans expérience.
VALÈRE
J'ai celle qu'on peut avoir à mon âge.
MADAME PRUDELLE
Ah ! Si une âme aussi belle que la vôtre allait se perdre, j'en serais inconsolable. Vous ne voyez pas le précipice ; les bords en sont couverts de fleurs ! Vous êtes perdu, si une main charitable et sûre ne vous guide à travers tant de périls.
VALÈRE
Mes guides font ma raison et ma conscience.
MADAME PRUDELLE
Ils font bien trompeur ?
VALÈRE
Quel autre voulez-vous donc que je choisisse ?
MADAME PRUDELLE
Une compagne sage, pieuse...
VALÈRE
Eh bien, mariez-moi avec Colette.
MADAME PRUDELLE
Et quels conseils, quels secours pouvez-vous attendre d'une jeune étourdie, dont l'inexpérience rendrait votre perte infaillible ?
VALÈRE
J'entends : c'est pour le salut de mon âme, que vous mettez votre nièce au couvent ?
MADAME PRUDELLE
Il vous faut une femme d'un âge mûr, qui ait beaucoup d'expérience.
VALÈRE
Vous en avez beaucoup, je n'en doute pas.
MADAME PRUDELLE
Qui ait un grand fonds de patience, pour supporter vos petits défauts.
VALÈRE, à part
Et un grand fonds de méchanceté, pour s'exercer ma patience.
MADAME PRUDELLE
Une femme enfin d'une piété éclairée, d'une vertu à toute épreuve,
VALÈRE
Et cette Compagne que vous me proposez, c'est vous-même ?
MADAME PRUDELLE
Après la mort de mon époux, je m'étais bien promis de ne pas m'engager dans de nouveaux liens...
VALÈRE
Tenez-vous parole, Madame, tenez-vous parole.
MADAME PRUDELLE
Mais pour vous préserver des dangers qui vous environnent...
VALÈRE
Vous consentiriez à m'épouser, si je vous en pressais ?... Madame, je vois maintenant de quelle nature est la vocation de votre nièce pour le cloître... Tout eft éclairci... Mais retenez bien ce que je vais vous dire. Ces temps de tyrannie sont passés, où des parents avides, guidés par des motifs plus_ou_moins criminels, pouvaient ensevelir dans un cloître une fille innocente à qui ce tombeau faisait horreur. Il est des magistrats , conservateurs de la liberté et du patrimoine des orphelins. Les Mineurs sont sous la garde des lois... Je ne vous en dis pas davantage... Adieu.
SCÈNE VII.
MADAME PRUDELLE, seule
L'impertinent ! Le fat ! Oh ! Je saurai me venger. L'intérêt du Ciel se joint au mien dans cette affaire. Car enfin c'est lui enlever une âme, que de fermer à ma nièce l'entrée du couvent. Ah ! Monsieur Valère, vous me menacez de l'autorité des magistrats ? Eh bien, je saurai faire en forte que ces magistrats mêmes me prêteront leur autorité pour faire enfermer Colette. Marthe !... Marthe !...
SCÈNE VIII. Madame Prudelle, Marthe.
MADAME PRUDELLE
Marthe !... C'est la plus indocile créature.
MARTHE
Madame...
MADAME PRUDELLE
Être incorrigible, ne perdrez-vous pas l'habitude de crier si haut ?
MARTHE
Mais, Madame...
MADAME PRUDELLE
Allez-vous encore vous justifier ? Eh ! Pourquoi n'êtes-vous pas en course ? Pourquoi n'êtes-vous pas allée faire les commissions dont je vous ai chargée.
MARTHE
J'attendais que...
MADAME PRUDELLE
Vous n'avez nul zèle, nulle charité, et votre tiédeur s'accroît tous les jours.
MARTHE
J'allais partir, lorsque ces Dames sont arrivées. Vous étiez tête à tête avec Valère ; je ne voulais pas les faire entrer. Qui fait ce qu'elles auraient pendé de cet entretien !
MADAME PRUDELLE
Écoutez... Et faites ponctuellement ce que je vais vous dire.
MARTHE
Vous ferez satisfaite de mon exactitude.
MADAME PRUDELLE
Ah ! Vous m'interrompez toujours... Faites entrer ces dames ; et dès qu'elles seront assemblées, allez tracer sur la porte. que vous laisserez entrouverte, le signal dont Valère et Colette sont convenus ensemble.
MARTHE
J'entends... Ah ! Madame, l'heureux stratagème que le Ciel vous a suggéré-là ?
SCÈNE IX.
MADAME PRUDELLE, seule
Le Ciel, pour mes péchés, m'a donné à gouverner cette indocile créature. En vérité, et dans l'un et dans l'autre sexe, j'aperçois tant de défauts, tant de caprices, que je ne vois que moi dont l'humeur soit égale et douce. J'en rends grâces au Ciel ; car je sais bien que ce n'est qu'à lui que j'en fuis redevable.
SCÈNE X. Madame Prudelle, Madame Orgon, Madame Perrin, Marthe.
MADAME PRUDELLE
Ah ! Mesdames, je loue le Ciel qui vous conduit ici pour m'aider à vaincre l'opiniâtreté de ma nièce.
MADAME ORGON
Si une personne aussi sage que vous n'a pu y réussir, nous devons attendre peu de succès de nos foins.
MADAME PRUDELLE, à Marthe
Eh ! Donnez donc des sièges !... Faut-il vous le répéter vingt fois ?
MARTHE
Vous ne me l'avez pas encore dit, Madame !
MADAME PRUDELLE
Eh ! Faut-il vous le dire ? Marthe, lorsque vous ne manquez qu'à moi, jamais je ne m'en plains, jamais je ne vous gronde, vous le savez. Mais ne manquez pas à mes amies, car je ne vous le pardonnerais pas... Mesdames, ne soyez pas étonnées si j'ai une servante si maladroite ; je l'ai choisie ainsi pour exercer ma patience.
MADAME PERRIN
Ah ! Je réponds que ma Lison l'emporte en maladresse, en lenteur sur votre Marthe. C'est une petite malheureuse, à qui j'ai donné un asile par charité ; et, pour la tirer des dangers auxquels la jeunesse est exposée dans le monde, je me fuis condamnée au supplice d'être servie par elle.
MADAME PRUDELLE, bas à Marthe,
Allez faire ce que je vous ai ordonné , et tenez-vous en embuscade près de la porte.
SCÈNE XI. Madame Prudelle, Madame Orgon, Madame Perrin.
MADAME PRUDELLE
Vous m'aviez promis d'amener avec vous Madame Raison ; pourquoi n'est-elle pas venue ?
MADAME ORGON
Elle est sans doute avec son Directeur : il lui fait de fréquentes visites.
MADAME PERRIN
La charité nous ordonne de tirer le voile sur ces mystères. Mais ce Directeur est bien jeune, et leurs entretiens font bien longs.
MADAME ORGON
Pour moi, je romprai bientôt avec elle. Connaissez-vous une prude plus insupportable que celle-là ?
MADAME PRUDELLE
C'est un censeur éternel, qui ose traiter de médisances les entretiens que nous avons sur les défauts du prochain dans la seule vue de les corriger.
MADAME ORGON
Tout en criant contre la médisance, on entrevoit qu'elle a du plaisir à l'entendre.
MADAME PERRIN
Je ne sais, mais sa vertu m'est bien suspecte. Croiriez-vous qu'elle a prononcé deux fois devant moi le mot de tolérance, que nous avons banni de la conversation ?
MADAME ORGON
Le mot de tolérance !
MADAME PRUDELLE
Elle l'a prononcé ?
MADAME PERRIN
Deux fois.
MADAME ORGON
On m'a cité d'elle un trait bien plus affreux. Mais j'ai refusé de le croire ; je ne me hâte, jamais de condamner mon prochain.
MADAME PERRIN
Eh ! Que vous a-t-on dit ?
MADAME PRUDELLE
Vous ne pouvez nous le taire en conscience.
MADAME ORGON
On m'a dit qu'elle avait distribué des aumônes à des Protestants, qui étaient tombés dans l'indigence.
MADAME PRUDELLE
À des Protestants ?
MADAME PERRIN
Cela est-il possible ?
MADAME ORGON
Rien n'est plus vrai. Et vous sentez qu'en rapprochant cette action et le mot de tolérance, on pourrait en conclure...
MADAME PRUDELLE
Paix, La voici qui arrive.
SCÈNE XII. Madame Orgon, Madame Perrin, Madame Prudelle, Madame Raison.
MADAME RAISON
Vous m'avez attendue, Mesdames ?
MADAME PRUDELLE
Avec impatience, et je vous en voudrais si j'avais la force de vous en vouloir.
MADAME RAISON
Ce n'est point à moi qu'il faut vous en prendre ; c'est à Madame Argant, qui m'a arrêtée une heure dans la rue.
MADAME PERRIN
Oh ! Je devine ce qu'elle vous a dit.
MADAME PRUDELLE
Quelque médisance certainement ?
MADAME ORGON
Médisance ! Le terme est modeste ; et lorsqu'elle ne va point jusqu'à la calomnie, elle est fort satisfaite de sa charité.
MADAME PRUDELLE
C'est la langue la plus méchante !
MADAME PERRIN
Je parie qu'elle vous a parlé de l'aventure de sa petite cousine ? Car elle la conte à qui veut l'entendre, et toujours sous la loi du secret. Enfin cette anecdote est de la nuit dernière ; et ce matin , ayant passé la nuit en prières, j'avais à peine fermé les yeux qu'elle est venue me réveiller pour me la dire.
MADAME RAISON
Puisque vous la savez, laissez-lui le soin de la répandre, et n'ajoutez pas votre indiscrétion à la sienne.
MADAME PRUDELLE
Quelle aventure ? De quoi s'agit-il ?
MADAME ORGON
Et quelle est l'héroïne de l'aventure ?
MADAME PERRIN
C'est la petite Victorine.
MADAME PRUDELLE
Quoi ! Cette petite fille si modeste, si sage ?
MADAME PERRIN
Si sage ! Vous allez voir jusqu'où va sa sagesse. Cette nuit un homme avait appliqué une échelle pour monter à sa fenêtre : la Garde a paru ; le Galant s'est enfui, mais l'échelle est restée.
MADAME RAISON
Et comment pouvez-vous assurer que ce n'était pas un voleur qui voulait entrer dans la maison pour la piller ?
MADAME PERRIN
Un voleur ! Un voleur ! Vous me la donnez belle. Le Galant est connu, c'est le fils de Lisimon.
MADAME ORGON
De ce marchand, que des pertes imprévues ont forcé à faire banqueroute ?
MADAME PRUDELLE
Des pertes imprévues ! Vous croyez à ces malheurs-là ? Je vous assure, moi, que c'est une banqueroute frauduleuse.
MADAME PERRIN
Afin de persuader à ses créanciers qu'il était sans ressource, il s'est retiré chez son neveu le Prieur de Prénille.
Prieur : Prieur conventuel régulier, ou, simplement, prieur, celui qui régit des religieux en communauté ; il est opposé à prieur conventuel séculier et commendataire ; il ne diffère de l'abbé que de nom ; il en a toute l'autorité. [L]
MADAME ORGON
Celui à qui l'Abbé Harpon a vendu son prieuré ?
MADAME PRUDELLE
Pourquoi ne l'aurait-il pas vendu ? Il l'avait acheté.
MADAME PERRIN
Je m'en souviens : il l'avait eu par l'entremise de cette femme de chambre qui faisait commerce de bénéfices, et qui vient d'acheter la Terre du jeune Philinte.
MADAME ORGON
Quoi ! Le jeune Philinte a vendu sa Terre ? Il n'y a pas six mois que son père la lui a laissée.
MADAME PERRIN
Faut-il s'en étonner ? C'était un joueur.
MADAME PRUDELLE
Heureux, s'il n'avait que ce défaut-là : mais il n'est point de vices dont son âme ne soit souillée.
MADAME ORGON
N'est-ce pas lui qui eut cette aventure au bal avec la femme de ce Magistrat intègre, qui jamais n'a reçu de présents ?
MADAME PRUDELLE
Il les refusait, il est vrai ; mais son Secrétaire les recevait, et ils partageaient ensemble.
MADAME RAISON
Avez-vous été l'arbitre du partage, Madame ?
MADAME PRUDELLE
Eh ! Qui ne fait pas cela ? Fallait-il y être présente, pour en être sûre.
MADAME RAISON
Madame, vous m'avez appelée pour me consulter sur la vocation de votre nièce, et vous oubliez le sujet de ma visite.
MADAME PRUDELLE
Vous consulter ? À quoi bon ! Sa vocation est claire.
MADAME RAISON
Pourquoi donc m'avez-vous invitée à me rendre ici ?
MADAME PRUDELLE
Pour m'aider à vaincre l'horreur que Colette a pour le couvent.
MADAME RAISON
Elle a le couvent en horreur, et elle y est appelée ! Voilà une singulière vocation !
SCÈNE XIII. Madame Prudelle, Madame ORGON, Madame Perrin, Madame Raison, Colette.
COLETTE, à Madame Raison
Ah ! Madame, secourez une orpheline infortunée, qu'on veut ensevelir malgré elle dans un cloître. Tenez-moi lieu et de père et de mère. Je n'espère qu'en vous, daignez embrasser ma défense.
MADAME PERRIN
Vous êtes belle, Colette ; mais sous le voile, vous feriez cent fois plus charmante.
MADAME ORGON
Oui ; le voile donnerait un nouvel éclat à vos attraits.
MADAME PERRIN, à Madame Orgon
Flattons son amour-propre, c'est le moyen de réussir.
MADAME RAISON
Après ce que Colette vient de dire, je m'étonne que vous délibériez encore. Dieu veut des serviteurs, et non pas des esclaves. Il faut, pour lui plaire, que le sacrifice de la liberté même soit libre. Lorsqu'il appelle les âmes à la retrait , il les y entraîne par un penchant décidé. Si le monde a ses périls, pensez-vous que le cloître n'ait pas les liens pour une infortunée qui haïra des devoirs qu'elle n'a pas choisis, qui maudira dans son désespoir sa main tyrannique qui enchaîna les siennes ?
SCÈNE XIV. Madame Orgon, Madame Perrin, Madame Prudelle, Madame Raison, Colette, Marthe.
MARTHE, bas à Madame Pruddle
Madame, tout est prêt, le signal est donné.
MADAME PRUDELLE
Et Valère ?
MARTHE
Il vient d'entrer.
MADAME PRUDELLE
Fort bien...
Haut.
Éloignez ces flambeaux, ils me font mal aux yeux.
SCÈNE XV. Madame Orgon, Madame Perrin, Madame Prudelle, Madame Raison, Valère, Colette.
La Scène se passe dans une demi-obscurité.
MADAME PRUDELLE
Il me semble que j'entends quelqu'un vers cette porte ; viendrait-on nous écouter ?
VALÈRE entre, et se jette au cou de Madame Prudelle qu'il prend pour Colette
Nous sommes donc seuls et libres, chère Amante...
Reconnaissant Madame Prudelle.
Ah Dieux, qu'ai-je fait ?
COLETTE
Je suis perdue.
MADAME PRUDELLE, criant
À moi ! Mesdames, à moi ! Secourez-moi contre un infâme ravisseur !
MADAME PERRIN, accourant
Un homme ose vous faire chez vous une pareille insulte !
MADAME ORGON
Un Commissaire ; vite , un Commissaire !
MADAME PRUDELLE, à Madame Perrin
Soutenez-moi, ma bonne amie ; je succombe à mon saisissement.
COLETTE, bas à Valère
Eh ! Pourquoi entrer, quand le lignai n'est pas donné ?
VALÈRE
Il l'était.
COLETTE
Par qui ?
VALÈRE
Je ne sais.
COLETTE
C'est cette coquine de Marthe qui nous aura trahis,
MADAME PRUDELLE
Jugez de toute l'horreur de ma situation. J'avais juré à mon époux d'être fidèle à sa mémoire, et me voilà forcée, pour sauver mon honneur, d'épouser cet audacieux.
VALÈRE
M'épouser, moi, Madame ?
MADAME PRUDELLE
Mesdames, n'allez pas croire que, par la plus légère faveur, j'aie jamais autorisé l'outrage qu'il vient de me faire.
MADAME PERRIN
Nous sommes loin d'avoir un pareil soupçon.
MADAME PRUDELLE
Cher époux , il faudra donc que ta veuve trahisse les serments qu'elle t'avait faits ! Pardonne ; le soin de ma réputation m'impose cette dure loi. Mais je te jure, même en présence de cet audacieux, que, dans ses bras, je ne brûlerai que pour ta cendre.
VALÈRE
Quoi ! Madame, vous croiriez que mon dessein était ?...
MADAME PRUDELLE
Si cet outrage s'adressait à ma nièce, je dois la faire enfermer. S'il s'adressait à moi, les lois de l'honneur me forcent à vous épouser. Choisissez.
VALÈRE
Cruelle alternative !
MADAME PRUDELLE
Ah ! Dieux, quel préjugé fatal que celui qui nous force à prendre pour époux et pour maître celui qui nous outrage ?
MADAME RAISON
Madame, il est clair que votre nièce était l'objet de la démarche imprudente de Valère. Vous ne pouvez sauver l'honneur de Colette ; qu'en les mariant. Si vous ne le faites pas, le Public dira qu'en secret éprise de Valère...
MADAME PRUDELLE
Quoi ! Vous pourriez penser ?...
MADAME RAISON
Je ne le crois pas, Madame, mais le Public le croira. Et pouvez-vous rejeter ce moyen honnête, de demeurer fidèle à la mémoire d'un époux qui vous est si cher encore ?
MADAME PERRIN
En effet, je ne vois pas d'autre parti à prendre.
MADAME ORGON
Il faut vous y résoudre.
MADAME PRUDELLE
Eh bien, je m'y résous pour les faire enrager ; et j'espère qu'un jour Colette, en butte aux caprices de son mari, regrettera l'asile sacré que je voulais lui ouvrir.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0