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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose

Les Morts Vivants

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 11 vers· 4 personnages

Personnages

  • D'ORFEUIL, comédien
  • BLINVAL, comédien
  • DURAND, Secrétaire de l'Intendance
  • LA FLEUR, Valet de Durand

LES MORTS VIVANTS

SCÈNE PREMIÈRE. D'Orfeuil, Blinval, tous deux à moitié ivres, et sortant d'un Café.

Le Théâtre représente une place publique, tant laquelle on voit l'Hôtel de l'Intendance, un café, et plusieurs maisons. La Scène se passe dans la nuit.

BLINVAL

Parbleu, ce punch est délicieux.

D'ORFEUIL

C'est un nectar.

BLINVAL

Il a le rare avantage de désaltérer, sans troubler la raison.

D'ORFEUIL

On peut en boire pendant une journée entière sans s'enivrer.

BLINVAL

Punch au rhum et au rach ! Que cette langue Anglaise est harmonieuse et douce ! Ces Anglais ont le génie créateur ; car on dit que ce font eux qui ont inventé le punch.

BLINVAL

Ma foi, cette invention-là leur fait beaucoup plus d'honneur que l'attraction et le Paradis perdu.

D'ORFEUIL

Pour moi, si j'étais Membre du Parlement d'Angleterre, je demanderais que la statue de celui qui inventa le punch fût placée entre celles de Shakespeare et de Garrick.

BLINVAL

C'est bien le moindre honneur qu'on lui doive.

D'ORFEUIL

Sans doute. Je ne sais quel Empereur alla se prosterner devant la tombe de celui qui imagina la caque du hareng. L'inventeur du punch méritait bien aussi un mausolée et de pareils hommages.

Caque : Espèce de barrique où l'on met les harengs salés. [L]

BLINVAL

Si nous rentrions au Café pour en boire encore une jatte ?...

Jatte : Espèce de vase rond, tout d'une pièce et sans rebord. [L]

D'ORFEUIL

Il est trop tard, mon ami, il est trop tard. D'ailleurs, je ne fais qu'à moitié le rôle que je dois jouer demain ; il faut que j'aille l'apprendre.

BLINVAL

Cela est juste : il faut bien avoir quelque complaisance pour ce Public.

D'ORFEUIL

Nous ne sommes pas rentés, nous autres, comme Messieurs les Comédiens de Paris, qui, munis d'une douzaine de rôles, recueillent tranquillement leurs revenus pendant toute l'année.

BLINVAL

Ils font heureux, ceux-là ! C'est un bénéfice simple, qu'une place dans la Troupe du Roi.

D'ORFEUIL

L'Hôtel des Comédiens de Paris est pour nous l'Hôtel des Invalides ; et à la fin de nos travaux, on nous y envoie pour nous reposer.

BLINVAL

Je pense que la supériorité des talents peut balancer la longueur des services, et que j'ai quelques droits sur cette honorable et tranquille retraite. Ce n'est pas moi qui en juge ainsi, je ne fais que répéter le jugement des Connaisseurs.

D'ORFEUIL

S'il est ainsi, je crois qu'en m'accordant la même faveur, on ne serait que me rendre justice. Tu as dû t'apercevoir que je donne de l'importance aux plus petits rôles, et que j'ai tendu aujourd'hui le Philinte du Glorieux, avec un succès qu'aucun acteur n'a jamais eu dans un pareil rôle.

BLINVAL

Je crois m'être acquitté de celui du Comte de Tuffière avec quelque distinction.

D'ORFEUIL

Cependant tu as dû convenir, au moment où nous avons tiré l'épée, que Philinte l'emportait sur le Glorieux.

BLINVAL

C'est ce dont je ne conviens pas.

D'ORFEUIL

Mais les applaudissements qui se font élevés dans ce moment...

BLINVAL

Ne s'adressaient qu'à moi.

D'ORFEUIL

La méprise de ton amour-propre est plaisante.

BLINVAL

Eh ! Dis-moi, qu'y avait-il donc alors de si étonnant dans ton jeu ?

D'ORFEUIL

L'air terrible dont j'ai tiré l'épée.

BLINVAL, riant

L'air terrible de Monsieur d'Orfeuil ! L'air terrible !

D'ORFEUIL

Oui, sans doute, l'air terrible ; je le prends quand je veux.

BLINVAL

L'air terrible est fort bon. Ma foi, je ne soupçonnais pas que tu eusses l'air terrible.

D'ORFEUIL

Si tu ne m'en crois pas l'apparence, je pourrais t'en faire voir la réalité.

BLINVAL

Toi ?

D'ORFEUIL

Moi-même.

BLINVAL

J'en doute fort.

D'ORFEUIL

Tu n'en douteras pas longtemps. En garde !

BLINVAL

Quoi ! Cela est sérieux ?

D'ORFEUIL

Très sérieux.

BLINVAL

Il faut donc nous remettre en scène.

Vous êtes téméraire ; Vous vous méconnaissez ; mais il faut vous complaire.

Ils se battent. D'Orfeuil fait un faux pas, et tombe sans être blessé.

Blinval à part.

Il est tombé ! Ô Ciel ! Je l'ai tué ! Que faire ? Que devenir ? Je suis ici sous la main du Gouvernement. L'Intendant peut me faire arrêter... Mais, quoi ! Ayons recours à lui-même. Je me suis battu est brave ; j'ai tout lieu d'espérer qu'il me bissera le temps de m'enfuir... Son Secrétaire est de mes amis. Entrons à l'Intendance...

Il marche à tâtons jufqu à l'Hâtd de l'Intendance.

Vers 1301-1302 de la comédie "Le Glorieux" de Néricault-Destouches (1732).

SCÈNE II.

D'ORFEUIL, seul

D'Orfeuil est resté un moment étourdi de sa chute ; il se relève.

Je crois pas être cause de ma chute ; un pur hasard m'a fait tomber. Je ne suis ni mort ni blessé. Recommençons le combat : en garde !

Il tire plusieurs bottes.

Je ne rencontre point son épée ! Que veut dire ceci ? Blinval, où es-tu ?... Blinval ?... Il ne répond point. Aurait-il pris la fuite ?... Mais non, il n'est point lâche... Blinval ?... Dieux ! En allongeant ma botte, l'aurais-je percé ?... Il me semble en effet avoir senti de la résistance... Encore, si je voyais !... Mais la nuit est si noire !... Blinval ?... Blinval ?... Il n'en faut plus douter, il est mort. Ne relions pas ici plus longtemps, et prenons de sages précautions pour n'être pas arrêté.

SCÈNE III.

Le Théâtre représente le Bureau de Durand.

BLINVAL, seul

Que fais je ? Où vais-je ? En voulant me sauver, je cours peut-être à ma perte... Malheureux point d'honneur, à quoi m'exposes-tu ?... Mais Durand me connaît ; il me fait incapable d'une lâcheté ; il me laissera le temps de m'enfuir, avant de mettre ses Alguazils en campagne. Rassurons-nous... Aussi bien il n'est plus temps de reculer.

SCÈNE IV. Blinval, Lafleur.

BLINVAL

Lafleur ?... Lafleur ?

LA FLEUR

Que demandez-vous à cette heure ? Tous les bureaux sont fermés.

BLINVAL

Cependant... il faut que je voie ton Maître.

LA FLEUR

Mon Maître ?... Il va se mettre au lit.

BLINVAL

Ah ! Je t'en conjure, procure-moi une audience d'une minute.

LA FLEUR

Vous avez l'air bien effaré ?

BLINVAL

Ah ! Si tu savais l'embarras où je me trouve...

LA FLEUR

Que craignez- vous ? Qu'avez-vous ?

BLINVAL

Tout ce que je puis te dire, c'est que je suis perdu, si je ne vois pas ton maître.

LA FLEUR

Veut-on vous ôter un premier rôle pour le donner à d'Orfeuil ?

BLINVAL

Viendrais-je, à cette heure, importuner Monsieur Durand pour si peu de chose ?

LA FLEUR

Le Directeur vous a-t-il condamné à l'amende ?

BLINVAL

C'est cent fois pis que tout cela.

LA FLEUR

Cabale-t-on contre vous ?

BLINVAL

Qui l'oserait ?

LA FLEUR

Parlez ; je vous servirai de tout mon pouvoir. J'ai quelque crédit. Mon Maître me consulte volontiers sur les affaires de Théâtre ; et j'ai, il y a six mois, obtenu un ordre de début pour cette femme de chambre de mes amies, qui ne daigne plus me regarder, depuis qu'elle joue les Reines.

BLINVAL

Lafleur, mon cher Lafleur, ne perdons point le temps en discours frivoles. Fais-moi parler à Monsieur Durand.

LA FLEUR

Je cours l'avertir.

SCÈNE V.

BLINVAL, seul

Si cependant cet homme allait jouer le Magistrat, le vengeur des Lois... Cruelle incertitude !... Sauvons-nous... Mais quoi, si je suis, on croira que j'ai assassiné d'Orfeuil... Demeurons.

SCENE VI. Blinval, Durand en robe de chambre.

DURAND

Qu'avez-vous donc, Blinval ? D'où vient ce trouble, cette frayeur ?

BLINVAL

Vous voyez le plus malheureux des hommes.

DURAND

Que vous a-t-on fait ?

BLINVAL

Je suis perdu, si vous ne me secourez.

DURAND

Parlez. De quel malheur vous plaignez vous ?

BLINVAL

D'Orfeuil...

DURAND

Eh bien, d'Orfeuil...

BLINVAL

Ah ! Dieu ! Que vais-je vous dire ?

DURAND

Cabale-t-il contre vous ?

BLINVAL

Plut à Dieu qu'il fût encore en état debaler contre moi !

DURAND

Le souhait est rare assurément.

BLINVAL

Mais je lui en ai ôté le pouvoir et l'envie.

DURAND

Que dites- vous ?

BLINVAL

Nous sortions tous deux du café, la tête un peu échauffée par le punch.

DURAND

Eh bien ?...

BLINVAL

Eh bien, il s'est élevé une querelle entre nous.

DURAND

Et sur quel sujet ?

BLINVAL

Je suis si troublé, que je ne m'en souviens plus.

DURAND

Et vous vous êtes battus ?

BLINVAL

En gens d'honneur tous deux.

DURAND

Et d'Orfeuil ?

BLINVAL

Est tombé, percé d'un coup mortel.

DURAND

Ah ! Malheureux, qu'avez-vous fait ?

BLINVAL

Il est étendu à deux pas d'ici, sans chaleur et sans vie.

DURAND

Imprudent jeune homme ! Et vous n'avez pas pris la fuite ? Et lorsque mon devoir est de vous faire arrêter, c'est chez moi que vous venez chercher un asile ?

BLINVAL

J'ai compté sur votre amitié.

DURAND

Et mon devoir, Monsieur, pensez-vous que je l'oublie ? Est-ce à moi de vous sauver, quand je dois vous punir ? Nous vivons sous un Roi juste, vengeur des lois, ennemi d'un préjugé sanguinaire...

BLINVAL

Il déteste le meurtre, sans doute, mais il aime le courage.

DURAND

Oui, le courage utile, et non point cette homicide frénésie, qui arme un Français contre son ami.

BLINVAL

Ah ! Monsieur, j'ai compté sur votre amitié. Je suis venu me jeter dans vos bras ; serrai-je la victime de ma confiance ?

DURAND

Et que me demandez-vous ?

BLINVAL

Le temps de m'enfuir... Vingt-quatre heures, c'est assez... Me refuserez-vous ce délai ?

DURAND

J'entends quelqu'un. Il n'est pas bon qu'on nous voie ensemble, entrons dans ce cabinet.

SCENE VII.

D'ORFEUIL, seul

Oui, le parti que j'ai pris est le plus sage. Monsieur Durand sait les usages ; il me laissera le temps de m'enfuir, avant de me faire poursuivre... Je sais, à la vérité, qu'il était ami de Blinval : mais je jouerai si bien le repentir et le remords ; je lui ferai un Drame impromptu si touchant, si pathétique ; il verra tant de douleur dans mes regards, dans mes gestes, qu'il plaindra plus encore le vainqueur que le vaincu. Allons, d'Orfeuil, c'est ici que ton art te devient nécessaire. Tiens-toi bien en scène ; ne quitte pas ton rôle... Au fond, ce pauvre Blinval... Je le plains... Je voudrais qu'il vécût encore... Mais le coup est fait, mes regrets sont superflus :

Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.

D'ailleurs... Il était si jaloux, si fier d'un faux talent... Ma foi, en le tuant, je n'ai pas fait un grand tort au Public... J'entends Monsieur Durand dans ce cabinet. Ce n'est point par le ministère d'un valet, c'est par des cris qu'il faut m'annoncer pour réussir... Ô Ciel ! Ô coup affreux ! Qu'ai-je fait misérable !

Ainsi, dans ce moment, exécrable bourreau , Au sein de mon ami, j'enfonce le couteau !

Vers 626 de "Phèdre" de Jean Racine (1677) mais aussi le vers 1516 de "Le Légataire" de Régnard : "Et l'avare Achéron lâche encore sa proie !".

Vers d'"Iphigénie en Tauride", tragédie en cinq actes de Claude Guimond La Touche en 1757, dont c'est la seule tragédie.

SCÈNE V. Durand, D'Orfeuil.

DURAND, à part

Que vois-je ? C'est d'Orfeuil ? Se sont-ils joués de moi ? Que penser de cette aventure ?

D'ORFEUIL

Un Chirurgien, Monsieur, un Chirurgien... De grâce, n'y en a-t-il point un dans cet Hôtel ?... Qu'il vienne... qu'il coure.... qu'il vole... Peut-être il est temps encore... Mais, non... Que dis-je ?... Ah ! Malheureux !...

DURAND

Grâce au Ciel, d'Orfeuil n'est que blessé.

D'ORFEUIL

Eh ! Vite, Monsieur, et vite un chirurgien . . .

DURAND

J'en vais appeler un. Mais, parlez, où le coup a-t-il porté ?

D'ORFEUIL

Dans le coeur.

DURAND

Dans le coeur ! Et vous parlez, vous marchez encore ?

D'ORFEUIL

Et ce n'est pas moi, Monsieur, qui ai reçu le coup ; c'est cette main barbare qui l'a porté ; c'est Blinval qui en a été la victime.

DURAND, à part

Feignons : amusons-nous un instant de cette comédie.

Haut.

Mais si vous lui avez percé le coeur, à quoi servirait un chirurgien ? Toute blessure au coeur est mortelle ; et, s'il est ainsi, Blinval est mort.

D'ORFEUIL

Il est mort !... Ô mot épouvantable !... Il est mort !... Il n'est que trop vrai ; je cherche en vain à me faire illusion, je cherche en vain à douter de mon crime... Il est mort !... Oui, j'ai vu son sang couler à gros bouillons de son coeur entr'ouvert... Oui, j'ai vu ses yeux, couverts des ombres de la mort, se fermer pour jamais... Sa main, défaillante laissait échapper son épée...

J'approche, je l'appelle, et me tendant la main ; II ouvre un oeil mourant, qu'il referme soudain...

Je le ferre dans mes bras... Je veux le réchauffer contre mon sein... Hélas ! la mort avait déjà glacé tout son sang dans ses veines. Il expire !... Et j'en doute encore !... Et je viens chercher des secours superflus ! Je viens exposer ma tête pour prolonger sa vie de quelques moments ! ... Ah ! Qu'on me traîne à l'échafaud, pourvu que mon ami respira une heure de plus. Ah ! S'il pouvait encore entr'ouvrir sa paupière, s'il pouvait être témoin de mon désespoir, je lui dirais : « Blinval, c'est ton barbare ami qui te donne la mort ; mais il va s'en punir ; il va te suivre dans la nuit éternelle... » Alors tirant cette épée, toute fumante encore de ce meurtre exécrable, je confondrais, dans mon sang, le sang de mon ami... Ô Blinval !... Cher Blinval !... Je crois le voir encore... Oui, le voilà... Je vois ses yeux mourants... son front couvert de la pâleur de la mort... Il semble se ranimer... Il reprend son épée... Ah ! Blinval ! Plonge-la dans mon sein... Me donner la mort, ce n'est point me punir, c'est terminer mon supplice... Mais non ; donne-moi-la , cette épée... Donne... Ta main ne serait pas aussi barbare que la mienne : elle aurait horreur de percer le coeur de ton ami... La mienne est plus sûre ; c'est elle qui t'a donné la mort, c'est à elle de te venger.

Les deux vers suivants sont les vers 1559-1560 de "Phèdre" de Jean Racine, dans le récit de Théramène.

DURAND

Monsieur, n'ajoutez pas le suicide au meurtre.

D'ORFEUIL

Eh ! Puis-je survivre à mon ami ? Prolongerai-je mes jours, pour voir son image sanglante me poursuivre sans cesse ?

DURAND

Ainsi donc Blinval est mort.

D'ORFEUIL

Il n'est que trop vrai.

DURAND

Il est mort ?... mais bien mort ?

D'ORFEUIL

Ah ! Que ne puis-je en douter ?

DURAND

Vous avez vu son coeur entr'ouvert ?

D'ORFEUIL

Plût au Ciel que mes yeux m'eussent trompé !

DURAND

Vous avez vu les liens se fermer pour jamais ?

D'ORFEUIL

Ah ! J'en frémis encore...

DURAND

Vous l'avez tenu expirant dans vos bras ?

D'ORFEUIL

Que me rappellez-vous ?

DURAND

Je ne vous accusa point d'assassinat ni l'un ni l'autre ; vous vous êtes battus en braves !

D'ORFEUIL

En braves, oui, sans doute.

DURAND

L'Édit contre les duels, et la peine qu'il décerne, ne vous sont pas inconnus ?

D'ORFEUIL

Comment, Monsieur ?...

DURAND

Mon devoir est de veiller à l'exécution des Lois.

D'ORFEUIL

Quoi ! Vous voudriez me faire arrêter ?

DURAND

Un ordre sévère m'y contraint.

D'ORFEUIL

Quoi ! Vous abuseriez de la confidence que je viens de vous faire ?

DURAND

Oui, Monsieur. Ce n'est pas moi qui vous punis, c'est la Loi.

D'ORFEUIL

Ah ! Monsieur, je sais bien que Blinval fut votre ami, et je sais ce qu'il en coûte pour le perdre. Je sens quelle juste indignation doit vous porter à venger sa mort ; mais mon supplice rendra-t-il la vie à Blinval ? Faudra-t-il qu'un homme d'honneur périsse par la main d'un infâme bourreau ? Ah ! Si Blinval pouvait se ranimer, il vous dirait : « Je lui pardonne, qu'il vive ; la Loi ne doit pas être plus sévère que moi, qui meurs de sa main... » Monsieur, par ces genoux que j'embrasse, par les mânes de Blinval qui vous fut cher, je vous en conjure, laissez-moi le temps de m'enfuir...

DURAND

Je n'y puis tenir... Je trahis mon devoir... mais vos remords font mon excuse.

D'ORFEUIL

Ah ! Monsieur, ma reconnaissance...

DURAND

N'en parlons point, mon ami. Jurez-moi seulement d'éviter à l'avenir toutes les occasions...

D'ORFEUIL

Oh ! Je les fuirai, sans doute.

DURAND

Puis-je compter sur votre parole ?

D'ORFEUIL

Je vous jure...

DURAND

Allons, j'y consens, vous allez partir !

D'ORFEUIL

Homme bienfaisant, que le Ciel !...

DURAND

Vous ne partirez pas seul.

D'ORFEUIL

Comment !

DURAND

Un de vos camarades sera le compagnon de votre fuite ?

D'ORFEUIL

Que dites-vous ?

DURAND

Son aventure est pareille à celle qui vous amène ici. Il a tué son ennemi, tout comme vous avez tué le vôtre.

D'ORFEUIL

Et quel est-il ?

DURAND

Vous allez le voir dans un moment.

D'ORFEUIL

Quoi ! Deux duels dans un jour !

DURAND

Et moi, deux fois dans un jour je manque à mon devoir ; deux fois dans un jour je m'expose peut-être... Que sais-je ?... À perdre ma place... Avouez que, pour en agis ainsi, il faut bien aimer la Comédie.

D'ORFEUIL

Mais, Monsieur, tirez-moi d'inquiétude. Quel est donc ce comédien qui s'est battu ?

DURAND

Il est venu, comme vous, me demander vingt-quatre heures pour s'enfuir. Lui ayant accordé ce délai, je ne puis pas vous le refuser.

D'ORFEUIL

Mais, son nom ?

DURAND

Tout va s'éclaircir. Demeurez ici un moment.

SCÈNE IX.

D'ORFEUIL

Que veut dire ceci ? Un de mes camarades a tué son adversaire ?... Mais moi-même, ai-je bien tué Blinval ?... La nuit était si obscure... Si je m'étais trompé !...

SCÈNE X. Durand, D'Orfeuil, Blinval.

DURAND

Partez ensemble, Messieurs, et dépêcher vous. La Justice va vous poursuivre tous deux. Chacun de vous a tué son adversaire.

D'ORFEUIL

Eh quoi ! Blinval, c'est toi ?

BLINVAL

Eh quoi ! C'est toi, d'Orfeuil ?

D'ORFEUIL

Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé ?

Vers 1675 de "Andromaque" de Jean Racine (1668).

DURAND

N'ajoutez pas :

Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé.

Vers 1676 de "Andromaque" de Jean Racine (1668).

D'ORFEUIL

Oh ! Parbleu, l'aventure est plaisante.

BLINVAL

Jamais on ne vit une pareille rencontre.

DURAND

Je vous avoue que je la conçois à peine ! Car, vous Blinval, vous avez vu d'Orfeuil étendu sans chaleur et sans vie ; vous d'Orfeuil, vous avez tenu Blinval expirant dans vos bras. Mais sans doute vous avez pris, l'un et l'autre,

Cette source de vie, Que nomment nos Guerriers poudre de sympathie.

Vers 1181-1182 de "La Veuve" de Pierre Corneille.

BLINVAL

Quoi ! Notre combat vous semble une fable ?

D'ORFEUIL

Je vous jure que nous nous sommes bien battus.

DURAND

Que ce combat soit vrai ou faux, réconciliez-vous, Messieurs les Comédiens, et devenez amis, quoique vous soyez camarades.

11 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0