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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Opuscule dramatique en prose

Le Mystérieux

Claude-Louis-Michel de Sacy· imprimée en 1778· 6 personnages

Personnages

  • LISIMON, Père d'Angélique
  • LE COMTE DE PLÉMONT
  • PHILINTE
  • ANGÉLIQUE
  • NÉRINE
  • DUMONT

LE MYSTÉRIEUX

SCÈNE PREMIÈRE. Nérine, Dumont.

NÉRINE

Eh bien, as-tu fondé les replis de joli coeur ? As-tu enfin pénétré cet homme inexplicable ? Penses-tu, qu'en secret, il soit épris des charmes de ma maîtresse ?

DUMONT

En vain je l'ai observé, en vain je lui ai fait mille questions insidieuses, je n'ai pu rien découvrir.

NÉRINE

Quoi ! Tu ne peux pas lire dans les yeux de ton maître ? Tu ne peux pas interpréter un soupir ? Pour un valet, tu as bien peu d'expérience.

DUMONT

Tu en as plus que moi, sans doute ; et tu pourrais me donner des leçons. Mais je crois que le coeur de mon maître échapperait encore à ta pénétration. C'est l'homme le plus mystérieux que la nature ait fait. Renfermé dans lui-même, le sentiment qu'il fait paraître, n'est jamais celui qui l'agite : toujours observant, et craignant toujours d'être observé, un valet est pour lui un espion dangereux ; il regarde un ami même comme un témoin importun. Lors même qu'il est seul, ses yeux inquiets cherchent si l'on n'épie pas ses gestes. Il parle peu, et la plupart de ses réponses sont équivoques. Il a étudié l'art de se taire, comme d'autres étudient l'art de parler. Un de ses amis m'a dit même qu'il avait fait un gros livre sur la discrétion et le silence ; mais que poussant le mystère jusqu'au bout, il n'avait pas voulu le donner au Public, de peur de lui apprendre son secret.

NÉRINE

Quoi ! Il n'a pas un seul Confident ?

DUMONT

Pas un seul, si ce n'est lui ; et je ne répondrais pas qu'il ait pour ce confident-là une entière confiance, et qu'il ne craigne pas quelquefois d'être trahi par lui-même.

NÉRINE

Tu ne peux nier cependant que je ne l'aie vu souvent te parler à l'oreille, te tirer à l'écart. Il t'a donc quelquefois confié des secrets ?

DUMONT

Oh ! Des secrets très importants.

L'acteur doit ici copier le jeu de Philinte, amener l'actrice dans un coin du Théâtre, et lui parler du ton le plus mystérieux.

Il me prend par le bras, marche sur la pointe du pied, m'amène dans l'embrasure d'une croisée, regarde bien si on ne l'écoute pas, et parlant à voix basse, et du ton du mystère : « Dumont, me dit-il, je vais ce soir à la Comédie ; que ma voiture soit prête à cinq heures ». Ou bien : « Cet habit est trop chaud, je veux en changer ». Voilà les secrets d'État qu'il me confie, à moi, son premier Ministre. Enfin, l'habitude d'être mystérieux dans des affaires importantes, l'accoutume à l'être jusques dans des minuties. Un jour écrivant à son procureur, il se plaignait de la nécessité de mettre une adresse sur une lettre, et d'apprendre à un commissionnaire quelle est la personne à qui l'on écrit.

NÉRINE

Je tremble pour Angélique. Que je la plains de s'être laissée enflammer pour cet homme ! Je me défie d'un pareil caractère. Celui qui se cache a intérêt de se cacher ; si son âme était belle, il ne craindrait pas de la montrer toute entière. Tout mystérieux est faux, et tout homme faux est méchant.

DUMONT

Tu te trompes, Nérine. Cette règle n'est point générale ; le mystère n'est point un vice dans mon maître, mais seulement un ridicule. En imposer aux hommes, leur donner le change, est pour lui une jouissance. Lorsqu'en faisant une démarche, il a su m'en faire soupçonner une autre, il se réjouit avec lui-même de son succès, il s'en fait compliment. Son grand plaisir est de tourmenter la curiosité.

NÉRINE

Mais sa fortune est-elle aussi belle que tu le soupçonnes ? Il n'a pas du moins l'extérieur de l'opulence.

DUMONT

Si tu le vois vêtu simplement, s'il n'affecte aucun faste, c'est, qu'en amitié, comme en amour, il veut être aimé pour lui-même. Du reste, il est libéral, mais c'est en secret qu'il donne, il est mystérieux jusques dans ses bienfaits.

NÉRINE

J'entends ma maîtresse ; rentre, vas attendre ton maître, épier ses gestes, ses regards : tâche enfin de deviner s'il aime.

SCÈNE II. Nérine, Angélique.

ANGÉLIQUE

Eh bien, Nérine, que t'a dit Dumont ? Que dois-je craindre ? Que dois-je espérer ?

NÉRINE

Croyez-moi, Mademoiselle, tâchez d'éteindre l'amour que vous avez pour ce mystérieux. Et quels plaisirs pourriez-vous vous promettre avec un homme dont le coeur ne s'ouvre jamais dans la société, et qui craint jusqu'aux regards de l'amitié même ?

ANGÉLIQUE

Eh ! Nérine, c'est précisément ce qui flatterait mon amour. Quel plaisir d'être seule dépositaire des secrets de son époux, de lire seule dans ce coeur inconnu au reste du monde, de ne point partager, avec ce qui nous environs, ses intimes confidences, de posséder seule enfin un trésor envié par cent rivales !... Mais cependant mon père me presse de me marier ; mon mariage importe, dit-il, au bien de ses affaires. Il veut m'unir avec ce Comte de Piémont, cet homme ennuyeux, maussade, honnête cependant, qui depuis deux ans me fait sa cour. Je sais bien que si Philinte demandait ma main, et que mon père devinat ce qui se passe dans mon coeur, Philinte serait préféré. Car mon père est bon, il aime fa fille, il veut son bonheur, mais pressé par des arrangements de famille, il veut au plutôt conclure une affaire qui mérite qu'on y réfléchisse plus d'un jour. Le voici qui revient de la chasse avec ses amis, et ce Comte que je ne puis souffrir.

SCÈNE III. Lisimon, Le Comte, Plusieurs chasseurs, Angélique, Nérine.

LISIMON

Ma fille, félicite ton père ; nous avons fait la plus belle chasse ! Ma foi, quand je serais un Prince, mon gibier ne serait pas mieux conservé. Des nuées de perdrix, des troupeaux de lièvres ; il faut avouer que mes Gardes sont des gens uniques. Ton prétendu a fait des merveilles.

LE COMTE

Mademoiselle, j'aurai l'honneur de vous présenter deux tourterelles...

NÉRINE

Que vous avez eu la barbarie de tuer ? C'est bien faire fa cour à une âme aussi tendre que celle de Madame ; vous lui donnez une étrange idée de votre sensibilité.

LISIMON

Eh ! Laisse-là ta tendresse, ta sensibilité, et tous les propos dont tu me fatigues les oreilles, depuis que ta maîtresse et des Romans... Mais où donc est Philinte ? Il m'avait promis d'être de la chasse, il m'a manqué de parole... Ah ! Ma foi, le voici.

SCÈNE IV. Lisimon, Philinte, Le Comte, Angélique, Nérine, Plusieurs Chasseurs.

Philinte entre marchant à petit bruit, et regardant toujours si on ne l'observe pas.

LISIMON

Monsieur Philinte, convient-il de faire attendre ainsi les gens ? Manquer à un rendez-vous galant, passe encore ; mais morbleu manquer à un rendez-vous de chasse ! Cela n'est point pardonnable ! Et quelle affaire si pressante vous a retenu ?

PHILINTE, bas à l'oreille de Lisimon

Je vais vous le dire.

LISIMON

Eh ! Parbleu, parlez haut ; ces gens-ci sont tous mes amis.

PHILINTE

Qu'importe ? Faut-il tout dire à ses amis ?

Il amène Lisimon dans un coin du Théâtre, regarde si on ne l'écoute pas.

Ce maraud de Dumont m'a réveillé trop tard ; voilà pourquoi j'ai manqué au rendez-vous.

LISIMON

Et c'est-là ce grand secret que vous craignez de révéler à vos amis ?

ANGÉLIQUE, à Nérine

Qu'a-t-il donc de si secret à dire à mon père ?

NÉRINE, à Angélique

Qui sait, s'il ne lui fait pas l'aveu de sa passion pour vous ?

PHILINTE, s'apercevant que Nérine l'écoute, amène Lisimon de l'autre côté du Théâtre, et lui dit à voix basse

Avez-vous tué bien du gibier ?

LISIMON

Oui, la chasse a été des plus heureuses, et vingt chasseurs comme nous détruiraient tous les lièvres du canton.

PHILINTE

Parlez donc un peu plus bas.

LISIMON

Eh ! Pourquoi craindrais-je de parler haut ? Suis-je donc un braconnier ? Mes lièvres ne sont-ils pas à moi ? Pourquoi ce mystère ? Le plaisir d'avoir tué du gibier ne vaut pas le plaisir de le dire.

PHILINTE, à part

Quel homme ! Comment peut-on vivre avec des indiscrets ?

LISIMON

Vous avez manqué à la chasse aujourd'hui, je vous le pardonne ; mais à condition que vous ne manquerez pas à une fête à laquelle je vous invite. Je marie ma fille.

PHILINTE, à part

Angélique ! Juste Ciel ! Qu'entends-je... Remettons-nous, et cachons notre embarras.

Il affecte un air satisfait.

NÉRINE, à Angélique

Il s'est troublé, Madame, il s'est troublé, observons-le ; son coeur va se trahir.

PHILINTE, à Lisimon

Puis-je savoir quel est l'époux que vous destinez à Mademoiselle ?

LISIMON

Eh ! Parbleu, le voilà ; c'est le Comte lui-même. J'ai longtemps balancé à lui donner ma fille. J'avais peur qu'un mari de cinquante ans ne lui fit peur. Mais je l'ai vu aujourd'hui tirer avec tant d'adresse, chasser avec tant d'ardeur, qu'il m'a enchanté.

ANGÉLIQUE, à part

Juste Ciel ! Quoi ! Je serais au Comte !

NÉRINE, bas à Angélique

Ne craignez rien, Mademoiselle ; Monsieur votre père ne veut pas faire votre malheur ; et quand il saura vos sentiments...

PHILINTE, amenant le Comte à l'écart

Monsieur, je vous félicite ; vous allez être le plus heureux des hommes.

NÉRINE, à Angélique

Madame, il l'amène à l'écart. Sans doute il le menace d'un cartel, s'il ne renonce pas à votre main.

ANGÉLIQUE

Tu crois toujours que Philinte m'aime, et rien ne peut te détromper.

LISIMON, à Philinte

Puis-je savoir ce que vous dites à mon gendre avec tant de mystère ? Au reste, je fais que vos secrets ne sont pas toujours fort importants.

PHILINTE

Je le félicitais sur le bien inestimable qu'il va posséder.

ANGÉLIQUE, à Nérine

Il le félicitait ! Eh bien, l'entends-tu, Nérine ?

NÉRINE, à Angélique

Je l'entends, Mademoiselle, et je ne le crois pas. Sa joie est feinte ; feignez vous-même de consentir à tout, et bientôt il se déclarera.

LISIMON, au Comte

Entrons,et allons spéculer nos arrangements.

PHILINTE

Je serais de trop dans cet entretien. Souffrez que je reste ici.

Il regarde Angélique d'un air inquiet.

SCÈNE V.

PHILINTE, seul

Non, plus j'y pense, moins je puis croire qu'Angélique approuve un choix si bizarre. Le Comte ! Un homme de cinquante ans, épouser Angélique ! C'est une ruse imaginée pour arracher le secret de mon coeur ; et je soupçonne le Comte lui-même d'être du complot. Oui, Angélique, je vous adore : mais avant de vous le dire, je veux avoir le temps d'étudier votre caractère, de connaître les petits défauts que le voile de la modestie peut cacher. Je ne veux pas vous donner sur moi un empire précoce. Vos yeux, plus sincères que les miens, m'ont laissé entrevoir votre flamme ; mon indifférence apparente l'accroîtra davantage. Si les hommes savaient ce qu'ils hasardent en disant, je vous aime, et que, dès cet instant, ils sont enchaînés, ils seraient plus discrets. L'art d'enflammer une femme est moins celui de lui plaire, que celui de paraître la fuir. Un coeur offert trop tôt est bientôt dédaigné. Non, Angélique, ce ne fera qu'à l'instant d'aller à l'autel que vous saurez que je vous aime. Mais que dis-je ? En cet instant peut-être on conclut cette affaire ! Peut-être Angélique elle-même... Non, encore une fois, c'est une ruse : Lisimon aime trop sa fille pour la donner au Comte.

SCÈNE VI. Philinte, Angélique.

PHILINTE, à part

La voici ; tenons-nous en garde contre ses pièges...

À Angélique.

Hé bien, Madame, s'accorde-t-on sur les intérêts ? La dot, le douaire n'ont-ils point fait naître de débats ?

ANGÉLIQUE

Le seul qui se soit élevé, c'est que mon père et moi nous ne pouvons arrêter la générosité du Comte.

PHILINTE

Oh ! L'on ne sera point embarrassé, pour apaiser une querelle de cette nature. Et à quand le mariage ?

ANGÉLIQUE

Au plutôt.

PHILINTE

Et c'est une résolution bien arrêtée ?

ANGÉLIQUE

Oui, sans doute.

PHILINTE

Ainsi, la plus belle, la plus aimable personne va épouser un homme de cinquante ans, sans esprit, sans talents, et dont tout le mérite est dans son coffre-fort ? Est-ce votre coeur qui l'a choisi ?

ANGÉLIQUE

Si ce n'est mon coeur, c'est du moins ma raison.

PHILINTE

C'est penser solidement. J'admire comme à votre âge vous préférez la fortune aux plaisirs.

ANGÉLIQUE, d'un ton piqué

La fortune, Monsieur ! Me supposez-vous une âme vile et intéressée ?

PHILINTE

Si ce ne font pas les trésors du Comte que vous cherchez, dites-moi, s'il vous plaît, ce que vous aimez en lui ?

ANGÉLIQUE

Ainsi, vous n'approuvez pas mon choix !

PHILINTE

Pardonnez-moi, Madame, je l'approuve ; je vous en félicite. Je ferai enchanté de vous voir dans la plus haute fortune ; car votre bonheur...

D'un ton affectueux.

Oui, votre bonheur, adorable Angélique...

À part.

J'allais me trahir...

Froidement.

Oui, je serai charmé de vous voir heureuse.

ANGÉLIQUE, tendrement

Et ce mariage projeté ne vous fait aucune peine ?

PHILINTE, troublé

Aucune, Madame, absolument aucune.

ANGÉLIQUE

Et vous me conduirez gaiement à l'autel ? Car c'est vous que l'on a choisi pour me donner la main.

PHILINTE

Madame, vous ne partez pas encore ?...

À part.

Oh ! C'est une feinte... Cependant, si je me trompais...

SCÈNE VII. Philinte, Angélique, Nérine.

NÉRINE

Madame, le Notaire est arrivé ; on n'attend plus que vous pour signer, et l'on prie Monsieur de signer aussi comme témoin.

PHILINTE, embarrassé

Quoi ! Sérieusement ! Le Notaire.

NÉRINE, bas à Angélique

La ruse réussit, appuyez.

Haut.

Madame, dépêchez-vous ; Monsieur votre père s'impatiente.

ANGÉLIQUE, à Philinte

Entrons, donnez-moi la main, et venez.

PHILINTE

Ah ! Madame, de grâce, un moment.

ANGÉLIQUE

Monsieur, songez donc à ce que dit Nérine ; chez mon père, il n'y a pas loin de l'impatience à la colère, et vous ne voulez pas m'exposer...

PHILINTE

Ah ! Madame, je vous en conjure, souffrez que je vous dise deux mots.

ANGÉLIQUE

Rentre , Nénne,'et tâche de m'excuser au près de mon père.

NÉRINE, bas à Angélique

Nous le tenons, Madame, nous le tenons.

SCÈNE VIII. Philinte, ANGÉLIQUE.

PHILINTE

Eh bien, Madame, il est donc vrai que vous épousez le Comte ? Cela est bien vrai ?

ANGÉLIQUE

En doutez-vous, après m'avoir félicitée vous-même sur mon choix !

PHILINTE

Je vous avoue que j'avais pris tout ceci pour un badinage. Quoi, Madame, encore une fois, cela est sérieux ?

ANGÉLIQUE

Très sérieux, Monsieur.

PHILINTE

S'il est ainsi, adieu, belle Angélique, adieu ; vous ne me verrez plus.

ANGÉLIQUE, avec un étonnement affecté

Eh quoi !

PHILINTE

Non, je n'y pourrai survivre. Ah ! Chère Angélique, si vous aviez su ce qui se passait dans mon coeur, vous auriez pris quelque pitié de l'amant le plus tendre.

ANGÉLIQUE

Eh ! Comment pouvais-je le savoir ?

PHILINTE

J'ai tort, j'en conviens, j'ai tort ; et j'en fuis la victime. Je n'aurais pas dû rougir de vous avouer la flamme la plus pure. Né mystérieux et défiant, ce défaut peut être excusable dans un homme qui a été souvent trahi ; cette ridicule manie va causer tous mes malheurs... Mais, Madame, ne serait-il pas possible au moins de différer de quelques jours cet hymen, dont l'idée seule me fait frémir ?

ANGÉLIQUE, en riant

Vous n'en mourrez pas, Philinte. Je voulais savoir si vous m'aimiez ; pour arracher le secret d'un mystérieux, il faut le tromper. Votre cachotterie m'a forcée à des stratagèmes indignes de moi. Non, je n'ai point encore donné mon consentement à mon mariage avec le Comte ; je ne le donnerai jamais. Lisimon est le meilleur des pères ; et dès qu'il saura que vous m'aimez, que je puis être heureuse avec vous...

PHILINTE

Eh quoi ! Il faudra qu'il en soit instruit ?

ANGÉLIQUE

Que dites-vous ? Prétendriez-vous m'épouser à l'insu de mon père ? Cela est-il honnête ? Cela est-il possible ?

PHILINTE

Non : je le sais, nos lois exigent que nous mettions nos parents dans notre confidence ; il est bien dur cependant d'être obligé de dire à toute une famille : j'aime Angélique, je l'adore.

ANGÉLIQUE

Eh ! Ne faudra-t il pas que le Public même en soit informé ?

PHILINTE

Quoi ! Le Public, Madame, le Public ! Ah ! De grâce, épargnez-moi ce supplice, et que notre mariage soit ignoré.

ANGÉLIQUE

Cette proposition m'étonne autant qu'elle m'outrage. Suis-je donc d'une naissance inférieure à la vôtre ? Avez-vous à rougir de vous allier à ma famille ?

PHILINTE

Il est vrai ; c'est vous qui m'honorez en me donnant la main. Je m'en vanterais, si la vanité pouvait rendre un homme heureux. Mais le mystère, Angélique, le mystère est si doux ! Si vous connaissiez tous les charmes du mystère, si vous saviez qu'il double les plaisirs de l'amour, combien il plaît aux âmes délicates...

ANGÉLIQUE

Mon âme, Monsieur, est aussi délicate que la vôtre. Et c'est pour cela même que j'exige que notre union soit publique et solennelle.

PHILINTE

Ah ! Madame, il n'est point d'homme qui craigne autant que moi les regards du Public... Le Public !... Ce mot seul me fait trembler.

ANGÉLIQUE

Les regards du Public sont à craindre ; Monsieur, quand on brûle d'une flamme criminelle. Mais quand l'amour est fondé sur l'estime, quand la vertu conduit deux amants à l'autel de l'Hymen, celui qui veut cacher son bonheur n'est pas digne d'être heureux.

SCÈNE IX. Philinte, Angélique, Nérine, Dumont.

NÉRINE

Eh bien ! Madame, faut-il renvoyer le Notaire ?

ANGÉLIQUE

Oui, Nérine ; j'espère que mon père le renverra, mais qu'il le rappellera bientôt, pour marquer du sceau des lois un choix plus digne de tous deux : Philinte m'aime...

PHILINTE

Eh quoi ! Madame, il faut que votre suivante soit aussi informée de mes sentiments pour vous !

ANGÉLIQUE

Mais, Monsieur, puis-je être à vous, sans que mes domestiques en soient instruits ?

PHILINTE, à part

Quelle indiscrétion ! Quel supplice pour moi !

DUMONT, à Philinte

Monsieur !...

PHILINTE

Parle bas ; éloignons-nous... Viens donc... Sommes-nous assez loin, ne nous entendra-t-on pas ?

DUMONT

Non, Monsieur ; et quand on nous entendrait, qu'importe ?

PHILINTE, lui mettant la main sur la bouche

Qu'importe, misérable ?

DUMONT

Parbleu, il n'y a rien de sort secret en tout ceci. Vous m'avez demandé combien coûtait la Berline qu'on vous a livrée hier. Voilà le mémoire de votre carrossier que je vouai apporte.

Berline : Carrosse suspendu et fermé, à deux fonds et à quatre roues. [L]

PHILINTE

Donne... Que tu es maladroit ! Ne pouvais-tu pas te tourner de manière qu'on ne vît pas que tu me remettais un papier ? Ne vois-tu pas qu'on nous observe ? Je ne réussirai jamais à te former.

NÉRINE, bas à Angélique

Dumont vient de lui rendre une lettre ; il l'a cachée avec tant de soin, que je soupçonne qu'elle vient d'une rivale.

ANGÉLIQUE, à Nérine

Peux-tu croire qu'à l'instant où il vient de me déclarer sa passion, il soit épris d'autres charmes ?

NÉRINE

Je ne sais, Madame ; mais les hommes sont bien fourbes.

ANGÉLIQUE, à Nérine

Puis-je savoir, Monsieur, de qui vient la lettre que vous venez de recevoir ?

PHILINTE

Eh quoi ! Déjà des questions indiscrètes ! Déjà une curiosité impérieuse !

ANGÉLIQUE

J'avais cru, Monsieur, que deux amants n'avaient point de secrets l'un pour l'autre.

PHILINTE

Il est vrai ; mais faut-il qu'en présence de Nérine, je vous confie ?...

NÉRINE, à part

Ah ! je fuis de trop ! On me soupçonne d'être indiscrète ! Monsieur le mystérieux, cet affront ne restera pas impuni, je vous Je jure ; et si je puis connaître la femme qui vient de vous écrire, vous verrez beau jeu.

Pendant que Nérine dit ces mots, Philinte tire de sa poche le papier que Dumont lui a apporté, pour le mettre dans son perte-feuille : mais en se pressant trop, il le laisse tomber. Nérine le prend ; Philinte veut le lui arracher : mais elle lui échappe, et s'empare du papier.

À Angélique.

Nous allons découvrir toute la noirceur de son âme. La voici, cette lettre qu'il cachait avec tant de soin. Nous allons voir enfin du style de votre rivale. Monsieur avait ses raisons pour ne pas me mettre dans la confidence. Il me connaît ; il fait que je ne souffrirais pas qu'on trahisse ma maîtresse. Lisons.

PHILINTE

Eh quoi ! Madame , vous souffrirez que votre suivante s'empare de mes secrets ?

NÉRINE

Si Madame est trop confiante, il est juste que je fois soupçonneuse pour elle. Lisons : « Mémoire des ouvrages fournis à Monsieur Philinte, par moi Jacques Timon, Maître Carrossier. Pour une Berline garnie en velours d'Utrecht... «

ANGÉLIQUE

Eh quoi ! Monsieur, c'est-là ce papier que vous cachiez avec tant de soin ? Ce sont-là ces secrets que vous craignez de me confier devant une suivante ? Quel plaisir trouvez vous à m'inquiéter, à me forcer à vous soupçonner d'être infidèle ?

PHILINTE

Oui, je m'aperçois, je confesse que je suis un peu trop mystérieux : mais que voulez-vous ?... L'habitude est formée. Au reste, quel défaut ne pourrait être corrigé par le pouvoir de vos charmes ! Oui : je vous jure qu'à l'avenir je veux que ma conduite, mes sentiments soient ouverts à tous les yeux. Eh ! Que craint-on de se dévoiler, quand on est honnête ? C'est aux coupables de se cacher... Ciel ! J'entends votre père... Angélique, je vous en conjure..., n'allez pas sur le champ lui dévoiler nos secrets.

ANGÉLIQUE

Vous êtes bien corrigé !

SCÈNE X. Lisimon, Angélique, Philinte, Nérine.

LISIMON

Tu me vois affligé, ma fille : ce Comte qui montrait tant d'impatience de s'unir à toi, s'est avisé de réfléchir sur son âge ; il prétend qu'un garçon de cinquante ans ne peut pas se marier sans se donner un ridicule ; il balance, il hésite... Au reste, tu ne manqueras pas de maris ; tu es jeune, belle, sage : il est peut-être, malgré la corruption du siècle, quelqu'époux digne de toi.

NÉRINE, à Philinte

Parlez donc : voilà le moment favorable, ne le laissez pas échapper. Parlez donc.

PHILINTE

Eh quoi ! Il faut que déjà j'aie pour confidents...

LISIMON

Nérine, que te dit Philinte ?

NÉRINE

Il me dit qu'il adore Angélique, qu'il serait au comble de ses voeux, si elle daignait accepter sa main, et si vous approuvez cette union ; mais que né timide, se défiant de lui-même, il n'osait vous avouer le désir qu'il a d'être votre gendre.

LISIMON

Moi, je lui dis sans façon que je suis charmé de devenir son beau-père. Nous allons congédier le Comte. Ma fille, je lis dans tes yeux, que le nouvel époux qui se présente ne te déplaît pas. Dans peu tu feras heureuse : mais il faut observer les formes, et que les bans soient publiés trois fois.

PHILINTE

Quoi ! Monsieur , il faut qu'ils soient publiés ?

LISIMON

Oui, sans doute ; et je vous mènerai chaque fois au Prône, pour les entendre publier ; vous-même.

Prône : Instruction chrétienne faite chaque dimanche à la messe paroissiale. Fig. et familièrement. Remontrances, observations. [L]

PHILINTE

Angélique, vous me tiendrez compte d'un pareil sacrifice.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0